Le titre de ce chapitre doit paraître à peu près inintelligible à nos lecteurs; nous allons donc commencer par leur en donner l'explication.
Une des plus grandes solennités de Naples, une des plus fêtées, est la Noël,—Natale, comme on l'appelle. Trois mois d'avance, les plus pauvres familles se privent de tout, pour faire quelques économies, dont une partie passe à la loterie, dans l'espoir de gagner, et, avec ce gain, de passer gaiement la sainte nuit, et dont l'autre est mise en réserve pour le cas où la madone de la loterie,—car, à Naples, il y a des madones pour tout,—pour le cas où la madone de la loterie serait inflexible.
Ceux qui ne réussissent pas à faire des économies portent au Mont-de-Piété leurs pauvres bijoux, leurs misérables vêtements et jusqu'aux matelas de leur lit.
Ceux qui n'ont ni bijoux, ni matelas, ni vêtements à engager, volent.
On a remarqué qu'il y avait à Naples recrudescence de vols pendant le mois de décembre.
Chaque famille napolitaine, si misérable qu'elle soit, doit avoir à son souper, pendant la nuit de Noël, au moins trois plats de poisson sur sa table.
Le lendemain de la Noël, un tiers de la population de Naples est malade d'indigestion, et trente mille personnes se font saigner.
A Naples, on se fait saigner à tout propos: on se fait saigner parce qu'on a eu chaud, parce qu'on a eu froid, parce qu'il a faitsirocco, parce qu'il a faittramontane. J'ai un petit domestique de onze ans qui, sur dix francs que je lui donne par mois, en met sept à la loterie, fait une rente d'un sou par jour à un moine qui lui donne depuis trois ans des numéros dont pas un seul n'est sorti, et garde les trente autres sous pour se faire saigner.
De temps en temps, il entre dans mon cabinet et me dit gravement:
—Monsieur, j'ai besoin de me faire saigner.
Et il se fait saigner, comme si un coup de lancette dans la veine était la chose la plus récréative du monde.
De cinquante pas en cinquante pas, on rencontre à Naples et surtout à l'époque que nous essayons de peindre, on rencontrait des boutiques de barbiers,salassatori, lesquels, comme au temps de Figaro, tiennent le rasoir d'une main et la lancette de l'autre.
Pardon de la digression, mais la saignée est un trait des moeurs napolitaines que nous ne pouvions passer sous silence.
Revenons à la Noël et surtout à ce que nous allions dire à propos de Naples.
Nous allions dire qu'un des grands amusements de Naples, à l'approche de Natale, amusement qui, chez les Napolitains de vieille roche, a persisté jusqu'à nos jours, était la composition des crèches.
En 1798, il y avait peu de grandes maisons de Naples qui n'eussent leur crèche, soit une crèche en miniature pour l'amusement des enfants, soit une crèche gigantesque pour l'édification des grandes personnes.
Le roi Ferdinand était renommé entre tous pour sa manière de faire sa crèche, et dans la plus grande salle du rez-de-chaussée du palais royal, il avait fait pratiquer un théâtre de la grandeur du Théâtre-Français pour y installer sa crèche.
C'était un des amusements dont le prince de San-Nicandro avait occupé son active jeunesse et dont il avait conservé le goût, disons mieux, le fanatisme pendant son âge mûr.
Chez les particuliers, on faisait, et l'on fait encore aujourd'hui, servir les mêmes objets dont se composent les crèches à toutes les fêtes de Noël; la seule différence était dans leur disposition; mais, chez le roi, il n'en était pas ainsi, après être restée, un mois ou deux, livrée à l'admiration des spectateurs, la crèche royale était démantibulée, et, de tous les objets qui la composaient, le roi faisait des dons à ses favoris, qui recevaient ces dons comme une précieuse marque de la faveur royale.
Les crèches des particuliers selon les fortunes coûtaient de cinq cents à dix mille et même quinze mille francs; celle du roi Ferdinand, par le concours des peintres, des sculpteurs, des architectes, des machinistes et des mécaniciens qu'il employait, coûtait jusqu'à deux ou trois cent mille francs.
Six mois d'avance, le roi s'en occupait et donnait à sa crèche tout le temps qu'il ne donnait point à la chasse et à la pêche.
La crèche de l'année 1798 devait être particulièrement belle, et le roi y avait dépensé déjà de très grosses sommes, bien qu'elle ne fût point entièrement terminée; voilà pourquoi, la veille, grâce aux dépenses faites pour les préparatifs de guerre, se trouvant à court d'argent, il avait, avec un certain côté enfantin, remarquable dans son caractère, pressé la rentrée de la part que la maison Backer et fils prenait pour son compte, dans la négociation de la lettre de change de vingt-cinq millions.
Les huit millions pesés et comptés dans la soirée, avaient été, selon la promesse d'André Backer, transportés, pendant la nuit, des caves de sa maison de banque dans celles du palais royal.
Et Ferdinand, joyeux et rayonnant, sans crainte que désormais l'argent manquât, avait envoyé chercher son ami le cardinal Ruffo, d'abord pour lui montrer sa crèche et lui demander ce qu'il en pensait, ensuite pour attendre avec lui le retour du courrier Antonio Ferrari, qui, ponctuel comme il l'était, eût dû arriver à Naples pendant la nuit, et, n'étant point arrivé pendant la nuit, ne devait pas se faire attendre plus tard que la matinée.
Il causait, en attendant, des mérites de saint Éphrem avec fra Pacifico, notre vieille connaissance, à qui sa popularité, toujours croissante, surtout depuis que deux jacobins avaient été sacrifiés à cette popularité, valait l'insigne honneur d'occuper une place dans la crèche du roi Ferdinand.
En conséquence, dans un coin de cette partie de la salle destiné, lors de l'ouverture de la crèche, à devenir le parterre, fra Pacifico et son âne Jocobino posaient devant un sculpteur, qui les moulait en terre glaise, en attendant qu'il les exécutât en bois.
Nous dirons tout à l'heure la place qui leur était assignée dans la grande composition que nous allons dérouler aux yeux de nos lecteurs.
Essayons donc, si laborieuse que soit cette tâche, de donner une idée de ce que c'était que la crèche du roi Ferdinand.
Nous avons dit qu'elle était fabriquée sur un théâtre de la grandeur et de la profondeur du Théâtre-Français, c'est-à-dire qu'elle avait de trente-quatre à trente-six pieds d'ouverture, et cinq ou six plans de la rampe au mur de fond.
L'espace entier, en largeur et en profondeur, était occupé par des sujets divers, établis sur des praticables qui allaient toujours s'élevant et qui représentaient les actes principaux de la vie de Jésus, depuis sa naissance dans la crèche au premier plan, jusqu'à son crucifiement au Calvaire au dernier plan, lequel, situé à l'extrême lointain, touchait presque aux frises.
Un chemin allait en serpentant par tout le théâtre et paraissait conduire de Bethléem au Golgotha.
Le premier et le plus important de tous ces sujets qui se présentât aux yeux, comme nous l'avons dit, était la naissance du Christ dans la grotte de Bethléem.
La grotte était divisée en deux compartiments: dans l'un, le plus grand, était la Vierge, avec l'Enfant Jésus, qu'elle tenait dans ses bras ou plutôt sur ses genoux; elle avait à sa droite l'âne, qui brayait, et à sa gauche le boeuf, qui léchait la main que l'Enfant Jésus étendait vers lui.
Dans le petit compartiment était saint Joseph en prière.
Au-dessus du grand compartiment étaient écrits ces mots:
Grotte prise au naturel à Bethléem et dans laquelle enfanta la Vierge.
Au-dessus du petit compartiment:
Caveau dans lequel se retira saint Joseph pendant l'enfantement.
La Vierge était richement vêtue de brocart d'or; elle avait sur la tête un diadème en diamants, des boucles d'oreilles et des bracelets d'émeraudes, une ceinture de pierreries et des bagues à tous les doigts.
L'Enfant Jésus avait autour de la tête une feuille d'or représentant l'auréole.
Dans le compartiment de la Vierge et de l'Enfant Jésus se trouvait le tronc d'un palmier qui traversait la voûte et allait s'épanouir au grand jour: c'était le palmier de la légende, qui, mort et desséché depuis longtemps, avait repris ses feuilles et ses fruits au moment où, dans une des douleurs de l'enfantement, la Vierge, s'aidant de lui, l'avait pris et serré entre ses bras.
Agenouillés à la porte de la crèche étaient les trois rois mages apportant des bijoux, des vases précieux, des étoffes magnifiques à l'enfant divin. Bijoux, vases et étoffes étaient réels et tirés du trésor de la couronne ou du musée Borbonico; les rois mages avaient au cou le cordon de Saint-Janvier, et un grand nombre de valets formaient leur suite; ils conduisaient par la bride six chevaux attelés à un magnifique carrosse drapé.
Cette grotte, avec ses personnages de grandeur demi-nature, se trouvait à la gauche du spectateur, c'est-à-dire du côtéjardin, comme on dit en termes de coulisses.
Au côtécour, c'est-à-dire à la droite du spectateur, étaient les trois bergers guidés par l'étoile et faisant pendant aux rois; deux des trois tenaient des moutons avec des laisses de rubans; le troisième portait entre ses bras un agneau que sa mère suivait en bêlant.
Au-dessus des bergers, au second plan, était la fuite en Égypte: la Vierge, montée sur un âne, tenant le petit Enfant Jésus dans ses bras, était suivie de saint Joseph marchant derrière elle, tandis qu'au-dessus d'elle quatre anges, suspendus en l'air, la garantissaient des ardeurs du soleil en étendant au-dessus de sa tête un manteau de velours bleu à franges d'or.
Le praticable, dominant l'Adoration des bergers, représentait la montée dei Capuccini à l'Infrascata, avec la façade du couvent de Saint-Éphrem.
Le groupe destiné à faire le pendant de la fuite en Égypte, devait se composer de fra Pacifico et de son âne, représentésau naturel, comme la grotte de Bethléem; c'était pour que cette ressemblance fût parfaite et que l'homme et l'animal pussent être reconnus à la première vue, que fra Pacifico, trois jours auparavant, en passant devant largo Castello, avait reçu l'invitation d'entrer au palais, où le roi désirait lui parler. Fra Pacifico avait obéi, cherchant dans sa tête ce que pouvait lui vouloir le roi, et avait été conduit dans la salle de la crèche, où il avait appris de la bouche même de Sa Majesté le grand honneur que le roi comptait faire au couvent des capucins de Saint-Éphrem en mettant dans sa crèche le frère quêteur et son âne. Fra Pacifico avait, en conséquence, reçu l'avis que, tout le temps que dureraient les séances, il était inutile qu'il prît la peine de quêter, attendu que ce serait le maître d'hôtel du roi qui chargerait ses paniers. Depuis trois jours, les choses se passaient ainsi, à la grande satisfaction de fra Pacifico et de Jacobin, qui, dans leurs rêves d'ambition les plus exagérés, n'eussent jamais espéré être un jour admis à l'honneur de se trouver face à face avec le roi.
Aussi, fra Pacifico se retenait à grand'peine de crier: «Vive le roi!» et Jacobin, qui voyait braire son confrère de la crèche, se tenait à quatre pour n'en pas faire autant.
Les autres sujets, qui allaient toujours en s'éloignant, étaient: Jésus enseignant les docteurs, l'épisode de la Samaritaine, la pêche miraculeuse, Jésus marchant sur les eaux et soutenant le peu crédule saint Pierre, le groupe de Jésus et de la femme adultère, groupe dans lequel on pouvait remarquer une chose, c'est que, soit hasard, soit malice cynique du roi Ferdinand, la pécheresse à laquelle le Christ pardonne, avait les cheveux blonds de la reine et la lèvre avancée des princesses autrichiennes.
Le quatrième plan était occupé par le dîner chez Marthe,—dîner pendant lequel la Madeleine vint verser ses parfums sur les pieds du Christ et les essuyer avec ses cheveux,—par l'entrée triomphale de Notre-Seigneur à Jérusalem le jour des Rameaux. Des gardes du corps à l'uniforme du roi gardaient la porte de la ville et présentaient les armes à Jésus. Jérusalem offrait, en outre, ceci de remarquable qu'elle était fortifiée à la manière de Vauban et défendue par des canons; ce qui, comme on le sait, ne l'empêcha point d'être prise par Titus.
Par l'autre porte de Jérusalem, on voyait sortir Jésus, sa croix sur l'épaule, au milieu des gardes et du peuple, marchant au Calvaire, dont les stations étaient marquées par des croix.
Enfin, le Golgotha terminait la perspective à gauche du spectateur, tandis que la gauche de la crèche représentait, au même plan, la vallée de Josaphat avec les morts sortant de leurs tombeaux, dans des attitudes d'espérance ou de terreur, en attente du jugement dernier, auquel les a convoqués la trompette de l'ange qui plane au-dessus d'eux.
Dans les intervalles et sur le chemin qui, à travers les différents praticables, conduisait en serpentant de la crèche au Calvaire étaient semés des groupes auxquels l'archéologie n'avait rien à voir, despantalonsqui dansaient, despagliettiqui se disputaient, des lazzaroni qui s'en moquaient, et enfin des Polichinelles mangeant leur macaroni avec la béatitude que les Napolitains, pour lesquels le macaroni représente l'ambroisie antique, mettent à l'inglutition de cet aliment tombé de l'Olympe sur la terre.
Aucun terrain n'était perdu sur les surfaces planes. Sans s'inquiéter du mois où naquit Jésus, des moissonneurs faisaient la moisson, tandis que, sur les plans inclinés, des vignerons vendangeaient leurs vignes, ou des pasteurs faisaient paître leurs troupeaux.
Et tous ces personnages, qui montaient à près de trois cents, exécutés par d'habiles artistes, avaient la grandeur strictement mesurée au plan qu'ils devaient occuper, de sorte qu'ils aidaient à une perspective qui paraissait immense.
Le roi était en train,—tout en jetant un coup d'oeil à sa crèche, livrée au mécanicien du théâtre Saint-Charles pour la disposition de ses personnages,—de se faire raconter par fra Pacifico la légende du beccaïo, qui prenait chaque jour des proportions plus formidables. En effet, le brave égorgeur de boucs, après avoir été attaqué par un jacobin, puis par deux jacobins, puis par trois jacobins, avait fini par ne plus énumérer ses adversaires, et, s'il fallait l'en croire à cette heure, avait été attaqué, comme Falstaff, par toute une armée; seulement, il n'affirma point qu'elle fût vêtue de bougran vert.
Au milieu du récit de fra Pacifico, le cardinal Ruffo entra, mandé, comme nous l'avons dit, par le roi.
Ferdinand interrompit sa conversation avec fra Pacifico pour faire fête au cardinal, lequel, reconnaissant le moine et sachant de quel abominable crime il avait été la cause, sinon l'agent, s'éloigna de lui sous le prétexte d'admirer la crèche du roi.
Les séances de fra Pacifico étaient terminées; outre les trois charges de poisson, de légumes, de fruits, de viandes et de vin qu'il avait tirées des offices et des caves du roi et sous lesquelles Jacobin était rentré pliant au monastère, le roi ordonna qu'on lui comptât cent ducats par séance, à titre d'aumône, le congédia en lui demandant sa bénédiction, et, tandis que le moine, bénisseur digne du bénit, le coeur bondissant d'orgueil, s'éloignait sur son âne, il alla rejoindre Ruffo.
—Eh bien, mon éminentissime, lui dit-il, nous voici arrivés au 4 octobre, et pas de nouvelles de Vienne! Ferrari, contre ses habitudes, est de cinq ou six heures en retard; aussi vous ai-je envoyé chercher, convaincu qu'il ne pouvait tarder à arriver, et songeant, comme un égoïste, que je m'amuserais avec vous, tandis que je m'ennuierais en restant tout seul.
—Et vous avez d'autant mieux fait, sire, répondit Ruffo, qu'en traversant la cour, j'ai vu reconduire à l'écurie un cheval tout ruisselant d'eau, et aperçu de loin un homme que l'on soutenait sous les deux bras; cet homme montait avec peine l'escalier de votre appartement; à ses grandes bottes, à sa culotte de peau, à sa veste à brandebourgs, j'ai cru reconnaître le pauvre diable que vous attendez; peut-être lui est-il arrivé quelque malheur.
En ce moment, un valet de pied parut sur la porte.
—Sire, dit-il, le courrier Antonio Ferrari est arrivé, et attend dans votre cabinet qu'il plaise à Votre Majesté de recevoir les dépêches qu'il lui apporte.
—Mon éminentissime, dit le roi, voici notre réponse qui nous arrive.
Et, sans même s'informer près du valet de pied si Ferrari s'était blessé ou avait été blessé, Ferdinand monta rapidement par un escalier dérobé et se trouva installé dans son cabinet avec Ruffo avant le courrier, qui, retardé par sa blessure, ne marchait que lentement, et était obligé de s'arrêter de dix pas en dix pas.
Quelques secondes après, la porte du cabinet s'ouvrit, et Antonio Ferrari, toujours soutenu par les deux hommes qui l'avaient aidé à monter l'escalier, apparaissait sur le seuil, pâle et la tête enveloppée d'une bandelette ensanglantée.
En apercevant le roi, Ferrari écarta les deux hommes qui le soutenaient, et, comme si la présence de son maître eût suffi à lui rendre ses forces, il fit seul trois pas en avant, et, tandis que les deux hommes se retiraient et refermaient la porte derrière eux, il tira de sa poche la dépêche de la main droite, la présenta au roi, tandis qu'il portait, pour saluer militairement, la gauche à son front.
—Bon! dit pour tout remercîment le roi en prenant la dépêche, voilà mon imbécile qui s'est laissé tomber.
—Sire, répondit Ferrari, Votre Majesté sait qu'il n'y a pas, dans toutes les écuries du royaume, un cheval capable de me démonter; c'est mon cheval, et non pas moi, qui s'est laissé tomber, et, quand le cheval tombe, sire, il faut que le cavalier, fût-il roi, en fasse autant.
—Et où cela t'est-il arrivé? demanda Ferdinand.
—Dans la cour du château de Caserte, sire.
—Et que diable allais-tu faire dans la cour du château de Caserte?
—Le maître de poste de Capoue m'avait dit que le roi était au château.
—C'est vrai, j'y étais, grommela le roi; mais, à sept heures du soir, je l'avais quitté, ton château de Caserte.
—Sire, dit le cardinal, qui voyait pâlir et chanceler Ferrari, si Votre Majesté veut continuer l'interrogatoire, elle doit permettre à cet homme de s'asseoir, ou sinon il va se trouver mal.
—C'est bien, dit Ferdinand. Assieds-toi, animal!
Le cardinal approcha vivement un fauteuil.
Il était temps; quelques secondes de plus, Ferrari tombait étendu sur le parquet; il tomba seulement assis.
Quand le cardinal eut fini, le roi qui le regardait tout étonné de la peine qu'il se donnait pour son courrier, le prit à part et lui dit:
—Vous avez entendu, cardinal, à Caserte?
—Oui, sire.
—Justement, à Caserte! insista le roi.
Puis, à Ferrari:
—Et comment la chose est-elle arrivée? demanda-t-il.
—Il y avait soirée chez la reine, sire, répondit le courrier. La cour était encombrée de voitures; j'ai tourné trop court et n'ai point assez soutenu mon cheval en tournant; il s'est abattu des quatre pieds et je me suis fendu la tête contre une borne.
—Hum! fit le roi.
Et, tournant et retournant la lettre dans sa main, comme s'il hésitait à l'ouvrir:
—Et cette lettre, dit-il, c'est de l'empereur?
—Oui, sire: j'avais un petit retard de deux heures, parce que l'empereur était à Schoenbrünn.
—Voyons toujours ce que m'écrit mon neveu, venez, cardinal.
—Permettez, sire, que je donne un verre d'eau à cet homme et que je lui mette à la main un flacon de sels, à moins que Votre Majesté ne lui permette de se retirer chez lui, auquel cas j'appellerais les hommes qui l'ont amené et je le ferais reconduire.
—Non pas! non pas! mon éminentissime; vous comprenez que j'ai à l'interroger.
En ce moment, on entendit gratter à la porte du cabinet donnant dans la chambre à coucher, et, derrière la porte, pousser de petits gémissements.
C'était Jupiter, qui reconnaissait Ferrari et qui, plus soucieux de son ami que Ferdinand ne l'était de son serviteur, demandait à entrer.
Ferrari, lui aussi, reconnut Jupiter et étendit machinalement le bras vers la porte.
—Veux-tu te taire, animal! cria Ferdinand en frappant du pied.
Ferrari laissa retomber son bras.
—Sire, dit Ruffo, ne permettrez-vous pas que deux amis, après s'être dit adieu au départ, se disent bonjour à l'arrivée?
Et, pensant que Jupiter tiendrait lieu au courrier de verre d'eau et de sels, il profita de ce que le roi, ayant décacheté la dépêche, était absorbé dans sa lecture, pour aller ouvrir à Jupiter la porte de la chambre à coucher.
Celui-ci, comme s'il eût deviné qu'il devait la faveur qui lui était faite à une distraction de son maître, se glissa en rampant et en passant le plus loin possible du roi vers Ferrari, et, tournant autour de son fauteuil, il se dissimula derrière le siége et celui qui y était assis, allongeant câlinement sa tête caressante entre la cuisse et la main de son père nourricier.
—Cardinal, fit le roi, mon cher cardinal!
—Me voilà, sire, répondit l'Éminence.
—Lisez donc.
Puis, au courrier, tandis que le cardinal prenait la lettre et la lisait à son tour:
—C'est l'empereur lui-même qui a écrit cette lettre? demanda-t-il.
—Je ne sais, sire, répondit le courrier; mais c'est lui-même qui me l'a remise.
—Et, puisqu'il te l'a remise, personne n'a vu cette lettre?
—J'en puis jurer, sire.
—Elle ne t'a pas quitté?
—Elle était dans ma poche au moment où je me suis évanoui, elle était dans ma poche au moment où je suis revenu à moi.
—Tu t'es donc évanoui?
—Ce n'est point ma faute, le coup a été très-violent, sire.
—Et qu'a-t-on fait de toi quand tu as été évanoui?
—On m'a porté dans la pharmacie.
—Qui cela?
—M. Richard.
—Qui est-ce, M. Richard? Je ne connais pas.
—Le secrétaire de M. Acton.
—Qui t'a pansé?
—Le médecin de Santa-Maria.
—Et personne autre?
—Je n'ai vu que lui et M. Richard, sire.
Ruffo se rapprocha du roi.
—Votre Majesté a lu? dit-il.
—Pardieu! fit le roi. Et vous?
—Moi aussi.
—Qu'en dites-vous?
—Je dis, sire, que la lettre est formelle. Les nouvelles que l'empereur reçoit de Rome sont, à ce qu'il paraît, les mêmes que les nôtres; il dit à Votre Majesté de se charger de l'armée du général Championnet; qu'il se chargera de celle du général Joubert.
—Oui, reprit le roi, et voyez: il ajoute qu'aussitôt que je serai à Rome, il passera la frontière avec cent quarante mille hommes.
—L'avis est positif.
—Le corps de la lettre, reprit Ferdinand avec défiance, n'est pas de la main de l'empereur.
—Non; mais la salutation et la signature sont autographes; peut-être Sa Majesté Impériale était-elle assez sûre de son secrétaire pour lui confier ce secret.
Le roi reprit la lettre des mains de Ruffo, la tourna et la retourna.
—Voulez-vous me montrer le cachet, sire?
—Oh! dit le roi, quant au cachet, il n'y a rien à y reprendre: c'est bien la tête de l'empereur Marc-Antoine, je l'ai reconnue.
—Marc-Aurèle, veut dire Votre Majesté.
—Marc-Antoine, Marc-Aurèle, murmura le roi, n'est-ce point la même chose?
—Pas tout à fait, sire, répliqua Ruffo en souriant; mais la question n'est point là; l'adresse est de la main de l'empereur, la signature est de la main de l'empereur; en conscience, sire, vous n'en pouvez pas demander davantage. Votre Majesté a-t-elle d'autres questions à faire à son courrier?
—Non, qu'il aille se faire panser.
Et il lui tourna le dos.
—Et voilà les hommes pour lesquels on se fait tuer! murmura Ruffo, en allant à la sonnette.
Au son du timbre, le valet de pied de service entra.
—Rappelez les deux valets de pied qui ont amené Ferrari, dit le cardinal.
—Oh! merci, Votre Éminence; j'ai repris des forces et je regagnerai bien ma chambre tout seul.
En effet, Ferrari se leva, salua le roi et s'achemina vers la porte, suivi de Jupiter.
—Ici, Jupiter! fit le roi.
Jupiter s'arrêta court, n'obéissant qu'à moitié, accompagna Ferrari des yeux jusqu'à ce que celui-ci fût dans l'antichambre, et, avec une plainte, alla se coucher sous la table du roi.
—Eh bien, idiot! que fais-tu là? demanda Ferdinand au valet de pied qui se tenait debout à la porte.
—Sire, répondit celui-ci en tressaillant, Son Excellence sir William Hamilton, ambassadeur d'Angleterre, fait demander si Votre Majesté veut bien lui faire l'honneur de le recevoir.
—Pardieu! tu sais bien que je le reçois toujours.
Le valet sortit.
—Dois-je me retirer, sire? demanda le cardinal.
—Non pas; restez au contraire, mon éminentissime; la solennité avec laquelle l'audience m'est demandée indique une communication officielle, et je ne serai probablement point fâché de vous consulter sur cette communication.
La porte se rouvrit.
—Son Excellence l'ambassadeur d'Angleterre! dit le valet sans reparaître.
—Zitto! dit le roi en montrant au cardinal la lettre de l'empereur et en la mettant dans sa poche.
Le cardinal fit un geste qui correspondait à cette réponse: «Sire, la recommandation était inutile.»
Sir William Hamilton entra.
Il salua le roi, puis le cardinal.
—Soyez le bienvenu, sir William, dit le roi, d'autant mieux le bienvenu que je vous croyais à Caserte.
—J'y étais en effet, sire; mais la reine nous a fait l'honneur de nous ramener, lady Hamilton et moi, dans sa voiture.
—Ah! la reine est de retour?
—Oui, sire.
—Il y a longtemps que vous êtes arrivé?
—A l'instant même, et, ayant une communication à faire à Votre Majesté...
Le roi regarda Ruffo en clignant de l'oeil.
—Secrète? demanda-t-il.
—C'est selon, sire, reprit sir William.
—Relative à la guerre, je présume? dit le roi.
—Justement, sire, relative à la guerre.
—En ce cas, vous pouvez parler devant Son Éminence; nous nous entretenions de ce sujet au moment où l'on vous a annoncé.
Le cardinal et sir William se saluèrent, ce qu'ils ne faisaient jamais quand ils pouvaient faire autrement.
—Eh bien, fit sir William renouant la conversation, Sa Seigneurie lord Nelson est venue hier passer la soirée à Caserte, et, en partant, nous a laissé, à lady Hamilton et à moi, une lettre que je crois de mon devoir de communiquer à Votre Majesté.
—La lettre est écrite en anglais?
—Lord Nelson ne parle que cette langue; mais, si Votre Majesté le désire, j'aurai l'honneur de la lui traduire en italien.
—Lisez, sir William, dit le roi; nous écoutons.
Et, en effet, pour justifier le pluriel employé par lui, le roi fit signe à Ruffo d'écouter pendant qu'il écoutait lui-même.
Voici le texte même de la lettre, que sir William traduisait de l'anglais en italien pour le roi, et que nous traduisons de l'anglais en français pour nos lecteurs1:
Note 1:(retour)Nous ne changeons pas une syllabe à la lettre de Nelson, que l'on doit accepter comme une pièce historique de la plus haute importance, puisque c'est elle qui décida Ferdinand IV à faire la guerre à la France.
Nous ne changeons pas une syllabe à la lettre de Nelson, que l'on doit accepter comme une pièce historique de la plus haute importance, puisque c'est elle qui décida Ferdinand IV à faire la guerre à la France.
A Lady Hamilton.
»Naples, 3 octobre 1798.
»Ma chère madame,
»L'intérêt que vous et sir William Hamilton avez toujours pris à Leurs Majestés Siciliennes est, depuis six ans, gravé dans mon coeur, et je puis vraiment dire que, dans toutes les occasions qui se sont offertes, et elles ont été nombreuses, je n'ai jamais cessé de manifester ma sincère sympathie pour le bonheur de ce royaume.
»En vertu de cet attachement, chère madame, je ne puis rester indifférent à ce qui s'est passé et à ce qui se passe à cette heure dans le royaume des Deux-Siciles, ni aux malheurs qui, d'après ce que je vois clairement sans être diplomate, sont prêts à s'étendre sur tout ce pays si loyal, et cela, par la pire de toutes les politiques, celle de la temporisation.
»Depuis mon arrivée dans ces mers, c'est-à-dire depuis le mois de mai passé, j'ai vu dans le peuple sicilien un peuple dévoué à son souverain, et détestant terriblement les Français et leurs principes.
Depuis mon séjour à Naples, il en a été de même, et j'y ai trouvé les Napolitains, depuis le premier jusqu'au dernier, prêts à faire la guerre aux Français, qui, comme on le sait, organisent une armée de voleurs pour piller ce royaume et abattre la monarchie.
»Et, en effet, la politique de la France n'a-t-elle pas toujours été de bercer les gouvernements dans une fausse sécurité pour les détruire ensuite? et, comme je l'ai déjà assuré, est-ce qu'on ne sait pas que Naples est le pays qu'ils veulent surtout livrer au pillage? Sachant cela, mais sachant que Sa Majesté Sicilienne a une puissante armée, prête, m'assure-t-on, à marcher sur un pays qui lui ouvre les bras, avec l'avantage de porter la guerre ailleurs, au lieu de l'attendre de pied ferme, je m'étonne que cette armée ne se soit pas mise en marche depuis un mois.
»J'ai pleine confiance que l'arrivée si heureuse du général Mack poussera le gouvernement à profiter du moment le plus favorable que la Providence lui ait accordé; car, s'il attaque ou s'il attend d'être attaqué chez lui au lieu de porter la guerre au dehors, il n'est pas besoin d'être prophète pour prédire que ces royaumes seront perdus et que la monarchie sera détruite! Or, si malheureusement le gouvernement napolitain persiste dans ce misérable et ruineux système de temporisation, je vous recommanderai, mes bons amis, de tenir vos objets les plus précieux et vos personnes prêts à être embarqués à la moindre nouvelle d'invasion. Il est de mon devoir de penser et de pourvoir à votre sûreté, et avec elle je regrette de songer que cela pourra être nécessaire à celle de l'aimable reine de Naples et de sa famille; mais le mieux serait que les paroles du grand William Pitt, comte de Chatam, entrassent dans la tête des ministres de ce pays.
»Les mesures les plus hardies sont les plus sûres.
»C'est le sincère désir de celui qui se dit,
»Chère madame,
»Votre très-humble et très-dévoué admirateur et ami,
»HORACE NELSON.»
—Est-ce tout? demanda le roi.
—Sire, répondit sir William, il y a un post-scriptum.
—Voyons le post-scriptum... A moins que...
Il fit un mouvement qui, visiblement, voulait dire: «A moins que le post-scriptum ne soit pour lady Hamilton elle seule.» Aussi, sir William, reprenant la lettre, se hâta-t-il de continuer:
«Je prie Votre Seigneurie de recevoir cette lettre comme une preuve, pour sir William Hamilton, auquel j'écris avec tout le respect qui lui est dû, de la ferme et inaltérable opinion d'un amiral anglais désireux de prouver sa fidélité envers son souverain, en faisant tout ce qui est en son pouvoir pour le bonheur de Leurs Majestés Siciliennes et de leur royaume.»
—Cette fois, c'est tout? demanda le roi.
—Oui, sire, répondit sir William.
—Cette lettre mérite d'être méditée, dit le roi.
—Elle renferme les conseils d'un véritable ami, sire, répondit sir William.
—Je crois que lord Nelson a promis d'être plus qu'un ami pour nous, mon cher sir William: il a promis d'être un allié.
—Et il remplira sa promesse... Tant que lord Nelson et sa flotte tiendront la mer Tyrrhénienne et celle de Sicile, Votre Majesté n'a point à craindre que ses côtes ne soient insultées par un seul bâtiment français; mais, sire, il croit, d'ici à six semaines ou deux mois, recevoir une autre destination; voilà pourquoi il serait utile de ne point perdre de temps.
—On dirait, en vérité, qu'ils se sont donné le mot, dit tout bas le roi au cardinal.
—Et ils se le seraient donné, répondit celui-ci en mettant sa voix au diapason de celle du roi, que cela n'en vaudrait que mieux.
—Votre avis bien sincère, sur cette guerre, cardinal?
—Je crois, sire, que, si l'empereur d'Autriche tient la promesse qu'il vous fait, que, si Nelson garde scrupuleusement vos côtes, je crois, en effet, qu'il vaudrait mieux attaquer et surprendre les Français que d'attendre qu'ils vous attaquassent et vous surprissent.
—Alors, vous voulez la guerre, cardinal?
—Je crois que, dans les conditions où se trouve Votre Majesté, le pis est d'attendre.
—Nelson veut la guerre? demanda le roi à sir William.
—Il la conseille du moins avec la chaleur d'un sincère et inaltérable dévouement.
—Vous voulez la guerre? continua le roi interrogeant sir William lui-même.
—Je répondrai, comme ambassadeur d'Angleterre, que je sais, en disant oui, seconder les désirs de mon gracieux souverain.
—Cardinal, dit le roi indiquant du doigt sa toilette de nuit, faites-moi le plaisir de verser de l'eau dans cette cuvette et de me la donner.
Le cardinal obéit sans faire la moindre observation, versa l'eau dans la cuvette et présenta la cuvette au roi.
Le roi retroussa ses manchettes et se lava les mains en les frottant avec une espèce de fureur.
—Vous voyez ce que je fais, sir William? dit-il.
—Je le vois, sire, répondit l'ambassadeur d'Angleterre, mais je ne me l'explique point parfaitement.
—Eh bien, je vais vous l'expliquer, dit le roi; je fais comme Pilate, je m'en lave les mains.
Le capitaine général Acton n'avait point oublié l'ordre que lui avait donné la reine le matin même, et il avait convoqué les inquisiteurs d'État dans la chambre obscure.
Neuf heures étaient l'heure indiquée; mais, pour faire preuve de zèle d'abord, et ensuite par inquiétude personnelle, chacun avait voulu arriver le premier; de sorte qu'à huit heures et demie, tous trois étaient réunis.
Ces trois hommes, dont les noms sont restés en exécration à Naples, et qui doivent être inscrits par l'historien sur les tables d'airain de la postérité, à côté de ceux des Laffémas et des Jeffreys, s'appelaient le prince de Castelcicala, Guidobaldi, Vanni.
Le prince de Castelcicala, le premier en grandeur, et, par conséquent, le premier en honte, était ambassadeur à Londres, lorsque la reine, ayant besoin de mettre sous la protection d'un des premiers noms de Naples ses vengeances publiques et privées, le rappela de son ambassade; il lui fallait un grand seigneur qui fût disposé à tout sacrifier à son ambition et prêt à boire toute honte pourvu qu'il trouvât au fond du verre de l'or et des faveurs: elle pensa au prince de Castelcicala; celui-ci accepta sans discussion; il avait compris qu'il y avait quelquefois plus à gagner à descendre qu'à monter, et, ayant calculé ce que pouvait attendre de la reconnaissance d'une reine l'homme qui se mettait au service de ses haines, de prince, il se faisait sbire et, d'ambassadeur, espion.
Guidobaldi n'était ni monté ni descendu en acceptant la mission qui lui était offerte: juge inique, magistrat prévaricateur, il était resté le même homme sans conscience qu'il avait toujours été; seulement, honoré de la faveur royale, membre d'une junte d'État au lieu d'être membre d'un simple tribunal, il avait opéré sur une plus large base.
Mais, si craints et si exécrés que le fussent le prince de Castelcicala et le juge Guidobaldi, ils étaient cependant moins craints et moins détestés que le procureur fiscal Vanni; celui-là, il n'y avait point encore de comparaison pour lui dans l'espèce humaine, et, si l'avenir lui réservait dans le Sicilien Speciale un hideux pendant, ce pendant était encore inconnu.—Fouquier-Tinville, me direz-vous? Non, il faut être juste pour tous, même pour les Fouquier-Tinville. Celui-ci était l'accusateur du comité de salut public; comme au sacrificateur, on lui amenait la victime et on lui disait:Tue! mais il ne l'allait point chercher; il n'était pas tout à la fois comme Vanni, espion pour la découvrir, sbire pour l'arrêter, juge pour la condamner. «Que me reproche-t-on? criait Fouquier-Tinville à ses juges, qui l'accusaient d'avoir fait tomber trois mille têtes; est-ce que je suis un homme, moi? Je suis une hache. Si vous me mettez en accusation, il faut y mettre aussi le couteau de la guillotine.»
Non, c'est dans le genre animal, c'est dans la famille des bêtes de nuit et de carnage, qu'il faut chercher l'équivalent de Vanni; il y avait en lui du loup et de l'hyène non-seulement au moral, mais encore au physique; il avait les bonds imprévus du premier lorsqu'il fallait saisir sa proie, la marche tortueuse et muette de la seconde lorsqu'il fallait s'en approcher. Il était plutôt grand que petit; son regard était sombre et concentré; son visage était couleur de cendre, et, comme ce terrible Charles d'Anjou, dont Villani nous a laissé un si magnifique portrait, il ne riait jamais et dormait peu.
La première fois qu'il vint prendre place à la première junte, dont il fit partie, il entra dans la salle des séances, le visage bouleversé par la terreur,—était-elle vraie ou fausse?—les lunettes relevées sur le front, se heurtant à tous les meubles, à la table; il vint à ses confrères, en s'écriant:
—Messieurs, messieurs, voilà deux mois que je ne dors point en voyant les dangers auxquels est exposémon roi!
Et, comme, en toute occasion, il ne cessait de diremon roi, le président de la junte, s'impatientant, lui répondit à son tour:
—Votre roi! Qu'entendez-vous par ces mots, qui cachent votre orgueil sous l'apparence du zèle? Pourquoi ne dites-vous pas comme nous simplement:notre roi?
Nous répondrons pour Vanni, qui ne répondit point:
—Celui qui dans un gouvernement faible et despotique dit:Mon roi, doit nécessairement l'emporter sur celui qui dit seulement:Notre roi.
Ce fut grâce au zèle de Vanni que, comme nous l'avons dit, les prisons s'emplirent de suspects; de prétendus coupables furent entassés dans des cachots infects, privés d'air, de lumière et de pain; une fois enfermé dans une de ces fosses, le prisonnier, qui souvent ignorait la cause de son arrestation, ne savait plus, non-seulement quand il serait mis en liberté, mais même en jugement. Vanni, suprême directeur de la douleur publique, cessait de s'occuper de ceux qui étaient en prison une fois qu'ils y étaient, mais s'occupait seulement de ceux qui restaient à emprisonner. Si une mère, si une femme, si un fils, si une soeur, si une amante, venaient prier Vanni pour un fils, pour un époux, pour un frère, pour un amant, la prière du suppliant ajoutait encore au délit du prisonnier; si les solliciteurs recouraient au roi, la chose était plus qu'inutile, elle devenait dangereuse, parce qu'alors, du roi, Vanni en appelait à la reine, et que, si le roi pardonnait quelquefois, la reine ne pardonnait jamais.
Vanni, tout au contraire de Guidobaldi,—et c'était cela qui le rendait plus terrible encore,—s'était fait une réputation de juge intègre mais inflexible; il réunissait à une ambition sans bornes une cruauté sans limites, et, pour le malheur de l'humanité, c'était en même temps un enthousiaste; l'affaire qui l'occupait était toujours une affaire immense, attendu qu'il la regardait au microscope de son imagination. De tels hommes sont non-seulement dangereux pour ceux qu'ils ont à juger, mais encore funestes pour ceux qui les font juges, parce que, ne sachant pas satisfaire leur ambition par des actions vraiment grandes, ils donnent une grandeur imaginaire à leur petites actions, les seules qu'ils puissent produire.
Il avait commencé à se faire cette réputation de juge intègre, mais inflexible, dans la conduite qu'il avait tenue à l'égard du prince de Tarsia. Le prince de Tarsia, avant le cardinal Ruffo, avait dirigé la fabrique de soie de San-Leucio: c'était une double erreur que le roi et le prince de Tarsia commettaient chacun de son côté, le roi en nommant le prince de Tarsia à un tel poste, le prince de Tarsia en l'acceptant. Ignorant dans une question de comptabilité, mais incapable de frauder; honnête homme lui-même, mais ne sachant pas s'entourer d'honnêtes gens, il se trouva, au bout de quelques années, dans la gestion du prince, un déficit de cent mille écus que Vanni fut chargé de liquider.
Rien n'était plus facile que cette liquidation. Le prince était riche à un million de ducats et offrait de payer; mais, si le prince payait, il n'y avait plus de bruit, il n'y avait plus de scandale, et tout le bénéfice qu'espérait Vanni de cette affaire s'évanouissait; en deux heures, la chose pouvait être terminée et le déficit comblé sans que la fortune du prince en souffrit une grave atteinte; l'affaire, grâce au liquidateur, dura dix ans; le déficit persista et le prince fut ruiné d'argent et de réputation.
Mais Vanni eut un nom qui lui valut le sanglant honneur de faire partie de la junte d'État de 1796.
Une fois nommé, Vanni se mit à crier tout haut, à tous et partout, qu'il ne garantissait pas la sûreté de ses augustes souverains si on ne lui laissait pas incarcérer vingt mille jacobins à Naples seulement.
Chaque fois qu'il voyait la reine, il s'approchait d'elle, soit par un de ces bonds inattendus qu'il partageait avec le loup, soit par cette marche oblique qu'il tenait de l'hyène, et lui disait:
—Madame, je tiens le fil d'une conspiration! Madame, je suis sur la trace d'un nouveau complot!
Et Caroline, qui se croyait entourée de complots et de conspirations, disait:
—Continuez, continuez, Vanni! servez bien votre reine, et vous serez récompensé.
Cette terreur blanche dura plus de trois ans; au bout de trois ans, l'indignation publique monta comme une marée d'équinoxe, et vint en quelque sorte battre les murs des prisons, où tant de prévenus étaient enfermés sans que jamais on eût pu prouver qu'un seul était coupable; au bout de trois ans, les instructions, faites avec l'acharnement des haines politiques, n'avaient pu constater aucun délit; Vanni recourut à une dernière espérance, se réfugia dans une dernière ressource, la torture.
Mais ce n'était point assez pour Vanni de la torture ordinaire: des traditions qui remontaient au moyen âge, époque depuis laquelle la torture n'avait point été appliquée, disaient que des esprits fermes, des corps robustes l'avaient supportée; non, il réclamait la torture extraordinaire, que les anciens législateurs autorisaient dans les cas de lèse-majesté, et demandait que les chefs du complot, c'est-à-dire le chevalier de Medici, le duc de Canzano, l'abbé Monticelli et sept ou huit autres, fussent soumis à cette torture qu'il spécifiait lui-même dans un de ces sourires fatals qui tordaient sa bouche lorsqu'il était dans l'espérance que cette faveur lui serait accordée:tormenti spietati come sopra cadaveri, c'est-à-diredes tourments pareils à ceux que l'on exercerait sur des cadavres.
La conscience des juges se révolta, et, quoique Guidobaldi et Castelcicala fussent pour la torturecomme sur des cadavres, le tribunal la repoussa à l'unanimité moins leurs deux voix.
Cette unanimité était le salut des prisonniers et la chute de Vanni.
Les prisonniers furent mis en liberté, la junte fut dissoute par le dégoût public, et Vanni renversé de son fauteuil de procureur fiscal.
Ce fut alors que la reine lui tendit la main, qu'elle lui fit donner le titre de marquis, et que, de ces trois hommes qui avaient encouru l'exécration publique, elle forma son tribunal à elle, son inquisition privée, jugeant dans la solitude, frappant dans les ténèbres, non plus avec le fer du bourreau, mais avec le poignard du sbire.
Nous avons vu à l'oeuvre Pasquale de Simone; nous allons y voir Guidobaldi, Castelcicala et Vanni.
Les trois inquisiteurs d'État étaient donc réunis dans la chambre obscure; ils étaient assis, inquiets et sombres, autour de la table verte, éclairée par la lampe de bronze; l'abat-jour laissait leur visages dans l'ombre, de sorte que, d'un côté à l'autre de la table, ils ne se fussent point reconnus, s'ils n'eussent point su qui ils étaient.
Le message de la reine les troublait: un espion plus habile qu'eux avait-il découvert quelque complot?
Chacun d'eux roulait donc en silence son inquiétude dans son esprit, sans en faire part à ses compagnons, attendant avec anxiété que la porte des appartements royaux s'ouvrit et que la reine parût.
Puis, de temps en temps, chacun jetait un regard rapide et ombrageux sur le coin le plus obscur de la chambre.
C'est que, dans ce coin, presque entièrement perdu dans l'ombre, à peine visible, se tenait le sbire Pasquale de Simone.
Peut-être en savait-il plus qu'eux, car, plus qu'eux encore, il était avant dans les secrets de la reine; mais, quoiqu'ils lui donnassent des ordres, pas un des inquisiteurs d'État n'eût osé l'interroger.
Seulement, sa présence témoignait de la gravité de l'affaire.
Pasquale de Simone, aux yeux mêmes des inquisiteurs d'État, était un personnage bien plus effrayant que maître Donato.
Maître Donato, c'était le bourreau public et patenté: Pasquale de Simone, c'était le bourreau secret et mystérieux; l'un était l'exécuteur de la loi, l'autre celui du bon plaisir royal.
Que le bon plaisir royal cessât de tenir pour ses fidèles Guidobaldi, Castelcicala, Vanni, il ne pouvait les déférer à la loi: ils savaient et eussent révélé trop de choses.
Mais il pouvait les désigner à Pasquale de Simone, faire un seul geste, et, alors, tout ce qu'ils savaient, tout ce qu'ils pouvaient dire ne les protégeait plus, mais au contraire les condamnait; un coup bien appliqué entre la sixième et la septième côte gauche, tout était dit, les secrets mouraient avec l'homme, et son dernier soupir, pour celui qui passait à dix pas de l'endroit où il était frappé, n'était plus qu'une haleine du vent, plus triste, un souffle de la brise, plus mélancolique que les autres.
Neuf heures sonnèrent à cette horloge dont nous avons vu le timbre faire tressaillir la reine, la première fois qu'à sa suite nous introduisîmes le lecteur dans cette chambre, et, comme le dernier coup du marteau vibrait encore, la porte s'ouvrit et Caroline parut.
Les trois inquisiteurs d'État se levèrent d'un seul mouvement, saluèrent la reine et s'avancèrent vers elle. Elle tenait divers objets cachés sous un grand châle de cachemire rouge, jeté sur son épaule gauche plutôt en manière de manteau que de châle.
Pasquale de Simone ne bougea point; la silhouette rigide du sbire resta collée contre la muraille, comme une figure de tapisserie.
La reine prit la parole sans même laisser aux inquisiteurs d'État le temps de lui adresser leurs hommages.
—Cette fois, monsieur Vanni, dit-elle, ce n'est point vous qui tenez le fil d'un complot, ce n'est point vous qui êtes sur la trace d'une conspiration, c'est moi; mais, plus heureuse que vous qui avez trouvé les coupables sans trouver les preuves, j'ai trouvé les preuves d'abord, et, par les preuves, je vous apporte le moyens de trouver les coupables.
—Ce n'est cependant pas le zèle qui nous manque, madame, dit Vanni.
—Non, répondit la reine, puisque beaucoup même vous accusent d'en avoir trop.
—Jamais, quand il s'agit de Votre Majesté, dit le prince de Castelcicala.
—Jamais! répéta comme un écho Guidobaldi.
Pendant ce court dialogue, la reine s'était approchée de la table; elle écarta son châle et y déposa une paire de pistolets et une lettre encore légèrement teintée de sang.
Les trois inquisiteurs la regardèrent faire avec le plus grand étonnement.
—Asseyez-vous, messieurs, dit la reine. Marquis Vanni, prenez la plume et écrivez les instructions que je vais vous donner.
Les trois hommes s'assirent, et la reine, restant debout, le poing fermé et appuyé sur la table, enveloppée de son châle de pourpre comme une impératrice romaine, dicta les paroles suivantes:
—Dans la nuit du 22 au 23 septembre dernier, six hommes étaient réunis dans les ruines du château de la reine Jeanne; ils en attendaient un septième, envoyé de Rome par le général Championnet. L'homme envoyé par le général Championnet avait quitté son cheval à Pouzzoles; il y avait pris une barque, et, malgré la tempête qui menaçait, et qui, quelque temps après, éclata en effet, il s'avança par mer vers le palais en ruine où il était attendu. Au moment où la barque allait aborder, elle sombra; les deux pêcheurs qui la conduisaient périrent; le messager tomba à l'eau comme eux, mais, plus heureux qu'eux, se sauva. Les six conjurés et lui restèrent en conférence jusqu'à minuit et demi, à peu près. Le messager sortit le premier et s'achemina vers la rivière de Chiaïa; les six autres hommes quittèrent les ruines; trois remontèrent le Pausilippe, trois autres suivirent en barque le bord de la mer en descendant du côté du château de l'Oeuf. Un peu avant d'arriver à la fontaine du Lion, le messager fut assassiné...
—Assassiné! s'écria Vanni; et par qui?
—Cela ne nous regarde point, répondit la reine d'un ton glacé; nous n'avons pas à poursuivre ses assassins.
Vanni vit qu'il avait fait fausse route et se tut.
—Avant de tomber, il tua deux hommes avec les pistolets que voici, et en blessa deux avec le sabre que vous trouverez dans cette armoire. (Et la reine indiqua l'armoire où, quinze jours auparavant, elle avait enfermé le sabre et le manteau.) Le sabre, vous pourrez le voir, est de fabrique française; mais les pistolets, vous pourrez le voir aussi, sont des manufactures royales de Naples; ils sont marqués d'une N., première lettre du nom de baptême de leur propriétaire.
Pas un souffle n'interrompit la reine; on eût dit que ses trois auditeurs étaient de marbre.
—Je vous ai dit, continua-t-elle, que le sabre était de fabrique française; mais, au lieu de l'uniforme que le messager portait en arrivant et qui avait été mouillé par la pluie et par l'eau de mer, il portait une houppelande de velours vert à brandebourgs qui lui avait été prêtée par un des six conjurés. Le conjuré qui lui avait prêté cette redingote avait oublié dans la poche une lettre; c'est une lettre de femme, une lettre d'amour, adressée à un jeune homme dont le nom est Nicolino. Les N incrustées sur les pistolets prouvent qu'ils appartiennent à la même personne à laquelle est adressée la lettre, et qui, en prêtant la redingote, a prêté aussi les pistolets.
—Cette lettre, dit Castelcicala après l'avoir examinée avec soin, n'a pour toute signature qu'une initiale, un E.
—Cette lettre, dit la reine, est de la marquise Elena de San-Clemente.
Les trois inquisiteurs se regardèrent.
—Une des dames d'honneur de Votre Majesté, je crois, fit Guidobaldi.
—Une de mes dames d'honneur, oui, monsieur, répondit la reine avec un singulier sourire, qui semblait dénier à la marquise de San-Clemente la qualification dedame d'honneurque Guidobaldi lui donnait. Or, comme les amants sont encore, à ce qu'il paraît, dans leur lune de miel, j'ai donné ce matin congé à la marquise de San-Clemente, qui était de service près de moi demain, et qui sera remplacée demain par la comtesse de San-Marco. Or, écoutez bien ceci, continua la reine.
Les trois inquisiteurs se rapprochèrent de Caroline en s'allongeant sur la table et entrèrent dans le cercle de lumière versé par la lampe, de manière que leurs trois têtes, restées jusque-là dans l'ombre, se trouvèrent tout à coup éclairées.
—Or, écoutez bien ceci: il est probable que la marquise de San-Clemente,ma dame d'honneur, comme vous l'appelez, monsieur Guidobaldi, ne dira pas à son mari un mot du congé que je lui donne, et consacrera toute la journée de demain à son cher Nicolino; vous comprenez maintenant, n'est-ce pas?
Les trois hommes levèrent leurs yeux interrogateurs sur la reine; ils n'avaient point compris.
Caroline continua.
—C'est bien simple cependant, dit-elle. Pasquale de Simone entoure avec ses hommes le palais de la marquise de San-Clemente; ils la voient sortir, ils la suivent sans affectation; le rendez-vous est dans une maison tierce; ils reconnaissent le Nicolino, ils laissent aux amants tout le loisir d'être ensemble. La marquise sort probablement la première, et, quand Nicolino sort à son tour, ils arrêtent Nicolino, mais sans lui faire aucun mal... La tête de celui qui le toucherait autrement que pour le faire prisonnier, dit la reine en élevant la voix et en fronçant le sourcil, me répondrait de sa vie! Les hommes de Pasquale de Simone le prennent donc vivant, le conduisent au château Saint-Elme et le recommandent tout particulièrement au gouverneur, qui choisit pour lui un de ses cachots les plus sûrs. S'il consent à nommer ses complices, tout va bien; s'il refuse, alors, Vanni, cela vous regarde; vous n'aurez plus un tribunal stupide pour vous empêcher de donner la torture, et vous agirezcomme sur un cadavre. Est-ce clair, cela, messieurs? Et, quand je me mêle de découvrir des conspirations, suis-je un bon limier?
—Tout ce que fait la reine est marqué au coin du génie, dit Vanni en s'inclinant. Votre Majesté a-t-elle d'autres ordres à nous donner?
—Aucun, répliqua la reine. Ce que le marquis Vanni vient d'écrire vous servira de règle à tous trois; après le premier interrogatoire, vous me rendrez compte. Prenez le manteau et le sabre qui se trouvent dans cette armoire, les pistolets et la lettre qui se trouvent sur cette table comme preuves de conviction, et que Dieu vous garde!
La reine fit aux trois inquisiteurs un salut de la main; tous trois saluèrent profondément et sortirent à reculons.
Lorsque la porte se fut refermée derrière eux, Caroline fit un signe à Pasquale de Simone; le sbire s'approcha au point de n'être séparé de la reine que par la largeur de la table.
—Tu as entendu? lui dit la reine en jetant sur la table une bourse pleine d'or.
—Oui, Votre Majesté, répondit le sbire en prenant la bourse et en remerciant par un salut.
—Demain, ici, à la même heure, tu te trouveras pour me rendre compte de ce qui se sera passé.
Le lendemain, à la même heure, la reine apprenait de la bouche de Pasquale que l'amant de la marquise de San-Clemente, surpris à l'improviste, avait été arrêté à trois heures de l'après-midi sans avoir pu opposer aucune résistance, conduit au château Saint-Elme et écroué.
Elle apprit, en outre, que cet amant était Nicolino Caracciolo, frère du duc de Rocca Romana et neveu de l'amiral.
—Ah! murmura-t-elle, si nous avions le bonheur que l'amiral en fût!