Celui qui causait cet étonnement général était un homme de quarante-cinq à quarante-six ans, grand, blond, pâle, portant l'uniforme autrichien, les insignes de général, et, entre autres décorations, les plaques et les cordons de Marie-Thérèse et de Saint-Janvier.
—Sire, dit la reine, j'ai l'honneur de présenter à Votre Majesté le baron Charles Mack, qu'elle vient de nommer général en chef de ses armées.
—Ah! général, dit le roi en regardant avec un certain étonnement l'ordre de Saint-Janvier, dont le général était décoré et que le roi ne se rappelait pas lui avoir donné, enchanté de faire votre connaissance.
Et il échangea avec Ruffo un coup d'oeil qui voulait dire: «Attention!»
Mack s'inclina profondément, et sans doute allait-il répondre à ce compliment du roi, lorsque la reine, prenant la parole:
—Sire, dit-elle, j'ai cru que nous ne devions pas attendre l'arrivée du baron à Naples pour lui donner un signe de la considération que vous avez pour lui, et, avant qu'il quittât Vienne, je lui ai fait remettre, par votre ambassadeur, les insignes de votre ordre de Saint-Janvier.
—Et moi, sire, dit le baron avec un enthousiasme un peu trop théâtral pour être vrai, plein de reconnaissance pour les bontés de Votre Majesté, je suis venu avec la promptitude de l'éclair lui dire: Sire, cette épée est à vous.
Mack tira son épée du fourreau, le roi recula son fauteuil. Comme Jacques Ier, il n'aimait pas la vue du fer.
Mack continua:
—Cette épée est à vous et à Sa Majesté la reine, et elle ne dormira tranquille dans son fourreau que quand elle aura renversé cette infâme république française, qui est la négation de l'humanité et la honte de l'Europe. Acceptez-vous mon serment, sire? continua Mack en brandissant formidablement son épée.
Ferdinand, peu porté de sa personne aux mouvements dramatiques, ne put s'empêcher, avec son admirable bon sens, d'apprécier tout ce que l'action du général Mack avait de ridicule forfanterie, et, avec son sourire narquois, il murmura dans son patois napolitain, qu'il savait inintelligible pour tout homme qui n'était pas né au pied du Vésuve, ce seul mot:
—Ceuza!
Nous voudrions bien traduire cette espèce d'interjection échappée aux lèvres du roi Ferdinand; mais elle n'a malheureusement pas d'équivalent dans la langue française. Contentons-nous de dire qu'elle tient à peu près le milieu entre fat et imbécile.
Mack, qui, en effet, n'avait pas compris et qui attendait, l'épée à la main, que le roi acceptât son serment, se retourna assez embarrassé vers la reine.
—Je crois, dit Mack à la reine, que Sa Majesté m'a fait l'honneur de m'adresser la parole.
—Sa Majesté, répondit la reine sans se déconcerter, vous a, général, par un seul mot plein d'expression, témoigné sa reconnaissance.
Mack s'inclina, et, tandis que la figure du roi conservait son expression de railleuse bonhomie, remit majestueusement son épée au fourreau.
—Et maintenant, dit le roi lancé sur cette pente moqueuse qu'il aimait tant à suivre, j'espère que mon cher neveu, en m'envoyant un de ses meilleurs généraux pour renverser cette infâme république française, m'a en même temps envoyé un plan de campagne arrêté par le conseil aulique.
Cette demande, faite avec une naïveté parfaitement jouée, était une nouvelle raillerie du roi, le conseil aulique ayant élaboré les plans de la campagne de 96 et de 97, plans sur lesquels les généraux autrichiens et l'archiduc Charles lui-même avaient été battus.
—Non, sire, répondit Mack, j'ai demandé à Sa Majesté l'empereur, mon auguste maître, carte blanche à ce sujet.
—Et il vous l'a accordée, je l'espère? demanda le roi.
—Oui, sire, il m'a fait cette grâce.
—Et vous allez vous en occuper sans retard, n'est-ce pas, mon cher général? car j'avoue que j'en attends avec impatience la communication.
—C'est chose faite, répondit Mack avec l'accent d'un homme parfaitement satisfait de lui-même.
—Ah! dit Ferdinand redevenant de bonne humeur, selon sa coutume, quand il trouvait quelqu'un à railler, vous l'entendez, messieurs. Avant même que le citoyen Garat nous eût déclaré la guerre au nom de l'infâme république française, l'infâme république française, grâce au génie de notre général en chef, était déjà battue. Nous sommes véritablement sous la protection de Dieu et de saint Janvier. Merci, mon cher général, merci.
Mack, tout gonflé du compliment qu'il prenait à la lettre, s'inclina devant le roi.
—Quel malheur, s'écria celui-ci, que nous n'ayons point là une carte de nos États et des États romains, pour suivre les opérations du général sur cette carte. On dit que le citoyen Buonaparte a, dans son cabinet de la rue Chantereine, à Paris, une grande carte sur laquelle il désigne d'avance à ses secrétaires et à ses aides de camp les points sur lesquels il battra les généraux autrichiens; le baron nous eût désigné d'avance ceux sur lesquels il battra les généraux français. Tu feras faire pour le ministère de la guerre, et tu mettras à la disposition du baron Mack, une carte pareille à celle du citoyen Buonaparte, tu entends, Ariola?
—Inutile de prendre cette peine, sire, j'en ai une excellente.
—Aussi bonne que celle du citoyen Buonaparte? demanda le roi.
—Je le crois, répondit Mack d'un air satisfait.
—Où est-elle, général? reprit le roi, où est-elle? Je meurs d'envie de voir une carte sur laquelle on bat l'ennemi d'avance.
Mack donna à un huissier l'ordre de lui apporter son portefeuille, qu'il avait laissé dans la chambre voisine.
La reine, qui connaissait son auguste époux et qui n'était point dupe des compliments affectés qu'il faisait à son protégé, craignant que celui-ci ne s'aperçût qu'il servait de quintaine à l'humeur caustique du roi, objecta que ce n'était peut-être pas le moment de s'occuper de ce détail; mais Mack, ne voulant point perdre l'occasion de faire admirer par trois ou quatre généraux présents sa science stratégique, s'inclina en manière de respectueuse insistance, et la reine céda.
L'huissier apporta un grand portefeuille sur lequel étaient imprimés en or, d'un côté les armes de l'Autriche, et de l'autre côté le nom et les titres du général Mack.
Celui-ci en tira une grande carte des États romains avec leurs frontières, et l'étendit sur la table du conseil.
—Attention, mon ministre de la guerre! attention, messieurs mes généraux! dit le roi. Ne perdons pas un mot de ce que va nous dire le baron. Parlez, baron; on vous écoute.
Les officiers se rapprochèrent de la table avec une vive curiosité; le baron Mack possédait, on ne savait pourquoi à cette époque, et on ne l'a même jamais su depuis, la réputation de l'un des premiers stratégistes du monde.
La reine, au contraire, ne voulant point avoir part à ce quelle regardait comme une mystification de la part du roi, se retira un peu à l'écart.
—Comment! madame, dit le roi, au moment où le baron consent à nous dire où il battra ces républicains que vous détestez tant, vous vous éloignez!
—Je n'entends rien à la stratégie, monsieur, répondit aigrement la reine; et peut-être, continua-t-elle en désignant de la main le cardinal Ruffo, prendrais-je la place de quelqu'un qui s'y entend.
Et, s'approchant d'une fenêtre, elle battit de ses doigts contre les carreaux.
Au même instant, comme si c'eût été un signal donné, une seconde fanfare retentit; seulement, au lieu de sonner lelancer, comme la première, elle sonnait lavue.
Le roi s'arrêta comme si ses pieds eussent pris tout à coup racine dans la mosaïque qui formait le parquet de la chambre; sa figure se décomposa, une expression de colère prit la place du vernis de bonhomie railleuse répandue sur elle.
—Ah çà! mais, décidément, dit-il, ou ils sont idiots, ou ils ont juré de me rendre fou. Il s'agit bien de courre le cerf ou le sanglier; nous chassons le républicain.
Puis, s'élançant pour la seconde fois vers la fenêtre, qu'il ouvrit avec plus de violence encore que la première:
—Mais te tairas-tu, double brute! cria-t-il; je ne sais à quoi tient que je ne descende et que je ne t'étrangle de mes propres mains.
—Oh! sire, dit Mack, ce serait, en vérité, trop d'honneur pour ce manant.
—Vous croyez, baron? dit le roi reprenant sa bonne humeur. Laissons-le donc vivre et ne nous occupons que d'exterminer les Français. Voyons votre plan, général, voyons-le.
Et il referma la fenêtre avec plus de calme qu'on ne pouvait l'espérer de l'état d'exaspération où l'avait mis le son du cor, et dont heureusement l'avait, comme par miracle, tiré la flatterie banale du général Mack.
—Voyez, messieurs, dit Mack du ton d'un professeur qui enseigne à ses élèves, nos 60,000 hommes sont divisés en quatre ou cinq points sur cette ligne qui s'étend de Gaete à Aquila.
—Vous savez que nous en avons 65,000, dit le roi; ainsi ne vous en gênez pas.
—Je n'en ai besoin que de 60,000, sire, dit Mack; mes calculs sont établis sur ce chiffre, et Votre Majesté aurait 100,000 hommes, que je ne lui prendrais pas un tambour de plus; d'ailleurs, j'ai les renseignements les plus exacts sur le nombre des Français, ils ont à peine 10,000 hommes.
—Alors, dit le roi, nous serons six contre un, voilà qui me rassure tout à fait. Dans la campagne de 96 et de 97, les soldats de mon neveu n'étaient que deux contre un, quand ils ont été battus par le citoyen Buonaparte.
—Je n'étais point là, sire, répondit Mack avec le sourire de la suffisance.
—C'est vrai, répondit le roi avec une parfaite simplicité; il n'y avait là que Beaulieu, Wurmser, Alvinzi et le prince Charles.
—Sire, sire! murmura la reine en tirant Ferdinand par la basque de sa veste de chasse.
—Bon! ne craignez rien, dit le roi, je sais à qui j'ai affaire, et puis je ne le gratterai que tant qu'il me tendra la tête.
—Je disais donc, reprit Mack, que le gros de nos troupes, vingt mille hommes à peu près, est à San-Germano, et que les quarante mille autres sont campés sur le Tronto, à Sessa, à Tagliacozzo et à Aquila. Dix mille hommes traversent le Tronto et chassent la garnison française d'Ascoli, dont ils s'emparent, et s'avancent sur Fermo par la voie Émilienne. Quatre mille hommes sortent d'Aquila, occupent Rieti et se dirigent sur Terni; cinq ou six mille descendent de Tagliacozzo à Tivoli pour faire des courses dans la Sabine; huit mille autres partent du camp de Sessa et pénètrent dans les États romains par la voie Appienne; six mille autres enfin s'embarquent, font voile pour Livourne et coupent la retraite aux Français, qui se retirent par Perugia.
—Qui se retirent par Perugia... Le général Mack ne nous dit pas précisément, comme le citoyen Buonaparte, où il battra l'ennemi; mais il nous dit par où il se retire.
—Eh bien, si fait, dit Mack triomphant, je vous dis où je bats l'ennemi.
—Ah! voyons cela, dit le roi, qui paraissait prendre presque autant de plaisir à la guerre qu'il en eût pris à la chasse.
—Avec Votre Majesté et vingt ou vingt-cinq mille hommes, je pars de San-Germano.
—Vous partez de San-Germano avec moi.
—Je marche sur Rome.
—Avec moi toujours.
—Je débouche par les routes de Ceperano et de Frosinone.
—Mauvaises routes, général! je les connais, j'y ai versé.
—L'ennemi abandonne Rome.
—Vous en êtes sur?
—Rome n'est point une place qui puisse être défendue.
—Et, quand l'ennemi a abandonné Rome, que fait-il?
—Il se retire sur Civita-Castellana, qui est une position formidable.
—Ah! ah! Et vous l'y laissez, bien entendu?
—Non pas; je l'attaque et je le bats.
—Très-bien. Mais si, par hasard, vous ne le battiez pas?
—Sire, dit Mack en mettant la main sur sa poitrine et en s'inclinant devant le roi, quand j'ai l'honneur de dire à Votre Majesté que je le battrai, c'est comme s'il était battu.
—Alors, tout va bien! dit le roi.
—Sa Majesté a-t-elle quelques objections à faire sur le plan que je lui ai exposé?
—Non; il n'y a absolument qu'un point sur lequel il s'agirait de nous mettre d'accord.
—Lequel, sire?
—Vous dites, dans votre plan de campagne, que vous partez de San-Germano avec moi?
—Oui, sire.
—J'en suis donc, moi, de la guerre?
—Sans doute.
—C'est que vous m'en donnez la première nouvelle. Et quel grade m'offrez-vous dans mon armée? Ce n'est point indiscret, n'est-ce pas, de vous demander cela?
—Le suprême commandement, sire; je serai heureux et fier d'obéir aux ordres de Votre Majesté.
—Le suprême commandement!... Hum!
—Votre Majesté refuserait-elle?... On m'avait fait espérer cependant...
—Qui cela?
—Sa Majesté la reine.
—Sa Majesté la reine est bien bonne; mais Sa Majesté la reine, dans la trop haute opinion qu'elle a toujours eue de moi et qui se manifeste en cette occasion, oublie que je ne suis pas un homme de guerre. A moi le suprême commandement? continua le roi. Est-ce que San-Nicandro m'a élevé à être un Alexandre ou un Annibal? est-ce que j'ai été à l'École de Brienne comme le citoyen Buonaparte? est-ce que j'ai lu Polybe? est-ce que j'ai lu lesCommentairesde César? est-ce que j'ai lu le chevalier Folard, Montecuculli, le maréchal de Saxe, comme votre frère le prince Charles? est-ce que j'ai lu tout ce qu'il faut lire, enfin, pour être battu dans les règles? est-ce que j'ai jamais commandé autre chose que mes Lipariotes?
—Sire, répondit Mack, un descendant de Henri IV et un petit-fils de Louis XIV sait tout cela sans l'avoir appris.
—Mon cher général, dit le roi, allez conter ces bourdes à un sot, mais pas à moi qui ne suis qu'une bête.
—Oh! sire! s'écria Mack étonné d'entendre un roi dire si franchement son opinion sur lui-même.
Mack attendit, Ferdinand se grattait l'oreille.
—Et puis? demanda Mack voyant que ce que le roi avait à dire ne venait pas tout seul.
Ferdinand parut se décider.
—Une des premières qualités d'un général est d'être brave, n'est-ce pas?
—Incontestablement.
—Alors, vous êtes brave, vous?
—Sire!
—Vous êtes sûr d'être brave, n'est-ce pas?
—Oh!
—Eh bien, moi, je ne suis pas sûr de l'être.
La reine rougit jusqu'aux oreilles; Mack regarda le roi avec étonnement. Les ministres et les conseillers, qui connaissaient le cynisme du roi, sourirent; rien ne les étonnait, venant de cet étrange individualité nommée Ferdinand.
—Après cela, continua le roi, peut-être que je me trompe et que je suis brave sans m'en douter; nous verrons bien.
Se retournant alors vers ses conseillers, ses ministres et ses généraux:
—Messieurs, dit-il, vous avez entendu le plan de campagne du baron?
Tous firent signe que oui.
—Et tu l'approuves, Ariola?
—Oui, sire, répondit le ministre de la guerre.
—Tu l'approuves, Pignatelli?
—Oui, sire.
—Et toi, Colli?
—Oui, sire.
—Et toi, Parisi?
—Oui, sire.
Enfin, se tournant vers le cardinal, qui se tenait un peu à l'écart comme il avait fait tout le reste de la séance.
—Et vous, Ruffo? demanda-t-il.
Le cardinal garda le silence.
Mack avait salué chacune de ces approbations d'un sourire; il regarda avec étonnement cet homme d'Église qui ne se hâtait point d'approuver comme les autres.
—Peut-être, dit la reine, M. le cardinal en avait-il préparé un meilleur?
—Non, Votre Majesté, répondit le cardinal sans se déconcerter; car j'ignorais que la guerre fût si insistante, et personne ne m'avait fait l'honneur de me demander mon avis.
—Si Votre Éminence, dit Mack d'une voix railleuse, a quelques observations à faire, je suis prêt à les écouter.
—Je n'eusse point osé exprimer mon opinion sans la permission de Votre Excellence, répondit Ruffo avec une extrême courtoisie; mais, puisque Votre Excellence m'y autorise...
—Oh! faites, faites, Éminence, dit Mack en riant.
—Si j'ai bien compris les combinaisons de Votre Excellence, dit Ruffo, voici le but qu'elle se propose dans le plan de campagne qu'elle nous a fait l'honneur d'exposer devant nous...
—Voyons mon but, dit Mack croyant avoir trouvé à son tour quelqu'un à goguenarder.
—Oui, voyons cela, dit Ferdinand, qui donnait d'avance la victoire au cardinal, par la seule raison que la reine le détestait.
La reine frappa du pied avec impatience; le cardinal vit le mouvement, mais ne s'en préoccupa point; il connaissait les mauvais sentiments de la reine à son égard, et ne s'en inquiétait que médiocrement; il continua donc avec une parfaite tranquillité:
—Votre Excellence, en étendant sa ligne, espère, grâce à sa grande supériorité numérique, dépasser les extrémités de la ligne française, l'envelopper, pousser des corps les uns sur les autres, jeter parmi eux la confusion, et, comme la retraite leur sera coupée par la Toscane, les détruire ou les faire prisonniers.
—Je vous eusse expliqué ma pensée, que vous ne l'eussiez pas mieux comprise, monsieur, dit Mack ravi. Je les ferai prisonniers depuis le premier jusqu'au dernier, et pas un Français ne retournera en France pour donner des nouvelles de ses compagnons, aussi vrai que je m'appelle le baron Charles Mack. Avez-vous quelque chose de mieux à proposer?
—Si j'eusse été consulté, répondit le cardinal, j'eusse du moins proposé autre chose.
—Et qu'eussiez-vous proposé?
—J'eusse proposé de diviser l'armée napolitaine en trois corps seulement; j'eusse concentré 25 ou 30,000 hommes entre Cieti et Terni; j'eusse envoyé 12,000 hommes sur la voir Émilienne pour combattre l'aile gauche des Français, 10,000 dans les marais Pontius pour écraser leur aile droite; enfin, j'en eusse envoyé 8,000 en Toscane; j'aurais, par un effort suprême, dans lequel j'eusse mis toute l'énergie dont je me sens capable, tenté d'enfoncer le centre ennemi, de prendre en flanc ses deux ailes, et de les empêcher de se porter mutuellement secours; pendant ce temps, la légion toscane, recrutée de tout ce que le pays eût pu fournir, eût couru la contrée pour se rapprocher de nous et nous aider selon les circonstances. Cela eût permis à l'armée napolitaine, jeune et inexpérimentée, d'agir par masses, ce qui lui eût donné confiance en elle-même. Voilà, dit Ruffo, ce que j'eusse proposé; mais je ne suis qu'un pauvre homme d'Église, et je m'incline devant l'expérience et le génie du général Mack.
Et, ce disant, le cardinal, qui s'était approché de la table pour indiquer sur la carte les mouvements qu'il eût exécutés, fit un pas en arrière en signe qu'il abandonnait la discussion.
Les généraux se regardèrent avec surprise; il était évident que Ruffo venait de donner un excellent avis. Mack, en éparpillant trop l'armée napolitaine et la divisant en trop petits corps, exposait ces corps à être battus séparément, fût-ce par des ennemis peu nombreux. Ruffo, au contraire, présentait un plan complètement à l'abri de ce danger.
Mack se mordit les lèvres; il sentait combien le plan qui venait d'être développé était supérieur au sien.
—Monsieur, dit Mack, le roi est libre encore de choisir entre vous et moi, entre votre plan et le mien; peut-être, en effet, ajouta-t-il en riant, mais du bout des lèvres, pour faire une guerre que l'on peut appeler la guerre sainte, mieux vaudrait Pierre l'Ermite que Godefroy de Bouillon.
Le roi ne savait pas précisément ce que c'était que Pierre l'Ermite et Godefroy de Bouillon; mais, tout en raillant Mack personnellement, il ne voulait pas le mécontenter.
—Que dites-vous là, mon cher général! s'écria-t-il; je trouve, pour mon compte, votre plan excellent, et vous avez vu que c'était l'avis de ces messieurs, puisque tous l'ont approuvé. Je l'approuve donc de bout en bout et je n'y veux pas changer une étape seulement. Voilà que nous avons l'armée. Bien. Voilà que nous avons le général en chef. Bien, très-bien. Il ne nous manque plus que l'argent. Voyons, Corradino, continua le roi en s'adressant au ministre des finances. Ariola nous a fait voir ses hommes, montre-nous tes écus.
—Eh! sire, répondit celui que le roi interpellait ainsi à brûle-pourpoint, Votre Majesté sait bien que les dépenses que l'on vient de faire pour équiper et habiller l'armée, ont complétement vidé les caisses de l'État.
—Mauvaise nouvelle, Corradino, mauvaise nouvelle; j'ai toujours entendu dire que l'argent était le nerf de la guerre. Vous entendez, madame? pas d'argent!
—Sire, répondit la reine, l'argent ne vous manquera pas plus que ne vous ont manqué l'armée et le général en chef, et nous avons, en attendant mieux, un million de livres sterling à votre disposition.
—Bon! dit le roi; et quel est l'alchimiste qui a ainsi l'heureuse faculté de faire de l'or?
—Je vais avoir l'honneur de vous le présenter, sire, dit la reine en allant à la porte par laquelle alle avait déjà introduit le général Mack.
Puis, s'adressant à une personne encore invisible:
—Votre Grâce, dit-elle, veut-elle avoir la bonté de confirmer au roi ce que je viens d'avoir l'honneur de lui annoncer, c'est-à-dire que, pour faire la guerre aux jacobins, l'argent ne lui manquera pas?
Tous les yeux se portèrent vers la porte, et Nelson apparut radieux sur le seuil, tandis que, derrière lui, pareille à un ombre élyséenne, s'effaçait la forme légère d'Emma Lyonna, laquelle venait d'acheter par un premier baiser le dévouement de Nelson et les subsides de l'Angleterre.
L'apparition de Nelson en un pareil moment était significative: c'était le mauvais génie de la France en personne qui venait s'asseoir au conseil de Naples et soutenir de la toute-puissance de son or les mensonges et la trahison de Caroline.
Tout le monde connaissait Nelson, excepté le général Mack, arrivé dans la nuit, comme nous l'avons dit; la reine alla à lui, et, lui prenant la main, et conduisant le futur vainqueur de Civita-Castellana au vainqueur d'Aboukir:
—Je présente, dit-elle, le héros de la terre au héros de la mer.
Nelson parut peu flatté du compliment; mais il était de trop bonne humeur en ce moment pour se blesser d'un parallèle, quoique ce parallèle fût tout à l'avantage de son rival; il salua courtoisement Mack, et, se tournant vers le roi:
—Sire, dit-il, je suis heureux de pouvoir annoncer à Votre Majesté et à ses ministres que je suis porteur des pleins pouvoirs de mon gouvernement pour traiter avec elle au nom de l'Angleterre toute question relative à la guerre avec la France.
Le roi se sentit pris; Caroline l'avait, pendant son sommeil, garrotté comme Gulliver à Lilliput; il lui fallait faire contre mauvaise fortune bon coeur; seulement, il essaya de se cramponner à la dernière objection qui se présentait à son esprit.
—Votre Grâce a entendu, dit-il, ce dont il est question, et notre ministre des finances, sachant que nous sommes entre amis et que l'on n'a pas de secrets pour ses amis, nous a avoué franchement qu'il n'y avait plus d'argent dans les caisses; alors, je faisais cette objection que, sans argent, il n'y avait pas de guerre possible.
—Et Votre Majesté faisait, comme toujours, preuve d'une profonde sagesse, répondit Nelson; mais voici, par bonheur, des pouvoirs de M. Pitt qui me mettent à même de remédier à cette pénurie.
Et Nelson posa sur la table du conseil un pouvoir conçu en ces termes:
«A son arrivée à Naples, lord Nelson, baron du Nil, est autorisé à s'entendre avec sir William Hamilton, notre ambassadeur près la cour des Deux-Siciles, pour soutenir notre auguste allié le roi de Naples dans toutes les nécessités où pourrait l'entraîner une guerre contre la république française.
»W. PITT.
»Londres, 7 septembre 1798.»
Acton traduisit les quelques lignes de Pitt au roi, qui appela près de lui le cardinal, comme un renfort contre le nouvel allié de la reine qui venait d'apparaître.
—Et Votre Seigneurie, dit Ferdinand, peut, à ce que disait la reine, mettre à notre disposition...?
—Un million de livres sterling, dit Nelson.
Le roi se tourna vers Ruffo comme pour lui demander ce que faisait un million de livres sterling. Ruffo devina la question.
—Cinq millions et demi de ducats, à peu près, répondit-il.
—Hum! fit le roi.
—Cette somme, dit Nelson, n'est qu'un premier subside destiné à faire face aux nécessités du moment.
—Mais, avant que vous ayez avisé votre gouvernement de nous expédier cette somme, avant que votre gouvernement nous l'expédie, avant, enfin, qu'elle soit arrivée à Naples, un assez long temps peut s'écouler. Nous sommes dans l'équinoxe d'hiver, et ce n'est pas trop de calculer un mois ou six semaines pour l'aller et le retour d'un bâtiment; pendant ces six semaines ou ce mois, les Français auront tout le temps d'être à Naples!
Nelson allait répondre, la reine lui coupa la parole.
—Votre Majesté peut se tranquilliser sur ce point, dit-elle: les Français ne sont point en mesure de lui faire la guerre.
—En attendant, répliqua Ferdinand, ils nous l'ont déclarée.
—Qui nous l'a déclarée?
—L'ambassadeur de la République. Pardieu! on dirait que je vous apprends une nouvelle.
La reine sourit dédaigneusement.
—Le citoyen Garat s'est trop pressé, dit-elle; il eût attendu encore quelque temps, ou n'eût point fait sa déclaration de guerre, s'il eût connu la situation du général Championnet à Rome.
—Et vous connaissez mieux cette situation que ne la connaissait l'ambassadeur lui-même, n'est-ce pas, madame?
—Je le crois.
—Vous avez des correspondances à l'état-major du général républicain?
—Je ne me fierais pas à des correspondances avec des étrangers, sire.
—Alors, vous tenez vos renseignements du général Championnet lui-même?
—Justement! et voici la lettre que l'ambassadeur de la République eût reçue ce matin, s'il ne se fût point tant pressé de partir hier au soir.
Et la reine tira de son enveloppe la lettre que le sbire Pasquale de Simone avait enlevée la veille à Salvato Palmieri et lui avait remise dans la chambre obscure; puis elle la passa au roi.
Le roi y jeta les yeux.
—Cette lettre est en français, dit-il du ton dont il eût dit: «Cette lettre est en hébreu.»
Puis, la passant à Ruffo, comme s'il se fiait à lui seul:
—Monsieur le cardinal, dit-il, traduisez-nous cette lettre en italien.
Ruffo prit la lettre, et, au milieu du plus profond silence, lut ce qui suit:
«Citoyen ambassadeur,
»Arrivé à Rome depuis quelques jours seulement, je crois qu'il est de mon devoir de porter à votre connaissance l'état dans lequel se trouve l'armée que je suis appelé à commander, afin que, sur les notes précises que je vais vous donner, vous puissiez régler la conduite que vous avez à tenir vis-à-vis d'une cour perfide qui, poussée par l'Angleterre, notre éternelle ennemie, n'attend que le moment favorable pour nous déclarer la guerre...»
A ces derniers mots, la reine et Nelson se regardèrent en souriant. Nelson n'entendait ni le français ni l'italien; mais probablement une traduction anglaise de cette lettre lui avait été faite à l'avance.
Ruffo continua, ce signe n'ayant point interrompu la lecture.
«D'abord, cette armée, qui se monte au chiffre de 35,000 hommes sur le papier, n'est, en réalité, que de 8,000 hommes, lesquels manquent de chaussures, de vêtements, de pain, et, depuis trois mois, n'ont pas reçu un sou de solde. Ces 8,000 hommes n'ont que 180,000 cartouches à se distribuer, ce qui nous fait quinze coups à tirer par homme; aucune place n'est approvisionnée même en poudre, et l'on en a manqué à Civita-Vecchia pour tirer sur un vaisseau barbaresque qui est venu observer la côte...»
—Vous entendez, sire, dit la reine.
—Oui, j'entends, dit le roi. Continuez, monsieur le cardinal.
Le cardinal reprit:
«Nous n'avons que cinq pièces de canon et un parc de quatre bouches à feu; notre manque de fusils est tel, que je n'ai pu armer deux bataillons de volontaires que je comptais employer contre les insurgés qui nous enveloppent de tous côtés...»
La reine échangea un nouveau signe avec Mack et Nelson.
«Nos forteresses ne sont pas en meilleur état que nos arsenaux; dans aucune d'elles les boulets et les canons ne sont du même calibre; dans quelques-unes, il y a des canons et pas de boulets; dans d'autres, des boulets et pas de canons. Cet état désastreux m'explique les instructions du Directoire que je vous transmets afin que vous vous y conformiez.
»Repousser par les armes toute agression hostile dirigée contre la république romaine et porter la guerre sur le territoire napolitain, mais dans le cas seulement où le roi de Naples exécuterait ses projets d'invasion depuis si longtemps annoncés...»
—Vous entendez, sire, dit la reine. Avec 8,000 hommes, cinq pièces de canon et 180,000 cartouches, je crois que nous n'avons pas grand'chose à craindre de cette guerre.
—Continuez, éminentissime, dit le roi se frottant les mains.
—Oui, continuez, dit la reine, et vous verrez ce que le général français pense lui-même de sa position.
«Or, continua le cardinal, avec les moyens qui sont à ma disposition, citoyen ambassadeur, vous comprenez facilement queje ne pourrais pas repousser une agression hostile, à plus forte raison,porter la guerre sur le territoire napolitain...»
—Cela vous rassure-t-il, monsieur? demanda la reine.
—Hum! fit le roi; voyons jusqu'au bout.
«Je ne puis donc trop vous recommander, citoyen ambassadeur, de maintenir, autant que le permettra la dignité de la France, la bonne harmonie entre la République et la cour des Deux-Siciles, et de calmer par tous les moyens possibles l'impatience des patriotes napolitains; tout mouvement qui se produirait avant trois mois, c'est-à-dire avant le temps qui m'est nécessaire pour organiser l'armée serait prématuré et avorterait infailliblement.
»Mon aide de camp, homme sûr, d'un courage éprouvé, et qui, né dans les États du roi de Naples, parle non-seulement l'italien, mais encore le patois napolitain, est chargé de vous remettre cette lettre et de s'aboucher avec les chefs du parti républicain à Naples. Renvoyez-le-moi le plus vite possible avec une réponse détaillée qui m'expose exactement votre situation vis-à-vis de la cour des Deux-Siciles.
»Fraternité.
»CHAMPIONNET.
»18 septembre 1798.»
—Eh bien, monsieur, dit la reine, si vous n'êtes rassuré qu'à moitié, voilà qui doit vous rassurer tout à fait.
—Sur un point, oui, madame; mais sur un autre, non.
—Ah! je comprends. Vous voulez parler du parti républicain, auquel vous avez eu tant de peine à croire. Eh bien, Votre Majesté le voit, ce n'est pas tout à fait un fantôme; il existe, puisqu'il faut le calmer et que ce sont les jacobins eux-mêmes qui en donnent le conseil.
—Mais comment diable avez-vous pu vous procurer cette lettre? demanda le roi en la prenant des mains du cardinal et en l'examinant avec curiosité.
—Ceci, c'est mon secret, monsieur, répondit la reine, et vous me permettrez de le garder; mais j'ai, je crois, coupé la parole à Sa Seigneurie lord Nelson au moment où il allait répondre à une question que vous veniez de lui faire.
—Je disais qu'en septembre et en octobre, la mer est mauvaise, et qu'il nous faudrait peut-être un mois ou six semaines pour recevoir d'Angleterre cet argent dont nous avons besoin le plus tôt possible.
La demande du roi fut transmise à Nelson.
—Sire, répondit-il, le cas est prévu et vos banquiers, MM. Baker père et fils, vous escompteront, avec l'aide de leurs correspondants de Messine, de Rome et de Livourne, une lettre de change d'un million de livres que leur fera sir William Hamilton et que j'endosserai. Votre Majesté aura seulement besoin, vu le chiffre assez élevé de la somme, de les prévenir à l'avance.
—C'est bien, c'est bien, dit le roi; faites faire la lettre de change à sir William, endossez-la, remettez-la-moi, et je m'entendrai de cela avec les Baker.
Ruffo souffla quelques mots à l'oreille du roi.
Ferdinand fit un signe de tête.
—Mais ma bonne alliée l'Angleterre, dit-il, si amie qu'elle soit du royaume des Deux-Siciles, ne donne pas son argent pour rien, je la connais. Que demande-t-elle, en échange de son million de livres sterling?
—Une chose bien simple, et qui ne porte aucun préjudice à Votre Majesté.
—Laquelle, enfin?
—Elle demande que, quand la flotte de Sa Majesté Britannique, qui est en train de bloquer Malte, l'aura reprise aux Français, Votre Majesté renonce à faire valoir ses droits sur cette île, afin que Sa Majesté Britannique, qui n'a point de possession dans la Méditerranée autre que Gibraltar, puisse faire de Malte un point de station et d'approvisionnement pour les vaisseaux anglais.
—Bon! la cession sera facile de ma part; Malte ne m'appartient pas, elle appartient à l'Ordre.
—Oui, sire; mais, Malte reprise, l'Ordre sera dissous, fit observer Nelson.
—Et, l'Ordre dissous, se hâta de dire Ruffo, Malte fait retour à la couronne des Deux-Siciles, ayant été donné par l'empereur Charles-Quint, comme héritier du royaume d'Aragon, aux chevaliers hospitaliers qui venaient d'être chassés de Rhodes, en 1535, par Soliman II; or, si avec le besoin qu'a l'Angleterre d'une station dans la Méditerranée, l'Angleterre ne payait Malte que vingt-cinq millions de francs, ce ne serait pas cher.
Peut-être la discussion allait-elle s'établir sur ce point lorsqu'une troisième fanfare se fit entendre dans la cour et produisit un effet non moins inattendu et non moins prodigieux que les deux premières.
Quant à la reine, elle échangea avec Mack et Nelson un regard qui voulait dire: «Restez calmes, je sais ce que c'est.»
Mais le roi, qui ne le savait pas, courut à la fenêtre et l'ouvrit avant que la fanfare fût terminée.
Elle sonnait l'hallali.
—Voyons! cria-t-il furieux, m'expliquera-t-on enfin ce que veulent dire ces trois misérables fanfares?
—Elles veulent dire que Votre Majesté peut partir quand elle voudra, répondit le sonneur; elle sera sûre de ne pas faire buisson creux, les sangliers sont détournés.
—Détournés! répéta le roi, les sangliers sont détournés?
—Oui, sire, une bande de quinze.
—Quinze sangliers!... Entendez-vous, madame? s'écria le roi en s'adressant à Caroline. Quinze sangliers! entendez-vous, messieurs? Quinze sangliers! entend-tu, Jupiter? Quinze! quinze! quinze!
Puis, revenant au sonneur de cor:
—Ne sais-tu donc pas, lui cria-t-il d'une voix désespérée, qu'il n'y a pas de chasse aujourd'hui, malheureux?
La reine s'avança.
—Et pourquoi donc n'y aurait-il pas de chasse aujourd'hui, monsieur? demanda-t-elle avec son plus charmant sourire.
—Mais, madame, parce que, sur le billet que vous m'avez écrit cette nuit, je l'ai décommandée.
Et il se retourna vers Ruffo comme pour le prendre à témoin que l'ordre avait été donné devant lui.
—C'est possible, monsieur; mais, moi, reprit la reine, j'ai pensé à la peine que vous causait la privation de ce plaisir, et, présumant que le conseil finirait de bonne heure et nous laisserait le temps de chasser pendant une partie de la journée, j'ai intercepté le messager et n'ai rien changé au premier ordre donné par vous, sinon que j'ai indiqué votre départ pour onze heures au lieu de neuf. Voici onze heures qui sonnent, le conseil est fini, les sangliers sont détournés, rien n'empêche donc Votre Majesté de partir.
Au fur et à mesure que la reine parlait, la figure du roi devenait rayonnante.
—Ah! chère maîtresse!—on se rappelle que c'était le nom dont Ferdinand appelait Caroline dans ses moments d'amitié,—ah! chère maîtresse! vous êtes digne de remplacer non-seulement Acton comme premier ministre, mais encore le duc della Salandra, comme grand veneur. Vous l'avez dit: le conseil est fini, vous avez votre général de terre, vous avez votre général de mer, nous allons avoir cinq ou six millions de ducats sur lesquels nous ne comptions point; tout ce que vous ferez sera bien fait; tout ce que je vous demande, c'est de ne pas vous mettre en campagne avant l'empereur. Par ma foi, je me sens tout disposé à faire la guerre: il paraît que, décidément, j'étais brave... Au revoir, chère maîtresse! Au revoir, messieurs! Au revoir, Ruffo!
—Et Malte, sire? demanda le cardinal.
—Bon! que l'on en fasse ce que l'on voudra, de Malte; je m'en passe depuis deux cent soixante-trois ans, je m'en passerai bien encore. Un mauvais rocher qui n'est bon pour la chasse que deux fois dans l'année, au passage des cailles; où l'on ne peut pas avoir de faisans, faute d'eau; où il ne pousse pas un radis et où l'on est obligé de tout tirer de la Sicile! Qu'ils prennent Malte et qu'ils me débarrassent des jacobins, c'est tout ce que je leur demande.... Quinze sangliers! Jupiter, taïaut! Jupiter, taïaut!
Et le roi sortit en sifflant une quatrième fanfare.
—Milord, dit la reine à Nelson, vous pouvez écrire à votre gouvernement que la cession de Malte à l'Angleterre ne souffrira aucune difficulté de la part du roi des Deux-Siciles.
Alors, se tournant vers les ministres et les conseillers:
—Messieurs, dit-elle, le roi vous remercie des bons avis que vous lui avez donnés. Le conseil est levé.
Puis, enveloppant tout le monde dans un salut qu'elle sut par un coup d'oeil rendre ironique pour Ruffo, elle rentra chez elle, suivie de Mack et de Nelson.
Il était neuf heures du matin; l'atmosphère, épurée par l'orage de la nuit, était d'une limpidité merveilleuse; les barques des pêcheurs sillonnaient silencieusement le golfe, entre le double azur du ciel et de la mer, et, de la fenêtre de la salle à manger, de laquelle il s'éloignait et se rapprochait tour à tour, le chevalier San-Felice eût pu voir et compter, comme des points blancs, les maisons qui, à sept lieues de là, marbraient le sombre versant d'Ana-Capri, si deux choses ne l'eussent en ce moment préoccupé: d'abord, cette opinion qu'a émise Buffon dans sesÉpoques de la nature,—opinion qui lui paraissait quelque peu hasardée,—que la terre avait été détachée du soleil par le choc d'une comète; et, en même temps, une inquiétude vague que lui causait le sommeil prolongé de sa femme. C'était la première fois, depuis son mariage, qu'en sortant de son cabinet, vers les huit heures du matin, il ne trouvait pas Luisa occupée à préparer la tasse de café, le pain, le beurre, les oeufs et les fruits qui composaient le déjeuner habituel du savant, déjeuner que partageait, avec un appétit tout juvénile, celle qui l'avait ordonné et servi, même, avec la double attention d'une fille respectueuse et d'une tendre épouse.
Après son déjeuner, c'est-à-dire vers dix heures du matin, avec la régularité qu'il mettait à toute chose, quand une trop forte préoccupation scientifique ou morale ne l'absorbait pas, le chevalier embrassait Luisa au front et prenait le chemin de sa bibliothèque, chemin qu'à moins de trop mauvais temps, il faisait toujours à pied, autant pour son plaisir et sa distraction que pour accomplir une recommandation d'hygiène que lui avait faite son ami Cirillo, et qui, s'étendant de Mergellina au palais royal, pouvait équivaloir à un kilomètre et demi.
C'était là que demeurait, six mois de l'année, le prince héréditaire; les six autres mois, il demeurait à la Favorite ou à Capodimonte; pendant ces six mois, une de ses voitures était à la disposition de San-Felice.
Quand il habitait le palais royal, le prince descendait invariablement vers onze heures à sa bibliothèque, et trouvait son bibliothécaire juché sur quelque échelle, à la recherche d'un livre rare ou nouveau. En apercevant le prince, San-Felice faisait un mouvement pour descendre, mais le prince s'opposait à ce qu'il se dérangeât. Une conversation presque toujours littéraire ou scientifique s'établissait entre le savant sur son échelle et l'adepte sur son fauteuil. Entre midi et midi et demi, le prince rentrait chez lui. San-Felice descendait de son échelle pour le reconduire jusqu'à la porte, tirait sa montre, la mettait sur son bureau pour ne pas oublier l'heure, oubli auquel l'eût facilement entraîné un travail attachant, parce qu'il était aimé. A deux heures moins vingt minutes, le chevalier replaçait son travail dans son tiroir, auquel il donnait un tour de clef, remettait sa montre dans son gousset, prenait son chapeau, qu'il tenait à la main jusqu'à la porte de la rue, par cette révérence qu'avaient à cette époque les hommes vraiment royalistes pour tout ce qui tenait à la royauté. Parfois, s'il était dans ses jours de distraction, il faisait, tête nue, le chemin du palais à sa maison, à la porte de laquelle il frappait deux coups, presque toujours au même moment où sa pendule sonnait deux heures.
Ou Luisa venait lui ouvrir elle-même, ou elle l'attendait sur le perron.
Le dîner était toujours prêt; on se mettait à table; pendant le dîner, Luisa racontait ce qu'elle avait fait, les visites qu'elle avait reçues, les petits événements qui étaient survenus dans le voisinage. Le chevalier, de son côté, disait ce qu'il avait vu sur son chemin, les nouvelles que lui avait données le prince, ce qu'il avait pu saisir de la politique, chose qui le préoccupait assez peu et qui intéressait médiocrement Luisa. Puis, après le dîner, selon sa disposition, Luisa se mettait au clavecin ou prenait sa guitare et chantait quelque gaie chanson de Santa-Lucia ou quelque mélancolique mélodie de Sicile; ou bien encore les deux époux faisaient une promenade à pied sur la route pittoresque du Pausilippe, ou en voiture jusqu'à Bagnoli ou Pouzzoles, et, dans ces promenades, San-Felice avait toujours quelque anecdote historique à raconter, quelque observation intéressante à faire, sa vaste érudition lui permettant de ne se répéter jamais et de charmer toujours.
On rentrait à la nuit; il était rare alors que quelque ami de San-Felice, quelque amie de Luisa, ne vînt pour passer la soirée, l'été sous le palmier, où l'on dressait une table, l'hiver au salon. En hommes, c'était souvent, lorsqu'il n'était point à Saint-Pétersbourg ou à Vienne, Dominique Cimarosa, l'auteur desHoraces, duMariage secret, del'Italienne à Londres, duDirecteur dans l'embarras. L'illustre maestro se plaisait à faire chanter les morceaux encore inédits de ses opéras à Luisa, dans laquelle il trouvait, outre une excellente méthode qu'elle lui devait en partie, cette voix fraîche, limpide et sans fioritures, que l'on rencontre si rarement au théâtre; c'était quelquefois un jeune peintre, beau talent, charmant esprit, grand musicien, excellent joueur de guitare, s'appelant Vitaliani, comme cet enfant qui mourut avec deux autres enfants, Emmanuele de Deo et Gagliani, victimes de la première réaction. C'était, rarement enfin, car sa nombreuse clientèle lui en laissait peu le temps, c'était ce bon docteur Cirillo, avec lequel déjà deux ou trois fois nous nous sommes rencontrés, et que nous allons rencontrer encore. C'était, presque tous les soirs, la duchesse Fusco, quand elle était à Naples. C'était souvent une femme remarquable sous tous les rapports, rivale de madame de Staël comme publiciste et improvisatrice, Éléonore Fonseca Pimentele, élève de Métastase, qui, lorsqu'elle était encore tout enfant, lui avait promis un grand avenir de gloire. Quelquefois, encore, c'était la femme d'un savant, confrère de San-Felice: c'était la signora Baffi, qui, comme Luisa, n'avait pas la moitié de l'âge de son mari, et qui cependant l'aimait comme Luisa aimait le sien. Ces soirées duraient jusqu'à onze heures, rarement plus tard. On causait, on chantait, on disait des vers, on prenait des glaces, on mangeait des gâteaux. Parfois, si la soirée était belle, si la mer était calme, si la lune semait le golfe de paillettes d'argent, on descendait dans une barque: et, alors, de la surface de la mer montaient au ciel des chants délicieux, des harmonies adorables qui ravissaient en extase le bon Cimarosa; ou bien, debout comme la sibylle antique, Éléonore Pimentele jetait au vent qui faisait flotter ses longs cheveux noirs, dénoués sur une simple tunique à la grecque, des strophes qui semblaient des souvenirs de Pindare ou d'Alcée.
Le lendemain, la même existence recommençait, avec la même ponctualité; rien ne l'avait jamais ni troublée ni dérangée.
Comment se faisait-il donc que Luisa, qu'en rentrant à deux heures du matin il avait trouvée couchée et dormant d'un si bon sommeil, comment se faisait-il que Luisa, toujours levée à sept heures, ne fût pas encore sortie de sa chambre à neuf heures, et qu'à toutes les questions du chevalier, Giovannina eût répondu:
—Madame dort et a prié qu'on ne la réveillât point.
Mais neuf heures un quart venaient de sonner, et le chevalier, cédant à son inquiétude, se préparait à aller lui-même frapper à la porte de Luisa, lorsque celle-ci parut sur le seuil de la salle à manger, les yeux un peu fatigués, le teint un peu pâle, mais plus ravissante peut-être sous ce nouvel aspect que le chevalier ne l'avait jamais vue.
Il allait à elle avec l'intention de la gronder à la fois et de ce sommeil si prolongé et de l'inquiétude qu'il lui avait causée; mais, lorsqu'il vit le doux sourire de la sérénité éclairer, comme un rayon matinal, sa charmante physionomie, il ne put que la regarder, sourire lui-même, prendre sa blonde tête entre ses deux mains, la baiser au front, en lui disant avec une galanterie mythologique qui, à cette époque, n'avait rien de suranné:
—Si la femme du vieux Tithon s'est fait attendre, c'était pour se déguiser en amante de Mars!
Une vive rougeur passa sur le visage de Luisa, elle appuya sa tête contre le coeur du chevalier, comme si elle eût voulu se réfugier dans sa poitrine.
—J'ai fait des rêves terribles cette nuit, mon ami, dit-elle, et cela m'a rendue un peu malade.
—Et ces rêves terribles, t'ont-ils, en même temps que le sommeil, enlevé l'appétit?
—J'en ai vraiment peur, dit Luisa en se mettant à table.
Elle fit un effort pour manger, mais c'était chose impossible: il lui semblait avoir la gorge serrée par une main de fer.
Son mari la regardait avec étonnement, et elle se sentait rougir et pâlir sous ce regard plutôt inquiet qu'interrogateur cependant, lorsqu'on frappa trois coups également espacés à la porte du jardin.
Quelle que fût la personne qui arrivait, elle était la bienvenue pour Luisa; car elle faisait diversion à l'inquiétude du chevalier et à son embarras à elle.
Aussi se leva-t-elle vivement pour aller ouvrir.
—Où est donc Nina? demanda San-Felice.
—Je ne sais, répondit Luisa; sortie peut-être.
—A l'heure du déjeuner? quand elle sait sa maîtresse souffrante? Impossible, ma chère enfant!
On frappa une seconde fois.
—Permettez que j'aille ouvrir, dit Luisa.
—Non pas; c'est à moi d'y aller; tu souffres, tu es fatiguée; reste tranquille, je le veux!
Le chevalier disait quelquefois:Je le veux, mais d'une voix si douce, avec une expression si tendre, que c'était toujours la prière d'un père à sa fille, et jamais l'ordre d'un mari à sa femme.
Luisa laissa donc le chevalier descendre le perron et aller lui-même ouvrir la porte du jardin; mais, inquiète à chaque circonstance nouvelle qui pouvait donner à son mari soupçon de ce qui s'était passé pendant la nuit, elle courut à la fenêtre, y passa vivement la tête, et, sans pouvoir découvrir qui c'était, vit un homme qui paraissait d'un certain âge déjà, et qui, abrité sous un chapeau à larges bords, examinait, avec une attention qui lui fit passer un frisson dans les veines, la porte contre laquelle s'était adossé Salvato, et le seuil sur lequel il était tombé.
La porte s'ouvrit, l'homme entra sans que Luisa eût pu le reconnaître.
Au son joyeux de la voix de son mari, qui invitait le visiteur à le suivre, Luisa comprit que c'était un ami.
Très-pâle, très-agitée, elle alla reprendre sa place à table.
Son mari entra, poussant devant lui Cirillo.
Elle respira. Cirillo l'aimait beaucoup, et, de son côté, elle avait une grande affection pour lui, parce que Cirillo, ayant autrefois été le médecin du prince Caramanico, parlait souvent de lui—quoiqu'il ignorât le lien de parenté qui l'attachait à Luisa—avec amour et vénération.
En l'apercevant, elle se leva donc et jeta un cri de joie; rien de mauvais ne pouvait lui venir de la part de Cirillo.
Hélas! bien des fois, pendant cette nuit qu'elle avait passée presque tout entière au chevet du blessé, elle avait pensé au bon docteur, et, peu confiante dans la science de Nanno, elle avait dix fois été sur le point d'envoyer Michele à sa recherche; mais elle n'avait point osé mettre ce désir à exécution. Que penserait Cirillo du mystère qu'elle faisait à son mari de ce terrible événement qui s'était passé sous ses yeux, et comment apprécierait-il les raisons qu'elle croyait avoir de garder sur cet événement un silence absolu?
Mais il n'en était pas moins singulier pour elle, ce hasard qui amenait Cirillo, que l'on n'avait pas vu depuis plusieurs mois, et cela, le matin même qui suivait la nuit où sa présence avait été si fort désirée dans la maison.
Cirillo, en entrant, arrêta un instant son regard sur Luisa; puis, cédant à l'invitation de San-Felice, il approcha sa chaise de la table où le mari et la femme déjeunaient, et sur laquelle, selon la coutume orientale, qui est aussi celle de Naples, cette première étape de l'Orient, Luisa lui servit une tasse de café noir.
—Ah! pardieu! lui dit San-Felice en lui posant la main sur le genou, il ne fallait pas moins qu'une visite à neuf heures et demie du matin pour vous faire pardonner l'abandon dans lequel vous nous laissiez. On mourrait vingt fois, cher ami, avant de savoir si vous êtes mort vous-même!
Cirillo regarda San-Felice avec la même attention qu'il avait regardé sa femme; mais autant chez l'une il trouvait la trace mystérieuse d'une nuit agitée et inquiète, autant il trouvait chez l'autre la naïve sérénité de l'insouciance et du bonheur.
—Alors, dit-il à San-Felice, cela vous fait plaisir, de me voirce matin, mon cher chevalier?
Et il appuya sur ces deux mots: ce matin, avec une intention marquée.
—Cela me fait toujours plaisir, de vous voir, cher docteur, matin et soir, soir et matin; mais justement, ce matin, je suis plus que jamais content de vous voir.
—A quel propos? Dites-moi cela.
—A deux propos... Prenez donc votre café... Ah! pour le café, par exemple, vous jouez de malheur aujourd'hui, ce n'est pas Luisa qui l'a fait... La paresseuse s'est levée... A quelle heure? Devinez.
—Fabiano! dit Luisa en rougissant.
—La voyez-vous! elle est honteuse elle-même!... A neuf heures!
Cirillo remarqua la rougeur de Luisa, à laquelle succéda une pâleur mortelle.
Sans savoir encore quels étaient les motifs de cette agitation, Cirillo eut pitié de la pauvre femme.
—Vous vouliez me voir à deux propos, mon cher San-Felice... Lesquels?
—D'abord, répliqua le chevalier, imaginez-vous que j'ai rapporté hier de la bibliothèque du palais lesÉpoques de la nature, de M. le comte de Buffon. Le prince a fait venir ce livre en cachette, attendu qu'il est défendu par la censure: peut-être—je n'en sais rien—peut-être est-ce parce qu'il n'est pas tout à fait d'accord avec la Bible.
—Oh! cela me serait bien égal, répondit Cirillo en riant, s'il était d'accord avec le sens commun.
—Ah! s'écria le chevalier, vous ne pensez donc pas comme lui que la terre soit un morceau du soleil détaché par le choc d'une comète?
—Pas plus que je ne pense, mon cher chevalier, que la génération des êtres vivants s'opère par des molécules organiques et des moules intérieurs; ce qui est encore une théorie du même auteur, non moins absurde, à mon avis, que la première.
—A la bonne heure! Je ne suis donc pas si ignorant que j'en avait peur!
—Vous, mon cher ami? Mais vous êtes l'homme le plus savant que je connaisse.
—Oh! oh! oh! mon cher docteur, parlez bas, que l'on ne vous entende pas dire une pareille énormité. Ainsi, c'est bien arrêté, n'est-ce pas? je n'ai pas besoin de m'en préoccuper davantage: la terre n'est point un morceau du soleil.... Ah! voilà l'un des deux points éclaircis, et, comme c'était le moins important, je l'ai fait passer le premier; le second, vous l'avez devant les yeux. Que dites-vous de ce visage-là?
Et il lui montra Luisa.
—Ce visage-là est charmant comme toujours, répondit Cirillo; seulement un peu fatigué, un peu pâli par la peur que madame aura peut-être eue cette nuit.
Le docteur appuya sur les derniers mots.
—Quelle peur? demanda San-Felice.
Cirillo regarda Luisa.
—Il n'est rien arrivé cette nuit qui vous ait effrayée, madame? demanda Cirillo.
—Bien, non, rien, cher docteur.
Et Luisa jeta sur Cirillo un regard suppliant.
—Alors, répondit insoucieusement Cirillo, c'est que vous avez mal dormi, voilà tout.
—Oui, dit San-Felice en riant, elle a fait de mauvais rêves, et cependant, lorsque je suis rentré hier de l'ambassade d'Angleterre, elle dormait d'un si bon sommeil, que je suis entré dans sa chambre et l'ai embrassée sans qu'elle se soit réveillée.
—Et à quelle heure êtes-vous revenu de l'ambassade d'Angleterre?
—Mais à deux heures et demie, à peu près?
—C'est cela, dit Cirillo, tout était fini.
—Qu'est-ce qui était fini?
—Rien, dit Cirillo. Seulement on a assassiné cette nuit un homme devant votre porte...
Luisa devint aussi pâle que le peignoir de batiste dont elle était vêtue.
—Mais, continua Cirillo, comme c'était à minuit que l'assassinat avait eu lieu, que madame dormait à cette heure, que vous êtes rentré à deux heures et demie, vous n'en avez rien su?
—Non, et c'est vous qui m'en donnez des nouvelles. Par malheur, ce n'est pas chose rare qu'un assassinat dans les rues de Naples, et surtout à Mergellina, qui est à peine éclairée et où tout monde est couché à neuf heures du soir... Ah! je comprends maintenant pourquoi vous êtes venu de si bon matin.
—Justement, mon ami, je voulais savoir si cet assassinat, qui a plus de gravité qu'un accident ordinaire, n'avait pas, s'étant passé sous vos fenêtres, jeté quelque trouble dans la maison.
—Aucun! vous le voyez... Mais cet assassinat, comment l'avez-vous appris?
—J'ai passé devant votre porte au moment même où il venait d'avoir lieu. L'homme, en se défendant,—il paraît qu'il était très-fort et très-brave,—a tué deux sbires et en a blessé deux autres.
Luisa dévorait chaque parole qui sortait de la bouche du docteur; tous ces détails, qu'on ne l'oublie pas, lui étaient inconnus.
—Comment! demanda San-Felice en baissant la voix, les assassins étaient des sbires?
—Sous le commandement de Pasquale de Simone, répondit Cirillo en mettant sa voix au diapason de celle du chevalier.
—Croyez-vous donc à toutes ces calomnies? demanda San-Felice.
—Je suis bien forcé d'y croire.
Cirillo prit San-Felice par la main et le conduisit à la fenêtre.
—Voyez-vous, lui dit-il en étendant le doigt, de l'autre côté de la fontaine du Lion, à la porte de cette maison qui fait l'angle de la place et de la rue, voyez-vous cette bière exposée entre quatre cierges?
—Oui.
—Eh bien, elle renferme le cadavre d'un des deux sbires blessés. Celui-là est mort entre mes mains et, en mourant, m'a tout dit.
Cirillo se retourna vivement pour s'assurer de l'effet qu'avaient fait sur Luisa les paroles qu'il venait de prononcer.
Elle était debout, essuyant avec son mouchoir la sueur de son front.
Luisa comprit que les paroles avaient été dites pour elle. Les forces lui manquèrent; elle retomba sur sa chaise les mains jointes.
Cirillo fit signe que lui aussi comprenait et la rassura d'un coup d'oeil.
—Maintenant, dit-il, mon cher chevalier, je suis enchanté que tout cela se soit passéin partibus, c'est-à-dire sans que vous ni madame ayez rien vu ni entendu. Mais, comme madame n'en est pas moins un peu souffrante, vous allez me permettre de l'interroger, n'est-ce pas, et de lui laisser une petite ordonnance? Puis, comme les médecins font toujours des questions fort indiscrètes; comme les dames ont toujours, à l'endroit de leur santé, certains secrets ou plutôt certaines pudeurs qui ont besoin du tête-à-tête pour s'épancher, vous allez me permettre d'emmener madame dans sa chambre et de l'y interroger tout à mon aise.
—Inutile, cher docteur; voici dix heures qui sonnent. Je suis en retard de vingt minutes. Restez avec Luisa; confessez-la à blanc. Moi, je vais à ma bibliothèque... A propos, vous savez ce qui s'est passé, cette nuit, à l'hôtel de l'ambassadeur d'Angleterre?
—Oui, à peu près du moins.
—Eh bien, cela doit avoir amené de grandes choses; je suis sûr que le prince descendra aujourd'hui plus tôt que de coutume, et que déjà même peut-être il m'attend. Vous m'avez donné des nouvelles ce matin; eh bien, moi, peut-être pourrai-je vous en donner ce soir, si vous repassez par ici... Mais que je suis naïf! on ne repasse point par ici, on y vient quand on s'y perd... Mergellina est le pôle nord de Naples, et je suis au milieu des banquises.
Puis, embrassant sa femme au front:
—Au revoir, mon enfant chéri, lui dit-il. Conte bien toutes tes petites histoires au docteur; songe que ta santé est ma joie, et que ta vie est ma vie. Au revoir, cher docteur.
Puis, jetant les yeux sur la pendule:
—Dix heures un quart! s'écria-t-il, dix heures un quart!
Et, levant au ciel son chapeau et son parapluie, il s'élança par les degrés du perron.
Cirillo le regarda s'éloigner; mais il n'eut pas même la patience d'attendre qu'il fût hors du jardin, et, se retournant vers Luisa:
—Il est ici, n'est-ce pas? lui demanda-t-il avec un sentiment de profonde angoisse.
—Oui! oui! oui! murmura Luisa en tombant à genoux devant Cirillo.
—Mort ou vivant?
—Vivant!
—Dieu soit loué! s'écria Cirillo. Et vous, Luisa...
Il la regarda avec une tendresse mêlée d'admiration.
—Et moi?... demanda celle-ci toute tremblante.
—Vous, dit Cirillo en la relevant et en la pressant sur son coeur, vous, soyez bénie!
Et ce fut Cirillo qui, à son tour, tomba sur une chaise en s'essuyant le front.