Voyons donc ce que c'était que ces cinq hommes, dont Nicolino, dans sa verve railleuse, venait, sans s'épargner lui-même, de vouer trois au gibet et deux à la guillotine, prédiction qui, au reste, moins un, devait de point en point se réaliser pour tous.
Celui que nous avons montré seul, assis, pensif et méditant, le coude appuyé sur la table de pierre, et que nous avons dit se nommer Domenico Cirillo, était un homme de Plutarque, un des plus puissants représentants de l'antiquité qui eussent jamais paru sur la terre de Naples. Il n'était ni du pays ni du temps dans lequel il vivait, et il avait à peu près toutes les qualités dont une seule eût suffi à faire un homme supérieur.
Il était né en 1734, l'année même de l'avénement au trône de Charles III, à Grumo, petit village de la Terre de Labour. Sa famille avait toujours été une pépinière d'illustres médecins, de savants naturalistes et d'intègres magistrats. Avant d'avoir atteint vingt ans, il concourait pour la chaire de botanique et l'obtenait; puis il avait voyagé en France, s'était lié avec Nollet, Buffon, d'Alembert, Diderot, Franklin, et, sans son grand amour pour sa mère,—il le disait lui-même,—renonçant à sa patrie réelle, il fût resté dans la patrie de son coeur.
De retour à Naples, il continua ses études et devint un des premiers médecins de son époque; mais il était particulièrement connu comme le médecin des pauvres, disant que la science devait être, pour un véritable chrétien, non une source de fortune, mais un moyen de venir en aide à la misère; ainsi, appelé en même temps par un riche citoyen et par un pauvre lazzarone, il allait de préférence au pauvre, qu'il soulageait d'abord avec son art, tant qu'il était en danger, et qu'un fois entré en convalescence il aidait de son argent.
Malgré cela, disons mieux, à cause de cela, il avait été mal vu à la cour en 1791, époque à laquelle la crainte des principes révolutionnaires et la haine des Français soulevèrent Ferdinand et Caroline contre tout ce qu'il y avait à Naples de coeurs nobles et d'esprits intelligents.
Depuis ce temps, il avait vécu dans une demi-disgrâce, et, ne voyant d'espoir pour son malheureux pays que dans une révolution accomplie à l'aide de ces mêmes Français qu'il avait aimés, au point de les mettre en balance avec sa mère et sa propre patrie, il était entré, avec la résolution philosophique de son âme et la sereine et douce ténacité de son caractère, dans un complot qui avait pour but de substituer l'intelligente et fraternelle autorité de la France à la sombre et brutale tyrannie des Bourbons. Il ne se cachait point qu'il jouait sa tête, et, calme, sans faux enthousiasme, il persistait dans son projet, si dangereux qu'il fût, comme il eût persisté dans la dangereuse volonté de soigner, au risque de sa propre vie, une population malade du choléra ou du typhus. Ses compagnons, plus jeunes et plus violents que lui, avaient pour ses avis, en toute chose, une suprême déférence; il était le fil qui les guidait dans le labyrinthe, la lumière qu'ils suivaient dans l'obscurité; et le sourire mélancolique avec lequel il accueillait le danger, la suave onction avec laquelle il parlait des élus qui ont le bonheur de mourir pour l'humanité, avaient sur leur esprit quelque chose de cette influence que donne Virgile à l'astre chargé de dissiper les ténèbres et les terreurs de l'obscurité, et de leur substituer les silences protecteurs et bienveillants de la nuit.
Hector Caraffa, comte de Ruvo, duc d'Andria, le même qui était intervenu dans la conversation pour répondre de la persistante volonté et du froid courage de l'homme que l'on attendait, était un de ces athlètes que Dieu crée pour les luttes politiques, c'est-à-dire une espèce de Danton aristocrate, avec un coeur intrépide, une âme implacable, une ambition démesurée.
Il aimait par instinct les entreprises difficiles, et courait au danger du même pas dont un autre l'aurait fui, s'inquiétant peu des moyens, pourvu qu'il arrivât au but. Énergique dans sa vie, il fut, ce que l'on eut cru impossible, plus énergique dans sa mort; c'était enfin un de ces puissants leviers que la Providence, qui veille sur les peuples, met aux mains des révolutions qui doivent les affranchir.
Il descendait de l'illustre famille des ducs d'Andria, et portait le titre de comte de Ruvo; mais il dédaignait son titre et tous ceux de ses aïeux qui ne s'offraient pas à la reconnaissance de l'histoire avec quelqu'une de ces recommandations qu'il ambitionnait de conquérir, disant sans cesse qu'il n'y avait pas de noblesse chez un peuple esclave. Il s'était enflammé au premier souffle des idées républicaines, introduites à Naples à la suite de Latouche-Tréville, s'était jeté avec son audace accoutumée dans la voie hasardeuse des révolutions, et, quoique forcé par sa position de paraître à la cour, il s'était fait le plus ardent apôtre, le plus zélé propagateur des principes nouveaux; partout où l'on parlait de liberté, comme par une évocation magique, on voyait apparaître à l'instant même Hector Caraffa. Aussi, dès 1795, avait-il été arrêté avec les premiers patriotes désignés par la junte d'État et conduit au château Saint-Elme; là, il était entré en relation avec un grand nombre de jeunes officiers préposés à la garde du fort. Sa parole ardente créa chez eux l'amour de la république; bientôt une telle amitié les unit, que, menacé d'un jugement mortel, il n'hésita point à leur demander leur aide pour fuir. Alors, il y eut lutte entre ces nobles coeurs: les uns disaient que, même pour la liberté, on ne devait point trahir son devoir, et que, chargés de la garde du château, c'était un crime à eux de concourir à la fuite d'un prisonnier, ce prisonnier fût-il leur ami, fût-il leur frère. D'autres, au contraire, disaient qu'à la liberté et au salut de ses défenseurs, même l'honneur, un patriote doit tout sacrifier.
Enfin, un jeune lieutenant de Castelgirone, en Sicile, plus ardent patriote que les autres, consentit à être non-seulement le complice, mais le compagnon de sa fuite; tous deux furent aidés dans cette évasion par la fille d'un officier de la garnison qui, amoureuse d'Hector, lui fit passer une corde pour descendre du haut des murs du château, tandis que le jeune Sicilien l'attendait en bas.
L'évasion s'exécuta heureusement; mais les deux fugitifs n'eurent point même fortune: le Sicilien fut repris, condamné à mort, et, par faveur spéciale de Ferdinand, vit son supplice commué en celui d'une prison perpétuelle dans l'horrible fosse de Favignana.
Hector trouva un asile dans la maison d'un ami, à Portici; de là, par des sentiers connus des seuls montagnards, il sortit du royaume, se rendit à Milan, y trouva les Français, et devint facilement leur ami, étant celui de leurs principes. Eux, de leur côté, apprécièrent cette âme de feu, ce coeur indomptable, cette volonté de fer. Le beau caractère de Championnet lui parut taillé sur celui des Phocion et des Philopoemen; sans fonctions particulières, il s'attacha à son état-major, et, lorsque, après la chute de Pie VI et la proclamation de la république romaine, le général français vint à Rome, il l'y accompagna; alors, se trouvant si près de Naples, ne désespérant pas d'y soulever un mouvement révolutionnaire, il avait repris, pour rentrer dans le royaume, le même chemin par lequel il en était sorti, était revenu demander l'hospitalité non plus du proscrit, mais du conspirateur, au même ami chez lequel il avait déjà trouvé un asile et qui n'était autre que Gabriel Manthonnet, que nous avons déjà nommé, et, de là, il avait écrit à Championnet qu'il croyait Naples mûre pour un soulèvement et qu'il l'invitait à lui envoyer un homme sûr, calme et froid qui pût juger lui-même de la situation des esprits et de l'état des choses: c'était cet envoyé que l'on attendait.
Gabriel Manthonnet, chez lequel Hector Caraffa avait trouvé un asile, et que le bouillant patriote n'avait pas eu de peine à entraîner à la cause de la liberté, était, comme Hector Caraffa, un homme de trente-quatre à trente-cinq ans, d'origine savoyarde, comme l'indique son nom; sa force était herculéenne, et sa volonté marchait l'égale de sa force; il avait cette éloquence du courage et cet esprit du coeur qui, dans les circonstances extrêmes, font jaillir de l'âme ces paroles sublimes dont tressaille l'histoire, chargée de les enregistrer; ce qui ne l'empêchait pas, dans les circonstances ordinaires, de trouver ces fines railleries qui, sans arriver à la postérité, font fortune chez les contemporains. Admis dans l'artillerie napolitaine en 1784, il avait été fait sous-lieutenant en 1787, était passé en 1789 comme lieutenant au régiment d'artillerie de la reine, avait, en 1794, été nommé lieutenant-capitaine, et enfin, au commencement de l'année 1798, était devenu capitaine commandant de son régiment et aide de camp du général Fonseca.
Celui des quatre conspirateurs que nous avons désigné sous le nom de Schipani était un Calabrais de naissance. La loyauté et la bravoure étaient ses deux qualités dominantes: homme d'exécution sûre tant qu'il restait sous le commandement de deux chefs de génie, comme Manthonnet ou Hector Caraffa, il devenait, abandonné à lui-même, inquiétant à force de témérité, dangereux à force de patriotisme. C'était une espèce de machine de guerre, frappant des coups terribles et sûrs, mais à la condition qu'il serait mis en mouvement par d'habiles machinistes.
Quant à Nicolino, qui était resté de garde, comme le plus jeune, à la fenêtre du vieux château donnant sur la pointe du Pausilippe, c'était un beau gentilhomme de vingt et un à vingt-deux ans, neveu de ce même François Caracciolo que nous avons vu commander la galère de la reine et refuser pour lui une invitation à dîner, et, pour sa nièce Cecilia, une invitation de bal chez l'ambassadeur ou plutôt chez l'ambassadrice d'Angleterre; il était, en outre, frère du duc de Rocca-Romana, le plus élégant, le plus aventureux, le plus chevaleresque des cavaliers servants de la reine et qui est resté, à Naples, le type méridional de notre duc de Richelieu, amant de mademoiselle de Valois et vainqueur de Mahon; seulement, Nicolino, enfant d'un second mariage, était fils d'une Française, avait été élevé par sa mère dans l'amour de la France, et tenait, de cette portion de son sang, cette légèreté d'esprit et cette insouciance du danger qui font au besoin du héros un homme aimable et de l'homme aimable un héros.
Tandis que les quatre autres conjurés échangeaient entre eux à voix basse, et la main machinalement étendue vers leurs armes, ces paroles pleines d'espérance, comme en disent les conspirateurs, mais à travers lesquelles, si pleines d'espérance qu'elles soient, brillent de temps en temps comme le reflet du glaive ou l'éclair du poignard, quelques-uns de ces mots qui, par le frissonnement qu'ils éveillent au fond du coeur, rappellent aux Damoclès politiques qu'ils ont une épée suspendue au-dessus de leur tête, Nicolino, insoucieux comme on l'est à vingt ans, rêvait à ses amours, qui, en ce moment, avaient pour objet une des dames d'honneur de la reine, encore plus qu'à la liberté de Naples, et, sans perdre de vue la pointe du Pausilippe, regardait s'amasser au ciel cette tempête prédite par François Caracciolo à la reine, et par lui à ses compagnons.
En effet, de temps en temps, un tonnerre lointain grondait, précédé par des éclairs qui, ouvrant une sombre masse de nuages, roulant du midi au nord, illuminaient tour à tour d'une lueur fantastique le noir rocher de Capri, qui, aussitôt l'éclair éteint, rentrait dans l'obscurité, ne faisant plus qu'un avec la masse opaque de nuées dont il semblait former la base. De temps en temps, des bouffées de ce vent lourd et desséchant qui apporte jusqu'à Naples le sable enlevé aux déserts de la Libye, passaient par rafales frissonnantes, soulevant à la surface de la mer une trépidation phosphorescente qui, pour un instant, la changeait en un lac de flammes, rentrant presque aussitôt dans sa sombre opacité.
Au souffle de ce vent redouté des pêcheurs, une foule de petites barques se hâtaient de regagner le port, les unes emportées par leurs voiles triangulaires et laissant derrière elles un sillon de feu, les autres nageant de toutes leurs forces et pareilles à ces grosses araignées qui courent sur l'eau, égratignant la mer de leurs avirons, dont chaque coup faisait jaillir une gerbe d'étincelles liquides. Peu à peu, ces barques, en se rapprochant hâtivement de la terre, disparurent derrière la lourde et immobile masse du château de l'Oeuf et le phare du môle, dont la lumière jaunâtre apparaissait au centre d'un cercle de vapeur pareil à celui qui entoure la lune à l'approche des mauvais temps; enfin, la mer resta solitaire, comme pour laisser le champ libre au combat qu'allaient se livrer les quatre vents du ciel.
En ce moment, à la pointe du Pausilippe, apparut, comme un point dans l'espace, une flamme rougeâtre, faisant contraste avec les sulfureuses haleines de la tempête et les émanations phosphorescentes de la mer; cette flamme se dirigeait en droite ligne sur le palais de la reine Jeanne.
Alors, et comme si l'apparition de cette flamme était un signal, éclata un coup de tonnerre qui roula du cap Campanella au cap Misène, tandis que, dans la même direction, le ciel, en s'ouvrant, offrait à l'oeil effrayé les abîmes insondables de l'éther. Des rafales venant de points complétement opposés passèrent, en la creusant, à la surface de la mer avec des rapidités et des bruits de trombe; les vagues montèrent sans gradation, comme si un bouillonnement sous-marin provoquait leur ébullition; la tempête venait de briser sa chaîne et parcourait le cirque liquide, comme un lion furieux.
Nicolino, à l'aspect effrayant que prenaient à la fois la mer et le ciel, jeta un cri d'appel qui fit tressaillir les conjurés dans les profondeurs du vieux palais; ils s'élancèrent par les degrés, et, arrivés à la fenêtre, virent de quoi il s'agissait.
La barque qui amenait, il n'y avait point à en douter, le messager attendu, venait d'être prise et comme enveloppée par la tempête, à moitié chemin du Pausilippe au palais de la reine Jeanne; elle avait abattu à l'instant même la petite voile carrée sous laquelle elle naviguait, et elle bondissait effarée sur les vagues, où essayaient de mordre les avirons de deux vigoureux rameurs.
Comme l'avait pensé Hector Caraffa, rien n'avait arrêté le jeune homme au coeur de bronze qu'ils attendaient. Comme il avait été convenu dans l'itinéraire tracé d'avance,—et plus encore par précaution pour les conspirateurs napolitains que pour l'envoyé, que son uniforme français et son titre d'aide de camp de Championnet devaient protéger dans une ville d'un royaume allié, dans une capitale amie,—il avait quitté la route de Rome à Santa-Maria, avait gagné le bord de la mer, avait laissé son cheval à Pouzzoles, sous prétexte qu'il était trop fatigué pour aller plus loin; et, là, moitié menace, moitié séduction d'une forte récompense, il avait déterminé deux marins à partir malgré les présages du temps; et, tout en protestant contre une pareille témérité, ils étaient partis au milieu des cris et des lamentations de leurs femmes et de leurs enfants, qui les avaient accompagnés jusque sur les dalles humides du port.
Leur crainte s'était réalisée, et, arrivés à Nisida, ils avaient voulu mettre leur passager à terre et s'abriter à la jetée; mais le jeune homme, sans colère, sans paroles vaines, avait tiré les pistolets passés à sa ceinture, en avait dirigé le canon sur les récalcitrants, qui, voyant, à ce visage calme mais résolu, que c'en était fait d'eux s'ils abandonnaient leurs rames, s'étaient courbés sur elles et avaient donné une nouvelle impulsion à la barque.
Ils avaient débouché alors du petit golfe de Pouzzoles dans le golfe de Naples, et, à partir de là, s'étaient trouvés sérieusement aux prises avec la tempête, qui, ne voyant, sur l'immense surface des flots, que cette seule barque à anéantir, semblait avoir concentré sur elle toute sa colère.
Les cinq conjurés restèrent un instant immobiles et muets; le premier aspect d'un grand danger couru par notre semblable commence toujours par nous stupéfier; puis jaillit tout à coup de notre coeur, comme un instinct impérieux et irrésistible de la nature, le besoin de lui porter secours.
Hector Caraffa rompit le premier le silence.
—Des cordes! des cordes! cria-t-il en essuyant la sueur qui venait de perler tout à coup à son front.
Nicolino s'élança, il avait compris; il replaça la planche sur l'abîme, bondit du rebord de la fenêtre sur la planche, de la planche sur le rocher, et du rocher jusqu'à la porte de la rue, et, dix minutes après, il reparut avec une corde arrachée à un puits public.
Pendant ce temps, si court qu'il fût, la tempête avait redoublé de rage; mais aussi, poussée par elle, la barque s'était rapprochée et n'était plus qu'à quelques encablures du palais; seulement, la vague battait avec tant de fureur contre l'écueil sur lequel il était bâti, qu'au lieu de se présenter comme une espérance, il y avait un redoublement de danger à s'en approcher, l'écume fouettant le visage des conspirateurs penchés à la fenêtre du premier étage, c'est-à-dire à vingt ou vingt-cinq pieds au-dessus de l'eau.
A la lueur du feu allumé à la proue, et que chaque vague que surmontait la barque menaçait d'éteindre, on voyait les deux marins courbés sur leurs rames avec l'angoisse de la terreur peinte sur le visage; tandis que, debout, comme s'il était rivé au plancher du bateau, les cheveux fouettés par l'ouragan, mais le sourire sur les lèvres et regardant d'un oeil dédaigneux ces flots qui, pareils à la meute de Scylla, bondissaient et aboyaient autour de lui, le jeune homme semblait un dieu commandant à la tempête, ou, ce qui est plus grand encore, un homme inaccessible à la peur.
On voyait, à la façon dont il abaissait la main sur ses yeux et dont il dirigeait son regard vers la ruine gigantesque, que, dans l'espérance d'être attendu, il essayait de distinguer à travers l'ombre la présence de ceux qui l'attendaient; un éclair lui vint en aide, qui illumina la façade ridée et sombre du vieux bâtiment, et il put voir, groupés dans l'attitude de l'angoisse, cinq hommes qui d'une même voix lui crièrent:
—Courage!
Au même moment, une vague monstrueuse, refoulée par la base rocheuse du palais, s'abattit sur l'avant de la barque, et, éteignant le feu, sembla l'avoir engloutie.
La respiration s'arrêta dans toutes les poitrines; d'un geste désespéré, Hector Caraffa saisit ses cheveux à pleines mains; mais on entendit une voix forte et calme qui criait, dominant le bruit de la tempête:
—Une torche!
Ce fut Hector Caraffa qui s'élança à son tour; il y avait dans une cavité de la muraille des torches préparées pour les nuits ténébreuses; il saisit une de ces torches, l'alluma à la lampe qui brûlait sur la table de pierre; puis, presque aussitôt, on le vit apparaître sur la plate-forme extérieure du rocher, penché sur la mer et étendant vers la barque sa torche résineuse au milieu d'un nuage d'écume impuissant à l'éteindre.
Alors, comme si elle surgissait des abîmes de la mer, la barque reparut à quelques pieds seulement de la base du château; les deux rameurs avaient abandonné leur rames, et à genoux, les bras levés au ciel, invoquaient la madone et saint Janvier.
—Une corde! cria le jeune homme.
Nicolino monta sur le rebord de la fenêtre, et, retenu à bras-le-corps par l'herculéen Manthonnet, prit sa mesure et lança dans le bateau une extrémité de la corde, dont Schipani et Cirillo tenaient l'autre extrémité.
Mais à peine avait-on entendu le bruit de la corde heurtant le bois de la barque, qu'une vague énorme, venant cette fois de la mer, lança avec une force irrésistible la barque contre l'écueil. On entendit un craquement funèbre suivi d'un cri de détresse; puis barque, pêcheurs, passagers, tout disparut.
Seulement, cette exclamation simultanée s'échappa de la poitrine de Schipani et de Cirillo:
—Il la tient! il la tient!
Et ils se mirent à tirer la corde à eux.
En effet, au bout d'une seconde, la mer se fendit au pied de recueil, et, à la lueur de la torche qu'étendait Hector Caraffa au-dessus de l'abîme, on en vit sortir le jeune aide de camp, qui, secondé par la traction de la corde, escalada le rocher, saisit la main que lui tendit le comte de Ruvo, bondit sur la plateforme, et, pressé tout ruisselant sur la poitrine de son ami, avec son regard serein et sa voix dans laquelle il était impossible de distinguer la moindre altération, levant la tête vers ses sauveurs, prononça ce seul mot:
—Merci!
En ce moment, un coup de tonnerre retentit, qui sembla vouloir arracher le palais à sa base de granit; un éclair flamboya, lançant, par toutes les ouvertures de la ruine, ses flèches de feu, et la mer, avec un hurlement terrible, monta jusqu'aux genoux des deux jeunes gens.
Mais Hector Caraffa, avec cet enthousiasme méridional qui faisait encore ressortir la tranquillité de son âme, levant sa torche comme pour défier la foudre:
—Gronde, tonnerre! flamboie, éclair! rugis tempête! s'écria-t-il. Nous sommes de la race de ces Grecs qui ont brûlé Troie, et celui-ci—ajouta-t-il en passant la main sur l'épaule de son ami—celui-ci descend d'Ajax, fils d'Oïlée: il échappera malgré les dieux!
Ce qu'il y a de particulier aux grands cataclysmes de la nature et aux grandes préoccupations politiques,—et, hâtons-nous de le dire, la chose ne fait point honneur à l'humanité,—c'est qu'ils concentrent l'intérêt sur les individus qui, dans l'un ou l'autre cas, jouent les rôles principaux et desquels on attend ou le salut ou le triomphe, en repoussant les personnages inférieurs dans l'ombre, et en laissant le soin de veiller sur eux à cette banale et insouciante Providence qui est devenue, pour les égoïstes de caractère ou d'occasion, un moyen de mettre à la charge de Dieu toutes les infortunes qu'ils ne se souciaient pas de secourir.
Ce fut ce qui arriva au moment où la barque qui amenait le messager attendu si impatiemment par nos conspirateurs fut lancée contre l'écueil et se brisa dans le choc. Eh bien, ces cinq hommes d'élite, au coeur loyal et miséricordieux, qui, fervents apôtres de l'humanité, étaient prêts à sacrifier leur vie à leur patrie et à leurs concitoyens, oublièrent complétement que deux de leurs semblables, fils de cette patrie et, par conséquent, leurs frères, venaient de disparaître dans le gouffre, pour ne s'occuper que de celui qui se rattachait à eux par un lien d'intérêt non-seulement général, mais encore individuel, concentrant sur celui-là toute leur attention et tous leurs secours, et croyant qu'une vie si nécessaire à leurs projets n'était pas trop payée des deux existences secondaires qu'elle venait de compromettre et à la perte desquelles, tant que dura le péril, ils ne songèrent même pas.
—C'étaient des hommes, cependant, murmurera le philosophe.
—Non, répondra le politique; c'étaient des zéros dont une nature supérieure était l'unité.
Quoi qu'il en soit, que les deux malheureux pêcheurs aient eu leur part bien vive dans les sympathies et dans les regrets de ceux qui venaient de les voir disparaître, c'est ce dont il nous est permis de douter en les voyant s'élancer, le visage joyeux et les bras ouverts, à la rencontre de celui qui, grâce à son courage et à son sang-froid, apparaissait sain et sauf aux bras de son ami le comte de Ruvo.
C'était un jeune homme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, aux cheveux noirs, encadrant de leurs longues mèches, collées aux tempes et le long des joues par l'eau de la mer, un visage naturellement pâle, et dont tout le mouvement et toute la vie semblaient s'être concentrés dans les yeux, suffisant d'ailleurs à animer une physionomie qui, sans les éclairs qu'ils jetaient, eût semblé de marbre; ses sourcils noirs et naturellement froncés donnaient à cette tête sculpturale une expression de volonté inflexible, contre laquelle on comprenait que tout, excepté les mystérieux et implacables décrets du sort, avait dû se briser et devait se briser encore; si ses habits n'eussent été ruisselants d'eau, si les boucles de ses cheveux n'eussent point porté les traces de son passage à travers les vagues, si la tempête n'eût rugi comme un lion furieux d'avoir laissé échapper sa proie, il eût été impossible de lire sur sa physionomie le moindre signe d'émotion qui indiquât qu'il venait d'échapper à un danger de mort; c'était bien enfin et de tout point l'homme promis par Hector Caraffa, dont l'impétueuse témérité se plaisait à s'incliner devant le froid et tranquille courage de son ami.
Pour achever maintenant le portrait de ce jeune homme, destiné à devenir, sinon le principal personnage, du moins un des personnages principaux de de cette histoire, hâtons-nous de dire qu'il était vêtu de cet élégant et héroïque costume républicain que les Hoche, les Marceau, les Desaix et les Kléber ont non-seulement rendu historique, mais aussi fait immortel, et dont nous avons, à propos de l'apparition de notre ambassadeur Garat, tracé une description trop exacte et trop récente pour qu'il soit utile de la renouveler ici.
Peut-être, au premier moment, le lecteur trouvera-t-il qu'il y avait une certaine imprudence à un messager, chargé de mystérieuses communications, à se présenter à Naples vêtu de ce costume qui était plus qu'un uniforme, qui était un symbole; mais nous répondrons que notre héros était parti de Rome, il y avait quarante-huit heures, ignorant complètement, ainsi que le général Championnet, dont il était l'émissaire, les événements qu'avaient accumulés en un jour l'arrivée de Nelson et l'inqualifiable accueil qui lui avait été fait; que le jeune officier était ostensiblement envoyé à l'ambassadeur que l'on croyait encore à son poste, comme chargé de dépêches, et que l'uniforme français dont il était revêtu semblait devoir être un porte-respect, au contraire, dans un royaume que l'on savait hostile au fond du coeur, mais qui, par crainte au moins, si ce n'était par respect humain, devait conserver les apparences d'une amitié qu'à défaut de sa sympathie, lui imposait un récent traité de paix.
Seulement, la première conférence du messager devait avoir lieu avec les patriotes napolitains, qu'il fallait avoir grand soin de ne pas compromettre; car, si l'uniforme et la qualité de Français sauvegardaient l'officier, rien ne les sauvegardait, eux; et l'exemple d'Emmanuel de Deo, de Galiani et de Vitaliano, pendus sur un simple soupçon de connivence avec les républicains français, prouvait que le gouvernement napolitain n'attendait que l'occasion de déployer une suprême rigueur et ne manquerait pas cette occasion si elle se présentait. La conférence terminée, elle devait être transmise dans tous ses détails à notre ambassadeur et devait servir à régler la conduite qu'il tiendrait avec une cour dont la mauvaise foi avait, à juste titre, mérité chez les modernes la réputation que la foi carthaginoise avait dans l'antiquité.
Nous avons dit avec quel empressement chacun s'était élancé au-devant du jeune officier, et l'on comprend quelle impression dut faire sur l'organisation impressionnable de ces hommes du Midi cette froide bravoure qui semblait déjà avoir oublié le danger, quand le danger était à peine évanoui.
Quel que fût le désir des conjurés d'apprendre les nouvelles dont il était porteur, ils exigèrent que celui-ci acceptât d'abord de Nicolino Caracciolo, qui était de la même taille que lui et dont la maison était voisine du palais de la reine Jeanne2, un costume complet pour remplacer celui qui était trempé de l'eau de la mer et qui, joint à la fraîcheur du lieu dans lequel on se trouvait, pouvait avoir de graves inconvénients pour la santé du naufragé; malgré les objections de celui-ci, il lui fallut donc céder; il resta seul avec son ami Hector Caraffa, qui voulut absolument lui servir de valet de chambre; et, lorsque Cirillo, Manthonnet, Schipani et Nicolino rentrèrent, ils trouvèrent le sévère officier républicain transformé en citadin élégant, Nicolino Caracciolo étant, avec son frère le duc de Rocca-Romana, un des jeunes gens qui donnaient la mode à Naples.
Note 2:(retour)L'auteur a connu ce même Nicolino Caracciolo dont il est question ici; il habitait encore, en 1860, cette maison, où il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans, en 1863.
L'auteur a connu ce même Nicolino Caracciolo dont il est question ici; il habitait encore, en 1860, cette maison, où il est mort à l'âge de quatre-vingt-trois ans, en 1863.
En voyant rentrer ceux qui s'étaient absentés pour un instant, ce fut notre héros, à son tour, qui, s'avançant à leur rencontre, leur dit en excellent italien:
—Messieurs, excepté mon ami Hector Ceraffa, qui a bien voulu vous répondre de moi, personne ne me connaît ici, tandis qu'au contraire, moi, je vous connais tous ou pour des hommes savants ou pour des patriotes éprouvés. Vos noms racontent votre vie et sont des titres à la confiance de vos concitoyens; mon nom, au contraire, vous est inconnu, et vous ne savez de moi, comme Caraffa et par Caraffa, que quelques actions de courage qui me sont communes avec les plus humbles et les plus ignorés des soldats de l'armée française. Or, quand on va combattre pour la même cause, risquer sa vie pour le même principe, mourir peut-être sur le même échafaud, il est d'un homme loyal de se faire connaître et de n'avoir point de secrets pour ceux qui n'en ont pas pour lui. Je suis Italien comme vous, messieurs; je suis Napolitain comme vous; seulement, vous avez été proscrits et persécutés à différents âges de votre vie; moi, j'ai été proscrit avant ma naissance.
Le motFRÈREs'échappa de toutes les bouches, et toutes les mains s'étendirent vers les deux mains ouvertes du jeune homme.
—C'est une sombre histoire que la mienne, ou plutôt que celle de ma famille, continua-t-il les yeux perdus dans l'espace, comme s'il cherchait quelque fantôme invisible à tous, excepté à lui; et qui vous sera, je l'espère, un nouvel aiguillon à renverser l'odieux régime qui pèse sur notre patrie.
Puis, après un instant de silence:
—Mes premiers souvenirs datent de la France, dit-il; nous habitions, mon père et moi, une petite maison de campagne isolée au milieu d'une grande forêt; nous n'avions qu'un domestique, nous ne recevions personne; je ne me rappelle pas même le nom de cette forêt.
»Souvent, le jour comme la nuit, on venait chercher mon père; il montait alors à cheval, prenait ses instruments de chirurgie, suivait la personne qui le venait chercher; puis, deux heures, quatre heures, six heures après, le lendemain même quelquefois, reparaissait sans dire où il avait été.—J'ai su, depuis, que mon père était chirurgien, et que ses absences étaient motivées par des opérations dont il refusa toujours le salaire.
»Mon père s'occupait seul de mon éducation; mais, je dois le dire, il donnait plus d'attention encore au développement de mes forces et de mon adresse qu'à celui de mon intelligence et de mon esprit.
»Ce fut lui, cependant, qui m'apprit à lire et à écrire, puis qui m'enseigna le grec et le latin; nous parlions indifféremment l'italien et le français; tout le temps qui nous restait, ces différentes leçons prises, était consacré aux exercices du corps.
»Ils consistaient à monter à cheval, à faire des armes et à tirer au fusil et au pistolet.
»A dix ans, j'étais un excellent cavalier, je manquais rarement une hirondelle au vol et je cassais presque à chaque coup, avec mes pistolets, un oeuf se balançant au bout d'un fil.
»Je venais d'atteindre ma dixième année lorsque nous partîmes pour l'Angleterre; j'y restai deux ans. Pendant ces deux ans, j'y appris l'anglais avec un professeur que nous prîmes à la maison, et qui mangeait et couchait chez nous. Au bout de deux ans, je parlais l'anglais aussi couramment que le français et l'italien.
»J'avais un peu plus de douze ans lorsque nous quittâmes l'Angleterre pour l'Allemagne; nous nous arrêtâmes en Saxe. Par le même procédé que j'avais appris l'anglais, j'appris l'allemand; au bout de deux autres années, cette langue m'était aussi familière que les trois autres.
»Pendant ces quatre années, mes études physiques avaient continué. J'étais excellent cavalier, de première force à l'escrime; j'eusse pu disputer le prix de la carabine au meilleur chasseur tyrolien, et, au grand galop de mon cheval, je clouais un ducat contre la muraille.
»Je n'avais jamais demandé à mon père pourquoi il me poussait à tous ces exercices. J'y prenais plaisir, et, mon goût se trouvant d'accord avec sa volonté, j'avais fait des progrès qui m'avaient amusé moi-même tout en le satisfaisant.
»Au reste, j'avais jusque-là passé au milieu du monde pour ainsi dire sans le voir; j'avais habité trois pays sans les connaître; j'étais très-familier avec les héros de l'ancienne Grèce et de l'ancienne Rome, très-ignorant de mes contemporains.
»Je ne connaissais que mon père.
»Mon père, c'était mon dieu, mon roi, mon maître, ma religion; mon père ordonnait, j'obéissais. Ma lumière et ma volonté venaient de lui; je n'avais par moi-même que de vagues notions du bien et du mal.
»J'avais quinze ans lorsqu'il me dit un jour, comme deux fois il me l'avait déjà dit:
»—Nous partons.
»Je ne songeai pas même à lui demander:
»—Où allons-nous?
»Nous franchîmes la Prusse, le Rhingau, la Suisse; nous traversâmes les Alpes. J'avais parlé successivement l'allemand et le français, tout à coup, en arrivant au bord d'un grand lac, j'entendis parler une langue nouvelle, c'était l'italien; je reconnus ma langue maternelle et je tressaillis.
»Nous nous embarquâmes à Gènes, et nous débarquâmes à Naples. A Naples, nous nous arrêtâmes quelques jours; mon père achetait deux chevaux et paraissait mettre beaucoup d'attention au choix de ces deux montures.
»Un jour, arrivèrent à l'écurie deux bêtes magnifiques, croisées d'anglais et d'arabe; j'essayai le cheval qui m'était destiné et je rentrai tout fier d'être maître d'un pareil animal.
»Nous partîmes de Naples un soir; nous marchâmes une partie de la nuit. Vers deux heures du matin, nous arrivâmes à un petit village où nous nous arrêtâmes.
»Nous nous y reposâmes jusqu'à sept heures du matin.
«A sept heures, nous déjeunâmes; avant de partir, mon père me dit:
»—Salvato, charge tes pistolets.
»—Ils sont chargés, mon père, lui répondis-je.
»—Décharge-les alors, et recharge-les de nouveau avec la plus grande précaution, de peur qu'ils ne ratent: tu auras besoin de t'en servir aujourd'hui.
»J'allais les décharger en l'air sans faire aucune observation; j'ai dit mon obéissance passive aux ordres de mon père; mais mon père m'arrêta le bras.
»—As-tu toujours la main aussi sûre? me demanda-t-il.
»—Voulez-vous le voir?
»—Oui.
»Un noyer à l'écorce lisse ombrageait l'autre côté de la route; je déchargeai un de mes pistolets dans l'arbre; puis, avec le second, je doublai si exactement ma balle, que mon père crut d'abord que j'avais manqué l'arbre.
»Il descendit, et, avec la pointe de son couteau, s'assura que les deux balles étaient dans le même trou.
»—Bien, me dit-il, recharge tes pistolets.
»—Il sont rechargés.
»—Partons alors.
»On nous tenait nos chevaux prêts; je plaçai mes pistolets dans leurs fontes; je remarquai que mon père mettait une nouvelle amorce aux siens.
»Nous partîmes.
»Vers onze heures du matin, nous atteignîmes une ville où s'agitait une grande foule; c'était jour de marché et tous les paysans des environs y affluaient.
»Nous mîmes nos chevaux au pas et nous atteignîmes la place. Pendant toute la route, mon père était demeuré muet; mais cela ne m'avait point étonné: il passait parfois des journées entières sans prononcer une parole.
»En arrivant sur la place, nous nous arrêtâmes; il se haussa sur ses étriers et jeta les yeux de tous côtés.
»Devant un café se tenait un groupe d'hommes mieux vêtus que les autres; au milieu de ce groupe, une espèce de gentilhomme campagnard, à l'air insolent, parlait haut, et, gesticulant avec une cravache qu'il tenait à la main, s'amusait à en frapper indifféremment les hommes et les animaux qui passaient à sa portée.
»Mon père me toucha le bras; je me retournai de son côté: il était fort pâle.
»—Qu'avez-vous mon père? lui demandai-je.
»—Rien, me dit-il.—Vois-tu cet homme?
»—Lequel?
»—Celui qui a des cheveux roux.
»—Je le vois.
»—Je vais m'approcher de lui et lui dire quelques paroles. Quand je lèverai le doigt au ciel, tu feras feu et tu lui mettras la balle au milieu du front. Entends-tu? Juste au milieu du front.—Apprête ton pistolet.
»Sans répondre, je tirai mon pistolet de ma fonte, mon père s'approcha de l'homme, lui dit quelques mots; l'homme pâlit. Mon père me montra du doigt le ciel.
»Je fis feu, la balle atteignit l'homme roux au milieu du front: il tomba mort.
»Il se fit un grand tumulte et on voulut nous barrer le chemin; mais mon père éleva la voix.
»—Je suis Joseph Maggio-Palmieri, dit-il; et celui-ci, ajouta-t-il en me montrant du doigt,c'est le fils de la morte!
»La foule s'ouvrit devant nous et nous sortîmes de la ville sans que nul pensât à nous arrêter ou à nous poursuivre.
Une fois hors de la ville, nous mîmes nos chevaux au galop et nous ne nous arrêtâmes qu'au couvent du Mont-Cassin.
»Le soir, mon père me raconta l'histoire que je vais vous raconter à mon tour.
La première partie de l'histoire que venait de raconter le jeune homme avait paru tellement étrange à ses auditeurs, qu'ils l'avaient écoutée attentifs, muets et sans l'interrompre; en outre, il put se convaincre, par le silence qu'ils continuaient de garder pendant la pause d'un instant qu'il fit, de l'intérêt qu'ils attachaient à sa narration et du désir qu'ils éprouvaient d'en connaître la fin, ou plutôt le commencement.
Aussi n'hésita-t-il point à reprendre son récit.
—Notre famille continua-t-il, habitait de temps immémorial la ville de Larino, dans la province de Molise: elle avait nom Maggio-Palmieri. Mon père Giuseppe Maggio-Palmieri, ou plutôt Giuseppe Palmieri, comme on l'appelait plus communément, vint, vers 1778, achever ses études à l'école de chirurgie de Naples.
—Je l'ai connu, ajouta Dominique Cirillo; c'était un brave et loyal jeune homme, mon cadet de quelques années; il est retourné dans sa province vers 1771, à l'époque où je venais d'être nommé professeur; au bout de quelque temps, nous avons entendu dire qu'à la suite d'une querelle avec le seigneur de son pays, querelle dans laquelle il y avait eu du sang répandu, il avait été forcé de s'exiler.
—Soyez béni et honoré, dit Salvato en s'inclinant, vous qui avez connu mon père et qui lui rendez justice devant son fils.
—Continuez, continuez! dit Cirillo; nous vous écoutons.
—Continuez! reprirent après lui, et d'une seule voix, les autres conjurés.
—Donc, vers l'année 1771, comme vous l'avez dit, Giuseppe Palmieri quitta Naples, emportant le diplôme de docteur, et jouissant d'une réputation d'habileté que plusieurs cures fort difficiles, accomplies heureusement par lui, ne permettaient pas de mettre en doute.
»Il aimait une jeune fille de Larino, nommée Luisa-Angiolina Ferri. Fiancés avant leur séparation, les deux amants s'étaient fidèlement gardé leur foi pendant les trois années d'absence; leur mariage devait être la principale fête du retour.
»Mais, en l'absence de mon père, un événement qui avait la gravité d'un malheur était arrivé: le comte de Molise était devenu amoureux d'Angiolina Ferri.
»Vous savez mieux que moi, vous qui habitez le pays, ce que sont nos barons provinciaux et les droits qu'ils prétendent tenir de leur puissance féodale; un de ces droits était d'accorder ou de refuser, selon leur bon plaisir, à leurs vassaux, la permission de se marier.
»Mais ni Joseph Palmieri ni Angiolina Ferri n'étaient les vassaux du comte de Molise. Tous deux étaient nés libres et ne relevaient que d'eux-mêmes; il y avait plus: mon père, par la fortune, était presque son égal.
»Le comte avait tout employé, menaces et promesses, pour obtenir un regard d'Angiolina; tout s'était brisé contre une chasteté dont le nom de la jeune fille semblait être le symbole.
»Le comte donna une grande fête et l'invita. Pendant cette fête, qui devait avoir lieu non-seulement dans le château, mais encore dans les jardins du comte, son frère, le baron de Boïano, s'était chargé d'enlever Angiolina et de la transporter de l'autre côté du Tortore, dans le château de Tragonara.
»Angiolina, invitée, comme toutes les dames de Larino, feignit, pour ne point assister à la fête, une indisposition.
»Le lendemain, ne gardant plus aucune mesure, le comte de Molise envoya sescampieripour enlever la jeune fille, qui n'eut que le temps, tandis que ceux-ci forçaient la porte de la rue, de fuir par celle du jardin et de se réfugier au palais épiscopal, lieu doublement sacré par lui-même et par le voisinage de la cathédrale.
»A ce double titre, il jouissait du droit d'asile.
»Voilà donc le point où les choses en étaient lorsque Giuseppe Palmieri revint à Larino.
»Le siége épiscopal était, par hasard, vacant à cette époque. Un vicaire remplaçait l'évêque; Giuseppe Palmieri alla trouver ce vicaire, ami de sa famille, et le mariage eut lieu secrètement dans la chapelle de l'évêché.
»Le comte de Molise apprit ce qui s'était passé, et, tout enragé de colère qu'il était, il respecta les priviléges du lieu; mais il plaça tout autour du palais des hommes d'armes chargés de surveiller ceux qui entraient dans le palais épiscopal et surtout ceux qui en sortaient.
»Mon père savait bien que ces hommes d'armes étaient là, à son intention surtout, et que, si sa femme courait risque de l'honneur, lui courait risque de la vie. Un crime coûte peu à nos seigneurs féodaux; sûr de l'impunité, le comte de Molise avait cessé depuis longtemps de tenir registre des assassinats qu'il avait commis lui-même ou fait commettre par ses sbires.
»Les hommes du comte faisaient bonne garde; on disait qu'Angiolina vivante valait dix mille ducats, et mon père mort cinq mille.
»Mon père resta quelque temps caché au palais épiscopal; mais, par malheur, il n'était pas homme à subir longtemps une pareille contrainte. Ennuyé de sa captivité, Giuseppe Palmieri résolut un jour d'en finir avec son persécuteur.
»Or, le comte de Molise avait l'habitude de sortir tous les jours en voiture de son palais, une heure ou deux avant l'Ave Maria, et d'aller faire une promenade jusqu'au couvent des Capucins, situé à environ deux milles de distance de la ville; arrivé là, le comte donnait invariablement au cocher l'ordre de revenir au palais; le cocher tournait bride, et, au petit trot, presque au pas, le comte reprenait le chemin de la ville.
»A mi-chemin de Larino au couvent, se trouve la fontaine de San-Pardo, patron du pays, et ça et là, autour de la fontaine, des fourrés et des haies.
»Giuseppo Palmieri sortit du palais épiscopal en habit de moine, et dépista tous ses gardiens. Sous sa robe, il cachait une paire d'épées et une paire de pistolets.
»Arrivé à la fontaine de San-Pardo, le lieu lui parut propice; il s'y arrêta et se cacha derrière une haie. La voiture du comte passa, il la laissa passer: il y avait encore une heure de jour.
»Une demi-heure après, il entendit le roulement de la voiture qui revenait; il dépouilla sa robe de moine et se retrouva avec ses habits ordinaires.
»La voiture approchait.
»D'une main, il prit les épées hors de leur fourreau, de l'autre, les pistolets tout armés, et alla se placer au milieu de la route.
»En voyant cet homme, auquel il soupçonnait de mauvaises intentions, le cocher prit un des bas côtés du chemin; mais mon père n'eut qu'un mouvement à faire pour se retrouver en face des chevaux.
»—Qui es-tu et que veux-tu? lui demanda le comte en se soulevant dans sa voiture.
»—Je suis Giuseppe Maggio-Palmieri, lui répondit mon père; je veux ta vie.
»—Coupe la figure de ce drôle d'un coup de fouet, dit le comte à son cocher, et passe!
»Et il se recoucha dans sa voiture.
»Le cocher leva son fouet; mais, avant que le fouet fût retombé, mon père avait tué le cocher d'un coup de pistolet.
»Il roula de son siège à terre.
»Les chevaux demeurèrent immobiles; mon père marcha à la voiture et ouvrit la portière.
»—Je ne viens point ici pour t'assassiner, quoique j'en aie le droit, étant en cas de légitime défense, mais pour me battre loyalement avec toi, dit-il au comte. Choisis: voici deux épées d'égale longueur, voici deux pistolets; des deux pistolets, un seul est chargé; ce sera véritablement le jugement de Dieu.
»Et il lui présenta, d'une main, les deux poignées d'épée, et, de l'autre, les deux crosses de pistolet.
»—On ne se bat point avec un vassal, reprit le comte; on le bat.
»Et, levant sa canne, il en frappa mon père à la joue.
»Mon père prit le pistolet chargé et le déchargea à bout portant dans le coeur du comte.
»Le comte ne fit pas un mouvement, ne jeta pas un cri; il était mort.
»Mon père reprit sa robe de moine, remit ses épées au fourreau, rechargea ses pistolets, et rentra au palais épiscopal aussi heureusement qu'il en était sorti.
»Quant aux chevaux, se sentant libres, il se remirent en route d'eux-mêmes, et, comme ils connaissaient parfaitement la route, qu'ils faisaient deux fois par jour, d'eux-mêmes encore ils revinrent au palais du comte; mais, chose singulière, au lieu de s'arrêter devant le pont en bois qui conduisait à la porte du château, comme s'ils eussent compris qu'ils menaient non pas un vivant, mais un mort, ils continuèrent leur chemin et ne s'arrêtèrent qu'au seuil d'une petite église placée sous l'invocation de saint François, dans laquelle le comte disait toujours qu'il voulait être enterré.
»Et, en effet, la famille du comte, qui connaissait son désir, ensevelit le cadavre dans cette église et lui éleva un tombeau.
»L'événement fit grand bruit; la lutte engagée entre mon père et le comte était publique, et il va sans dire que toutes les sympathies étaient pour mon père; personne ne doutait que ce dernier ne fût l'auteur du meurtre, et, comme si Giuseppe Palmieri eût désiré lui-même que l'on n'en doutât point, il avait envoyé une somme de dix mille francs à la veuve du cocher.
»Le frère cadet du comte héritait de toute sa fortune; il déclara en même temps hériter de sa vengeance. C'était celui qui avait voulu aider son frère à enlever Angiolina; c'était un misérable qui, à vingt et un ans, avait commis déjà trois ou quatre meurtres. Quant aux rapts et aux violences, on ne les comptait pas.
»Il jura que le coupable ne lui échapperait point, doubla les gardes qui entouraient le palais épiscopal et en prit lui-même le commandement.
»Maggio-Palmieri continua de se tenir caché dans le palais épiscopal. Sa famille et celle de sa femme leur apportaient tout ce dont ils avaient besoin en vivres et en vêtements. Angiolina était enceinte de cinq mois; ils étaient tout à eux-mêmes, c'est-à-dire tout à leur amour, aussi heureux qu'on peut l'être sans la liberté.
»Deux mois s'écoulèrent ainsi; on arriva au 26 mai, jour où l'on célèbre à Larino la fête de saint Pardo, qui, comme je vous l'ai dit, est le patron de la ville.
»Ce jour-là, il se fait une grande procession; les métayers ornent leurs chars de tentures, de guirlandes, de feuillages et de banderoles de toutes couleurs; ils y attellent des boeufs aux cornes dorées, qu'ils couvrent de fleurs et de rubans; ces chars suivent la procession, qui porte par les rues le buste du saint, accompagnée par toute la population de Larino et des villages voisins, chantant les louanges du bienheureux. Or, cette procession, pour entrer à la cathédrale et pour en sortir, devait passer devant le palais épiscopal qui donnait asile aux deux jeunes gens.
»Au moment où la procession et le peuple, arrêtés sur la grande place de la ville, chantaient et dansaient autour du char, Angiolina, croyant à la trêve de Dieu, s'approcha d'une fenêtre, imprudence que son mari lui avait pourtant bien recommandé de ne pas commettre. Le malheur voulut que le frère du comte fût sur la place, juste en face de cette fenêtre; il reconnut Angiolina à travers la vitre, arracha le fusil des mains d'un soldat, ajusta et lâcha le coup.
»Angiolina ne jeta qu'un cri et ne prononça que deux paroles:
»—Mon enfant!
»Au bruit du coup, au fracas de la vitre cassée, au cri poussé par sa femme, Giuseppe Palmieri accourut assez à temps pour la recevoir dans ses bras.
»La balle avait frappé Angiolina juste au milieu du front.
»Fou de douleur, son mari la prit dans ses bras, la porta sur son lit, se courba sur elle, la couvrit de baisers. Tout fut inutile. Elle était morte!
»Mais, dans cette douloureuse et suprême étreinte, il sentit tout à coup l'enfant qui tressaillait dans le sein de la morte.
»Il poussa un cri, une lueur traversa son cerveau, et, à son tour, il laissa échapper de son coeur ces deux mots:
»—Mon enfant!
»La mère était morte, mais l'enfant vivait; l'enfant pouvait être sauvé.
»Il fit un effort sur lui-même, étancha la sueur qui perlait sur son front, essuya les pleurs qui coulaient de ses yeux, et, se parlant à lui-même, il murmura ces deux mots:
»—Sois homme.
»Alors, il prit sa trousse, l'ouvrit, choisit le plus acéré de ses instruments, et, tirant la vie du sein de la mort, il arracha l'enfant aux entrailles déchirées le la mère.
»Puis, tout sanglant, il le mit dans un mouchoir qu'il noua aux quatre coins, prit le mouchoir entre ses dents, un pistolet de chaque main, et, tout sanglant lui-même, les bras nus et rougis jusqu'au coude, mesurant du regard la place qu'il avait à traverser, les ennemis qu'il avait à combattre, il s'élança à travers les degrés, ouvrit la porte du palais épiscopal et fondit tête baissée au milieu de la population eu criant les dents serrées:
»—Place auFILS DE LA MORTE!
» Deux hommes d'armes voulurent l'arrêter, il les tua tous deux; un troisième essaya de lui barrer le passage, il l'étendit à ses pieds assommé d'un coup de crosse de pistolet; il traversa la place, essuya le feu des gardes du château, devant lequel il devait passer, sans qu'aucune balle l'atteignît, gagna un bois, traversa le Biferno à la nage, trouva dans une prairie un cheval qui paissait en liberté, s'élança sur son dos, gagna Manfredonia, prit passage sur un bâtiment dalmate qui levait l'ancre, et gagna Trieste.
»L'enfant, c'était moi. Vous savez le reste de l'aventure, et comment, quinze ans après,le fils de la mortevengeait sa mère.
»Et, maintenant, ajouta le jeune homme, maintenant que je vous ai raconté mon histoire, maintenant que vous me connaissez, occupons-nous de ce que je suis venu faire; il me reste une seconde mère à venger: la patrie!»