IX

Pour l'intelligence des faits que nous racontons, et surtout pour l'harmonie que ces faits doivent forcément conserver entre eux, il faut que nos lecteurs abandonnent un instant la partie politique de cet ouvrage, à laquelle, à notre grand regret, nous n'avons pas pu donner une moindre extension, pour continuer avec nous une excursion dans les parties pittoresques qui s'y rattachent de telle façon, que nous ne saurions séparer l'une de l'autre. En conséquence, nous allons, s'ils veulent bien toujours nous prendre pour guide, repasser sur la planche que, dans son empressement à apporter la corde qui devait si puissamment aider au salut du héros de notre histoire,—car notre intention n'est pas de cacher plus longtemps que nous lui destinons ce rôle,—Nicolino Caracciolo a oublié d'enlever de son double appui; puis, la planche repassée, remonter le talus, sortir par la même porte qui nous a donné passage pour entrer, redescendre la pente du Pausilippe, jusqu'à ce qu'ayant dépassé le tombeau de Sannazar et le casino du roi Ferdinand, nous fassions, au milieu de Mergellina, halte entre le casino du roi Ferdinand et la fontaine du Lion, devant une maison communément appelée à Naples la maison du Palmier, parce que, dans le jardin de cette maison, un élégant individu de cette famille panache au-dessus d'un dôme d'orangers tout constellés de leurs fruits d'or, et qu'il domine des deux tiers de sa hauteur.

Cette maison, bien désignée à la curiosité de nos lecteurs,—de peur d'effaroucher ceux qui pourraient avoir affaire à une petite porte percée dans le mur, qui fait justement face au point où nous sommes arrêtés,—nous allons quitter la rue, longer le mur du jardin et gagner une pente, de laquelle nous pourrons, en nous haussant sur la pointe des pieds, surprendre peut-être quelques-uns des secrets que ses murailles renferment.

Et ce doivent être des secrets charmants et auxquels nos lecteurs ne pourront manquer d'accorder toute leur sympathie, rien qu'à voir celle qui va nous les livrer.

En effet, malgré le tonnerre qui gronde, malgré l'éclair qui luit, malgré le vent qui, en passant plus furieux et plus strident que jamais, secoue les orangers dont les fruits, se détachant de leurs branches, tombent comme une pluie d'or, et tord sous ses rafales réitérées le palmier dont les longs panaches semblent des tresses échevelées, une jeune femme de vingt-deux à vingt-trois ans, en peignoir de batiste, un voile de dentelle jeté sur la tête, apparaît de temps en temps sur un perron de pierre conduisant du jardin au premier étage, où semblent être les appartements d'habitation, s'il faut en juger par un rayon de lumière qui, chaque fois qu'elle ouvre la porte, se projette de l'intérieur à l'extérieur.

Ses apparitions ne sont pas longues; car, à chaque fois qu'elle apparaît et qu'un éclair brille ou qu'un coup de tonnerre se fait entendre, elle pousse un petit cri, fait un signe de croix et rentre, la main appuyée sur sa poitrine, comme pour y comprimer les battements précipités de son coeur.

Celui qui la verrait, malgré la crainte que lui cause la perturbation de l'atmosphère, rouvrir avec obstination, de cinq minutes en cinq minutes, cette porte, que chaque fois elle ouvre avec hésitation et referme avec terreur, offrirait bien certainement de parier que toute cette impatience et toute cette agitation sont celles d'une amante inquiète ou jalouse, attendant ou épiant l'objet de son affection.

Eh bien, celui-là se tromperait; aucune passion n'a encore terni la surface de ce coeur, véritable miroir de chasteté, et, dans cette âme où tous les sentiments sensuels et ardents sommeillent encore, une curiosité enfantine veille seule, et c'est elle qui, empruntant la puissance d'une de ces passions inconnues jusqu'alors, cause tout ce trouble et toute cette agitation.

Son frère de lait, le fils de sa nourrice, un lazzarone de la Marinella, sur ses vives instances, a promis de lui amener une vieille Albanaise, dont les prédictions passent pour infaillibles; au reste, ce n'est point d'elle seulement que date cet esprit sibyllique que ses aïeules ont recueilli sous les chênes de Dodone, depuis que sa famille, à la mort de Scanderberg le Grand, c'est-à-dire en 1467, a quitté les bords de l'Aoüs pour les montagnes de la Calabre, jamais une génération ne s'est éteinte sans que le vent qui passe au-dessus des cimes glacées du Tomero n'ait apporté à quelque pythie moderne le souffle de la divination, héritage de sa famille.

Quant à la jeune femme qui l'attend, un vague instinct lui fait craindre et désirer à la fois de connaître l'avenir dans lequel s'égarent, en frissonnant, des pressentiments étranges, et son frère de lait lui a promis de lui amener le soir même, à minuit, heure cabalistique, celle qui pourra—tandis que son mari est retenu jusqu'à deux heures du matin aux fêtes de la cour—lui révéler les mystérieux secrets de cet avenir qui jette des ombres sur ses veilles et des lueurs dans ses rêves.

Elle attend donc tout simplement le lazzarone Michel le Fou et la sorcière Nanno.

D'ailleurs, nous allons bien voir si l'on nous a trompé.

Trois coups frappés à égale distance ont retenti à la petite porte du jardin, au moment même où, des nuages livides et jaunâtres, commencent à tomber de larges gouttes de pluie. Au bruit de ces trois coups, quelque chose comme un flot de gaze glisse le long de la rampe du perron, la porte du jardin s'ouvre, donne passage à deux nouveaux personnages et se referme sur eux. L'un de ces personnages est un homme, l'autre une femme; l'homme porte des caleçons de toile, le bonnet de laine rouge et le caban du pêcheur de la Marinella; la femme est enveloppée d'un grand manteau noir aux épaules duquel brilleraient, si l'on pouvait les distinguer, quelques fils d'or fanés, reste d'une ancienne broderie: on ne voit rien, du reste, de son costume, et ses deux yeux seuls brillent dans l'ombre que projette le capuchon qui recouvre sa tête.

En traversant l'espace qui sépare la porte des premières marches du perron, la jeune femme a trouvé moyen de dire au lazzarone:

—Si fou que tu sois ou qu'on te croie, tu ne lui as pas dit qui j'étais, n'est-ce pas, Michel?

—Non, sur la madone, elle ignore jusqu'à la première lettre de ton nom, petite soeur.

Arrivée au haut du perron, la jeune femme entra la première; le lazzarone et la sorcière la suivirent.

Lorsqu'ils traversèrent la première pièce, on put voir la tête d'une jeune camériste soulevant une portière de tapisserie et suivant d'un regard curieux sa maîtresse et les hôtes bizarres qu'elle introduisait chez elle.

Derrière eux la portière retomba.

Entrons à notre tour. La scène qui va se passer aura trop d'influence sur les événements à venir pour que nous ne la racontions pas dans tous ses détails.

La lumière dont nous avons vu le rayon transparaître jusque dans le jardin venait d'un petit boudoir décoré à la manière de Pompéi, avec des divans et des rideaux de soie rose, brochés de fleurs d'un bleu clair; la lampe qui jetait cette lueur était enfermée dans un globe d'albâtre répandant sur tous les objets un reflet nacré; elle était posée sur une table de marbre blanc dont le pied unique était un griffon aux ailes étendues. Un fauteuil de forme grecque, qui, par la pureté de sa sculpture, eût pu réclamer sa place dans le boudoir d'Aspasie, indiquait que l'oeil d'un amateur avait présidé aux moindres détails de cet ameublement.

Une porte placée en face de celle qui avait donné entrée à nos trois personnages s'ouvrait sur une file de chambres régnant dans toute la longueur de la maison; la dernière de ces chambres attenait non-seulement à la maison voisine, mais encore avait une communication avec elle.

Ce fait avait sans doute, aux yeux de la jeune femme, une certaine importance, car elle le fit remarquer à Michel en lui disant:

—Dans le cas où mon mari rentrerait, Nida viendrait nous prévenir, et vous sortiriez par la maison de la duchesse Fusco.

—Oui, madame, répondit Michel en s'inclinant avec respect.

En entendant ces dernières paroles, la sorcière, qui était en train de dépouiller son manteau, se retourna, et, avec un accent qui n'était pas exempt d'une certaine amertume:

—Depuis quand les frères d'un même lait ne se tutoient-ils plus? demanda-t-elle. Ceux qui ont été pendus à la même mamelle ne sont-ils pas aussi proches parents que ceux qui ont été portés dans le même sein? Tutoyez-vous, enfants, continua-t-elle avec douceur; cela fait plaisir à Dieu, de voir ses créatures s'aimer, malgré la distance qui les sépare.

Michel et la jeune femme se regardèrent avec étonnement.

—Quand je te dis qu'elle est véritablement sorcière, petite soeur! s'écria Michel, et c'est ce qui me fait trembler.

—Et pourquoi cela te fait-il trembler, Michel? demanda la jeune femme.

—Sais-tu ce qu'elle m'a prédit, à moi, pas plus tard que ce soir avant de venir?

—Non.

—Elle m'a prédit que je ferais la guerre, que je deviendrais colonel et que je serais...

—Quoi?

—C'est difficile à dire.

—Dis toujours.

—Et que je serais pendu.

—Ah! mon pauvre Michel!

—Ni plus ni moins.

La jeune femme reporta avec une certaine terreur ses yeux sur l'Albanaise; celle-ci avait complètement dépouillé son manteau, qui gisait à terre, et elle apparaissait dans son costume national, flétri par un long usage, mais riche encore; seulement, ce ne fut point le turban blanc broché de fleurs autrefois brillantes, qui serrait sa tête et d'où s'échappaient de longues mèches de cheveux noirs mêlés de fils d'argent, ce ne fut point son corsage rouge broché d'or, ce ne fut point enfin son jupon couleur de brique à bandes noires et bleues qu'elle remarqua; ce furent les yeux gris et perçants de la sorcière, fixés sur elle comme s'ils eussent voulu lire au plus profond de son coeur.

—O jeunesse! jeunesse curieuse et imprudente! murmura la sorcière, seras-tu donc toujours poussée, par une puissance plus forte que ta volonté, à aller au-devant de cet avenir qui vient si vite au-devant de toi?

A cette apostrophe inattendue, faite d'une voix aiguë et stridente, un frisson passa par les veines de la jeune femme, et elle se repentit presque d'avoir appelé Nanno.

—Il est encore temps, dit celle-ci, comme si aucune pensée ne pouvait échapper à son oeil avide et pénétrant. La porte qui nous a donné entrée est encore ouverte, et la vieille Nanno a trop souvent dormi sous l'arbre de Bénévent pour n'être pas habituée au vent, au tonnerre et à la pluie.

—Non, non, murmura la jeune femme. Puisque vous voilà, restez!

Et elle tomba assise sur le fauteuil placé près de la table, la tête renversée en arrière et exposée à toute la lumière de la lampe.

La sorcière fit deux pas de son côté, et, comme se parlant à elle-même:

—Cheveux blonds et yeux noirs, dit-elle: grands, beaux, clairs, humides, veloutés, voluptueux.

La jeune femme rougit et couvrit son visage de ses deux mains.

—Nanno! murmura-t-elle.

Mais celle-ci ne parut pas l'entendre, et, s'attaquant aux mains qui empêchaient qu'elle ne poursuivit l'examen du visage, elle continua:

—Les mains sont grasses, potelées; la peau en est rosée, douce, fine, mate et vivante tout à la fois.

—Nanno! dit la jeune femme écartant ses mains comme pour les cacher, mais démasquant un visage souriant, je ne vous ai point appelée pour me faire des compliments.

Mais Nanno, sans écouter, continua, et, se reprenant à la figure qu'on lui livrait de nouveau:

—Le front beau, blanc, pur, sillonné de veines azurées. Les sourcils noirs, bien dessinés, commençant à la racine du nez, et entre les deux sourcils, trois ou quatre petites lignes brisées. Oh! belle créature! tu es bien consacrée à Vénus, va!

—Nanno! Nanno! s'écria la jeune femme.

—Mais laisse-la donc tranquille, petite soeur, dit Michel. Elle prétend que tu es belle; est-ce que tu ne le sais pas? est-ce que ton miroir ne te le dit pas tous les jours? est-ce que quiconque te voit n'est pas de l'avis de ton miroir? est-ce que tout le monde ne dit pas que le chevalier San-Felice porte un nom prédestiné, puisque,heureuxde nom, il l'est aussi en effet3.

Note 3:(retour)Inutile de dire que la traduction deSan-Feliceestsainte heureuse.

Inutile de dire que la traduction deSan-Feliceestsainte heureuse.

—Michel! fit la jeune femme mécontente que son frère de lait révélât ainsi son nom en révélant celui de son mari.

Mais, tout à son examen, la sorcière continua:

—La bouche est petite, vermeille; la lèvre supérieure est un peu plus grosse que la lèvre inférieure; les dents sont blanches, bien rangées; les lèvres sont couleur de corail; le menton est rond; la voix est molle, un peu traînante, s'enrouant facilement. Vous êtes née un vendredi, n'est-ce pas, à minuit ou bien près de minuit?

—C'est vrai, murmura la jeune femme d'une voix, en effet, légèrement enrouée par l'émotion qu'elle éprouvait et à laquelle elle cédait, malgré ses efforts; ma mère m'a dit souvent que mon premier cri s'était mêlé aux dernières vibrations de la pendule sonnant les douze heures qui séparaient le dernier jour d'avril du premier jour de mai.

—Avril et mai, les mois des fleurs! Un vendredi; le jour consacré à Vénus! Tout s'explique. Voilà pourquoi Vénus domine, reprit la sorcière. Vénus! la seule déesse qui ait conservé son empire sur nous, quand tous les autres dieux ont perdu le leur. Vous êtes née sous l'union de Vénus et de la Lune, et c'est Vénus qui l'emporte et qui vous donne ce cou blanc, rond, de moyenne longueur, que nous appelonsla tour d'ivoire; c'est Vénus qui vous donne ces épaules arrondies, un peu tombantes; ces cheveux ondoyants, soyeux, épais; ce nez élégant, rond, aux narines dilatées et sensuelles.

—Nanno! fit la jeune femme d'une voix plus impérative en se dressant tout debout et appuyant sa main sur la table.

Mais l'interruption fut inutile.

—C'est Vénus, continua l'Albanaise, qui vous donne cette taille souple, ces attaches fines, ces pieds d'enfant; c'est Vénus qui vous donne le goût de la mise élégante, des vêtements clairs, des couleurs tendres; c'est Vénus qui vous fait douce, affable, naïve, portée à l'amour romanesque, portée au dévouement.

—Je ne sais si je suis prompte au dévouement, Nanno, dit la jeune femme d'un ton radouci et presque triste; mais, à coup sur, tu te trompes à l'endroit de l'amour.

Puis, retombant sur son fauteuil comme si ses jambes eussent à peu près perdu la force de la porter:

—Car jamais je n'ai aimé! continua-t-elle avec un soupir.

—Tu n'as jamais aimé! reprit Nanno; et à quel âge dis-tu cela? A vingt-deux ans, n'est-ce pas?... Mais attends, attends!

—Tu oublies que je suis mariée, dit la jeune femme d'une voix languissante, et à laquelle elle essayait vainement de donner de la fermeté,—et que j'aime et je respecte mon mari.

—Oui, oui! je sais tout cela, répliqua la sorcière; mais je sais aussi qu'il a près de trois fois ton âge. Je sais que tu l'aimes et que tu le respectes; mais je sais que tu l'aimes comme un père et que tu le respectes comme un vieillard. Je sais que tu as l'intention, la volonté même de rester pure et vertueuse; mais que peuvent l'intention et la volonté contre l'influence des astres?—Ne t'ai-je pas dit que tu étais née de l'union de Vénus et de la Lune, les deux astres d'amour? Mais peut-être échapperas-tu à leur influence.—Voyons ta main. Job, le grand prophète, a dit: «Dans la main des hommes, Dieu a mis les signes qui font reconnaître son oeuvre.»

Et elle étendit vers la jeune femme sa main ridée, osseuse et noire, dans laquelle vint, comme par une influence magique, se placer la main douce, blanche et fine de la San-Felice.

C'était la main gauche, celle où les cabalistes anciens prétendaient, et où les cabalistes modernes prétendent encore lire les secrets de la vie.

Nanno regarda un instant le dessus de cette main charmante avant de la retourner pour lire dans l'intérieur, comme on tient un instant dans sa main, sans se presser de l'ouvrir, un livre qui doit vous révéler des choses inconnues et surnaturelles.

En la regardant comme on regarde un beau marbre, elle murmurait:

—Les doigts lisses, allongés, sans noeuds; les ongles roses, étroits, pointus; main d'artiste s'il en fut, main destinée à tirer des sons de tous les instruments, cordes de la lyre—ou fibres du coeur.

Elle retourna enfin cette main frissonnante, qui faisait un contraste si merveilleux avec sa main bronzée, et un sourire d'orgueil éclos sur ses lèvres illumina tout son visage.

—Ne l'avais-je pas deviné! dit-elle.

La jeune femme la regarda avec anxiété. Michel, de son côté, s'approcha comme s'il eût connu quelque chose à la chiromancie.

—Commençons par le pouce, reprit la sorcière; c'est lui qui résume tous les autres signes de la main: le pouce est l'agent principal de la volonté et de l'intelligence; les idiots naissent ordinairement sans pouces ou avec des pouces difformes ou atrophiés4; les épileptiques, dans leurs crises, ferment leurs pouces avant les autres doigts. Pour conjurer le mauvais oeil, on étend l'index et l'auriculaire, et l'on cache les pouces dans la paume de la main.

Note 4:(retour)Voir, du reste, pour les études sur la main, le livre de mon excellent ami Desbarrolles.

Voir, du reste, pour les études sur la main, le livre de mon excellent ami Desbarrolles.

—Cela est vrai, petite soeur, s'écria Michel, c'est ainsi que je fais quand j'ai le malheur de rencontrer sur mon chemin le chanoine Jorio.

—La première phalange du pouce, celle qui porte l'ongle, continua Nanno, est le signe de la volonté. Vous avez la première phalange du pouce courte; donc, vous êtes faible, sans volonté, facile à entraîner.

—Faut-il que je me fâche? demanda en riant celle à qui était donnée cette explication plus vraie que flatteuse.

—Voyons le mont de Vénus, dit la sorcière en allongeant son ongle, que l'on eût dit une griffe de corne enchâssée dans l'ébène, sur la partie charnue et renflée qui faisait la base du pouce; toute cette portion de la main dans laquelle sont compris la génération et les désirs matériels, est consacrée à l'irrésistible déesse; la ligne de vie l'entoure comme un ruisseau qui coule au bas d'une colline et l'isole comme une île.—Vénus, qui a présidé à votre naissance, Vénus, qui, pareille à ces fées, marraines prodigieuses des jeunes princesses, Vénus, qui vous a donné la grâce, la beauté, la mélodie, l'amour des belles formes, le désir d'aimer, le besoin de plaire, la bienveillance, la charité, la tendresse, Vénus se montre ici plus puissante que jamais.—Ah! si nous pouvions trouver les autres lignes aussi favorables que celles-ci, quoique...

—Quoique?...

—Rien.

La jeune femme regarda la sorcière, dont les sourcils s'étaient froncés un instant.

—Il y a donc d'autres lignes que celles de vie? demanda-t-elle.

—Il y en a trois: ce sont ces trois lignes qui forment dans la main l'M majuscule, que le vulgaire indique comme la première lettre du motMort, signe terrible, chargé par la nature elle-même de rappeler à l'homme qu'il est mortel; les deux autres sont la ligne du coeur; la voici: elle s'étend de la base de l'index à celle du petit doigt; maintenant, voyez la ligne de tête, c'est celle qui coupe en deux le milieu de la main.

Michel s'approcha de nouveau et donna une attention profonde à la démonstration de la sorcière.

—Pourquoi ne m'as-tu pas expliqué tout cela à moi? lui demanda-t-il. Me croyais-tu trop bête pour te comprendre?

Nanno haussa les épaules sans lui répondre; mais, continuant de s'adresser à la jeune femme:

—Suivons d'abord la ligne du coeur, dit-elle; regarde comme elle s'étend depuis le mont de Jupiter, c'est-à-dire depuis la base de l'index, jusqu'au mont de Mercure, c'est-à-dire jusqu'à la base du petit doigt. Elle indique, restreinte, une grande chance de bonheur: trop étendue, comme chez toi, elle indique une probabilité de souffrances terribles; elle se brise sous Saturne, c'est-à-dire sous le médium, c'est fatalité; elle est d'un rouge vif qui tranche avec la mate blancheur de ta main, c'est amour, ardent jusqu'à la violence.

—Et voilà justement ce qui m'empêche de croire à tes prédictions, Nanno, dit la San-Felice en souriant; mon coeur est tranquille.

—Attends, attends, t'ai-je dit, répliqua la sorcière en s'exaltant; attends, attends, incrédule! car le moment où un grand changement doit se faire dans ta destinée n'est pas loin. Puis encore un signe funeste: regarde! La ligne du coeur s'unit, comme tu le vois, à la ligne de tête, entre le pouce et l'index, signe funeste, mais qui peut cependant être combattu par un signe contraire dans l'autre main. Voyons la main droite!

La jeune femme obéit et tendit à la sibylle la main que celle-ci lui demandait.

Nanno secoua la tête.

—Même signe, dit-elle, même jonction.

Et, pensive, elle laissa retomber la main; puis, comme elle restait rêveuse et gardant le silence:

—Parle donc, dit la jeune femme, puisque je te répète que je ne te crois pas.

—Tant mieux, tant mieux, murmura Nanno; puisse la science se tromper; puisse l'infaillible faillir!

—Qu'indique donc la jonction de ces deux lignes?

—Blessure grave, emprisonnement, danger de mort.

—Ah! si tu me menaces de souffrances physiques. Nanno, tu vas me voir faiblir... N'as-tu pas dit toi-même que je n'étais pas brave? Et où serai-je blessée? Dis!

—C'est bizarre! à deux endroits: au cou et au côté.

Puis, laissant retomber la main gauche comme elle avait laissé retomber la main droite:

—Mais peut-être y échapperas-tu, continua-t-elle; espérons!

—Non pas, reprit la jeune femme, achève. Tu ne devais rien me dire ou tu dois me dire tout.

—J'ai tout dit.

—Ton accent et tes yeux me prouvent que non; d'ailleurs, tu as dit qu'il y avait trois lignes: la ligne de vie, la ligne de coeur et la ligne de tête.

—Eh bien?

—Eh bien, tu n'en as examiné que deux, la ligne de vie et la ligne de coeur. Reste la ligne de tête.

Et, d'un geste impératif, elle tendit la main à la sorcière.

Celle-ci la prit, et, en affectant l'indifférence:

—Tu peux le voir comme moi, dit-elle, la ligne de tête traversant la plaine de Mars, s'incline sous le mont de la Lune. Cela signifie: rêve, idéalisme, imagination, chimère;—la vie comme elle est dans la lune, enfin, et non point ici-bas.

Tout à coup Michel, qui regardait avec attention la main de sa soeur, poussa un cri:

—Regarde donc, Nanno! dit-il.

Et il indiqua du doigt, avec l'expression de la plus profonde terreur, un signe de la main de sa soeur de lait.

Nanno détourna la tête.

—Mais regarde donc, te dis-je! Luisa a dans le creux de la main le même signe que moi.

—Imbécile! fit Nanno.

—Imbécile tant que tu voudras, s'écria Michel; une croix au milieu de cette ligne-là:—mort sur l'échafaud, m'as-tu dit?...

La jeune femme jeta un cri, et, d'un air effaré, regarda tour à tour son frère de lait et la sorcière.

—Tais-toi, mais tais-toi donc! fit celle-ci impatientée et frappant du pied.

—Tiens, petite soeur; tiens, dit Michel ouvrant sa main gauche, regarde toi-même si nous n'avons pas le même signe, une croix.

—Une croix! répéta Luisa en palissant.

Puis, saisissant le bras de la sorcière:

—Sais-tu que c'est vrai, Nanno? dit-elle. Que veut dire ceci? Y a-t-il dans la main de l'homme des signes selon sa condition, et ce qui est mortel pour l'un, est-il indifférent pour l'autre? Voyons, puisque tu as commencé, achève.

Nanno retira doucement son bras de la main qui s'efforçait de le retenir.

—Nous ne devons pas révéler les choses pénibles, dit-elle, lorsque, marquées du sceau de la fatalité absolue, elles sont inévitables, malgré tous les efforts de la volonté et de l'intelligence.

Puis, après une pause:

—A moins, toutefois, ajouta-t-elle, que, dans l'espoir de combattre cette fatalité, la personne menacée n'exige cette révélation de nous.

—Exige, petite soeur, exige! s'écria Michel; car, enfin, toi, tu es riche, tu peux fuir; peut-être le danger que tu cours n'existe-t-il qu'à Naples, peut-être ne te poursuivrait-il pas en France, en Angleterre, en Allemagne!

—Et pourquoi ne fuis-tu pas, toi, répondit Luisa, puisque tu prétends que nous sommes marqués du même signe?

—Oh! moi, c'est autre chose; je ne puis pas quitter Naples, je suis enchaîné à la Marinella comme le boeuf au joug; je suis pauvre, et, de mon travail, je nourris ma mère. Que deviendrait-elle, pauvre femme, si je m'en allais?

—Et, si tu meurs, que deviendra-t-elle?

—Si je meurs, c'est qu'elle aura dit vrai, Luisa, et, si elle a dit vrai, avant de mourir, je serai colonel. Eh bien, quand je serai colonel, je lui donnerai tout mon argent en lui disant: «Mets cela de côté,mamma;» et, quand on me pendra, puisqu'on doit me pendre, elle se trouvera être mon héritière.

—Colonel! Pauvre Michel, et tu crois à la prédiction?

—Eh bien, après? En supposant qu'il n'y ait que la mort de vraie, il faut toujours supposer le pire. Eh bien, elle est vieille; moi, je suis pauvre, nous ne faisons point déjà une si grosse perte l'un et l'autre en perdant la vie.

—Et Assunta? demanda en souriant la jeune femme.

—Oh! Assunta m'inquiète moins que ma mère, Assunta m'aime comme une maîtresse aime son amant, et non pas comme une mère aime son fils. Une veuve se console avec un autre mari; une mère ne se console pas même avec un autre enfant. Mais laissons la vieille Mechelemma, et revenons à toi, soeur, à toi qui es jeune, qui es riche, qui es belle, qui es heureuse! Oh! Nanno! Nanno! écoute bien ceci: il faut que tu lui dises à l'instant même d'où viendra le danger, ou malheur à toi!

La sorcière avait ramassé son manteau, et était occupée à le rajuster sur ses épaules.

—Oh! tu ne t'en iras pas ainsi, Nanno, s'écria le lazzarone en bondissant vers elle et en la saisissant par le poignet; et à moi, tu peux dire ce que tu voudras; mais à ma sainte soeur, à Luisa... oh! non, non! c'est autre chose. Tu l'as dit, nous avons sucé le lait de la même mamelle. Je veux bien mourir deux fois, s'il le faut, une pour moi, une pour elle; mais je ne veux pas que l'on touche à un cheveu de sa tête! Entends-tu!

Et il montra la jeune femme, pâle, immobile, haletante, retombée sur son fauteuil, ne sachant pas quel degré de foi elle devait accorder à l'Albanaise, mais, en tout cas, violemment émue, profondément agitée.

—Voyons, puisque vous le voulez tous deux, dit la sorcière se rapprochant de Luisa, essayons; et, si le sort peut être conjuré, eh bien, conjurons-le, quoique ce soit une impiété, ajouta-t-elle, que de lutter contre ce qui est écrit. Donne-moi ta main, Luisa.

Luisa tendit sa main tremblante et crispée; l'Albanaise fut forcée de lui redresser les doigts.

—Voilà bien la ligne du coeur, brisée ici en deux tronçons sous le mont de Saturne; voilà bien la croix au milieu de la ligne de tête; voilà enfin la ligne de vie brusquement rompue entre vingt et trente ans.

—Et tu ne vois pas d'où vient le danger? tu ne sais pas les causes qu'il faudrait combattre? s'écria la jeune femme sous le poids de la terreur qu'avait exprimée pour elle son frère de lait, et que ses yeux, le tremblement de sa voix, l'agitation de tout son corps exprimaient à leur tour.

—L'amour, toujours l'amour! s'écria la sorcière, un amour fatal, irrésistible, mortel!

—Mais connais-tu au moins celui qui en sera l'objet? demanda la jeune femme cessant de se débattre et de nier, envahie qu'elle avait été, peu à peu, par l'accent convaincu de la sorcière.

—Tout est nuage dans ta destinée, pauvre créature, répondit la sibylle; je le vois, mais je ne le connais pas; il m'apparaît comme un être qui n'appartiendrait pas à ce monde, c'est l'enfant du fer et non de la vie... Il est né... impossible! et cependant cela est ainsi: il est né d'une morte!

La sorcière resta le regard fixe, comme si elle voulait absolument lire dans l'obscurité; son oeil se dilatait et prenait la rondeur de celui du chat et du hibou, tandis qu'avec la main elle faisait le geste de quelqu'un qui essaye d'écarter un voile.

Michel et Luisa se regardaient; une sueur froide coulait sur le front du lazzarone; Luisa était plus pâle que le peignoir de batiste qui l'enveloppait.

—Ah! s'écria Michel après un instant de silence, et faisant un effort pour s'arracher à la terreur superstitieuse qui l'écrasait, que nous sommes imbéciles d'écouter cette vieille folle! Que je sois pendu, moi, c'est encore possible; j'ai mauvaise tête, et, dans notre condition, avec mon caractère, on dit des mots, on en vient aux faits, on met la main dans sa poche, on tire un couteau, on l'ouvre, le diable vous tente on frappe son homme, il tombe, il est mort, un sbire vous arrête, le commissaire vous interroge, le juge vous condamne, maître Donato5vous met la main sur l'épaule, il vous passe la corde au cou, il vous pend, très-bien! Mais toi! toi, petite soeur! que peut-il y avoir de commun entre toi et l'échafaud? quel crime peux-tu même rêver, avec ton coeur de colombe? qui peux-tu tuer avec tes petites mains? Car, enfin, on ne tue les gens que quand les gens ont tué; et puis, ici, on ne tue pas les riches! Tiens, veux-tu savoir une chose, Nanno? à partir d'aujourd'hui, on ne dira plus Michel le Fou, on dira Nanno la Folle!

Note 5:(retour)C'était le nom du bourreau de Naples à cette époque.

C'était le nom du bourreau de Naples à cette époque.

En ce moment, Luisa saisit le bras de son frère de lait et lui montra du doigt la sorcière.

Celle-ci était toujours immobile et muette à la même place; seulement, elle s'était courbée peu à peu et semblait, à force de volonté, commencer à distinguer quelque chose dans cette nuit qu'un instant auparavant elle se plaignait de voir s'épaissir devant elle; son cou maigre s'allongeait hors de son manteau noir, et sa tête s'agitait de droite à gauche, comme celle d'un serpent qui va s'élancer.

—Oh! maintenant, je le vois, je le vois, dit-elle. C'est un beau jeune homme de vingt-cinq ans, aux yeux et aux cheveux noirs; il vient, il approche. Lui aussi est menacé d'un grand danger,—d'un danger de mort.—Deux, trois, quatre hommes le suivent;—ils ont des poignards sous leurs habits... cinq, six...

Puis, tout à coup, comme frappée d'une révélation subite:

—Oh! s'il était tué! s'écria-t-elle presque joyeuse.

—Eh bien, demanda Luisa éperdue et comme suspendue aux lèvres de la sorcière, s'il était tué, qu'arriverait-il?

—S'il était tué, comme c'est lui qui causera ta mort, tu serais sauvée.

—Oh! mon Dieu! s'écria la jeune femme, aussi convaincue que si elle voyait elle-même ce que Nanno croyait voir; oh! mon Dieu! quel qu'il soit, protège-le.

Au même instant, sous les fenêtres de la maison, on entendit la double détonation de deux coups de pistolet, puis des cris, un blasphème, et plus rien, que le frissonnement du fer contre le fer.

—Madame! madame! dit en entrant la camériste le visage tout bouleversé, on assassine un homme sous les murs du jardin.

—Michel! s'écria Luisa, les bras étendus vers lui, les mains jointes, tu es un homme, et tu as un couteau; laisseras-tu égorger un autre homme sans lui porter secours?

—Non, par la madone! s'écria Michel.

Et il s'élança vers la fenêtre et l'ouvrit pour sauter dans la rue; mais, tout à coup, il poussa un cri, se jeta en arrière, et, d'une voix étouffée par la terreur:

—Pasquale de Simone, le sbire de la reine! murmura-t-il en se courbant derrière l'appui de la fenêtre.

—Eh bien, s'écria la San-Felice, c'est donc à moi de le sauver.

Et elle s'élança vers le perron.

Nanno fit un mouvement pour la retenir; mais, secouant la tête et laissant tomber ses bras:

—Va, pauvre condamnée, dit-elle, et que l'arrêt des astres s'accomplisse!

Nous avons, on se rappelle, laissé Salvato Palmieri sur le point de transmettre aux conjurés la réponse de Championnet.

En effet, on se rappelle qu'au nom des patriotes italiens, Hector Caraffa avait écrit au général français qui venait d'obtenir le commandement de l'armée de Rome, pour lui faire part de la disposition des esprits à Naples et lui demander si, le cas d'une révolution échéant, on pouvait compter sur l'appui, non-seulement de l'armée française, mais aussi du gouvernement français.

Disons quelques mots de cette belle personnalité républicaine, une des gloires les plus pures de nos jours patriotiques; nous avons à lui faire prendre sa place dans le grand tableau que nous essayons de tracer, et, montrant où il va, il est bon que nous fassions voir d'où il vient.

Le général Championnet était, à l'époque où nous sommes arrivés, un homme de trente-six ans, à la figure douce et prévenante, mais cachant sous cette physionomie, qui était plutôt celle d'un homme du monde que celle d'un soldat, une puissante énergie de volonté et un courage à toute épreuve.

Il était fils naturel d'un président aux élections qui, ne voulant pas lui donner son nom, lui avait donné celui d'une petite terre des environs de Valence, sa ville natale.

C'était un esprit aventureux, dompteur de chevaux avant d'être un dompteur d'hommes. A douze ou quinze ans, il montait les animaux les plus rétifs et les réduisait à l'obéissance.

A dix-huit ans, il se mit à la poursuite de l'un ou de l'autre de ces deux fantômes que l'on nomme la gloire ou la fortune, partit pour l'Espagne, et, sous le nom de Bellerose, s'engagea dans les troupes wallones.

Au camp de Saint-Roch, qui s'était formé devant Gibraltar, il rencontra, dans le régiment de Bretagne, plusieurs de ses camarades de collège; ils obtinrent de son colonel qu'il quittât les gardes wallones et passât avec eux, comme volontaire.

A la paix, il rentra en France et trouva son père ouvrant ses deux bras à l'enfant prodigue.

Aux premiers mouvements de 1789, il s'engagea de nouveau. Le canon du 10 août retentit et la première coalition se forma. Chaque département alors offrit son bataillon de volontaires; celui de la Drôme fournit le 6e bataillon; Championnet en fut nommé chef et gagna avec lui Besançon. Ces bataillons de volontaires formaient l'armée de réserve.

Pichegru, en passant par Besancon pour aller prendre le commandement de l'armée du Haut-Rhin, y retrouva Championnet, qu'il avait connu quand il était chef de bataillon de volontaires comme lui. Championnet le supplia de l'appeler à l'armée active; son désir fut satisfait.

A partir de ce moment, Championnet inscrivit son nom à côté des noms de Joubert, de Marceau, de Hoche, de Kléber, de Jourdanet de Bernadotte.

Il servit alternativement sous eux, ou plutôt fut leur ami. Ils connaissaient si bien le caractère aventureux du jeune homme, que, lorsqu'il y avait quelque expédition bien difficile, presque impossible à conduire à bien, ils disaient:

—Envoyons-y Championnet.

Et celui-ci, en revenant vainqueur, justifiait toujours le proverbe qui dit:Heureux comme un bâtard.

Cette suite de succès fut récompensée par le titre de général de brigade, puis par celui de général de division, commandant les côtes de la mer du Nord depuis Dunkerque jusqu'à Flessingue.

La paix de Campo-Formio le rappela à Paris.

Il y revint, et, de toute sa maison militaire, ne garda qu'un jeune aide de camp.

Dans les différentes rencontres qu'il avait eues avec les Anglais, Championnet avait remarqué un jeune capitaine qui, à cette époque où tout le monde était brave, avait trouvé moyen d'être remarqué pour sa bravoure. Aucun engagement n'avait lieu auquel il prit part, qu'on ne citât de lui quelque action d'éclat. A la prise d'Altenkirchen, il était monté le premier à l'assaut. Au passage de la Lahn, il avait sondé la rivière et trouvé un gué sous le feu de l'ennemi. Aux défilés de Laubach, il avait pris un drapeau. Enfin, à l'affaire du camp des Dunes, à la tête de trois cents hommes, il avait attaqué quinze cents Anglais; mais, dans une charge désespérée qu'avait faite le régiment du prince de Galles, les Français ayant été repoussés, lui, avait dédaigné de faire un pas en arrière.

Championnet, qui le suivait des yeux, l'avait vu de loin disparaître entouré d'ennemis. Admirateur de la bravoure comme tout brave, Championnet alors s'était mis de sa personne à la tête d'une centaine d'hommes et avait chargé pour le délivrer. Arrivé au point où le jeune officier avait disparu, il l'avait retrouvé debout, le pied sur la poitrine du général anglais, à qui il avait cassé la cuisse d'un coup de pistolet, entouré de cadavres et blessé lui-même de trois coups de baïonnette; il le força de sortir de la mêlée, le recommanda à son propre chirurgien, et, lorsqu'il fut guéri, lui offrit d'être son aide de camp.

Le jeune capitaine accepta.

C'était Salvato Palmieri.

Lorsqu'il se nomma, son nom fut un nouveau sujet d'étonnement pour Championnet. Il était évident qu'il était Italien; d'ailleurs, n'ayant aucune raison de renier son origine, il la confessait lui-même, et cependant, chaque fois qu'il avait fallu obtenir quelques renseignements de prisonniers anglais ou autrichiens, Salvato les avait interrogés dans leur langue avec autant de facilité que s'il fût né à Dresde ou à Londres.

Salvato s'était contenté de répondre à Championnet qu'ayant été transporté tout jeune en France, et ayant achevé son éducation en Angleterre et en Allemagne, il n'y avait rien d'étonnant à ce qu'il parlât l'allemand, l'anglais et le français comme sa langue maternelle.

Championnet, comprenant de quelle utilité pouvait lui être un jeune homme à la fois si brave et si instruit, l'avait, comme nous l'avons dit, gardé seul de toute sa maison militaire et ramené à Paris.

Lors du départ de Bonaparte pour l'Égypte, quoiqu'on ne connût pas le but de l'expédition, Championnet avait demandé à suivre la fortune du vainqueur d'Arcole et de Rivoli; mais Barras, auquel il s'était adressé, lui avait mis la main sur l'épaule en lui disant:

—Reste avec nous, citoyen général; nous aurons besoin de toi sur le continent.

Et, en effet, Bonaparte parti, Joubert le remplaçant dans le commandement de l'armée d'Italie, celui-ci demanda qu'on lui adjoignit Championnet pour commander l'armée de Rome, destinée à surveiller et, au besoin, à menacer Naples.

Et, cette fois, Barras, qui lui portait un intérêt tout particulier, lui avait dit, en lui remettant ses instructions:

—Si la guerre éclate de nouveau, tu seras le premier des généraux républicains chargé de détrôner un roi.

—Les intentions du Directoire seront remplies, répondit Championnet avec une simplicité digne d'un Spartiate.

Et, chose étrange, la promesse devait se réaliser.

Championnet partit pour l'Italie avec Salvato; il parlait déjà l'italien avec facilité, la pratique seule de la langue lui manquait; mais, à partir de ce moment, il ne parla plus qu'italien avec Salvato, et même, dans la prévoyance de ce qui pouvait arriver, il s'exerça avec lui au patois napolitain, qu'en s'amusant Salvato avait appris de son père.

A Milan, où le général s'arrêta à peine quelques jours, Salvato fit connaissance avec le comte de Ruvo et le présenta au général Championnet comme un des plus nobles seigneurs et des plus ardents patriotes de Naples. Il lui raconta comment Hector Caraffa, dénoncé par les espions de la reine Caroline, persécuté et emprisonné par la junte d'État, s'était évadé du château Saint-Elme, et demanda pour lui la faveur de suivre l'état-major sans y être attaché par aucun grade.

Tous deux l'accompagnèrent à Rome.

Le programme donné au général Championnet était celui-ci:

«Repousser par les armes toute agression hostile contre l'indépendance de la république romaine, et porter la guerre sur le territoire napolitain si le roi de Naples exécutait les projets d'invasion qu'il avait si souvent annoncés.»

Une fois à Rome, le comte de Ruvo, comme nous l'avons raconté plus haut, n'avait pu résister au désir de prendre une part active au mouvement révolutionnaire qui était, disait-on, sur le point d'éclater à Naples; il était entré dans cette ville sous un déguisement, et, par l'intermédiaire de Salvato, avait mis les patriotes italiens en communication avec les républicains français, pressant le général de leur envoyer Salvato, dans lequel Championnet avait la plus grande confiance, et qui ne pouvait manquer d'inspirer une confiance pareille à ses compatriotes. Le but de cette mission était de faire voir au jeune homme, par ses propres yeux, le point où en étaient les choses, afin qu'il pût, de retour près du général, lui rendre compte des moyens que les patriotes avaient à leur disposition.

Nous avons vu à travers quels dangers Salvato était arrivé au rendez-vous, et comment, les conjurés n'ayant point de secrets pour lui, il avait voulu, de son côté, pour qu'ils pussent mesurer son patriotisme à la position que les événements lui avaient faite, n'avoir point de secrets pour eux.

Mais, par malheur, les moyens d'action de Championnet, dans le commandement qu'il venait de recevoir et qui avaient pour but la protection de la république romaine, étaient loin de répondre à ses besoins. Il arrivait dans la ville éternelle un an après que le meurtre du général Duphot, sinon provoqué, du moins toléré et laissé impuni par le pape Pie VI, avait amené l'envahissement de Rome et la proclamation de la république romaine.

C'était Berthier qui avait eu l'honneur d'annoncer au monde cette résurrection. Il avait fait son entrée à Rome et était monté au Capitole comme un triomphateur antique, foulant cette même voie Sacrée qu'avaient foulée, dix-sept siècles auparavant, les triomphateurs de l'univers. Arrivé au Capitole, il avait fait deux fois le tour de la place où s'élève la statue de Marc-Aurèle, aux cris frénétiques de «Vive la liberté! vive la république romaine! vive Bonaparte! vive l'invincible armée française!»

Puis, ayant réclamé le silence, qui lui fut accordé à l'instant même, le héraut de la liberté avait prononcé le discours suivant:

—Mânes de Caton, de Pompée, de Brutus, de Cicéron, d'Hortensius, recevez les hommages des hommes libres, dans ce Capitole où vous avez tant de fois défendu les droits du peuple et illustré par votre éloquence ou vos actions la république romaine. Les enfants des Gaulois, l'olivier à la main, viennent dans ce lieu auguste rétablir les autels de la liberté dressés par le premier des Brutus. Et vous, peuple romain, qui venez de reprendre vos droits légitimes, rappelez-vous quel sang coule dans vos veines! Jetez les yeux sur les monuments de gloire qui vous environnent, reprenez les vertus de vos pères, montrez-vous dignes de votre antique splendeur, et prouvez à l'Europe qu'il est encore des âmes qui n'ont point dégénéré des vertus de vos ancêtres!

Pendant trois jours, on avait illuminé Rome, tiré des feux d'artifice, planté des arbres de la Liberté, dansé, chanté, crié: «Vive la République!» autour de ces arbres; mais l'enthousiasme avait été de courte durée. Dix jours après le discours de Berthier, qui, outre l'allocution aux mânes de Caton et d'Hortensius, contenait la promesse d'un respect inviolable pour les revenus et les richesses de l'Église, on avait, par l'ordre du Directoire, porté à la Monnaie les trésors de cette même Église pour y être fondus, transformés en pièces d'or et d'argent, non pas à l'effigie de la république romaine, mais à celle de la république française, et versés dans les caisses, les uns disaient du Luxembourg et les autres de l'armée: ceux qui disaient dans les caisses de l'armée étaient en minorité, et en minorité encore plus grande ceux qui le croyaient.

Puis on avait mis en vente les biens nationaux, et, comme le Directoire avait un pressant besoin d'argent pour l'armée d'Égypte, disait-il, ces biens avaient été vendus en toute hâte et à un prix fort au-dessous de leur valeur. Alors, des appels en argent et en nature avaient été faits aux riches propriétaires, qui, malgré leur patriotisme, auquel les exigences réitérées du gouvernement français avaient, nous devons l'avouer, porté une rude atteinte, avaient été bientôt mis à sec.

Il en résultait que, malgré les sacrifices faits par les classes riches de la société, les besoins du Directoire se renouvelant sans cesse, aucune des dépenses les plus indispensables n'avait pu être acquittée, et que la solde des troupes nationales, les appointements des fonctionnaires publics, présentaient, au bout de trois mois, un arriéré qui datait du jour même où la république avait été proclamée.

Les ouvriers, ne recevant plus de salaires, et, d'ailleurs, on le sait, n'étant pas énormément enclins d'eux-mêmes au travail, ils avaient, chacun de leur côté, abandonné leurs travaux et s'étaient faits, les uns mendiants, les autres bandits.

Quant aux autorités, qui eussent dû, dans leurs fonctions, donner l'exemple d'une intégrité lacédémonienne, comme elles ne recevaient pas un sou, elles étaient devenues encore plus vénales et encore plus voleuses qu'auparavant. La magistrature de l'annone, chargée de la nourriture du peuple, institution de la vieille Rome des empereurs qui s'était maintenue à travers la Rome des papes, n'ayant pu, avec du papier-monnaie discrédité, faire les approvisionnements nécessaires, et manquant de farine, d'huile, de viande, déclarait qu'elle ne savait plus quel remède opposer à la famine; si bien que, quand Championnet arriva, on se disait tout bas qu'il n'y avait plus à Rome que pour trois jours de vivres, et que, si le roi de Naples et son armée n'arrivaient pas bien vite pour chasser les Français, rétablir le saint-père sur son trône et rendre l'abondance au peuple, on allait se trouver incessamment dans l'alternative de se manger les uns les autres, ou de mourir de faim.

Voilà ce que Salvato était chargé d'annoncer d'abord aux patriotes napolitains; c'était la misérable situation de la république romaine, situation à laquelle on allait essayer de faire face à force d'économie et d'honnêteté. Pour commencer, Championnet avait chassé de Rome tous les agents du fisc et avait pris sur lui d'appliquer aux besoins de la ville et de l'armée tous les envois d'argent, de quelque part qu'ils vinssent, qui se faisaient au Directoire.

Maintenant, voici ce que Salvato avait à ajouter relativement à la situation de l'armée française, qui n'était guère plus florissante que celle de la république romaine:

L'armée de Rome, dont Championnet venait de prendre le commandement et qui, sur les cadres qu'il avait reçus du Directoire, se montait à trente-deux mille hommes, était de huit mille hommes en réalité. Ces huit mille hommes, qui, depuis trois mois, n'avaient pas reçu un sou de solde, manquaient de chaussures, d'habits, de pain, et étaient comme enveloppés par l'armée du roi de Naples, se composant de 60,000 hommes, bien vêtus, bien chaussés, bien nourris et payés chaque jour. Pour toutes munitions, l'armée française avait cent quatre-vingt mille cartouches; c'était quinze coups de fusil à tirer par homme. Aucune place n'était approvisionnée, nous ne dirons pas de vivres, mais de poudre, et la pénurie était telle, qu'on en avait manqué à Civita-Vecchia pour tirer sur un bâtiment barbaresque qui était venu capturer une barque de pêcheur à demi-portée de canon du fort. On n'avait en tout que neuf bouches à feu. Toute l'artillerie avait été fondue pour faire de la monnaie de cuivre. Quelques forteresses avaient des canons, c'est vrai; mais, soit trahison, soit négligence, dans aucune les boulets n'étaient du calibre des pièces; dans quelques-unes, il n'y avait pas de boulets du tout.

Les arsenaux étaient aussi vides que les forteresses; on avait inutilement essayé d'armer de fusils deux bataillons de gardes nationales, et cela dans un pays où l'on ne rencontrait pas un homme qui n'eût son fusil sur l'épaule s'il était à pied, et en travers de sa selle s'il était à cheval.

Mais Championnet avait écrit à Joubert, et l'on devait lui envoyer d'Alexandrie et de Milan un million de cartouches et dix pièces de canon avec leurs parcs.

Quant aux boulets, Championnet avait établi des fours, et il en faisait fondre quatre ou cinq mille par jour. Ce qu'il demandait donc en grâce aux patriotes, c'était de ne rien hâter, ayant besoin d'un mois encore pour se mettre en mesure, non pas d'envahir, mais de se défendre.

Salvato était chargé d'une lettre dans ce sens pour l'ambassadeur français à Naples, lettre où Championnet exposait à Garat sa situation, et le priait de mettre tous ses soins à retarder une rupture entre les deux cours. Cette lettre, heureusement enfermée dans un portefeuille de basane hermétiquement fermé, n'avait point été atteinte par l'eau.

Au reste, Salvato en connaissait le contenu, et, fût-elle devenue illisible, il pouvait la redire mot pour mot à l'ambassadeur; seulement, l'ambassadeur, ne recevant pas la lettre, perdait la mesure du degré de confiance qu'il pouvait accorder au porteur.

Tous ces faits exposés aux conjurés, il y eut un instant de silence pendant lequel ils se regardèrent, s'interrogeant des yeux les uns les autres.

—Que faire? demanda le comte de Ruvo, le plus impatient de tous.

—Suivre les instructions du général, répondit Cirillo.

—Et, pour m'y conformer, ajouta Salvato, je me rends à l'instant même chez l'ambassadeur de France.

—Hâtez-vous, alors! dit du haut de l'escalier une voix qui fît tressaillir tous les conjurés, et Salvato lui-même; car cette voix n'avait pas encore été entendue. L'ambassadeur, à ce que l'on assure, part cette nuit ou demain matin pour Paris.

—Velasco! firent à la fois Nicolino et Manthonnet.

Puis, continuant seul, Nicolino ajouta:

—Soyez tranquille, signor Palmieri: c'est le sixième ami que nous attendions et qui, par ma faute, par ma très-grande faute, a passé sur la planche que j'ai oublié de retirer, non pas une fois, mais deux fois, la première en rapportant la corde, et la seconde en rapportant les habits.

—Nicolino, Nicolino, dit Manthonnet, tu nous feras pendre.

—Je l'ai dit avant toi, répliqua insoucieusement Nicolino. Pourquoi conspirez-vous avec un fou?


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