A peine le roi était-il, comme nous l'avons vu, sur l'avis du valet de pied, sorti de la salle à manger pour venir rejoindre le cardinal Ruffo dans son appartement, que, comme s'il eût été le seul et unique lien qui retînt entre eux les convives agités d'émotions diverses, chacun s'empressa de regagner son appartement. Le capitaine de Cesare ramena chez elles les vieilles princesses, désespérées de voir qu'après avoir été forcées de fuir de Paris et Rome, devant la Révolution, elles allaient probablement être forcées de fuir Naples, poursuivies toujours par le même ennemi.
La reine prévint sir William qu'après les nouvelles que venait de rapporter son mari, elle avait trop besoin d'une amie pour ne pas garder chez elle sa chère Emma Lyonna. Acton fit appeler son secrétaire Richard pour lui confier le soin de découvrir pour quoi ou pour qui le roi était rentré dans ses appartements. Le duc d'Ascoli, réinstallé dans ses fonctions de chambellan, suivit le roi, avec son habit couvert de plaques et de cordons, pour lui demander s'il n'avait pas besoin de ses services. Le prince de Castelcicala demanda sa voiture et ses chevaux, pressé d'aller à Naples veiller à sa sûreté et à celle de ses amis, cruellement compromises par le triomphe des jacobins français, que devait naturellement suivre le triomphe des jacobins napolitains. Sir William Hamilton remonta chez lui pour rédiger une dépêche à son gouvernement, et Nelson, la tête basse et le coeur préoccupé d'une sombre pensée, regagna sa chambre, que, par une délicate attention, la reine avait eu le soin de choisir pas trop éloignée de celle qu'elle réservait à Emma les nuits où elle la retenait près d'elle, quand toutefois, pendant ces nuits-là, une même chambre et un lit unique ne réunissaient pas les deux amies.
Nelson, lui aussi, comme sir William Hamilton, avait à écrire, mais à écrire une lettre, non point une dépêche. Il n'était point commandant en chef dans la Méditerranée, mais placé sous les ordres de l'amiral lord comte de Saint-Vincent, infériorité qui ne lui était pas trop sensible, l'amiral le traitant plus en ami qu'en inférieur, et la dernière victoire de Nelson l'ayant grandi au niveau des plus hautes réputations de la marine anglaise.
Cette intimité entre Nelson et son commandant en chef est constatée par la correspondance de Nelson avec le comte de Saint-Vincent, qui se trouve dans le tome V de sesLettres et Dépêches, publiées à Londres, et ceux de nos lecteurs qui aiment à consulter les pièces originales pourront recourir à celles de ces lettres écrites par le vainqueur d'Aboukir, du 22 septembre, époque à laquelle s'ouvre ce récit, au 9 décembre, époque à laquelle nous sommes arrivés. Ils y verront, racontées dans tous leurs détails, les irrésistibles progrès de cette passion insensée que lui inspira lady Hamilton, passion qui devait lui faire oublier le soin de ses devoirs comme amiral, et, comme homme, le soin plus précieux encore de son honneur. Ces lettres, qui peignent le désordre de son esprit et la passion de son coeur, seraient son excuse devant la postérité, si la postérité qui, depuis deux mille ans, a condamné l'amant de Cléopâtre, pouvait revenir sur son jugement.
Aussitôt rentré dans sa chambre, Nelson, profondément préoccupé d'une catastrophe qui allait jeter un grand trouble non-seulement dans les affaires du royaume, mais probablement dans celles de son coeur, en portant l'amirauté anglaise à prendre de nouvelles dispositions relativement à sa flotte de la Méditerranée, Nelson alla droit à son bureau, et, sous l'impression du récit qu'avait fait le roi, si les paroles échappées à la bouche de Ferdinand peuvent s'appeler un récit, il commença la lettre suivante:
A l'amiral lord comte de Saint-Vincent.
«Mon cher lord,
»Les choses ont bien changé de face depuis ma dernière lettre datée de Livourne, et j'ai bien peur que Sa Majesté le roi des Deux-Siciles ne soit sur le point de perdre un de ses royaumes et peut-être tous les deux.
»Le général Mack, ainsi que je m'en étais douté et que je crois même vous l'avoir dit, n'était qu'un fanfaron qui a gagné sa réputation de grand général je ne sais où, mais pas, certes, sur les champs de bataille; il est vrai qu'il avait sous ses ordres une triste armée; mais qui va se douter que soixante mille hommes iront se faire battre par dix mille!
»Les officiers napolitains n'avaient que peu de chose à perdre, mais tout ce qu'ils avaient à perdre, ils l'ont perdu1.»
Note 1:(retour)Nous citons les paroles textuelles de Nelson: «The napolitan officers have not lost much honour, for God knows they had but little to lose; but they lost all they had.»Dépêches et Lettres de Nelson, t. V, page 195.
Nous citons les paroles textuelles de Nelson: «The napolitan officers have not lost much honour, for God knows they had but little to lose; but they lost all they had.»Dépêches et Lettres de Nelson, t. V, page 195.
Nelson en était là de sa lettre, et, on le voit, le vainqueur d'Aboukir traitait assez durement les vaincus de Civita-Castellana. Peut-être, en effet, avait-il le droit d'être exigeant en matière de courage, ce rude marin qui, enfant, demandait ce que c'était que la peur et ne l'avait jamais connue, tout en laissant à chaque combat auquel il assistait un lambeau de sa chair, de sorte que la balle qui le tua à Trafalgar ne tua plus que la moitié de lui-même et les débris vivants d'un héros. Nelson, disons-nous, en était là de sa lettre, lorsqu'il entendit derrière lui un bruit pareil à celui que ferait le battement des ailes d'un papillon ou d'un sylphe attardé, sautant de fleur en fleur.
Il se retourna et aperçut lady Hamilton.
Au reste, nous dirons bientôt ce que nous pensons du courage des Napolitains, dans le chapitre où nous traiterons du courage collectif et du courage individuel.
Il jeta un cri de joie.
Mais Emma Lyonna, avec un charmant sourire, approcha un doigt de sa bouche, et, riante et gracieuse comme la statue du silence heureux (on le sait, il y a plusieurs silences), elle lui fit signe de se taire.
Puis, s'avançant jusqu'à son fauteuil, elle se pencha sur le dossier et dit à demi-voix:
—Suivez-moi, Horace; notre chère reine vous attend et veut vous parler avant de revoir son mari.
Nelson poussa un soupir en songeant que quelques mots venus de Londres, en changeant sa destination, pouvaient l'éloigner de cette magicienne, dont chaque geste, chaque mot, chaque caresse était une nouvelle chaîne ajoutée à celles dont il était déjà lié; il se souleva péniblement de son siège, en proie à ce vertige qu'il éprouvait toujours lorsque, après un moment d'absence, il revoyait cette éblouissante beauté.
—Conduisez-moi, lui dit-il; vous savez que je ne vois plus rien dès que je vous vois.
Emma détacha l'écharpe de gaze qu'elle avait enroulée autour de sa tête et dont elle s'était fait une coiffure et un voile, comme on en voit dans les miniatures d'Isabey, et, lui jetant une de ses extrémités qu'il saisit au vol et porta fiévreusement à ses lèvres:
—Venez, mon cher Thésée, lui dit-elle, voici le fil du labyrinthe, dussiez-vous m'abandonner comme une autre Ariane. Seulement, je vous préviens que, si ce malheur m'arrive, je ne me laisserai consoler par personne, fût-ce par un dieu!
Elle marcha la première, Nelson la suivit; elle l'eût conduit en enfer, qu'il y fût descendu avec elle.
—Tenez, ma bien-aimée reine, dit Emma, je vous amène celui qui est à la fois mon roi et mon esclave, le voici.
La reine était assise sur un sofa dans le boudoir qui séparait la chambre d'Emma Lyonna de sa chambre; une flamme mal éteinte brillait dans ses yeux; cette fois, c'était celle de la colère.
—Venez ici, Nelson, mon défenseur, dit-elle, et asseyez-vous près de moi; j'ai véritablement besoin que la vue et le contact d'un héros me console de notre abaissement... L'avez-vous vu, continua-t-elle en secouant dédaigneusement la tête de haut en bas, l'avez-vous vu, ce bouffon couronné se faisant le messager de sa propre honte? L'avez-vous entendu raillant lui-même sa propre lâcheté? Ah! Nelson, Nelson, il est triste, quand on est reine orgueilleuse et femme vaillante, d'avoir pour époux un roi qui ne sait tenir ni le sceptre ni l'épée!
Elle attira Nelson près d'elle; Emma s'assit à terre sur des coussins et couvrit de son regard magnétique, tout en jouant avec ses croix et ses rubans.—comme Amy Robsart avec le collier de Leicester,—celui qu'elle avait mission de fasciner.
—Le fait est, madame, dit Nelson, que le roi est un grand philosophe.
La reine regarda Nelson en contractant ses beaux sourcils.
—Est-ce sérieusement que vous décorez du nom de philosophie, dit-elle, cet oubli de toute dignité? Qu'il n'ait pas le génie d'un roi, ayant été élevé en lazzarone, cela se conçoit, le génie est un mets dont le ciel est avare; mais n'avoir pas le coeur d'un homme! En vérité, Nelson, c'était d'Ascoli qui, ce soir, avait, non-seulement l'habit, mais le coeur d'un roi; le roi n'était que le laquais de d'Ascoli, et quand on pense que, si ces jacobins dont il a si grand'peur l'avaient pris, il l'eût laissé pendre sans dire une parole pour le sauver!... Être à la fois la fille de Marie-Thérèse et la femme de Ferdinand, c'est, vous en conviendrez, une de ces fantaisies du hasard qui feraient douter de la Providence.
—Bon! dit Emma, ne vaut-il pas mieux que cela soit ainsi, et ne voyez-vous pas que c'est un miracle de la Providence, que d'avoir fait tout à la fois de vous un roi et une reine! Mieux vaut être Sémiramis qu'Artémise, Élisabeth que Marie de Médicis.
—Oh! s'écria la reine sans écouter Emma, si j'étais homme, si je portais une épée!
—Elle ne vaudrait jamais mieux que celle-là, dit Emma en jouant avec celle de Nelson, et, du moment que celle-là vous protège, il n'est pas besoin d'une autre. Dieu merci!
Nelson posa sa main sur la tête d'Emma et la regarda avec l'expression d'un amour infini.
—Hélas! chère Emma, lui dit-il, Dieu sait que les paroles que je vais prononcer me brisent le coeur en s'en échappant; mais croyez-vous que j'eusse soupiré tout à l'heure en vous voyant à l'heure où je m'y attendais le moins, si je n'avais pas, moi aussi, mes terreurs?
—Vous? demanda Emma.
—Oh! je devine ce qu'il veut dire, s'écria la reine en portant son mouchoir à ses yeux; oh! je pleure, oui, c'est vrai, mais ce sont des larmes de rage...
—Oui; mais, moi, je ne devine pas, dit Emma, et ce que je ne devine pas, il faut qu'on me l'explique. Nelson, qu'entendez-vous par vos terreurs? Parlez, je le veux!
Et, lui jetant un bras autour du cou et se soulevant gracieusement à l'aide de ce bras, elle baisa son front mutilé.
—Emma, lui dit Nelson, croyez bien que, si ce front qui rayonne d'orgueil sous vos lèvres, ne rayonne pas en même temps de joie, c'est que j'entrevois dans un prochain avenir une grande douleur.
—Moi, je n'en connais qu'une au monde, dit lady Hamilton, ce serait d'être séparée de vous.
—Vous voyez bien que vous avez deviné, Emma.
—Nous séparer! s'écria la jeune femme avec une expression de terreur admirablement jouée; et qui pourrait nous séparer maintenant?
—Oh! mon Dieu! les ordres de l'Amirauté, un caprice de M. Pitt; ne peut-on pas m'envoyer prendre la Martinique et la Trinité, comme on m'a envoyé à Calvi, à Ténériffe, à Aboukir? A Calvi, j'ai laissé un oeil; à Ténériffe, un bras; à Aboukir, la peau de mon front. Si l'on m'envoie à la Martinique ou à la Trinité, je demande à y laisser la tête et que tout soit fini.
—Mais, si vous receviez un ordre comme celui-là, vous n'obéiriez pas, je l'espère?
—Comment ferais-je, chère Emma?
—Vous obéiriez à l'ordre de me quitter?
—Emma! Emma! ne voyez-vous pas que vous vous mettez entre mon devoir et mon amour... C'est faire de moi un traître ou un désespéré.
—Eh bien, répliqua Emma, j'admets que vous ne puissiez pas dire à Sa Majesté George III: «Sire, je ne veux pas quitter Naples, parce que j'aime comme un fou la femme de votre ambassadeur, qui, de son côté, m'aime à en perdre la tête;» mais vous pouvez bien lui dire: «Mon roi, je ne veux pas quitter une reine dont je suis le seul soutien, le seul appui, le seul défenseur; vous vous devez protection entre têtes couronnées et vous répondez les uns des autres à Dieu qui vous a faits ses élus;» et si vous ne lui dites point cela parce qu'un sujet ne parle pas ainsi à son roi, sir William, qui a sur un frère de lait des droits que vous n'avez pas, sir William peut le lui dire.
—Nelson, dit la reine, peut-être suis-je bien égoïste, mais, si vous ne nous protégez pas, nous sommes perdus, et, lorsqu'on vous présente la question sous ce jour, d'un trône à maintenir, d'un royaume à protéger, ne trouvez-vous pas qu'elle s'agrandit au point qu'un homme de coeur comme vous risque quelque chose pour nous sauver?
—Vous avez raison, madame, répondit Nelson, je ne voyais que mon amour; ce n'est pas étonnant: cet amour, c'est l'étoile polaire de mon coeur. Votre Majesté me rend bien heureux en me montrant un dévouement où je ne voyais qu'une passion. Cette nuit même, j'écrirai à mon ami lord Saint-Vincent, ou plutôt j'achèverai la lettre déjà commencée pour lui. Je le prierai, je le supplierai de me laisser, mieux encore, de m'attacher à votre service; il comprendra cela, il écrira à l'amirauté.
—Et, dit Emma, sir William, de son côté, écrira directement au roi et à M. Pitt.
—Comprenez-vous, Nelson, continua la reine, combien nous avons besoin de vous et quels immenses services vous pouvez nous rendre! Nous allons être, selon toute probabilité, forcés de quitter Naples, de nous exiler.
—Croyez-vous donc les choses si désespérées, madame?
La reine secoua la tête avec un triste sourire.
—Il me semble, continua Nelson, que, si le roi voulait...
—Ce serait un malheur qu'il voulût, Nelson, un malheur pour moi, je m'entends. Les Napolitains me détestent; c'est une race jalouse de tout talent, de toute beauté, de tout courage; toujours courbés sous le joug allemand, français ou espagnol, ils appellent étrangers et haïssent et calomnient tout ce qui n'est pas Napolitain; ils haïssent Acton parce qu'il est né en France; ils haïssent Emma parce qu'elle est née en Angleterre; ils me haïssent, moi, parce que je suis née en Autriche. Supposez que, par un effort de courage dont le roi n'est point capable, on rallie les débris de l'armée et que l'on arrête les Français dans le défilé des Abruzzes, les jacobins de Naples laissés à eux-mêmes profitent de l'absence des troupes et se soulèvent, et alors les horreurs de la France en 1792 et 1793 se renouvellent ici. Qui vous dit qu'ils ne nous traiteront pas, moi, comme Marie-Antoinette, et, Emma, comme la princesse de Lamballe? Le roi s'en tirera toujours, grâce à ses lazzaroni qui l'adorent; il a pour lui l'égide de la nationalité; mais Acton, mais Emma, mais moi, cher Nelson, nous sommes perdus. Maintenant, n'est-ce point un grand rôle que celui qui vous est réservé par la Providence, si vous arrivez à faire pour moi ce que Mirabeau, ce que M. de Bouille, ce que le roi de Suède, ce que Barnave, ce que M. de la Fayette, ce que mes deux frères, enfin, deux empereurs n'ont pu faire pour la reine de France?
—Ce serait une gloire trop grande, et à laquelle je n'aspire pas, madame, dit Nelson, une gloire éternelle.
—Puis n'avez-vous point à faire valoir ceci, Nelson, que c'est par notre dévouement à l'Angleterre que nous sommes compromis? Si, fidèle aux traités avec la République, le gouvernement des Deux-Siciles ne vous avait point permis de prendre de l'eau, des vivres, de réparer vos avaries à Syracuse, vous étiez forcé d'aller vous ravitailler à Gibraltar et vous ne trouviez plus la flotte française à Aboukir.
—C'est vrai, madame, et c'était moi qui étais perdu alors; un procès infamant m'était réservé à la place d'un triomphe. Comment dire: «J'avais les yeux fixés sur Naples,» quand mon devoir était de regarder du côté de Tunis?
—Enfin, n'est-ce point à propos des fêtes que, dans notre enthousiasme pour vous, nous vous avons données, que cette guerre a éclaté? Non, Nelson, le sort du royaume des Deux-Siciles est lié à vous, et vous êtes lié, vous, au sort de ses souverains. On dira dans l'avenir: «Ils étaient abandonnés de tous, de leurs alliés, de leurs amis, de leurs parents; ils avaient le monde contre eux, ils eurent Nelson pour eux, Nelson les sauva.»
Et, dans le geste que fit la reine en prononçant ces paroles, elle étendit la main vers Nelson; Nelson saisit cette main, mit un genou en terre et la baisa.
—Madame, dit Nelson se laissant aller à l'enthousiasme de la flatterie de la reine, Votre Majesté me promet une chose?
—Vous avez le droit de tout demander à ceux qui vous devront tout.
—Eh bien, je vous demande votre parole royale, madame, que, du jour où vous quitterez Naples, ce sera le vaisseau de Nelson, et nul autre, qui conduira en Sicile votre personne sacrée.
—Oh! ceci, je vous le jure, Nelson, et j'ajoute que, là où je serai, ma seule, mon unique, mon éternelle amie, ma chère Emma Lyonna sera avec moi.
Et, d'un mouvement plus passionné peut-être que ne le permettait cette amitié, toute grande qu'elle était, la reine prit la tête d'Emma entre ses deux mains, l'approcha vivement de ses lèvres et la baisa sur les deux yeux.
—Ma parole vous est engagée, madame, dit Nelson. A partir de ce moment, vos amis sont mes amis et vos ennemis mes ennemis, et, dussé-je me perdre en vous sauvant, je vous sauverai.
—Oh! s'écria Emma, tu es bien le chevalier des rois et le champion des trônes! tu es bien tel que j'avais rêvé l'homme auquel je devais donner tout mon amour et tout mon coeur!
Et, cette fois, ce ne fut plus sur le front cicatrisé du héros, mais sur les lèvres frémissantes de l'amant que la moderne Circé appliqua ses lèvres.
En ce moment, on gratta doucement à la porte.
—Entrez là, chers amis, de mon coeur, dit la reine en leur montrant la chambre d'Emma; c'est Acton qui vient me rendre une réponse.
Nelson, enivré de louanges, d'amour, d'orgueil, entraîna Emma dans cette chambre à l'atmosphère parfumée, dont la porte sembla se refermer d'elle-même sur eux.
En une seconde, le visage de la reine changea d'expression, comme si elle eût mis ou ôté un masque; son oeil s'endurcit, et, d'une voix brève, elle prononça ce seul mot:
—Entrez.
C'était Acton, en effet.
—Eh bien, demanda-t-elle, qui attendait Sa Majesté?
—Le cardinal Ruffo, répondit Acton.
—Vous ne savez rien de ce qu'ils ont dit?
—Non, madame; mais je sais ce qu'ils ont fait.
—Qu'ont-ils fait?
—Ils ont envoyé chercher Ferrari.
—Je m'en doutais. Raison de plus, Acton, pour ce que vous savez.
—A la première occasion, ce sera fait. Votre Majesté n'a pas autre chose à m'ordonner?
—Non, répondit la reine.
Acton salua et sortit.
La reine jeta un coup d'oeil jaloux sur la chambre d'Emma et rentra silencieusement dans la sienne.
Les quelques moments qui s'écoulèrent entre la sortie du commandant don Roberto Brandi et l'entrée du prisonnier furent employés par le procureur fiscal à passer sur ses habits de ville une robe de juge, à coiffer sa tête maigre et longue d'une perruque énorme qui devait, selon lui, ajouter à la majesté de son visage et à couvrir cette perruque elle-même d'un bonnet carré.
Le greffier commença par poser sur la table, comme pièces de conviction, les deux pistolets marqués d'une N et la lettre de la marquise de San-Clemente; puis il procéda à la même toilette qu'avait faite son supérieur, toute proportion de rang gardée, c'est-à-dire qu'il mit une robe plus étroite, une perruque moins grosse, une toque moins haute.
Après quoi, il s'assit à sa petite table.
Le marquis Vanni prit place à la grande, et, comme c'était un homme d'ordre, il rangea son papier devant lui de manière qu'une feuille ne dépassât point l'autre, s'assura qu'il y avait de l'encre dans son encrier, examina le bec de sa plume, le rafraîchit avec un canif, en égalisa les deux pointes en les coupant sur son ongle, tira de sa poche une tabatière d'or ornée du portrait de Sa Majesté, la plaça à la portée de sa main, moins pour y puiser la poudre qu'elle contenait que pour jouer avec elle de cet air indifférent du juge qui joue aussi insoucieusement avec la vie d'un homme qu'il joue avec sa tabatière, et attendit Nicolino Caracciolo dans la pose qu'il crut la plus propre à faire de l'effet sur son prisonnier.
Par malheur, Nicolino Caracciolo n'était point de caractère à se se laisser imposer par les poses du marquis Vanni; la porte qui s'était refermée sur le commandant s'ouvrit dix minutes après devant le prisonnier, et Nicolino Caracciolo, mis avec une élégance qui ne dénonçait en aucune manière le séjour peu confortable de la prison, entra le sourire sur les lèvres, en fredonnant d'une voix assez juste lePria che spunti l'auroraduMatrimonio segreto.
Il était accompagné de quatre soldats et suivi du gouverneur.
Deux soldats restèrent à la porte, deux autres s'avancèrent à la droite et à la gauche du prisonnier, lequel marcha droit à la sellette qui lui était préparée, regarda avant de s'asseoir autour de lui avec la plus grande attention, murmura en français les trois syllabes:Tiens! tiens! tiens!lesquelles sont destinées, comme on sait, à exprimer un côté comique de l'étonnement, et, s'adressant avec la plus grande politesse au procureur fiscal:
—Est-ce que, par hasard, monsieur le marquis, lui demanda-t-il, vous auriez lules Mystères d'Udolphe?
—Qu'est-ce que cela,les Mystères d'Udolphe? demanda Vanni répondant à son tour, comme Nicolino avait l'habitude de le faire, à une question par une autre question.
—C'est un nouveau roman d'une dame anglaise nommée Anne Radcliffe.
—Je ne lis pas de romans, entendez-vous, monsieur, répondit le juge d'une voix pleine de dignité.
—Vous avez tort, monsieur, très-grand tort; il y en a de fort amusants, et je voudrais bien en avoir un à lire dans mon cachot, s'il y faisait clair.
—Monsieur, je désire que vous vous pénétriez de cette vérité...
—De laquelle, monsieur le marquis?
—C'est que nous sommes ici pour nous occuper d'autre chose que de romans. Asseyez-vous.
—Merci, monsieur le marquis; je voulais seulement vous dire qu'il y avait, dansles Mystères d'Udolphe, la description d'une chambre parfaitement pareille à celle-ci; c'est dans cette salle que le chef des brigands tenait ses séances.
Vanni appela à son aide toute sa dignité.
—J'espère, prévenu, que cette fois...
Nicolino l'interrompit.
—D'abord, je ne m'appelle pas prévenu, vous le savez bien.
—Il n'y a pas de degré social devant la loi, vous êtes prévenu.
—Je l'accepte comme verbe, mais non comme substantif; voyons, de quoi suis-je prévenu?
—Vous êtes prévenu de complot envers l'État.
—Allons, bon! voilà que vous retombez dans votre manie.
—Et vous dans votre irrévérence envers la justice.
—Moi irrévérent envers la justice? Ah! monsieur le marquis, vous me prenez pour un autre, Dieu merci! nul ne respecte et ne vénère la justice plus que moi. La justice! mais c'est la parole de Dieu sur la terre. Oh! que non! je ne suis pas si impie que d'être irrévérent envers la justice. Ah! envers les juges, c'est autre chose, je ne dis pas.
Vanni frappa avec impatience la terre du pied.
—Êtes-vous enfin décidé à répondre aujourd'hui aux questions que je vais vous faire?
—C'est selon les questions que vous me ferez.
—Prévenu...! s'écria Vanni avec impatience.
—Encore, fit Nicolino en haussant les épaules; mais, voyons, qu'est-ce que cela vous fait de m'appeler prince ou duc? Je n'ai point de préférence pour l'un ou l'autre de ces deux noms. Je vous appelle bien marquis, moi, et, à coup sûr, quoique j'aie à peine le tiers de votre âge, je suis prince ou duc depuis plus longtemps que vous n'êtes marquis.
—C'est bien, assez sur ce chapitre... Votre âge?
Nicolino tira de son gousset une montre magnifique.
—Vingt et un ans trois mois huit jours cinq heures sept minutes trente-deux secondes. J'espère, cette fois, que vous ne m'accuserez pas de manquer de précision.
—Votre nom?
—Nicolino Caracciolo, toujours.
—Votre domicile?
—Au château Saint-Elme, cachot numéro 3, au second au-dessous de l'entre-sol.
—Je ne vous demande pas où vous demeurez à présent; je vous demande où vous demeuriez quand vous avez été arrêté?
—Je ne demeurais nulle part, j'étais dans la rue.
—C'est bien. Peu importe votre réponse, on sait votre domicile.
—Alors, je vous dirai comme Agamemnon à Achille:
Pourquoi le demander, puisque vous le savez?
Pourquoi le demander, puisque vous le savez?
Pourquoi le demander, puisque vous le savez?
—Faisiez-vous partie de la réunion de conspirateurs qui était assemblée, du 22 au 23 septembre, dans les ruines du palais de la reine Jeanne?
—Je ne connais pas de palais de la reine Jeanne à Naples.
—Vous ne connaissez pas les ruines du palais de la reine Jeanne au Pausilippe, presque en face de la maison que vous habitez?
—Pardon, monsieur le marquis. Qu'un homme du peuple, un cocher de fiacre, un cicerone, voire même un ministre de l'instruction publique,—Dieu sait où l'on prend les ministres dans notre époque!—fasse une pareille erreur, cela se comprend; mais vous, un archéologue, vous tromper en architecture de deux siècles et demi, et en histoire de cinq cents ans, je ne vous pardonne pas cela! Vous voulez dire les ruines du palais d'Anna Caraffa, femme du duc de Medina, le favori de Philippe IV, qui n'est pas morte étouffée comme Jeanne Ire, ni empoisonnée comme Jeanne II...—remarquez que je n'affirme pas le fait, le fait étant resté douteux,—mais mangée aux poux comme Sylla et comme Philippe H.... Cela n'est pas permis, monsieur Vanni, et, si la chose se répandait, on vous prendrait pour un vrai marquis!
—Eh bien, dans les ruines du palais d'Anna Caraffa, si vous l'aimez mieux.
—Oui, je l'aime mieux; j'aime toujours mieux la vérité; je suis de l'école du philosophe de Genève, et j'ai pour devise:Vitam impendere vero. Bon! si je parle latin, voilà qu'on va me prendre pour un faux duc!
—Étiez-vous dans les ruines du palais d'Anna Caraffa pendant la nuit du 22 au 23 septembre? Répondez oui ou non! insista Vanni furieux.
—Et que diable eussé-je été y chercher? Vous ne vous rappelez donc pas le temps qu'il faisait pendant la nuit du 22 au 23 septembre?
—Je vais vous dire ce que vous alliez y faire, moi: vous alliez y conspirer.
—Allons donc! je ne conspire jamais quand il pleut; c'est déjà assez ennuyeux par le beau temps.
—Avez-vous, ce soir-là, prêté votre redingote à quelqu'un?
—Pas si niais, par une nuit pareille, quand il pleuvait à torrents, prêter ma redingote! mais, si j'en avais eu deux, je les eusse mises l'une sur l'autre.
—Reconnaissez-vous ces pistolets?
—Si je les reconnaissais, je vous dirais qu'on me les a volés; et, comme votre police est très-mal faite, vous ne retrouveriez pas le voleur, ce qui serait humiliant pour votre police; or, je ne veux humilier personne, je ne reconnais pas ces pistolets.
—Ils sont cependant marqués d'une N.
—N'y a-t-il que moi dont le nom commence par une N à Naples?
—Reconnaissez-vous cette lettre?
Et Vanni montra au prisonnier la lettre de la marquise de San-Clemente.
—Pardon, monsieur le marquis, mais il faudrait que je la visse de plus près.
—Approchez-vous.
Nicolino regarda l'un après l'autre les deux soldats qui se tenaient à sa droite et sa gauche:
—Èpermesso? dit-il.
Les deux soldats s'écartèrent; Nicolino s'approcha de la table, prit la lettre et la regarda.
—Fi donc! demander à un galant homme s'il reconnaît une lettre de femme! Oh! monsieur le marquis!
Et, approchant tranquillement la lettre d'un des candélabres, il y mit le feu.
Vanni se leva furieux.
—Que faites-vous donc? s'écria-t-il.
—Vous le voyez bien, je la brûle; il faut toujours brûler les lettres de femme, ou sinon les pauvres créatures sont compromises.
—Soldats!... s'écria Vanni.
—Ne vous dérangez pas, dit Nicolino en soufflant les cendres au nez de Vanni, c'est fait.
Et il alla tranquillement se rasseoir sur la sellette.
—C'est bon, dit Vanni, rira bien qui rira le dernier.
—Je n'ai ri ni le premier ni le dernier, monsieur, dit Nicolino avec hauteur; je parle et j'agis en honnête homme, voilà tout.
Vanni poussa une espèce de rugissement; mais sans doute n'était-il pas au bout de ses questions, car il parut se calmer, quoiqu'il secouât furieusement sa tabatière dans sa main droite.
—Vous êtes le neveu de Francesco Caracciolo? reprit Vanni.
—J'ai cet honneur, monsieur le marquis, répondit tranquillement Nicolino en s'inclinant.
—Le voyez-vous souvent?
—Le plus que je puis.
—Vous savez qu'il est infecté de mauvais principes?
—Je sais que c'est le plus honnête homme de Naples et le plus fidèle sujet de Sa Majesté, sans vous excepter, monsieur le marquis.
—Avez-vous entendu dire qu'il ait eu affaire aux républicains?
—Oui, à Toulon, où il s'est battu contre eux si glorieusement, qu'il doit aux différents combats qu'il leur a livrés le grade d'amiral.
—Allons, dit Vanni comme s'il prenait une résolution subite, je vois que vous ne parlerez pas.
—Comment! vous trouvez que je ne parle point assez, je parle presque tout seul.
—Je dis que nous ne tirerons aucun aveu de vous par la douceur.
—Ni par la force, je vous en préviens. —Nicolino Caracciolo, vous ne savez pas jusqu'où peuvent s'étendre mes pouvoirs de juge.
—Non, je ne sais pas jusqu'où peut s'étendre la tyrannie d'un roi.
—Nicolino Caracciolo, je vous préviens que je vais être forcé de vous appliquer à la torture.
—Appliquez, marquis, appliquez; cela fera toujours passer un instant; on s'ennuie tant en prison!
Et Nicolino Caracciolo étira ses bras en bâillant.
—Maître Donato! s'écria le procureur fiscal exaspéré, faites voir au prévenu la chambre de la question.
Maître Donato tira un cordon, les rideaux s'ouvrirent; Nicolino put donc voir le bourreau, ses deux aides et les formidables instruments de torture dont il était entouré.
—Tiens! fit Nicolino décidé à ne reculer devant rien: voici une collection qui me paraît fort curieuse; peut-on la voir de plus près?
—Vous vous plaindrez de la voir de trop près tout à l'heure, malheureux pêcheur endurci!
—Vous vous trompez, marquis, répondit Nicolino en secouant sa belle et noble tête, je ne me plains jamais, je me contente de mépriser.
—Donato, Donato! s'écria le procureur fiscal, emparez-vous du prévenu.
La grille tourna sur ses gonds, mettant en communication la chambre de l'interrogatoire avec la salle de torture, et Donato s'avança vers le prisonnier.
—Vous êtes cicérone? demanda le jeune homme.
—Je suis le bourreau, répondit maître Donato.
—Marquis Vanni, dit Nicolino en pâlissant légèrement, mais le sourire sur les lèvres et sans donner aucune autre marque d'émotion, présentez-moi à monsieur; selon les lois de l'étiquette anglaise, il n'aurait le droit de me parler ni de me toucher, si je ne lui étais pas présenté, et, vous le savez, nous vivons sous les lois anglaises depuis l'entrée à la cour de madame l'ambassadrice d'Angleterre.
—A la torture! à la torture! hurla Vanni.
—Marquis, dit Nicolino, je crois que vous vous privez par votre précipitation d'un grand plaisir.
—Lequel? demanda Vanni haletant.
—Celui de m'expliquer vous-même l'usage de chacune de ces ingénieuses machines; qui sait si cette explication ne suffirait point à vaincre ce que vous appelez mon obstination?
—Tu as raison, quoique ce soit un moyen pour toi de retarder l'heure que tu redoutes.
—Aimez-vous mieux tout de suite? dit Nicolino en regardant fixement Vanni; quant à moi, cela m'est égal.
Vanni baissa les yeux.
—Non, répliqua-t-il, il ne sera point dit que j'aurai refusé à un prévenu, si coupable qu'il soit, le délai qu'il a demandé.
En effet, Vanni comprenait qu'il y avait pour lui une jouissance amère et une sombre vengeance dans l'énumération à laquelle il allait se livrer, puisqu'il faisait précéder la torture physique d'une torture morale pire que la première peut-être.
—Ah! fit Nicolino en riant, je savais bien que l'on obtenait tout de vous par le raisonnement, et, d'abord, voyons, monsieur le procureur fiscal, commençons par cette corde pendue au plafond et glissant sur une poulie.
—C'est, en effet, par là que l'on commence.
—Voyez ce que c'est que le hasard! Nous disions donc que cette corde...?
—C'est ce que l'on appelle l'estrapade, mon jeune ami.
Nicolino salua.
—On lie le patient les mains derrière le dos, on lui met aux pieds des poids plus ou moins lourds, on le soulève par cette corde jusqu'au plafond, puis on le laisse retomber par secousses jusqu'à un pied de terre.
—Ce doit être un moyen infaillible de faire grandir les gens... Et, continua Nicolino, cette espèce de casque pendu à la muraille, comment cela s'appelle-t-il?
—C'est lacuffia del silenzio, très-bien nommée ainsi, attendu que plus on souffre, moins on peut crier. On met la tête du patient dans cette boîte de fer, et, à l'aide de cette vis que l'on tourne, la boîte se rétrécit; au troisième tour, les yeux sortent de leur orbite et la langue de la bouche.
—Qu'est-ce que ce doit être au sixième, mon Dieu! fit Nicolino avec sa même intonation railleuse. Et ce fauteuil en tôle avec des clous en fer et une espèce de réchaud dessous, a-t-il son utilité?
—Vous allez le voir. On y assied le patient tout nu, on l'attache solidement aux bras du fauteuil et l'on allume du feu dans le réchaud.
—C'est moins commode que le gril de saint Laurent; vous ne pouvez pas le retourner. Et ces coins, ce maillet et ces planches?
—C'est la question des brodequins: on met entre quatre planches les jambes de celui à qui on veut la donner, on les lie avec une corde, et, à l'aide de ce maillet, on enfonce ces coins-là entre les planches du milieu.
—Pourquoi ne pas les passer tout de suite entre le tibia et le péroné? Ce serait plus court!... Et ce chevalet entouré de coquemars?
—C'est avec cela qu'on donne la question de l'eau: on couche le patient sur le chevalet de manière qu'il ait la tête et les pieds plus bas que l'estomac, et on lui entonne dans la bouche jusqu'à cinq ou six pintes d'eau.
—Je doute que les toasts que l'on porte à votre santé de cette façon-là, marquis, vous portent bonheur.
—Voulez-vous continuer?
—Ma foi, non, cela me donne un trop grand mépris pour les inventeurs de toutes ces machines, et surtout pour ceux qui s'en servent. J'aime décidément mieux être accusé que juge, patient que bourreau.
—Vous refusez de faire des aveux?
—Plus que jamais.
—Songez que ce n'est plus l'heure de plaisanter.
—Par quelle torture vous plaît-il de commencer, monsieur?
—Par l'estrapade, répondit Vanni exaspéré de ce sang-froid. Exécuteur, enlevez l'habit de monsieur.
—Pardon! si vous voulez bien le permettre, je l'ôterai moi-même; je suis très-chatouilleux.
Et, avec la plus grande tranquillité, Nicolino enleva son habit, sa veste et sa chemise, mettant au jour un torse juvénile et blanc, un peu maigre peut-être, mais de forme parfaite.
—Encore une fois, vous ne voulez pas avouer? cria Vanni en secouant désespérément sa tabatière.
—Allons donc! répondit Nicolino, est-ce qu'un gentilhomme a deux paroles? Il est vrai, ajouta-t-il dédaigneusement, que vous ne pouvez point savoir cela, vous.
—Liez-lui les mains derrière le dos, liez-lui les mains, cria Vanni; attachez-lui un poids de cent livres à chaque pied et levez-le jusqu'au plafond.
Les aides du bourreau se précipitèrent sur Nicolino pour exécuter l'ordre du procureur fiscal.
—Un instant, un instant! cria maître Donato, des égards, des précautions. Il faut que cela dure; disloquez, mais ne cassez pas; c'est de larobaaristocratique.
Et lui-même, avec toute sorte d'égards et de précautions comme il avait dit, il lui lia les mains derrière le dos, tandis que les deux aides lui attachaient les poids aux pieds.
—Tu ne veux pas avouer? tu ne veux pas avouer? cria Vanni en s'approchant de Nicolino.
—Si fait; approchez encore, dit Nicolino.
Vanni s'approcha; Nicolino lui cracha au visage.
—Sang du Christ! s'écria Vanni, enlevez! enlevez!
Le bourreau et ses aides s'apprêtaient à obéir, quand le commandant Roberto Brandi, s'approchant vivement du procureur fiscal:
—Un billet très-pressé du prince de Castelcicala, lui dit-il.
Vanni prit le billet en faisant signe aux exécuteurs d'attendre qu'il eût lu.
Il ouvrit le billet; mais à peine y eut-il jeté les yeux, qu'une pâleur livide envahit son visage.
Il le relut une seconde fois et devint plus pâle encore.
Puis, après un moment de silence, passant son mouchoir sur son front ruisselant de sueur:
—Détachez le patient, dit-il, et reconduisez-le dans sa prison.
—Eh bien, mais la question? demanda maître Donato.
—Ce sera pour un autre jour, répondit Vanni.
Et il s'élança hors du cachot sans même donner à son greffier l'ordre de le suivre.
—Et votre ombre, monsieur le procureur fiscal? lui cria Nicolino. Vous oubliez votre ombre!
On détacha Nicolino, qui remit sa chemise, sa veste et sa redingote avec le même calme qu'il les avait ôtées.
—Métier du diable, s'écria maître Donato, on n'y est jamais sûr de rien!
Nicolino parut touché de ce désappointement du bourreau.
—Combien gagnez-vous par an, mon ami? lui demanda-t-il.
—J'ai quatre cents ducats de fixe, Excellence, dix ducats par exécution et quatre ducats par torture; mais il y a plus de trois ans que, par l'entêtement du tribunal, on n'a exécuté personne; et, vous le voyez, au moment de vous donner la torture, contre-ordre! J'aurais plus de bénéfice à donner ma démission de bourreau et à me faire sbire, comme mon ami Pasquale de Simone.
—Tenez, mon cher, dit Nicolino en tirant de sa poche trois pièces d'or, vous m'attendrissez; voici douze ducats. Qu'il ne soit pas dit que l'on vous a dérangé pour rien.
Maître Donato et ses deux aides saluèrent.
Alors, Nicolino, se retournant vers Roberto Brandi, qui ne comprenait rien lui-même à ce qui s'était passé:
—N'avez-vous pas entendu, commandant? lui dit-il. M. le procureur fiscal vous a ordonné de me reconduire en prison.
Et, se remettant de lui-même au milieu des soldats qui l'avaient amené, il sortit de la salle de l'interrogatoire et regagna son cachot.
Peut-être le lecteur attend-il maintenant l'explication du changement qui s'était fait sur la physionomie du marquis Vanni en lisant le billet du prince de Castelcicala, et de l'ordre donné de remettre la torture à un autre jour, après l'avoir lu.
L'explication sera bien simple; elle consistera à mettre sous les yeux du lecteur le texte même du billet; le voici:
«Le roi est arrivé cette nuit. L'armée napolitaine est battue; les Français seront ici dans quinze jours.
»C.»
Or, le marquis Vanni avait réfléchi que ce n'était point au moment où les Français allaient entrer à Naples qu'il était opportun de donner la torture à un prisonnier accusé pour tout crime d'être partisan des Français.
Quant à Nicolino, qui, malgré tout son courage, était menacé d'une rude épreuve, il rentra dans le cachot numéro 3, au second au-dessous de l'entre-sol, comme il disait, sans savoir à quel heureux hasard il devait d'en être quitte à si bon marché.