Luisa ne comprenait rien à la scène qui venait de se passer. Elle devinait qu'elle avait sauvé la vie d'une personne qui était chère à Cirillo, voilà tout.
Seulement, voyant le bon docteur pâlir sous le poids de l'émotion qu'il venait d'éprouver, elle lui versa un verre d'eau fraîche, qu'elle lui offrit et qu'il but à moitié.
—- Et maintenant, dit Cirillo en se levant vivement, ne perdons pas une minute. Où est-il?
—Là, dit Luisa en montrant l'extrémité du corridor.
Cirillo fit un mouvement dans la direction indiquée; Luisa le retint.
—Mais..., dit-elle en hésitant.
—Mais? répéta Cirillo.
—Écoutez-moi, et surtout excusez-moi, mon ami, lui dit-elle de sa voix caressante, et en lui posant les deux mains sur les deux épaules.
—J'écoute, dit en souriant Cirillo; il n'est point à l'agonie, n'est-ce pas?
—Non, Dieu merci! il est même, je le crois, aussi bien qu'il peut l'être dans sa position; du moins, il était ainsi quand je l'ai quitté, il y a deux heures. Voilà donc ce que je voulais vous dire et ce qu'il était important que vous sussiez avant que de le voir. Je n'osais pas vous envoyer chercher, parce que vous êtes l'ami de mon mari, et qu'instinctivement je sentais que mon mari ne devait rien savoir de tout cela. Je ne voulais pas confier à un médecin dont je ne fusse pas sûre un secret important, car il y a quelque secret important là-dessous, n'est-ce pas, mon ami?
—Un secret terrible, Luisa!
—Un secret royal, n'est-ce pas? reprit celle-ci.
—Silence! Qui vous a dit cela?
—Le nom même de l'assassin.
—Vous le saviez?
—Michele, mon frère de lait, a reconnu Pasquale de Simone... Mais laissez-moi achever. Je voulais donc vous dire que, n'osant vous envoyer chercher, ne voulant pas envoyer chercher un autre médecin que vous, j'ai prié une personne qui se trouvait là par hasard de donner les premiers soins au blessé...
—Cette personne appartient-elle à la science? demanda Cirillo.
—Non; mais elle a prétendu avoir des secrets pour guérir.
—Quelque charlatan, alors.
—Non; mais excusez-moi, cher docteur, je suis si troublée, que ma pauvre tête se perd; mon frère de lait, Michele, celui qu'on appelle Micheleil Pazzo, vous le connaissez, je crois?
—Oui, et, par parenthèse, je vous dirai même: défiez-vous de lui! c'est un royaliste enragé devant lequel je n'oserais point passer si j'avais des cheveux taillés à la Titus, et si je portais des pantalons au lieu de porter des culottes: il ne parle que de brûler et de pendre les jacobins.
—Oui; mais il est incapable de trahir un secret dans lequel je serais pour quelque chose.
—C'est possible; nos hommes du peuple sont un composé de bon et de mauvais; seulement, chez la plupart d'entre eux, le mauvais l'emporte sur le bon. Vous disiez donc que votre frère de lait Michele...?
—Sous prétexte de me faire dire ma bonne aventure,—je vous jure, mon ami, que c'est lui qui a eu cette idée et non pas moi,—m'avait amené une sorcière albanaise. Elle m'avait prédit toute sorte de choses folles, et elle était là enfin quand j'ai recueilli ce malheureux jeune homme, et c'est elle qui, avec des herbes dont elle prétend connaître la puissance, a arrêté le sang et posé le premier appareil.
—Hum! fit Cirillo avec inquiétude.
—Quoi?
—Elle n'avait point de raison d'en vouloir au blessé, n'est-ce pas?
—Aucune: elle ne le connaît pas, et, au contraire, elle a paru prendre un grand intérêt à sa situation.
—Alors, vous n'avez point la crainte que, dans un but de vengeance quelconque, elle n'ait employé des herbes vénéneuses.
—Bon Dieu! s'écria Luisa en pâlissant, vous m'y faites penser; mais non, c'est impossible. Le blessé, à part une grande faiblesse, a paru soulagé dès que l'appareil a été posé.
—Ces femmes, dit Cirillo comme s'il se parlait à lui-même, ont, en effet, quelquefois des secrets excellents. Au moyen âge, avant que la science nous fût venue de la Perse, avec les Avicenne, et de l'Espagne, avec les Averrhoès, elles furent les confidentes de la nature, et, si la médecine était moins fière, elle avouerait qu'elle leur doit quelques-unes de ses meilleures découvertes. Seulement, ma chère Luisa, continua-t-il en revenant à la jeune femme, ces sortes de créatures sont sauvages et jalouses, et il y aurait danger pour le malade que votre sorcière sût qu'un autre médecin qu'elle lui donne des soins. Tâchez donc de l'éloigner afin que je voie le blessé seul.
—Eh bien, c'est ce que j'avais pensé, mon ami, et ce dont je voulais vous avertir, dit Luisa. Maintenant que vous savez tout et que vous-même avez été au-devant de mes craintes, venez! vous entrerez dans une chambre voisine; j'éloignerai Nanno sous un prétexte quelconque, et, alors, alors, ô cher docteur, dit Luisa en joignant les mains comme elle eût fait devant Dieu, alors, vous le sauverez, n'est-ce pas?
—C'est la nature qui sauve, mon enfant, et non pas nous autres, répondit Cirillo. Nous l'aidons, voilà tout; et j'espère qu'elle aura déjà fait pour notre cher blessé tout ce qu'elle pouvait faire. Mais ne perdons point de temps: dans ces sortes d'accidents, la promptitude des soins est pour beaucoup dans la guérison. S'il faut se fier à la nature, il ne faut pas non plus lui laisser tout à faire.
—Venez donc, alors, dit Luisa.
Elle marcha la première, le docteur la suivit.
On traversa la longue file d'appartements qui faisaient partie de la maison San-Felice, puis on ouvrit la porte de communication donnant dans la maison voisine.
—Ah! dit Cirillo remarquant cette combinaison du hasard qui avait si bien servi l'événement, voilà qui est excellent! Je comprends, je comprends... Il n'est pas chez vous; il est chez la duchesse Fusco. Il y a une Providence, mon enfant!
Et, d'un regard levé au ciel, Cirillo remercia cette Providence à laquelle, en général, les médecins ont si peu de foi.
—Ainsi, n'est-ce pas, dit Luisa, il faut qu'il soit caché?...
Cirillo comprit ce que Luisa voulait dire.
—A tout le monde, sans exception aucune, vous entendez? Sa présence connue dans cette maison, quoiqu'elle ne soit pas la vôtre, compromettrait cruellement votre mari d'abord.
—Alors, s'écria joyeusement Luisa, je ne m'étais pas trompée, et j'ai bien fait de garder mon secret pour moi seule?
—Oui, vous avez bien fait, et je n'ajouterai qu'un mot pour vous enlever tout scrupule. Si ce jeune homme était reconnu et arrêté, non-seulement sa vie serait en danger, mais encore la vôtre, celle de votre mari, la mienne et celle de beaucoup d'autres qui valent mieux que moi.
—Oh! nul ne vaut mieux que vous, mon ami, et nul mieux que moi ne sait ce que vous valez. Mais nous sommes à la porte, docteur; voulez-vous rester dehors et me laisser entrer?
—Faites, dit Cirillo en s'effaçant.
Luisa posa la main sur la clef et, sans le moindre grincement, fit tourner la porte sur ses gonds.
Sans doute les précautions avaient été prises pour qu'elle s'ouvrît ainsi sans bruit.
Au grand étonnement de la jeune femme, elle trouva le blessé seul avec Nina, qui, une petite éponge à la main, lui pressait cette petite éponge sur la poitrine et y faisait couler goutte à goutte, au moyen de cette pression, le jus des herbes cueillies par la sorcière.
—Où est Nanno? où est Michele? demanda Luisa.
—Nanno est partie, madame, en disant que tout allait bien et qu'elle n'avait plus rien à faire ici pour le moment, tandis qu'elle avait beaucoup à faire ailleurs.
—Et Michele?
—Michele a dit qu'à la suite des événements de cette nuit, il y aurait probablement du bruit au Vieux-Marché, et, comme il est un des chefs de son quartier, il a ajouté que, s'il y avait du bruit, il voulait en être.
—Ainsi, tu es seule?
—Absolument seule, madame.
—Entrez, entrez, docteur, dit Luisa, le champ est libre.
Le docteur entra.
Le malade était couché sur un lit dont le chevet était appuyé à la muraille. Il avait la poitrine complétement nue, à l'exception d'une bande de toile, qui, disposée en croix et passant derrière ses épaules, maintenait l'appareil sur sa blessure. C'était à l'endroit précis de cette blessure que Nina, en passant l'éponge, exprimait le suc des herbes.
Salvato était immobile et sans mouvement, tenant ses yeux fermés au moment où Luisa avait ouvert la porte. En même temps que la porte, ses yeux s'étaient ouverts, et sa figure avait pris une expression de bonheur qui avait presque fait disparaître celle de la souffrance.
Invité par la jeune femme à entrer, Cirillo apparut à son tour; le blessé le regarda d'abord avec inquiétude. Quel était cet homme? Un père, probablement; un mari, peut-être.
Tout à coup, il le reconnut, fit un mouvement pour se soulever, murmura le nom de Cirillo et lui tendit la main.
Puis il retomba sur les oreillers, épuisé par le léger effort qu'il venait de faire.
Cirillo, en portant un doigt à sa bouche, lui fit signe de ne parler ni remuer.
Il s'approcha du blessé, leva la bande qui lui serrait la poitrine, et, maintenant l'appareil, examina avec attention les débris des herbes broyées par Michele, goûta du bout des lèvres la liqueur qui en était tirée, et sourit en reconnaissant la triple combinaison astringente de la fumeterre, du plantain et de l'artémise.
—C'est bien, dit-il à Luisa, sur laquelle s'étaient arrêtés de nouveau le regard et le sourire du malade, vous pouvez continuer les remèdes de la sorcière; je n'eusse peut-être pas ordonné cela, mais je n'eusse rien ordonné de mieux.
Puis, revenant au blessé, il l'examina avec la plus grande attention.
Grâce aux herbes astringentes formant l'appareil, grâce au suc des herbes dont on avait constamment baigné la blessure, les lèvres de la plaie s'étaient rapprochées; elles étaient roses et du meilleur aspect, et il était probable qu'il n'y avait pas eu d'hémorrhagie intérieure, ou que, s'il y en avait eu un commencement, elle avait été interrompue par ce que les chirurgiens nomment lecaillot, oeuvre admirable de la nature qui combat pour les êtres créés par elle avec une intelligence à laquelle la science n'atteindra jamais.
Le pouls était faible mais bon. Restait à savoir dans quel état était la voix. Cirillo commença par appuyer son oreille sur la poitrine du malade et écouter sa respiration. Sans doute en fut-il content, car il se releva en rassurant par un sourire Luisa, qui suivait des yeux tous ses mouvements.
—Comment vous sentez-vous, mon cher Salvato? demanda-t-il au blessé.
—Faible, mais très-bien, répondit-il; je voudrais toujours rester ainsi.
—Bravo! dit Cirillo, la voix est meilleure que je ne l'espérais. Nanno a fait une magnifique cure, et je pense que, sans trop vous fatiguer, vous allez pouvoir répondre à quelques questions, dont vous sentirez vous-même l'importance.
—Je comprends, dit le malade.
Et, en effet, dans toute autre circonstance, Cirillo eût remis au lendemain l'espèce d'interrogatoire qu'il allait faire subir à Salvato; mais la situation était si grave, qu'il n'avait pas un instant à perdre pour prendre les mesures qu'elle nécessitait.
—Dès que vous vous sentirez fatigué, arrêtez-vous, dit-il au blessé, et, quand Luisa pourra répondre aux questions que je vous adresserai, je la prie de vous épargner la peine d'y répondre vous-même.
—Vous vous nommez Luisa? dit Salvato. C'était un des noms de ma mère. Dieu n'a fait qu'un seul et même nom pour la femme qui m'a donné la vie et pour celle qui me l'a sauvée. Je remercie Dieu.
—Mon ami, dit Cirillo, soyez avare de vos paroles; je me reproche chaque mot que je vous force de prononcer. Ne prononcez donc pas un seul mot inutile.
Salvato fit un léger mouvement de la tête en signe d'obéissance.
—A quelle heure, demanda Cirillo s'adressant moitié à Salvato, moitié à Luisa, à quelle heure le blessé a-t-il repris connaissance?
Luisa se hâta de répondre pour Salvato:
—A cinq heures du matin, mon ami, et juste au moment où l'aube se levait.
Le blessé sourit; c'était aux premiers rayons de cette aube qu'il avait entrevu Luisa.
—Qu'avez-vous pensé en vous trouvant dans cette chambre et en voyant près de vous une personne inconnue?
—Ma première idée fut que j'étais mort et qu'un ange du Seigneur venait me chercher pour m'enlever au ciel.
Luisa fit un mouvement pour s'effacer derrière Cirillo; mais Salvato allongea vers elle la main d'un mouvement si brusque, que Cirillo arrêta la jeune femme et la ramena en vue du blessé.
—Il vous a pris pour l'ange de la mort, lui dit Cirillo; prouvez-lui qu'il se trompait et que vous êtes, au contraire, l'ange de la vie.
Luisa poussa un soupir, appuya la main sur son coeur, sans doute pour en comprimer les battements, et, cédant, sans avoir la force de résister, à la contrainte que lui imposait Cirillo, elle se rapprocha du blessé.
Les regards des deux beaux jeunes gens se croisèrent alors et ne se détachèrent plus l'un de l'autre.
—Soupçonnez-vous quels étaient vos assassins? demanda Cirillo.
—Je les connais, dit vivement Luisa, et je vous les ai nommés; ce sont des hommes à la reine.
Suivant la recommandation de Cirillo de laisser Luisa répondre pour lui, Salvato se contenta de faire un signe affirmatif.
—Et vous doutez-vous dans quel but ils ont tenté de vous assassiner?
—Ils me l'ont dit eux-mêmes, fit Salvato: c'était pour m'enlever les papiers dont j'étais porteur.
—Ces papiers, où étaient-ils?
—Dans la poche de la houppelande que m'avait prêtée Nicolino.
—Et ces papiers?
—Au moment où je me suis évanoui, j'ai cru sentir qu'on me les enlevait.
—M'autorisez-vous à visiter votre habit?
Le blessé fit un signe de tête; mais Luisa intervint.
—Je vais vous le donner si vous voulez, dit-elle; mais ce sera bien inutile, les poches sont vides.
Et, comme Cirillo lui demandait des yeux: «Comment le savez-vous?»
—Notre premier soin, répondit Luisa à cette interrogation muette, a été de chercher, là où il pouvait se trouver, un renseignement qui pût nous aider à établir l'identité du blessé. S'il eût eu une mère ou une soeur à Naples, mon premier devoir, au risque de ce qui pouvait arriver, était de les prévenir. Nous n'avons rien trouvé, n'est-ce pas, Nina?
—Absolument rien, madame.
—Et quels étaient ces papiers qui sont à cette heure entre les mains de vos ennemis? vous le rappelez-vous, Salvato?
—Il n'y en avait qu'un seul, la lettre du général Championnet, recommandant à l'ambassadeur de France de maintenir autant que possible la bonne intelligence entre les deux États, attendu qu'il n'était point encore en mesure de faire la guerre.
—Lui parlait-il des patriotes qui se sont mis en communication avec lui?
—Oui, pour lui dire de les calmer.
—Les nommait-il?
—Non.
—Vous en êtes sûr?
—J'en suis sûr.
Fatigué de l'effort qu'il venait de faire pour répondre jusqu'au bout à Cirillo, le blessé ferma les yeux et pâlit.
Luisa jeta un cri; elle crut qu'il s'évanouissait.
A ce cri, les yeux de Salvato se rouvrirent, et un sourire—était-il de reconnaissance ou d'amour?—reparut sur ses lèvres.
—Ce n'est rien, madame, dit-il, ce n'est rien.
—N'importe, dit Cirillo; pas un mot de plus. Je sais ce que je voulais savoir. Si ma vie seule eût été en jeu, je vous eusse recommandé le silence le plus absolu; mais vous savez que je ne suis pas seul, et vous me pardonnez.
Salvato prit la main que lui offrait le docteur et la serra avec une force qui prouvait que son énergie ne l'avait pas abandonné.
—Et maintenant, dit Cirillo, taisez-vous et calmez-vous; le mal est moins grand que je ne le craignais et qu'il pouvait être.
—Mais le général! dit le blessé malgré l'ordre qui lui était donné de se taire, il faut qu'il sache à quoi s'en tenir.
—Le général, répondit Cirillo, recevra avant trois jours un messager ou un message qui le rassurera sur votre sort. Il saura que vous êtes dangereusement, mais non mortellement blessé. Il saura que vous êtes hors des atteintes de la police napolitaine, si habile qu'elle soit; il saura que vous avez près de vous une garde-malade que vous avez prise pour un ange du ciel avant de savoir que c'était une simple soeur de charité; il saura enfin, mon cher Salvato, que tout blessé voudrait être à votre place, ne demanderait qu'une chose à son médecin: c'est de ne pas le guérir trop vite.
Cirillo se leva, alla à une table où se trouvaient une plume, de l'encre et du papier, et, tandis qu'il écrivait une ordonnance, Salvato cherchait et trouvait la main de Luisa, que celle-ci lui abandonnait en rougissant.
L'ordonnance écrite, Cirillo la remit à Nina, qui sortit aussitôt pour la faire exécuter.
Alors, appelant à lui la jeune femme et lui parlant assez bas pour que le blessé ne pût pas l'entendre:
—Soignez ce jeune homme, lui dit-il, comme une soeur soignerait son frère; ce n'est point assez, comme une mère soignerait son enfant. Que personne, pas même San-Felice, ne sache sa présence ici. La Providence a choisi vos douces et chastes mains pour lui confier la précieuse vie de l'un de ses élus. Vous en devrez compte à la Providence.
Luisa baissa la tête avec un soupir. Hélas! la recommandation était inutile, et la voix de son coeur lui recommandait le blessé, non moins tendrement que celle de Cirillo, si puissante qu'elle fût.
—Je reviendrai après-demain, continua Cirillo; à moins d'accidents, ne m'envoyez pas chercher; car, après tout ce qui s'est passé cette nuit, la police aura les yeux sur moi. Il n'y a rien à faire de plus que ce qui a été fait. Veillez à ce que le blessé n'éprouve aucune secousse matérielle ou morale; pour tout le monde et même pour San-Felice, c'est vous qui êtes souffrante; et c'est vous que je viens voir.
—Mais, cependant, murmura la jeune femme, si mon mari savait...
—Dans ce cas, je prends tout sur moi, répondit Cirillo.
Luisa leva les yeux au ciel et respira plus librement.
En ce moment, Nina rentra, rapportant l'ordonnance.
Aidé de la jeune fille, Cirillo plaça des herbes fraîchement triturées sur la poitrine du blessé, raffermit la bande, lui recommanda le repos, et, à peu près rassuré sur sa vie, il prit congé de Luisa en lui promettant de revenir le surlendemain.
Au moment où Nina refermait sur lui la porte de la rue, uncarrozzellodescendait du Pausilippe.
Cirillo lui fit signe de venir à lui et y monta.
—Où faut-il conduire Votre Excellence? demanda le cocher.
—A Portici, mon ami, et voilà une piastre pour ta course, si nous y sommes dans une heure.
Et il lui montra la piastre, mais sans la lui donner.
—Viva san Gennaro!cria le cocher.
Et il fouetta son cheval, qui partit au galop.
En marchant de cette allure, Cirillo, en moins d'une heure, eût atteint le but de sa course; mais, en arrivant à la rue Neuve-de-la-Marine, il trouva le quai encombré par un immense attroupement qui lui coupa entièrement le passage.
Michele ne s'était pas trompé, il y avait eu du bruit au Vieux-Marché; seulement, ce bruit n'avait pas eu tout à fait la cause que lui assignait dans son esprit le frère de lait de la San-Felice, ou, tout au moins, cette cause n'avait pas été la seule.
Essayons de raconter ce qui s'était passé dans ce tumultueux quartier du vieux Naples: espèce decour des Miracles, dont lazzaroni, camorristes et guappi se disputent la royauté; où Masaniello a improvisé sa révolution, et d'où sont sorties, depuis cinq cents ans, toutes les émeutes qui ont agité la capitale des Deux-Siciles, comme sont sortis du Vésuve tous les tremblements de terre qui ont ébranlé Resina, Portici et Torre-del-Greco.
Vers six heures du matin, les voisins du couvent de Saint-Éphrem, situésalita dei Capuccini, avaient pu voir sortir, comme d'habitude, poussant devant lui son âne et descendant la longue rue qui conduit de la porte du saint édifice à la rue de l'Infrascata, le frère quêteur chargé d'approvisionner la communauté.
Ces deux personnages, bipède et quadrupède, étant destinés à jouer un certain rôle dans notre récit, méritent, le bipède surtout, une description toute particulière.
Le moine, qui portait la robe brune des capucins, avec le capuchon retombant derrière le dos, avait, selon le règlement, les pieds nus dans des sandales à semelles de bois qui, retenues sur le cou-de-pied par deux lanières de cuir jaune, battaient le pavé d'un côté et ses talons de l'autre; la tête rasée, à part cette étroite couronne de cheveux destinée à représenter la couronne d'épines de Notre-Seigneur, et la taille serrée par ce miraculeux cordon de Saint-François, qui exerce une si grande influence sur la vénération que les fidèles portent à l'ordre, et dont les trois noeuds symboliques rappellent trois voeux que les moines de cet ordre font en renonçant au monde; c'est-à-dire le voeu de pauvreté, le voeu de chasteté et le voeu d'obéissance.
Fra Pacifico, en françaisfrère Pacifique—tel était le nom du moine quêteur que nous venons de mettre en scène—semblait, en revêtant la robe de Saint-François, s'être imposé le nom qui paraissait le plus en opposition avec son physique et son caractère.
En effet, frère Pacifico était un homme d'une quarantaine d'années, haut de cinq pieds huit pouces, aux bras musculeux, aux mains massives, à la poitrine herculéenne, aux jambes robustes. Il avait la barbe noire et épaisse, le nez droit et fortement dilaté, les dents pareilles à une tenaille d'ivoire, le teint brun, et de ces yeux dont l'expression terrible n'appartient, en France, qu'aux hommes d'Avignon et de Nîmes, et en Italie, qu'aux montagnards des Abruzzes, descendants de ces Samnites que les Romains eurent tant de peine à vaincre, ou de ces Marses qu'ils ne vainquirent jamais.
Quant à son caractère, c'était celui qui pousse en général les hommes bilieux aux querelles sans cause. Aussi, du temps qu'il était marin,—frère Pacifique avait commencé par être marin, et nous dirons plus tard à quelle occasion il quitta le service du roi pour celui de Dieu;—aussi, du temps qu'il était marin, il était bien rare que frère Pacifique, qui se nommait alors François Esposito, son père ayant oublié de le reconnaître et sa mère n'ayant pas cru devoir se donner la peine de le nourrir1; il était bien rare, disons-nous, qu'un jour se passât sans que frère Pacifique en vînt aux mains, soit à bord de son bâtiment avec quelques-uns de ses camarades, soit place du Môle, soit strada dei Pilieri, soit à Santa-Lucia, avec quelque camorriste ou quelque guappo qui prétendait avoir sur la terre les mêmes droits que le susdit Francesco Esposito prétendait avoir sur l'Océan ou sur la Méditerranée.
Note 1:(retour)On nomme, à Naples, du nom d'espositoou exposé, tout enfant abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'Annunziata, qui est l'établissement des enfants trouvés de Naples.
On nomme, à Naples, du nom d'espositoou exposé, tout enfant abandonné par ses parents et confié à l'hospice de l'Annunziata, qui est l'établissement des enfants trouvés de Naples.
Francesco Esposito avait, comme matelot à bord dela Minerve, commandée par l'amiral Caracciolo, fait partie de l'expédition de Toulon, en bon allié des royalistes français qu'il était, et avait prêté main-forte à ceux-ci, lorsque, Toulon vendu aux Anglais, ils avaient pris leur revanche sur les jacobins. Il avait, il est vrai, été rigoureusement puni de cette complicité par l'amiral Caracciolo, qui n'entendait point que l'entente cordiale fût poussée jusqu'à l'assassinat; mais, au lieu que cette punition l'eût guéri de sa haine pour les sans-culottes, elle n'avait fait, au contraire, que la redoubler; de sorte que la seule vue d'un homme qui, adoptant les modes nouvelles, avait fait sur l'autel de la patrie le sacrifice de sa queue et de sa culotte pour adopter la titus et les pantalons, le faisait entrer dans des convulsions qui, au moyen âge, eussent nécessité l'emploi de l'exorcisme.
Au milieu de tout cela, François Esposito était resté excellent chrétien; il n'eût jamais manqué de faire, matin et soir, sa prière. Il portait sur sa poitrine la médaille de la Vierge que sa mère y avait attachée avant de l'introduire dans le tour des enfants trouvés, mais à laquelle elle s'était bien gardée de faire aucune marque qui pût laisser au jeune Esposito l'espérance d'être réclamé un jour. Tous les dimanches où il lui était permis d'aller à Toulon, il écoutait la messe avec une dévotion exemplaire, et pour tout l'or du monde il ne fût point sorti de l'église pour aller vider au cabaret, avec ses camarades, la bouteille de vin rouge de Lamalgue, ou la bouteille de vin blanc de Cassis, avant d'avoir vu rentrer le prêtre à la sacristie; ce qui n'empêchait point que cette opération de vider la bouteille au liquide blanc ou rouge, ne s'opérât jamais sans que l'on eût à enregistrer, sur la liste des cicatrices amicales, quelques égratignures plus ou moins larges, quelques piqûres plus ou moins profondes, résultats de ces duels au couteau, si fréquents dans la classe interlope à laquelle François Esposito appartenait et pour laquelle l'homicide n'est qu'un geste.
On sait comment se termina le siége; ce fut d'une façon fort inattendue. Une nuit, Bonaparte s'empara du petit Gibraltar; le lendemain, on prit les forts de l'Aiguillette et de Balaguier, dont on tourna immédiatement les canons contre les vaisseaux anglais, portugais et napolitains. Il n'y avait plus même à essayer de se défendre. Caracciolo, maître de sa frégate comme un cavalier de son cheval, ordonna de couvrirla Minervede toile depuis ses basses voiles jusqu'à ses cacatois. François Esposito un des plus habiles et des plus vigoureux matelots, fut envoyé dans les oeuvres hautes de la frégate pour déployer la voile de perroquet. Il venait, malgré un roulis assez fort, de s'acquitter de cette manoeuvre à la plus grande satisfaction de son capitaine, lorsqu'un boulet français coupa, à un demi-mètre du mât la vergue sur laquelle ses deux pieds reposaient. La secousse lui fit perdre l'équilibre, mais il se retint des deux mains à la voile flottante, où il demeura suspendu à la force des poignets. La situation était précaire; François sentait la voile se déchirer peu à peu: en s'élançant, il pouvait profiter du moment où le roulis lui permettait de choir à la mer, et il avait, dans ce cas, cinquante chances sur cent de se sauver; en attendant, au contraire, que la voile se déchirât tout à fait, il pouvait tomber sur le pont, et alors il avait quatre-vingt-dix-neuf chances sur une de se casser les reins. Il s'arrêta au premier parti, c'est-à-dire à celui qui lui offrait cinquante chances bonnes contre cinquante mauvaises, et, afin de faire passer les mauvaises du côté des bonnes, il fit voeu, à son patron saint François, de dépouiller—s'il en revenait—l'habit de marin, et de revêtir celui de moine. Or, le capitaine, qui, au bout du compte, tenait à Esposito, malgré sa mauvaise tête, attendu que c'était un de ses meilleurs marins, avait fait signe à une chaloupe de s'approcher et de se tenir prête à secourir Esposito. Celui-ci, précipité d'une hauteur de soixante pieds, tomba à trois mètres de la chaloupe, de sorte que, au moment où il remontait sur l'eau, quelque peu étourdi de sa chute, il n'eut qu'à choisir entre les mains et les avirons étendus vers lui. Il préféra les mains comme étant plus solides, saisit les premières qu'il trouva à sa portée, fut hissé hors de l'eau, et réintégré à bord, où Caracciolo s'empressa de lui faire son compliment sur la façon dont il exécutait les exercices de voltige; mais Esposito écouta les compliments de son capitaine d'un air distrait, et, comme celui-ci voulut bien s'enquérir du motif de sa distraction, il lui fit part du voeu qu'il avait fait, affirmant qu'il était certain qu'il lui arriverait malheur en ce monde ou dans l'autre, s'il n'accomplissait pas ce voeu, même par une circonstance indépendante de sa volonté. Caracciolo, qui ne voulait point avoir à se reprocher la perte de l'âme d'un si bon chrétien, promit à Esposito qu'aussitôt son retour à Naples, il lui donnerait son congé dans toutes les formes, mais à une condition: c'est que, le lendemain du jour où il aurait prononcé ses voeux, et où, par conséquent, il ferait partie de l'ordre, il viendrait le voir à bord dela Minerveavec son nouvel uniforme, et recommencerait, avec son froc, le même saut qu'il avait fait en costume de marin; bien entendu que la même chaloupe et les mêmes hommes seraient là pour lui prêter assistance à la seconde chute, comme ils avaient fait à la première. Esposito était dans un moment de foi; il répondit qu'il avait une telle confiance dans l'aide de son saint patron, qu'il n'hésitait point à accepter la condition et à renouveler l'épreuve; sur quoi, Caracciolo ordonna qu'on lui administrât deux rations d'eau-de-vie, et l'envoya se coucher dans son hamac, en le dispensant de tout service pendant vingt-quatre heures. Esposito remercia son capitaine, se laissa glisser par les écoutilles, avala la double ration d'eau-de-vie, et s'endormit, malgré le carillon infernal que faisaient les trois forts français, tirant à la fois sur la ville et sur les trois escadres alliées, lesquelles se hâtèrent de sortir du port à la lueur de l'incendie de l'arsenal, auquel les Anglais, en se retirant, avaient mis le feu.
Malgré les boulets français qui la poursuivirent en sortant de la rade, malgré la tempête qui l'accueillit après en être sortie, la frégatela Minerve, bravement conduite par son capitaine, regagna Naples sans trop d'avaries, et, une fois arrivé, fidèle à sa promesse, Caracciolo signa le congé de François Esposito, en lui imposant de vive voix, et sur sa parole de marin, les conditions qu'il lui avait prescrites, et que celui-ci promit d'accomplir.
François Caracciolo, devenu amiral, comme nous croyons l'avoir dit, à la suite de cette même expédition de Toulon, avait complétement oublié Esposito, son congé et les conditions auxquelles ce congé avait été accordé, lorsque, le 4 octobre 1794, jour de la Saint-François, se trouvant à bord de sa frégate pavoisée et tirant des salves d'honneur pour la fête du prince héréditaire, qui, lui aussi, se nommait François, il vit une douzaine de barques pleines de capucins, avec croix et bannières, se détacher du rivage, et, comme si elles étaient dirigées par un capitaine expérimenté, s'avancer en bon ordre versla Minerve, en chantant de cette voix nasillarde particulière à l'ordre de Saint-François, les litanies des saints. Un instant, il put croire qu'il s'agissait d'un abordage, et se demandait s'il ne devait pas faire battre le branle-bas de combat, lorsque ces deux mots coururent du mât de misaine au mât d'artimon, sur les bouches des matelots montés dans les haubans pour voir cet étrange spectacle:
—Francesco Esposito! Francesco Esposito!
Caracciolo commença à comprendre ce dont il était question, et, jetant les yeux sur la flottille enfroquée, il reconnut en effet, dans la première barque, c'est-à-dire dans celle qui avait l'air de conduire et de commander les autres, Francesco Esposito, qui, revêtu de la robe de capucin, faisait d'une voix de tonnerre sa partie dans ce concert pieux et chantait à tue-tête les louanges de son saint patron.
La barque qui portait Esposito s'arrêta par humilité à l'échelle de bâbord; mais Caracciolo lui fit donner par son lieutenant l'ordre de passer à tribord, et alla attendre le néophyte en haut de l'escalier d'honneur.
Esposito monta seul, et, arrivé sur le dernier degré, il fit le salut militaire en disant ces seuls mots:
—Me voilà, mon amiral, je viens acquitter ma parole.
—C'est d'un bon marin, dit Caracciolo, et je te remercie, en mon nom et au nom de tous tes camarades, de ne pas l'avoir oubliée; cela fait honneur à la fois aux capucins de Saint-Éphrem et à l'équipage dela Minerve; mais, avec ta permission, je me contenterai de ta bonne volonté, qui, je l'espère, sera aussi agréable à Dieu qu'elle l'est à moi.
Mais Esposito, secouant la tête:
—Excusez, mon amiral, dit-il; mais cela ne peut pas se passer comme cela.
—Pourquoi donc, si cela me satisfait ainsi?
—Votre Excellence ne voudrait pas faire un pareil tort à notre pauvre couvent et m'ôter, à moi, la chance d'être canonisé après ma mort?
—Explique-toi.
—Votre Excellence, je dis que c'est un grand triomphe pour les capucins de Saint-Éphrem que ce qui va se passer aujourd'hui.
—Je ne comprends pas.
—C'est cependant clair comme l'eau du Lion, mon amiral, ce que je vous dis là. Il n'y a pas dans les cent couvents de tous les ordres qui peuplent Naples, un seul moine, à quelque règle qu'il appartienne, qui soit capable de faire ce que mon voeu m'oblige de faire aujourd'hui.
—Ah! pour cela, j'en suis sûr, dit Caracciolo en riant.
—Eh bien, de deux choses l'une, mon amiral, ou je me noie et je suis un martyr, ou j'en réchappe et je suis un saint. Dans l'un et l'autre cas, j'assure la suprématie de mon ordre sur tous les autres, et je fais la fortune du couvent.
—Oui; mais, si je ne veux pas, moi, qu'un brave garçon comme toi s'expose à se noyer, et si je m'oppose à ce que l'expérience s'accomplisse?
—Eh! nom d'un diable, mon amiral, n'allez pas faire une pareille chose! En voyant leur spéculation manquée, ils croiraient que c'est moi qui ai demandé grâce, et ils me fourreraient dans quelquein pace.
—Mais tu tiens donc bien à devenir moine?
—Je ne tiens pas à le devenir, mon amiral; depuis hier, je le suis, et l'on m'a même donné des dispenses de trois semaines pour mon noviciat, afin que le saut périlleux se fasse le jour de Saint-François. Vous comprenez, cela donne plus de solennité à la chose et plus d'émulation au patron.
—Et que te reviendra-t-il du saut que tu vas exécuter?
—Oh! j'ai fait mes conditions.
—Tu as au moins, je l'espère, demandé d'être supérieur?
—Oh! pas si bête, mon amiral!
—Merci.
—Non; j'ai demandé et obtenu la place de frère quêteur. Il y a de la distraction dans l'emploi. Si j'avais été obligé de m'enfermer dans le couvent avec tous ces imbéciles de moines, je serais mort d'ennui, Votre Excellence comprend bien. Mais le frère quêteur n'a pas le temps de s'ennuyer; il court dans tous les quartiers de Naples, depuis la Marinella jusqu'au Pausilippe, depuis le Vomero jusqu'au môle; puis on rencontre des amis sur le port, et l'on boit un verre de vin que personne ne paye.
—Comment! que personne ne paye? Esposito, mon ami, il me semble que tu t'égares.
—Au contraire, je suis le droit chemin.
—Est-ce que les commandements de Dieu ne disent pas: «Le bien d'autrui tu ne prendras?...
—Est-ce que le cordon de Saint-François n'est pas là, mon amiral? Est-ce que tout ce qui touche ce bienheureux cordon n'est point larobadu moine? On touche une carafe, deux carafes, trois carafes; on offre une prise de tabac au marchand de vin, sa manche à baiser à la marchande, et tout est dit.
—C'est vrai; je ne me rappelais pas ce privilége.
—Et puis, mon amiral, continua Esposito d'un air satisfait de lui-même, Votre Excellence doit remarquer que l'on n'a point trop mauvaise mine sous la robe; moins bonne mine, je le sais, que sous l'uniforme; mais, enfin, il en faut pour tous les goûts, et, si je crois ce que l'on dit dans le couvent...
—Eh bien?
—Eh bien, mon amiral, on dit que les moines de Saint-François, et surtout les capucins de Saint-Éphrem, ne font pas maigre tous les jours où le maigre est ordonné par l'almanach.
—Veux-tu te taire, impie! si tes confrères t'entendaient...
—Ah! bon! ils en disent bien d'autres, par notre saint patron! c'est-à-dire qu'il y a des moments où j'en arrive à croire que c'était du temps que je servais dans la marine que j'étais au couvent, et que c'est depuis mon entrée au couvent que je suis marin; mais je m'aperçois qu'ils s'impatientent, mon amiral. Oh! ce n'est pas pour eux, ce que j'en dis; mais voyez sur le quai.
L'amiral regarda dans la direction indiquée par Esposito, et, en effet, il vit le môle, le quai, les fenêtres de la rue del Piliero, encombrés de spectateurs qui, prévenus de ce qui allait se passer, s'apprêtaient à applaudir au triomphe des capucins de Saint-Éphrem sur les moines des autres ordres.
—Soit! dit Caracciolo, je vois bien qu'il faut que j'en passe par où tu veux. Allons, vous autres, cria-t-il, préparez le canot.
Et, comme il vit que l'on allait exécuter ses ordres avec cette promptitude particulière aux manoeuvres de la marine:
—Et toi, demanda-t-il à Esposito, de quel côté comptes-tu faire le saut?
—Mais du même côté que je l'ai déjà fait: à bâbord; cela m'a trop bien réussi. D'ailleurs, c'est le côté du quai. Il ne faut pas voler tous ces braves gens qui sont venus pour voir le spectacle.
—Va pour bâbord. Le canot à bâbord, enfants!
Le canot avec quatre rameurs, le maître et deux hommes de surcharge, se trouva à la mer au moment où Caracciolo achevait son commandement.
Alors, l'amiral, pensant qu'il fallait donner à ce spectacle populaire toute la solennité dont il était susceptible, prit son porte-voix et cria:
—Tout le monde sur les vergues!
Au bruit du sifflet du contre-maître, on vit alors deux cents hommes s'élancer d'un seul bond, monter dans les agrès comme une troupe de singes et se ranger sur les vergues, depuis les plus basses jusqu'aux plus hautes, tandis qu'au son du tambour les soldats de marine se rangeaient en bataille sur le pont faisant face au quai.
Les spectateurs, on le pense bien, ne demeurèrent pas indifférents à tous ces préparatifs, qui s'exécutaient, en manière de prologue du grand drame qu'ils étaient venus voir représenter. Ils battirent des mains, agitèrent leurs mouchoirs, et crièrent selon qu'ils étaient plus ou moins dévots au fondateur de l'ordre des capucins, les uns:Vive saint François, les autres:Vive Caracciolo!
Caracciolo, il faut le dire, était à Naples presque aussi populaire que saint François.
Les douze barques qui avaient amené les capucins formèrent alors un grand hémicycle, s'allongeant de la poupe à la proue dela Minerve, réservant un grand espace vide entre elles et la carène du bâtiment.
Caracciolo jeta alors les yeux sur son ancien marin, et, le voyant parfaitement résolu:
—Cela va toujours? dit-il.
—Plus que jamais, mon amiral! répondit celui-ci.
—Tu ne veux pas ôter ta robe et ton cordon? Ce serait toujours une chance de plus.
—Non, mon amiral; car il faut que ce soit le moine qui accomplisse le voeu du marin.
—Tu n'as pas de recommandations à me faire, dans le cas où les choses tourneraient mal?
—Dans ce cas, Excellence, je vous prierais d'être assez bon de faire dire une messe pour le repos de mon âme. Ils m'ont promis d'en dire des centaines; mais je les connais, mon amiral. Moi mort, il n'y en a pas un qui remuerait le bout du doigt pour me tirer du purgatoire.
—Je t'en ferai dire non pas une, mais dix.
—Vous me le promettez?
—Foi d'amiral!
—C'est tout ce qu'il faut. A propos, mon commandant, faites-les dire, s'il vous plaît, car je présume que la chose vous sera indifférente, non pas au nom d'Esposito, mais à celui de frère Pacifique. Il y a tant d'Espostià Naples, que mes messes seraient escroquées au passage, et que le bon Dieu ne s'y reconnaîtrait pas.
—Tu t'appelles donc fra Pacifico, maintenant?
—Oui, mon amiral; c'est un frein que j'ai voulu me donner à moi-même contre mon ancien caractère.
—N'as-tu pas peur, au contraire, que, sous ce nouveau nom, Dieu, qui n'a pas encore eu le temps de t'apprécier, ne te reconnaisse pas?
—Alors, mon amiral, saint François, dont je vais glorifier le nom, sera là pour me montrer du doigt, puisque c'est sous sa robe et ceint de son cordon que je serai mort.
—Qu'il soit donc fait comme tu voudras; en tout cas, comptes sur tes messes.
—Oh! du moment que l'amiral Caracciolo dit: «Je ferai,» répliqua le moine, c'est plus sûr que si un autre disait: «J'ai fait.» Et maintenant, quand vous voudrez, mon amiral.
Caracciolo vit qu'en effet le moment était arrivé.
—Attention! cria-t-il d'une voix qui fut entendue non-seulement de toutes les parties du bâtiment, mais encore de tous les points de la plage.
Puis le contre-maître tira de son sifflet d'argent un son aigu suivi d'une modulation prolongée.
Cette modulation n'était pas encore éteinte, que fra Pacifico, sans être le moins du monde embarrassé par sa robe de moine, s'était élancé dans les haubans de tribord, afin de faire face au public, et, avec une agilité qui prouvait que son noviciat de moine ne lui avait rien enlevé de sa dextérité de matelot, atteignait la grande hune, se glissait à travers son ouverture, s'élançait vers la petite hune, puis, sans s'y arrêter, passait de celle-ci sur les barres de perroquet, et, enthousiasmé par les cris d'encouragement qui partaient de tous côtés à la vue d'un moine voltigeant dans les cordages, montait jusqu'aux cacatois, ce qui était plus qu'il n'avait promis, et, sans hésitation, sans retard, se contentant de crier: «Que saint François me soit en aide!» s'élançait dans la mer.
Un grand cri sortit de toutes les bouches. Le spectacle, qui, pour beaucoup de ceux qu'il avait rassemblés, promettait de n'être que grotesque, avait pris ce caractère grandiose que revêt toujours une action où la vie de l'homme est en jeu, quand cette action est bravement exécutée par le joueur. Aussi, à ce cri, auquel se mêlaient la terreur, la curiosité et l'admiration, succéda le silence de l'angoisse, chacun attendant la réapparition du plongeur, et tremblant que, comme celui de Schiller, il ne restât sous les eaux.
Trois secondes, qui parurent trois siècles aux spectateurs, s'écoulèrent sans que le moindre bruit troublât ce silence. Puis on vit la vague, encore agitée par la chute de fra Pacifico, se fendre de nouveau pour laisser apparaître la tête rasée du moine, qui, à peine hors de l'eau, fit entendre d'une voix formidable ce cri de louange et de reconnaissance:
—Vive saint François!
A peine le moine avait-il reparu sur l'eau, que, d'un seul coup d'aviron, les quatre rameurs l'avaient rejoint. Les deux hommes dont les mains étaient libres le prirent chacun par un bras et le tirèrent glorieusement hors de la mer. Les capucins qui chargeaient les barques entonnèrent d'une seule voix leTe Deum laudamus, tandis que les matelots de l'équipage poussaient trois hourras et que les spectateurs du môle, du quai, des fenêtres applaudissaient avec cette frénésie qui, à Naples, accompagne les triomphes, quels qu'ils soient, mais qui s'élève à des proportions fantastiques quand une question religieuse est, par ce triomphe, résolue en l'honneur de quelque madone en vogue, ou de quelque saint en renom.