Comment pourrions-nous répondre, comment nos pensées et nos regards pénétreraient-ils l'infini et l'invisible, nous qui ne comprenons et ne voyons même pas la chose par laquelle nous voyons et qui est la source de toutes nos pensées? En effet, ainsi qu'on l'a fait très justement observer, l'homme ne voit pas la lumière elle-même. Il ne voit que la matière ou plutôt la petite partie des grands mondes qu'il connaît sous le nom de matière, touchée par la lumière.
Il n'aperçoit les immenses rayons qui parcourent les cieux qu'à l'instant qu'ils sont arrêtés par un objet conforme à l'un de ceux que son œil est accoutumé de voir sur cette terre; sinon tout l'espace peuplé de soleils innombrables et d'une puissance sans limites, au lieu d'être l'abîme d'absolues ténèbres qui absorbe et éteint les faisceaux de clartés qui de toutes parts le traversent, ne serait qu'un prodigieux, un insoutenable océan de fulgurations. Et si nous ne voyons pas la lumière, du moins en croyons-nous connaître quelques traits ou quelques reflets; mais nous ignorons absolument tout de ce qui, sans doute, est la seule loi essentielle de l'Univers: la gravitation. Qu'est-ce donc que cette force, de toutes la plus puissante et la moins visible, insaisissable, sans forme, sans couleur, sans température, sans consistance, sans saveur et sans voix, mais si formidable qu'elle suspend et meut dans l'espace tous les mondes que nous voyons et tous ceux que nous n'apercevrons jamais? Plus rapide, plus subtile, plus spirituelle que la pensée, elle règne à tel point sur tout ce qui existe, de l'infiniment grand à l'infiniment petit, qu'il n'est pas un grain de sable sur notre terre, une goutte de sang dans nos veines, qui, pénétré, travaillé, animé par elle, n'agisse à tout instant sur la plus lointaine planète du dernier système solaire que nous nous efforçons d'imaginer par delà les bornes de notre imagination. Voici longtemps que le mot fameux de Shakespeare: «Il y a plus de choses sur terre et dans les cieux que n'en peut rêver notre philosophie», est tout à fait insuffisant.
Il n'y a pas plus de choses que n'en peut rêver ou imaginer notre philosophie; il n'y a que des choses qu'elle ne peut rêver, il n'y a que de l'inimaginable; et si nous ne voyons même pas la lumière, qui est la seule chose que nous croyions voir, on peut dire qu'il n'y a tout autour de nous que de l'invisible.
Nous nous agitons dans l'illusion de voir et de connaître ce qui est strictement indispensable à notre petite vie. Tout le reste, qui est à peu près tout, nos organes nous en défendent non seulement l'accès, la vision ou la perception, mais nous interdisent même de soupçonner ce qu'il est, comme ils nous empêcheraient d'y rien comprendre si une intelligence d'un autre ordre s'avisait de nous le révéler ou de nous l'expliquer. Le nombre et le volume des mystères est aussi illimité que l'Univers. Si l'humanité se rapprochait un jour de ceux qui lui semblent aujourd'hui les plus grands et les plus inaccessibles; par exemple, l'origine et le but de la vie; derrière ceux-ci, comme des montagnes éternelles, elle en verrait immédiatement surgir d'autres qui seraient aussi grands et aussi insondables; et ainsi indéfiniment. Par rapport à ce qu'il faudrait savoir pour tenir la clé de ce monde, elle se trouverait toujours au même point d'ignorance centrale. Il en irait encore de même si nous possédions une intelligence plusieurs millions de fois plus vaste et plus pénétrante que la nôtre. Tout ce que découvrirait sa puissance miraculeusement accrue rencontrerait des limites non moins infranchissables qu'à présent. Tout est sans bornes dans ce qui n'a pas de bornes. Nous serons les prisonniers éternels de l'infini. Il nous est donc impossible d'apprécier en quoi que ce soit, fût-ce sur le plus petit point imaginable, l'état présent de l'Univers, et de dire, tant que nous serons hommes, s'il suit une ligne droite ou s'il décrit un cercle sans mesure, s'il devient plus sage ou plus insensé, s'il s'avance vers l'éternité qui n'aura pas de fin ou revient sur ses pas vers celle qui n'a pas eu de commencement. Tout ce qui nous est accordé dans notre minuscule enceinte, c'est de nous y évertuer vers ce qui nous paraît être le mieux et d'y demeurer héroïquement convaincus que rien de ce que nous y faisons ne s'y peut perdre.