VIII

Nous ne croyons voir sur notre tête que catastrophes, morts, tourments et désastres, nous frissonnons à la seule pensée des grands froids et des formidables et noires solitudes interplanétaires et nous nous imaginons que les mondes qui roulent dans l'espace sont aussi malheureux que nous parce qu'ils se glacent, se désagrègent, se heurtent et se consument en d'indicibles flammes. Nous en inférons que le génie de l'Univers est un tyran atroce, en proie à une monstrueuse démence, qui ne se complaît qu'au supplice de soi-même et de tout ce qu'il porte. A des millions d'étoiles, qui sont plusieurs milliers de fois plus grandes que notre soleil, à des nébuleuses dont aucun chiffre, aucun mot de nos langues ne peut exprimer la nature et les dimensions, nous prêtons notre sensibilité d'un instant, le petit agencement éphémère de nos nerfs; et nous sommes convaincus que la vie doit être impossible ou épouvantable en ces mondes, parce que nous y aurions trop chaud ou trop froid. Il serait bien plus sage de nous dire qu'il eût suffi d'un rien, de quelques papilles de plus ou de moins sur notre épiderme, de quelques ramifications déplacées dans l'œil et l'oreille, pour que la température, le silence et les ténèbres de l'espace devinssent un printemps délicieux, une musique inouïe, une lumière divine. «Rien n'est trop merveilleux pour être vrai», a dit Faraday. Il serait bien plus raisonnable de nous persuader que les catastrophes que nous y croyons voir sont la vie même, la joie et l'une ou l'autre de ces immenses fêtes de la matière et de l'esprit, auxquelles la mort, écartant enfin nos deux ennemies, l'heure et la distance, nous permettra bientôt de prendre part. A chaque monde qui se dissout, s'éteint, s'émiette, se consume ou qu'un autre monde rencontre et pulvérise, c'est une expérience magnifique qui commence, un espoir merveilleux qui s'approche, et peut-être un bonheur inconnu puisé à même l'inépuisable inattendu. Qu'importe qu'ils gèlent ou s'embrasent, se ramassent ou se dispersent, se poursuivent ou se fuient; la matière et l'esprit, quand ils ne sont plus réunis par le même hasard misérable qui les joignit en nous, se doivent réjouir de tout ce qui advient; car tout n'est que naissance et renaissance, départ dans l'inconnu peuplé d'admirables promesses et peut-être pressentiment de quelque ineffable arrivée…


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