Il n'est point de bibliothèque d'honnête homme où l'on ne rencontre un La Fontaine. Les uns, plus attachés aux naïfs souvenirs d'enfance, gardent un vieux fabuliste fané; les autres, amis des histoires de plus longue haleine et de leurs portraits en gravure, ont placé, sur les rayons d'en haut, que n'atteint point le bras des écoliers, un précieux exemplaire des Contes, en deux volumes, dorés sur tranches. Mais c'est toujours La Fontaine; conteur ou fabuliste, il est toujours bien venu comme un hôte familier. Beaucoup de personnes cultivées le placent à côté de Molière, au premier rang de leurs prédilections. Et cependant il n'a guère représentél'esprit de son époque. Il était bien plutôt la contradiction même du goût classique. La grande estime où nous le tenons est surtout l'œuvre de la postérité. Ses contemporains le regardaient comme un personnage assez étrange, une façon de rêveur qui suivait, disait-on, le convoi mortuaire d'une fourmi, comme un parent, et qu'on ne voyait point aux antichambres de Versailles. Louis XIV ne l'aimait pas et faisait de sesFablesautant de cas que desmagotsde Téniers. Boileau, qui l'aimait, eut soin de l'oublier dans sonArt poétique. C'était, dit durement Louis Racine, «un homme fort malpropre et fort ennuyeux». On riait beaucoup de sa simplicité en toutes choses. N'avait-il pas trouvé éloquentes les prophéties de Baruch? N'avait-il pas pleuré courageusement, avec lesNymphes de Vaux, sur la disgrâce de Fouquet? Pendant vingt ans il perdit de vue son fils: il aurait voulu perdre pareillement de vue sa femme qui, du reste, ne l'embarrassait guère. Au Temple, dans la société libertine des Vendôme, on l'enivrait, on le gorgeait de bonne chère. Il mettait ses bas à l'envers et égarait son haut-de-chausses après souper. Il vieillit assez tristement, sans famille, au foyer de quelques amis; son esprit s'affaiblit; il fut pris d'une grande peur de la mort; son amusement était d'assister aux réunions de l'Académie, où il allait fidèlement,par le chemin le plus long. Un jour, en revenant de la séance, il s'évanouit dans la rue du Chantre. Ce fut sa dernière promenade. Deux mois après, on enterrait l'ami des bêtes, le dernier des poètes gaulois, l'incomparable écrivain qui avait retrouvé, en ce siècle solennel de Port-Royal et de Bossuet, avec l'inspiration voluptueuse de la Renaissance italienne, la grâce aimable et fine de l'esprit grec. Gaulois, Italien, Attique, tel fut, en effet, La Fontaine, au temps où lePantagruelpassait pour une œuvre monstrueuse et incompréhensible, où Boileau ne voyait queclinquantdans la poésie du Tasse, où les dieux grecs étaient méconnus, où l'art d'Euripide paraissait sur la scène tragique raffiné et altéré par la politesse des salons et de la cour. Mais, grâce à la naïveté de son génie, ces traits singuliers et si divers se rencontrèrent en lui sans artifice ni dissonance, avec une sincérité et une liberté pures de toute affectation:
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeillesA qui le bon Platon compara nos merveilles,Je suis chose légère et vole à tout sujet:Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeillesA qui le bon Platon compara nos merveilles,Je suis chose légère et vole à tout sujet:Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
Papillon du Parnasse, et semblable aux abeilles
A qui le bon Platon compara nos merveilles,
Je suis chose légère et vole à tout sujet:
Je vais de fleur en fleur et d'objet en objet.
Et, dans ce miel d'une saveur si franche, et qu'il faut goûter d'un palais délicat, on distingue sans peine la bonne odeur bourgeoise des petits jardinschampenois, l'âpre senteur des roses duDécaméron, et le parfum subtil des asphodèles d'Athènes.
On sait que la Renaissance détacha tout d'un coup les écrivains très lettrés du seizième siècle français de la langue, des traditions et du goût de notre première littérature: la langue, les idées et le ton des contemporains de Ronsard et de Montaigne furent, pour employer le mot de du Bellay,illustres et auliques. En même temps, la Pléiade renvoyait avec dédain «aux jeux floraux de Toulouse et au Puy de Rouen» toute la poésie chevaleresque et satirique du moyen âge. Le dix-septième siècle se sentait déjà si loin des origines littéraires de la France, qu'au-delà de Villon il n'entrevoyait plus que des formes confuses, des œuvres barbares et un art grossier tout à fait indigne de l'attention des beaux esprits. Ceux-ci, renfermés dans la culture classique, charmés par la conversation polie, la tragédie et l'oraison funèbre, oublient toutes les vieilles choses, l'histoire, les mythes et les contes, comme l'idiome et les mœurs de nos pères. Versailles, cité toute neuve, vers laquelle l'Europe entière regarde, est comme lesymbole du goût nouveau: on y jouit d'un si magnifique spectacle que personne n'y pense plus guère à Paris, lagrand'villedu roi Henry, à la place Maubert, aux rues tortueuses peuplées de si grands souvenirs. Quant à la pauvre province, si vivante chez les vieux auteurs, on n'y va plus qu'en exil, on l'abandonne à ses dialectes locaux, à ses patois campagnards, à ses légendes héroïques et à ses fables de nourrices.
Il y eut du provincial en La Fontaine, dont la muse familière avait ses vallons sacrés quelque part entre Reims et Château-Thierry: les scènes de ses fables s'encadrent, non point entre les charmilles architecturales de Versailles, mais dans les paysages modestes de Champagne ou de Brie, dans les rues de village, les carrefours des petites villes. Ici, le long des haies, il a rencontré, et peut-être attendu,légèreetcourt vêtue, la bonne Perrette portant son pot au lait; là, dans cet enclos, il a vu passer, au son des trompes, la meute du seigneur du village chassant le lièvre, et Monsieur le Baron, qui vient de manger les poulets et de lorgner la fille du manant, écraser sans pitié chicorée et poireaux, oseille et laitue, orgueil du pauvre hère. C'est au bord d'une rivière villageoise, peu profonde, où l'eau rit au soleil, que se promène solennellement son héron, etcertaine fille un peu trop fière, quifait fi des bons partis, comme celui-ci des brochets et des carpes, a certainement son logis tout près de cette rivière.
Voici, dans son échoppe qui coudoie l'hôtel d'un financier, le savetier Grégoire, toujours en belle humeur; sur la place, le charlatan et la ménagerie où maître Gille,singe du pape en son vivant, arrivé de la veilleen trois bateaux, émerveille la foule. Là-haut, sur la colline, en plein midi, dans la poussière crayeuse, au fond des ornières, chemine sur quatre roues grinçantes le coche de Paris, escorté de ses voyageurs à pied, chantant, jurant ou priant. Tout à l'heure, à la lisière de ce bois, les voleurs les détrousseront. Sur ce point, une lettre du fabuliste montre, sous la fable, une impression personnelle. Il se rendait en Limousin: dans son carrosse, «point de moines, mais, en récompense, trois femmes, un marchand qui ne disait mot, et un notaire qui chantait toujours et qui chantait très mal». Le chemin devient détestable: «Tout ce que nous étions d'hommes dans le carrosse, nous descendîmes, afin de soulager les chevaux. Tant que le chemin dura, je ne parlai d'autre chose que des commodités de la guerre: en effet, si elle produit des voleurs, elle les occupe, ce qui est un grand bien pour tout le monde, et particulièrement pour moi, qui crains naturellement deles rencontrer. On dit que ce bois que nous cotoyâmes en fourmille: cela n'est pas bien, il mériterait qu'on le brûlât.» Mais dans la vie de province, insoucieuse et grasse, une pointe de sensualité chatouille et réveille souvent les esprits qu'endormirait mortellement la médiocrité monotone des choses. La Fontaine ne touchait point ce chapitre avec le chanoine Maucroix: mais, pour sa femme, il n'avait pas de ces secrets. C'est pour elle qu'il écrit sincèrement son voyage. «Parmi les trois femmes il y avait une Poitevine qui se qualifiait comtesse; elle paraissait jeune et de taille raisonnable, témoignait avoir de l'esprit, déguisait son nom, et venait de plaider en séparation contre son mari: toutes qualités de bon augure, et j'y eusse trouvé matière de cajolerie si la beauté s'y fût rencontrée; mais sans elle rien ne me touche.» Suivent alors toutes sortes de confidences sur les filles de Châtellerault, de Poitiers et de Bellac, et ce naïf aveu de ses rêves d'avenir: «Il y a d'heureuses vieillesses à qui les plaisirs, l'amour et les grâces tiennent compagnie jusqu'au bout: il n'y en a guère, mais il y en a.» Le contemplateur curieux des aspects pittoresques et du ménage de la province, cet amateur des petites aventures de l'amour et du hasard ne serait point complet, s'il n'était paresseux. «Ce serait, dit-il avec un grossoupir, une belle chose que de voyager, s'il ne se fallait point lever si matin.»
On le voit, bien des habitudes d'esprit et de goût rattachent La Fontaine à la vieille France: mais ce ne sont encore là que les traits extérieurs d'une physionomie morale, et comme les conditions préliminaires de ce qu'il y eut en lui de profondément gaulois. C'est par lesFablesbeaucoup plus que par lesConteseux-mêmes que se manifeste sa parenté avec nos ancêtres littéraires. Le sel qu'il a répandu à poignée dans sesContesest passablement gaulois, je l'avoue; les moines fort éveillés qu'il y a dépeints sortent tout gaillards desCent nouvelles nouvelleset duPantagruel. Mais lesFables, qu'il feint de traduire d'Esope ou de Phèdre, leurs principaux personnages et leur moralité intime nous ramènent bien plus près encore des sentiments, des jugements et des rêves du temps jadis. Nous y retrouvons, condensée en de merveilleuses réductions, toute la littérature desfabliaux, et l'œuvre maîtresse de cette littérature, le grandRoman de Renart, et cette notion mille fois proclamée par la satire française du moyen âge: «Petites gens et pauvres gens, qui n'avez pas la force, ni peut-être le cœur, mais qui peinez et pâtissez beaucoup tout le long de votre vie chétive, bourgeois et manants, artisans et serfs, vous tous que l'on tourmente etdont on se raille, vous qui demeurez tapis, l'œil au guet, au fond du sillon, et que l'ombre de vos oreilles effraie quelquefois, réjouissez-vous, mes amis, et entendez labonne nouvelle. Vous n'êtes ni des héros, ni des ascètes, ni de hauts seigneurs, ni des saints. Toutes les grandes forces de ce monde vous manquent: la puissance, la sagesse, l'audace, la richesse. Mais vous avez la ruse, la patience, la prévoyance et la bonne humeur; vous savez attendre et souffrir, vous pliez comme le roseau, sous la tempête; votre égoïsme prudent tient en réserve mille artifices subtils pour ne rien compromettre, pour dissimuler, mentir au besoin. Votre langue est dorée, elle enchante vos maîtres, et vous savez l'art d'accuser le voisin s'il est un sot, de faire crierharosur le baudet, de sauver votre peau aux dépens de celle du loup. Vous n'êtes point de fiers barons, mais de malins légistes, et vous humez l'huître au nez des plaideurs. Dans ce grand combat pour la vie auquel la destinée vous oblige, vous êtes incomparables pour éventer les stratagèmes de l'ennemi et flairer le chat qui ne souffle mot sous son masque de farine. Vous pouvez, il est vrai, perdre votre queue à la bataille, mais qu'importe un ornement superflu? Le tout, ici-bas, est d'être alerte, avisé, riche en ressources, d'échapper au chasseur; si l'on est renard, de croquer lespoules; si l'on est loup, pauvre gueux, au fond des bois, dans la neige, d'être libre; si l'on est rat, dans un bon fromage, de s'y engraisser, mais tout seul; si l'on est âne, avec des reliques sur le dos, de respirer largement l'encens et de se croire un dieu. Bienheureux les petits, armés de malice et légers de scrupules: ils sont, en vérité, plus forts que les grands, que l'orgueil aveugle: il n'est pas bien sûr qu'ils entrent tous au royaume des cieux, mais, en attendant, ils font leur chemin en ce monde, où la primauté revient toujours aux gens d'esprit. Telle est la révélation que Renart, le héros de nos pères, manifesta par son exemple, et dont Panurge fut le dernier prophète.»
C'est ainsi que la morale du moyen âge et l'éclat de rire gaulois passèrent de l'antique fabliau aux fables du bonhomme. Ici, de même que dans notre vieille satire, dominent l'ironie et la gaieté. La note douloureuse est plus rare, mais elle y résonne parfois, et, dans ce malheureux qui chemine, courbé sous son fagot, lentement, le long des grands bois en deuil, puis qui tombe au bord du sentier, et repasse dans sa pensée les amertumes de la vie:
Point de pain quelquefois, et jamais de repos:Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,Le créancier et la corvée,
Point de pain quelquefois, et jamais de repos:Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,Le créancier et la corvée,
Point de pain quelquefois, et jamais de repos:
Sa femme, ses enfants, les soldats, les impôts,
Le créancier et la corvée,
apparaît un instant la misère des vieux âges, de tous les temps, l'éternelle misère humaine.
LeRoman de Renart, l'épopée de la bête astucieuse qui se dérobe lestement à la prise des puissants, la satire piquante du monde féodal, n'appartiennent qu'à l'Europe occidentale: le Midi, l'Italie, où la vie fut moins dure et plus noble, les mœurs plus élégantes, l'âme plus sereine, eurent de bonne heure un art plus délicat, formé de poésie et de volupté. Un sentiment qui a trop souvent manqué à notre moyen âge, du moins dans les pays de langue d'oil, le culte de la femme avait, dès l'origine, donné à l'inspiration littéraire des Provençaux et des Italiens une grâce inconnue aux écrivains des fabliaux. Boccace, dont la mère était Française et qui recueillit à Paris même bon nombre des histoires duDécaméron, n'est pas moins supérieur à tous nos conteurs par l'enthousiasme et le goût de la beauté que par les qualités d'une langue déjà parfaite. Les sept dames qui, fuyant la peste de Florence, écoutent, sous les ombrages d'une villa de Toscane, le récit de si plaisantes aventures, n'entendent que des paroles discrètement choisies,dont le charme couvre d'un voile léger des images voluptueuses; mais le voile y est, et tout est là: l'art du conteur n'est point chaste, mais le conteur est artiste consommé. Il fut le maître de La Fontaine, et, avec lui, l'Arioste, Machiavel et le Tasse, non moins que Rabelais et la reine de Navarre:
Boccace n'est pas le seul qui me fournit:Je vais parfois en une autre boutique;Il est bien vrai que ce divin espritPlus que pas un me donne de pratique.
Boccace n'est pas le seul qui me fournit:Je vais parfois en une autre boutique;Il est bien vrai que ce divin espritPlus que pas un me donne de pratique.
Boccace n'est pas le seul qui me fournit:
Je vais parfois en une autre boutique;
Il est bien vrai que ce divin esprit
Plus que pas un me donne de pratique.
Le disciple, il est vrai, fut, dans ses peintures, moins réservé que ses modèles italiens: il transpose, en quelque sorte, la musique de ceux-ci; il chante les mêmes airs, mais sur le ton gaulois; c'est encoremaître Françoisqui lui bat la mesure de sesContes. Et cependant, on sent bien passer dans ses ouvrages le souffle méridional. Boileau lui-même a reconnu dans leJocondede La Fontaine, qu'il met au-dessus du récit de l'Arioste, «cemolleet cefacetumqu'Horace a attribué à Virgile, et qu'Apollon ne donne qu'à ses favoris». C'est à l'Italie et à Boccace qu'il dut de peindre une fois, parmi tant de récits légers ou licencieux, le véritable amour, très profond et très simple. Il s'agit duFaucon, où l'auteur du quatorzième siècle avait mis l'abnégation touchante de la passion, comme il en avait montré, dans son beau roman deFiammetta,les fureurs jalouses. Un cavalier de Florence aimait une dame qui se rit de ses soins et prit un autre pour mari. L'amoureux s'était ruiné en fêtes, cadeaux et tournois; il ne lui restait plus, tout près du château de la belle, qu'une pauvre métairie, avec un jardinet qu'il cultivait de ses mains, et un faucon merveilleux, son dernier ami, compagnon de ses chasses et pourvoyeur de son garde-manger. La dame devint veuve. Elle avait un fils, enfant maladif qui, caressé et gâté par Frédéric, s'éprit d'amour pour le faucon, tomba malade, et, déjà mourant, demanda l'oiseau à sa mère. Celle-ci, oubliant ses dédains, se rend à la métairie où elle s'invite à déjeuner. Hélas! il ne restait rien au logis, pas un gâteau, pas un fruit. Frédéric met stoïquement à la broche le faucon. Le repas fini, la veuve présente sa requête:
Souffrez sans plus que cette triste mère,Aimant d'amour la chose la plus chèreQue jamais femme au monde puisse avoir,Son fils unique, son unique espérance,S'en vienne au moins acquitter du devoirDe la nature..........Hélas! reprit l'amant infortuné,L'oiseau n'est plus: vous en avez dîné!L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse.Non! reprit-il, plût au ciel vous avoirServi mon cœur, et qu'il eût pris la placeDe ce faucon!
Souffrez sans plus que cette triste mère,Aimant d'amour la chose la plus chèreQue jamais femme au monde puisse avoir,Son fils unique, son unique espérance,S'en vienne au moins acquitter du devoirDe la nature..........
Souffrez sans plus que cette triste mère,
Aimant d'amour la chose la plus chère
Que jamais femme au monde puisse avoir,
Son fils unique, son unique espérance,
S'en vienne au moins acquitter du devoir
De la nature..........
Hélas! reprit l'amant infortuné,L'oiseau n'est plus: vous en avez dîné!L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse.Non! reprit-il, plût au ciel vous avoirServi mon cœur, et qu'il eût pris la placeDe ce faucon!
Hélas! reprit l'amant infortuné,
L'oiseau n'est plus: vous en avez dîné!
L'oiseau n'est plus! dit la veuve confuse.
Non! reprit-il, plût au ciel vous avoir
Servi mon cœur, et qu'il eût pris la place
De ce faucon!
Les personnages chantés par les grands poètes de l'Italie reparaissent çà et là dans les vers de La Fontaine: Armide, Angélique, Renaud, Alcine; et parfois un cri passionné ou plaintif, ou quelque aveu mélancolique rappelle la sentimentalité profonde des méridionaux:
Ah! si mon cœur encor osait se renflammer!Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?Ai-je passé le temps d'aimer?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.
Ah! si mon cœur encor osait se renflammer!Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?Ai-je passé le temps d'aimer?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.
Ah! si mon cœur encor osait se renflammer!
Ne sentirai-je plus de charme qui m'arrête?
Ai-je passé le temps d'aimer?
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Aimez, aimez, tout le reste n'est rien.
Ou bien encore, telle peinture d'un charme exquis nous donne comme la vision d'une fresque aérienne du Corrège, endormie au plafond de quelque vieux palais de Parme ou de Mantoue:
Par de calmes vapeurs mollement soutenue,La tête sur son bras, et son bras sur la nue,Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.
Par de calmes vapeurs mollement soutenue,La tête sur son bras, et son bras sur la nue,Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.
Par de calmes vapeurs mollement soutenue,
La tête sur son bras, et son bras sur la nue,
Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas.
La Fontaine, dit en sesMémoiresLouis Racine, «ne parlait jamais, ou ne voulait parler que de Platon». Il en avait annoté les dialogues à chaque page; il en gardait chez lui le buste de terre cuite. Un jour, selon le président Bouhier, il louait Platondevant une personne qui demanda si c'était un bon raisonneur.—«Oh! vraiment non, répondit le fabuliste, mais il s'exprime d'une manière si agréable, il fait des descriptions si merveilleuses qu'on ne peut le lire sans être enchanté.» C'était donc le poète qu'il aimait en Platon. C'est grand dommage qu'au lieu duDies iræ, il n'ait point traduit, en prose, seulement leBanquetet lePhédon. Bien qu'il ne fût ni philosophe, ni platonique, il était de ces écrivains qui, suivant le mot de Sainte-Beuve,ont fait le voyage de Grèce. On les reconnaît toujours, à je ne sais quel tour noble, à je ne sais quelle forme délicate de l'imagination, à la pureté de la langue, à la finesse de l'ironie. On cherche sur leur front la couronne de violettes et les bandelettes des convives d'Agathon. Certes, si l'on soupe chez les morts, La Fontaine doit être admis, dans cette compagnie de sages aimables, à des entretiens qu'il ne comprend qu'à demi quand parle Socrate, mais dont il goûte la grâce quand Aristophane ou Alcibiade a repris la parole. Car il n'a pas les ailes assez fortes pour s'élever aux sublimes hauteurs de la sagesse grecque: s'il est attique, c'est par toutes sortes de qualités tempérées, par l'éveil et la sérénité de l'esprit, par le sourire. Il n'a point l'âme assez chaste pour être un véritable fidèle de Platon, ni assez héroïquepour entrer dans la famille stoïcienne. Il est mieux à sa place sous les oliviers du jardin d'Épicure qu'à l'ombre des platanes de l'Académie. C'est un épicurien qui a écrit ces vers:
Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresseDu plus bel esprit de la Grèce,Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi;Tu n'y seras point sans emploi.J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique,La ville, la campagne.....
Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresseDu plus bel esprit de la Grèce,Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi;Tu n'y seras point sans emploi.J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique,La ville, la campagne.....
Volupté! volupté! toi qui fus la maîtresse
Du plus bel esprit de la Grèce,
Ne me dédaigne pas: viens-t'en loger chez moi;
Tu n'y seras point sans emploi.
J'aime le jeu, les vers, les livres, la musique,
La ville, la campagne.....
C'est Lucrèce encore qui inspira cette maxime:
La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âgeOn sortît de la vie ainsi que d'un banquet,Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet;Car de combien peut-on retarder le voyage?
La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âgeOn sortît de la vie ainsi que d'un banquet,Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet;Car de combien peut-on retarder le voyage?
La mort avait raison! je voudrais qu'à cet âge
On sortît de la vie ainsi que d'un banquet,
Remerciant son hôte, et qu'on fît son paquet;
Car de combien peut-on retarder le voyage?
Il faut toujours, quand on parle des Grecs, revenir à leur sculpture, leur art par excellence. La Fontaine confesse, dans sesContes, que ce n'est pas la grande Vénus céleste de Phidias qu'il eût adorée, mais une autre beaucoup moins sévère, que l'on voit encore au musée des antiques de Naples:
... C'eût été le temple de la GrècePour qui j'eusse eu plus de dévotion.
... C'eût été le temple de la GrècePour qui j'eusse eu plus de dévotion.
... C'eût été le temple de la Grèce
Pour qui j'eusse eu plus de dévotion.
Il détache donc d'Athénée ou d'Anacréon des bas-reliefs spirituels, d'une fantaisie riante, d'un trait simple comme celui des pierres gravées;il prend à Pétrone le sujet grec de laMatrone d'Ephèse; il interprète d'une façon familière la belle histoire de Psyché. Son chef-d'œuvre, en ce genre, fut l'Amour mouillé:
Il pleuvait fort cette nuit:Le vent, la pluie et l'orageContre l'enfant faisaient rage.Ouvrez, dit-il, je suis nu.
Il pleuvait fort cette nuit:Le vent, la pluie et l'orageContre l'enfant faisaient rage.Ouvrez, dit-il, je suis nu.
Il pleuvait fort cette nuit:
Le vent, la pluie et l'orage
Contre l'enfant faisaient rage.
Ouvrez, dit-il, je suis nu.
La Fontaine ouvrit sa porte à l'enfant, et fit bien. Ce passant de nuit, battu par la tempête, qui s'arrêtait au seuil du poète, n'était plus l'Amour éternel, l'aîné des dieux, contemporain du Chaos, que chantaient Hésiode et Parménide: il n'était pas davantage le symbole de l'art auguste que la France du dix-septième siècle s'efforçait de reproduire. Ce petit, trempé de pluie, malin et moqueur, et si curieux du plaisir, pouvait se réchauffer au foyer du fabuliste et appuyer sa tête blonde et rieuse sur l'épaule du bonhomme: ce Benjamin de l'Olympe apportait à son hôte, pour le payer de ses soins, l'inspiration aimable d'une Grèce moins sublime, mais plus séduisante que celle de Racine; il pouvait, et sans étonnement, s'endormir dans ses bras, bercé, comme par une légende maternelle, du récit des vieilles fables françaises, des contes de Boccace et des romans de l'Arioste.
M. Bertolotti et ses confrères de l'Archivio Storicode Rome ont fait de bien curieuses découvertes dans les documents, si longtemps inédits, où était ensevelie l'histoire intime du Saint-Siège et de la ville Éternelle. Ils nous permettent ainsi de pénétrer avec eux dans les coulisses de la grande histoire, délassement si fort goûté par les esprits du temps présent. Ils nous dévoilent l'envers des splendeurs pontificales. Ce n'est point une œuvre voltairienne ou de polémique passionnée qu'ils accomplissent, mais d'érudits et d'historiens consciencieux: les résultats de leurs travaux ne modifierontpas d'une façon sensible les jugements généraux portés sur les papes des derniers siècles par Léopold de Ranke et Gregorovius; ils en confirment singulièrement les vues dominantes par de précieux détails sur la vie privée ou l'administration intérieure des pontifes. Non, l'Église romaine n'a été ni en dehors ni au-dessus de l'humanité. Rome ne fut point une arche mystique élevée sur la chrétienté. Écartez le voile de pourpre de ce tabernacle: vous y trouverez des faiblesses innocentes, des passions dangereuses, l'orgueil et les dures pratiques des anciens régimes, du temps où l'opinion publique était méprisée, où l'autorité n'était point généreuse, où le privilège outrageait le droit.
I Papi e le Bestie. Les Papes et les Bêtes rares, chapitre piquant extrait par M. Bertolotti des registres de dépenses du Vatican. AuXVesiècle, ce sont les perroquets et les oiseaux extraordinaires qui amusent les loisirs du saint Père. Quand Martin V Colonna voyageait, il confiait à deux officiers la garde de son favori: «15 mars 1418. Payez un florin d'or à Pietro Stoyss et à Giovanni Holzengot,qui portent le Perroquet de Notre-Seigneur avec sa cage.» L'aimable Pie II Piccolomini, le lettré délicat, devait apprendre à son perroquet des vers latins. «20 avril 1462. Cinq ducats payés par ordre de Sa Sainteté à maître Giachetto, gouverneur du Perroquet.» «4 décembre 1462. Cinq gros, donnés à Gabazzo, pour l'achat d'une étoffe destinée à couvrir le Perroquet.» «17 décembre 1462. Trois écus et demi à Domenico, de Florence, maître menuisier, pour acheter des planches et des clous destinés à réparer la cage des oiseaux, qui est à Saint-Pierre.» CePapagallopontifical aurait-il inspiré à Rabelais le nom et le mythe duPapegaut, qui, tout somnolent dans sa cage, «accompagné de deux petits Cardingaux et de six gros et gras Evesgaux», fait tomber Panurge «en contemplation véhémente?» «Mais, dit Pantagruel, faictes nous icy quelque peu Papegaut chanter, afin qu'oyons son harmonie.»—«Il ne chante, respondit Æditue, qu'à ses jours, et ne mange qu'à ses heures.»—«Non fay-je, dit Panurge; mais toutes les heures sont miennes. Allons doncques boire d'autant.»
Pie II entretenait aussi des cerfs, Sixte IV un perroquet et un aigle qui mangeait chaque jour pour deux baïoques de viande. Léon X, pape très magnifique, avait des lions et un léopard.
«26 octobre 1513. Payez à Francesco de Ferrare, gardien du léopard de Notre Très-Saint-Seigneur, dix ducats d'or, à savoir six pour les dépenses du léopard, et quatre pour un mois de traitement au gardien.» «2 octobre 1516, la Sainteté de Notre-Seigneur donne dix grands ducats d'or à l'homme qui a mené les lions de Florence à Rome.» «29 juin 1517, aux Hongrois des ours, dix-huit ducats.» Après les ours, les beaux-arts: «Plus, ce 1erjuillet, vingt ducats aux élèves de Raphaël d'Urbin, qui ont peint la chambre voisine de la garde-robe.» Autres comptes relatifs à la Magliana, villa et pavillon de chasse du pape: «17 avril 1517, quatre ducats à celui qui a retrouvé le chien Setino.» «15 mai 1517, neuf jules pour une cage du rossignol.» «7 août 1517, quarante ducats à l'oiseleur florentin qui a apporté les ortolans de Florence.» «30 mai 1518, au Révérend cardinal d'Ursin, pour envoyer prendre des faucons à Candie, deux cents ducats.» «1erjuin 1518, à l'homme qui a présenté les gerfauts, quarante ducats.» «2 octobre 1518, deux ducats et quatre jules pour seize perdrix vivantes.» «13 octobre 1518, à deux estafiers qui ont pris un cerf, quatre ducats.»
Sous Paul III Farnèse, le terrible pape du portrait de Titien: «26 mai 1541, au jardinier Lucerta, pour l'achat d'une chèvre qui allaitera lesfaons donnés à Sa Sainteté, un écu cinq baïoques.»
Puis ce sont les autours, les faucons, les éperviers pour la chasse aux cailles, les clous dorés pour ferrer Falbetta, mule de Notre-Seigneur, des cailles vivantes, les fournitures de chasse. Les «pêcheurs d'hommes» étaient devenus de grands chasseurs devant l'Éternel; mais, tandis qu'ils couraient le cerf ou le renard dans l'âpre désert de Corneto, la chrétienté chancelait éperdue et la tunique sans couture se déchirait lamentablement.
L'Église ne traversait pas alors une période d'ascétisme, et Quaresmeprenant n'était point le grand maître de la salle pontificale. Les registres des saintes cuisines eussent fait pleurer de tendresse frère Jean des Entommeures. Pie II fut gourmand comme le sont en général les lettrés, et dépensa pour sa table plus qu'aucun pape duXVesiècle, plus de deux mille ducats, plus de huit mille francs par mois. Le chapon était son rôt favori; les pauvres bêtes entraient par troupe au Vatican. Nous lisons la note suivante: «Pour un chapon gros et gras destiné à Notre-Seigneur, trente-six bolonais (baïoques).» Presque chaque jour on lui servait un fromage de buffle, mais il goûtait fort aussi le parmesan. Le faisan, la perdrix, le pigeon, le sanglier, les pâtés succulents charmaient son appétit; «trois pâtés pour Notre-Seigneur», dit le registre. Onachetait pour lui des quantités abondantes de vins des différents crus d'Italie; mais il les dégustait lui-même avant de conclure le marché. Le 18 octobre 1460, il fulmina, lui si doux, l'anathème contre Grégoire d'Hembourg, l'un des plus grands esprits de l'Allemagne, précurseur de Luther. La veille, il avait dîné d'une poularde à la moutarde et au poivre; le jour de l'excommunication,—qui n'était point jour de jeûne,—il avait dîné de deux paires de tourterelles et de deux chapons accompagnés de jambon. Le lendemain on lui servit quatre grives grasses. L'hérésie naissante ne lui troublait pas la digestion.
Paul II, pape vénitien, ne dépensait guère que 500 ducats par mois pour sa table. Il se nourrissait surtout de foie de porc (pro fegato de porcho per nostro Signore), de saucisses, de boudins et de tripes; le chapon semble en disgrâce sous ce pontificat; les alouettes, les grives et les cailles sont plus en faveur; pour les jours maigres, on prépare au pape des monceaux de poissons de mer. En novembre 1464, la dépense ne monta qu'à 397 ducats, y compris le festin servi à Saint-Jean de Latran, «à tous les seigneurs cardinaux, à tous les ambassadeurs et seigneurs nobles qui étaient à la Cour». Ce banquet ne coûta que 126 ducats. Ce pape était économe. Il se contentait d'un petit vinmoscatello qui coûtait sept sous la cruche. Mais il tourmentait les platoniciens et j'aime mieux Pie II.
Sixte IV, fils d'un batelier de Savone et ancien moine mendiant, n'est point un raffiné. Viande de veau, de vache, de mouton, de chevreau et poules, tel est son ordinaire; le luxe est pour les vins. Aidé par les bons moines de son ordre, qui devaient fourmiller autour de lui, il dépense jusqu'à 900 ducats par mois. A la Noël de 1482, il fait à chacun des ambassadeurs d'Espagne, de Gênes, de Milan, de Sienne, de Venise et de Naples, le rare présent d'un veau du prix de 10 francs.
Le vieil Alexandre VI, l'Espagnol dont Giulia Farnèse adolescente exaspère les sens, recherche les épices brûlantes: poivre, gingembre, cannelle, noix muscade, safran, cumin, anis, raisin sec, sauces aromatiques, moutarde; ajoutez les salaisons âcres: sardines, anchois, saucisses bien pimentées; pour éteindre l'incendie du gosier pontifical, douze ou quinze vins de crus précieux: vins de Corse, de Grèce, de Sicile, d'Espagne. La dépense monte en certains mois à quatre mille ducats. A la Saint-Antoine, le pape envoyait des quantités de cire à l'église du Thaumaturge, pour la santé de ses chevaux, haquenées et mules; à Noël et à Pâques, il envoyait à chaque cardinal un veau et deux chevreaux, sans compter les agneaux bénits de samain apostolique et des paniers d'œufs. En 1501, il donna à dîner aux cardinaux qui l'avaient assisté dans les fonctions pascales, et leur fit servir une tourte monstrueuse, toute dorée. C'était le temps des dorures. Dans une mascarade de Laurent le Magnifique, on dora des pieds à la tête un petit garçon qui parut une merveille, et qui en mourut. La veille de sa mort foudroyante, un vendredi, Alexandre mangea des œufs, des langoustes, des citrouilles au poivre, des confitures, des prunes, une tourte enveloppée de feuilles d'or. M. Bertolotti ajoute:et cætera. Sans doute, il ne but pas, ce jour-là, de l'eau claire. Et l'on était au mois d'août, si énervant à Rome. La fortune, qui le réservait au poison, le préserva de l'indigestion. S'il était mort sur sa tourte dorée, frappé d'apoplexie, César qui, le lendemain, devait si malheureusement goûter au vin réservé, eût mis sur l'Église sa main de condottière impudent, et la chrétienté eût assisté à une incomparable aventure. Cependant le peuple romain jeûnait bien à son aise, tout le long de l'année, en rêvant au paradis. On lui jetait un pain horrible, noir, sans substance, tel que celui dont se nourrissent encore aujourd'hui les misérables paysans de la Basilicate et de la Pouille. Au moins, s'il avait pu présenter sa pagnotta aux bonnes odeurs qui montaient des profondeurs des cuisines papales etse perdaient du côté du ciel! Mais la supplique suivante, adressée en 1607 à Paul V, montre à quel point il était dangereux d'étaler cette misère aux yeux du vicaire de Jésus-Christ:
Très bienheureux Père,Le pauvre et malheureux Andréa Negri, Florentin, indigne de la grâce de Votre Sainteté, le jour de Saint-Pierre, comme Votre Sainteté passait près de la Rotonde, lui a montré deux pains, sans penser à lui faire injure, mais aveuglé par le démon. Il croyait que Votre Béatitude ne savait pas de quelle façon on vit à Rome. Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a été arrêté, soumis au supplice de la corde, puis exilé de l'État ecclésiastique, selon le bon plaisir de Votre Sainteté. Aujourd'hui, le pauvre misérable se trouve infirme, hors de ce royaume, ayant à Rome un enfant, et sa femme enceinte; la malheureuse endure bien des misères, n'ayant pas de quoi vivre. Il supplie donc Votre Béatitude, par les entrailles de N.-S. Jésus-Christ, qu'elle ait pitié de cette famille en détresse et de sa grande pauvreté, qu'elle lui pardonne son égarement, et le relève de son long exil, ce qui sera une œuvre de miséricorde; en outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour la longue et heureuse vie de Votre Sainteté:Quam Deus...(A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle à Notre-Seigneur.)
Très bienheureux Père,
Le pauvre et malheureux Andréa Negri, Florentin, indigne de la grâce de Votre Sainteté, le jour de Saint-Pierre, comme Votre Sainteté passait près de la Rotonde, lui a montré deux pains, sans penser à lui faire injure, mais aveuglé par le démon. Il croyait que Votre Béatitude ne savait pas de quelle façon on vit à Rome. Sur-le-champ, par ordre de Monseigneur le Gouverneur de Rome, il a été arrêté, soumis au supplice de la corde, puis exilé de l'État ecclésiastique, selon le bon plaisir de Votre Sainteté. Aujourd'hui, le pauvre misérable se trouve infirme, hors de ce royaume, ayant à Rome un enfant, et sa femme enceinte; la malheureuse endure bien des misères, n'ayant pas de quoi vivre. Il supplie donc Votre Béatitude, par les entrailles de N.-S. Jésus-Christ, qu'elle ait pitié de cette famille en détresse et de sa grande pauvreté, qu'elle lui pardonne son égarement, et le relève de son long exil, ce qui sera une œuvre de miséricorde; en outre, il ne manquera pas de prier sans cesse le Seigneur Dieu pour la longue et heureuse vie de Votre Sainteté:Quam Deus...
(A Monseigneur le Gouverneur, afin qu'il en parle à Notre-Seigneur.)
Mais Paul V Borghèse édifiait la façade pompeuse de Saint-Pierre, et la famine pouvait servir à son architecture. «Pontife sévère, très rigoureux et inexorable en fait de justice», écrit un ambassadeur vénitien. Je crains fort qu'Andrea Negri n'ait langui dans l'exil jusqu'au pontificat de Grégoire XV. Une anecdote rapportée par Ranke sur ce pape, rappelle la dureté des empereurs romains. Un pauvre diable d'écrivain, Piccinardi, avait composé dans sa solitude une biographie sur Clément VIII, prédécesseur de Paul, et l'avait comparé à Tibère. Puis, il avait caché dans sa maison l'innocent manuscrit. Une servante déroba celui-ci et le fit livrer au pape. Quelques personnes influentes, des ambassadeurs même, répondaient de Piccinardi. Paul V les rassura par la bonhomie indifférente avec laquelle il parlait de l'ouvrage. Un beau matin, on mena l'historien de Clément VIII au pont Saint-Ange et on lui coupa la tête, sans jugement.
Cette populace qui meurt de faim et que l'on repaît de spectacles sanglants, effraye par sa brutalité farouche les bonnes gens qui aiment la paix. Lasassaiola, la lutte à coups de pierres, rendait certains quartiers de Rome extrêmement dangereux. Un dénonciateur, prudemment couvert du masque de l'anonyme, informe, en 1601, Sa Béatitude, que les jours de fête, c'est-à-dire tous les dimanchesau moins, quatre ou cinq cents jeunes gens partagés en deux camps, au lieu d'aller à l'office divin, ou même d'entendre la messe, se battent à coups de pierres dans le Campo-Vaccino et aux environs. Ils se qualifient Espagnols ou Français, habitants des Monti ou du Transtévère, se font des prisonniers pour le rachat desquels ils exigent une rançon qu'ils vont ensuite jouer et boire à l'osteria, mais bien des blessés restent sur le champ de bataille, la tête fendue; les sbires n'y prennent point garde et disent qu'ils n'ont rien à y gagner que des pierres évidemment, et ce scandale va croissant. Les étrangers en sont indignés et aussi les hérétiques, et bientôt on ne pourra plus passer ni dans les rues ni sur les places les jours de fête; les églises seront inaccessibles; que Sa Sainteté prenne donc la résolution qui paraîtra la plus convenable à son «très profond jugement». C'était la Rome de Callot et de Piranesi, pittoresque et sauvage. Jusqu'à l'époque de Chateaubriand, le Colisée était un repaire où les voleurs faisaient bon ménage avec les chiens vagabonds. J'ai souvent observé, jadis, au crépuscule, entre l'arc de Titus et l'arc de Constantin, des personnages patibulaires qui, munis chacun d'une poignée de paille ou d'un sac, se glissaient furtivement, à la faveur des premières ombres, comme des reptiles,dans les trous des ruines. Les recherches archéologiques et une police plus régulière ont quelque peu dérangé ces carrières d'Amérique. Les gueux reculent devant l'ordre de cette ville étrange dont le charme s'évanouit à mesure que la civilisation moderne s'y établit. Quelques cailloux lancés ça et là par deux ou troismonellirappellent faiblement lasassaiolagrandiose duXVIIesiècle. C'était le bon temps pour les artistes. Quelques-uns le regrettent, et je n'affirme pas qu'ils aient tort.
Mais voici bien d'autres misères. Les juifs et les musulmans étaient-ils des hommes semblables aux autres fils d'Adam? Le Saint-Siège n'en était pas très sûr et il les mettait sans pitié en dehors de la loi civile et de l'humanité. Naguère cependant, en Avignon, «les povres juifs, écrivait Froissard, ars et escacés (chassés) par tout le monde, excepté en terre d'Eglise, dessous les clefs du pape», s'étaient vus protégés contre l'Inquisition par nos graves et doux pontifes français. Le Comtat-Venaissin fut, pendant soixante ans, pour les fils d'Israël une terre promise trop tôt perdue. Lessaintes clefs, qui les avaient abrités sur les bords du Rhône, leur donneront désormais, à Rome, des coups bien rudes. L'histoire de la juiverie romaine est encore à écrire: ce sera un triste chapitre dans l'histoire de l'Occident chrétien. Gregorovius, en finissant son livre surle Ghetto et les Juifs à Rome, disait: «Une histoire du Ghetto romain pourrait éclairer pleinement le développement successif du christianisme à Rome, et contribuerait singulièrement à compléter l'histoire générale de la civilisation.» Il faudrait remonter au temps même de saint Paul, à l'arrivée furtive de ces familles vagabondes venues de Palestine, et accueillies avec tendresse dans les plus misérables quartiers de la Rome impériale, par leurs frères si timides et si rapaces, dont Horace s'était moqué. La paix ne dura guère, dans le sein de la famille d'Abraham: une question baroque, celle de la circoncision, divisa bientôt la synagogue en deux partis irréconciliables. Vers la fin du premier siècle, quand la police des empereurs ne distinguait pas encore clairement les juifs des chrétiens, ces deux groupes religieux étaient déjà séparés l'un de l'autre par un abîme. Le jour où les chrétiens entrèrent en maîtres dans l'État, le vieil Israël dut courber la tête sous un joug terrible. On ne saura jamais de quelles humiliations il fut abreuvé, à quel dur servage ilfut condamné. M. Bertolotti a publié, dans l'Archiviode Rome, quelques textes fort curieux, destinés à être comme un fondement premier de l'histoire que souhaitait Gregorovius. Ils se rapportent aux seizième, dix-septième et dix-huitième siècles. Si ces documents peuvent consoler là-bas, aux bords du «Danube bleu»,super flumina Babylonis, la postérité mélancolique de Jacob, je n'aurai point perdu mon temps en traduisant les découvertes de M. Bertolotti.
Nous sommes au 23 mars 1573, un an et cinq mois avant la Saint-Barthélemy. La Renaissance païenne a gâté le troupeau romain duPastor æternus; dans la moitié de l'Europe, la réforme protestante a dispersé les brebis. L'Église, au concile de Trente, a fait un immense effort pour rétablir sa primauté spirituelle: les livres, la science, toutes les libertés de la pensée la tourmentent. Mais dans ce Ghetto empesté que noient les brouillards du Tibre, il y a des rabbins, des docteurs qui expliquent la Bible, devenue, depuis Luther, la grande angoisse de Rome. Il faut à tout prix empêcher que les chrétiens ne touchent à cette corruption.Et l'on publie dans la ville l'édit suivant:
Le révérendissime Mgr Monti Valenzi, protonotaire apostolique et gouverneur général, camerlingue de cette noble cité et de son district,par ordre exprès de Notre-Seigneur, fait savoir à toute personne quelconque, de tout état, classe et condition, qui n'a rien à faire à la place des juifs, ni autour du Ghetto des juifs, qu'elle doit sur-le-champ et sans aucun retard se retirer,sous peine de la pendaison(sotto pena della forca), à laquelle on procédera sans rémission.Donné au palais de la résidence ordinaire dudit Monseigneur révérendissime gouverneur, cejourd'hui 23 mars 1573.M.Valen., gouvern.Moi, Vincent, trompette, j'ai proclamé ledit ban autour de l'enceinte et du quartier fermé (Seraglio) des juifs cejourd'hui 23 mars 1573.
Le révérendissime Mgr Monti Valenzi, protonotaire apostolique et gouverneur général, camerlingue de cette noble cité et de son district,par ordre exprès de Notre-Seigneur, fait savoir à toute personne quelconque, de tout état, classe et condition, qui n'a rien à faire à la place des juifs, ni autour du Ghetto des juifs, qu'elle doit sur-le-champ et sans aucun retard se retirer,sous peine de la pendaison(sotto pena della forca), à laquelle on procédera sans rémission.
Donné au palais de la résidence ordinaire dudit Monseigneur révérendissime gouverneur, cejourd'hui 23 mars 1573.
M.Valen., gouvern.
Moi, Vincent, trompette, j'ai proclamé ledit ban autour de l'enceinte et du quartier fermé (Seraglio) des juifs cejourd'hui 23 mars 1573.
En 1592, le pape, afin d'entraver les relations entre juifs et chrétiens, décrète les prohibitions suivantes:
Défense aux hébreux de laisser entrer des étrangers dans leurs synagogues, sous peine de 50 écus d'amende;
D'entrer dans les maisons privées des chrétiens, excepté des juges, avocats, procureurs, notaires, sous peine de 50 écus, et du fouet pour les femmes;
De recevoir des chrétiens après les vingt-quatre heures (à la nuit);
De boire et de manger avec les chrétiens, sinon en voyage;
De vendre de la viande et du pain azyme aux chrétiens;
De faire tuer les bêtes de boucherie par des chrétiens;
D'enseigner aux chrétiens l'hébreu, à chanter, à danser, à faire de la musique, ou quelque art que ce soit, ou de recevoir des leçons des chrétiens, sous peine de 10 écus pour chacune des deux parties.
S'ils enseignent des enchantements, des superstitions, la divination, ils encourrontipso factola peine du fouet, des galères et autres châtimentsarbitraires.
Défense aux juifs d'exercer la divination, ou de prédire, soit pour le passé, soit pour l'avenir, par exemple à l'occasion de vols commis ou d'autres choses semblables. Peine: le fouet, les galères et autres châtiments légaux, tant pour le devin que pour celui qui l'a consulté.
Défense d'employer des domestiques chrétiens, d'aller aux étuves et chez les barbiers des chrétiens; de laver dans le Tibre, sinon le long du Ghetto; de se servir de sages-femmes et de nourrices chrétiennes; de soigner ou de médicamenter les chrétiens; d'avoir des chrétiens pour tuteurs, exécuteurstestamentaires ou curateurs; de prêter de l'argent ou d'en promettre aux chrétiens, hommes ou femmes; enfin, de jouer avec les chrétiens.
Ils doivent porter bien apparent un signe jaune au chapeau, et les femmes ne doivent pas cacher ce signe sous un mouchoir. Il leur est interdit de trafiquer desAgnus Dei, des reliques, des bréviaires, des missels, des ornements d'église. Le soir, à la tombée de la nuit, ils sont astreints à rentrer tous au Ghetto, d'où ils ne pourront sortir avant le plein jour, sous peine de 50 écus et de trois tournées de corde pour les hommes et du fouet pour les femmes.
En 1603, nouveau règlement pour la clôture du Ghetto. Le portier commis par le cardinal-vicaire fermera les cinq portes à la première heure de nuit, de Pâques à la Toussaint, à deux heures, le reste de l'année (sept heures du soir, en hiver). Les portes une fois closes, le portier ne les ouvrira, jusqu'à trois heures de nuit en été, et jusqu'à cinq en hiver, qu'aux juifs restés dehors pour cause juste et nécessaire, et munis d'une police délivrée par un juge ordinaire ou toute autre personne connue, honorable et digne de foi; ces polices seront prises par le portier et remises par lui au notaire pontifical. Au delà du délai légal, le portier ne laissera plus entrer que les juifs étrangers arrivant à Romela nuit; il prendra leurs noms. En cas de nécessité, rixes, enterrements, le portier laisse sortir, mais accompagne au dehors les juifs, après les avoir comptés au départ; il les compte de nouveau au retour, et dès le matin il dénonce au notaire pontifical les noms et prénoms. Les juifs qui tenteront de rentrer en fraude, par quelque porte particulière ou quelque fenêtre, recevront trois tournées de corde. Quiconque, juif ou chrétien, offrira de l'argent au portier pour enfreindre le règlement, sera flagellé et paiera 10 écus, dont la moitié pour le dénonciateur.
Fouetter les femmes et les enfants, écharper les hommes, c'est bien; convertir, par la force ou par la séduction, une race maudite, c'est mieux encore. Le petit Mortara n'a été que la fin d'une longue tradition apostolique. Le Ghetto vit jadis des scènes extraordinaires, dont témoigne la supplique d'un malheureux, Sabato d'Alatri, emprisonné à la suite d'une émeute religieuse: les juifs, voyant un jour entraîner à travers leurs rues une jeune fille que les sbires menaient en prison «sous prétexte qu'elle voulait se faire chrétienne», avaient jeté des pierres de leurs fenêtres à la police pontificale; trente d'entre eux avaient été arrêtés, interrogés, puis remis en liberté; Sabato seul a été retenu; il se prétend innocent, ajoute que l'affaire est très ancienne, etqu'il est chargé de famille (1645). Rubino de Cavi réclame son fils Israël, un enfant de quinze ans, qui, après avoir été persécuté «pendant six semaines» par des chrétiens pour qu'il embrassât la religion catholique, après avoir paru consentir, refusa tout d'un coup, et, le jour même, fut emmené par les sbires, malgré ses cris, aux catéchumènes, puis à la prison; la loi voulait que, pour un cas pareil, le juif fût détenu quarante jours sous les saints verrous. Le pauvre Rubino fait observer que le délai est expiré, et prie que l'enfant lui soit rendu (1662). Mais ceux-ci, des juifs au cœur léger, que le bagne ennuie, écrivent en ces termes au pape: