C'était la première fois qu'on lui parlait de la sorte, et la voix qui prononçait ces paroles lui paraissait particulièrement douce et pénétrante.
Toutefois, elle eut peur, et se tourna, inquiète, vers la soeur surveillante, craignant qu'elle n'eût entendu.
Mais, à sa grande surprise, elle vit la soeur qui l'observait sans sévérité, et elle ne surprit, au contraire, dans son regard, qu'une expression d'ineffable tendresse.
Cette remarque acheva de la troubler, et prenant résolument son parti, elle allait rompre un entretien qui s'égarait en des aveux qu'elle n'entendait pas autoriser, quand un incident inattendu la rejeta tout à coup dans un ordre d'idées tout nouveau.
Pendant qu'elle se tournait vers la surveillante, Gaston avait fait le même mouvement, ému vraisemblablement lui-même, par la crainte qui agitait Edmée.
Mais il n'eut pas plus tôt aperçu la soeur, dont le voile couvrait imparfaitement les traits, qu'une pâleur subite envahit son visage et qu'il étouffa une exclamation près de lui échapper.
— Qu'avez-vous donc? demanda Edmée surprise.
— Rien, ce n'est rien, balbutia Gaston en pressant son front de ses deux mains.
— Cependant…
— Je suis fou! C'est impossible.
— Est-ce de notre chère soeur Rosalie que vous voulez parler?
— C'est d'elle, en effet.
— Vous la connaissez?
— Non: seulement, dites-moi, Mademoiselle, y a-t-il longtemps que soeur Rosalie est à Sainte-Marthe?
— Six mois à peu près.
— Et elle ne vous a point dit qu'elle ait été dans une autre communauté?
— Jamais.
— Enfin, vous ne savez rien d'elle… de son passé… de…
— Je ne sais qu'une chose, répondit Edmée, c'est que c'est la meilleure et la plus tendre des femmes… On ne l'aime pas beaucoup ici, parce qu'elle est peu communicative et que rarement son visage s'égaie d'un sourire; mais moi, qui ai éprouvé son épuisable bonté, je lui garderai une éternelle reconnaissance pour l'affection et le dévouement qu'elle m'a témoignés.
Pendant qu'Edmée parlait ainsi, Gaston ne quittait pas des yeux soeur Rosalie, et il vit son regard s'éclairer d'une flamme étrange et ses deux mains, se croiser sur sa poitrine pour en comprimer les battements.
Il eut comme un éblouissement; mais, à ce moment même, la cloche se fit entendre, annonçant la fin de la, récréation.
Mariette, qui était engagée dans une conversation des plus intéressantes avec Maxime, poussa une exclamation douloureuse.
— Ah! vous reviendrez! fit-elle en présentant son front au jeune lieutenant de vaisseau.
— N'en doutez pas, répondit ce dernier.
— Demain?
— Oui, demain! demain!
— Venez, Mademoiselle! commanda soeur Rosalie du fond du parloir.
Il fallait obéir et se séparer.
Les deux jeunes filles s'éloignèrent, laissant Maxime et Gaston diversement impressionnés.
Maxime, lui, n'était guère occupé que de Mariette, qu'il suivit du regard jusqu'à ce qu'elle eût disparu; mais Gaston, encore tout à la sensation qu'il venait d'éprouver, attendait soeur Rosalie, qui, pour quitter le parloir, devait passer près de lui.
Machinalement, sans pouvoir se défendre d'un entraînement irréfléchi, il se porta même à sa rencontre, comme s'il eût voulu l'arrêter au passage.
Mais la soeur fit un geste vif et prompt comme l'éclair, et posa un doigt impérieux sur ses lèvres; puis, s'inclinant jusqu'à le toucher:
— Prenez garde! dit-elle à voix rapide et basse; ce soir, Palmer ira vous trouver: faites ce qu'il vous dira.
Et ramenant son voile sur les yeux, elle gagna l'escalier et ne tarda pas à disparaître.
Gaston resta frappé de stupeur.
Il ne s'était pas trompé!
Cette femme qui venait de lui parler, c'était miss FannyStevenson!
Le soir, vers huit heures, Gaston était seul dans sa chambre.
Il venait de quitter Maxime à qui il avait promis de l'accompagner encore le lendemain, et il était rentré précipitamment.
Il attendait Palmer et ne voulait pas le manquer.
Les découvertes qu'il avait faites le matin, l'avaient effrayé.
Miss Stevenson! C'était bien elle! s'il avait pu conserver quelque doute jusqu'alors, maintenant il n'en avait plus aucun.
Que venait-elle faire à Paris? Qui l'y retenait?
Qu'avait-elle appris, et quel projet nourrissait-elle?
Il avait hâte de l'interroger et de connaître le but mystérieux qu'elle poursuivait.
Quoiqu'il ne vît pas encore très bien ce qu'il y avait au fond de cette ténébreuse affaire, cependant, certains points obscurs commençaient à s'éclairer.
C'était le comte de Simier que miss Fanny recherchait; c'était son enfant qu'elle voulait lui redemander, et tout l'autorisait à croire qu'elle était sur les traces du comte et de sa fille!
Comme huit heures sonnaient, le timbre de l'appartement retentit.
Bob alla ouvrir, et presque aussitôt il introduisit GeorgesPalmer.
Ce dernier entra l'air souriant et de bonne humeur.
— Ah! ah! vous m'attendiez, commandant, dit-il en remarquant queGaston était debout et prêt à sortir.
— Vous le voyez, fit ce dernier.
— Vous avez vu miss Stevenson?
— En effet!
— Et elle vous a donné rendez-vous pour ce soir?
— Elle vous a prévenu vous-même, à ce qu'il paraît.
— Comme vous dites: il est convenu que la jeune lady vous attendra sur le coup de neuf heures.
— Où cela?
— Au couvent, parbleu!
— Et vous êtes certain que l'on nous permettra d'y pénétrer?
Palmer fit un haut le corps.
— Oh! si nous avions eu l'idée d'en demander la permission, répliqua-t-il, je crois pouvoir assurer qu'elle nous aurait été refusée; mais nous avons d'autres moyens à notre disposition.
— Lesquels?
— Je me suis fait des amis dans la place, et depuis quelque mois,François, le jardinier, n'a rien à me refuser.
En parlant ainsi, Palmer se prit à rire.
— Voyez-vous, continua-t-il, François est un très honnête homme qui se ferait couper en quatre plutôt que de manquer à son devoir; mais on n'est pas parfait, et notre jardinier a un défaut, tout comme votre serviteur. Moi, c'est le gin; lui, c'est l'absinthe! Et, dès le jour où hasard nous a mis en présence, nous nous sommes entendus tout de suite. Ce jour-là était un dimanche! Vous comprenez, je n'avais pas de scrupule, lui non plus. Et depuis, il m'accorde à peu près tout ce que je lui demande; il faut dire, d'ailleurs, que miss Fanny Stevenson est très généreuse, et qu'il n'a qu'à se louer de sa libéralité.
— Alors, c'est lui qui, ce soir…
— C'est chez lui que miss Stevenson vous attendra, à neuf heures; François habite, au fond de l'enclos, un petit pavillon où personne ne vient jamais le déranger. Il cédera sa chambre pour tout le temps que vous désirerez, et pendant que vous causerez avec soeur Rosalie, nous irons chercher quelque distraction dans un cabaret voisin.
— Eh bien, s'il en est ainsi, n'attendons pas plus longtemps et partons!
— Vous avez raison. J'ai une voiture à la porte, et le cocher pourrait s'impatienter.
Ils descendirent.
Quand ils eurent pris place dans la voiture, le cocher enleva ses chevaux d'un vigoureux coup de fouet, et ils partirent dans la direction de la Seine.
Le trajet fut vite franchi: une demi-heure après, ils s'arrêtaient contre le mur du couvent de Sainte-Marthe et sautaient à terre.
Puis ils marchèrent vers la porte, qu'ils trouvèrent entr'ouverte.
Palmer la poussa.
Le jardinier attendait à quelques pas; il vint à leur rencontre.
— Est-ce vous, monsieur Palmer? demanda-t-il.
La nuit était sombre; on y voyait à peine.
— C'est moi, monsieur François, répondit Palmer.
— Ça suffit; suivez-moi.
Au bout d'un instant, ils s'arrêtèrent de nouveau.
Ils avaient atteint le pavillon; une lumière brûlait à l'intérieur.
— Vous pouvez entrer, commandant, dit alors Palmer; miss Stevenson vous attend, et nous allons nous retirer, pour revenir dans une heure.
Gaston n'en attendit pas davantage et, franchissant le seuil du pavillon, il pénétra presque aussitôt dans la première pièce du rez-de-chaussée.
Une lampe brûlait sur la cheminée, jetant alentour une lumière douteuse, et pendant quelques secondes, Gaston distingua mal les objets qui s'y trouvaient; mais peu après un bruit se fit entendre dans l'un des angles de la chambre, et une femme vînt à lui.
C'était miss Fanny Stevenson.
Elle ne prononça pas une parole, mais elle l'enveloppa d'un regard plein d'effluves et lui tendit la main.
Gaston s'en empara vivement.
— Vous! c'est vous, dit-il profondément ému, ah! je savais bien que je ne m'étais pas trompé.
— Vous m'avez donc reconnue? fit la jeune femme.
— Pouvait-il en être autrement?
— Je suis bien changée cependant.
— J'ai si souvent pensé à vous.
— Vraiment.
— Je n'espérais plus vous revoir…
Un amer sourire crispa la lèvre de miss Stevenson.
— C'est Dieu qui m'a donné la force de vivre, répondit-elle; deux sentiments puissants m'ont soutenu… l'amour que je portais à mon enfant, la haine que j'avais vouée au comte de Simier!
— Que dites-vous?
— Cela vous étonne! Et pourtant, quel but aurais-je pu donner à ma vie! Du jour où j'eus reconquis ma liberté, je n'eus plus d'autre pensée. Palmer vous a dit ce que j'ai fait, n'est-ce pas? et comment ma vie s'est dépensée en recherches que rien ne pouvait décourager. Quand, par hasard, la lassitude ou le désespoir s'emparait de moi devant l'insuccès obstiné, je pensais à elle, à la pauvre créature que l'on m'avait enlevée, ou bien encore au misérable qui m'avait si indignement trompé, et alors j'oubliais tout!… mes souffrances et mes larmes, mes colères et mes révoltes, je ne pouvais croire que Dieu m'abandonnerait dans cette mission sacrée que je m'étais imposée, et je me remettais à l'oeuvre!… C'est ainsi que huit années se sont écoulées. Huit années? pendant lesquelles mes cheveux ont blanchi, mes yeux se sont brûlés par les larmes, mes joues sont devenues hâves et creuses!…
Mais qu'importe cela. Je n'ai pas à regretter la beauté que j'ai perdue, et si Dieu me fait jamais la grâce de retrouver ma fille, je lui dirai ce que j'ai souffert, combien j'ai pleuré, et elle m'aimera, j'en suis sûre. Une mère est toujours belle pour son enfant!
— Comme je vous plains!
— Ah! vous avez raison!
— La vie a été bien cruelle pour vous.
— Sans doute, et nul ne saura jamais quelles épreuves ont torturé mon coeur. Mais cela ne pouvait durer toujours, et j'arrive au bout.
— Vous avez donc quelque espoir?
— Peut-être.
— Vous êtes sur la trace du comte?
— Je le crois.
— Vous l'avez vu?
— Non; mais je le verrai.
— Bientôt?
— Au premier jour. D'ailleurs, Palmer a dû vous dire que je comptais sur vous.
— En effet; mais que puis-je, moi?
— Il vous a vu entrer dans une maison d'où sortait Gobson, l'âme damnée du comte.
— Cette maison appartient à M. de Beaufort-Wilson.
— C'est cela.
— Je connais à peine M. de Beaufort. J'y ai passé une heure récemment; il m'a accueilli avec bienveillance, et…
— Et vous avez dansé avec mademoiselle Edmée?
— Qui vous l'a dit?
— La jolie enfant avec laquelle vous causiez ce matin.
— Elle vous aime beaucoup.
— C'est bien naturel. Elle m'a plu dès la première heure; elle est d'une nature confiante et soumise. Je crois qu'elle a été attirée vers moi, comme j'étais moi-même attirée vers elle, et je serais son confesseur, qu'elle ne s'ouvrirait pas à moi avec plus d'abandon. Mais, hélas! je crains bien que, elle aussi, ne soit destinée à être malheureuse!
— Quelle idée! Qui vous fait supposer…
— Mille choses. Certaines confidences spontanées, non sollicitées, qui m'ont éclairée sur ce qui se passe autour de la pauvre enfant.
— Vous m'effrayez!
— Je me trompe peut-être, pourtant je ne le crois pas. Je vous ai dit que dès le premier jour cette enfant m'avait inspiré un intérêt très vif; pourquoi, je n'en sais rien; c'était instinctif: ma volonté n'y était pour rien, mais cela m'étonna; un moment même ce sentiment fut assez puissant pour me faire oublier le but sacré de ma vie; elle m'avait prise tout entière; je la voyais partout; j'y pensais le jour, j'en rêvais la nuit. Je vous raconte cela, pour vous bien expliquer la sollicitude dont je l'entourai, et pourquoi à cette heure je vous parle d'elle comme je le fais.
— Mais qui peut la menacer? insista Gaston? Ah! ne me cachez rien, de grâce; car si elle courait quelque danger…
— Que feriez-vous?
Gaston ne répondit pas: ses sourcils se contractèrent, une flamme rapide traversa son regard. Fanny Stevenson remua lentement la tête.
— J'avais bien vu ce matin, dit-elle, comme se parlant à elle- même; pendant le peu de temps que vous avez passé au parloir, il ne m'a pas fallu une grande perspicacité pour deviner…
— Quoi? dites, achevez?
— Vous aimez mademoiselle Edmée de Beaufort?
— Moi!
— Vous l'aimez, vous dis-je.
— Et quand cela serait.
— Si cela était, monsieur Gaston, vous n'auriez qu'un parti à prendre, et ce serait de reprendre la mer au plus tôt pour aller chercher au loin l'oubli d'un pareil amour.
Le jeune commandant se rejeta brusquement en arrière, se demandant si Fanny Stevenson avait bien réellement prononcé les paroles qu'il venait d'entendre.
Fanny Stevenson s'était levée; elle fit quelques pas à, travers la chambre!
— Ah! vous exagérez, reprit enfin Gaston; vous voulez m'effrayer? Que prévoyez-vous? Vous m'en avez trop dit pour vous taire maintenant. Au nom du ciel, au nom de cette enfant que vous aimez, parlez! J'espère, au moins, que vous ne prétendez pas qu'Edmée…
— Edmée est l'âme la plus pure que je connaisse.
— Alors, ce n'est pas elle qui est ici en cause?
— Certes.
— Et qui donc?
— Sa mère!
— Madame de Beaufort?
Miss Stevenson plongea son regard fauve dans celui de Gaston.
— Vous êtes allé un soir chez M. de Beaufort, dit-elle d'une voix ardente. Vous êtes resté une heure dans cette maison, et il ne s'y est rien passé qui vous ait semblé extraordinaire?
— Rien… assurément!
— Eh bien! moi qui n'ai jamais pénétré dans cette demeure, j'affirme qu'il s'y trame, en ce moment, quelque drame ténébreux, dont Edmée sera avant peu la victime.
— Qui pourrait en vouloir à la pauvre enfant?
— Je vous l'ai dit.
— Mais Madame de Beaufort aime ses deux filles d'une même affection.
— C'est faux. Tout l'amour de cette mère s'est attaché à la plus jeune, et quant à l'aînée, elle la hait.
— Parole impie!
— J'en suis sûre.
— D'où le savez-vous?
— Je l'ai deviné. Edmée ne m'a rien dit. Elle ne s'est jamais oubliée une seconde; elle a toujours conservé la même réserve; mais elle ne pouvait me tromper, moi, qui l'observais avec une âpre attention, qui écoutais son coeur battre à mes questions, qui voyais la pâleur se répandre sur son visage à certains souvenirs. Ah! je voudrais douter, que je ne le pourrais plus. D'ailleurs les faits ne sont-ils pas là, avec leur révélation accablante?
— Quels faits?
— Il y a quelques mois à peine qu'on l'avait retirée du couvent; il y a trois jours qu'elle nous a été rendue.
— Edmée vous aurait-elle fait connaître la cause de cette nouvelle résolution de ses parents?
— Quand je l'ai interrogée à ce sujet, répondit miss Stevenson avec un rire sec et nerveux, elle s'est mise à sangloter. Ah! tenez, je donnerais le plus pur de mon sang pour voir cette mère, ne fût-ce qu'une heure seulement, car avant que l'heure ne fût écoulée, j'aurais pénétré ce qu'il y a dans ce coeur de marbre.
Gaston eut un geste de dénégation.
— Je persiste à croire que vous vous trompez, répliqua-t-il; Madame de Beaufort témoigne, en effet, une préférence marquée à là plus jeune de ses enfants. Mais si cela est vrai pour elle, il n'en est pas de même pour le père, qui aime sa fille avec adoration.
— Je le sais.
— Peut-être même que, dans la tendresse qu'il porte à ses deux enfants, il a réservé la meilleure part pour Edmée…
— On me l'a dit.
— Il ne faut pas accorder trop d'importance à une particularité qui se produit souvent dans les familles et qui s'explique et se justifie par la différence des caractères, l'âge ou la nature plus ou moins affectueuse des enfants.
— C'est possible…
Miss Stevenson répondait pour ainsi dire, sans écouter. Son front s'était penché, son regard restait fixé à terre. Elle paraissait suivre une pensée, qui, depuis, quelques secondes, pesait sur son esprit.
Tout à coup, elle s'arracha à sa rêverie et se reprit à observerGaston.
— Ainsi, dit-elle à voix lente, vous avez vu M de Beaufort?
— Sans doute, répondit le jeune commandant, un peu étonné de la question.
— Il vous a parlé?
— Oui.
— C'est un homme, de haute taille, âgé d'une cinquantaine d'années, dont la physionomie est intelligente, et ouverte?
— Vous le connaissez?
— Je ne l'ai jamais vu; mais c'est bien son portrait, n'est-ce pas?
— En effet.
— D'ailleurs, il y a un autre point qui vous a frappé vous-même - - du moins me l'a-t-on dit.
— Lequel?
— La première fois que vous avez aperçu Edmée, ne vous êtes-vous pas montré surpris de certaine ressemblance qui vous rappelait une femme que vous aviez rencontrée huit années auparavant… sur la côte d'Amérique?
— C'est vrai! et j'en ai fait la remarque à M. de Beaufort.
— Qu'a-t-il répondu?
— Rien.
— Ah! ne cherchez pas à vous dérober, monsieur Gaston, répliqua miss Stevenson d'un ton nerveux, car je sais, moi aussi, ce qui s'est passé ce soir-là; et si M. de Beaufort n'a rien répondu, on m'a assuré qu'il s'était troublé et qu'il avait pâli!…
Gaston sentit un frisson mordre ses chairs; tout son être se prit à trembler.
— Quelle pensée est donc la vôtre? interrogea-t-il épouvanté de la sombre expression qui était venue se refléter sur les traits de la jeune femme.
Celle-ci comprit qu'elle s'oubliait: et revenant brusquement à elle, elle, fit un geste indifférent et banal.
— Eh! quelle pensée me supposez-vous, dit-elle en ébauchant un sourire? Vous ignorez, vous, la vie que l'on mène au couvent, et avec quelle avidité on y recherche tout ce qui peut devenir une distraction, de quelle oreille curieuse on recueille l'écho affaibli de ce monde qui fait au dehors son tapage et son bruit.
Quand je suis entrée dans cette demeure, j'étais lasse et découragée, et je ne demandais qu'à me réfugier dans une oasis de recueillement où je pourrais vivre des souvenirs du passé, et peut-être me préparer à un avenir d'apaisement et de pardon.
Dieu m'est témoin que j'étais sincère alors, et je crois que si, à cette heure, le comte de Simier me fût apparu, je l'aurais laissé aller tranquille et libre, sans lui adresser un reproche.
Eh bien? savez-vous qui m'a rendu à mes sentiments de haine et à mes projets de vengeance? — Cette enfant!
— Edmée! fit Gaston avec un cri.
— Cela vous paraît étrange, n'est-ce pas? Pourtant, rien n'est plus facilement explicable. Après avoir quitté le phare Saint- Laurent, et pendant les huit années qui se sont écoulées depuis, je n'eus qu'un but, qui était de retrouver ma fille… Dans les espoirs fous auxquels je m'abandonnais, je m'étais fait un idéal de la pauvre petite créature! Je voyais grandir la jolie enfant que j'avais connue si peu de temps, et je continuais de la bercer dans mon coeur, sous mes regards vigilants, comme autrefois dans son berceau!
C'est ainsi, par une illusion, que Dieu seul pouvait permettre, que je l'ai vue se développer et devenir une belle jeune fille. Je ne l'ai jamais revue, et je croyais que je ne la reverrais jamais! Mais j'avais l'âme et les yeux pleins de son image. Si bien que, lorsqu'un jour je me trouvai tout à coup en présence de mademoiselle de Beaufort, je me sentis remuée jusqu'au fond de mon être, et qu'il me sembla reconnaître en elle cette enfant qu'une main impie avait arrachée de mes bras.
— Quelle folie!
— Peut-être!… En tout cas, je m'y complus… je ne vis plus qu'elle. Elle avait mes traits, mon regard, jusqu'au son de la voix de son père! Vous voyez; je ne demandais qu'à être trompée! Et puis, après m'y être intéressée, il arriva que je me pris à la plaindre.
— Comment!
— Elle était malheureuse… je le devinai tout de suite; à travers son coeur brisé, il ne me fut pas difficile de comprendre ce qu'elle souffrait. Que se passa-t-il alors en moi, je ne pourrais le dire, mais je m'attachai à cette jeune fille, comme je me serais attachée à mon enfant même… et je reportai sur elle cet ardent besoin d'affection et de dévouement qui est au coeur de toutes les mères.
— Mais vous avez depuis reconnu votre erreur? insista Gaston.
— Qui sait! répondit Fanny Stevenson.
—Quoi! vous supposeriez…
— Tout est possible.
— Mais M. de Beaufort…
— Je saurai demain si M. de Beaufort ne s'est pas appelé autrefois le comte de Simier.
Gaston se dressa effaré, et prit son front dans ses deux mains.
— Demain? répéta-t-il, et qui vous le dira?
— Gobson.
— Vous devez le voir?
— Palmer a rendez-vous avec lui.
— Quand cela?
— Dans une heure.
— Et en admettant ce que vous supposez, vous espérez que cet homme trahira son maître?
— J'en suis sûre, pour deux raisons.
— Lesquelles?
— La première, c'est que Gobson n'est pas insensible à l'appât de l'argent, et que je lui fais offrir tout celui qui me reste. — La seconde, c'est qu'il apprendra ce qu'il ignore encore, à savoir que j'ai entre les mains les actes authentiques de mon mariage avec le comte.
— Enfin, dit encore Gaston, dans le cas où les aveux de Gobson confirmeraient vos soupçons, que ferez-vous?
— Cela, répondit soeur Rosalie, je vous le dirai demain; car je saurai seulement alors si je dois rester Fanny Stevenson ou redevenir la comtesse de Simier.
En prononçant ces derniers mots, la jeune femme se leva droite, pâle, le regard fulgurant.
Gaston frissonna.
— Ah! vous hésiterez devant un pareil scandale, dit-il d'un ton de prière; et par respect pour l'habit que vous portez…
Fanny Stevenson l'interrompit par un éclat de rire strident.
— L'habit que je porte! répéta-t-elle avec âpreté; ah! croyez- vous donc qu'il ait étouffé en moi les cruels souvenirs qui me déchirent le coeur. Un moment, en effet, j'ai cru que mon sang s'apaiserait, que le calme, renaîtrait dans mon esprit, que les pensées mauvaises dont j'étais assaillie s'arrêteraient au seuil de cette pieuse, maison. C'était là un espoir insensé: sous la bure, comme sous la soie, mes veines battent avec la même violence, le voile qui tombe de mon front n'a pas éteint la flamme de mon regard, et dans le silence de cette solitude, les voix qui me parlent de vengeance se font, entendre avec plus d'autorité que par le passé. L'habit que je porte, dites-vous! Ah! que l'on me rende ma fille demain, et vous verrez avec quelle joie, avec quel oubli je le brûlerai pour en jeter la cendre au vent.
Miss Fanny s'arrêta.
Des pas venaient de se faire entendre autour du pavillon: c'étaitPalmer avec le jardinier.
Le moment était venu de rentrer.
— Ne vous reverrai-je pas? demanda Gaston, inquiet.
— Je comptais vous prier de revenir, répondit la jeune femme.
— Quand cela?
— Demain.
— Ici?
— Oui, ici, à la même heure. Y consentez-vous?
— Ah! je n'aurai garde d'y manquer!
— Tout est bien, alors. Je suis heureuse de vous avoir vu.Demain, je vous dirai ce que j'aurai résolu. Séparons-nous.
Elle serra les mains de Gaston et s'éloigna à pas rapides.
Pendant que cette scène avait lieu dans le pavillon, le couvent était depuis une heure déjà plongé dans le silence le plus profond.
Les jeunes pensionnaires dormaient dans leurs dortoirs, les soeurs dans leurs cellules, et c'est à peine si l'on voyait quelques vagues lueurs tombant des lampes nocturnes, trembloter à travers les vitraux de la chapelle.
Edmée avait, en revenant à Sainte-Marthe, trouvé toutes les couchettes du dortoir occupées, et on lui avait donné une petite cellule, en attendant qu'une place vacante pût lui être offerte.
Elle l'avait acceptée avec un vif plaisir.
Cette cellule était contiguë à celle de soeur Rosalie.
Quoique elle n'en eût rien dit à Gaston, ce n'était pas de son plein gré qu'elle était rentrée au couvent. Seulement, comme son père avait paru le désirer, elle s'était bien gardée de faire la moindre objection, d'autant plus que le jour où M. de Beaufort lui avait fait part de la détermination qu'il venait de prendre, elle avait remarqué qu'il était fort pâle et paraissait bien soucieux.
Jamais encore elle ne l'avait vu ainsi.
Sa voix était brisée; il lui parlait sans la regarder.
Même on eût dit que ses yeux étaient rouges et qu'il avait pleuré.
En l'embrassant, au moment de la séparation, il eut un sanglot mal étouffé.
Le coeur d'Edmée se serra, et elle pensa que peut-être, sans le savoir, elle lui avait causé quelque chagrin.
Elle eut l'idée de s'en ouvrir à sa mère.
Mais madame de Beaufort ne s'était jamais montrée affectueuse, ni disposée à recevoir ses confidences: et elle y renonça.
Elle partit donc, bouleversée et inquiète.
Une fois au couvent, elle se remit un peu.
Elle devait y trouver son amie Mariette, et la gaieté de la jolie enfant eut bien vite dissipé le léger nuage dont l'ombre avait un moment passé sur sa sérénité.
Et puis, il y avait autre chose.
Depuis huit jours, un changement s'était opéré en elle. Il y avait désormais dans son existence un autre homme que son père.
C'était bien encore à l'état latent, on peut dire même qu'elle n'en avait pas conscience; mais à son insu, un sentiment nouveau était né dans son coeur, qui la rendait souvent pensive, la plongeait dans des rêveries sans fin, et quelquefois amenait une rougeur subite à ses joues.
Une fois à Sainte-Marthe, elle se trouva presque heureuse.
Elle était seule. Le monde ne faisait plus son tapage autour d'elle; elle pouvait rêver et se souvenir tout à son aise.
Cependant, elle savait bien qu'elle ne reverrait plus Gaston; mais elle était libre de penser à lui, et pour le moment cela lui suffisait.
Aussi, quand un matin elle apprit qu'elle allait se retrouver en sa présence, et que, pendant une heure, elle pourrait lui parler, elle eut comme un éblouissement et n'eut pas la force de repousser cette joie que le ciel lui envoyait.
Edmée n'avait jamais aimé. Elle ignorait avec quelle puissance l'amour s'empare d'un coeur naïf et jeune, et elle s'abandonnait sans défiance à cette ivresse inconnue qui l'inondait.
À la suite de cette entrevue, elle fut quelque temps à se recueillir: pour mieux dire, l'émotion qu'elle éprouvait se prolongea à travers toutes les occupations de la journée, et ce fut avec une sorte de joie folle qu'elle entendit la cloche de la retraite sonner.
Elle prit à peine le temps d'embrasser Mariette et alla s'enfermer dans sa cellule.
Là, elle s'agenouilla et, les mains jointes, les yeux au ciel, elle remercia Dieu avec effusion.
Elle n'avait pas envie de dormir. Au lieu de gagner son lit, elle alla vers la fenêtre et s'y accouda.
Un pâle rayon de lune éclairait l'enclos, où les arbres découpaient leur silhouette dépouillée. Dans un coin, à gauche, s'élevait le pavillon du vieux François; au loin, on apercevait Paris, avec sa couronne lumineuse, et l'on entendait le bruit confus de la grande ville, qui ressemble à celui de la mer.
Elle s'oublia dans cette contemplation, écouta son coeur qui battait avec force, cherchant à se rappeler les paroles que lui avait dites le jeune commandant. Elle en était là, lorsque tout à coup la petite porte de l'enclos s'ouvrit doucement et un murmure de voix monta jusqu'à elle.
C'était là un fait étrange, et elle ne sut pas se défendre d'un mouvement de curiosité.
Son regard se fit ardent; elle se pencha pour mieux voir, et presque aussitôt elle porta ses deux mains à ses lèvres.
Elle venait de reconnaître Gaston.
C'était invraisemblable, impossible; pourtant elle ne pouvait s'y tromper.
Gaston! Que venait-il faire à cette heure? Quelles raisons impérieuses le poussaient à une démarche si contraire à la règle respectée du couvent?
Edmée en croyait à peine ses yeux. Elle attendit une heure au moins.
Elle eût attendu toute la nuit.
Enfin, un nouveau bruit se fit entendre; Gaston regagna la porte par laquelle il était entré, et peu après elle vit soeur Rosalie elle-même sortir, à son tour, du pavillon.
La pauvre enfant, atterrée et confondue, eut l'idée de se retirer pour ne pas être surprise en flagrant délit.
Mais elle s'y prit maladroitement sans doute, car avant qu'elle eût refermé la fenêtre, Fanny Stevenson l'avait aperçue.
Quelques secondes plus tard, comme elle allait se jeter sur son lit, presque épouvantée de ce qui venait de se passer sous yeux, elle entendit deux ou trois coups discrets contre la porte de sa cellule.
— Qui est la? demanda-t-elle au comble de l'émotion.
— C'est moi, soeur Rosalie, répondit-on; ouvrez!
Machinalement Edmée obéit, et soeur Rosalie entra.
— Vous n'êtes donc pas couchée, mon enfant? dit-elle en jetant un regard circulaire sur la cellule.
— Non, ma soeur, répondit Edmée.
— Cependant, il est tard.
— C'est que…
— Ne vous défendez pas; je devine; vous étiez agitée, souffrante; vous ne pouviez dormir, et alors, vous êtes allée vous accouder à la fenêtre.
— J'ai mal fait peut-être?
— Je ne dis pas cela. Seulement, vous avez dû voir certaines choses qui vous ont surprise.
— Je vous assure…
Fanny Stevenson prit l'enfant dans ses bras, l'attira sur son coeur, et la baisa tendrement au front et sur les yeux.
— Chère enfant! balbutia-t-elle, ne mentez pas; vous êtes trop jeune, vous ne sauriez pas d'ailleurs, je sais tout.
— Ma soeur…
— Je ne vous gronde pas, je vous aime bien trop pour cela.Écoutez-moi. Vous avez vu, n'est-ce pas?
— Oui, répondit Edmée d'une voix tremblante.
— Il y avait là… un homme…
— M. de Pradelle.
— M. de Pradelle, précisément. C'est moi qui l'avais prié de venir, nous avons passé une heure ensemble, et savez-vous de qui nous avons parlé?
— De qui donc?
— De vous.
— Mon Dieu?
— Ne vous effrayez pas. Ayez confiance. Vous savez que je ne voudrais pas dire à une jeune fille pure et douce comme vous l'êtes des choses qu'elle ne devrait pas entendre.
— Ah! vous avez toujours été bonne pour moi.
— En toute autre circonstance, peut-être aurais-je hésité devant certaines confidences: mais des événements graves se préparent, et il faut que vous sachiez…
— Que se passe-t-il donc? interrogea vivement Edmée.
— M. de Pradelle vous aime!
— Que dites-vous?
— Demain, il ira demander à votre père le bonheur de devenir votre époux: mais je veux être assurée d'avance que, de votre côté…
— Moi, fit Edmée, dont les joues se couvrirent d'une subite rougeur.
Miss Fanny se prit à sourire.
— Je ne veux pas ajouter à votre confusion, qui est presque un aveu, dit-elle; je vais vous laisser. Seulement réfléchissez. Consultez bien votre coeur dans le silence de cette nuit, et demain vous me direz ce que vous aurez résolu.
Et déposant un dernier baiser sur le front de la pauvre enfant, elle se retira dans sa cellule.
Une heure plus tard, une scène d'un tout autre genre se passait rue de la Chaussée-d'Antin, à l'hôtel de M. de Beaufort-Wilson.
C'était vers minuit environ.
M. de Beaufort s'était retiré dans son cabinet de travail, attenant à sa chambre à coucher, et, quoiqu'il fût tard déjà, au lieu d'aller prendre du repos, il avait roulé un fauteuil auprès de la cheminée où brûlait un bon feu, et il s'y était assis.
M. de Beaufort était préoccupé et sombre; ses traits étaient altérés, une pâleur livide couvrait ses joues.
Il laissa son front retomber sur sa main, et se mit à réfléchir.
Il avait bien souffert depuis quelques jours, et quoi qu'il fît, il ne parvenait pas à retrouver sa quiétude.
Il avait peur: l'air était plein de menaces sourdes; jamais il ne s'était senti si inquiet; le passé qu'il avait cru oublier venait de se dresser implacable devant lui.
Il savait que Palmer était à Paris, et ne doutait pas que missFanny Stevenson ne s'y trouvât également.
C'était le scandale imminent, l'effondrement de son bonheur, l'avenir plein de trouble et de déchirement.
Qu'allait-il devenir, et quel moyen employer pour se défendre?
Il avait mis Gobson en campagne. Gobson devait voir Palmer, et il l'attendait.
La réponse que cet homme devait lui rapporter allait décider de son sort.
Au milieu de son effarement, une lueur d'espoir persistait cependant.
Que pouvait, contre M. de Beaufort, le commerçant riche et honoré, miss Fanny Stevenson, que nul ne connaissait, et qui n'avait entre les mains aucun acte légal qui établît ses droits sur sa fille et sur son mari?
L'incendie du presbytère de Smeaton avait tout détruit et avait fait libre le comte de Simier.
Cet incendie, ce dernier ne l'avait pas conseillé. C'est Gobson qui, dans un excès de zèle, en avait eu l'idée; le comte s'était contenté de ne pas l'en détourner.
Mais qu'il y eût de sa part complicité coupable ou non, le résultat était acquis et le mettait à l'abri de toute revendication.
Cela le rassurait sans le calmer.
Dans l'état d'esprit où il se trouvait, le comte redoutait surtout le scandale, et il tremblait à la seule idée de la honte qui rejaillirait sur ses enfants si par impossible, poussée par l'amour maternel ou par le besoin de se venger, Fanny Stevenson venait se jeter au milieu du bonheur qu'il s'était fait.
Un quart d'heure s'écoula à repasser dans sa mémoire tous les événements qui avaient marqué cette époque de son existence.
Minuit venait de sonner.
En ce moment, on frappa à la porte; un domestique parut, et derrière lui l'homme qu'il attendait.
— C'est toi, Gobson? dit M. de Beaufort sur un ton d'indifférence affectée; je t'attendais; entre, et assieds-toi près de moi.
Le valet avait disparu; les deux hommes étaient seuls;M. de Beaufort se leva.
— Eh bien! demanda-t-il, le regard ardent et la voix oppressée, tu as vu Palmer?
— Nous nous quittons! répondit Gobson.
— Et qu'as-tu appris?
Gobson ébaucha une grimace.
— Rien de bon, dit-il en sondant les coins de la chambre, comme s'il eût eu peur qu'on ne surprit ses paroles.
— Fanny est à Paris?… insista le comte.
— Depuis quelques mois.
— Que fait-elle?
— Elle attend.
— Quoi?
— Jusqu'à présent, miss Stevenson n'avait que des données fort vagues; elle avait perdu notre trace à Londres et désespérait de la trouver; mais depuis quelques jours elle semble avoir recueilli des renseignements plus précis, et si elle ignore encore que le comte de Simier et M. de Beaufort-Wilson ne sont qu'une seule et même personne, elle est bien près de le deviner.
— Enfin, quelles sont ses intentions?
— Elle n'en a qu'une, qu'elle ne dissimule pas.
— Laquelle?
— Elle veut reprendre sa fille.
— Par quel moyen?
— En s'adressant tout simplement à la justice, si le comte deSimier la lui refuse.
— Elle a dit cela?
— Et elle le fera comme elle le dit.
— C'est Palmer qui te l'a rapporté?
— En termes fort explicites.
— Palmer est un imbécile! fit M. de Beaufort en haussant les épaules.
Gaston remua flegmatiquement la tête.
— Palmer est un ivrogne, répliqua-t-il, et cela il ne pourrait raisonnablement le nier. Mais un imbécile, c'est autre chose.
— Cependant miss Fanny ne peut s'autoriser d'aucun acte régulier; l'incendie du presbytère de Smeaton a détruit toutes les preuves que nous pouvions redouter.
— De cela, je suis sûr!
— Eh bien?
— Mais supposez, monsieur le comte, que miss Stevenson qui est, paraît-il, une mère excellente, ait eu le pressentiment de ce qui pouvait arriver, que se trouvant seule après votre abandon, livrée à toutes les suggestions de l'amour-propre blessé, de la colère, de cette haine implacable qui souvent remplace l'amour dans le coeur des femmes; supposez, dis-je, quelle ait réfléchi et cherché un moyen d'assurer l'avenir en assurant en même temps sa vengeance: qu'aurait-elle fait?
— Parle… quoi?
— Une chose simple! l'idée ne lui est pas venue, certes, que Gobson pourrait un jour mettre le feu au presbytère. Mais elle s'est dit que deux attestations valent mieux qu'une, et elle a demandé et obtenu avant l'incendie, un duplicata de toutes les pièces, établissant qu'elle a été légitimement unie à M. le comte de Simier.
— Elle a fait cela! s'écria M. de Beaufort, en devenant blême.
— C'est une fille pratique, qui fait honneur à la libre Amérique.
— Et ces pièces sont en sa possession?
— Palmer l'affirme.
— Mais doit-on croire Palmer?
Gobson eut un mouvement ironique des lèvres.
— Ça, c'est à vérifier, répondit-il; mais en attendant, il faut agir comme si miss Stevenson avait réellement ces documents entre les mains.
M. de Beaufort fit quelques pas avec agitation à travers la chambre, prononçant des paroles incohérentes, s'arrêtant de temps à autre pour prendre sa tête et la rouler entre ses deux mains.
— Perdu! je suis perdu!… répétait-il, la gorge serrée et l'oeil égaré.
— Il ne faut rien exagérer, objecta doucement Gobson.
— Et quel moyen de sortir de cette terrible impasse?
— Il y en a peut-être un.
— Crois-tu?
— Si je vois bien clair, tout le danger vient de ces pièces que possède miss Stevenson.
— Eh! sans doute.
— Notre premier devoir est donc de nous assurer qu'elles sont bien entre ses mains; si l'affirmation de Palmer n'est qu'une ruse de guerre, comme on peut honnêtement le supposer, tout péril disparaît, et nous pouvons attendre de pied ferme le commencement des hostilités.
— Mais si ces pièces existent?
— Alors, il faut tenter de les acheter.
— Ah! je la connais maintenant, elle ne les vendra pas.
— Quelquefois; cela dépend du prix que l'on y met. Toutefois, dans la circonstance présente, je reconnais volontiers qu'il y a peu de fond à faire sur cet espoir, et dans ce cas…
— Dans ce cas?…
— J'agirais autrement.
— Comment…
— Et si je parvenais à découvrir où elle cache ces parchemins…
— Un vol! interrompit le comte avec un geste d'horreur, jamais! jamais!
Gobson s'inclina ironiquement.
— Je me garderai bien d'insister devant une pareille répugnance, dit-il sur un ton railleur; mais vous n'oublierez pas que c'est le seul moyen pratique qui vous reste, et que d'ailleurs, vous n'avez pas beaucoup de temps pour réfléchir.
— Eh bien, j'aviserai! répliqua le comte. Je te remercie de ce que tu as fait; me voilà averti, je prendrai des mesures en conséquence; tu reviendras demain… et nous déciderons ensemble ce qu'il y aura de mieux à faire pour sauvegarder tous les intérêts.
Gobson se leva.
— Monsieur le comte n'a pas d'autres ordres à me donner? demanda- t-il en hésitant à se retirer.
— Non! fit le comte.
— Alors, à demain.
— Oui, oui, à demain!
Gobson fit quelques pas pour s'éloigner; mais comme il allait gagner l'appartement du comte, d'où une sortie conduisait directement sur le vestibule du rez-de-chaussée, la porte s'ouvrit brusquement, et une femme entra.
Madame de Beaufort!
Elle était droite; elle avait l'oeil fixe, et sur ses traits une pâleur de marbre.
Le comte eut un cri d'épouvante, auquel elle ne prit pas garde; mais elle se tourna vers Gobson, qui s'était arrêté à sa vue.
— Monsieur, dit-elle alors d'une voix impérieuse et sèche, j'aurai demain à vous entretenir de choses importantes. Voulez- vous bien vous présenter à l'hôtel vers six heures du matin?
Gobson s'inclina.
— Je suis à vos ordres, Madame, répondit-il.
— Je vous remercie et je compte sur vous. C'est tout ce que j'avais à vous dire. J'ai à causer avec M. le comte; veuillez, je vous prie, nous laisser seuls.
Gobson salua de nouveau, et cette fois il disparut, laissant les deux époux en présence…
Cependant, M. de Beaufort était resté anéanti à la vue de sa femme, et un moment il s'était comme accroché au chambranle de la cheminée pour ne pas tomber.
Madame de Beaufort! sa femme! elle était là, devant lui, le regard sévère, l'attitude résolue et sombre.
Qu'allait-elle dire?
Il n'attendit pas longtemps.
Dès que Gobson eut disparu, elle avança de quelques pas et s'approcha de lui.
— Ainsi, dit-elle d'un ton acéré, vous m'aviez trompée!
— Juliette! balbutia le malheureux époux.
— Depuis dix-sept ans, j'ai vécu dans une sécurité mensongère, portant avec orgueil le nom que vous m'aviez donné, sans soupçonner ce qu'il cachait de honte et d'infamie.
— Par grâce! ne m'accablez pas!
— Ah! j'aurais dû m'en douter, cependant; bien des fois, j'avais surpris sur votre front une pâleur de remords qui aurait dû m'éclairer. Mais l'amour m'aveuglait, je ne voyais rien, je ne voulais rien voir! Quelle menace eût pu m'atteindre entre ma fille et mon époux! Je me reposais confiante en votre honneur et votre loyauté; vous m'aviez parlé d'Edmée, votre enfant à vous, et je l'avais accueillie alors comme si elle eût été la mienne. C'était une première faute, comme il y en a parfois dans le passé d'un homme, et l'amour que j'éprouvais pour vous me rendait indulgente. Vous m'aviez juré d'ailleurs que la mère était morte!
— Je l'avais cru; on le disait.
— C'était faux!
— Je la verrai, je lui parlerai, j'obtiendrai d'elle…
— C'est insensé!
— Cependant…
— Ah! tenez, vous êtes tous les mêmes, et vous ne comprenez pas quel amour puissant, exclusif, implacable, Dieu a mis au coeur de toutes les mères! Cette Fanny Stevenson, je ne la connais pas, je ne l'ai jamais vue, et pourtant je vous dirais avec quelle ardeur son sang brûle ses veines, comme elle compte les heures, les minutes, les secondes, attendant qu'on lui rende son enfant… et les rêves qu'elle forme et la vengeance qu'elle prépare.
— Mais elle ne peut rien?
— Qu'en savez-vous?
— Elle n'a aucun acte qu'elle puisse produire et dont nous ayons à nous épouvanter.
Madame de Beaufort eut un rire nerveux.
— Qui vous l'assure? répliqua-t-elle vivement; et si, contre votre attente, elle a entre les mains des documents redoutables, croyez-vous qu'elle hésite à s'en servir? Que cette femme parle, et tout s'effondre autour de nous; c'est le bagne pour vous, et la honte pour Nancy et pour moi.
— Ah! taisez-vous.
— C'est elle qui devient comtesse de Simier, qui reprend ses droits légitimes, dont on l'a indignement dépouillée; et moi, je ne suis plus qu'une maîtresse, que l'on chasse au gré de sa fantaisie, et ma fille, ma Nancy… une bâtarde, vouée à tous les abandons et à tous les dédains.
En parlant ainsi, la malheureuse femme fondit en larmes et en sanglots.
Mais cette défaillance fut de courte durée; presque aussitôt, elle releva la tête par un geste de révolte et de colère, et son regard s'appuya froid et dur sur le comte.
— Eh bien, non! reprit-elle d'un accent farouche, cela ne peut pas être et ne sera pas! Je ne veux pas accepter sans lutte une pareille humiliation: l'honneur des Wilson restera intact, je saurai défendre ma fille, et j'espère que vous ne l'abandonnerez pas vous-même dans un semblable malheur.
— Quel est votre dessein? interrogea le comte.
— Je n'en ai qu'un.
— Parlez, et si je puis…
— Cet homme, interrompit madame de Beaufort, ce Gobson qui était là tout à l'heure et qui a été votre confident des mauvais jours, il est adroit, intelligent, audacieux.
— Il l'a prouvé.
— On peut compter sur lui?
— Il fera tout ce que vous voudrez, pourvu qu'il soit bien payé.
— Il n'aura pas à se plaindre, s'il réussit.
— Que voulez-vous faire?
— Il faut qu'il s'assure dès demain que les actes dont nous menace cette femme sont bien en sa possession.
— Et dans le cas où votre certitude serait faite sur ce point?
— Je lui dirai ce qu'il aura à faire.
— Prétendez-vous le pousser à les dérober.
— Cela vaudrait mieux, avouez-le, que de mettre le feu à un presbytère!
Le comte se cacha le front dans les mains.
— Ah! quel châtiment! balbutia-t-il éperdu; c'est horrible! songez donc; la moindre imprudence… une indiscrétion… et puis, vous n'y avez pas pensé; vous oubliez…
— Quoi?
— Edmée!
— Votre fille?
— Que deviendrait-elle, la pauvre enfant?
— Voulez-vous, par hasard, que je m'apitoie sur son sort, quand celui de ma propre fille est en jeu.
— Maïs elle est innocente!
— Et Nancy, l'est-elle moins? Vous choisirez! Pourquoi n'y avez- vous pas songé plus tôt? Est-ce notre faute à nous? D'ailleurs, à quoi bon perdre un temps précieux en paroles inutiles! Il faut aviser et agir, et rien ne m'arrêtera. Écoutez: demain, vous quitterez Paris.
— Moi?
— Il le faut!
— Et où voulez-vous que j'aille, en un pareil moment?
— Vous irez à Londres, et me laisserez seule et libre. C'est bien le moins que vous puissiez accorder à la femme que demain vous chasserez de cette demeure.
— Ne parlez pas ainsi.
— Ne cherchons pas à nous faire illusion; ayons le courage de regarder les choses en face et sans trouble.
— Ah! vous m'épouvantez!
— Laissez-moi faire; fiez-vous à moi, et qui sait? peut-être, à votre retour, vous féliciterez-vous des résolutions que j'aurais prises.
— Mais Edmée? objecta timidement le malheureux père.
— Edmée quittera pour quelque temps le couvent de Sainte-Marthe, où elle est mal entourée; depuis que Nancy en est sortie, je l'ai interrogée; la chère enfant ne sait rien dissimuler, et elle m'a dit des choses qui m'ont déjà donné à réfléchir.
— Est-ce possible?
— Il y a là une petite Mariette Duparc qui me paraît délurée et curieuse, et dont les indiscrétions pourraient être dangereuses, dans l'hypothèse de complications que l'on peut prévoir. De plus, Nancy m'a parlé d'une certaine soeur Rosalie qui s'est emparée de l'esprit d'Edmée, et qui a plus d'une fois dépassé les limites de la réserve qu'elle eût dû s'imposer.
— Enfin, qu'avez-vous résolu? demanda le comte.
— Vous le saurez. Je prendrai conseil de la supérieure de Sainte- Marthe, à laquelle je me confierai avec prudence, et croyez que j'aurai pour votre fille tous les ménagements, toutes les attentions que j'aurais pour Nancy elle-même. Est-ce convenu?
— Il le faut bien.
— En ce cas, je me retire. Demain, avant de quitter Paris, vous vous rendrez à Sainte-Marthe, et vous engagerez Edmée à continuer de se montrer soumise et résignée; elle a une confiance absolue en vous; elle fera sans hésitation, ce que vous lui direz de faire, et quand j'irai la chercher, je veux la trouver préparée à me suivre.
Madame de Beaufort s'éloigna sur ces mots, et le comte, resté seul s'affaissa sur son fauteuil, accablé par les terreurs qui venaient l'assaillir.
Le lendemain, dès la première heure, il quitta l'hôtel de laChaussée-d'Antin et se fit conduire au couvent.
Il n'avait pas fermé l'oeil de la nuit; son visage était défait; il avait le regard atone, un air de profond découragement se dégageait de toute sa personne.
Il pensait à ce que lui avait dit Gobson, à la conversation qu'il avait eue avec madame de Beaufort, et mille sentiments effarés troublaient sa raison et lui communiquaient une épouvante sans nom.
Il se sentait rouler au fond d'un abîme, et ne savait à quelle résolution s'arrêter.
Quand il arriva à Sainte-Marthe, il était huit heures.
L'heure de la prière.
Il fit prévenir la supérieure du but de sa visite, et on le fit monter à la cellule d'Edmée, où il attendit l'arrivée de sa fille.
Son coeur battait à se rompre.
Mais l'attente fut courte: quelques minutes s'étaient à peine écoulées que la jeune fille accourait se jeter dans les bras de son père.