III

Gaston se coucha fort tard.

Il était agité et fiévreux.

Il se rappelait avec des frissons ce qui s'était passé durant cette soirée; de singulières idées lui venaient, et il se demandait la cause de cette pâleur qu'il avait surprise sur le front de M. de Beaufort pendant qu'il lui parlait de Fanny Stevenson.

Son sommeil fut hanté de fantômes, et quand il se réveilla le lendemain, il était déjà grand jour.

Dix heures venaient de sonner: il appela Bob.

Ce dernier accourut.

— Cet homme? cet homme? demanda Gaston, sans chercher à dissimuler son impatience, est-il venu?

— Il attend depuis une demi-heure.

— Et cette fois, du moins, il a dit son nom?

— Il s'appelle le capitaine Georges-Adam Palmer.

Gaston sauta à bas de son lit.

— Bien! bien! dit-il, je suis à lui; qu'il ne s'éloigne pas, il faut que je lui parle.

Et pendant que Bob s'éloignait, il s'habilla sommairement à la hâte.

Quand il entra dans le cabinet où l'attendait Palmer, il n'eut pas de peine à le reconnaître, quoique le capitaine se fût singulièrement modifié.

Ce n'était plus le personnage abruti par le gin, l'oeil atone, la lèvre bestiale, la physionomie empreinte de brutalité, qu'il avait rencontré une nuit, sur la terre d'Amérique.

Palmer était presque devenu un gentleman.

Sa mise était à peu près correcte, son attitude convenable, et il se dégageait de toute sa personne un air de respectabilité qui ne messeyait pas à son honorable corpulence.

À la vue de Gaston, il se leva et salua d'une façon à laquelle il n'y avait rien à reprendre.

— J'espère, commandant, dit-il avec bonhomie, que vous voudrez bien me pardonner mon importunité. Je suis de passage à Paris, et ayant appris que vous vous y trouviez vous-même, j'ai tenu à venir me rappeler à votre souvenir. Nous nous sommes rencontrés une nuit, dans des circonstances exceptionnelles, et je n'ai jamais pensé que vous me garderiez rancune de certain mouvement de vivacité auquel je me suis laissé aller. S'il en était autrement, d'ailleurs, je saisirais cette occasion pour vous en exprimer tous mes regrets.

— Vous pouvez être rassuré sur ce point, répondit Gaston en continuant d'observer son interlocuteur, dont la transformation l'intriguait, et je vous jure que je n'ai conservé aucun mauvais souvenir de notre conversation au bourg de Smeaton.

— Tout va bien, alors, conclut Palmer, et cela me met tout à fait l'aise.

— Seulement, poursuivit le commandant, je ne vous cacherai pas que, lorsque Bob, qui vous avait reconnu, m'a annoncé hier soir que vous aviez pris là peine de me faire visite, j'ai été surpris au delà de toute expression.

— Je m'en doutais bien.

— Vous avez donc quitté Smeaton?

— Il y a longtemps; c'est toute une histoire; j'ai pensé qu'elle vous intéresserait.

— Vous avez voyagé?

— Depuis huit années.

— Seul?

Le capitaine eut un clignement des yeux qui lui était familier.

— Pas précisément, répondit-il; toutefois, vous savez, il faut être honnête. C'est en tout bien tout honneur.

— Comment?

— Vous ne devinez pas?

— Pas du tout.

— Eh bien! écoutez; c'est vraiment original.

Gaston indiqua un siège à son interlocuteur et il s'assit auprès de lui.

Palmer continua:

— Quand nous eûmes rendu les derniers devoirs à ce pauvre diable de Stevenson, dit-il, miss Fanny se trouva fort embarrassée: dans le premier moment, elle avait formé mille projets, mais il y a loin du rêve à la réalité, et elle s'aperçut bien vite qu'il n'était pas facile de se mettre toute seule à la recherche d'un homme sur lequel on n'avait aucune donnée précise. Elle savait que cet homme s'appelait le comte de Simier, et qu'il avait dû quitter New-York pour se rendre dans l'Amérique du Sud. Mais l'Amérique du Sud est grande, et elle pouvait errer longtemps avant de rencontrer celui à qui elle voulait redemander sa fille. C'est alors qu'elle pensa à moi!

— À vous?

— Eh! oui, commandant. Après tout, je connaissais le passé, moi; j'avais longtemps navigué; tous les pays qu'elle voulait fouiller m'étaient familiers, et je pouvais lui être particulièrement utile.

— Soit! soit! de sorte que vous l'avez accompagnée.

— C'est cela.

— Et avez-vous réussi dans les recherches que vous avez entreprises?

— À peu près.

— Alors Fanny Stevenson a revu le comte de Simier; elle sait où est sa fille.

Palmer remua la tête.

— Ni l'un, ni l'autre, répondit-il; seulement, nous sommes sur leurs traces.

— Vous croyez qu'ils sont à Paris.

— Peut-être bien.

— Qui vous le fait supposer?

— Ceci et cela… rien et tout! La conviction de miss Stevenson n'est pas complète, mais mille indices recueillis sur notre route, concourent à désigner Paris comme la ville où nous devons aboutir.

— S'il en est ainsi, dit Gaston, il vous sera bien facile de découvrir le comte de Simier.

— Oh! ce n'est pas si simple que vous vous l'imaginez et nous avons rencontré bien des obstacles.

— Expliquez-moi cela.

— Volontiers. Comme je vous le disais, nous avons beaucoup voyagé; la jeune femme était impatiente. Mais New-York n'a pas été construit en un jour, et il faut le temps pour tout. Donc nous sommes allés à Rio-Janeiro, où le comte avait séjourné quelques mois, pour se rendre de là dans l'Inde, où nous nous sommes rendus nous-mêmes; à Calcutta, à Bombay, un peu partout, on nous a parlé de lui et, finalement, nous avons appris qu'il était parti pour retourner en Europe.

— À Paris?

— À Londres.

— Et vous l'avez suivi?

— À Londres, j'ai remué ciel et terre; un instant même, j'ai cru que j'étais sur sa piste; j'avais mis toute ladétectivesur pied, et nous allions réussir enfin à nous trouver en sa présence, quand tout à coup plus rien! l'obscurité la plus complète; mon homme avait disparu.

— Qu'était-il devenu?

— Miss Stevenson aurait tout donné pour le savoir, mais ce fut impossible; le comte s'était dérobé; il avait probablement changé de nom. Et pendant trois années au moins, il nous fut impossible de renouer le fil interrompu de nos investigations. C'était à recommencer, et il fallait attendre.

— Cependant vous n'êtes pas resté inactif?

— Comme vous dites. Miss Fanny se désolait; à aucun prix elle n'entendait abandonner ses recherches, et je ne sais vraiment comment je me serais tiré de là, si le hasard n'était venu à mon aide.

— Vous avez retrouvé le comte?

— Nullement! Mais un dimanche, dans une taverne de la Cité, je rencontrai un homme qui m'ouvrit tout un nouvel horizon.

— Quel homme?

Palmer sourit avec humilité.

— Vous devez vous rappeler, dit-il, que lorsque vous m'avez connu, j'étais quelque peu adonné à la passion du gin.

— Sans doute! eh bien?

— Le gin, voyez-vous, commandant, c'est mon seul défaut! Ôtez le gin, et je n'ai plus que des qualités! Miss Fanny me connaissait, et l'avait bien compris! Aussi, quand j'entrai à son service, elle fit énergiquement la part du feu, et, ne pouvant espérer que je me corrigerais tout à fait, elle m'accorda le dimanche.

— Comment!

— Pendant la semaine, tout écart me fut formellement interdit. Ni whisky, ni brandy, abstinence rigoureuse et exemplaire! Mais le septième jour, liberté entière!

— Je comprends.

— C'est plaisir de causer avec vous. Donc ce jour-là, c'était un dimanche, et je me trouvais à la taverne du Roi-Georges depuis quelques heures, quand, vers le soir, j'y vis entrer un particulier dont l'allure me frappa tout de suite; je ne l'avais vu qu'une fois, il y avait longtemps, mais tout de même, je le reconnus.

— Qui était-ce?

— Un nommé Gobson, l'âme damnée du comte de Simier, celui qui l'accompagnait à Smeaton au moment de l'enlèvement de l'enfant.

— Et que fîtes-vous?

— Une sottise, commandant! Je ne pus dissimuler assez bien ma stupéfaction et ma joie. Le Gobson la remarqua, et il y avait à peine dix minutes qu'il était entré, que je le voyais se lever et disparaître.

— Voilà une grande maladresse, en effet.

— Je le reconnais; mais la présence de cet homme à Londres m'assurait que le comte devait s'y trouver également. C'était une piste nouvelle, et cela ranima ma confiance un peu ébranlée.

— Vous vous remîtes à l'oeuvre.

— Dès le lendemain. Seulement mes nouvelles investigations n'amenèrent pas grand résultat, et, au bout de plusieurs mois, j'appris tout simplement que le Gobson était parti pour Paris.

— Il y a longtemps de cela?

— Il y a une année environ.

— Et c'est pour suivre cet homme que vous avez quitté Londres.

— Précisément.

— Enfin vous l'avez revu?

— Par hasard, au moment où je m'y attendais le moins.

— Quand cela?

— Hier.

— Et que fait ici ce Gobson, qui sert-il?

— C'est ce que vous pourrez m'aider à découvrir, si vous voulez m'accorder votre bienveillant concours, répondit Palmer en s'inclinant d'un air insinuant et cauteleux.

Gaston regarda son interlocuteur, comme s'il eût voulu s'assurer qu'il ne se moquait pas de lui.

— Moi! dit-il, vous avez compté sur moi!

— C'est une coïncidence que j'appellerai volontiers providentielle, répondit Palmer; car au moment où, je venais de voir s'évanouir le Gobson en question, je vous apercevais vous- même pénétrant dans l'habitation d'où il sortait.

Gaston se prit à tressaillir.

— Et quelle était cette habitation? interrogea-t-il d'une voix mal assurée.

— Elle est située rue de la Chaussée-d'Antin.

— Celle de M. de Beaufort?

— Je n'ai pas eu le temps de m'informer de ce détail, je vous avais reconnu, et la surprise, la joie d'une pareille rencontre… Vous comprenez.

Gaston ne répondit pas. Il ne songeait pas à dissimuler ses impressions et semblait atterré par l'étrange communication qui lui était faite.

Palmer poursuivit au bout d'un instant:

— Vous vous êtes intéressé naguère, dit-il, à la malheureuse jeune femme que vous avez rencontrée au phare Saint-Laurent. Vous pouvez contribuer puissamment à lui rendre la vie, en démasquant le misérable qui lui a ravi sa fille. Miss Fanny Stevenson espère en votre générosité, et elle ne doute pas…

Gaston releva la tête.

— Miss Fanny est donc à Paris? demanda-t-il d'un ton troublé.

— Oui, commandant, depuis plus de six mois.

— Et c'est elle qui vous envoie?

— Ce n'est pas elle précisément.

— Mais enfin, que comptez-vous faire?

— Je rapporterai à miss Stevenson la conversation que nous venons d'avoir ensemble, et selon ce qu'elle m'ordonnera…

— Ne pourrai-je pas la voir moi-même?

— Ce sera difficile.

— Pourquoi?

— Je vous le dirai plus tard.

— D'où vient votre hésitation?

— Elle est naturelle. Miss Stevenson a été si souvent déçue, elle est si malheureuse, qu'elle est devenue défiante.

— Cependant…

— Voulez-vous me permettre de revenir?

— Sans doute.

— Quand cela?

— Quand vous voudrez.

— Eh bien, commandant, cela suffit pour le moment. Rendez à missStevenson le service de vous informer de ce Gobson auprès deM. de Beaufort que vous connaissez, et quand je vous reverrai, sivous le jugez à propos, vous me direz…

— Soit, fit Gaston, à qui toutes ces réticences semblaient extraordinaires; soit! ma porte vous sera toujours ouverte; et quand vous voudrez…

Il avait sonné, Bob était accouru.

— Bob, dit-il, reconduisez M. Palmer.

Et pendant que l'ancien capitaine gagnait l'antichambre, Gaston se, pencha vivement à l'oreille de Bob:

— Tu vas suivre, cet homme, dit-il à voix rapide et basse, et ce soir, tu me raconteras quel emploi il aura fait de sa journée.

Et le jeune commandant resta seul, partagé entre mille sentiments divers qui s'emparaient puissamment de son esprit et le tinrent toute la journée agité et inquiet.

Pour tout dire, il avait peur.

Bien des pressentiments l'assaillaient à la fois dont il ne pouvait se dégager.

En toute autre circonstance, peut-être n'eût-il pas attaché tant d'importance à la communication de Georges Palmer; mais cette communication paraissait viser M. de Beaufort dans ses mystérieuses menaces, et Gaston se sentait pris d'une grande épouvante en songeant qu'elles pouvaient atteindre Edmée.

Edmée!…

Il l'avait vue une heure à peine, et ses yeux, sa pensée, son coeur en étaient pleins.

Il n'avait jamais aimé encore; il avait vécu jusqu'alors, sinon indifférent, du moins impassible. Il s'était peu mêlé au monde, et devait se trouver sans défense devant les premières sensations qui le frappaient.

C'est ce qui était arrivé.

Il ne s'attendait à rien de pareil.

Ç'avait été pour lui comme une révélation, une initiation plutôt!

Edmée s'était offerte dans toute la candeur de son âme naïve et pure, sans timidité comme sans audace, et il avait été ébloui de sa grâce touchante et de son abandon sincère.

Depuis la veille, il ne pensait qu'à elle; et comme il n'avait pu la séparer de l'entourage au milieu duquel elle vivait, il éprouvait parfois un douloureux serrement de coeur en se rappelant certains faits inexplicables qui l'avaient fort troublé.

La visite de Palmer ne fit qu'ajouter à ses appréhensions.

Il y avait, à n'en pas douter, comme une menace de malheur autour de cette famille.

Gaston s'arrêtait effrayé devant les suppositions auxquelles, par moment, il s'abandonnait malgré lui.

Et plus cette impression s'accentuait, plus il comprenait à quel point son amour, né d'hier, avait poussé des racines profondes dans son coeur.

Qu'allait-il faire cependant? Il n'en savait rien.

Il attendit, pour prendre un parti, que Bob lui eût fait connaître le résultat de la mission qu'il lui avait confiée.

Mais Bob ne revint que fort tard dans la soirée.

Gaston l'attendait avec une mortelle impatience; il l'interrogea avidement.

Bob avait suivi Palmer avec obstination.

Pendant toute la journée, il ne l'avait pas perdu de vue.

Il avait parcouru à peu près tous les quartiers de Paris, depuis la rue de la Chaussée-d'Antin jusqu'à la barrière du Trône, s'arrêtant ici et là, pour se réconforter.

Enfin, il y avait une heure que Bob l'avait abandonné.

— Et en quel endroit l'as-tu quitté? demanda Gaston, un peu dépité de ce résultat négatif.

— Sur la rive gauche, répondit Bob.

— Il est rentré chez lui?

— Je ne pense pas. C'est un quartier à peu près désert, non loin du Luxembourg; le jour baissait, on n'y voyait plus beaucoup, et nous longions un grand mur, quand tout à coup mon homme a disparu, sans que j'aie pu m'expliquer par où il avait passé.

— Voilà qui est bizarre.

— N'est-ce pas, commandant? J'ai fait le tour du mur: point de portes; rien qu'un vaste enclos avec quelques grands arbres derrière lesquels j'ai vaguement aperçu la silhouette d'une chapelle.

— Un couvent, peut-être?

— Je le crois.

Gaston réfléchit quelques secondes, puis il releva vivement la tête.

Il était trop dévoré d'impatience pour rester plus longtemps dans l'incertitude. C'était d'ailleurs un homme de résolution prompte et qui n'avait pas pour habitude d'hésiter dans les occasions sérieuses.

— Voyons, dit-il aussitôt, en se tournant vers Bob, reconnaîtrais-tu l'endroit dont tu viens de parler.

— Oh! à coup sur, répondit le jeune novice.

— Eh bien! nous allons prendre une voiture, on nous arrêtera dans les environs du Luxembourg, et une fois là…

— Une fois là, acheva Bob, je m'orienterai et je mettrai facilement le cap sur l'habitation.

Sur ces mots, ils partirent.

Gaston avait promis un bon pourboire au cocher; en moins d'une demi-heure, ils descendaient à la hauteur du Luxembourg, et Bob prenait les devants.

Ce ne fut pas long.

Peu après, ils atteignaient le commencement d'une rue à l'angle de laquelle s'élevait un grand mur; derrière, à la lueur du gaz, on voyait pointer quelques branches d'arbres dépouillés de leurs feuilles.

— C'est ici! fit Bob.

La rue était déserte, fort mal éclairée, Gaston commença son examen…

Cela dura quelques minutes.

Arrivé à un endroit où le mur faisait retour sur des terrains vagues, il s'arrêta et prêta l'oreille.

On entendait un vague chuchotement de voix jeunes et fraîches.

— C'est un couvent, ainsi que je le supposais, dit-il! mais quelles raisons peuvent bien y attirer le capitaine Palmer?…

Il n'acheva pas.

Bob venait d'étouffer un cri.

— Qu'y a-t-il? demanda Gaston en se rapprochant.

— Je n'étais pas venu jusqu'ici, répondit le jeune novice, ou, pour sûr, j'avais mal vu…

— Qu'est-ce donc?

— Une porte! voyez.

— En effet!

— C'est par là que Palmer a disparu!

— Probablement; mais depuis, il s'est éloigné sans doute.

— Peut-être! On a l'ouïe fine aussi! Écoutez! Gaston se pencha et perçut nettement alors le bruit d'un pas lourd derrière le mur.

— On approche, fit Bob en baissant la voix. On vient de ce côté. Si mes oreilles ne m'abusent pas, c'est un homme, et il n'est pas seul.

— Quel est ce nouveau mystère?

— Mettons-nous à l'écart, commandant; il ne faut pas qu'on nous voie, et fiez-vous à moi pour ne rien perdre de ce qui va se passer.

Le conseil était bon, Gaston le suivit.

Par un mouvement rapide, il se rejeta dans l'ombre et attendit, l'oeil ardemment fixé sur la porte.

Bob en fit autant.

Une minute s'écoula.

On entendait toujours le même murmure de voix, au-dessus duquel éclatait de temps à autre certaines notes gaies et sonores échappées à quelques pensionnaires indisciplinées.

Puis, à un moment, la porte de l'enclos s'ouvrit et un homme parut.

Georges-Adam Palmer!

Une soeur l'accompagnait!

Ils s'arrêtèrent sur le seuil.

— Alors, vous n'avez pas d'autre recommandation à m'adresser? fitPalmer avant de s'éloigner.

— Non: tout est bien, répondit la soeur; maintenant que vous êtes sur la piste de ce misérable Gobson, je crois que je touche à la fin de tous mes tourments; il faudra bien qu'il parle!

— Mais le commandant!

— M. de Pradelle?

— Que lui dirai-je?

— Rien. J'ai été heureuse d'apprendre qu'il est à Paris; il doit, m'avez-vous dit, y rester un an. Quand le moment sera venu, je l'appellerai à mon aide, et j'espère que cette fois encore…

Gaston n'en entendit pas davantage.

La cloche venait de sonner; l'enclos s'était tout à coup rempli de bruit et de mouvement, et la porte s'était refermée…

Gaston laissa Palmer quitter la place sans songer à le retenir.

Ce qu'il venait de voir était si extraordinaire, si invraisemblable surtout, qu'il ne parvenait pas à trouver une explication plausible.

Mais à travers le trouble de son esprit, un sentiment impérieux s'était emparé de lui, et c'est avec un frisson d'épouvante qu'il songeait à ce Gobson que l'on avait vu sortir de la demeure de M. de Beaufort.

Il y avait là un mystère qu'il comprenait mal encore, et au fond duquel il n'osait pénétrer.

Il rentra chez lui fort perplexe, et quelques jours se passèrent sans que rien d'important vînt l'arracher à l'espèce de torpeur où tous ces événements l'avaient plongé.

Malgré lui, il se sentait enveloppé peu à peu par quelque chose de fatal et de sombre qui lui enlevait sa volonté et sa présence d'esprit.

Il ne s'appartenait plus.

Il était tout entier à cette énigme, dont il cherchait vainement le mot et qui l'épouvantait.

Il ne pouvait plus penser à autre chose.

Souvent, poussé par un désir mal défini, mais impérieux, il avait formé le projet d'aller trouver M. de Beaufort et de lui faire part de ses appréhensions.

C'eût été insensé! Il n'avait aucune raison, aucun prétexte pour agir de la sorte, et il y avait renoncé.

Mais il était réellement malheureux.

Plus il avançait, plus il comprenait que son coeur était pris, et qu'il aimait!

Une fois, il avait songé à reprendre la mer. Il espérait qu'en mettant le pied sur le pont de son navire, le calme se ferait dans son esprit, et qu'il lui serait facile d'oublier.

Vain espoir!

Au moment où ses résolutions paraissaient le mieux arrêtées, quand il se voyait sur le point de formuler sa demande qu'on n'eût pas manqué d'accueillir favorablement, il se prenait à pâlir et à trembler, à la pensée d'une séparation aussi cruelle.

À Paris, au moins, il était près d'Edmée, il pouvait la voir, s'en faire aimer, la demander à M. de Beaufort.

Tandis qu'une fois parti, elle l'oublierait et deviendrait la femme d'un autre!

Alors, tout son sang brûlait ses artères, il prenait son front dans ses doigts crispés. Cela ne pouvait, ne devait pas être.

Et puis, s'il était vrai qu'elle dût être menacée, si les soupçons qui le torturaient venaient à se vérifier! Il voulait être là pour la protéger, pour la défendre.

Enfin, après avoir passé par toutes ces alternatives, avoir subi tous ces tourments, un matin, il se leva bien résolu à retourner rue de la Chaussée-d'Antin.

Il devait une visite, et rien n'était plus correct.

Il verrait Edmée, M. de Beaufort l'éclairerait sur les doutes qui pesaient sur son coeur, et au sortir de cette épreuve, il prendrait son parti.

Cette résolution lui rendit un peu de tranquillité.

La matinée se passa en préparatifs et en projets.

Ce qu'il allait faire lui semblait si naturel, qu'il avait recouvré une partie de sa fermeté et son sang-froid habituel.

Un incident qui survint vers onze heures, comme il allait se mettre à table pour déjeuner, lui apporta du reste une distraction salutaire et qui le réjouit fort.

On avait sonné. Bob était allé ouvrir, et presque aussitôt Gaston entendit son nom prononcé par une voix qu'il connaissait bien.

C'était Maxime de Palonier.

Il alla vivement à sa rencontre, et les deux amis s'embrassèrent avec effusion.

Il y avait trois années qu'ils ne s'étaient vus, Maxime revenait de campagne et était passé lieutenant de vaisseau depuis peu.

— Par ma foi! dit Gaston, le visage rayonnant, il ne pouvait m'arriver de surprise plus agréable; depuis quand es-tu arrivé?

— Depuis hier, répondit Maxime.

— De sorte que je suis ta première visite?

— Pardieu!

— Tu es un véritable ami, toi. À la bonne heure, et que viens-tu faire à Paris?

Maxime jeta un joyeux éclat de rire.

— Eh donc! répliqua-t-il, cela ne se demande pas. Il est onze heures, je viens déjeuner avec toi.

Immédiatement les deux amis se mirent à table.

Maxime n'avait guère changé, lui non plus: c'était le même garçon vif, ardent, aimable, un de ces marins éternellement jeunes, qui semblent avoir été créés uniquement pour aller promener par le monda la gaieté et l'esprit français.

— Et comptes-tu séjourner quelque temps dans la capitale? interrogea Gaston au bout d'un moment.

— Malheureusement non, répondit Maxime; je n'y ferai que passer.J'ai débarqué à Toulon, et au lieu de me rendre immédiatement àBrest, je suis venu toucher barre à Paris.

— Je sais que tu es presque un boulevardier.

— J'aime, en effet, le boulevard presque autant que la mer; mais ce n'est pas aujourd'hui un pur intérêt de plaisir qui m'y attire.

— Qu'est-ce donc?

— Ce sont les graves fonctions dont je suis investi!

Gaston regarda son ami avec surprise.

— Des fonctions graves! toi! répéta-t-il d'un ton enjoué; parbleu! voilà qui est nouveau.

— Ne plaisante pas.

— De quoi s'agit-il?

— D'une chose fort simple en apparence, mais qui, depuis que nous ne nous sommes vus, m'a mis, comme on dit, un peu de plomb dans la tête.

— Explique-toi!

— Apprends donc qu'il y a trois ans, mon oncle Duparc est mort à Toulouse, laissant sa fille, Mariette Duparc, dans le plus complet dénuement. Je rentrais de campagne, et, naturellement, j'allai enterrer le brave homme; en même temps, je vis l'enfant, qui avait à peine quatorze ans, et qui était bien la plus jolie créature que l'on pût rencontrer. Sa situation me toucha; elle ne demandait rien cependant, la chère petite. Mais elle me regardait avec des yeux si inquiets, elle disait avec une si touchante candeur qu'elle n'avait plus que moi au monde, et qu'elle m'aimerait bien, si je voulais l'aimer comme l'avait fait son père, que, ma foi! je me suis laissé attendrir! Je ne suis pas riche, mais j'ai une aisance convenable, et, comme je ne devais pas tarder à repartir, j'emmenai l'enfant à Paris, et la plaçai dans un couvent, où elle doit rester jusqu'à sa majorité. N'ai-je pas bien fait?

— Excellent coeur!

— Bon! je ne sais pas ce que ça vaut, cette action-là; mais ce que je puis affirmer, c'est qu'elle m'a rapporté bien des joies que je n'aurais jamais pu me procurer avec les quelques milliers de francs qu'elle m'a coûtés…

— Et depuis?… vous êtes en correspondance.

— Elle m'écrit souvent… Moi, je lui réponds quelquefois. Voilà près de deux ans, que je ne l'ai vue.

— C'est pour elle que tu viens.

— À peu près. J'irai demain au couvent où je l'ai placée. Elle a dû être prévenue, hier, de mon arrivée, et je suis sûr qu'elle m'attend avec une impatience?

— Pauvre enfant!

— Du reste, ajouta Maxime, je veux que tu la connaisses; tu viendras avec moi.

— Y songes-tu?

— Sans doute, elle t'intéressera, j'en suis sûr, et pour elle, ce sera une distraction; elle adore les officiers de marine! C'est entendu, n'est-ce pas?

— Mais, je ne sais…

— Oh! il n'y a pas d'indiscrétion! Ce n'est pas un cloître, que diable! on peut causer, et tu verras avec quel babil charmant elle nous accueillera.

— Après tout, je le veux bien.

— À la bonne heure!

— Où est situé ce couvent?

— Ma foi, je ne te dirai pas le nom de la rue; c'est derrière leLuxembourg, un grand mur, avec une chapelle. Je vois cela d'ici.Nous prendrons une voiture: le cocher trouvera bien.

Gaston ne répondit pas, mais il eut toutes les peines du monde à dissimuler l'impression qu'il ressentait.

Ce couvent dont lui parlait Maxime, et où il l'invitait à l'accompagner, c'était à n'en pas douter, celui d'où naguère il avait vu sortir Georges-Adam Palmer.

Cependant, l'heure était venue où il devait se rendre chez M. de Beaufort. Maxime ne tarda pas à le quitter pour vaquer lui- même à ses affaires, et quelque temps après, Gaston montait en voiture et se faisait conduire, rue de la Chaussée-d'Antin.

Une déception l'y attendait. Quand il atteignit le vestibule du rez-de-chaussée et qu'il demanda à voir madame de Beaufort, le valet qui le reçut lui annonça que madame Beaufort et mademoiselle Nancy étaient sorties, et qu'elles ne rentreraient que pour l'heure du dîner. Gaston remit sa carte et se retira. Il était vivement contrarié.

Il se promettait beaucoup de cette visite, et se désolait sincèrement d'être obligé de remettre à un autre jour.

D'ailleurs, une chose l'intriguait dans la réponse du valet.

Il avait parlé de madame de Beaufort et de Nancy, et n'avait pas prononcé le nom d'Edmée.

Qu'est-ce que cela signifiait? pourquoi cet oubli? Gaston en demeura troublé toute la journée. Le lendemain vers onze heures, l'arrivée de Maxime vint heureusement faire diversion à toutes les pensées qui l'obsédaient.

Maxime était d'une nature expansive, primesautière, qui ne s'était jamais laissé entamer par les tristes perspectives de la vie.

Il était né insouciant et gai, et se défendait de la mélancolie comme d'une maladie. Tout le monde l'aimait et il aimait tout le monde. Cela était bien un peu banal, et peut-être ne fallait-il pas faire grand fond sur les manifestations bruyantes de ses sympathies.

Il ne demandait pas, au surplus, à être pris autrement, et tel qu'il se présentait, indifférent plutôt que sceptique, il était charmant.

Gaston connaissait, d'ailleurs, les excellentes qualités du jeune lieutenant de vaisseau, et lui seul eût pu dire ce qu'il y avait dans ce coeur d'enfant turbulent, qui s'était gardé jusqu'alors des atteintes de toute passion mauvaise.

— Eh bien! es-tu prêt? dit Maxime en se précipitant dans la chambre.

— Prêt! à quoi?… fit Gaston.

— Eh pardieu! l'as-tu déjà oublié! Tu m'as promis de m'accompagner au couvent: je viens te chercher.

— Si tôt!

— On s'y lève de bonne heure, paraît-il. La petite Mariette doit griller, et tu comprends que je ne veux pas faire attendre la pauvre enfant!

— Tu as raison. Partons!

Ils descendirent. La voiture de Maxime était à la porte; ils partirent aussitôt.

Au bout de quelques minutes, le jeune lieutenant de vaisseau, qui était resté silencieux jusque-là, se tourna brusquement vers son compagnon.

— Mon cher ami, dit-il d'un ton qui frappa Gaston, il faut que je t'avoue une chose qui m'arrive, et à laquelle j'étais certainement loin de m'attendre.

— Quelle chose? dit Gaston étonné.

— Depuis hier, il s'est produit en moi un phénomène extravagant.

— Lequel?

— J'ai réfléchi.

— Toi?

— Tu vois, ça t'étonne, et moi aussi!

— Mais quel a été le sujet de tes réflexions?

— La petite…

— Mariette?

— Elle-même. Je me suis dit que, lorsque je l'ai recueillie, elle avait quatorze ans; que trois années se sont passées depuis; que par conséquent elle a grandi, s'est développée, et qu'au lieu de la gamine d'autrefois, je vais me trouver en présence d'une grande jeune fille.

— Cela t'embarrasse?

— Cela m'effraie! Songe donc, quand je l'ai quittée la dernière fois, je lui tapotais les mains, j'embrassais ses bonnes petites joues roses, je la prenais, pour ainsi dire, sans façon, dans mes bras, tandis que maintenant, je me connais, je suis capable de ne pas oser la regarder.

Gaston se prit à rire.

— Bon! n'est-ce que cela? répliqua-t-il; toi! un lieutenant de vaisseau de la marine impériale, allons! ce n'est pas sérieux, et je suis bien certain que tu t'en tireras à ton honneur; d'ailleurs, je serai là.

— Tu as raison, c'est bête; mais tout de même cela me fait quelque chose…

Tout en devisant de la sorte, ils avançaient.

Le couvent où ils se rendaient était situé au delà du Luxembourg, au milieu de terrains vagues où il occupait un vaste emplacement.

On l'appelait le couvent de Sainte-Marthe, et le bâtiment servant de retraite aux soeurs qui l'habitaient et aux jeunes filles qu'elles élevaient, avait dû être construit peu après la Renaissance.

Quoiqu'il eût été modifié souvent depuis, pour causes d'appropriation, il conservait encore certains vestiges de l'architecture de l'époque primitive.

La chapelle surtout en portait la marque évidente.

C'était une élégante construction, aux vives arêtes, dont le perron extérieur, les fenêtres et les piliers de forme gracieuse, attestaient manifestement l'origine.

Quant au bâtiment principal où vivaient les soeurs et leurs élèves, il avait subi de nombreuses transformations sous lesquelles, à la longue, le premier corps de logis avait presque entièrement disparu.

C'était maintenant un monument bâtard, de style confus, qui ne s'imposait au regard que par sa masse remarquable, et à l'esprit, par le silence mystérieux qui régnait incessamment alentour.

Un vaste jardin potager se développait à droite et à gauche, et le tout était entouré par un mur de quatre mètres de hauteur, qui isolait l'habitation du bruit et du mouvement de la capitale.

Une véritable oasis, dont aucun étranger n'était admis à troubler le recueillement et la paix!

La chapelle seule s'ouvrait à tout pieux visiteur, et ce n'est qu'à certain jour de la semaine, pendant une heure seulement, que les parents des jeunes pensionnaires étaient autorisés à venir voir leurs enfants.

Au surplus, pour tout dire, le couvent de Sainte-Marthe n'était pas soumis aux règles rigoureuses que l'on observe dans les autres maisons du même genre.

Là, par exception, le parloir n'était point grillé; les jeunes filles y pouvaient causer avec leurs parents et leurs amies, sous la seule surveillance d'une soeur, et elles jouissaient durant les récréations, d'une liberté sur laquelle ne s'exerçait qu'un contrôle bienveillant.

La vie y était donc relativement agréable et différait peu de celle qu'on mène dans les pensionnats laïques. Quelques âmes y pouvaient trouver de plus la satisfaction de ces aspirations mystiques que la monotonie même d'une pareille existence développe parfois jusqu'à l'exaltation.

Nous disions plus haut que le couvent de Sainte-Marthe était une véritable oasis incessamment entourée de recueillement et de paix.

Cependant, trois fois par jour, le matin, l'après-midi et le soir, le jardin s'emplissait tout à coup de mouvement et de bruit, et durant une heure, l'enclos, d'ordinaire taciturne, s'égayait de caquetage, de cris et de rires.

C'était aux heures de récréation.

Trente jeunes filles s'échappaient de la maison principale, comme des oiseaux s'échapperaient d'une volière, et elles se répandaient dans la partie du jardin qui leur était réservée, avides de liberté, buvant l'air à pleins poumons, donnant la volée à tous les sentiments contenus dans leur coeur oppressé.

Alors, des groupes sympathiques se formaient. On se prenait par le bras, on allait, on venait à travers l'enclos, et l'on se chuchotait à l'oreille sous les charmilles des mots qu'on ne voulait pas laisser surprendre ou des noms qu'on osait à peine prononcer.

Timidités charmantes, expansions effarouchées de coeurs qui s'ignorent, exquises pudeurs derrière lesquelles hésitent encore et se voilent les premiers et les plus doux aveux.

On comprend, sans qu'il soit besoin d'y insister, que parmi cette réunion de jeunes filles appartenant à des familles riches ou titrées, et que le monde attendait au sortir du couvent, il devait régner une incessante fermentation d'impatience qui se traduisait, selon la nature de chacune d'elles, par des manifestations qui n'étaient pas toujours parfaitement correctes.

Quelques-unes restaient bien soumises et dociles, mais la plupart supportaient difficilement la règle de discipline à laquelle elles étaient astreintes, et cherchaient avidement des sujets de distraction jusque dans les faits les plus insignifiants.

Parmi celles-ci, il y en avait une surtout qui s'était toujours montrée réfractaire aux remontrances dont elle était souvent l'objet.

C'était Mariette Duparc, la petite cousine de Maxime: une enfant.

Elle avait dix-sept ans; elle était jolie comme un ange, et la nature l'avait douée d'un coeur d'or.

Celle-là ne dissimulait rien, par exemple.

Elle était petite, blonde, avec deux yeux curieux qui regardaient à déconcerter les plus sceptiques.

D'ailleurs, admirablement faite.

Et puis, une pétulance, une vivacité, une avidité de mouvements qui eut, pour ainsi dire, mis le feu au couvent.

On la grondait bien quelquefois; on lui pardonnait toujours.

Il suffisait de la voir rire.

Aucune sévérité ne tenait devant cette bouche rose entr'ouverte, laissant voir une double rangée de perles éclatantes.

C'était une séduction irrésistible, et elle le savait bien.

Il y avait trois années que Mariette Duparc était à Sainte-Marthe, et elle s'y ennuyait à mourir.

Elle y était venue toute enfant; maintenant c'était une belle jeune fille.

Elle avait grandi, et les mystérieuses transformations par lesquelles elle passa, la rendirent plus curieuse, sans la faire plus savante.

Deux sentiments devaient la préserver de toute science précoce et funeste:

Le premier, c'était la reconnaissance profonde qu'elle ressentait pour son cousin, lequel s'était montré si affectueux et si tendre.

Elle l'aima longtemps, comme elle eût aimé un frère aîné, et lui voua un dévouement sans bornes.

Elle n'avait, d'ailleurs, aucune raison pour cacher ce qu'elle éprouvait, et elle le lui écrivit souvent dans de longues lettres attendries.

Mais, chose bien naturelle, à mesure qu'elle avançait en âge, ses lettres devinrent plus sérieuses; l'affection qu'elle voulait exprimer emprunta un langage plus grave, et à plusieurs reprises, peut-être eût-il été facile d'y démêler la naissance d'un sentiment confus encore, où la reconnaissance ne tenait plus la première place.

Vers cette époque, un fait se produisit qui allait modifier très sensiblement l'état de son esprit et celui de son coeur.

Deux jeunes filles furent un après-midi amenées à Sainte-Marthe, et dès le premier jour, Mariette se sentit prise d'un penchant très vif pour l'une des deux pensionnaires.

Elle s'appelait mademoiselle Edmée de Beaufort-Wilson.

La loi des contrastes affirmait une fois de plus son autorité! car si Mariette était pétulante et vive, Edmée de Beaufort était, au contraire, mélancolique et presque triste.

On se lie vite au couvent.

La vie commune rapproche les caractères les plus opposés; une semaine s'était à peine écoulée, que Mariette et Edmée ne se quittaient plus.

Cela dura à peu près deux années, et Dieu sait les confidences, les aveux, les aspirations, auxquelles s'abandonna la jolie petite Duparc.

Elle n'avait guère qu'un sujet de conversation.

Maxime!

Elle en parlait à tout propos et à propos de tout, et Edmée l'écoutait avec bienveillance, sans jamais laisser voir que son bavardage pouvait l'ennuyer.

Ce fut donc un jour cruel dans la vie de Mariette que celui oùEdmée quitta le couvent pour rentrer dans sa famille.

Il y eut des larmes, presque des sanglots.

Mariette surtout parut inconsolable, elle ne parlait de rien moins que d'en prendreun fond de chagrin.

Mais les sensations se succédaient heureusement dans son coeur sans y laisser des traces bien profondes. Quelques jours plus tard, elle recevait une lettre de Maxime qui lui annonçait son retour, et sous peu, il viendrait embrasser sa petite Mariette.

Celle-ci essuya ses larmes, et son visage resplendit de nouveau.

Un rayon de soleil après la pluie!

Et elle attendit.

Pour tout dire, il y eut alors en elle quelque chose qu'elle n'avait pas encore éprouvé.

À plusieurs reprises, elle relut la lettre de son cousin, et chaque fois qu'elle arrivait au passage où Maxime parlait du plaisir qu'il aurait à embrasser sa petite cousine, un sourire d'une maligne expression venait relever le coin de sa lèvre.

Elle se regardait alors dans sa glace de pensionnaire; son regard s'éclairait d'une flamme inaccoutumée, et elle pensait que Maxime allait trouver bien du changement chez cette petite Mariette, qui, depuis son départ, était devenue bel et bien une jeune fille de dix-sept ans.

Au surplus, un bonheur n'arrive, dit-on, jamais seul, et après deux mois d'attente, comme on venait, pendant la récréation, de lui remettre une nouvelle lettre de Maxime, débarqué de la veille à Toulon, des cris s'élevèrent du fond de l'enclos, et Edmée de Beaufort accourut se jeter dans ses bras.

— Eh quoi! tu rentres déjà? fit Mariette stupéfaite.

— Oui, oui, je rentre, répondit Edmée.

— Qu'est-il arrivé?

— Je t'expliquerai cela. J'ai bien des choses à te dire…

— Et moi donc! Si tu savais, il revient.

— M. Maxime!

— Oui, M. Maxime, répondit la folle enfant sur un ton intraduisible; comprends-tu ma joie. Je vais le revoir!

— Il est à Paris.

— Il y sera après-demain. Mais viens! viens! Nous avons à causer, et ici, on ne peut rien dire. La soeur surveillante nous observe et celle-là je ne l'aime pas!

— Soeur Rosalie!

— Je la déteste.

— C'est le meilleur coeur que je connaisse.

— Bon! bon! je connais cela. Tu as un faible pour elle! Mais, moi, je suis payée pour la redouter.

— Que t'a-t elle fait?

— Rien! Seulement, je n'aime pas les gens qui ne rient jamais, et celle-là…

— Pauvre femme! c'est qu'elle a souffert, qu'elle a dans le coeur quelque cruel regret du passé.

— Qui te l'a dit?

— Personne! Mais, bien souvent, quand vous passiez indifférente ou craintive à ses côtés, moi, je l'observais, et plus d'une fois…

— Achève!

— Plus d'une fois je l'ai surprise les yeux pleins de larmes.

— Est-ce possible!

— Aussi, je me suis bien promis de ne jamais lui donner le moindre sujet de chagrin.

Mariette sauta au cou d'Edmée.

— Tu es toujours la même, dit-elle avec effusion, et je veux queMaxime te connaisse.

— Es-tu folle!

— Pas si folle que cela; car, en voyant comment je place mon amitié, il aura encore plus d'estime pour sa petite Mariette, comme il dit.

Pendant les deux jours qui suivirent, la jolie enfant se montra plus turbulente et plus agitée qu'elle ne l'avait jamais été.

Elle attendait Maxime; elle savait maintenant quel jour et à quelle heure il devait venir, et elle ne tenait plus en place.

Plusieurs fois, soeur Rosalie eut occasion de la gronder à ce sujet, et malgré l'agitation nerveuse à laquelle elle était en proie, Mariette conserva assez d'empire sur elle-même pour lui répondre avec douceur et soumission.

Pendant toute la matinée, elle ne cessa, d'ailleurs, de causer à voix basse avec Edmée. On les rencontrait dans tous les coins, et Mariette semblait demander à son amie une chose que celle-ci s'obstinait à refuser.

— Si tu me refuses, dit enfin Mariette les yeux voilés de larmes, tu me feras un grand chagrin.

— Mais tu n'y songes pas, voulut dire Edmée.

— Sois bonne, comme toujours, et je t'aimerai tant!

Edmée n'eut pas le temps de répondre.

Midi venait de sonner, et soeur Rosalie s'avançait vers les deux amies.

— Mon cousin? s'écria Mariette! incapable de se contenir.

— Oui, mon enfant, répondit la soeur surveillante.

— Il est là?

— Il vous attend.

L'enfant devint toute pâle, et porta les deux mains à son coeur.

— Mariette! fit Edmée avec un commencement d'inquiétude.

— Ce n'est rien… le premier moment! mais tu vois! tu ne peux m'abandonner toute seule avec soeur Rosalie. Viens! viens! je t'en supplie.

Et la prenant par la main, d'un geste d'autorité câline, elle entraîna son amie sur les pas de la surveillante qui avait pris les devants.

Maxime et Gaston avaient été reçus par la soeur tourière, et le jeune lieutenant de vaisseau n'eut pas plus tôt fait connaître le but de sa visite, qu'elle les pria de la suivre et gravit avec eux les degrés de l'escalier de pierre qui menait au large palier du premier étage.

Une porte ouvrait sur une sorte de vestibule où était établi letourdu couvent; ils en franchirent le seuil et, toujours précédés par la soeur, ils traversèrent le vestibule et pénétrèrent dans le parloir.

C'était une grande pièce, nue et froide, dont les hautes fenêtres étaient voilées de rideaux de serge et dans laquelle régnait un jour douteux.

Un Christ d'ivoire se détachait sur une croix d'ébène, contre le mur qui faisait face à la porte, et l'on ne distinguait d'autres meubles que quelques chaises et un banc couvert de drap noir.

Après avoir introduit les deux jeunes gens, la soeur salua et se retira, en les invitant à s'asseoir et à attendre.

Ce ne fut pas long.

Peu après, ils entendirent un bruit de pas précipités qui montaient l'escalier, et presque aussitôt, deux jeunes filles parurent dans le vestibule, suivies à peu de distance par une nouvelle soeur qui avait dans ses attributions la surveillance du parloir.

Alors, une chose bizarre se produisit.

Et pendant que Maxime, étonné et ravi, hésitait à reconnaître dans la charmante Mariette qui venait naïvement se jeter dans ses bras, la petite fille qu'il avait laissée au départ, Gaston comprimait un cri de stupéfaction à la vue d'Edmée qui l'accompagnait.

— Eh bien! eh bien! fit Mariette avec un rire clair et vif, suis- je donc si changée que vous hésitez à me reconnaître?

— Chère, chère enfant! balbutia Maxime.

— J'avais tant de hâte de vous voir!

— Et moi aussi, n'en doutez pas.

— À la bonne heure! voyons, j'ai bien grandi, n'est-ce pas? On n'est plus une petite fille. Songez donc, j'ai dix-sept ans depuis deux mois.

— Si vieille que cela?

— Bon, voilà que vous vous moquez.

— Non, non, chère Mariette; mais si vous saviez ce qui se passe en moi; j'étais si loin de m'attendre… On ne pense pas à ces choses-là, et un moment je me suis senti tout intimidé.

— Vous, un marin?

— C'est qu'aussi, vous voilà une grande demoiselle, maintenant, et jolie!

— Vous trouvez?

— Est-ce qu'on ne vous l'a pas dit déjà?

— Ici!… Devenez-vous fou?… Mais on ne voit pas un chat. Ah! si jamais vous êtes las du monde, ce n'est pas au couvent que je vous conseille de vous retirer.

— On s'y ennuie donc bien?

— À mourir.

Maxime se prit à sourire.

— Cependant, répliqua-t-il, vous me paraissez avoir vaillamment supporté le régime de Sainte-Marthe.

Mariette remua la tête avec une pointe de mélancolie.

— Si j'ai résisté, dit-elle, c'est que vos lettres me faisaient prendre patience, et que je n'aurais pas voulu vous donner le moindre sujet de mécontentement.

—Vous pensiez donc à moi?

— Et à qui voulez-vous que je pense?

— C'est vrai.

— Moi, je suis seule au monde; je n'ai plus que vous désormais, et si vous veniez à me manquer…

— Pauvre enfant!

— Et puis, vous avez été si bon, si généreux, si attentif à tout ce qui pouvait m'être agréable. Vous vous informiez de moi avec tant de sollicitude auprès de notre supérieure: je le sais; elle me l'a dit. Ah! je serais bien ingrate si je pouvais oublier que je vous dois tout.

— Ne parlons pas de cela.

— Si, au contraire, laissez-moi en parler! Tenez, savez-vous une chose? je m'ennuie bien ici, n'est-ce pas. Vous ne pouvez même pas vous en faire une idée. Eh bien il y a des moments où je n'aurais pas changé mon sort contre celui de la plus privilégiée des mondaines.

— Et ces moments?

— C'est quand je recevais une de vos lettres.

— Bon petit coeur!

— Je me disais: il est loin, bien loin!… et je ne le reverrai peut-être pas de longtemps. Mais il pense à moi; sa tendresse ne m'oublie pas. L'absence ne l'a pas changé! et alors, je me mettais à vous écrire. J'y passais des nuits entières, j'y employais toutes les heures de récréation, et je vous envoyais des lettres bien longues, bien bavardes, qui ont dû même vous agacer souvent.

— Y songez-vous?

— Je n'y songeais pas! et je mentirais si je disais que je n'espérais pas qu'elles vous feraient plaisir.

— Et vous aviez raison!

— Aussi, jugez de ma joie, quand j'ai reçu votre premier télégramme! Toulon! vous étiez en France… j'allais vous revoir!… Ah! vous ne vous imaginez pas ce que c'est qu'une pareille nouvelle, pour une pauvre orpheline comme moi!… et j'ai compté les jours, les heures, les minutes…

Maxime serra tendrement les mains de l'enfant, et oublia un moment son regard dans le sien. Mariette baissa vivement les yeux.

— Et vous êtes pour quelque temps à Paris? reprit-elle au, bout d'un instant.

— Pour une semaine, au plus! répondit Maxime.

— Si peu… Où allez-vous donc?

— À Brest.

— Mais vous reviendrez?

— Bientôt.

— Et vous ne reprendrez pas la mer tout de suite?

— Je l'ignore! Un marin ne s'appartient pas. Il faut qu'il obéisse. Il y a la discipline!

— Comme au couvent?

— À peu près.

Mariette ne répondit pas; une ombre avait glissé sur son front.

Mais l'enfant était d'une nature essentiellement mobile, et tout à coup elle releva le front et regarda son cousin avec curiosité.

— C'est votre ami? interrogea Mariette en baissant la voix et désignant Gaston du coin de l'oeil.

— Mon meilleur ami, répondit Maxime.

— Et vous l'appelez?

— Gaston de Pradelle.

— Il connaît donc Edmée? Maxime eut un geste vague.

—Probablement, dit-il. Il me semble, en effet, que Gaston m'a parlé d'une famille de Beaufort-Wilson, où il a été reçu récemment et où il a rencontré une jeune fille qui a fait sur lui une certaine impression. Il n'y a rien de là que de très simple.

— Peut-être.

— Quelle idée vous vient.

— Voyez vous-même. Ils se parlent à voix basse; ils ont l'air ému l'un et l'autre, et ça ce n'est pas tout à fait aussi simple que vous le croyez.

— Au surplus, dit Maxime sur un ton insouciant, Gaston et Edmée sont sous l'oeil de la soeur surveillante, et vous pouvez remarquer avec quelle attention particulière celle-ci les observe!…

— Vous avez raison, et ceci est peut-être encore plus singulier.

La remarque faite par Maxime était, en effet, bonne à retenir.

Nous avons dit qu'à la vue d'Edmée, qu'il ne s'attendait pas à trouver à Sainte-Marthe, Gaston n'avait pu retenir un cri de stupéfaction; nous ajouterons que, poussé par un sentiment qu'il ne put contenir, il s'était approché de la jeune fille et lui avait pris la main, avant que celle-ci eût songé à la retirer.

— Vous! vous! Mademoiselle, s'écria-t-il hors de lui; est-ce possible?

Et comme Edmée se taisait, interdite et rougissante…

— Oh! parlez, je vous en conjure, insista Gaston; quand je vous ai vue l'autre soir, il n'était point question d'une pareille résolution, et en vous trouvant ici…

— Ne cherchez pas d'explication à une action qui s'explique d'elle-même, répondit Edmée en retirant doucement sa main; il n'était pas question, en effet, que je dusse si tôt rentrer à Sainte-Marthe, mais mon père a paru le désirer, et il a suffi qu'il me le demandât pour que je ne fisse pas d'objection.

— Votre père!… fit Gaston; quoi! c'est lui!… Mais il vous aime, vous me l'avez dit, et il est impossible…

Edmée eut un triste sourire.

— Oui, mon père m'aime, répondit-elle… et je crois bien que je dois voir une nouvelle preuve de son amour dans la détermination qu'il vient de prendre.

— Cependant, ne trouvez-vous pas que cette détermination a été bien subite?

— Peut-être.

— Et vous n'avez pas cherché à en pénétrer les causes?

— J'ai toujours eu l'habitude d'obéir à mon père!…

— Soit! vous avez eu raison, je le veux bien, mais dans la circonstance présente, quand, du jour au lendemain, brusquement…

— N'insistez pas, Monsieur, interrompit Edmée avec effort; d'ailleurs, si je n'ai pas demandé à rentrer au couvent, on sait du moins que je m'y trouve heureuse, et vous reconnaîtrez sans peine qu'il y aurait quelque indiscrétion à me plaindre d'une situation que j'accepte sans murmurer.

Gaston se tut.

Le ton dont lui parlait Edmée était évidemment contraint: il y avait en elle un sentiment qu'elle ne voulait point avouer… il comprit qu'il devait respecter la réserve qu'elle s'imposait.

— Au moins, reprit-il peu après, vous ne resterez pas longtemps àSainte-Marthe?

— Je ne sais encore.

— Alors, je ne vous reverrai plus!…

— Monsieur…

— Pardonnez-moi!… il ne faut pas m'en vouloir… j'ai été surpris! hier, je me suis rendu chez madame de Beaufort, j'avais encore le souvenir de l'heure charmante que j'avais passée, de la bienveillance avec laquelle vous m'aviez accueilli, et jamais je ne m'étais senti si joyeux…

— Ne me parlez pas ainsi.

— Et pourquoi!… je puis vous le dire maintenant… je ne pensais qu'à vous!… et si vous saviez toutes les pensées qui me sont venues!… il me semblait que vous n'étiez pas heureuse.

— Que dites-vous?

—À votre âge, on n'est pas habile encore à dissimuler, et sur votre front si pur et en apparence si calme, j'ai cru voir passer à plusieurs reprises, comme une ombre de tristesse.

— Mais, je vous jure…

— Oh! je ne vous demande rien; car je n'ai le droit de rien savoir; je ne suis qu'un étranger dans ce monde. Je vous ai rencontrée hier, par hasard, et demain, je partirai, peut-être pour ne plus revenir; mais, croyez-moi, Mademoiselle, et ne vous offensez pas de mes paroles: quel que soit le sort que l'avenir me réserve, j'emporterai votre image que rien désormais ne pourra plus effacer de ma mémoire ni de mon coeur.

Edmée écoutait émue et tremblante, sans trouver la force d'interrompre.


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