XLVII

Quinze jours après les événements que nous avons racontés dans le précédent chapitre, c'est-à-dire après l'arrestation de Nicolino Caracciolo, par une de ces belles journées où l'automne napolitain rivalise avec le printemps et l'été des autres pays, la population, non-seulement de Naples tout entière, mais encore des villes voisines et des villages voisins, se pressait aux abords du palais royal, encombrant d'un côté la descente du Géant, de l'autre Toledo, et, en face de la grande entrée du château, toutes les rues qui aboutissaient à cette large place avant que l'église Saint-François-de-Paul, résultat d'un voeu postérieur à l'époque à laquelle nous sommes arrivés, fût bâtie; mais à toutes les extrémités des rues aboutissant à cette place, appelée aujourd'hui place du Plébiscite, un cordon de troupes empêchait le peuple d'aller plus loin.

C'est qu'au centre de la place, le général Mack paradait au milieu d'un brillant état-major composé d'officiers supérieurs parmi lesquels on distinguait le général Micheroux et le général de Damas, deux émigrés français qui avaient mis leur haine et leur épée au service de l'ennemi le plus acharné de la France; le général Naselli, qui devait commander le corps d'expédition dirigé sur la Toscane; le général Parisi, le général de Gambs et le général Fonseca, les colonels San-Filippo et Giustini, et avec eux, tenant le rang d'officiers d'ordonnance, les représentants des plus illustres familles Naples.

Ces officiers étaient couverts de croix de tous les pays, de cordons de toutes les couleurs; leurs uniformes étincelaient de broderies d'or; sur leurs chapeaux à trois cornes ondoyaient ces panaches tant aimés des peuples méridionaux. Ils s'élançaient rapidement d'un bout à l'autre de la place, sous prétexte de porter des ordres, mais en réalité pour faire admirer leur bonne mine et la grâce avec laquelle ils manoeuvraient leurs chevaux. A toutes les fenêtres donnant sur la place, à toutes celles d'où la vue pouvait y pénétrer, des femmes en grande toilette, ombragées par les drapeaux blancs des Bourbons et les drapeaux rouges de l'Angleterre, les saluaient en agitant leurs mouchoirs. Les cris de «Vive le roi! vive l'Angleterre! vive Nelson! mort aux Français!» s'élevaient comme des bouffées de menaces, comme des rafales de tempête, au milieu de la houle humaine dont les vagues venaient battre les digues qu'elles menaçaient à tout moment de renverser. Ces cris, partis du fond de la rue, montaient de fenêtre en fenêtre, comme ces serpents de flamme qui vont allumer les feux d'artifice jusqu'aux derniers étages, et allaient mourir sur les terrasses couvertes de spectateurs.

Tout cet état-major galopant sur la place, tout ce peuple entassé dans les rues, toutes ces dames agitant leurs mouchoirs, tous ces spectateurs encombrant les terrasses, tout cela attendait le roi Ferdinand, allant se mettre à la tête de son armée pour marcher de sa personne contre les Français.

Depuis huit jours déjà, la guerre était hautement décidée; les prêtres prêchaient dans les églises, les moines tonnaient sur les places et dans les carrefours, montés sur les bornes ou sur des tréteaux; les proclamations de Ferdinand couvraient toutes les murailles. Elles déclaraient que le roi avait fait tout ce qu'il avait pu pour conserver l'amitié des Français, mais que l'honneur napolitain était outragé par l'occupation de Malte, fief du royaume de Sicile, qu'il ne pouvait tolérer l'envahissement des États du pape, qu'il aimait comme son antique allié, et qu'il respectait comme chef de l'Église, et qu'en conséquence il faisait marcher son armée pour restituer Rome à son légitime souverain.

Puis, s'adressant directement au peuple, il lui disait:

«Si j'avais pu obtenir cet avantage par tout autre sacrifice, je n'eusse point hésité à le faire; mais quel espoir de succès y eût-il eu après tant de funestes exemples qui vous sont tous bien connus? Plein de confiance dans la bonté du Dieu des armées, qui guidera mes pas et dirigera mes opérations, je pars à la tête des courageux défenseurs de la patrie. Je vais avec la plus grande joie braver tous les dangers pour l'amour de mes compatriotes, de mes frères et de mes enfants; car je vous ai toujours considérés comme tels. Soyez fidèles à Dieu, obéissez aux ordres de ma bien-aimée compagne, que je charge du soin de gouverner en mon absence. Je vous recommande de la respecter et de la chérir comme une mère. Je vous laisse aussi mes enfants, continuait-il, qui ne doivent pas vous être moins chers qu'à moi. Quels que soient les événements, souvenez-vous que vous êtes Napolitains, que, pour être brave, il suffit de le vouloir et qu'il vaut mieux mourir glorieusement pour la cause de Dieu et pour celle de son pays, que de vivre dans une fatale oppression. Que le ciel répande sur vous ses bénédictions! Tel est le voeu de celui qui, tant qu'il vivra, conservera pour vous les tendres sentiments d'un souverain et d'un père.»

C'était la première fois que le roi de Naples s'adressait directement à son peuple, lui parlait de son amour pour lui, lui vantait sa paternité, en appelait à son courage et lui confiait sa femme et ses enfants. Depuis la bataille de Velletri, qui avait été gagnée en 1744 par les Espagnols sur les Allemands, et qui avait assuré le trône à Charles III, les Napolitains n'avaient entendu le canon que les jours de grandes fêtes; ce qui n'empêchait point que, dans leur orgueil national, il ne se crussent les premiers soldats du monde.

Quant à Ferdinand, il n'avait jamais eu l'occasion de prouver ni son courage ni ses talents militaires; donc, on ne pouvait l'accuser d'avance ni d'incapacité ni de faiblesse. Lui seul savait que penser de lui-même, et il s'en était expliqué en présence de Mack, comme on l'a vu, avec son cynisme ordinaire.

Or, c'était déjà un grand progrès social qu'ayant à prendre une décision aussi grave que celle de la guerre, ayant à combattre un ennemi aussi dangereux que l'étaient les Français, il s'adressât à son peuple pour se justifier bien ou mal, devant ses sujets, de cette nécessité dans laquelle il s'était mis de les faire tuer.

Il est vrai que, sans compter l'aide de l'Autriche, de laquelle, après la lettre qu'il avait reçue, il ne faisait aucun doute, il comptait sur une division du côté du Piémont. Une dépêche particulière avait été écrite par le prince Belmonte au chevalier Priocca, ministre du roi de Sardaigne. Si nous n'avions pas le texte de cette dépêche sous les yeux, et si, par conséquent, nous n'étions pas certain de son authenticité, nous hésiterions à la reproduire, tant le droit des nations, tant la morale divine et humaine nous y semblent outrageusement violés.

La voici:

«Monsieur le chevalier,

»Nous savons que, dans le conseil de Sa Majesté le roi de Sardaigne, plusieurs ministres circonspects, pour ne pas dire timides, frémissent à l'idée de parjure et de meurtre, comme si le dernier traité d'alliance entre la France et la Sardaigne était un acte politique de nature à être respecté! N'a-t-il pas été dicté par la force oppressive du vainqueur? n'a-t-il pas été accepté sous l'empire de la nécessité? De pareils traités ne sont que des injustices du plus fort à l'égard de l'opprimé, qui, en les violant, s'en dégage à la première occasion que lui offre la faveur de la fortune.

»Quoi! en présence de votre roi prisonnier dans sa capitale, entouré de baïonnettes ennemies, vous appelleriez parjure ne point tenir les promesses arrachées par la nécessité, désapprouvées par la conscience? Vous appelleriez assassinat l'extermination de vos tyrans? La faiblesse des opprimés ne pourra donc jamais espérer aucun secours légitime contre la force qui les opprime?

»Les bataillons français, pleins de confiance et de sécurité dans la paix, sont disséminés dans le Piémont; excitez le patriotisme du peuple jusqu'à l'enthousiasme et la fureur, de sorte que tout Piémontais aspire à l'honneur d'abattre un ennemi de la patrie; ces meurtres partiels profiteront plus au Piémont que des victoires remportées sur le champ de bataille, et jamais la postérité équitable ne donnera le nom de trahison à des actes énergiques de tout un peuple qui passe sur le cadavre de ses oppresseurs pour reconquérir sa liberté. Nos braves Napolitains, sous la conduite du général Mack, donneront les premiers le signal de mort contre l'ennemi des trônes et des peuples, et peut-être seront-ils déjà en marche quand cette lettre vous parviendra.»

Toutes ces excitations avaient soulevé dans le peuple napolitain, si facile à porter aux extrêmes, un enthousiasme qui tenait du délire. Ce roi qui, second Godefroy de Bouillon, entreprenait la guerre sainte, ce champion de l'Église qui volait au secours des autels abattus, de la religion profanée, c'était l'exemple de la chrétienté, c'était l'idole de Naples, et quiconque se fût hasardé dans cette foule, vêtu d'un pantalon ou coiffé à la Titus, eût couru le risque de la vie; aussi tous ceux qui pouvaient être soupçonnés de jacobinisme, c'est-à-dire de désirer le progrès, de désirer l'instruction, de regarder enfin la France comme l'initiatrice des peuples à la civilisation; aussi ceux-là étaient-ils prudemment enfermés chez eux et se gardaient-ils bien de se mêler à cette foule.

Et cependant, si bien disposée qu'elle fût, elle n'en commençait pas moins à s'impatienter,—car c'était la même qui injurie saint Janvier lorsqu'il tarde à faire son miracle,—et le roi, dont la présence était annoncée pour neuf heures, n'avait point encore paru, quoique toutes les horloges de toutes les églises de Naples eussent sonné dix heures et demie; or, on savait cela, le roi n'avait point l'habitude de se faire attendre; à ses rendez-vous de chasse, il arrivait toujours le premier; au théâtre, quoiqu'il sût parfaitement que le rideau ne se lèverait point avant qu'il fût dans la salle, il arrivait toujours pour le lever du rideau, que trois ou quatre fois à peine dans sa vie, il avait retardé; quant à manger son macaroni, divertissement qu'il savait être impatiemment attendu de tout le parterre, jamais il ne dépassait le moment où le Temps, qui sert d'horloge à Saint-Charles, marquait dix heures avec la pointe de sa faux. D'où venait donc ce peu d'empressement de se rendre aux désirs d'un peuple auquel, dans ses proclamations, il dispensait tant d'amour? C'est que ce roi entreprenait une aventure bien autrement hasardeuse que celle de courre le cerf, le daim ou le sanglier, d'affronter à Saint-Charles deux actes d'opéra et trois actes de ballet; le roi jouait un jeu qu'il n'avait point joué encore et auquel il avait la conscience de son peu d'habileté; il ne se hâtait donc point de relever ses cartes.

Enfin les tambours battirent aux champs, les quatre musiques disposées aux quatre angles de la place éclatèrent toutes les quatre en même temps, les fenêtres de la façade du palais donnant sur le balcon s'ouvrirent, et les balcons furent envahis, celui du milieu par la reine, le prince royal, la princesse de Calabre, les princes et les princesses de la famille royale, sir William et lady Hamilton, et par Nelson, Troubridge et Ball, enfin par les sept ministres. Les autres balcons furent occupés par les dames d'honneur, les chevaliers d'honneur, les chambellans de service et tous ceux qui de près ou de loin tenaient à la cour; et, en même temps, au milieu de cris frénétiques, de hourras assourdissants, le roi lui-même, dans l'encadrement de la grande porte du palais, parut à cheval, escorté par les princes de Saxe et de Philipsthal, et suivi de son aide de camp de confiance, le marquis Malaspina, que nous avons déjà entrevu près de lui sur la galère capitane et de son ami particulier le duc d'Ascoli,—dont la connaissance pour nous date du même jour,—ami sans lequel le roi avait déclaré ne vouloir point partir, et qui, quoi qu'il n'eût aucun grade dans l'armée, avait consenti avec joie à suivre son souverain.

Le roi, à cheval, regagnait une partie des avantages qu'il perdait à pied; d'ailleurs, il était, avec le duc de Rocca-Romana, le meilleur cavalier de son royaume, et, quoiqu'il se tint un peu courbé, il avait beaucoup plus de grâce à cet exercice qu'à aucun autre.

Cependant, avant même d'avoir dépassé la grande porte, soit hasard, soit présage, son cheval, ordinairement sûr et doux, fit un écart qui eût désarçonné tout autre écuyer, puis, refusant d'entrer dans la place, se cabra au point qu'il manqua de se renverser sur son cavalier; mais le roi lui rendit la main, lui enfonça les éperons dans le ventre, et, d'un seul bond, comme s'il eût eu quelque obstacle invisible à franchir, le cheval se trouva sur la place.

—Mauvais augure! dit au duc d'Ascoli le marquis Malaspina, homme d'esprit et frondeur enragé; un Romain rentrerait chez lui.

Mais le roi, qui avait assez des préjugés modernes, auxquels il faisait une large part, sans songer à ceux de l'antiquité, que d'ailleurs il ne connaissait point, le sourire sur les lèvres, et tout fier de montrer son habileté à une pareille galerie, s'élança au milieu du cercle que les généraux avaient formé pour le recevoir; il était vêtu d'un brillant uniforme de feld-maréchal autrichien, couvert de broderies et de cordons; sur son chapeau flottait un panache rival pour la blancheur et le volume de celui de son aïeul Henri IV à Ivry, et que l'armée devait suivre, non pas comme celui du vainqueur de Mayenne sur la route de l'honneur et de la victoire, mais sur celle de la défaite et de la honte.

A la vue du roi, nous l'avons dit, les cris, les hourras, les acclamations avaient retenti et grandi comme un tonnerre. Le roi, tout fier de son triomphe, eut sans doute alors un moment confiance en lui-même; il fit pivoter son cheval pour faire face à la reine, et la salua en levant son chapeau.

Alors, tous les balcons du palais s'animèrent à leur tour; des cris s'en échappèrent, les mouchoirs volèrent en l'air, les enfants tendirent les bras au roi, la foule se joignit à cette démonstration, qui devint universelle et à laquelle se mêlèrent les vaisseaux de la rade en se pavoisant et les canons des forts en multipliant les salves de l'artillerie.

En même temps, par la pente de l'arsenal, montèrent, avec un bruit retentissant et guerrier, vingt-cinq pièces de canon avec leurs fourgons et leurs artilleurs; ces vingt-cinq pièces de canon étaient destinées au corps d'armée du centre, c'est-à-dire à celui à la tête duquel devaient marcher le roi et le général Mack; enfin venait le trésor de l'armée, enfermé dans des voitures de fer.

Onze heures sonnèrent à l'église Saint Ferdinand.

C'était l'heure du départ, ou plutôt on était en retard d'une heure: l'heure du départ était dix heures.

Le roi voulut finir par un coup de théâtre.

—Mes enfants! cria-t-il en étendant les bras vers le balcon où étaient, avec les jeunes princesses, les jeunes princes Léopold et Albert.

Ceux-ci étaient les deux derniers fils du roi: l'un âgé de neuf ans, Léopold, qui fut depuis le prince de Salerne, favori de la reine; Albert, le favori du roi, âgé de six ans, et dont les jours étaient déjà comptés.

Les deux enfants, en s'entendant appeler par le roi, disparurent du balcon, descendirent avec leurs professeurs, et, leur échappant dans les escaliers, s'élancèrent par la grande porte, s'aventurant, avec l'insoucieux courage de la jeunesse, au milieu des chevaux encombrant la place, et coururent au roi.

Le roi les prit tour à tour, et, les soulevant de terre, les embrassa.

Puis il les montra au peuple en criant d'une voix forte et qui fut entendue des premiers rangs et, par les premiers, communiquée aux derniers:

—Je vous les recommande, mes amis; c'est, après la reine, ce que j'ai de plus précieux au monde.

Et, rendant les enfants à leurs précepteurs, il ajouta en tirant son épée avec ce même geste qu'il avait trouvé si ridicule lorsque Mack avait tiré la sienne:

—Et moi, moi, je vais vaincre ou mourir pour vous!

A ces paroles, l'émotion monta à son comble; les jeunes princesses pleurèrent, la reine porta son mouchoir à ses yeux, le duc de Calabre leva les mains au ciel, comme pour appeler la bénédiction de Dieu sur la tête de son père, les professeurs prirent les jeunes princes dans leurs bras, les emportèrent malgré leurs cris, et la foule éclata en hourras et en sanglots.

L'effet désiré était produit; demeurer plus longtemps, c'était l'amoindrir; les trompettes donnèrent le signal du départ et se mirent en marche. Un petit corps de cavalerie, stationnant largo San-Ferdinando, se rangea à leur suite et fit tête de colonne; le roi s'avança immédiatement après, au milieu d'un grand espace vide, saluant le peuple, qui répondait par les cris de «Vive Ferdinand IV! Vive Pie VI! Mort aux Français!»

Mack et tout l'état-major venaient après le roi; après l'état-major, tout ce formidable appareil que nous avons dit, suivi lui-même d'un petit corps de cavalerie comme celui qui marchait en tête.

Avant de quitter tout à fait la place du Château, le roi se retourna une dernière fois pour saluer la reine et dire adieu à ses enfants.

Puis il s'engouffra dans la longue rue de Tolède, qui, par largo Mercatello, Port'Alba et largo delle Pigne, devait le conduire sur la route de Capoue, où la suite du roi allait faire sa première station, tandis que le roi ferait, à Caserte, ses adieux réels à sa femme et à ses enfants et une dernière visite à ses kangourous. Ce que le roi regrettait le plus à Naples, c'était sa crèche, qu'il laissait inachevée.

Hors de la ville, une voiture l'attendait; il y monta avec le duc d'Ascoli, le général Mack, le marquis Malaspina, et tous quatre allèrent tranquillement attendre à Caserte, où devaient, deux heures après, les rejoindre la reine, la famille royale et les intimes de la cour, le départ du lendemain, qui devait être la véritable entrée en campagne.

Quoique nous n'ayons nullement l'intention de nous faire l'historien de cette campagne, force nous est de suivre le roi Ferdinand dans sa marche triomphale au moins jusqu'à Rome, et de recueillir les événements les plus importants de cette marche.

L'armée du roi de Sicile avait déjà, depuis plus d'un mois, pris ses positions de cantonnement; elle était divisée en trois corps: 22,000 hommes campaient à San-Germano, 16,000 dans les Abruzzes, 8,000 dans la plaine de Sessa, sans compter 6,000 hommes à Gaete, prêts à se mettre en marche, comme arrière-garde, au premier pas que les trois premiers corps feraient en avant, et 8,000 prêts à faire voile pour Livourne sous les ordres du général Naselli. Le premier corps devait marcher sous les ordres du roi en personne, le second sous ceux du général Micheroux, le troisième sous ceux du général de Damas.

Mack, nous l'avons dit, conduisait le premier corps.

C'étaient donc cinquante-deux mille hommes, sans compter le corps de Naselli, qui marchaient contre Championnet et ses neuf ou dix mille hommes.

Après trois ou quatre jours passés au camp de San-Germano, pendant lesquels la reine et Emma Lyonna, habillées toutes deux en amazones et montant de fringants chevaux pour faire admirer leur adresse, passèrent la revue du premier corps d'armée, et, par tous les moyens possibles, bonnes paroles et gracieux sourires aux officiers, double paye et distribution de vin aux soldats, exaltèrent de leur mieux l'enthousiasme de l'armée, on se quitta en augurant la victoire; et, tandis que la reine, Emma Lyonna, sir William Hamilton, Horace Nelson et les ambassadeurs et les barons invités à ces fêtes guerrières regagnaient Caserte, l'armée, à un signal donné, se mit en marche le même jour, à la même heure, sur trois points différents.

Nous avons vu les ordres donnés par le général Macdonald au nom du général Championnet, le jour où nous avons introduit nos lecteurs au palais Corsini et où nous les avons fait assister aux arrivées successives de l'ambassadeur français et du comte de Ruvo; ces ordres, on se le rappelle, étaient d'abandonner toutes les places et toutes les positions à l'approche des Napolitains; on ne sera donc point étonné de voir, devant l'agression du roi Ferdinand, toute l'armée française se mettre en retraite.

Le général Micheroux, formant l'aile droite avec dix mille soldats, traversa le Tronto, poussa devant lui la faible garnison française d'Ascoli, et, par la voie Émilienne, prit la direction de Porto-de-Fermo; le général de Damas, formant l'aile gauche, suivit la voie Appienne, et le roi, conduisant le centre, partit de San-Germano et, ainsi que l'avait arrêté Mack dans son plan de campagne, marcha sur Rome par la route de Ceperano et Frosinone.

Le corps d'armée du roi arriva à Ceperano vers neuf heures du matin, et le roi fit halte dans la maison du syndic pour déjeuner. Le déjeuner fini, le général Mack, à qui le roi, depuis le départ de San-Germano, faisait l'honneur de l'admettre à sa table, demanda la permission d'appeler près de lui son aide de camp, le major Riescach.

C'était un jeune Autrichien de vingt-six à vingt-huit ans, ayant reçu une excellente éducation, parlant le français comme sa langue maternelle, et très-distingué sous son élégant uniforme. Il se rendit immédiatement aux ordres de son général.

Le jeune officier salua respectueusement le roi d'abord, puis son général, et attendit les ordres qu'il était venu recevoir.

—Sire, dit Mack, il est dans les usages de la guerre, et surtout parmi les gens comme il faut, que l'on prévienne l'ennemi que l'on va attaquer; je crois donc de mon devoir de prévenir le général républicain que nous venons de traverser la frontière.

—Vous dites que c'est dans les usages de la guerre? fit le roi.

—Oui, sire.

—Alors, prévenez, général, prévenez.

—D'ailleurs, en apprenant que nous marchons contre lui avec des forces imposantes, peut-être cédera-t-il la place.

—Ah! dit le roi, voilà qui serait tout à fait galant de sa part.

—Votre Majesté permet donc?

—Je le crois bien, pardieu! que je permets.

Mack fit tourner sa chaise sur un pied, et, appuyant son coude sur la table:

—Major Ulrich, dit-il, mettez-vous à ce bureau et écrivez.

Le major prit une plume.

—Écrivez, continua Mack, de votre plus belle écriture; car il est possible que le général républicain auquel elle est adressée ne sache pas lire très-couramment; ces messieurs ne sont pas forts,généralementparlant, continua Mack en riant du joli mot qu'il venait de faire, et je ne veux pas, s'il s'obstine à rester, qu'il puisse dire qu'il ne m'a pas compris.

—Si c'est au général Championnet, monsieur le baron, répliqua le jeune homme, que cette lettre est adressée, je ne crois pas que Votre Excellence ait rien de pareil à craindre. J'ai entendu dire que c'était un des hommes les plus lettrés de l'armée française; je ne m'en tiens pas moins prêt à exécuter les ordres de Votre Excellence.

—Et c'est ce que vous avez de mieux à faire, répliqua Mack un peu blessé de l'observation du jeune homme, et en faisant un signe impératif de la tête.

Le major s'apprêta à écrire.

—Votre Majesté me laisse libre dans ma rédaction? demanda au roi le général Mack.

—Parfaitement, parfaitement, répondit le roi, attendu que, si j'écrivais moi-même à votre citoyen général, si lettré qu'il soit, je crois qu'il aurait de la peine à s'en tirer.

—Écrivez, monsieur, dit Mack.

Et il dicta la lettre ou plutôt l'ultimatum suivant, qui n'est rapporté dans aucune histoire, que nous copions sur le double officiel envoyé à la reine, et qui est un modèle d'impertinence et d'orgueil:

«Monsieur le général,

»Je vous déclare que l'armée sicilienne, que j'ai l'honneur de commander sous les ordres du roi en personne, vient de traverser la frontière pour se mettre en possession des États romains, révolutionnés et usurpés depuis la paix de Campo-Formio, révolution et usurpation qui n'ont point été reconnues par Sa Majesté Sicilienne, ni par son auguste allié l'empereur et roi; je demande donc que, sans le moindre délai, vous fassiez évacuer dans la république cisalpine les troupes françaises qui se trouvent dans les États romains, et que vous en fassiez autant de toutes les places qu'elles occupent. Les généraux commandant les diverses colonnes des troupes de Sa Majesté Sicilienne ont l'ordre le plus positif de ne point commencer les hostilités là où les troupes françaises se retireront sur ma signification, mais d'employer la force au cas où elles résisteraient.

»Je vous déclare, en outre, citoyen général, que je regarderai comme un acte d'hostilité que les troupes françaises mettent le pied sur le territoire du grand-duc de Toscane. J'attends votre réponse sans le moindre retard et vous prie de me renvoyer le major Reiscach, que je vous expédie, quatre heures après avoir reçu ma lettre. La réponse devra être positive et catégorique. Quant à la demande d'évacuer les États romains et de ne point mettre le pied dans le grand-duché de Toscane, une réponse négative sera considérée comme une déclaration de guerre de votre part, et Sa Majesté Sicilienne saura soutenir, l'épée à la main, les justes demandes que je vous adresse en son nom.

»J'ai l'honneur, etc.»

—C'est fait, mon général, dit le jeune officier.

—Le roi n'a point d'observations à faire? demanda Mack à Ferdinand.

—C'est vous qui signez, n'est-ce pas? dit le roi.

—Sans doute, sire.

—Eh bien, alors!...

Et il acheva le sens suspendu de sa phrase par un mouvement d'épaules qui voulait dire: «Faites comme vous l'entendrez.»

—D'ailleurs, dit Mack, c'est ainsi que nous autres, gens de nom et de race, devons parler à ces sans-culottes de républicains.

Et, prenant la plume des mains du major, il signa; puis, la lui rendant:

—Maintenant, dit-il, mettez l'adresse.

—Voulez-vous la dicter comme le reste de la lettre, monsieur? demanda le jeune officier.

—Comment! vous ne savez pas écrire une adresse à présent?

—Je ne sais si je dois diremonsieur le généraloucitoyen général.

—Mettezcitoyen, dit Mack; pourquoi donner à ces gens-là un autre titre que celui qu'ils prennent?

Le jeune homme écrivit l'adresse, cacheta la lettre et se leva.

—Maintenant, monsieur, dit Mack, vous allez monter à cheval et porter cette lettre le plus rapidement possible au général français. Je lui donne, comme vous l'avez vu, quatre heures pour prendre une décision. Vous pouvez attendre sa décision pendant quatre heures, mais pas une minute de plus. Quant à nous, nous continuerons de marcher; il est probable qu'à votre retour, vous nous trouverez entre Anagni et Valmonte.

Le jeune homme s'inclina devant le général, salua profondément le roi, et partit pour accomplir sa mission.

Aux avant-postes français, qu'il rencontra à Frosinone, il fut arrêté; mais, lorsqu'il eut décliné ses titres au général Duchesne, qui dirigeait la retraite sur ce point, et montré la dépêche qu'il était chargé de remettre à Championnet, le général ordonna de le laisser passer. Cet obstacle franchi, le messager continua son chemin vers Rome, où il arriva le lendemain vers neuf heures et demie du matin.

A la porte San-Giovanni, il lui fut fait quelques nouvelles difficultés; mais, sa dépêche exhibée, l'officier français qui avait la garde de cette porte, demanda au jeune major s'il connaissait Rome, et, sur sa réponse négative, il lui donna un soldat pour le conduire au palais du général.

Championnet venait de faire une promenade sur les remparts ou plutôt autour des remparts, avec son aide de camp Thiébaut, celui de tous ses officiers qu'il aimait le mieux après Salvato, et le général du génie Éblé, arrivé seulement depuis deux jours, lorsqu'à la porte du palais Corsini, il trouva un paysan qui l'attendait; ce paysan, par son costume, semblait appartenir à l'ancienne province du Samnium.

Le général descendit de cheval et s'approcha de lui, comprenant à première vue que c'était à lui que cet homme avait affaire. Thiébaut voulut retenir Championnet, car les assassinats de Basseville et de Duphot étaient encore présents à sa mémoire; mais le général écarta son aide de camp et s'avança vers le paysan.

—D'où viens-tu? demanda-t-il.

—Du Midi, répondit le Samnite.

—As-tu un mot de reconnaissance?

—J'en ai deux: Napoli et Roma.

—Ton message est-il verbal ou écrit?

—Écrit.

Et il lui présenta une lettre.

—Toujours de la même personne?

—Je ne sais pas.

—Y a-t-il une réponse?

—Non.

Championnet ouvrit la lettre; elle avait cinq jours de date; il lut:

«Le mieux se soutient; le blessé s'est levé hier pour la première fois et a fait plusieurs tours dans sa chambre, appuyé au bras de sasoeur de charité. A moins d'imprudence grave, on peut répondre de sa vie.»

—Ah! bravo! s'écria Championnet.

Et, reportant les yeux sur la lettre, il continua:

«Un des nôtres a été trahi; on croit qu'il est enfermé au fort Saint-Elme; mais, s'il y a à craindre pour lui, il n'y a point à craindre pour nous: c'est un garçon de coeur qui se ferait plutôt hacher en morceaux que de rien dire.

»Le roi et l'armée sont, dit-on, partis hier de San-Germano; l'armée se compose de 52,000 hommes, dont 30,000 marchent sous les ordres du roi; 12,000, sous les ordres de Micheroux; 10,000, sous les ordres de Damas, sans compter 8,000 qui partent de Gaete, conduits par le général Naselli, et escortés par Nelson et une partie de l'escadre anglaise, pour débarquer en Toscane.

»L'armée traîne avec elle un parc de cent canons et est abondamment pourvue de tout.

Liberté, égalité, fraternité.

»P.-S.—Le mot d'ordre du prochain messager seraSaint-Ange et Saint-Elme.»

Championnet chercha des yeux le paysan, il avait disparu; alors, passant la lettre au général Éblé en lui faisant signe de la tête d'entrer au palais:

—Tenez, Éblé, lui dit-il, lisez ceci; il y a, comme on dit chez nous, à boire et à manger.

Puis, à son aide de camp Thiébaut:

—Le principal, dit-il, est que notre ami Salvato Palmieri va de mieux en mieux: et celui qui m'écrit, et que je soupçonne fort d'être un médecin, me répond maintenant de sa vie. Au reste, ils me paraissent bien organisés là-bas, c'est la troisième lettre que je reçois par des messagers différents, qui, chaque fois, changent de mot d'ordre et n'attendent point la réponse.

Se tournant alors vers le général Éblé:

—Eh bien, Éblé, que dites-vous de cela? lui demanda-t-il.

—Je dis, répondit celui-ci en entrant le premier dans la grande salle que nous connaissons pour y avoir déjà vu Championnet discutant avec Macdonald sur la grandeur et la décadence des Romains, je dis que cinquante-deux mille hommes et cent pièces de canon, c'est un joli chiffre. Et vous, combien avez-vous de canons?

—Neuf.

—Et d'hommes?

—Onze ou douze mille, et encore le Directoire choisit-il justement ce moment-ci pour m'en demander trois mille afin de renforcer la garnison de Corfou.

—Mais, mon général, dit Thiébaut, il me semble que, dans les circonstances où nous nous trouvons et qu'ignore le Directoire, vous pouvez vous refuser à obéir à un pareil ordre.

—Peuh! fit Championnet. Ne croyez-vous pas, Éblé, que, dans une bonne position fortifiée par vous, neuf ou dix mille Français ne puissent pas tenir tête à cinquante-deux mille Napolitains, surtout commandés par le général baron Mack?

—Oh! général, dit en riant Éblé, je sais que rien ne vous est impossible; et, d'ailleurs, je les connais mieux que vous, les Napolitains.

—Et où avez-vous fait leur connaissance? Il y a un demi-siècle, Toulon excepté, et vous n'y étiez pas, que l'on n'a entendu leur canon.

—Lorsque je n'étais que lieutenant, répliqua Éblé, il y a douze ans de cela, j'ai été amené à Naples avec Augereau, qui n'était que sergent, et M. le colonel de Pommereuil, qui, lui, est resté colonel, par M. le baron de Salis.

—Et que diable veniez-vous faire à Naples?

—Nous venions, par ordre de la reine et de Sa Seigneurie sir John Acton, organiser l'armée à la française.

—C'est une mauvaise nouvelle que vous me donnez là, Éblé; si j'ai affaire à une armée organisée par vous et par Augereau, les choses n'iront pas si facilement que je le croyais. Le prince Eugène disait, en apprenant qu'on envoyait une armée contre lui, dans son incertitude du général qui la commandait: «Si c'est Villeroy, je le battrai; si c'est Beaufort, nous nous battrons; si c'est Catinat, il me battra.» Je pourrais bien en dire autant.

—Oh! tranquillisez-vous sur ce point! Je ne sais quelle querelle survint alors entre M. de Salis et la reine, mais le fait est qu'après un mois de séjour, nous avons été mis tous à la porte et remplacés par des instructeurs autrichiens.

—Mais vous êtes resté à Naples, avez-vous dit, un mois?

—Un mois ou six semaines, je ne me rappelle plus bien.

—Alors, je suis tranquille, et je comprends pourquoi le Directoire vous envoie à moi; vous n'aurez point perdu votre temps pendant ce mois-là.

—Non, j'ai étudié la ville et ses abords.

—Je n'ose encore dire que cela nous servira, mais qui sait?

—En attendant, Thiébaut, continua le général, comme l'ennemi peut être ici dans trois ou quatre jours, attendu qu'il n'entre pas dans mon plan de m'opposer à sa marche, donnez l'ordre que l'on tire le canon d'alarme au fort Saint-Ange, que l'on batte la générale par toute la ville, et que la garnison, sous les ordres du général Mathieu Maurice, se rassemble place du Peuple.

—J'y vais, mon général.

L'aide de camp sortit sans donner aucun signe d'étonnement et avec cette obéissance passive qui caractérise les officiers destinés à commander plus tard; mais il rentra presque aussitôt.

—Eh bien, qu'y a-t-il? demanda Championnet.

—Mon général, répondit le jeune homme, un aide de camp du général Mack arrive de San-Germano et demande à être introduit près de vous; il est porteur, dit-il, d'une dépêche importante.

—Qu'il entre, dit Championnet, qu'il entre! il ne faut jamais faire attendre nos amis et encore moins nos ennemis.

Le jeune homme entra; il avait entendu les dernières paroles du général, et, le sourire sur les lèvres, saluant avec beaucoup de grâce et de courtoisie, tandis que Thiébaut transmettait à l'officier de service les trois ordres que venait de lui donner Championnet:

—Vos amis se sont toujours trouvés bien et vos ennemis se sont souvent trouvés mal de l'application de cette maxime, général, dit-il; ne me traitez donc pas en ennemi.

Championnet s'avança au-devant de lui, et, lui tendant la main:

—Sous mon toit, monsieur, il n'y a plus d'ennemi, il n'y a que des hôtes, répliqua le général; soyez donc le bienvenu, dussiez-vous m'apporter la guerre dans un pan de votre manteau.

Le jeune homme salua de nouveau et remit au commandant en chef la dépêche de Mack.

—Si ce n'est point la guerre, dit-il, c'est au moins quelque chose qui y ressemble beaucoup.

Championnet décacheta la lettre, la lut sans qu'un seul mouvement de son visage décelât l'impression qu'il en ressentait; quant au messager, sachant ce que contenait cette dépêche, puisque c'était lui qui l'avait écrite, mais n'en approuvant ni la forme ni le fond, il suivait avec anxiété les yeux du général passant d'une ligne à l'autre. Arrivé à la dernière ligne, Championnet sourit et mit la dépêche dans sa poche.

—Monsieur, dit-il s'adressant au jeune messager, l'honorable général Mack me dit que vous avez quatre heures à passer avec moi, je l'en remercie, et, je vous préviens que je ne vous fais pas grâce d'une minute.

Il tira sa montre.

—Il est dix heures un quart du matin; à deux heures un quart de l'après-midi, vous serez libre. Thiébaut, dit-il à son aide de camp, qui venait de rentrer après avoir transmis les ordres du général, faites mettre un couvert de plus, monsieur nous fait l'honneur de déjeuner avec nous.

—Général, balbutia le jeune officier étonné, plus qu'étonné, embarrassé de cette politesse à l'endroit d'un homme qui apportait une lettre si peu polie, je ne sais vraiment...

—Si vous devez accepter le déjeuner de pauvres diables manquant de tout, quand vous quittez une table royale somptueusement servie? dit Championnet en riant. Acceptez, major, acceptez. On ne meurt pas, fût-on Alcibiade en personne, pour avoir une fois par hasard mangé le brouet noir de Lycurgue.

—Général, répliqua l'aide de camp, laissez-moi alors vous remercier doublement de l'invitation et des conditions dans lesquelles elle est faite; peut-être vais-je partager le repas d'un Spartiate; mais un Français seul pouvait avoir la courtoisie de m'y faire asseoir.

—Général, dit Thiébaut en rentrant, le déjeuner est servi.

Championnet invita le major Ulrich à passer le premier dans la salle à manger, et lui désigna sa place entre le général Éblé et lui.

Le déjeuner, sans être celui d'un Sybarite, n'était pas tout à fait celui d'un Spartiate: il tenait le milieu entre les deux; grâce à la cave de Sa Sainteté Pie VI, les vins étaient ce qu'il y avait de mieux.

Au moment où l'on se mettait à table, un coup de canon retentit, puis un second, puis un troisième.

Le jeune homme tressaillit au premier coup, écouta le second, parut indifférent au troisième.

Il ne fit aucune question.

—Vous entendez, major? dit Championnet voyant que son hôte gardait le silence.

—Oui, j'entends, général; mais j'avoue que je ne comprends pas.

—C'est le canon d'alarme.

Presque en même temps, la générale commença de battre.

—Et ce tambour? demanda en souriant l'officier autrichien.

—C'est la générale.

—Je m'en doutais!

—Dame, vous comprenez bien qu'après une lettre comme celle que le général Mack m'a fait l'honneur de m'écrire... Je présume que vous la connaissez, la lettre?

—C'est moi qui l'ai écrite.

—Vous avez une fort belle écriture, major.

—Mais c'est le général Mack qui l'a dictée.

—Le général Mack a un fort beau style.

—Mais comment se fait-il...? continua le jeune major entendant le canon qui continuait de tirer et la générale qui continuait de battre. Je ne vous ai entendu donner aucun ordre! vos tambours et vos canons m'ont-ils donc reconnu, ou sont-ils sorciers?

—Nos canons, surtout, auraient bon besoin de l'être, car vous savez ou vous ne savez pas que nous n'en avons que neuf; vous voyez que ce n'est pas trop pour répondre à votre parc d'artillerie de cent pièces. Une seconde côtelette, major?

—Volontiers, général.

—Non, mes canons ne tirent pas tout seuls et mes tambours ne battent pas d'eux-mêmes; j'avais déjà donné des ordres avant d'avoir eu l'honneur de vous voir.

—Alors, vous étiez prévenu de notre marche?

—Oh! j'ai un démon familier comme Socrate; je savais que le roi et le général Mack étaient partis, il y a six jours, c'est-à-dire lundi dernier, de San-Germano avec 30,000 hommes; Micheroux, d'Aquila, avec 12,000, et de Damas, de Sessa, avec 10,000;—sans compter le général Naselli et ses 8,000 hommes, qui, escortés par l'illustre amiral Nelson, doivent débarquer à cette heure à Livourne, afin de nous couper la retraite en Toscane. Oh! c'est un grand stratégiste que le général Mack, toute l'Europe sait cela; or, vous comprenez, comme je n'ai en tout que 12,000 hommes, dont le Directoire me prend 3,000 pour renforcer la garnison de Corfou... Et à propos, fit Championnet, Thiébaut, avez-vous donné l'ordre que ces 3,000 hommes se rendent à Ancône pour s'y embarquer?

—Non, mon général, répondit Thiébaut; car, sachant que nous n'avions, comme vous dites en effet, que 12,000 hommes en tout, j'ai hésité à diminuer encore vos forces de ces 3,000 hommes.

—Bon! dit en souriant avec sa sérénité ordinaire le général Championnet, vous avez oublié, Thiébaut, que les Spartiates n'étaient que trois cents: on est toujours assez pour mourir. Donnez l'ordre, mon cher Thiébaut, et qu'ils partent à l'instant même.

Thiébaut se leva et sortit.

—Prenez donc une aile de ce poulet, major, dit Championnet; vous ne mangez pas. Scipion, qui est à la fois mon intendant, mon valet de chambre et mon cuisinier, croira que vous trouvez sa cuisine mauvaise, et il en mourra de chagrin.

Le jeune homme, qui, en effet, s'était interrompu pour écouter le général, se remit à manger, mais évidemment troublé de cette grande sérénité de Championnet, qu'il commençait à prendre pour un piége.

—Éblé, continua le général, aussitôt après le déjeuner, et tandis que nous passerons avec le major de Riescach la revue de la garnison de Rome, vous prendrez les devants et vous vous tiendrez prêt à faire sauter le pont de Tivoli sur le Teverone et le pont de Borghetto sur le Tibre, dès que les troupes françaises auront traversé cette rivière et ce fleuve.

—Oui, général, répondit simplement Éblé.

Le jeune major regarda Championnet.

—Un verre de ce vin d'Albano, major, dit Championnet; c'est de la cave de Sa Sainteté, et les amateurs l'ont trouvé bon.

—Alors, général, dit Riescach buvant son vin à petits coups, vous nous abandonnez Rome?

—Vous êtes un homme de guerre trop expérimenté, mon cher major, répondit Championnet, pour ne pas savoir que l'on ne défend pas, en 1799, sous le citoyen Barras, une ville fortifiée en 274 par l'empereur Aurélien. Si le général Mack venait à moi, avec les flèches des Parthes, les frondes des Baléares, ou même avec ces fameux béliers d'Antoine qui avaient soixante et quinze pieds de long, je m'y risquerais; mais, contre les cent pièces de canon du général Mack, ce serait une folie.

Thiébaut rentra.

—Vos ordres sont exécutés, général, dit-il.

Championnet le remercia d'un signe de tête.

—Cependant, continua le général Championnet, je n'abandonne pas Rome tout à fait; non, Thiébaut s'enfermera dans le château Saint-Ange avec cinq cents hommes; n'est-ce pas Thiébaut?

—Si vous l'ordonnez, mon général, certainement.

—Et sous aucun prétexte, vous ne vous rendrez.

—Sous aucun prétexte, vous pouvez être tranquille.

—Vous choisirez vous-même vos hommes; vous en trouverez bien cinq cents qui se feront tuer pour l'honneur de la France?

—Ce ne sera point difficile.

—D'ailleurs, nous partons aujourd'hui. Je vous demande pardon, major, de parler ainsi de toutes nos petites affaires devant vous; mais vous êtes du métier, vous savez ce que c'est.—Nous partons aujourd'hui. Je vous demande de tenir vingt jours seulement, Thiébaut; au bout de vingt jours, je serai de retour à Rome.

—Oh! ne vous gênez pas, mon général, prenez vingt jours, prenez-en vingt-cinq, prenez-en trente.

—Je n'en ai besoin que de vingt, et même je vous engage ma parole d'honneur, Thiébaut, qu'avant vingt jours, je viens vous délivrer.—Éblé, continua le général, vous viendrez me rejoindre à Civita-Castellana: c'est là que je me concentrerai, la position est belle; cependant, il sera utile de faire quelques ouvrages avancés.—Vous m'excusez toujours, n'est-ce pas, mon cher major?

—Général, je vous répéterai ce que vous disait tout à l'heure mon collègue Thiébaut, ne vous gênez pas pour moi.

—Vous le voyez, je suis de ces joueurs qui mettent cartes sur table; vous avez soixante mille hommes, cents pièces de canon, des munitions à n'en savoir que faire; j'ai moi,—à moins que Joubert ne m'envoie les trois mille hommes que je lui ai demandés,—neuf mille hommes, quinze mille coups de canon à tirer et deux millions de cartouches en tout. Avec une pareille infériorité, vous comprenez qu'il importe de prendre ses précautions.

Et, comme, en l'écoutant, le jeune homme laissait refroidir son café:

—Buvez votre café chaud, major, lui dit-il; Scipion a un grand amour-propre pour son café, et il recommande toujours de le boire bouillant.

—Il est en effet excellent, dit le major.

—Alors, videz votre tasse, mon jeune ami; car, si vous le voulez bien, nous allons monter à cheval pour aller passer la revue de la garnison, dans laquelle, du même coup, Thiébaut choisira ses cinq cents hommes.

Le major Riescach acheva son café jusqu'à la dernière goutte, se leva et fit signe en s'inclinant qu'il était prêt.

Scipion s'avança.

—Il paraît que nous partons, mon général? demanda-t-il.

—Eh! oui, mon cher Scipion! tu le sais, dans notre diable de métier, on n'est jamais sûr de rien.

—Alors, mon général, il faut faire les malles, emballer les livres, serrer les cartes et les plans?

—Non pas; laisse chaque chose comme elle est, nous retrouverons tout cela à notre retour.—Mon cher major, continua Championnet en bouclant son sabre, je crois que le général Mack fera très-bien de loger dans ce palais; il y trouvera une bibliothèque et des cartes excellentes; vous lui recommanderez mes livres et mes plans, j'y tiens beaucoup; c'est, comme mon palais, un prêt que je lui fais et que je mets sous votre sauvegarde. La chose lui sera d'autant plus commode qu'en face de nous, comme vous voyez, s'élève l'immense palais Farnèse, où, selon toute probabilité, logera le roi. De fenêtre à fenêtre, Sa Majesté et son général en chef pourront télégraphier.

—Si le général habite ce palais, répondit le major, je puis vous répondre que tout ce qui vous aura appartenu, lui sera sacré.

—Scipion, dit le général, un uniforme de rechange et six chemises dans un portemanteau; vous pouvez le faire boucler tout de suite derrière ma selle: la revue passée, nous nous mettons immédiatement en marche.

Cinq minutes après, les ordres de Championnet étaient exécutés, et quatre ou cinq chevaux attendaient leurs cavaliers à la porte du palais Corsini.

Le jeune major chercha des yeux le sien, mais inutilement; le palefrenier du général lui présenta un beau cheval frais, avec des fontes garnies de leurs armes. Ulrich de Riescach interrogea du regard Championnet.

—Votre cheval était fatigué, monsieur, dit le général; donnez-lui le temps de se reposer, on vous l'amènera plus frais à la place du Peuple.

Le major salua en signe de remercîment, et se mit en selle; Éblé et Thiébaut en firent autant; une petite escorte parmi laquelle brillait notre ancien ami le brigadier Martin, encore tout fier d'être venu en poste d'Itri à Rome, dans la voiture d'un ambassadeur, suivait à quelques pas le général; Scipion, que les soins du ménage retenaient, devait rejoindre plus tard.

Le palais Corsini—où, soit dit en passant, mourut Christine de Suède—est situé sur la rive droite du Tibre: en étendant la main, celui qui l'habite peut toucher, de l'autre côté de la via Lungara, la gracieuse bâtisse de la Farnesina, immortalisée par Raphaël. C'était du colossal palais Farnèse et du charmant bijou qui n'en est qu'une dépendance que Ferdinand avait fait venir tous ses chefs-d'oeuvre de l'antiquité et du moyen âge dont nous lui avons vu faire au château de Caserte les honneurs au jeune banquier André Backer.

La petite troupe prit, en remontant, la rive droite du Tibre, la via Lungara; le major Ulrich marchait d'un côté de Championnet; le général Éblé, marchait de l'autre; le colonel Thiébaut, un peu en arrière, servait de trait d'union entre le groupe principal et la petite escorte.

On fit quelques pas en silence; puis Championnet prit la parole.

—Ce qu'il y a de merveilleux, dit-il, sur cette terre romaine, c'est que, quelque part que l'on mette le pied, on marche sur l'histoire antique ou sur celle du moyen âge. Tenez, ajouta-t-il en étendant la main dans la direction opposée au Tibre, là, au sommet de cette colline, est Saint-Onuphre, où mourut le Tasse. Il y mourut emporté par la fièvre, au moment où Clément VIII venait de l'appeler à Rome pour l'y faire couronner solennellement. Dix ans après, le même Clément VIII, le seul homme que Sixte-Quint, disait-il, eût trouvé à Rome, faisait enfermer là, à notre droite, dans la prison Savella, la fameuse Béatrice Cenci; c'est dans cette prison, et la veille de sa mort, que Guido Reni fit le beau portrait d'elle que vous pourrez, dans quatre ou cinq jours, quand vous serez installés à Rome, aller voir au palais Colonna. Sur la rive du Tibre opposée au fort Saint-Ange, je vous montrerai les restes de la prison de Tordinone, où étaient enfermés ses frères. Elle fut, par une miséricorde particulière de Sa Sainteté, condamnée à avoir la tête tranchée seulement, tandis que son frère Jacques fut, avant d'être conduit à l'échafaud, au pied duquel il devait se rencontrer avec sa soeur, promené par toute la ville dans la même charrette que le bourreau, qui, pendant toute cette promenade, lui arrachait la chair de la poitrine avec des tenailles, et tout cela pour venger la mort d'un infâme qui avait tué deux de ses fils, violé sa fille, et qui n'échappait lui-même à la justice qu'en arrosant ses juges d'une pluie d'or? Un instant Clément VIII eut l'idée de faire grâce de la vie au moins à cette famille Cenci, dont le seul crime était d'avoir fait l'office du bourreau; mais, par malheur pour Béatrice, vers le même temps, le prince de Santa-Croce tua sa mère, espèce de Messaline qui déshonorait par ses amours avec des laquais le nom paternel; le pape s'effraya de voir plus de moralité dans les enfants que dans les pères, plus de justice dans les assassins que dans les juges, et les têtes des deux frères, de la soeur et de la belle-mère tombèrent toutes quatre sur le même échafaud. Vous pouvez voir d'ici, par cette échappée, de l'autre côté du Tibre, la place où il était dressé. La tradition veut que Clément VIII ait assisté à l'exécution d'une fenêtre du château Saint-Ange, où il était venu par cette longue galerie couverte que vous voyez à notre gauche, et qui fut construite par Alexandre VI pour donner à son successeur, en cas de siége ou de révolution, la facilité de quitter le Vatican et de se réfugier au château Saint-Ange. Il l'utilisa lui-même plus d'une fois, à ce que l'on assure, pour visiter les cardinaux qu'il emprisonnait dans le tombeau d'Adrien et qu'il étranglait, selon la tradition des Caligula et des Néron, après leur avoir fait faire un testament en sa faveur.

—Vous êtes un admirable cicérone, général, et je regrette bien, au lieu de quatre heures, dont plus de deux sont malheureusement déjà écoulées, de n'avoir point quatre jours à passer avec vous.

—Quatre jours seraient trop peu pour ce merveilleux pays; après quatre jours, vous demanderiez quatre mois; après quatre mois, quatre ans. La vie d'un homme tout entière ne suffirait pas à dresser la liste des souvenirs que renferme la ville si justement nommée la ville éternelle. Tenez, par exemple, voyez ces restes d'arches contre lesquelles se brise le fleuve, voyez ces vestiges qui se rattachent aux deux côtés de la rive: là était le pont Triomphal, là ont successivement passé, venant du temple de Mars, qui était situé où est aujourd'hui Saint-Pierre, Paul-Émile, vainqueur de Persée; Pompée, vainqueur de Tigrane, roi d'Arménie; d'Artocès, roi d'Ibérie; d'Orosès, roi d'Albanie; de Darius, roi de Médie; d'Areta, roi de Nabatée; d'Antiochus, roi de Comagène et des pirates. Il avait pris mille châteaux forts, neuf cents villes, huit cents vaisseaux, fondé ou repeuplé neuf villes; ce fut à la suite de ce triomphe qu'il bâtit, avec une portion de sa part de butin, ce beau temple à Minerve qui décorait la place des Septa-Julia, près de l'aqueduc de la Virgo, et sur le frontispice duquel il avait fait mettre en lettres de bronze cette inscription: «Pompée le Grand, imperator, après avoir terminé une guerre de trente ans, défait, mis en fuite, tué ou forcé à se rendre douze millions cent quatre-vingt mille hommes, coulé à fond ou pris huit cent quarante-six vaisseaux, reçu à composition mille cinq cent trente-huit villes ou châteaux, soumis tout le pays depuis le lac Moeris, jusqu'à la mer Rouge, acquitte le voeu qu'il a fait à Minerve.» Et, sur ce même pont, après lui, passèrent Jules César, Auguste, Tibère. Par bonheur, il est tombé, poursuivit avec un sourire mélancolique le général républicain, car nous aurions sans doute l'orgueil d'y passer, nous aussi, à notre tour: et que sommes-nous pour fouler les traces de pareils hommes?

Les réflexions qui assiégeaient la tête de Championnet, éteignirent la voix sur ses lèvres et il garda un silence que n'osa interrompre le jeune officier, depuis le pont Triomphal, qu'il laissait à sa droite, jusqu'au pont Saint-Ange, qu'il se mit à traverser pour passer sur la rive gauche du Tibre.

Au milieu du pont, cependant, au risque d'être indiscret:

—N'est-ce point le tombeau d'Adrien que nous laissons derrière nous? lui demanda le major.

Championnet regarda autour de lui comme s'il sortait d'un rêve.

—Oui, dit-il, et le pont sur lequel nous sommes fut sans doute bâti pour y conduire; Bernin l'a restauré et y a répandu ses coquetteries ordinaires. C'est dans ce monument que s'enfermera Thiébaut, et ce ne sera pas le premier siége qu'il aura soutenu.

Tenez, voici la place que vous avez entrevue de loin, où furent décapitées Béatrice et sa famille. En appuyant à gauche, nous pouvons marcher sur l'emplacement même du Tordinone; sur cette petite place où nous arrivons est l'auberge del'Ours, avec son enseigne telle qu'elle était au temps où y logea Montaigne, ce grand sceptique qui prit pour devise ces trois mots:Que sais-je?C'était le dernier mot du génie humain après six mille ans; dans six mille ans viendra un autre sceptique qui dira:Peut-être!

—Et vous, général, demanda le major, que dites-vous?

—Je dis que c'est le dernier des gouvernements que celui,—regardez à votre gauche—que celui qui laisse se faire de pareils déserts, presque au coeur d'une ville. Tenez, tous ces marais qu'habite huit mois de l'année la mal'aria, ils sont au roi que vous servez; c'est l'héritage des Farnèse. Paul III ne se doutait pas, en léguant ces immenses terrains à son fils le duc de Parme, qu'il lui léguait la fièvre. Dites donc à votre roi Ferdinand qu'il serait non pas seulement d'un héritier pieux, mais d'un chrétien; de faire assainir et de cultiver ces champs, qui l'en récompenseraient par d'abondantes moissons. Un pont bâti ici, tenez, suffirait à un quartier nouveau; la ville enjamberait le fleuve, des maisons s'élèveraient dans tout cet espace vide du château Saint-Ange à la place du Peuple, et la vie en chasserait la mort; mais, pour cela, il faudrait un gouvernement qui s'occupât du bien-être de ses sujets; il faudrait ce grand bienfait que vous venez combattre, vous homme instruit et intelligent cependant; il faudrait la liberté. Elle viendra un jour, non pas temporaire et accidentelle comme celle que nous apportons, mais fille immortelle du progrès et du temps. Tenez, en attendant, c'est de la ruelle qui longe cette église, l'église Saint-Jérôme, qu'une nuit, vers deux heures du matin, sortirent quatre hommes à pied et un homme à cheval, l'homme à cheval portait, en travers de la croupe de sa monture, un cadavre dont les pieds pendaient d'un côté et la tête de l'autre.

»—Ne voyez-vous rien? demanda l'homme à cheval.

»Deux regardèrent du côté du château Saint-Ange, deux du côté de la place du Peuple.

»—Rien, dirent-ils.

»Alors, le cavalier s'avança jusqu'au bord de la rivière et, là, fit pivoter son cheval de manière que la croupe fût tournée du côté de l'eau. Deux hommes prirent le cadavre, un par la tête, l'autre par les pieds, le balancèrent trois fois, et, à la troisième, le lancèrent au fleuve.

»Au bruit que produisit le cadavre en tombant à l'eau:

»—C'est fait? demanda le cavalier.

»—Oui, monseigneur, répondirent les hommes.

»Le cavalier se retourna.

»—Et qui flotte ainsi sur l'eau? demanda-t-il.

»—Monseigneur, répondit un des hommes, c'est son manteau.

»Un autre ramassa des pierres, courut le long de la rive en suivant le courant du fleuve et en jetant des pierres dans ce manteau, jusqu'à ce qu'il eût disparu.

»—Tout va bien, dit alors le cavalier.

»Et il donna une bourse aux hommes, mit son cheval au galop et disparut.

»Le mort était le duc de Candie; le cavalier, c'était César Borgia. Jaloux de sa soeur Lucrèce, César Borgia venait de tuer son frère, le duc de Candie... Par bonheur, continua Championnet, nous voilà arrivés. Le hasard, mon cher, vengeur des rois et de la papauté, vous gardait cette histoire pour la dernière; ce n'était pas la moins curieuse, vous le voyez.

Et, en effet, le groupe que nous venons de suivre, depuis le palais Corsini jusqu'à l'extrémité de Ripetta, débouchait sur la place du Peuple, où était rangée en bataille la garnison de Rome.

Cette garnison se composait de trois mille hommes, à peu près: deux tiers français, une tiers polonais.

En apercevant le général, trois mille voix, par un élan spontané, crièrent:

—Vive la République!

Le général s'avança jusqu'au centre de la première ligne et fit signe qu'il voulait parler. Les cris cessèrent.

—Mes amis, dit le général, je suis forcé de quitter Rome; mais je ne l'abandonne pas. J'y laisse le colonel Thiébaut; il occupera le fort Saint-Ange avec cinq cents hommes; j'ai engagé ma parole de venir le délivrer dans l'espace de vingt jours; vous y engagez-vous avec moi?

—Oui, oui, oui, crièrent trois mille voix.

—Sur l'honneur? dit Championnet.

—Sur l'honneur! répétèrent les trois mille voix.

—Maintenant, continua Championnet, choisissez parmi vous cinq cents hommes prêts à s'ensevelir sous les ruines du château Saint-Ange, plutôt que de se rendre.

—Tous, tous! nous sommes prêts tous! crièrent ceux à qui l'on faisait cet appel.

—Sergents, dit Championnet, sortez des rangs et choisissez quinze hommes par compagnie.

Au bout de dix minutes, quatre cent quatre-vingts hommes se trouvèrent tirés à part et réunis.

—Amis, leur dit Championnet, c'est vous qui garderez les drapeaux des deux régiments, et c'est nous qui viendrons les reprendre. Que les porte-drapeaux passent dans les rangs des hommes du fort Saint-Ange.

Les porte-drapeaux obéirent, aux cris frénétiques de «Vive Championnet! vive la République!»

—Colonel Thiébaut, continua Championnet, jurez et faites jurer à vos hommes que vous vous ferez tuer jusqu'au dernier, plutôt que de vous rendre.

Tous les bras s'étendirent, toutes les voix crièrent:

—Nous le jurons!

Championnet s'avança vers son aide de camp.

—Embrassez-moi, Thiébaut, lui dit-il; si j'avais un fils, c'est à lui que je donnerais la glorieuse mission que je vous confie.

Le général et son aide de camp s'embrassèrent au milieu des hourras, des cris et des vivats de la garnison.

Deux heures sonnèrent à l'église Sainte-Marie-du-Peuple.

—Major Riescach, dit Championnet au jeune messager, les quatre heures sont écoulées et, à mon grand regret, je n'ai plus le droit de vous retenir.

Le major regarda du côté de Ripetta.

—Attendez vous quelque chose, monsieur? lui demanda Championnet.

—Je suis monté sur un de vos chevaux, général.

—J'espère que vous me ferez l'honneur de l'accepter, monsieur, en souvenir des moments trop courts que nous venons de passer ensemble.

—Ne pas accepter le cadeau que vous me faites, général, ou même hésiter à l'accepter, ce serait me montrer moins courtois que vous. Merci du plus profond de mon coeur.

Il s'inclina, la main sur la poitrine.

—Et, maintenant, que dois-je reporter au général Mack?

—Ce que vous avez vu et entendu, monsieur, et vous ajouterez ceci, que, le jour où j'ai quitté Paris et pris congé des membres du Directoire, le citoyen Barras m'a mis la main sur l'épaule et m'a dit: «Si la guerre éclate, en récompense de vos services, vous serez le premier des généraux républicains chargé par la République de détrôner un roi.»

—Et vous avez répondu?

—J'ai répondu: «Les intentions de la République seront remplies, j'y engage ma parole;» et, comme je n'ai jamais manqué à ma parole d'honneur, dites au roi Ferdinand de se bien tenir.

—Je le lui dirai, monsieur, répondit le jeune homme; car, avec un chef comme vous et des hommes comme ceux-là, tout est possible. Et maintenant, général, veuillez m'indiquer mon chemin.

—Brigadier Martin, dit Championnet, prenez quatre hommes et conduisez M. le major Ulrich de Riescach jusqu'à la porte San-Giovanni; vous nous rejoindrez sur la route de la Storta.

Les deux hommes se saluèrent une dernière fois; le major, guidé par le brigadier Martin et escorté par ses quatre dragons, s'enfonça au grand trot dans la via del Babuino. Le colonel Thiébaut et ses cinq cents hommes regagnèrent par Ripetta le château Saint-Ange, où ils se renfermèrent, et le reste de la garnison, Championnet et son état-major en tête, sortit de Rome, tambours battants, par la porte del Popolo.


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