The Project Gutenberg eBook ofLa Pupille

The Project Gutenberg eBook ofLa PupilleThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: La PupilleAuthor: FaganRelease date: October 7, 2008 [eBook #26822]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PUPILLE ***

This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.

Title: La PupilleAuthor: FaganRelease date: October 7, 2008 [eBook #26822]Most recently updated: January 4, 2021Language: FrenchCredits: Produced by Daniel Fromont

Title: La Pupille

Author: Fagan

Author: Fagan

Release date: October 7, 2008 [eBook #26822]Most recently updated: January 4, 2021

Language: French

Credits: Produced by Daniel Fromont

*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA PUPILLE ***

Produced by Daniel Fromont

[Transcriber's note: Christophe-Barthélemi Fagan (1702-1755),La Pupille, 1734, édition de 1760]

Représentée, pour la première fois, le 5 juillet

1734.

Christophe-Barthélemi FAGAN, né à Paris le 30 mars 1702, reçut une éducation très soignée. La perte totale de la fortune de son père avoit obligé ce dernier à accepter une place au bureau des consignations, et força également le jeune homme à prendre un emploi dans la même partie.

L'agrément de son esprit le fit accueillir dans diverses sociétés. Il y rencontra Pannard, se lia avec lui, et bientôt ils composèrent ensemble plusieurs opéras comiques qui eurent du succès. Le goût de Fagan pour le théâtre s'en accrut de plus en plus, et, excité par les besoins d'une famille nombreuse, il entreprit de travailler seul pour le théâtre François. La première pièce qu'il y donna fut LE RENDEZ-VOUS. Cette petite comédie en un acte, et en vers, représentée pour la première fois le 27 mai 1733, eut douze représentations très suivies. L'année suivante, le 11 février, il fit jouer LA GRONDEUSE, aussi en un acte et en prose, qu'il retira après la cinquième représentation. Le 5 juillet de la même année, parut LA PUPILLE, que l'on regarde généralement comme le chef-d'oeuvre de l'auteur. Cette charmante comédie en un acte et en prose fut applaudie avec enthousiasme pendant vingt-trois représentations. LUCAS ET PERRETTE OU LE RIVAL UTILE, comédie en un acte et en vers, mise au théâtre le 17 novembre de la même année 1734, ne fut jouée que deux fois.

L'AMITIE RIVALE DE L'AMOUR, comédie en un acte, en vers, jouée le 16 novembre 1735, excita beaucoup de tumulte dans le parterre à la première représentation; elle fut cependant jouée dix fois, et a été reprise avec quelque succès.

LES CARACTERES DE THALIE, comédie en trois actes, mise au théâtre le 15 juillet 1737, fut jouée dix-huit fois avec succès. Chaque acte de cette pièce formoit une comédie entière. La première en un acte, en vers, étoit L'INQUIET; la seconde en un acte, en prose, avoit pour titre L'ETOURDERIE; et la troisième, aussi en un acte en prose, que l'on joue encore aujourd'hui, est intitulée LES ORIGINAUX.

LE MARIE SANS LE SAVOIR, comédie en un acte, en prose, représentée le 8 janvier 1739, ne fut donnée que six fois.

JOCONDE, comédie en un acte, en prose, donnée le 5 novembre 1740, eut quatorze représentations.

L'HEUREUX RETOUR, comédie en un acte, en vers, composée à l'occasion de la convalescence du roi et de son retour de Metz à la cour, fut mise au théâtre le 6 novembre 1744, et eut quinze représentations.

On trouve encore dans les oeuvres de l'auteur LE MUSULMAN, comédie en un acte, en prose, LE MARQUIS AUTEUR, comédie en un acte en vers, et L'ASTRE FAVORABLE, comédie en un acte et en vers libres. Ces trois pièces étoient destinées au théâtre François, mais elles n'ont pas été représentées.

Fagan mourut à Paris le 8 avril 1755, dans sa cinquante-quatrième année.

ORGON, ami d'Ariste.

LE MARQUIS VALERE, neveu d'Orgon.

LISETTE, suivante de Julie.

Un laquais, personnage muet.

La scène est à Paris, dans l'appartement d'Ariste.

Valère, encore un coup, songez à ce que vous me faites faire.

Que je sois anéanti, mon oncle, si je voulois, pour toute chose au monde, vous engager dans une fausse démarche. Faut-il vous le répéter cent fois? Je vous dis que je suis avec elle sur un pied à ne pouvoir pas reculer.

Mais ne vous flattez-vous pas? Etes-vous bien sûr d'être aimé?

Si j'en suis sûr? Premièrement, quand je viens ici, à peine ose-t-elle me regarder: preuve d'amour; et quand je lui parle, elle ne me répond pas le mot: preuve d'amour; et quand je parois vouloir me retirer, elle affecte un air plus gai, comme pour me dire: "Pourquoi me fuyez-vous, marquis? Craignez-vous de me sacrifier quelques moments? Restez, petit volage, restez; je vais vaincre le trouble où me jette votre presence, et vous fixer par mon enjouement. Mon esprit va briller aux dépens de mon coeur. J'aime mieux que vous me croyez moins tendre, et vous paroître plus aimable. Demeurez, mon adorable marquis! demeurez…." Je pourrois vous en dire davantage; mais vous me permettrez de me taire là-dessus: il faut être modeste.

Ces preuves-là me paroissent assez équivoques. Au surplus, Ariste est trop judicieux et trop mon ami pour s'opposer à ce mariage, si sa pupille y consent… (Voyant paroître Ariste dans le fond.) Je le vois sortir de son appartement. Retirez-vous.

Y a-t-il quelque inconvénient que je reste? Vous porterez la parole: il donnera son consentement; je donnerai le mien: on fera venir Julie; ce sera une chose faite.

Les affaires ne se mènent pas si vite. Retirez-vous, vous dis-je.

Cependant….

ORGON, l'interrompant.

Retirez-vous.

Allons donc. Je reviendrai, quand il sera question d'épouser.

(Il sort.)

Bon jour au seigneur Ariste.

On vient de me dire que vous étiez ici, Orgon; je suis charmé de vous voir.

Je suis charmé, moi, de voir la santé dont vous jouissez. Sans flatterie, vous ne paroissez pas trente-cinq ans; et…. vous en avez bien dix par de-là.

La vie tranquille et réglée que je mène depuis quelque temps, me vaut ce peu de santé dont je jouis.

Ma foi! une femme vous siéroit fort bien.

A moi? Vous plaisantez, Orgon.

Ah! il est vrai que vous avez toujours été un peu philosophe, et, par conséquent, peu curieux d'engagement.

Il y a eu, dans ce qu'on appelle philosophes, des gens qui ne se sont point mariés, et peut-être ont-ils bien fait. Mais, selon moi, le célibat n'est point essentiel à la philosophie; et je pense qu'un sage est un homme qui se résout à vivre comme les autres, avec cette seule différence qu'il n'est esclave ni des évènements, ni des passions. Ce n'est donc point par philosophie, mais parce que j'ai passé l'âge de plaire que je vous demande grâce sur cet article-là.

Ce que je vous en dis est par forme de conversation. Parlons-en donc pour un autre. Votre dessein n'est-il pas de pourvoir Julie?

Oui. C'est dans cette vue que je l'ai retirée du couvent.

Je crois même vous avoir entendu dire que son père, en vous la confiant, vous avoit recommandé de lui faire prendre un parti, dès qu'elle seroit en âge.

Cela est encore vrai, et je m'y détermine d'autant mieux que je compte faire un bon présent à quiconque l'épousera; car elle a des sentiments dignes de sa naissance: elle est douce, modeste, attentive; en un mot, je ne vois rien de plus aimable ni de plus sage. Il y a peut-être un peu de prévention de ma part.

Non; elle est parfaite, assurément: mais il se passe quelque chose dont vous n'êtes peut-être pas instruit.

Comment! que se passe-t-il donc?

LE MARQUIS, dans le fond, et sans se montrer d'abord; ARISTE,ORGON.

ORGON, à Ariste.

J'ai un neveu, de par le monde.

Je le sais. Ne se nomme-t-il pas Valère?

Tout juste.

Je l'ai vu quelquefois au logis.

LE MARQUIS, se jetant entre eux deux.

Oui, monsieur. Je viens vous avouer, et vous expliquer ce que mon oncle ne vous dit que confusément. Il est vrai que Julie….

ORGON, l'interrompant.

Eh! que diable! laissez-moi.

LE MARQUIS, à Ariste.

Monsieur, excusez; mon oncle ne s'est jamais piqué d'être orateur, et… Vous me voyez, je vous demande grâce pour Julie ; je vous la demande pour moi-même. Nous sommes coupables de vous avoir caché…. (Voyant qu'Orgon se met en colère.) Mais, je vois que le feu s'allume dans les yeux de mon oncle; je ne veux point l'irriter.

Je vous promets que si vous paroissez avant que je vous le dise, je….

LE MARQUIS, l'interrompant.

Je ne crois pas que ce que je fais soit hors de sa place.N'importe, il faut céder; je me retire.

(Il sort.)

Il est tant soit peu étourdi, comme vous voyez: aussi me suis-je long-temps tenu en garde contre ses discours; mais enfin il m'a parlé d'une façon à me persuader que la pupille et lui ne sont point mal ensemble.

J'en reçois la première nouvelle. Si cela est, je ne conçois pas pourquoi Julie m'en a fait un mystère; car je l'ai vingt fois assurée que je ne gênerois jamais son inclination, et je m'opposerois encore moins à celle qu'elle pourroit avoir pour une personne qui vous appartient. Une si grande réserve de sa part me pique, je vous l'avoue, et me surprend en même temps.

Une première passion est un mal que l'on voudroit volontiers se cacher à soi-même.

JULIE, LISETTE, se tenant d'abord dans le fond; ARISTE,ORGON.

ORGON, bas, à Ariste, en apercevant Julie.

La voilà, je crois, qui paroit. Elle est, ma foi, aimable.

JULIE, bas, à Lisette.

Ariste parle à quelqu'un. N'avançons pas, Lisette.

Vous êtes la première personne jeune et jolie qui craigniez de vous montrer.

ARISTE, à Julie.

Approchez, Julie. (En lui montrant Orgon.) Vous êtes sans doute instruite du sujet qui amène monsieur ici? Il me fait une proposition à laquelle je souscris volontiers, si elle vous touche autant que l'on me le fait entendre.

JULIE, troublée.

J'ignore, monsieur, de quoi il est question.

Ne dissimulez pas davantage. J'aurois lieu de m'offenser du peu de confiance que vous auriez en moi. Rassurez-vous, Julie ; votre penchant n'est point un crime, et je ne vous reproche rien, que le secret que vous m'en avez fait.

En vérité, monsieur… (A Lisette.) Lisette?…

LISETTE, l'interrompant.

Eh bien! Lisette? Je gage qu'on veut vous parler de mariage. Cela est-il si effrayant? Il y a cent filles qui, en pareil cas, seroient intrépides.

ARISTE, bas, à Orgon.

Elle s'obstine à se taire. Il faut lui pardonner cette timidité. Je fais réflexion que je lui parlerai mieux en particulier. Laissons-la revenir de l'embarras que tout ceci lui cause, et soyez persuadé que je m'emploierai tout entier pour que la chose aille selon vos désirs.

ORGON, bas.

Je vous en suis obligé. (Regardant Julie.) Elle a une certaine grâce, une certaine modestie qui me feroient souhaiter d'être mon neveu.

(Il sort, en saluant affectueusement Julie, et Ariste va le reconduire.)

Vous vous êtes ennuyée au couvent. Vous êtes sourde aux propositions de mariage. Oserois-je demander, mademoiselle, ce que vous comptez devenir? Orgon, que vous venez de voir, est oncle du marquis, qui, selon les apparences, a fait faire des démarches auprès d'Ariste.

Ah! ne me parle point du marquis.

Pourquoi donc? Parce qu'il a la tête un peu folle, qu'il estgrand parleur, prévenu de son mérite, et même un peu menteur?Bon! bon! il est jeune et vous aime; cela ne suffit-il pas?Le commerce tomberoit, si l'on y regardoit de si près.

Je connois quelqu'un à qui on ne sauroit reprocher aucun de ces défauts; qui est humble, sensé, poli, bienfaisant; qui sait plaire sans les dehors affectés et les airs étourdis qui font valoir tant d'autres hommes.

Oui-dà? Cette peinture est naïve. Seroit-ce l'esprit seul qui l'auroit faite?

Non, Lisette, puisqu'il faut l'avouer.

Eh! que ne parlez-vous? Quelle crainte ridicule vous a fait garder le silence si long-temps? Vous êtes trop bien née pour avoir fait un choix indigne de vous. Vous avez un tuteur qui porte la complaisance au-delà de l'imagination, et qui ne vous contraindra pas. Quelle difficulté vous reste-t-il donc à vaincre?

La difficulté est d'en instruire celui que j'aime.

La difficulté est de l'en instruire? Cette personne-là est donc bien peu intelligente. J'en croirois, moi, vos yeux sur leur parole.

Quand mes yeux parleroient beaucoup, je ne sais si on les entendroit encore. Mais j'ai soin qu'ils n'en disent pas trop; car, Lisette, voici l'embarras où je suis. Quoique je sois jeune et que l'on me trouve quelques charmes, quoique j'aie du bien et que celui que j'aime et moi soyons de même condition, je crains qu'il n'approuve pas mon amour, et s'il m'arrivoit d'en faire l'aveu et que j'essuyasse un refus, je mourrois de douleur.

Je vous suis caution que jamais homme, usant et jouissant de sa raison, ne vous refusera. Qui pourroit le porter à agir de la sorte?

Son excès de mérite.

Je ne conçois rien à cela. (Après avoir rêvé un instant.) Mais, attendez. Que ne m'en faites-vous la confidence, à moi? Vous me demanderez le secret, je vous promettrai de le garder: je n'en ferai rien; il transpirera, fera un tour par la ville, viendra aux oreilles du monsieur en question, et quand il sera instruit, selon l'air du bureau, vous aurez la liberté d'avouer ou de nier.

Non, je ne puis te le nommer. Outre cette crainte dont je viens de te parler, outre une certaine pudeur qui me feroit souhaiter qu'on me devinât, je crains de passer dans le monde pour extraordinaire, pour bizarre; car mon choix est singulier. Mais pourquoi m'en faire une honte? L'impression qu'un caractère vertueux fait sur les coeurs est-elle donc une foiblesse que l'on n'ose avouer?

Oh! ma foi, mademoiselle, expliquez-vous mieux, s'il vous plaît. Vous craignez de passer pour extraordinaire, et franchement vous l'êtes. O ciel! je renoncerois plutôt à toutes les passions de l'univers que d'en avoir une d'une nature à n'en pouvoir pas parler.

ARISTE, à Lisette.

Lisette, retirez-vous.

(Lisette sort.)

ARISTE, à part.

Elle a quelquefois entendu parler du marquis comme d'un homme peu formé; elle craint sans doute que je ne la désapprouve.

JULIE, à part.

Quel parti prendre avec un homme trop modeste pour rien entendre?

Je ne devrois point, Julie, paroître en savoir plus que vous ne voulez m'en dire; mais enfin, les soins que j'ai pris de votre enfance et l'amitié que je vous ai toujours témoignée, me font prétendre à ne rien ignorer de ce qui vous touche. Quelques amis m'ont parlé en particulier. Ce n'est pas tout. Depuis un temps, je vous trouve rêveuse, inquiète, embarrassée. Il faut que vous en conveniez, Julie, quelqu'un a su vous toucher.

J'en conviendrai, monsieur. Oui, quelqu'un a su me plaire; mais ne tenez point compte de ce qu'on a pu vous dire, et ne me demandez point qui est celui pour qui je sens du penchant, car je ne puis me résoudre à vous le déclarer.

Auriez-vous fait un choix…..?

JULIE, l'interrompant.

Je ne pouvois pas mieux choisir: la raison, l'honneur, tout s'accorde avec mon amour.

Eh! quand cet amour a-t-il commencé?

En sortant du couvent… Quand je commençai à vivre avec vous.

Mes soupçons ne peuvent tomber que sur peu de personnes… Encore une fois, Julie, je sais ce qui se passe; et, d'avance, je puis vous répondre que votre amour est payé du plus tendre retour, que l'on désire de vous obtenir, avec l'ardeur la plus vive et la plus constante.

Si vous devinez juste, mon sort ne sauroit être plus heureux.

Je ne crois pas me tromper; mais, après les assurances que je vous donne, quelle raison auriez-vous encore de me taire son nom? N'est-ce pas une chose qu'il faut que je sache, tôt ou tard, puisque mon consentement vous est nécessaire?

Ce seroit à vous à le nommer… Je vois bien que vous ne m'entendez pas.

Je vous entends, sans doute; et je le nommerois si je n'avois pas mérité d'avoir plus de part à votre confidence.

Vous l'auriez cette confidence, si je n'étois pas certaine que vous combattrez mes sentiments.

Moi, les combattre! Suis-je donc si intraitable! Pouvez-vous douter de mon coeur? Croyez que je n'aurai point de volonté que la vôtre. J'en ferai serment, s'il le faut.

Puisque vous le voulez, je vais donc tâcher de m'expliquer mieux.

Parlez.

Mais je prévois qu'après je ne pourrai plus jeter les yeux sur vous.

Cela n'arrivera pas, car je serai de votre sentiment.

Non, après un tel aveu, permettez que je me retire.

Volontiers…. Mais ne craignez rien, encore un coup. Nommez-le moi; vous me verrez aller, de ce pas, assurer de mon consentement celui que vous avez choisi.

Vous le trouverez aisément; je vais vous laisser avec lui…. Représentez-lui qu'il est peu convenable à une fille de se déclarer la première; déterminez-le à m'épargner cette honte…. Je vous laisse avec lui…. C'est, je crois, vous le faire connoître d'une façon à ne pas vous y méprendre.

(Elle veut se retirer; mais elle voit venir le marquis, ce qui la fait rester.)

ARISTE, à part.

Ne sommes-nous pas seuls?… Que penser de ce discours?

LE MARQUIS, à part, au fond du théâtre.

Je les trouve fort à propos ensemble.

JULIE, à part.

Que vient faire ici le marquis?…. Le fâcheux contre-temps!

LE MARQUIS, à Julie.

Je vous trouve donc, divine personne?… (A Ariste.) Eh bien! seigneur Ariste, mon oncle m'a rapporté que vous agissiez en galant homme. Tout est convenu, sans doute.

ARISTE, à part.

Je ne l'avois pas vu d'abord; mais voilà l'énigme expliquée.

Mais quel présage funeste! L'un parle tout seul et ne me répond pas; l'autre détourne la tête et me fait un clin d'oeil. Comment interpréter tout ceci?

Un clin-d'oeil! Qui? moi, monsieur?

Oui, ma charmante. Qu'en dois-je augurer? Mon oncle auroit-il fait un faux rapport? auroit-on juré de traverser nos feux? Parlez…. (A Ariste.) Ah! seigneur Ariste, dissipez une inquiétude mortelle.

JULIE, à part.

Que je suis malheureuse!

Vous avez lieu d'être, tous deux, contents; rien ne s'oppose à vos désirs, la volonté de Julie est une loi pour moi…. (Au marquis.) Et, à votre égard, monsieur, l'amitié que j'ai toujours eue pour votre oncle est trop intime pour que je ne consente pas volontiers à ce qui peut en resserrer les noeuds.

Vous nous rendez la vie. Vous êtes un homme charmant, divin, adorable. Je vous sais bon gré de n'avoir pas d'entêtement ridicule et de connoître que je vaux quelque chose.

Vous appartenez à de trop honnêtes gens pour ne pas espérer que vous rendrez une femme heureuse.

Ecoutez donc, nous sommes jeunes, riches; nous nous aimerons : il faudroit qu'une influence bien maligne tombât sur nous pour nous rendre malheureux. Il est vrai que le diable s'en mêle quelquefois.

Je vais trouver Orgon, et lui apprendre que tout va selon ses intentions….. Nous reviendrons bientôt, pour prendre les arrangements nécessaires…. (A Julie, en montrant le marquis.) Monsieur voudra bien vous tenir compagnie, Julie, pendant le peu de temps que je suis obligé de vous quitter.

Allez, allez, monsieur, je me charge de ce soin.

(Ariste sort.)

LE MARQUIS, à demi-voix.

Voilà une petite personne bien contente.

Tout-à-fait, monsieur. Je vous prie de vouloir bien me dire ce que tout ceci signifie.

Comment! vous le dire? La chose est, je crois, assez claire.On comble nos voeux, on nous marie.

On nous marie?.. Dites-moi donc quel rapport, quelle liaison il y a entre vous et moi?

Je ne sais si je me trompe, mais je me suis flatté qu'il y en avoit tant soit peu.

Et vous auriez osé faire parler à Ariste sur cette confiance?

Assurément. En êtes-vous fâchée? Je ne le crois pas. Je sais que c'est à l'amant à faire des démarches. Une fille aimeroit passionnément qu'une bienséance mal entendue lui prescrit de se taire; aussi, quand on est instruit du bel usage, on lui épargne la peine de se déclarer. Vos yeux ont trop su me parler pour que je demeurasse dans l'inaction; et, si vous voulez m'ouvrir votre coeur, vous conviendrez que vous m'en savez quelque gré.

En vérité, monsieur, un pareil discours me semble bien extraordinaire.

Oh çà! si vous voulez que nous soyons amis, il faut vous défaire de cette retenue hors de saison. Que diable! quand on se convient, et que les tuteurs, les oncles et tous ces animaux-là consentent, à quoi bon se contraindre?

Si l'on consent de votre côté, je puis vous assurer qu'il n'en est pas de même du mien.

Quoi! votre tuteur ne vient pas, dans le moment, de me témoigner le plaisir que lui fait notre union?

Il est dans l'erreur, et je l'en aurois déjà désabusé si la surprise où je suis me l'avoit permis.

Quel est donc votre dessein? Avez-vous envie qu'il s'oppose à ce que vous désirez vous-même?

Mais, encore une fois, sur quel fondement vous êtes-vous imaginé ce désir de ma part?

La question est charmante! Savez-vous bien qu'à la fin je me fâcherai?

Mais vraiment, vous vous fâcherez si vous voulez. Soyez persuadé que je n'ai, de ma vie, pensé à vous.

C'est une façon de parler.

Non; vous pouvez prendre ce que je dis à la lettre.

Allons, allons, je sais ce que j'en dois croire.

Ne poussez pas, croyez-moi, plus loin l'extravagance.

Ne soyez pas plus long-temps cruelle à vous-même.

Finissons, de grâce.

Franchement, vous croyez donc ne me point aimer?

Je le crois, et rien n'est plus certain.

Je vous permets de me haïr toujours de même.

Je ne puis plus soutenir un pareil entretien.

Un coeur qui ne sent point son mal est dangereusement atteint.

JULIE, à part.

La fatuité est un ridicule bien insupportable.

LE MARQUIS, à part.

Cette fille prend plaisir à se donner la torture.

ORGON, à Ariste, au fond du théâtre.

Ce que vous me dites là me faut un grand plaisir…. (Montrant Julie et le marquis.) Les voilà, ces pauvres enfants! Que l'on passe d'heureux moments à cet âge!

Je ne perds point de temps, comme vous voyez: mon empressement vous prouve combien je suis sensible à cet honneur.

Je suis d'avis que l'on dresse le contrat aujourd'hui. L'idée d'une noce me ragaillardit; et quoique la mode des violons soit passée, il faut en avoir et suivre la manière bourgeoise… (S'apercevant du trouble où sont Julie et le marquis.) Mais, il me semble que nos amants se boudent…. (Au marquis, en s'approchant.) Qu'as-tu donc, Valère? te voilà tout rêveur.

Une bagatelle, mon oncle.

ARISTE, à Julie, en s'approchant aussi.

Et vous, Julie, quel est le trouble où je vous vois?

Vous êtres dans l'erreur à mon égard. Je vous y ai laissé, parce que je n'ai point cru que les conséquences en seroient si promptes, ni si sérieuses: mais je me trouve forcée de vous dire que vous ne m'avez point entendue.

Comment?

Qu'est-ce que cela veut dire?

LE MARQUIS, à Julie.

Il n'est pas mal de le prendre sur ce ton! et c'est bien à vous à vous plaindre vraiment…. (A Ariste et Orgon.) Il est bon que vous sachiez que nous avons eu quelque altercation ensemble. Mademoiselle, sur un mot, se révolte, et fait la méchante.

Oh! n'est-ce que cela? Bon! bon! ce sont là de ces orages qui mènent les amants au port.

ARISTE, à Julie.

Ne vous repentez point de vous être déclarée. Il ne faut point, ma chère Julie, passer si promptement d'un sentiment à un autre. Votre querelle est une querelle d'amitié.

Faites-lui un peu sa leçon, je vous prie, monsieur.

ORGON, à Julie et au marquis.

Allons, allons, mes enfants, raccommodez-vous.

Laissez-moi, de grâce! Vous prenez un soin inutile.

Julie, je vous en conjure! faites cesser ce mystère.

Non, monsieur. Contre toute raison, j'ai fait voir le foible de mon coeur: j'ai fait connoître celui pour qui je me déclarois; mais ses interprétations fausses, la conduite qu'il observe avec moi m'avertissent assez que je n'en ai que trop dit.

(Elle sort.)

ORGON, au marquis.

Pourquoi donc vous attirer ces reproches? Il faut que vous lui ayez donné des sujets violents de se plaindre.

Non; cela m'étonne. La brouillerie est venue sue ce qu'elle m'a dit qu'il n'y avoit jamais eu de liaison sincère entre elle et moi, et qu'il ne falloit point compter sur les discours des jeunes gens aimables.

Entre nous, tu as un air libertin qui ne me persuaderoit point, si j'étois fille.

Que voulez-vous, mon oncle? je ne me referai point. On a des façons aisées; on a du brillant: tout cela est naturel…. Mais quant à Julie, je la demande en mariage: n'est-ce pas assez lui prouver que je l'aime? Il faut qu'un joli homme soit furieusement épris pour former une pareille résolution.

A la vérité, je ne conçois pas qu'une fille puisse désirer quelque chose au-delà du mariage…. (A Ariste.) Mais, que dites-vous à tout cela, Ariste?

Franchement, je ne sais. Il me vient différentes idées qui se détruisent les unes les autres. Ce que je vois, ce que j'entends, semble se contredire, et…. (Au marquis.) Mais, ce ne peut être que vous qu'elle aime?

Eh! vraiment non. Je le sais bien.

Elle craint, comme vous dites, que votre passion pour elle ne soit pas sincère, et que vous ne soyez aussi inconstant que la plupart des jeunes gens, qui font profession de l'être?

Tout juste.

Et elle s'exhale en reproches, parce que vous n'avez pas été assez prompt à la rassurer?

Je lui ai pourtant répété cent fois que nous étions faits l'un pour l'autre: mais il ne faut pas que cela vous surprenne; c'est le tourment d'un coeur bien épris de toujours douter de son bonheur.

ORGON, à Ariste.

Il est vrai qu'elle ne le croit pas où elle le voit.

LISETTE, à Ariste.

Que s'est-il donc passé ici, monsieur, et qui peut avoir si fort chagriné Julie? Elle est dans une tristesse que je ne puis vous exprimer: elle parle de retourner au couvent. Je la questionne; elle ne me répond que par des soupirs. Enfin, elle m'envoie vous demander si, avec la permission de ces messieurs, elle pourrait vous entretenir un moment?

Je l'entendrai tant qu'il lui plaira.

LE MARQUIS, chantant.

"Divin Bacchus!… La, la, la!"

Je donnerois, je crois, mon bien, pour être aimé de la sorte.Tu ne sens pas ton bonheur, mon neveu.

Il faut bien que monsieur votre neveu lui ait donné quelque sujet de mécontentement; car elle s'est écriée plusieurs fois: "Ah! dans quel trouble me jette ce Valère! Qu'il me cause d'embarras et de peine! Quel supplice d'aimer sans retour!"

ORGON, à part.

La pauvre enfant!

Je suis fâché qu'elle ne me croie pas sur ma parole.

Allez, cela est mal à vous, monsieur. Les hommes sont bien ingrats et bien insensibles. Hélas! elle avoit beau me dire qu'elle ne vous aimoit pas, j'ai toujours bien remarqué, moi, ce qui en étoit, et cela n'est que trop vrai pour elle.

Crois-moi, mon enfant, elle n'est pas la première.

Ecoutez, Valère. Je suis d'avis que vous alliez trouver cette aimable personne, que vous lui juriez encore que vous êtes pénétré de sa beauté et de son mérite; enfin, que vous ne la laissiez pas dans un trouble que vous pouvez dissiper.

Ah! que me demandez-vous? Faut-il que je redise un million de fois la même chose? Non, je ne le puis. Je suis piqué aussi de mon côté.

Quoi! vous faites le cruel?

LISETTE, à part.

Est-il possible que l'impertinence soit un titre pour être aimé?

ARISTE, au marquis.

Julie étant forcée, par son ascendant, à se déclarer pour vous, il ne vous sied pas, monsieur, d'user de rigueur. Etre aimé est un bien digne d'envie, et le plus bel apanage de l'humanité; mais c'est en abuser que de manquer d'égards pour les personnes qui nous rendent hommage, et de ne pas épargner à un sexe plein de charmes jusqu'à la moindre inquiétude.

C'est aussi mon sentiment.

LE MARQUIS, à Ariste.

Je sais comment on doit conduire une passion.

ARISTE, à Lisette.

Lisette, dites à Julie que je l'attends ici.

(Lisette sort.)

ORGON, à Ariste.

Puisqu'elle veut vous parler en particulier, nous allons vous laisser libres. Tâchez, dans cet entretien, de lui remettre l'esprit et de l'assurer que mon neveu est bien son petit serviteur.

LE MARQUIS, à Ariste.

Oui, l'on peut toujours compter sur moi: on y peut compter.Nous reviendrons savoir de quoi elle vous aura entretenu.

(Il sort avec Orgon.)

ARISTE, seul.

L'homme le plus en garde contre la présomption est encore bien foible de ce côté-là. J'ai pu interpréter deux fois en ma faveur les paroles de Julie. Oui, Ariste, tu as beau en rougir, il t'est venu deux fois en idée qu'on te faisoit une déclaration d'amour. A toi! à toi! Oh! quelle extravagance ! quelque mystérieuse que soit sa conduite, je n'en saurois douter, ce neveu d'Orgon a su lui plaire. Il y a bien quelque chose à dire contre lui, et parmi tant de jeunes gens aimables que le hasard présente à Julie, j'avoue qu'elle auroit pu mieux choisir. Elle a assez d'esprit pour s'en apercevoir elle-même; et c'est, si je ne me trompe, un combat de raison et d'amour qui cause en elle tant d'indécision. (Voyant paroître Julie.) Mais la voilà.

Vous me voyez revenir, monsieur, quoique je vous aie quitté avec assez de vivacité. J'ai fait réflexion que ce pouvoit être un sage motif dans celui que je veux avoir pour époux, qui le fait douter de mon penchant. Je voudrois répondre aux objections qu'il pourroit me faire, et l'assurer combien il est digne de mon estime.

Je n'ai pas bien compris quelle espèce de dispute il pouvoit y avoir entre vous et le marquis, mais je ne puis que vous engager tous deux à vous réconcilier au plus tôt. La sympathie est une loi impérieuse à laquelle on veut en vain se soustraire, et quelque réflexion que la raison nous inspire, il faut céder au trait qui nous a frappés, quand le destin le veut.

JULIE, à part.

Il est toujours dans l'erreur, et je n'ose encore l'en tirer.

Me sera-t-il permis de le dire? Je sens bien ce qui fait votre peine. Vous craignez que le monde ne soit pas aussi convaincu du mérite du marquis que vous l'êtes; et, à mon égard, il faudroit qu'il fût plus parfait pour qu'il me parût digne de vous. Mais enfin le penchant que vous avez pour lui me le fait respecter, et le justifie devant moi de tous ses défauts.

Vous me conseillez donc de le prendre pour époux?

Je vous conseille, comme j'ai toujours fait, de ne consulter que votre coeur.

Si vous me conseillez de ne consulter que mon coeur, je suivrai votre avis. Je suis, pour la dernière fois, résolue de découvrir mes véritables sentiments; mais comme il en coûte toujours infiniment à les déclarer, je cherche quelque innocent stratagème, et je pense qu'une lettre m'épargneroit une partie de ma honte.

Eh bien! écrivez. Il est permis d'écrire à un homme que l'on est sur le point d'épouser. Une lettre, effectivement, expliquera ce que vous n'auriez peut-être pas la force de dire de bouche, et l'explication est nécessaire après le petit démêlé que vous avez eu ensemble.

J'exigerois encore de votre complaisance que vous l'écrivissiez pour moi.

Volontiers.

Je suis prête à la dicter.

ARISTE, montrant un bureau, devant lequel il va s'asseoir.

Voilà, sur ce bureau, tout ce qu'il faut pour cela. (A part.) Le marquis, après tout, est homme de condition, et s'il a quelques défauts, l'âge l'en corrigera. (A Julie.) Allons, dictez, me voilà prêt.

JULIE, dictant.

"Vous être trop intelligent pour ne pas savoir le secret de mon coeur."

ARISTE, lisant, après avoir écrit.

"De mon coeur."

JULIE, dictant.

"Mais un excès de modestie vous empêche d'en convenir."

ARISTE, après avoir écrit.

Bon!

JULIE, dictant.

"Tout vous fait voir que c'est vous que j'aime."

ARISTE, après avoir écrit.

Fort bien.

Oui, c'est vous que j'aime… M'entendez-vous?

J'ai bien mis.

JULIE, dictant.

"Je vous suis déjà attachée par la reconnoissance."

ARISTE, à part.

De la reconnaissance au marquis?

Ecrivez donc, monsieur.

Allons. (A part.) Il faut écrire ce qu'elle veut. (Lisant, après avoir écrit.) "Par la reconnoissance."

JULIE, dictant.

"Mais j'y joins un sentiment désintéressé."

ARISTE, lisant, après avoir écrit.

"Désintéressé."

"Et pour vous prouver que vous devez bien plus à mon penchant…."

ARISTE, après avoir écrit.

Après?

"Je voudrais n'avoir point reçu de vous tant de soins généreux dans mon enfance."

ARISTE, sans écrire.

Y pensez-vous, Julie?… (A Part.) L'ai-je entendu, ou si c'est une illusion?

JULIE, à part.

Pourquoi ai-je rompu le silence? Je me doutois bien qu'il recevroit mal un pareil aveu!

ARISTE, se levant.

Julie!

Ariste!

A qui donc écrivez-vous cette lettre?

C'est au marquis, sans doute.

Il ne faut donc point parler des soins de votre enfance. Ce seroit un contre-sens.

J'ai tort…. je l'avoue; et cela ne sauroit lui convenir.

C'est donc par distraction que cela vous est échappé?

Assurément. Les bienfaits n'étant point à lui, il n'en doit point recueillir le salaire.

Voyez donc ce que vous voulez substituer à cela?

J'en ai assez dit pour me faire entendre.

En ce cas, il ne s'agit donc que de finir le billet par un compliment ordinaire, et de l'envoyer de votre part?

Envoyez-le, de ma part, puisque vous croyez que je doive le faire.

ARISTE, appelant.

Holà! quelqu'un….

ARISTE, au laquais.

Portez ce billet….

(Julie fait un geste, comme pour empêcher qu'Ariste ne donne la lettre au laquais.)

ARISTE, à Julie.

N'est-ce pas au marquis?

JULIE, d'un ton piqué.

Oui, monsieur; encore une fois, qui peut vous arrêter?

ARISTE, au laquais.

Tenez donc…. Portez cette lettre à Valère.

(Le laquais sort.)


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