LVIII

Presque aussitôt, en effet, le roi entra, suivi du duc d'Ascoli. Une fois arrivé, et n'ayant plus rien à craindre, le roi avait repris son rang et était passé le premier.

Sa Majesté était dans une singulière disposition d'esprit; le dépit que lui inspirait sa défaite luttait en elle contre la satisfaction d'avoir échappé au danger, et il éprouvait ce besoin de railler qui lui était naturel, mais qui devenait plus amer dans les circonstances où il se trouvait.

Ajoutez à cela le malaise physique d'un homme, disons plus, d'un roi qui vient de faire soixante lieues dans un mauvais calessino, sans trouver à manger, par une froide journée et par une pluvieuse nuit de décembre.

—Brrrou! fit-il en entrant et en se frottant les mains sans paraître faire attention aux personnes qui se trouvaient là. Il fait meilleur ici que sur la route d'Albano; qu'en dis-tu, Ascoli?

Puis, comme les convives de la reine se confondaient en révérences:

—Bonsoir, bonsoir, continua-t-il; je suis bien content de trouver la table mise. Depuis Rome, nous n'avons pas trouvé un morceau de viande à nous mettre sous la dent. Du pain et du fromage sur le pouce ou plutôt sous le pouce, comme c'est restaurant! Pouah! les mauvaises auberges que celles de mon royaume, et comme je plains les pauvres diables qui comptent sur elles! A table, d'Ascoli, à table! J'ai une faim d'enragé.

Et le roi se mit à table sans s'inquiéter s'il prenait la place de quelqu'un et fit asseoir d'Ascoli près de lui.

—Sire, seriez-vous assez bon pour calmer mon inquiétude, fit la reine en s'approchant de son auguste époux, dont le respect tenait tout le monde éloigné, en me disant à quelle circonstance je dois le bonheur de ce retour inattendu?

—Madame, vous m'avez raconté, je crois,—à coup sûr, ce n'est point San-Nicandro,—l'histoire du roi François Ier, qui, après je ne sais quelle bataille, prisonnier de je ne sais quel empereur, écrivait à madame sa mère une longue lettre qui finissait par cette belle phrase:Tout est perdu, fors l'honneur. Eh bien, supposez que j'arrive de Pavie,—c'est le nom de la bataille, je me le rappelle maintenant;—supposez donc que j'arrive de Pavie et que, n'ayant pas été assez bête pour me laisser prendre comme le roi François Ier, au lieu de vous écrire, je viens vous dire moi-même...

—Tout est perdu, fors l'honneur! s'écria la reine effrayée.

—Oh! non, madame, dit le roi avec un rire strident, il y a une petite variante:Tout est perdu, voire l'honneur!

—Oh! sire, murmura d'Ascoli honteux, comme Napolitain, de ce cynisme du roi.

—Si l'honneur n'est pas perdu, d'Ascoli, fit le roi en fronçant le sourcil et en serrant les dents, preuve qu'il n'était pas aussi insensible à la situation qu'il feignait de le paraître, après quoi donc couraient ces gens qui couraient si fort, qu'en payant un ducat et demi de guides, j'ai eu toutes les peines du monde à les dépasser? Après la honte!

Tout le monde se taisait, et il s'était fait un silence de glace; car, sans rien savoir encore, on soupçonnait déjà tout. Le roi, nous l'avons dit, était assis et avait fait asseoir le duc d'Ascoli à son côté, et, allongeant sa fourchette, il avait pris, sur le plat qui se trouvait en face de lui, un faisan rôti qu'il avait divisé en deux parts et dont il avait mis une moitié sur son assiette et passé l'autre à d'Ascoli.

Le roi regarda autour de lui et vit que tout le monde était debout, même la reine.

—Asseyez-vous donc, asseyez-vous donc, dit-il; quand vous aurez mal soupé, les affaires n'en iront pas mieux.

Se versant alors un plein verre de vin de Bordeaux, et passant la bouteille à d'Ascoli:

—A la santé de Championnet! dit le roi. A la bonne heure! en voilà un homme de parole; il avait promis aux républicains d'être à Rome avant le vingtième jour, et il y sera revenu le dix-septième. C'est lui qui mériterait de boire cet excellent bordeaux, et moi qui mérite de boire de l'asprino.

—Comment, monsieur! que dites-vous? s'écria la reine. Championnet est à Rome?

—Aussi vrai que je suis à Caserte. Seulement il n'y est peut-être pas mieux reçu que je ne le suis ici.

—Si vous n'êtes pas mieux reçu, sire, si l'on ne vous a pas fait l'accueil auquel vous avez droit, vous ne devez l'attribuer qu'à l'étonnement que nous a causé votre présence, au moment où nous nous attendions si peu au bonheur de vous revoir. Il y a à peine trois heures que j'ai reçu une lettre de vous qui m'annonçait un courrier, lequel devait m'apporter des nouvelles de la bataille.

—Eh bien, madame, reprit le roi, le courrier, c'est moi; les nouvelles, les voici: nous avons été battus à plate couture. Que dites-vous de cela, milord Nelson, vous, le vainqueur des vainqueurs?

—Une demi-heure avant que Votre Majesté arrivât, j'exprimais mes craintes sur une défaite.

—Et personne de nous ne voulait y croire, sire, ajouta la reine.

—Il en est ainsi de la moitié des prophéties, et cependant milord Nelson n'est point prophète dans son pays. En tout cas, c'était lui qui avait raison et les autres qui avaient tort.

—Mais enfin, sire, ces quarante mille hommes avec lesquels le général Mack devait, disait-il, écraser les dix mille républicains de Championnet?...

—Eh bien, il paraît que Mack n'était pas prophète comme milord Nelson, et que ce sont, au contraire, les dix mille républicains de Championnet qui ont écrasé les quarante mille hommes de Mack. Dis donc, d'Ascoli, quand je pense que j'ai écrit au souverain pontife de venir sur les ailes des chérubins faire avec moi la pâque à Rome; j'espère qu'il ne se sera point trop pressé d'accepter l'invitation. Passez-moi donc ce cuissot de sanglier, Castelcicala, on ne dîne pas avec une moitié de faisan quand on n'a pas mangé depuis vingt-quatre heures.

Puis, se tournant vers la reine:

—Avez-vous encore d'autres questions à me faire, madame? lui demanda-t-il.

—Une dernière, sire.

—Faites.

—Je m'informerai de Votre Majesté, à quel propos cette mascarade.

Et Caroline montra d'Ascoli avec son habit brodé, ses croix, ses cordons et ses crachats.

—Quelle mascarade?

—Le duc d'Ascoli vêtu en roi!

—Ah! oui, et le roi vêtu en duc d'Ascoli! Mais, d'abord, asseyez-vous; cela me gêne de manger assis, tandis que vous êtes tous debout autour de moi, et surtout Leurs Altesses royales, dit le roi se levant, se tournant vers Mesdames et saluant.

—Sire! dit madame Victoire, quelles que soient les circonstances dans lesquelles nous la revoyons, que Votre Majesté soit bien persuadée que nous sommes heureuses de la revoir.

—Merci, merci. Et qu'est-ce que c'est que ce beau jeune lieutenant-là qui se permet de ressembler à mon fils?

—Un des sept gardes que vous avez accordés à Leurs Altesses royales, dit la reine; M. de Cesare est de bonne famille corse, sire, et, d'ailleurs, l'épaulette anoblit.

—Quand celui qui la porte ne la dégrade pas... Si ce que Mack m'a dit est vrai, il y a dans l'armée pas mal d'épaulettes à faire changer d'épaule. Servez bien mes cousines, monsieur de Cesare, et nous vous garderons une de ces épaulettes-là.

Le roi fit signe de s'asseoir, et l'on s'assit, quoique personne ne mangeât.

—Et maintenant, dit Ferdinand à la reine, vous me demandiez pourquoi d'Ascoli était vêtu en roi et pourquoi, moi, j'étais vêtu en d'Ascoli? D'Ascoli va vous raconter cela. Raconte, duc, raconte.

—Ce n'est pas à moi, sire, à me vanter de l'honneur que m'a fait Votre Majesté.

—Il appelle cela un honneur! pauvre d'Ascoli!... Eh bien, je vais vous le raconter, moi, l'honneur que je lui ai fait. Imaginez-vous qu'il m'était revenu que ces misérables jacobins avaient dit qu'ils me pendraient si je tombais entre leurs mains.

—Ils en eussent bien été capables!

—Vous le voyez, madame, vous aussi, vous êtes de cet avis... Eh bien, comme nous sommes partis tels que nous étions et sans avoir le temps de nous déguiser, à Albano, j'ai dit à d'Ascoli: «Donne-moi ton habit et prends le mien, afin que, si ces gueux de jacobins nous prennent, ils croient que tu es le roi et me laissent fuir; puis, quand je serai en sûreté, tu leur expliqueras que ce n'est pas toi qui es le roi.» Mais une chose à laquelle n'avait pas pensé le pauvre d'Ascoli, ajouta le roi en éclatant de rire, c'est que, si nous eussions été pris, ils ne lui auraient pas donné le temps de s'expliquer, et qu'ils auraient commencé par le pendre, quitte à écouter ses explications après.

—Si fait, sire, j'y avais pensé, répondit simplement le duc, et c'est pour cela que j'ai accepté.

—Tu y avais pensé?

—Oui, sire.

—Et, malgré cela, tu as accepté?

—J'ai accepté, comme j'ai l'honneur de le dire à Votre Majesté, fit d'Ascoli en s'inclinant, à cause de cela.

Le roi se sentit de nouveau touché de ce dévouement si simple et si noble; d'Ascoli était celui de ses courtisans qui lui avait le moins demandé et pour lequel il n'avait jamais, par conséquent, pensé à rien faire.

—D'Ascoli, dit le roi, je te l'ai déjà dit et je te le répète, tu garderas cet habit, tel qu'il est, avec ses cordons et ses plaques, en souvenir du jour où tu t'es offert à sauver la vie à ton roi, et moi, je garderai le tien en souvenir de ce jour aussi. Si jamais tu avais une grâce à me demander ou un reproche à me faire, d'Ascoli, tu mettrais cet habit et tu viendrais à moi.

—Bravo! sire, s'écria de Cesare, voilà ce qui s'appelle récompenser!

—Eh bien, jeune homme, dit madame Adélaïde, oubliez-vous que vous avez l'honneur de parler à un roi?

—Pardon, Votre Altesse, jamais je ne m'en suis souvenu davantage, car jamais je n'ai vu un roi plus grand.

—Ah! ah! dit Ferdinand, il y a du bon dans ce jeune homme. Viens ici! comment t'appelles-tu?

—De Cesare, sire.

—De Cesare, je t'ai dit que tu pourrais bien gagner une paire d'épaulettes arrachées aux épaules d'un lâche; tu n'attendras point jusque-là, et tu n'auras point cette honte: je te fais capitaine. Monsieur Acton, vous veillerez à ce que son brevet lui soit expédié demain; vous y ajouterez une gratification de mille ducats.

—Que Votre Majesté me permettra de partager avec mes compagnons, sire?

—Tu feras comme tu voudras; mais, en tout cas, présente-toi demain devant moi avec les insignes de ton nouveau grade, afin que je sois sûr que mes ordres ont été exécutés.

Le jeune homme s'inclina et regagna sa place à reculons.

—Sire, dit Nelson, permettez-moi de vous féliciter; vous avez été deux fois roi dans cette soirée.

—C'est pour les jours où j'oublie de l'être, milord, répondit Ferdinand avec cet accent qui flottait entre la finesse et la bonhomie; ce qui rendait si difficile de porter un jugement sur son compte.

Puis, se tournant vers le duc:

—Eh bien, d'Ascoli, lui dit le roi, pour en revenir à nos moutons, est-ce marché fait?

—Oui, sire, et la reconnaissance est toute de mon côté, répliqua d'Ascoli. Seulement, que Votre Majesté ait la bonté de me rendre une petite tabatière d'écaille sur laquelle se trouve le portrait de ma fille et qui est dans la poche de ma veste, et moi, de mon côté, je vous restituerai cette lettre de Sa Majesté l'empereur d'Autriche, que Votre Majesté a mise dans sa poche après en avoir lu la première ligne seulement.

—C'est vrai, je me le rappelle. Donne, duc:

—La voilà, sire.

Le roi prit la lettre des mains de d'Ascoli et l'ouvrit machinalement.

—Notre gendre se porte bien? demanda la reine avec une certaine inquiétude.

—Je l'espère; au reste, je vais vous le dire, attendu que, comme me le faisait observer d'Ascoli, la lettre m'a été remise au moment où je montais à cheval.

—De sorte, insista la reine, que vous n'en avez lu que la première ligne?

—Laquelle me félicitait sur mon entrée triomphale à Rome; or, comme le moment était mal choisi, attendu qu'elle arrivait juste au moment où j'allais en sortir peu triomphalement, je n'ai pas jugé à propos de perdre mon temps à la lire. Maintenant, c'est autre chose, et, si vous permettez, je...

—Faites, sire, dit la reine en s'inclinant.

Le roi se mit à lire; mais, à la deuxième ou troisième ligne, sa figure se décomposa tout à coup, et, changeant d'expression, s'assombrit visiblement.

La reine et Acton échangèrent un regard, et leurs yeux se fixèrent avidement sur cette lettre, que le roi continuait de lire avec une agitation croissante.

—Ah! fit le roi, voilà, par saint Janvier, qui est étrange, et, à moins que la peur ne m'ait donné la berlue...

—Mais qu'y a-t-il donc, sire? demanda la reine.

—Rien, madame, rien... Sa Majesté l'empereur m'annonce une nouvelle à laquelle je ne m'attendais pas, voilà tout.

—A l'expression de votre visage, sire, je crains qu'elle ne soit mauvaise.

—Mauvaise! vous ne vous trompez point, madame; nous sommes dans notre jour; vous le savez, il y a un proverbe qui dit: «Les corbeaux volent par troupes.» Il paraît que les mauvaises nouvelles sont comme les corbeaux.

En ce moment, un valet de pied s'approcha du roi, et, se penchant à son oreille:

—Sire, lui dit-il, la personne que Votre Majesté a fait demander en descendant de voiture, et qui, par hasard, était à San-Leucio, attend Votre Majesté dans son appartement.

—C'est bien, répondit le roi, j'y vais. Attendez. Informez-vous si Ferrari... C'est lui qui était porteur de ma nouvelle dépêche, n'est-ce pas?

—Oui, sire.

—Eh bien, informez-vous s'il est encore ici.

—Oui, sire; il allait repartir lorsqu'il a appris votre arrivée.

—C'est bien. Dites-lui de ne pas bouger. J'aurai besoin de lui dans un quart d'heure ou une demi-heure.

Le valet de pied sortit.

—Madame, dit le roi, vous m'excuserez si je vous quitte, mais je n'ai pas besoin de vous apprendre qu'après la course un peu forcée que je viens de faire, j'ai besoin de repos.

La reine fit avec la tête un signe d'adhésion.

Alors, s'adressant aux deux vieilles princesses, qui n'avaient pas cessé de chuchoter avec inquiétude depuis qu'elles connaissaient l'état des choses:

—Mesdames, dit-il, j'eusse voulu vous offrir une hospitalité plus sûre et surtout plus durable; mais, en tout cas, si vous étiez obligées de quitter mon royaume et qu'il ne vous plût pas de venir où nous serons peut-être forcés d'aller, je n'aurais aucune inquiétude sur Vos Altesses royales tant qu'elles auraient pour gardes du corps le capitaine de Cesare et ses compagnons.

Puis, à Nelson:

—Milord Nelson, continua-t-il, je vous verrai demain, j'espère, ou plutôt aujourd'hui, n'est-ce pas? Dans les circonstances où je me trouve, j'ai besoin de connaître les amis sur lesquels je puis compter et jusqu'à quel point je puis compter sur eux.

Nelson s'inclina.

—Sire, répliqua-t-il, j'espère que Votre Majesté n'a pas douté et ne doutera jamais ni de mon dévouement, ni de l'affection que lui porte mon auguste souverain, ni de l'appui que lui prêtera la nation anglaise.

Le roi fit un signe qui voulait dire à la fois «Merci,» et «Je compte sur votre promesse.»

Puis, s'approchant de d'Ascoli:

—Mon ami, je ne te remercie pas, lui dit-il; tu as fait une chose si simple, à ton avis du moins, que cela n'en vaut pas la peine.

Enfin, se tournant vers l'ambassadeur d'Angleterre:

—Sir William Hamilton, continua-t-il, vous souvient-il qu'au moment où cette malheureuse guerre a été décidée, je me suis, comme Pilate, lavé les mains de tout ce qui pouvait arriver?

—Je m'en souviens parfaitement, sire; c'était même le cardinal Ruffo qui vous tenait la cuvette, répondit sir William.

—Eh bien, maintenant, arrive qui plante, cela ne me regarde plus; cela regarde ceux qui ont tout fait sans me consulter, et qui, lorsqu'ils m'ont consulté, n'ont pas voulu écouter mes avis.

Et, ayant enveloppé d'un même regard de reproche la reine et Acton, il sortit.

La reine se rapprocha vivement d'Acton.

—Avez-vous entendu, Acton? lui dit-elle. Il a prononcé le nom de Ferrari après avoir lu la lettre de l'empereur.

—Oui, certes, madame, je l'ai entendu; mais Ferrari ne sait rien: tout s'est passé pendant son évanouissement et son sommeil.

—N'importe! il sera prudent de nous débarrasser de cet homme.

—Eh bien, dit Acton, on s'en débarrassera.

Le personnage qui attendait le roi dans son appartement et qui par hasard se trouvait à San-Leucio quand le roi l'avait demandé, c'était le cardinal Ruffo, c'est-à-dire celui auquel le roi avait toujours recouru dans les cas extrêmes.

Or, au cas extrême dans lequel se trouvait le roi à son arrivée, s'était jointe une complication inattendue qui lui faisait encore désirer davantage de consulter son conseil.

Aussi le roi s'élança-t-il dans sa chambre en criant:

—Où est-il? où est-il?

—Me voilà, sire, répondit le cardinal en venant au-devant de Ferdinand.

—Avant tout, pardon, mon cher cardinal, de vous avoir fait éveiller à deux heures du matin.

—Du moment que ma vie elle-même appartient à Sa Majesté, mes nuits comme mes jours sont à elle.

—C'est que, voyez-vous, mon Éminentissimes, jamais je n'ai eu plus besoin du dévouement de mes amis qu'à cette heure.

—Je suis heureux et fier que le roi me mette au nombre de ceux sur le dévouement desquels il peut compter.

—En me voyant revenir d'une manière si inattendue, vous vous doutez de ce qui arrive, n'est-ce pas?

—Le général Mack s'est fait battre, je présume.

—Ah! ç'a été lestement fait, allez! en une seule fois et d'un seul coup. Nos quarante mille Napolitains, à ce qu'il paraît, et c'est le cas de le dire, n'y ont vu que du feu.

—Ai-je besoin de dire à Votre Majesté que je m'y attendais?

—Mais, alors, pourquoi m'avez-vous conseillé la guerre?

—Votre Majesté se rappellera que c'était à une condition seulement que je lui donnais ce conseil-là.

—Laquelle?

—C'est que l'empereur d'Autriche marcherait sur le Mincio en même temps que Votre Majesté marcherait sur Rome; mais il paraît que l'empereur n'a point marché.

—Vous touchez là un bien autre mystère, mon éminentissime.

—Comment?

—Vous vous rappelez parfaitement la lettre par laquelle l'empereur me disait qu'aussitôt que je serais à Rome, il se mettrait en campagne, n'est-ce pas?

—Parfaitement; nous l'avons lue, examinée et paraphrasée ensemble.

—Je dois justement l'avoir ici dans mon portefeuille particulier.

—Eh bien, sire? demanda le cardinal.

—Eh bien, prenez connaissance de cette autre lettre que j'ai reçue à Rome au moment où je mettais le pied à l'étrier, et que je n'ai lue entièrement que ce soir, et, si vous y comprenez quelque chose, je déclare non-seulement que vous êtes plus fin que moi, ce qui n'est pas bien difficile, mais encore que vous êtes sorcier.

—Sire, ce serait une déclaration que je vous prierais de garder pour vous. Je ne suis pas déjà si bien en cour de Rome.

—Lisez, lisez.

Le cardinal prit la lettre et lut:

«Mon cher frère et cousin, oncle et beau-père, allié et confédéré...»

—Ah! dit le cardinal en s'interrompant, celle-là est de la main tout entière de l'empereur.

—Lisez, lisez, fit le roi.

Le cardinal lut:

«Laissez-moi d'abord vous féliciter de votre entrée triomphale à Rome. Le dieu des batailles vous a protégé, et je lui rends grâces de la protection qu'il vous a accordée; cela est d'autant plus heureux qu'il paraît s'être fait entre nous un grand malentendu...»

Le cardinal regarda le roi.

—Oh! vous allez voir, mon éminentissime; vous n'êtes pas au bout, je vous en réponds.

Le cardinal continua.

«Vous me dites, dans la lettre que vous me faites l'honneur de m'écrire pour m'annoncer vos victoires, que je n'ai plus, de mon côté, qu'à tenir ma promesse, comme vous avez tenu les vôtres; et vous me dites clairement que cette promesse que je vous ai faite était d'entrer en campagne aussitôt que vous seriez à Rome...»

—Vous vous rappelez parfaitement, n'est-ce pas, mon éminentissime, que l'empereur mon neveu avait pris cet engagement?

—Il me semble que c'est écrit en toutes lettres dans sa dépêche.

—D'ailleurs, continua le roi, qui, tandis que le cardinal lisait la première partie de la lettre de l'empereur, avait ouvert son portefeuille et y avait retrouvé la première missive, nous allons en juger: voici la lettre de mon cher neveu; nous la comparerons à celle-ci, et nous verrons bien qui, de lui ou de moi, a tort. Continuez, continuez.

Le cardinal, en effet, continua:

«Non-seulement je ne vous ai pas promis cela, mais je vous ai, au contraire, positivement écrit que je ne me mettrais en campagne qu'à l'arrivée du général Souvorov et de ses quarante mille Russes, c'est-à-dire vers le mois d'avril prochain...»

—Vous comprenez, mon éminentissime, reprit le roi, qu'un de nous deux est fou.

—Je dirai même un de nous trois, reprit le cardinal, car je l'ai lu comme Votre Majesté.

—Eh bien, alors, continuez.

Le cardinal se remit à sa lecture.

«Je suis d'autant plus sûr de ce que je vous dis, mon cher oncle et beau-père, que, selon la recommandation que Votre Majesté m'en avait faite j'ai écrit la lettre que j'ai eu l'honneur de lui adresser tout entière de ma main...»

—Vous entendez? de sa main!

—Oui; mais je dirai, comme Votre Majesté, que je n'y comprends absolument rien.

—Vous allez voir, Éminence, qu'il n'y a de l'auguste main de mon neveu, au contraire, que l'adresse, l'en-tête et la salutation.

—Je me rappelle tout cela parfaitement.

—Continuez, alors.

Le cardinal reprit:

«Et que, pour ne m'écarter en rien de ce que j'avais l'honneur de dire à Votre Majesté, j'en ai fait prendre copie par mon secrétaire; cette copie, je vous l'envoie afin que vous la compariez à l'original et que vous vous assuriez de visu qu'il ne pouvait y avoir, dans mes phrases, aucune ambiguïté qui vous induisit en pareille erreur...»

Le cardinal regarda le roi.

—Y comprenez-vous quelque chose? demanda Ferdinand.

—Pas plus que vous, sire; mais permettez que j'aille jusqu'au bout.

—Allez, allez! ah! nous sommes dans de beaux draps, mon cher cardinal!

«Et, comme j'avais l'honneur de le dire à Votre Majesté, continua Ruffo, je suis doublement heureux que la Providence ait béni ses armes; car, si au lieu d'être victorieuse, elle eût été battue, il m'eût été impossible, sans manquer aux engagements pris par moi envers les puissances confédérées, d'aller à son secours, et j'eusse été obligé, à mon grand regret, de l'abandonner à sa mauvaise fortune; ce qui eût été pour mon coeur un grand désespoir que, par bonheur, la Providence m'a épargné en lui accordant la victoire...»

—Oui, la victoire, dit le roi, elle est belle, la victoire!

«Et maintenant, recevez, mon cher frère et cousin, oncle et beau-père...»

—Et coetera, et coetera!interrompit le roi. Ah!... Et maintenant, mon cher cardinal, voyons la copie de la prétendue lettre, dont, par bonheur, j'ai conservé l'original.

Cette copie était effectivement incluse dans la lettre. Ruffo la tenait, il la lut. C'était bien celle de la dépêche qui avait été décachetée par la reine et Acton, et qui, leur ayant paru mal seconder leur désir, avait été remplacée par la lettre falsifiée que le roi tenait à la main, prêt à la comparer à la copie que lui envoyait François II.

Quand nous aurons remis sous les yeux de nos lecteurs cette copie de la véritable lettre,—comme nous croyons la chose nécessaire à la clarté de notre récit,—on jugera de l'étonnement où elle devait jeter le roi.

«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré.

»Je réponds à Votre Majesté de ma main, comme elle m'a écrit de la sienne.

»Mon avis, d'accord avec celui du conseil aulique, est que nous ne devons commencer la guerre contre la France que quand nous aurons réuni toutes nos chances de succès; et une des chances sur lesquelles il m'est permis de compter, c'est la coopération des 40,000 hommes de troupes russes conduites par le feld-maréchal Souvorov, à qui je compte donner le commandement en chef de nos armées; or, ces 40,000 hommes ne seront ici qu'à la fin de mars. Temporisez donc, mon très-excellent frère, cousin et oncle; retardez par tous les moyens possibles l'ouverture des hostilités; je ne crois pas que la France soit plus que nous désireuse de faire la guerre; profitez de ses dispositions pacifiques; donnez quelque raison, bonne ou mauvaise, de ce qui s'est passé; et, au mois d'avril, nous entrerons en campagne avec tous nos moyens.

»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.

»FRANÇOIS.»

»FRANÇOIS.»

»FRANÇOIS.»

—Et, maintenant que vous venez de lire la prétendue copie, dit le roi, lisez l'original, et vous verrez s'il ne dit pas tout le contraire.

Et il passa au cardinal la lettre falsifiée par Acton et par la reine, lettre qu'il lut tout haut, comme il avait fait de la première.

Comme la première, elle doit être mise sous les yeux de nos lecteurs, qui se souviennent peut-être du sens, mais qui, à coup sur, ont oublié le texte:

La voici:

«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié etconfédéré,

«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

«Château de Schoenbrünn, 28 septembre 1798.

»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié etconfédéré,

»Très-excellent frère, cousin et oncle, allié et

confédéré,

»Rien ne pouvait m'être-plus agréable que la lettre que vous m'écrivez et dans laquelle vous me promettez de vous soumettre en tout point à mon avis. Les nouvelles qui m'arrivent de Rome me disent que l'armée française est dans l'abattement le plus complet; il en est tout autant de l'armée de la haute Italie.

»Chargez-vous donc de l'une, mon très-excellent frère, cousin et oncle, allié et confédéré; je me chargerai de l'autre. A peine aurai-je appris que vous êtes à Rome, que, de mon côté, j'entre en campagne avec 140,000 hommes; vous en avez de votre côté 60,000; j'attends 40,000 Russes; c'est plus qu'il n'en faut pour que le prochain traité de paix, au lieu de s'appeler le traité de Campo-Formio, s'appelle le traité de Paris.

»Sur ce, et la présente n'étant à autre fin, je prie, mon très-cher frère, cousin et oncle, allié et confédéré, que Dieu vous ait en sa sainte et digne garde.

»FRANÇOIS.»

»FRANÇOIS.»

»FRANÇOIS.»

Le cardinal demeura pensif après avoir achevé sa lecture.

—Eh bien, éminentissime, que pensez-vous de cela? dit le roi.

—Que l'empereur a raison, mais que Votre Majesté n'a pas tort.

—Ce qui signifie?

—Qu'il y a là-dessous, comme l'a dit Votre Majesté, quelque mystère terrible peut-être; plus qu'un mystère, une trahison.

—Une trahison! Et qui avait intérêt à me trahir?

—C'est me demander le nom des coupables, sire et je ne les connais pas.

—Mais ne pourrait-on pas les connaître?

—Cherchons-les, je ne demande pas mieux que d'être le limier de Votre Majesté; Jupiter a bien, trouvé Ferrari... Et tenez, à propos de Ferrari, sire, il serait bon de l'interroger.

—Cela a été ma première pensée; aussi lui ai-je fait dire de se tenir prêt.

—Alors, que Votre Majesté le fasse venir.

Le roi sonna; le même valet de pied qui était venu lui parler à table parut.

—Ferrari! demanda le roi.

—Il attend dans l'antichambre, sire.

—Fais-le entrer.

—Votre Majesté m'a dit qu'elle était sûre de cet homme.

—C'est-à-dire, Éminence, que je vous ai dit que je croyais en être sûr.

—Eh bien, j'irai plus loin que Votre Majesté, j'en suis sûr, moi.

Ferrari parut à la porte, botté, éperonné, prêt à partir.

—Viens ici, mon brave, lui dit le roi.

—Aux ordres de Votre Majesté. Mes dépêches, sire?

—Il ne s'agit pas de dépêches ce soir, mon ami, dit le roi; il s'agit seulement de répondre à nos questions.

—Je suis prêt, sire.

—Interrogez, cardinal.

—Mon ami, dit Ruffo au courrier, le roi a la plus grande confiance en vous.

—Je crois l'avoir méritée par quinze ans de bons et loyaux services, monseigneur.

—C'est pourquoi le roi vous prie de rappeler tous vos souvenirs, et il veut bien vous prévenir par ma voix qu'il s'agit d'une affaire très-importante.

—J'attends votre bon plaisir, monseigneur, dit Ferrari.

—Vous vous rappelez bien les moindres circonstances de votre voyage à Vienne, n'est-ce pas? demanda le cardinal.

—Comme si j'en arrivais, monseigneur.

—C'est bien l'empereur qui vous a remis lui-même la lettre que vous avez apportée au roi?

—Lui-même, oui, monseigneur, et j'ai déjà eu l'honneur de le dire à Sa Majesté. —Sa Majesté désirerait en recevoir une seconde fois l'assurance de votre bouche.

—J'ai l'honneur de la lui donner.

—Où avez-vous mis la lettre de l'empereur?

—Dans cette poche-là, dit Ferrari en ouvrant sa veste.

—Où vous êtes-vous arrêté?

—Nulle part, excepté pour changer de cheval.

—Où avez-vous dormi?

—Je n'ai pas dormi.

—Hum! fit le cardinal; mais j'ai entendu dire—vous nous avez même dit—qu'il vous était arrivé un accident.

—Dans la cour du château, monseigneur; j'ai fait tourner mon cheval trop court, il s'est abattu des quatre pieds, ma tête a porté contre une borne, et je me suis évanoui.

—Où avez-vous repris vos sens?

—Dans la pharmacie.

—Combien de temps êtes-vous resté sans connaissance?

—C'est facile à calculer, monseigneur. Mon cheval s'est abattu vers une heure ou une heure et demie du matin, et, quand j'ai rouvert les yeux, il commençait à faire jour.

—Au commencement d'octobre, il fait jour vers cinq heures et demie du matin, six heures peut-être; c'est donc pendant quatre heures environ que vous êtes resté évanoui?

—Environ, oui, monseigneur.

—Qui était près de vous quand vous avez rouvert les yeux?

—Le secrétaire de Son Excellence le capitaine général, M. Richard, et le chirurgien de Santa-Maria.

—Vous n'avez aucun soupçon que l'on ait touché à la lettre qui était dans votre poche?

—Quand je me suis réveillé, la première chose que j'ai faite a été d'y porter la main, elle y était toujours. J'ai examiné le cachet et l'enveloppe, ils m'ont paru intacts.

—Vous aviez donc quelques doutes?

—Non, monseigneur, j'ai agi instinctivement.

—Et ensuite?

—Ensuite, monseigneur, comme le chirurgien de Santa-Maria m'avait pansé pendant mon évanouissement, on m'a fait prendre un bouillon; je suis parti, et j'ai remis ma lettre à Sa Majesté. Du reste, vous étiez là, monseigneur.

—Oui, mon cher Ferrari, et je crois pouvoir affirmer au roi que, dans toute cette affaire, vous vous êtes conduit en bon et loyal serviteur. Voilà tout ce que l'on désirait savoir de vous; n'est-ce pas, sire?

—Oui, répondit Ferdinand.

—Sa Majesté vous permet donc de vous retirer, mon ami, et de prendre un repos dont vous devez avoir grand besoin.

—Oserai-je demander à Sa Majestés! j'ai démérité en rien de ses bontés?

—Au contraire, mon cher Ferrari, dit le roi, au contraire, et tu es plus que jamais l'homme de ma confiance.

—Voilà tout ce que je désirais savoir, sire; car c'est la seule récompense que j'ambitionne.

Et il se retira heureux de l'assurance que lui donnait le roi.

—Eh bien? demanda Ferdinand.

—Eh bien, sire, s'il y a eu substitution de lettre, ou changement fait à la lettre, c'est pendant l'évanouissement de ce malheureux que la chose a eu lieu.

—Mais, comme il vous l'a dit, mon éminentissime, le cachet et l'enveloppe étaient intacts.

—Une empreinte de cachet est facile à prendre.

—On aurait donc contrefait la signature de l'empereur? Dans tous les cas, celui qui aurait fait le coup serait un habile faussaire.

—On n'a pas eu besoin de contrefaire la signature de l'empereur, sire.

—Comment s'y est-on pris, alors?

—Remarquez, sire, que je ne vous dis pas ce que l'on a fait.

—Que me dites-vous donc?

—Je dis à Votre Majesté ce que l'on aurait pu faire.

—Voyons.

—Supposez, sire, que l'on se soit procuré ou que l'on ait fait faire un cachet représentant la tête de Marc-Aurèle.

—Après?

—On aurait pu amollir la cire du cachet en la plaçant au-dessus d'une bougie, ouvrir la lettre, la plier ainsi...

Et Ruffo la plia, en effet, comme avait fait Acton.

—Pour quoi faire la plier ainsi? demanda le roi.

—Pour sauvegarder l'en-tête et la signature; puis, avec un acide quelconque, enlever l'écriture, et, à la place de ce qui y était alors, mettre ce qu'il y a aujourd'hui.

—Vous croyez cela possible, Éminence?

—Rien de plus facile; je dirai même que cela expliquerait parfaitement, vous en conviendrez, sire, une lettre d'une écriture étrangère entre un en-tête et une salutation de l'écriture de l'empereur.

—Cardinal! cardinal! dit le roi après avoir examiné la lettre avec attention, vous êtes un bien habile homme.

Le cardinal s'inclina.

—Et maintenant, qu'y a-t-il à faire, à votre avis? demanda le roi.

—Laissez-moi le reste de la nuit pour y penser, répliqua le cardinal, et, demain, nous en reparlerons.

—Mon cher Ruffo, dit le roi, n'oubliez pas que, si je ne vous fais pas premier ministre, c'est que je ne suis pas le maître.

—J'en suis si bien convaincu, sire, que, tout en ne l'étant pas, j'en ai la même reconnaissance à Votre Majesté que si je l'étais.

Et, saluant le roi avec son respect accoutumé, le cardinal sortit, laissant Sa Majesté pénétrée d'admiration pour lui.

On se rappelle la recommandation qu'avait faite le roi Ferdinand dans une de ses lettres à la reine. Cette recommandation disait de ne point laisser languir en prison Nicolino Caracciolo et de presser le marquis Vanni, procureur fiscal, d'instruire le plus promptement possible son procès. Nos lecteurs ne se sont point trompés, nous l'espérons, à l'intention de la recommandation susdite, et ne lui ont rien reconnu de philanthropique. Non! le roi avait, comme la reine, ses motifs de haine à lui: il se rappelait que l'élégant Nicolino Caracciolo, descendu du Pausilippe pour fêter, dans le golfe de Naples, Latouche-Tréville et ses marins, avait été un des premiers à offusquer ses yeux en abandonnant la poudre, en immolant sa queue aux idées nouvelles et en laissant pousser ses favoris, et qu'il avait enfin, un des premiers toujours à marcher dans la mauvaise voie, substitué insolemment le pantalon à la culotte courte.

En outre, Nicolino, on le sait, était frère du beau duc de Rocca-Romana, qui, à tort ou à raison, avait passé pour être l'objet d'un de ces nombreux et rapides caprices de la reine, non enregistrés par l'histoire, qui dédaigne ces sortes de détails, mais constatés par la chronique scandaleuse des cours qui en vit; or, le roi ne pouvait se venger du duc de Rocca-Romana, qui n'avait pas changé un bouton à son costume, ne s'était rien coupé, ne s'était rien laissé pousser, et, par conséquent, était resté dans les plus strictes règles de l'étiquette; il n'était donc pas fâché,—un mari si débonnaire qu'il soit ayant toujours quelque rancune contre les amants de sa femme,—il n'était donc pas fâché, n'ayant point de prétexte plausible pour se venger du frère aîné, d'en rencontrer un pour se venger du frère cadet. D'ailleurs, comme titre personnel à l'antipathie du roi, Nicolino Caracciolo était entaché du péché originel d'avoir une Française pour mère, et, de plus, étant déjà à moitié Français de naissance, d'être encore tout à fait Français d'opinion.

On a vu, d'ailleurs, que les soupçons du roi, tout vagues et instinctifs qu'ils étaient sur Nicolino Caracciolo, n'étaient point tout à fait dénués de fondement, puisque Nicolino était lié à cette grande conspiration qui s'étendait jusqu'à Rome, et qui avait pour but, en appelant les Français à Naples, d'y faire entrer avec eux la lumière, le progrès, la liberté.

Maintenant, on se rappelle par quelle suite de circonstances inattendues Nicolino Caracciolo avait été amené à prêter à Salvato, trempé par l'eau de la mer, des habits et des armes; comment, une lettre de femme qu'il avait oubliée dans la poche de sa redingote ayant été trouvée par Pasquale de Simone, avait été remise par celui-ci à la reine et par la reine à Acton; nous avons presque assisté à l'expérience chimique qui, en enlevant le sang, avait laissé subsister l'écriture, et nous avons assisté tout à fait à l'expérience poétique qui, en dénonçant la femme, avait permis de s'emparer de son amant; or, l'amant arrêté et conduit, on s'en souvient, au château Saint-Elme, n'était autre que notre insouciant et aventureux ami Nicolino Caracciolo.

Le lecteur nous pardonnera si nous lui faisons subir ici quelques redites; nous désirons, autant que possible, ajouter par quelques lignes—ces lignes fussent-elles inutiles—à la clarté de notre récit, que peuvent, malgré nos efforts, obscurcir les nombreux personnages que nous mettons en scène et dont une partie est forcée de disparaître pour faire place à d'autres, parfois pendant plusieurs chapitres, parfois pendant un volume entier.

Que l'on nous pardonne donc certaines digressions en faveur de la bonne intention, et que l'on ne fasse point de notre bonne intention un des pavés de l'enfer.

Le château Saint-Elme, où Nicolino avait été conduit et enfermé, était, nous croyons l'avoir déjà dit, la Bastille de Naples.

Le château Saint-Elme, qui a joué un grand rôle dans toutes les révolutions de Naples, et qui, par conséquent, aura le sien dans la suite de cette histoire, est bâti au sommet de la colline qui domine l'ancienne Parthénope. Nous ne chercherons pas, comme le faisait notre savant archéologue sir William Hamilton, si le nomErme, premier nom du château Saint-Elme, vient de l'ancien mot phénicienerme, qui veut dire,élevé,sublime, ou bien lui fut donné à cause des statues de Priape à l'aide desquelles les habitants de Nicopolis marquaient les limites de leurs champs et de leurs maisons, et qu'ils appelaientTerme. N'ayant pas reçu du ciel ce regard pénétrant qui lit dans la nuit profonde des étymologies, nous nous contenterons de faire remonter cette appellation à une chapelle de Saint-Érasme qui donna son nom à la montagne sur laquelle elle était assise; la montagne s'appela donc d'abord le montSaint-Érasme, puis, par corruption,Saint-Erme, puis enfin en dernier lieu, et se corrompant de plus en plus, Saint-Elme. Sur ce sommet, qui domine la ville et la mer, fut d'abord bâtie une tour qui remplaça la chapelle et que l'on appela Belforte; cette tour fut convertie en château par Charles II d'Anjou, dit le Boiteux; ses fortifications s'augmentèrent lorsque Naples fut assiégée par Lautrec, non pas en 1518, comme le dit il signor Giuseppe Gallanti, auteur deNaples et ses Environs;mais, en 1528, elle devint, par ordre de Charles-Quint, une forteresse régulière. Comme toutes les forteresses destinées d'abord à défendre les populations au milieu ou sur la tête desquelles elles sont élevées, Saint-Elme en arriva peu à peu, non-seulement à ne plus défendre la population de Naples, mais à la menacer, et c'est sous ce dernier point de vue que le sombre château fait encore la terreur des Napolitains, qui, à chaque révolution qu'ils font ou plutôt qu'ils laissent faire, demandent sa démolition au nouveau gouvernement qui succède à l'ancien. Le nouveau gouvernement, qui a besoin de se populariser, décrète la démolition de Saint-Elme, mais se garde bien de le démolir. Hâtons-nous de dire, attendu qu'il faut rendre justice aux pierres comme aux gens, que l'honnête et pacifique château Saint-Elme, éternelle menace de destruction pour la ville, s'est toujours borné à menacer, n'a jamais rien détruit, et même, dans certaines circonstances, a protégé.

Nous avons dit tout à l'heure qu'il fallait rendre justice aux pierres comme aux gens; retournons la maxime, et disons maintenant qu'il faut rendre justice aux gens comme aux pierres.

Ce n'était point, Dieu merci! par paresse ou négligence que le marquis Vanni n'avait pas suivi plus activement le procès Nicolino, non; le marquis, véritable procureur fiscal, ne demandant que des coupables et ne désirant que d'en trouver là même où il n'y en avait pas, était loin de mériter un pareil reproche, non; mais c'était un homme de conscience dans son genre que le marquis Vanni: il avait fait durer sept ans le procès du prince de Tarsia, et trois ans celui du chevalier de Medici et de ceux qu'il s'obstinait à appeler ses complices; il tenait un coupable, cette fois, il avait des preuves de sa culpabilité, il était sûr que ce coupable ne pouvait lui échapper sous la triple porte qui fermait son cachot et sous la triple muraille qui entourait Saint-Elme; il ne regardait donc pas à un jour, à une semaine et même à un mois pour arriver à un résultat satisfaisant. D'ailleurs, il appartenait, nous l'avons dit, pour les instincts, pour l'allure, aux animaux de la race féline, et l'on sait que le tigre s'amuse à jouer avec l'homme avant de le mettre en morceaux, et le chat avec la souris avant de la dévorer.

Le marquis Vanni s'amusait donc à jouer avec Nicolino Caracciolo avant de lui faire couper la tête.

Mais, il faut le dire, dans ce jeu mortel où luttaient l'un contre l'autre l'homme armé de la loi, de la torture et de l'échafaud, et l'homme armé de son seul esprit, ce n'était pas celui qui avait toutes les chances de gagner qui gagnait toujours. Loin de là. Après quatre interrogatoires successifs, qui chacun avaient duré plus de deux heures, et dans lesquels Vanni avait essayé de retourner son prévenu de toutes les façons, le juge n'était pas plus avancé et le prévenu pas plus compromis que le premier jour, c'est-à-dire que l'interrogateur en était arrivé à savoir les nom, prénoms, qualités, âge, état social de Nicolino Caracciolo, ce que tout le monde savait à Naples, sans avoir besoin de recourir à un mois de prison et à une instruction de trois semaines; mais le marquis Vanni, malgré sa curiosité,—et il était certainement un des juges les plus curieux du royaume des Deux-Siciles,—n'avait pu en savoir davantage.

En effet, Nicolino Caracciolo s'était enfermé dans ce dilemme: «Je suis coupable ou je suis innocent. Ou je suis coupable, et je ne suis pas assez bête pour faire des aveux qui me compromettront; ou je suis innocent, et, par conséquent, n'ayant rien à avouer, je n'avouerai rien.» Il était résulté de ce système de défense qu'à toutes les questions faites par Vanni pour savoir autre chose que tout ce que tout le monde savait, c'est-à-dire ses nom, prénoms, qualités, âge, demeure et état social, Nicolino Caracciolo avait répondu par d'autres questions, demandant à Vanni, avec l'accent du plus vif intérêt s'il était marié, si sa femme était jolie, s'il l'aimait, s'il en avait des enfants, quel était leur âge, s'il avait des frères, des soeurs, si son père vivait, si sa mère était morte, combien lui donnait la reine pour le métier qu'il faisait, si son titre de marquis était transmissible à l'aîné de sa famille, s'il croyait en Dieu, à l'enfer, au paradis, s'appuyant dans toutes ses divagations, sur ce qu'il avait, pour tout ce qui regardait le marquis, une sympathie aussi vive au moins que celle que le marquis Vanni avait pour lui, et que, par conséquent, il lui était permis, sinon de lui faire les mêmes questions,—il ne poussait point l'indiscrétion jusque là,—au moins des questions analogues à celles qu'il lui faisait. Il en était résulté qu'à la fin de chaque interrogatoire, le marquis Vanni s'était trouvé un peu moins avancé qu'au commencement et n'avait pas même osé faire dresser par le greffier procès-verbal de toutes les folies que Nicolino lui avait dites, et qu'enfin, ayant menacé le prisonnier, lors de sa dernière visite, de lui faire donner la question s'il continuait de rire au nez de cette respectable déesse que l'on appelle la Justice, il se présentait au château Saint-Elme, dans la matinée du 9 décembre,—c'est-à-dire quelques heures après l'arrivée du roi à Caserte, arrivée complètement ignorée encore à Naples et qui n'était sue que des personnes qui avaient eu l'honneur de voir Sa Majesté;—il se présentait, disons-nous, au château Saint-Elme, bien décidé cette fois, si Nicolino continuait de jouer le même jeu avec lui, de mettre ses menaces à exécution et d'essayer de cette fameuse torturesicut in cadaverqui lui avait été refusée à son grand regret par la majorité de la junte d'État, à laquelle il n'avait pas besoin de référer cette fois.

Vanni, dont le visage n'était pas gai d'habitude, avait donc, ce jour-là, une physionomie plus lugubre encore que de coutume.

Il était, en outre, escorté de maître Donato, le bourreau de Naples, lequel était lui-même flanqué de deux de ses aides, venus tout exprès pour l'aider à appliquer le prisonnier à la question, si le prisonnier persistait, nous ne dirons pas dans ses dénégations, mais dans les facétieuses et fantastiques plaisanteries qui n'avaient point de précédent dans les annales de la justice.

Nous ne parlons pas du greffier qui accompagnait si assidûment Vanni dans toutes ses courses, et qui, dans sa vénération pour le procureur fiscal, gardait en sa présence un silence si absolu, que Nicolino prétendait que ce n'était point un homme de chair et d'os, mais purement et simplement son ombre que Vanni avait fait habiller en greffier, non pour économiser à l'État, comme on aurait pu le croire, les appointements de ce magistrat subalterne, mais pour avoir toujours sous la main un secrétaire prêt à écrire ses interrogatoires.

Pour cette grande solennité de la torture qui n'avait point été donnée à Naples, ni même dans le royaume des Deux-Siciles, où elle était tombée en désuétude depuis que don Carlos était monté sur le trône de Naples, c'est-à-dire depuis soixante-cinq ans, et que le marquis Vanni allait avoir l'honneur de faire revivre, non point en l'exerçantin anima vili, mais sur un membre d'une des premières familles de Naples, des ordres avaient été donnés à don Roberto Brandi, gouverneur du château, pour mettre tout à neuf dans la vieille salle de tortures du château Saint-Elme. Don Roberto Brandi, serviteur zélé du roi, qui avait eu le désagrément, deux ans auparavant, de voir fuir de sa forteresse Ettore Caraffa, s'était empressé de prouver son dévouement à Sa Majesté en obéissant ponctuellement aux ordres du procureur fiscal, de sorte que, quand celui-ci se fit annoncer, le gouverneur vint au-devant de lui, et, avec le sourire de l'orgueil satisfait:

—Venez, lui dit-il, et j'espère que vous serez content de moi.

Et il conduisit Vanni dans la salle qu'il avait fait remettre entièrement à neuf à l'intention de Niccolino Caracciolo, lequel ne se doutait pas que l'État venait de dépenser pour lui, en instruments de torture, la somme exorbitante de sept cents ducats, dont, selon les habitudes reçues à Naples, le gouverneur avait mis la moitié dans sa poche.

Vanni, précédé de don Roberto et suivi de son greffier, du bourreau et de ses deux aides, descendit dans ce musée de la douleur, et, comme un général avant le combat examine le champ sur lequel il va livrer bataille et note les accidents de terrain dont il peut tirer avantage pour la victoire, il étudia, les uns après les autres, cette collection d'instruments, sortis, pour la plupart, des arsenaux ecclésiastiques, les archives de l'inquisition ayant prouvé que les cerveaux ascétiques sont les plus inventifs dans ces sortes de machines destinées à faire tressaillir d'angoisse les fibres les plus profondément cachées dans le coeur de l'homme.

Chaque instrument était bien à sa place et surtout en bon état de service.

Alors, laissant dans cette salle funèbre, éclairée seulement de torches soutenues contre la muraille par des mains de fer, maître Donato et ses deux aides, il était passé dans la chambre voisine, séparée de la salle de tortures par une grille de fer, devant laquelle tombait un rideau de serge noire; la lumière des torches, vue à travers ce rideau, obstacle insuffisant à la cacher tout à fait, devenait plus funèbre encore.

C'était aussi aux soins de don Roberto qu'était due la mise en état de cette chambre, ancienne salle de tribunal secret abandonnée en même temps que la salle de torture. Elle n'avait rien de particulier que son absence complète de communication avec le jour; tout son mobilier se composait d'une table couverte d'un tapis vert, éclairée par deux candélabres à cinq branches, et sur laquelle se trouvaient du papier, de l'encre et des plumes.

Un fauteuil tenait le milieu de cette table, et, de l'autre côté, avait en face de lui la sellette du prévenu; à côté de cette grande table, que l'on pouvait appeler la table d'honneur, et qui était évidemment réservée au juge, était une petite table destinée au greffier.

Au-dessus du juge était un grand crucifix taillé dans un tronc de chêne et qu'on eût dit sorti de l'âpre ciseau de Michel-Ange, tant sa rude physionomie laissait celui qui le regardait dans le doute s'il avait été mis là pour soutenir l'innocent ou effrayer le coupable.

Une lampe descendant du plafond éclairait cette terrible agonie, qui semblait, non pas celle de Jésus expirant avec le motpardonsur la bouche, mais celle du mauvais larron, rendant son dernier soupir dans un dernier blasphème.

Le procureur fiscal avait jusque-là tout examiné en silence, et don Roberto, n'entendant point sortir de sa bouche l'éloge qu'il se croyait en droit d'espérer, attendait avec inquiétude une marque de satisfaction quelconque; cette marque de satisfaction, pour s'être fait attendre, n'en fut que plus flatteuse. Vanni fit hautement l'éloge de toute cette lugubre mise en scène, et promit au digne commandant que la reine serait informée du zèle qu'il avait déployé pour son service.

Encouragé par l'éloge d'un homme si expert en pareille matière, don Roberto exprima le timide désir que la reine vînt un jour visiter le château Saint-Elme et voir de ses propres yeux cette magnifique salle de tortures, bien autrement curieuse, à son avis, que le musée de Capodimonte; mais, quelque crédit que Vanni eût près de Sa Majesté, il n'osa promettre cette faveur royale au digne gouverneur, qui, en poussant un soupir de regret, fut forcé de s'en tenir à la certitude qu'un récit exact serait fait à la reine, et de la peine qu'il s'était donnée et du succès qu'il avait obtenu.

—Et maintenant, mon cher commandant, dit Vanni, remontez et envoyez-moi le prisonnier sans fers, mais sous bonne escorte; j'espère que l'aspect de cette salle l'amènera naturellement à des idées plus raisonnables que celles où il s'est égaré jusqu'ici. Il va sans dire, ajouta Vanni d'un air dégagé, que, si cela vous intéresse de voir donner la torture, vous pouvez, de votre personne, accompagner le prisonnier. Il sera peut-être intéressant, pour un homme d'intelligence comme vous, d'étudier la manière dont je dirigerai cette opération.

Don Roberto exprima au procureur fiscal, en termes chaleureux, sa reconnaissance de la permission qui lui était donnée et dont il déclara vouloir profiter avec bonheur. Et, saluant jusqu'à terre le procureur fiscal, il sortit pour obéir à l'ordre qu'il venait d'en recevoir.


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