IV

Ce tout dont nous serons, en un monde qui se cherche toujours, continuera-t-il d'être en proie à des expériences nouvelles, incessantes et peut-être pénibles? Puisque la partie que nous y fûmes s'y trouva malheureuse, pourquoi la partie que nous y serons y aurait-elle meilleure chance? Qui nous assure que ces combinaisons et ces essais, qui ne finiront point, ne seront pas plus douloureux, plus maladroits et plus funestes que ceux dont nous sortons, et comment expliquer que ceux-ci aient pu se produire après tant de millions d'autres qui auraient dû ouvrir les yeux du génie de l'infini? On a beau se persuader, comme le veut la sagesse hindoue, que nos douleurs ne sont qu'illusions et apparences, il n'en est pas moins vrai qu'elles nous rendent très réellement malheureux. L'Univers a-t-il ailleurs une conscience plus complète, une pensée plus juste et plus sereine que sur cette terre ou dans les mondes que nous apercevons? Et s'il est vrai qu'il ait atteint en quelque autre lieu cette pensée meilleure, pourquoi celle qui préside aux destinées de notre terre n'en profite-t-elle point? Aucune communication ne serait-elle possible entre des mondes qui doivent être nés de la même idée et s'y trouvent plongés? Quel serait le mystère de cet isolement? Faut-il croire que la terre marque l'étape la plus avancée et l'expérience la plus favorisée? Qu'aurait donc fait la pensée de l'Univers et contre quelles ténèbres lui aurait-il fallu lutter pour n'en être que là? Mais, d'un autre côté, ces ténèbres ou ces obstacles, qui ne naîtraient que d'elle-même, ne pouvant surgir de nulle autre part, eussent-ils pu l'arrêter? Qui donc aurait posé à l'infini ces problèmes insolubles, et de quel endroit plus reculé et plus profond que lui-même seraient-ils sortis? Il faut pourtant que quelqu'un sache ce qu'ils demandent; et comme derrière l'infini ne peut se trouver personne qui ne soit l'infini même, il est impossible d'imaginer une mauvaise volonté dans une volonté qui ne laisse autour d'elle aucun point qu'elle n'occupe tout entier. Ou bien, les expériences commencées dans les astres se continuent-elles mécaniquement, en vertu de la force acquise, sans égard à leur inutilité et à leurs conséquences pitoyables, selon la coutume de la nature qui ignore notre parcimonie et gaspille les étoiles dans l'espace comme les semences sur la terre, sachant que rien ne se peut perdre? Ou encore, toute la question de notre repos et de notre bonheur, comme celle de la destinée des mondes, se réduit-elle à savoir si l'infini des tentatives et des combinaisons est ou n'est pas égal à celui de l'éternité? Ou enfin, pour en venir au plus probable, est-ce nous qui nous trompons, ignorons tout, ne voyons rien et estimons imparfait ce qui peut-être est sans défaut; nous qui ne sommes qu'un infime fragment de l'intelligence que nous jugeons à l'aide des petits débris de pensée qu'elle a bien voulu nous prêter?


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