XII

Edmée lui sembla plus belle qu'il ne l'avait jamais vue.

Sous le costume qu'elle portait, sa taille s'élançait élégante et souple, ses épaules s'arrondissaient en contours harmonieux, et rien ne saurait rendre la grâce touchante de son pur visage que couronnait son opulente chevelure aux reflets noirs et mats.

— Ah! que vous êtes bon d'être venu, dit-elle avec abandon, les yeux voilés de douces larmes. J'étais à la chapelle, je pensais à vous, et quand on m'a annoncé que vous m'attendiez, je me suis enfuie tout de suite.

— Chère enfant! murmura M. de Beaufort; cela me fait du bien de te voir, car ton amour me console de tous mes ennuis.

Edmée regarda son père d'un air inquiet.

— Est-ce que vous auriez quelque chagrin? dit-elle sur un ton presque douloureux.

— Moi! quelle idée! mais pas du tout, répartit le comte.

— C'est que je vous trouve bien pâle, ce matin; et je me rappelle que, l'autre jour, vous aviez déjà l'air soucieux en me quittant.

— Cela me faisait de la peine de te quitter.

— Pauvre père!

— Mais je savais que tu ne serais pas malheureuse ici. Tu n'aimes pas le monde, toi, tu n'es pas comme Nancy. Au moins, tu es contente, n'est-ce pas? Tu ne regrettes pas la détermination que j'ai prise?

— Non! non! répondit vivement Edmée. D'ailleurs, nous ne sommes pas cloîtrées. J'ai quelques bonnes amies auxquelles je suis attachée: Mariette Duparc, d'abord, qui est bien le meilleur coeur que je connaisse, et soeur Rosalie, qui m'entoure de soins et d'affection.

Une ombre passa sur le front de M. de Beaufort, et il se rappela ce que, la veille, sa femme lui avait dit des deux personnes dont Edmée venait de prononcer le nom.

— Cependant, poursuivit celle-ci, quoique j'aie été bien contente de retrouver Mariette et soeur Rosalie, le jour où vous viendrez me chercher pour me reprendre auprès de vous, croyez que je n'aurai pas une seconde d'hésitation, et que je vous obéirai comme je l'ai toujours fait jusqu'à présent.

Le comte serra tendrement son enfant dans ses bras.

— Tu es bonne et soumise, dit-il, d'un ton ému, et si jamais ton bonheur pouvait être menacé, ah! crois-le bien, entends-tu, aucune considération ne m'arrêterait, dussé-je y perdre moi-même mon repos et…

— Que dites-vous là! interrompit Edmée, frappée du ton dont son père lui parlait; pourquoi prévoir de pareils malheurs?

— Tu as raison.

— Il ne se passe rien, au moins, qui vous inspire quelque crainte?

— Non, mon enfant, rassure-toi; seulement, il peut se présenter certains incidents qui m'obligeraient à m'éloigner de Paris.

— Partir… vous songez à me quitter?

— Pour quelque temps.

— Vous ne m'aviez rien dit de cela. Qu'est-il donc arrivé?

— Voyons! ne t'effraye pas, écoute-moi. Ce n'est pas la première fois que le soin de mes affaires réclame ma présence à Londres, et c'est là que je vais me rendre.

— Bientôt?

— Ce soir.

— Et quand reviendrez-vous?

— Je ne sais encore; mais compte sur moi pour abréger, autant qu'il sera possible, le temps de cette absence.

— Oh! comme je vais être triste jusqu'au moment de votre retour.

— Tu ne seras pas seule; Nancy et ta mère viendront te voir.

— Nancy est une soeur affectueuse et tendre; ma mère, quoique sévère, a toujours été bonne pour moi; mais elles n'ont pas votre tendresse, et il me semble que si j'avais un secret à confier, c'est à vous, à vous seul, que je voudrais le dire.

— Un secret? fit M. de Beaufort en regardant sa fille, que dis-tu là?

— Ce que je ne vous aurais pas dit si vous ne m'aviez appris que vous alliez partir.

M. de Beaufort eut un frisson: un moment, il eut peur qu'Edmée n'eût découvert le terrible mystère de sa naissance: il faillit se trahir.

Mais il eut la force de se contenir.

Il s'assit et attira Edmée près de lui.

— Allons, ce n'est pas sérieux, n'est-ce pas? interrogea-t-il d'un ton hésitant et sans quitter l'enfant des yeux; tu as un secret, dis-tu, toi? et depuis quand?

— Depuis plus de huit jours, répondit Edmée en baissant les yeux.

— Mais il ne s'est rien passé, cependant, que nous ayons remarqué, ta mère et moi.

— Cela m'a pourtant bien troublée.

— De quoi s'agit-il donc?

— Vous voulez le savoir?

— Eh! sans doute.

— Vous ne me gronderez pas?

— Non, non, te gronder! et pourquoi, mon Dieu? Edmée leva sur son père ses deux grands yeux candides et purs.

— Eh bien, vous vous rappelez peut-être, dit-elle, la dernière soirée qui avait amené tant de monde rue de la Chaussée-d'Antin.

— Oui, je me le rappelle: après?

— Ce soir-là, je n'ai dansé qu'une contredanse.

— Avec M. de Pradelle?

— C'est cela.

— Eh bien?

— Eh bien, c'était la première fois que j'assistais à une fête pareille; que je me trouvais toute seule, loin de vous, et je ne sais ce qui s'est passé en moi. Depuis, j'y pense toujours.

— Pauvre enfant!… Mais tu n'as pas revu M. de Pradelle?

— Une fois seulement.

— Où cela?

— Ici.

— Il est venu à Sainte-Marthe? Dans quel but? sous quel prétexte?

— Il accompagnait M. Maxime de Palonier qui est le cousin deMariette, et comme il m'a reconnue…

— Il t'a parlé?

— La soeur surveillante était présente.

— Enfin, que t'a-t-il dit?

— Je ne sais plus bien au juste, et je ne pourrais le répéter; mais il semblait si bon, si affectueux, que cela m'a profondément touchée.

— Oui, oui, je comprends… et c'est tout?

— À peu près.

— Qu'y a-t-il encore?

— Je n'ose continuer.

— Pourquoi donc?

— C'est que lorsque l'on m'a dit que vous me demandiez ce matin de bonne heure, j'ai cru… on m'avait donné à entendre…

— Quoi? quoi? Tu me fais mourir.

— On m'avait dit que M. de Pradelle m'aimait et qu'il devait vous demander ma main…

Edmée n'acheva pas et alla cacher sa tête rougissante sur la poitrine de son père.

Celui-ci respira: l'enfant ne savait rien! Toutes ses terreurs s'apaisèrent.

— Ne rougis pas, dit-il en l'embrassant avec effusion; il n'y a rien là qui puisse t'émouvoir à ce point. La recherche d'un homme comme M. de Pradelle ne pourrait être que bien accueillie; mais je ne l'ai pas vu encore, et tu as peut-être eu tort de te laisser ainsi surprendre. Il faut être prudente, bien réfléchir avant de donner le pur trésor de ton coeur, et prendre garde surtout à bien placer ton affection. À ton âge, on obéit facilement à ses impressions, on s'abandonne volontiers parce qu'on ne soupçonne pas le mal, et plus tard on regrette amèrement quelquefois…

— Ce n'est pas pour M. de Pradelle que vous dites cela! répliquaEdmée avec une vivacité où il y avait presque un reproche.

— Non, ce n'est pas de lui qu'il s'agit.

— Et de qui donc?

— On m'a parlé de cette jeune fille dont tu viens toi-même de prononcer le nom.

— Mariette!…

— Mariette, oui; et puis encore…

— Achevez!…

— Cette soeur Rosalie, qui s'est emparée de ton esprit et qui me semble avoir une grande part dans ton amitié?…

— Ce sont les deux seules personnes dont la compagnie m'aide à supporter l'ennui qui me prend bien souvent ici.

M. de Beaufort ferma les yeux, pour ne pas voir la douloureuse expression qui vint troubler le regard d'Edmée.

— Ne me parle pas ainsi, dit-il aussitôt; au moment où je vais te quitter, ne m'enlève pas le peu de courage qui me reste; je serai quelque temps sans te revoir, et en m'éloignant, je veux emporter la certitude que tu ne seras pas malheureuse.

— Me suis-je jamais plainte?

— Non, non, chère âme, tu es ma joie et ma consolation, mais il faut que tu me promettes que pendant mon absence, tu seras obéissante et soumise aux volontés de ta mère.

— Ne l'ai-je pas toujours été?

— Tu es la meilleure des filles, mais j'ai besoin d'être tout à fait rassuré.

— Que dois-je faire pour cela?

— T'engager à te montrer réservée avec mademoiselle Duparc, ainsi qu'avec soeur Rosalie, et surtout…

— Surtout?

— Jusqu'à mon retour, ne plus revoir M. de Pradelle.

Edmée étouffa un soupir qui ressemblait à un sanglot et mordit ses lèvres jusqu'au sang.

Puis, comprimant fortement son coeur, qui battait à faire éclater sa poitrine, elle leva sur son père ses yeux où il n'y avait plus trace de larmes.

— Cher père, dit-elle, d'une voix dont la fermeté inattendue surprit M. de Beaufort, quoique je sois bien jeune encore et que j'ignore les premiers mots de la vie, cependant je lis dans votre coeur comme dans le mien même, et il y a des choses que vous cherchez en vain à me cacher, et que je devine.

— Que veux-tu dire?

— Répondez-moi donc sans détourner les regards! Si je fais ce que vous me demandez, puis-je être certaine que vous, du moins, vous serez heureux?

M. de Beaufort ne s'attendait pas à cette question qui trahissait, sous la soumission d'Edmée, le douloureux sacrifice qu'elle s'imposait, et il se rejeta effrayé, les mains attachées à son front.

— Heureux! Pauvre enfant! balbutia-t-il. Si je suis heureux!Mais! toi! toi!

Edmée remua lentement la tête.

— Moi!… répliqua-t-elle. Qu'importe! est-ce que j'y songe! et, pourvu qu'à votre retour, je vous voie le front souriant et le regard affectueux, j'oublierai bien vite que j'ai souffert et pleuré!

M. de Beaufort allait répondre, mais la parole s'arrêta brusquement sur ses lèvres.

Un bruit venait de se faire entendre dans la cellule voisine, et il interrogea vivement Edmée.

Celle-ci mit un doigt sur sa bouche.

— Soeur Rosalie! fit-elle en baissant la voix. La cellule qu'elle occupe est voisine de la mienne; elle vient chercher sans doute quelque objet oublié.

Machinalement, M. de Beaufort se dirigea vers la porte.

— Vous partez? dit Edmée.

— Il faut nous séparer. Sois résignée, soumise, et à mon retour…

Il se pencha à l'oreille de l'enfant.

— À mon retour, ajouta-t-il sur un ton de tendresse câline, nous parlerons de M. Gaston de Pradelle.

Edmée porta la main à son coeur.

M. de Beaufort avait gagné la porte; au même instant, celle de la cellule voisine s'ouvrit.

Soeur Rosalie sortait.

Elle s'avança le front baissé, les yeux fixés aux dalles du couloir; mais dans l'ombre rayée d'un jet de soleil, son visage apparaissait calme et mat sous son voile entr'ouvert.

Elle ne regarda ni Edmée ni M. de Beaufort. Seulement, quand elle eut passé, ce dernier demeura un moment comme foudroyé de surprise.

Il avait reconnu Fanny Stevenson.

Quand M. de Beaufort se fut retiré, Edmée quitta sa cellule et descendit au jardin, où l'attendaient Mariette et soeur Rosalie.

Mariette, qui brûlait d'impatience, la prit aussitôt par le bras, l'entraîna dans un coin de l'enclos et l'accabla de questions.

Edmée, encore toute préoccupée, ne fit que des réponses évasives. Plusieurs choses l'avaient frappée pendant l'entretien qu'elle avait eu avec son père; mais un fait surtout dominait ses impressions: c'était l'espèce de terreur qu'elle avait surprise sur son front quand soeur Rosalie avait passé.

Son père ne s'était pas expliqué à ce sujet, mais sa curiosité était violemment éveillée, et elle avait hâte de savoir.

Aussi elle s'échappa, dès qu'elle le put, des mains de Mariette, et revint vers soeur Rosalie, qui se promenait dans une allée solitaire.

Celle-ci l'accueillit de son plus invitant sourire.

— Vous avez vu M. de Beaufort, dit-elle d'un ton onctueux et doux, et vous voilà bien heureuse.

— C'est toujours une grande joie pour moi quand je vois mon père, répondit Edmée; il est si bon et il m'aime tant!

— Qui ne vous aimerait? interrompit soeur Rosalie, presque malgré elle.

— Mon père, je vous l'ai dit quelquefois, a une véritable adoration pour son Edmée, et je ne sais, de mon côté, ce que je ne ferais pas pour lui épargner un chagrin.

— Vous avez raison, mon enfant; mais M. de Beaufort est riche, honoré. Il a une femme charmante, deux enfants adorables. Quel chagrin pourrait l'atteindre?

— C'est vrai! et c'est ce que je me disais encore tout à l'heure pour me rassurer.

— Vous rassurer, à quel propos?

— Je ne sais pas; mais ce matin, j'en suis certaine, mon père avait quelque chose; je ne l'ai jamais vu si triste. Peut-être après tout, ai-je tort de m'alarmer ainsi, et cela vient sans doute de ce qu'il m'a annoncé qu'il allait partir.

— Ah! M. de Beaufort quitte Paris?

— Ce soir.

— Et où va-t-il?

— À Londres.

Soeur Rosalie eut un geste de douce compassion.

— Et c'est là ce qui vous inquiète! Vous êtes trop impressionnable aussi, et il faut vous raisonner. D'ailleurs, ne vous reste-t-il pas votre mère?

— Oui, oui, ma mère… répéta Edmée, d'un ton de rêverie vague.

Et sans avoir conscience de ce qu'elle disait, sans se douter qu'elle pensait tout haut, elle ajouta, comme dans une explosion de tendresse:

— Oh! comme je l'aurais aimée, si elle m'avait elle-même aimée comme mon père!

Soeur Rosalie ne releva pas le propos.

Elle était plus émue qu'elle n'eût voulu le paraître; une pensée obstinée pesait sur son esprit; elle avait sur les lèvres mille questions qu'elle retenait avec peine.

— Chère enfant, dit-elle enfin, vous avez tort de vous abandonner ainsi; je veux vous voir plus forte: d'ailleurs, votre père ne s'absente pas souvent, il reviendra bientôt, et vous oublierez ces petits chagrins auxquels vous vous étonnerez vous-même d'avoir donné tant d'importance.

— Vous croyez? fit Edmée en essayant de sourire.

— Vous aurez d'autres amitiés, d'autres attachements, qui vous seront une compensation plus douce que vous ne pouvez le supposer.

— Si c'était vrai!

— Je vous en réponds. Voyons, vous n'avez pas toujours été aussi malheureuse que vous croyez l'être en ce moment. Rappelez-vous votre enfance, reculez le plus que vous pourrez dans vos souvenirs, à cette époque éloignée, quand vous étiez toute petite. Votre mère vous aimait d'un égal amour, votre soeur et vous; elle ne vous distinguait pas dans sa tendresse. Vous aviez une même part toutes deux dans ses caresses. Moi, je connais aussi le coeur des mères; il peut s'égarer peut-être quelquefois et être incité à faire un choix entre deux belles jeunes filles, devenues, en grandissant, de caractère différent. Mais devant deux enfants charmants et doux, qui sourient et bégaient, appelant les baisers de leurs jolies lèvres roses, est-ce qu'il y a à choisir? Il n'y a qu'à aimer de toutes les expansions divines de son âme maternelle! Souvenez-vous! Et je suis bien certaine que vous me direz que c'est ainsi que vous a aimée madame de Beaufort!

Pendant que soeur Rosalie parlait, Edmée écoutait d'une oreille avide, et comme suspendue à ses lèvres.

Quelque chose d'anormal se passait en elle.

On eût dit qu'elle avait naguère un voile sur les yeux, et que ce voile venait de se déchirer. Sa poitrine se soulevait avec force; ses mains pressaient son front moite; elle regardait soeur Rosalie avec une sorte d'effarement.

— Qu'avez-vous? fit celle-ci, en l'observant avec une poignante attention.

— C'est étrange… balbutia Edmée.

— Quoi donc?

— Ce que vous me dites là, ce souvenir que vous venez d'évoquer.

— Eh bien?

— C'est la première fois que j'y pense. J'avais oublié, et jamais je n'avais cherché à me rappeler…

— Et maintenant?

— Je me souviens.

— Vous voyez!…

— Oui! C'est bien cela! J'étais toute petite. Avais-je deux ans? Je ne sais plus! Mais mon père était là, et déjà il m'aimait, comme toujours, depuis…

— Vous étiez en France…

— Attendez! Mon Dieu!… c'est donc un rêve que j'ai fait.

— Non, non! ne vous arrêtez pas! insista Fanny Stevenson, la gorge serrée, les doigts crispés sur son rosaire. Ce n'est pas un rêve. Rappelez-vous encore… mais plus loin, avant votre père! Ne voyez-vous pas, là-bas, dans la brume de vos souvenirs d'enfant… un pays à la végétation luxuriante; avec la mer infinie pour horizon, et plus près… tout près, un grand fleuve large et profond, sur la berge duquel vous alliez tremper vos petits pieds blancs?

Edmée se rejeta brusquement en arrière, et regarda soeur Rosalie avec une véritable épouvante.

— D'où savez-vous cela? interrogea-t-elle en frissonnant.

— C'est vrai, n'est-ce pas?

— Qui vous l'a dit?

— Et sur cette berge où vous couriez déjà, vous n'étiez pas seule?

— En effet.

— Il y avait là une femme, jeune, qui suivait vos pas, attentive, caressante, vous parlant avec tout son coeur, vous dévorant de caresses; vous apprenant à prononcer les premiers mots que vous ne faisiez que bégayer.

— C'est cela! C'est cela!

Fanny Stevenson ne pouvait plus se contenir à son tour; vaincue par l'émotion, elle se voila le visage, et fondit en sanglots!

— Elle! je savais bien que c'était elle! murmura-t-elle le coeur débordant de tendresse; ah! soyez béni, Dieu juste et bon, qui me l'avez rendue!

Cependant Edmée continuait de regarder soeur Rosalie, sans comprendre ce qui se passait en elle, émue, frissonnante, n'osant l'interroger davantage.

Fanny Stevenson ne voulut pas prolonger davantage cette dangereuse situation. Le moment n'était pas venu encore de révélations plus complètes; elle craignit de livrer son secret, et essuyant rapidement les larmes qui inondaient ses joues, elle se tourna vers la jeune fille, le visage presque calme.

— Vous pleurez? fit Edmée; au comble de la surprise.

— Ce n'est rien, répondit Fanny Stevenson, en s'efforçant de sourire; seulement, ce que nous avons dit là tout à l'heure m'a rappelé un des plus tristes souvenirs de ma vie.

— Vous avez bien souffert?

— Oui, mon enfant, j'ai souffert et pleuré plus qu'aucune créature humaine.

— Vous, si bonne!

— Mais Dieu m'a prise en pitié; désormais tous mes chagrins vont finir.

— Vraiment?

— Je vous raconterai cela. Je vous dirai tout… plus tard… bientôt, car pour le moment vos amies vous attendent et vous allez reprendre vos études, mais ce soir, quand vous serez seule dans votre cellule.

— Vous viendrez?

— Vous le voulez bien?

— Ah! n'en doutez pas, car sans Mariette et vous… Edmée n'acheva pas.

Mariette était venue la reprendre en courant et elle l'entraîna vers le couvent, avec cette pétulance franche et gaie, qui était sa plus irrésistible séduction.

Soeur Rosalie les regarda un moment s'éloigner, en se tenant par la main; un sourire d'une ineffable tendresse releva sa lèvre, et posant ses deux mains en croix sur sa poitrine, elle reprit le chemin de sa cellule.

Il était dix heures à peine; elle y resta jusqu'à midi.

C'était l'heure où Maxime et Gaston devaient se présenter au parloir, et elle ne doutait pas que Mariette et Edmée ne fussent exactes à l'innocent rendez-vous.

Elle attendit l'heure sans trop d'impatience.

Elle avait la tête et le coeur pleins… Jamais elle ne s'était sentie si heureuse; elle faisait mille projets d'avenir, tour à tour accueillis avec enthousiasme ou abandonnés à regret. Ce qu'elle voulait tenter devait rencontrer bien des obstacles: elle allait avoir à lutter contre madame de Beaufort, contre le comte, et elle s'effrayait à la pensée des difficultés sans nombre que l'on ne manquerait pas d'accumuler sous ses pas.

Mais que lui importait!

Elle ne pouvait plus hésiter… Maintenant qu'elle avait retrouvé sa fille, son devoir était tracé, et son amour maternel la soutiendrait dans la lutte qu'elle allait engager.

Sa fille?… Edmée?…

Elle la retrouvait plus belle, plus aimante qu'elle n'eût jamais osé l'espérer, et elle se disait qu'aucune puissance humaine ne pourrait plus la lui arracher.

Au surplus, depuis quelques jours, elle était convaincue qu'un grand trouble régnait dans la maison de la rue de la Chaussée- d'Antin.

L'entrevue qui avait eu lieu entre Palmer et Gobson ne lui laissait aucun doute sur ce point.

Le comte avait peur! Quelque machination se tramait de ce côté.

Mais qu'avait-elle à redouter pour elle-même?

Madame de Beaufort avait-elle été mise dans le secret des agissements de son mari? Savait-elle, surtout, que Fanny Stevenson était vivante, et qu'elle pouvait menacer son propre bonheur.

Pendant qu'elle pensait à toutes ces choses, l'heure s'écoulait, et à mesure que le moment approchait, elle se sentait prise d'une sorte d'agitation qui lui enlevait une partie de sa liberté d'esprit.

Midi allait sonner. Elle quitta sa cellule, et descendit au parloir.

Maxime et Gaston ne devaient pas tarder d'arriver.

En effet, au premier coup, elle entendit des pas d'hommes sur les marches de l'escalier, et peu après, elle vit entrer les deux amoureux.

Une joie sereine inonda son coeur, quand elle songea à l'amour queGaston portait à sa fille.

Jamais elle n'eût rêvé de remettre le bonheur d'Edmée à un homme plus digne.

Les deux jeunes gens s'inclinèrent et elle rendit le salut sans quitter le livre qu'elle avait sous les yeux et qu'elle faisait semblant de lire.

Puis, cinq minutes se passèrent.

Maxime, qui n'était pas la patience même, allait et venait à travers le parloir, jetant, de seconde en seconde, un regard sur le palier de l'étage ou s'arrêtant pour écouter si personne ne venait.

Mais aucun bruit ne se faisait entendre; à peine percevait-on, de temps à autre, au milieu du pieux silence de la sainte demeure, le pas furtif de quelque soeur qui passait au rez-de-chaussée, se rendant à la chapelle ou encore le mystérieux murmure de deux voix qui se parlaient à voix basse.

Maxime commença à s'étonner du retard que Mariette mettait à venir le trouver, et il se tourna vers Gaston.

— Voilà qui est singulier, dit-il; aurait-on par hasard oublié de prévenir ma cousine?

— Ce n'est pas probable, répondit Gaston; il faut croire plutôt que mademoiselle Mariette aura été retenue pour une cause imprévue, et elle nous expliquera elle-même…

— La voici! interrompit vivement le jeune lieutenant de vaisseau.

Et il fit quelques pas à la rencontre de la jolie enfant qui arrivait en courant. Mais elle n'eut pas plus tôt passé le seuil du parloir, que Maxime et Gaston échangèrent le même regard inquiet, pendant que de son côté, soeur Rosalie se levait vivement de sa chaise.

Mariette était seule, et elle portait sur le visage les signes manifestes d'une vive émotion.

Maxime, à qui sa qualité de cousin permettait certaines privautés que Mariette n'avait aucune envie de trouver mauvaises, Maxime prit la jolie enfant dans ses bras et déposa un pur baiser sur son front.

— Eh mon Dieu! qu'avez-vous? dit-il en même temps; vous êtes tout émue et tremblante.

— Mademoiselle Edmée ne vous accompagne pas? interrogea à son tour Gaston de Pradelle.

Mariette poussa un profond soupir.

— Non, monsieur Gaston, répondit-elle avec effort. Edmée ne viendra pas, et c'est à cause d'elle que vous me voyez dans cet état.

— Qu'est-il arrivé? fit Maxime.

— Ah! je n'en sais rien; mais tout de même, c'est terrible.

— Quoi donc?

— Je vais vous dire; vous savez — en tout cas, je vous l'apprends — qu'Edmée est ma meilleure amie, pour mieux parler, ma seule amie. Nous ne nous quittons jamais, nous bavardons ou nous rêvons ensemble; et comme elle est beaucoup plus savante que moi, je copie souvent mes devoirs sur les siens. Nous n'avons pas de secrets l'une pour l'autre; nous disons tout ce que nous pensons, et quand Edmée a un chagrin, si petit qu'il soit, elle essayerait en vain de le dissimuler, car je le devinerais tout de suite. Eh bien, aujourd'hui, ça n'a pas manqué. M. de Beaufort était venu la voir ce matin, de bonne heure; il lui a annoncé qu'il allait partir, et quand je l'ai revue, son pauvre coeur n'en pouvait plus!

— C'est pour cette raison qu'elle n'est pas venue? demanda encoreGaston.

— Ce n'est pas pour cette raison.

— Eh! quelle autre?

— Vous allez voir! Nous étions donc rentrées à l'étude, sans qu'elle eût pu me dire ce qui la rendait plus mélancolique encore qu'à l'ordinaire, et nous chuchotions: elle résistant à mes sollicitations, moi essayant de lui arracher la cause de son chagrin, quand tout à coup un grand silence se fait, toutes les pensionnaires se lèvent et nous voyons entrer madame la supérieure.

— Diable! fit Maxime sur un ton enjoué; cela devenait grave.

— Très grave, monsieur mon cousin, repartit Mariette; car madame la supérieure ne se montre que rarement, dans les grandes occasions, et il fallait une cause bien sérieuse pour qu'elle dérogeât ainsi à ses habitudes.

— Que voulait-elle?

— Madame la supérieure dit, en entrant, quelques mots à voix basse à la soeur qui était allée la recevoir, et moi qui observais celle-ci, je vis qu'en réponse à la question qui lui était adressée, elle désignait du geste la place où se trouvait Edmée.

— Et alors?

— Alors, madame la supérieure s'avança de son air le plus majestueux et vint droit à mademoiselle de Beaufort.

— Que lui dit-elle?

— Oh! ce ne fut pas long!… «Mademoiselle, dit-elle, je viens de voir madame de Beaufort, et j'ai eu avec elle une longue conversation à votre sujet: elle a sur vous des projets dont elle m'a fait part, et j'espère que vous voudrez bien vous y soumettre. Veuillez donc, je vous prie, prendre vos cahiers et vos livres; vous viendrez avec moi, nous aurons à causer, et je ne doute pas que vous ne vous montriez obéissante, comme je me plais à reconnaître que vous l'avez toujours été…» Edmée était blanche comme un suaire; ses lèvres tremblaient. Elle n'eut pas la force de répondre et se contenta de s'incliner en me jetant un regard désespéré. Il s'en fallut de bien peu que je n'éclatasse moi-même en sanglots! Et quand je la vis disparaître, suivant madame la supérieure, mon coeur se fondit, et je retombai sur mon banc, incapable d'avoir une idée.

— Et c'est tout ce que vous savez!… interrogea Gaston d'une voix altérée.

— C'est tout, répondit Mariette.

— Pauvre enfant! fit à son tour Maxime en tapotant les petites mains de la jolie enfant: cela vous a bouleversée.

— Il y a bien de quoi, je suppose.

— Qui sait? Vous vous effrayez peut-être à tort. Quel danger pouvez-vous prévoir? Madame de Beaufort vient chercher sa fille; elle veut probablement la reprendre près d'elle au moment où son mari s'éloigne. Il n'y a rien là que de très légitime et de naturel.

— C'est possible, mais tant que je ne saurai pas ce qu'Edmée est devenue, je resterai avec mes appréhensions.

Machinalement après cet incident, Maxime entraîna Mariette dans un coin du parloir, et aussitôt ils s'engagèrent dans une conversation, dont soeur Rosalie ne pouvait rien entendre.

Mais miss Fanny Stevenson avait bien d'autres pensées en tête!

Vingt fois, pendant le court récit de Mariette, elle s'était levée à demi, l'oeil plein d'effluves, la poitrine haletante, prête à se précipiter vers la jeune fille à laquelle elle eût voulu adresser mille questions qui se pressaient sur ses lèvres.

Quand Mariette eut fini, elle retomba accablée sur sa chaise, et par un geste saccadé et violent, elle ramena son voile sur ses yeux pour cacher les larmes qui baignaient son visage.

Gaston, qui était non moins ému qu'elle, s'approcha à pas discret et se pencha doucement.

— Miss Fanny, dit-il à voix basse, comme un souffle.

Miss Fanny se dressa, farouche, et lui prit la main qu'elle serra à la briser.

— Vous avez entendu, n'est-ce pas? répondit-elle d'un accent mal contenu.

— Que craignez-vous?

— Tout! ils sont capables de tout! Mais qu'ils prennent garde…Malheur à eux s'ils tentent de toucher à cette enfant?

— Croyez-vous qu'ils en aient la pensée?

Fanny Stevenson eut un ricanement qui sonna comme un rire d'insensée.

— C'est elle, je n'en doute pas, c'est cette femme! répondit- elle; elle a éloigné son mari, dont elle redoute la faiblesse, pour rester seule maîtresse et libre d'agir à sa guise; mais elle a compté sans moi. Elle ignore ce que je suis, ce que je peux, et ne sait pas ce dont peut devenir capable une mère qu'on a privée pendant dix-sept années de la vie et des caresses de son enfant.

— Ne vous laissez pas aller à cette colère aveugle.

Miss Fanny jeta à Gaston un regard dont l'éclat d'acier pénétra jusqu'au plus profond de son être.

— Vous ne l'aimez donc pas, dit-elle, vous qui me parlez ainsi, et qui pouvez rester calme en présence de ce qui se prépare?

Mais à quoi bon récriminer, ajouta-t-elle aussitôt? Il faut agir. Vous m'avez promis votre concours, j'espère que vous ne songez pas à me le refuser.

— Ah! sur ma vie!

— C'est bien.

— Que faut-il faire?

— Rien en ce moment. Avant de prendre une résolution, je veux savoir. Cette supérieure! On doit lui avoir dit… Je me ferai adroite, insinuante, j'irai jusqu'au mensonge, s'il le faut; mais je saurai. Et quand vous viendrez chez François, je vous dirai ce que j'aurai appris.

— Alors nous nous verrons ce soir?

— C'est cela.

— À la même heure qu'hier?

— À la même heure, oui. Partez maintenant; voici le moment de la séparation; j'ai hâte de me retirer et d'aller me recueillir.

Cependant Mariette et Maxime continuaient de causer et on entendait de temps en temps le rire charmant de la jolie enfant égayer le coin obscur du parloir où ils s'étaient réfugiés.

Mais l'heure allait sonner et ils n'avaient plus que quelques minutes.

— Quand vous reverrai-je? dit alors Mariette avec une petite moue ironique.

— La belle question! repartit vivement Maxime. Mais je vous reverrai demain, après-demain, tous les jours, jusqu'à mon départ.

— Cela ne vous ennuie donc pas de venir de si loin, passer une heure avec une petite fille.

— Vous êtes méchante!

— Moi!

— Oui! vous! Vous! chère enfant, car vous savez que je n'ai à Paris que vous, et vous voyez trop clair de vos beaux yeux pour ne pas avoir deviné tout le bonheur que j'éprouve à tenir, pendant une heure, vos deux jolies petites mains dans les miennes.

— Maxime!

— Cela vous déplaît que je vous parle ainsi!

— Oh! ne le croyez pas.

— Alors, vous m'aimez un peu?

— Un peu! Non, mais de toute mon âme, et de toute la reconnaissance que je vous ai vouée depuis le premier jour où je vous ai vu. Est-ce bien comme cela que je dois répondre?

— Oui, oui, chère Mariette, dit Maxime d'un ton attendri, je n'avais pas espéré davantage… et pourtant peut-être y aurait-il plus encore.

— Vraiment!

— Si vous vouliez?

— Eh mais, je ne demande pas mieux! répondit l'enfant; il faudra me dire, et croyez que si je puis…

En parlant de la sorte, elle avait un sourire plein de douce malice, et ses yeux se voilaient coquettement à demi.

Maxime fut sur le point de s'oublier, et il allait l'attirer contre sa poitrine, par un emportement irréfléchi, quand la voix de soeur Rosalie vint le rappeler à la réalité de la situation.

— À demain, bien sûr? fit Mariette en accompagnant ces mots d'un regard qui eût été effronté, s'il n'eût été naïf.

— Oui, oui, à demain! répondit Maxime ébloui.

Et prenant le bras de Gaston, il gagna rapidement la rue.

Pendant les heures qui suivirent, ce qui se passa dans l'esprit deFanny Stevenson serait bien difficile à raconter.

La pauvre femme se sentait envahir par une terreur qui croissait d'instant en instant.

Elle avait prétexté une indisposition et était rentrée précipitamment dans sa cellule.

Là, elle compta les heures et les secondes, prêtant l'oreille à tous les bruits, les deux bras croisés sur sa poitrine pour en étouffer les battements qui l'assourdissaient, s'attendant à entendre le pas d'Edmée qu'elle connaissait si bien, priant Dieu surtout de faire cesser l'horrible martyre qu'elle éprouvait.

Elle demeura ainsi jusqu'au soir.

Quand le jour commença à baisser, elle voulut sortir.

En entendant les voix jeunes et fraîches des pensionnaires qui prenaient leurs ébats dans l'enclos, elle pensa que peut-être Edmée se trouvait là avec ses compagnes.

Elle descendit.

En passant près de la cellule de mademoiselle de Beaufort elle poussa timidement la porte.

Qui sait? Dieu avait peut-être fait un miracle sans qu'elle entendît rien.

La porte céda à la première pression, et elle entra.

Il n'y avait personne. La cellule était vide!…

Elle mordit ses lèvres avec un sanglot.

— Mon Dieu! je ne la reverrai donc plus! balbutia-t-elle l'âme brisée.

Et elle s'éloigna lentement, comme à regret.

C'est ainsi qu'elle arriva dans le jardin; du premier coup d'oeil elle s'assura qu'Edmée était absente.

Cependant, à sa vue, Mariette, qui était aux aguets, s'empressa d'accourir à sa rencontre.

— On nous a dit que vous étiez souffrante, ma soeur, dit-elle d'une voix hésitante; je vois avec plaisir que vous allez mieux.

— Je vous remercie, mon enfant, répondit soeur Rosalie; je me sens plus forte, en effet, et j'ai voulu prendre l'air.

Puis elle ajouta d'un ton en apparence indifférent:

— Et votre amie, mademoiselle de Beaufort, n'est-elle pas près de vous?

Mariette releva la tête d'un air triste:

— Edmée? répondit-elle, on ne l'a plus revue depuis ce matin.

— Est-ce que sa mère serait venue la chercher?

— Je ne pense pas.

— Qu'est-elle devenue?

— On se le demande. Cela nous a agitées toutes, et il y a de quoi, n'est-ce pas? Madame la supérieure était venue elle-même la prendre à l'étude. On l'a vue se rendre avec elle à la chapelle, puis de là à sa propre cellule; mais après, plus rien.

— C'est singulier.

— Ah! si vous pouviez savoir…

— Moi?

— Sans doute. Si j'étais à votre place: vous êtes bien avec madame la supérieure, et je suis certaine qu'elle vous dirait…

Miss Fanny se prit à réfléchir.

— Vous ne répondez pas? insista Mariette.

— C'était mon intention d'abord, mais depuis…

— Qui vous a fait changer d'avis?

— Je verrai, je me consulterai.

— Et si vous apprenez quelque chose, vous me le direz, n'est-ce pas, ma soeur? Songez donc, Edmée était ma seule amie, et vous ne sauriez croire quelle anxiété est la mienne depuis ce matin.

— Eh bien! je vous le promets, mon enfant, répondit soeur Rosalie: j'observerai encore, j'interrogerai, et si je parviens à connaître ce qu'est devenue Edmée, vous le saurez tout de suite.

— Ah! vous êtes bonne, et je vous remercie.

Soeur Rosalie n'en entendit pas davantage et s'empressa de regagner le couvent.

Quelques heures plus tard, l'agitation qu'avait provoquée la disparition de mademoiselle de Beaufort était calmée et le couvent de Sainte-Marthe dormait enveloppé dans le plus profond silence.

Neuf heures venaient de sonner.

La nuit était plus sombre que la veille, de lourds nuages chargés d'électricité couraient dans le ciel, poussés par un vent violent d'orage. La lune n'avait point paru, et l'on voyait à peine à se guider.

En ce moment, la porte de l'enclos s'ouvrit, et deux hommes entrèrent.

C'était Palmer et Gaston de Pradelle.

Cette fois, François ne se trouvait pas là pour les recevoir; maisPalmer commençait à connaître lesêtres, et après avoir invitéGaston à régler sa marche sur la sienne, il prit les devants et sedirigea vers le pavillon, où ils rencontrèrent le jardinier.

— Soeur Rosalie? demanda Palmer, en serrant la main de son compagnon de bouteille.

— Soeur Rosalie n'est point encore arrivée, répondit François; mais elle ne peut tarder à venir, et s'il plait au commandant d'entrer…

Gaston, ayant remercié du geste, pénétra dans le pavillon.

Palmer et François n'attendirent pas davantage, et un instant après, ils prenaient le chemin du caboulot où ils allaient trouver quelque cordial aimé.

Gaston, lui, s'était assis au fond de la chambre, et le front dans les mains, le regard fixe, il cherchait à ramener l'ordre et le calme dans son esprit.

Depuis le matin, il ne vivait plus!

C'est surtout au moment où il était menacé de la perdre, qu'il comprenait à quel point il aimait Edmée. Vingt fois il avait passé devant l'hôtel de la rue de la Chaussée-d'Antin, espérant y relever quelque indice qui le rassurerait sur le sort de la pauvre enfant. Une fois même, il avait sonné à la porte de l'hôtel, et avait demandé à voir madame de Beaufort.

Mais le valet qui s'était présenté lui avait répondu que M. de Beaufort venait de partir pour Londres, que madame de Beaufort était souffrante et finalement que l'on ne recevait personne.

Gaston rentra chez lui en proie au plus violent désordre.

Le seul espoir qui lui restât, c'était soeur Rosalie; et il fallait attendre neuf heures!

Que fit-il et que devint-il jusque-là? il n'eût pu le dire au juste.

Seulement, comme neuf heures sonnaient, il s'était, trouvé à la porte de l'enclos et était entré.

Sa première impression fut un cruel désappointement.

Miss Fanny ne se trouvait pas au rendez-vous; mais on lui dit qu'elle allait venir, et cela le calma un peu.

Il prit patience.

Enfin, au bout d'une grande demi-heure, un bruit de pas précipités vint jusqu'à lui, et peu après, miss Fanny Stevenson entrait dans la chambre.

Gaston se leva vivement et courut à elle.

— Enfin! dit-il avec un soupir de soulagement, vous voilà!

Mais presque aussitôt il recula de deux pas, frappé de l'altération profonde de son visage et de la sombre expression de son regard.

— Grand Dieu! s'écria-t-il, qu'avez-vous? Que s'est-il passé?

Fanny Stevenson s'était laissé tomber accablée sur une chaise; elle semblait absorbée dans une pensée unique; sa poitrine se soulevait avec force; on eût dit qu'elle était étrangère à ce monde, perdue dans quelque rêve de folie.

Pourtant, au bout, d'un moment, elle secoua brusquement la tête pour chasser les pensées importunes qui menaçaient sa raison, et elle releva lentement son regard sur Gaston.

— Parlez! parlez! insista ce dernier, d'où venez-vous?

— Je quitte la supérieure; je voulais l'interroger.

— Sur Edmée?

— Oui, sur Edmée; j'avais pris le premier prétexte venu; mais dès mes premières paroles, je compris qu'on l'avait mise en défiance contre moi.

— Qui cela?

— Vous le demandez.

— Madame de Beaufort, peut-être?

— Et qui donc! Ah! je l'ai deviné tout de suite, et on ne me l'a pas caché, d'ailleurs; madame de Beaufort n'a pas tout dit cependant; elle ne s'est pas livrée tout entière, et elle ne s'est plainte que d'une chose, c'est que je m'étais emparé de l'esprit de sa fille.

— Vous!

— Sa fille!… Comprenez-vous! Elle ose donner ce nom à Edmée.

— Mais elle ignore sans doute…

Fanny Stevenson l'interrompit par un ricanement.

— Elle sait tout, vous dis-je, répliqua-t-elle; le comte est venu ce matin au couvent; en sortant, je l'ai croisé dans le couloir, et à l'effroi que j'ai surpris sur ses traits je suis sûre qu'il m'a reconnue.

— Ainsi, Edmée a quitté le couvent?

— Les misérables!

— On vous l'a dit!

— Et je ne la verrai plus!

— Mais elle est retournée rue de la Chaussée-d'Antin, et si vous ne pouvez l'y aller voir, moi, du moins…

Fanny Stevenson oublia un moment son regard attendri sur le jeune commandant.

— Vous êtes jeune, vous, monsieur Gaston, dit-elle d'un ton mélancolique et doux, vous avez pris votre chemin sur les hauteurs de la vie; vous ignorez le monde et, sûr de votre loyauté et de votre honneur, vous avez foi en l'honneur et en la loyauté des autres. Qu'elles déceptions cruelles vous attendent!

— Cependant…

— Vous croyez, n'est-ce pas, qu'à l'heure où je vous parle, Edmée est rentrée chez sa mère, et que l'on n'a eu d'autre pensée, en l'éloignant de Sainte-Marthe, que de la soustraire à l'empire que j'exerçais sur son esprit.

— Eh bien?

— Eh bien, rendez-vous demain, rue de la Chaussée-d'Antin, demandez mademoiselle de Beaufort et vous verrez quelle réponse vous sera faite.

— Mais que supposez-vous donc? Que peut-on tenter contre la pauvre enfant?

La jeune femme se leva à cette question et, se penchant versGaston:

— Ah! sans doute, le temps des enlèvements ou des séquestrations iniques est passé, dit-elle, les sourcils contractés et la lèvre tordue par un amer sourire; la civilisation et vos lois modernes répudient les moyens violents que l'on employait autrefois avec l'assentiment ou la complicité d'une société qui bénéficiait de ces iniquités; il vous semble, n'est-ce pas, que tous les mystères aient été dévoilés, et vous vous persuadez volontiers que la vigilance de vos austères magistrats a rendu à jamais impossible le retour des rapts odieux ou des disparitions ténébreuses. Ah! pauvre honnête homme que vous êtes! et que vous avez mal observé ce qui se passait autour de vous!

— Eh quoi! vous prétendez…

— Dieu me garde, monsieur Gaston, de calomnier les saintes demeures qui m'ont accueillie avec tant de bienveillance, et où j'ai trouvé le calme et le repos transitoire dont j'avais un si grand besoin; mais aujourd'hui que, menacée dans mon amour maternel, je sens mon coeur s'ouvrir à toutes les appréhensions, il m'est bien permis de me rappeler ce que j'ai vu et de redouter pour mon enfant les agissements dont j'ai été témoin.

— Que voulez-vous dire?

— Il vous est arrivé quelquefois, n'est-il pas vrai, d'entendre raconter qu'une jeune fille, belle, riche, heureuse, du moins en apparence, avait tout à coup renoncé au monde, et qu'elle venait de prendre le voile! Vous vous êtes dit alors, comme les autres, qu'elle avait été poussée à cette résolution excessive par quelque désespoir d'amour ou par une vocation irrésistible.

— En effet…

— C'est parfois vrai… et on recueille souvent dans les pieuses demeures où nous sommes, de pauvres âmes blessées au combat de la vie, ou certaines natures exaltées que l'ardente séduction de la solitude, un penchant impérieux vers le mysticisme, attirent incessamment autour de ces thébaïdes, où elles croient trouver l'apaisement et des satisfactions que le monde ne peut pas leur donner.

— J'ai cru qu'il en était toujours ainsi.

— Et vous vous trompiez.

— Comment?

— Ah! vous ne savez pas les ressources inconnues et sans nombre que la haine ou le fanatisme peut rencontrer dans ces maisons, et combien, en regardant de près, on y compterait de victimes, que l'égoïsme, l'ambition, la jalousie, tous les mauvais sentiments du coeur humain, y ont enfermées de gré ou de force.

— De force?…

— Oh! il faut s'entendre… et votre étonnement est naturel. On n'enlève pas une jeune fille contre son gré, au su du monde et en pleine lumière; mais on prend la pauvre enfant à l'âge où sa raison ne s'est pas encore éveillée, où son coeur seul palpite et commence à battre… on l'entoure de soins et d'affection; on adoucit, pour elle la règle sévère du couvent; on se fait caressant et doux, et on développe insensiblement cet amour divin qui doit bientôt prendre l'âme tout entière!… Quelle vie plus heureuse, d'ailleurs, pour une créature tendre et pure, que le contact du monde n'a point encore troublée! C'est un bonheur qui souvent se double de l'âpre ivresse du sacrifice!…

Que voulez-vous que devienne une malheureuse enfant, ignorante et crédule, sous cette pression qui s'exerce à tous les instants du jour et sous toutes les formes?… Ce qu'elles deviennent toutes!… résignées ou indifférentes… quand elles n'ont pas apporté au couvent le germe de quelque amour profond, auquel cas elles se révoltent… ou meurent!…

— Vous avez vu cela?

— Oui, j'ai vu cela, monsieur Gaston, et j'espère que vous comprenez maintenant pourquoi je veux arracher mon Edmée à une pareille destinée…

— Mais M. de Beaufort aime sa fille…

— Il l'aime! Je le crois, je l'ai vu!… repartit Fanny Stevenson; et pourtant, Edmée vous l'a peut-être dit, à vous, comme elle me l'a dit, à moi! À plusieurs reprises, M. de Beaufort l'a préparée au sort qu'on lui destine. On lui a fait entrevoir mille dangers dans ce monde qu'elle ne connaissait pas… On l'a effrayée, troublée, on a exalté sa nature mélancolique et tendre, si bien qu'à de certains moments elle a pu entrevoir le cloître comme un refuge où elle se trouverait à l'abri de toute atteinte, Chère enfant!… Son père était la seule personne en qui elle eût confiance; elle a cru à ses paroles, a été touchée de sa tristesse, et dans sa candeur, elle s'est laissée persuader.

— Ainsi, vous croyez qu'elle accepterait?…

— Elle en souffrira profondément, mais elle se soumettra.

— Ah! il ne faut pas que cela soit.

— Cela ne sera pas.

— Enfin, que voulez-vous?

— Je veux que ma fille vive, entendez-vous? Je veux qu'elle aime et qu'elle soit aimée! Je veux qu'elle ne soit pas ensevelie vivante dans cette tombe que l'on prépare pour elle!

— Que dites-vous?

Fanny Stevenson parcourait la chambre à pas heurtés, avec des mouvements de fauve. Aux derniers mots de Gaston, elle s'arrêta brusquement, le regard allumé d'une flamme sombre.

— Ah! vous n'avez rien vu encore, dit-elle, et vous ignorez tout! Mais moi! moi! Tenez, voulez-vous que je vous dise? Ce sont de ces tableaux que l'on ne peut oublier, et que l'on conserve toujours devant les yeux, ne les eût-on entrevus qu'une fois! C'est terrible, voyez-vous, et bien fait pour épouvanter l'imagination. La veille encore, on allait et venait, dans toute sa volonté libre; on pouvait sortir, on pouvait surtout ne pas rentrer! Mais une fois le jour solennel arrivé, tout est fini! Une porte de bronze se ferme sur vous pour ne plus se rouvrir, et les ténèbres du cloître vous enveloppent à jamais, comme les ténèbres de la mort même! Et ce n'est point là seulement un pur symbole, un spectacle institué pour frapper les âmes crédules et dont les esprits sceptiques peuvent se railler! Non! car moi, qui ne crois plus depuis longtemps à ces superstitions et ces moeurs d'un autre âge, je suis souvent sortie de ces solennités la pâleur au front et l'épouvante au coeur.

— Vous! vous! miss Fanny?

— Vous n'avez jamais assisté à de pareils spectacles, et c'est sinistre. La mort même ne provoque pas d'aussi redoutables émotions. Comme pour une cérémonie funèbre, le choeur est tendu de deuil; les chants retentissent sous les voûtes sonores, l'orgue fait entendre des accents qui ressemblent à des sanglots; puis, les prières murmurées à voix basse par toute la communauté. L'église s'emplit d'un âcre parfum d'encens et de cierges allumés. C'est un mélange de recueillement et d'ardente curiosité. Tout à coup, les chants éclatent avec plus d'intensité! Un mouvement se fait, et la victime paraît. Pauvre chère Edmée? Elle est vêtue de blanc, comme ces belles jeunes filles qu'attend un époux impatient du bonheur promis. C'est une statue qui marche. Son regard semble hanté par des visions de l'autre monde; son visage a l'impassibilité du marbre; déjà on a porté une main sacrilège sur son opulente chevelure qui, dénouée, l'eût naguère enveloppée tout entière; elle ne regrette rien pourtant; on la dirait insensible et glacée, inconsciente du sacrifice qui va s'accomplir. Alors, savez-vous ce qui se passe, car ce n'est rien encore? On la couche sur la dalle froide, on étend sur son beau corps de vierge le drap noir rayé d'une croix blanche, et l'on commence les prières des morts et leDe profundis!

— Horrible! c'est horrible!… balbutia Gaston.

— N'est-ce pas? répliqua miss Fanny; le monde, qui est rarement admis à ces cérémonies, n'y voit, le plus souvent, qu'une coutume qui diffère peu des autres solennités du culte; mais, croyez-moi, monsieur Gaston, quand je vous assure que c'est la plus redoutable épreuve par laquelle puisse passer une créature humaine…

— Ah! nous saurons empêcher qu'un pareil sort soit imposé àEdmée!

Miss Fanny ne répondit pas tout de suite. Son front s'était penché de nouveau; son regard s'était voilé; elle se prit à réfléchir.

— Dans la situation qui nous est faite, reprit-elle bientôt, nous ne pouvons prendre encore aucune résolution. Il faut s'assurer en premier lieu qu'Edmée n'est point rue de la Chaussée-d'Antin.

— Je le saurai.

— Puis, quand vous aurez appris qu'elle ne se trouve point auprès de sa mère, vous viendrez me le dire, et nous nous concerterons.

— Je vous verrai demain.

— C'est cela. Profitons des derniers moments pendant lesquels je puis encore me soustraire à la surveillance dont je ne vais pas manquer d'être l'objet.

— Vous croyez?

— Oh! j'en suis sûre. On devine une ennemie en moi, et madame de Beaufort ne manquera pas de donner l'éveil. Mais soyez sans inquiétude: quoi qu'il arrive, quelque moyen qu'il faille employer, je saurai vous faire prévenir.

— Alors, à demain.

— C'est cela, à demain; il se fait tard, et je crains qu'on ne remarque mon absence.

Gaston serra, sur ces mots, les deux mains de Fanny Stevenson, et peu après il gagnait la porte de l'enclos.

Il était près de onze heures quand il rentra chez lui.

Il fut tout étonné d'y trouver Maxime, qui l'attendait en fumant un cigare.

Maxime avait la physionomie exceptionnellement mobile, et il ne fallut qu'un regard à Gaston pour s'apercevoir qu'il était préoccupé.

En dépit de ses propres ennuis, il en fut frappé.

— Eh! qu'as-tu donc? demanda-t-il avec intérêt, et d'où vient que je te trouve chez moi à cette heure indue?

— Je t'attendais, répondit Maxime.

— Tu as à me parler?

— C'est cela.

— À quel propos?

— J'ai un service à te demander.

— À moi? Eh! que ne le disais-tu tout de suite. De quoi s'agit- il?

— Voici. Cet après-midi j'ai été appelé au ministère.

— Que te voulait-on?

— On m'a donné l'ordre de rallier Brest sans tarder.

— Tu vas partir?

— Demain.

— Eh bien?

— Eh bien! c'est là ce qui me préoccupe. Mariette se faisait une fête de me voir tous les jours, et elle va être désolée.

— Mais tu reviendras bientôt?

— Je ne pense pas.

— Que se passe-t-il donc?

— Je l'ignore. Toutefois, je suppose que l'on a besoin de moi, et une fois à Brest je crains que l'on m'y retienne.

— Enfin, quel est le service que tu réclames de mon amitié?

— Cela t'ennuiera peut-être, mais je voudrais que tu allasses voir Mariette, au moins tous les jeudis.

— N'est-ce que cela?

— Tu y consens?

— Parbleu!

— À la bonne heure. Tu m'écriras tous les huit jours, et de cette façon…

— Tu sauras ce que fait et ce que pense mademoiselle MarietteDuparc. Ah çà! est-ce que tu serais jaloux, par hasard?

— Je ne crois pas.

— Amoureux, alors?

— Peut-être bien.

Gaston jeta un regard d'envie à son ami.

— Ah! tu es heureux, toi, dit-il avec un soupir; tu peux aimer à ton aise, sans contrainte, et tu ne redoutes pas que l'on t'enlève la charmante enfant que tu as choisie pour en faire la compagne de ta vie.

— N'en es-tu pas là toi-même?

— Hélas!

— Est-ce que mademoiselle de Beaufort…

— Mademoiselle de Beaufort a disparu, mon ami, et j'ignore ce que l'on veut faire d'elle.

— Voilà qui est grave.

— N'est-ce pas?

— Que vas-tu faire?

— Eh! le sais-je? Je verrai, je chercherai, je fouillerai tous les couvents de Paris, s'il le faut; mais, à coup sûr, je ne m'arrêterai que lorsque j'aurai épuisé tous les moyens; mais ne pensons pas à cela pour le moment. Tu vas partir, et puisque tu le désires, je verrai mademoiselle Mariette.

— Je ne doutais pas de ton assentiment, et j'ai écrit à la supérieure pour la prévenir.

— Tout est pour le mieux. D'ailleurs, ce me sera déjà un moyen de pénétrer à Sainte-Marthe, et peut-être y trouverai-je une facilité de plus pour la recherche que je vais entreprendre.

— Alors, c'est convenu?

— Compte sur moi.

Et les deux amis se séparèrent.


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