On se rappelle comment, à la suite du billet remis par Roberto Brandi, commandant du château Saint-Elme, au procureur fiscal Vanni, celui-ci avait suspendu les apprêts de la torture et fait reconduire Nicolino Caracciolo dans le cachot numéro 3, «au second au-dessous de l'entre-sol,» comme disait le prisonnier.
Roberto Brandi ne connaissait point la teneur du billet adressé à Vanni par le prince de Castelcicala; mais, au changement qui s'était fait sur la physionomie de ce dernier, à la pâleur qui avait enseveli son visage, à l'ordre donné de reconduire Nicolino dans sa prison, à la rapidité avec laquelle il s'était élancé hors de la salle de la torture, il avait été facile à Brandi de deviner que la nouvelle contenue dans la lettre était des plus graves.
Vers quatre heures de l'après-midi, il avait, comme tout le monde, appris, par les affiches de Pronio, le retour du roi à Caserte, et, le soir, il avait, du haut des murailles de son donjon, assisté au triomphe du roi et joui de la vue des illuminations qui en avaient été la suite.
La cause de ce retour royal, sans lui faire un effet aussi électrique qu'à Vanni, lui avait cependant donné à penser.
Il avait songé que Vanni, dans sa crainte des Français, s'était arrêté au moment de donner la torture à Nicolino, et qu'il pourrait bien, lui aussi, avoir maille à partir avec eux pour l'avoir tenu prisonnier.
Il songea donc à se faire, pour l'hypothèse désormais possible de la venue des Français à Naples, il songea donc à se faire un ami de ce prisonnier lui-même.
Vers cinq heures du soir, c'est-à-dire au moment où le roi entrait par la porte Campana, le commandant du château se fit ouvrir le cachot du prisonnier, et, s'approchant de lui avec une politesse de laquelle, d'ailleurs, il ne s'était jamais écarté entièrement:
--Monsieur le duc, lui dit-il, je vous ai entendu vous plaindre hier à M. le procureur fiscal de l'ennui que vous causait dans votre cachot le manque de livres.
--C'est vrai, monsieur, je m'en suis plaint, répondit Nicolino avec sa bonne humeur éternelle. Quand je jouis de ma liberté, je suis plutôt un oiseau chanteur comme l'alouette, ou siffleur comme le merle, que rêveur comme le hibou; mais, une fois en cage, j'aime encore mieux, par ma foi, pour causer avec lui, un livre, si ennuyeux qu'il soit, que notre geôlier, qui a l'habitude de répondre aux demandes les plus prolixes par ce seul mot:Oui, ou:Non, quand il répond toutefois.
--Eh bien, monsieur le duc, j'aurai l'honneur de vous envoyer quelques livres; et, si vous voulez bien me dire ceux qui vous seraient le plus agréables...
--Vraiment! Est-ce que vous avez une bibliothèque au château?
--Deux ou trois cents volumes.
--Diable! en liberté, il y en aurait pour toute ma vie; en prison, il y en a bien pour six ans. Voyons, avez-vous le premier volume desAnnalesde Tacite, traitant des amours de Claude et des débordements de Messaline? Je ne serais point fâché de relire cela, que je n'ai point lu depuis le collége.
--Nous avons un Tacite, monsieur le duc; mais le premier volume manque. Désirez-vous les autres?
--Merci. J'aime tout particulièrement Claude, et j'ai toujours été on ne peut plus sympathique à Messaline; et, comme je trouve que nos augustes souverains, avec lesquels j'ai eu le malheur de me brouiller bien innocemment, ont de grands points de ressemblance avec ces deux personnages, j'eusse voulu faire des parallèles dans le genre de ceux de Plutarque, parallèles qui, mis sous leurs yeux, eussent produit, j'en suis certain, l'excellent résultat de me raccommoder avec eux.
--Je suis au regret, monsieur le duc, de ne pouvoir vous donner cette facilité. Mais demandez un autre livre, et, s'il se trouve dans la bibliothèque...
--N'en parlons plus. Avez-vous laScience nouvelle, de Vico?
--Je ne connais pas cela, monsieur le duc.
--Comment! vous ne connaissez pas Vico?
--Non, monsieur le duc.
--Un homme de votre instruction qui ne connaît pas Vico! c'est extraordinaire. Vico était le fils d'un petit libraire de Naples. Il fut, pendant neuf ans, précepteur des fils d'un évêque dont j'ai oublié et dont bien d'autres avec moi ont oublié le nom, malgré la confiance que cet évêque avait bien certainement que son nom vivrait plus longtemps que celui de Vico. Or, pendant que monseigneur disait sa messe, donnait sa bénédiction et élevait paternellement ses trois neveux, Vico écrivait un livre qu'il intitulait laScience nouvelle, comme j'ai eu l'honneur de vous le dire, livre où il distinguait, dans l'histoire des différents peuples, trois âges qui se succèdent uniformément: l'âge divin, enfance des nations, pendant lequel tout est divinité, et où les prêtres possèdent l'autorité; l'âge héroïque, qui est le règne de la force matérielle et des héros, et l'âge humain, période de civilisation après laquelle les hommes reviennent à l'état primitif. Or, comme nous en sommes à l'âge des héros, j'aurais voulu établir un parallèle entre Achille et le général Mack, et, comme, bien certainement, le parallèle eût été en faveur de l'illustre général autrichien, je me fusse fait de celui-ci un ami qui eût pu plaider ma cause vis-à-vis du marquis Vanni, lequel a si lestement, et sans nous dire adieu, disparu ce matin.
--Ce serait avec plaisir que je vous y eusse aidé, monsieur le duc; mais nous n'avons point Vico.
--Alors, laissons de côté les historiens et les philosophes, et passons aux chroniqueurs. Avez-vous laChronique du couvent de Sant'Archangelo à Bajano? Étant cloîtré comme un religieux, je me sens plein de bienveillance pour mes soeurs cloîtrées les religieuses. Imaginez-vous donc, mon cher commandant, que ces dignes religieuses avaient trouvé moyen, par une porte secrète dont elles possédaient une clef en même temps que l'abbesse, de faire entrer leurs amants dans les jardins. Seulement, une des soeurs qui venait de prononcer ses voeux quelques jours auparavant, et qui, par conséquent, n'avait pas encore eu le temps de rompre tous les liens qui l'attachaient au monde, prit mal ses mesures, confondit les dates et donna pour la même nuit rendez-vous à deux de ses amants. Les deux jeunes gens se rencontrèrent, se reconnurent, et, au lieu de prendre la chose gaiement, comme je l'eusse prise, moi, la prirent au sérieux: ils tirèrent leurs épées. On ne devrait jamais entrer avec une épée dans un couvent. L'un des deux tua l'autre et se sauva. On trouva le cadavre. Vous comprenez bien, mon cher commandant, impossible de dire qu'il était venu là tout seul. On fit une enquête, on voulut chasser le jardinier: le jardinier dénonça la jeune soeur, à laquelle on reprit la clef, et l'abbesse seule eut le droit de faire entrer qui elle voulut, de jour comme de nuit. Cette restriction ennuya deux jeunes nonnes des plus grandes maisons de Naples. Elles réfléchirent que, puisqu'une de leurs compagnes avait deux amants pour elle seule, elles pouvaient bien avoir un amant pour elles deux. Elles demandèrent un clavecin. Un clavecin est un meuble fort innocent, et il faudrait une abbesse de bien mauvais caractère pour refuser un clavecin à deux pauvres recluses qui n'ont que la musique pour toute distraction. On apporta le clavecin. Par malheur, la porte de la cellule était trop étroite pour qu'il pût entrer. C'était un dimanche, au moment de la grand' messe: on remit à le faire entrer avec des cordes par la fenêtre quand la grand' messe serait dite. La grand' messe dura trois heures, on mit une heure à monter le clavecin, il avait mis une autre heure à venir de Naples au couvent: cinq heures en tout. Aussi, les pauvres religieuses étaient-elles affamées de mélodie. Les fenêtres et les portes fermées, elles ouvrirent en toute hâte l'instrument. L'instrument était devenu, de clavecin, un cercueil: le beau jeune homme qui y était enfermé et dont les deux bonnes amies comptaient faire leur maître de chant était asphyxié. Autre embarras, à l'endroit du second cadavre, bien autrement difficile à cacher dans une cellule que le premier dans un jardin. La chose s'ébruita. Naples avait alors pour archevêque un jeune prélat très-sévère. Il réfléchit à la satisfaction qu'il pouvait donner à la vindicte publique. Un procès faisait connaître au monde entier le scandale qui n'était connu que de Naples; il résolut d'en finir sans procès. Il alla chez un pharmacien, se fit préparer un extrait de ciguë aussi puissant que possible, mit la fiole sous sa robe d'archevêque, se rendit au couvent, fit venir l'abbesse et les deux religieuses; puis il divisa la ciguë en trois parts, et força les coupables à boire chacune leur part du poison sanctifié par Socrate. Elles moururent au milieu d'atroces douleurs. Mais l'archevêque avait de grands pouvoirs: il leur remit leurs péchésin articulo mortis. Seulement, il ferma le couvent et envoya les autres religieuses faire pénitence dans les monastères les plus sévères de leur ordre. Eh bien, vous comprenez: sur un texte comme celui-là, dont, faute de mémoire, je m'écarte peut-être sur certains points, mais pas, à coup sûr, à l'endroit des principaux, je comptais faire un roman moral dans le genre dela Religieuse, de Diderot, ou un drame de la famille desVictimes cloîtrées, de Monvel; cela eût occupé mes loisirs pendant le temps plus ou moins long que j'ai encore à demeurer votre hôte. Vous n'avez rien de tout cela, donnez-moi ce que vous voudrez: l'Histoirede Polybe, les Commentaires de César, laVie de la Vierge, leMartyre de saint Janvier. Tout me sera bon, cher monsieur Brandi, et je vous aurai de tout une égale reconnaissance.
Le commandant Brandi remonta chez lui, et choisit dans sa bibliothèque cinq ou six volumes, que Nicolino se garda bien d'ouvrir.
Le lendemain, vers huit heures du soir, le commandant entra dans la prison de Nicolino, précédé d'un geôlier portant deux bougies.
Le prisonnier s'était déjà jeté sur son lit, quoiqu'il ne dormît pas encore. Il ouvrit des yeux étonnés de ce luxe de cire. Trois jours auparavant, il avait demandé une lampe et on la lui avait refusée.
Le geôlier disposa les deux bougies sur la table et sortit.
--Ah çà! mon cher commandant, demanda Nicolino, est-ce que, par hasard, vous me feriez la surprise de me donner une soirée?
--Non: je vous faisais une simple visite, mon cher prisonnier, et, comme je déteste parler sans voir, j'ai, comme vous le voyez, fait apporter des lumières.
--Je me félicite bien sincèrement de votre antipathie pour les ténèbres; mais il est impossible que le désir de venir causer avec moi vous soit poussé tout à coup comme cela, de lui-même et sans raison extérieure. Qu'avez-vous à me dire?
--J'ai à vous dire une chose assez importante, et à laquelle j'ai longtemps réfléchi avant de vous en parler.
--Et, aujourd'hui, vos réflexions sont faites?
--Oui.
--Dites, alors.
--Vous savez, mon cher hôte, que vous êtes ici sur une recommandation toute particulière de la reine?
--Je ne le savais pas, mais je m'en doutais.
--Et au secret le plus absolu?
--Quant à cela, je m'en suis aperçu.
--Eh bien, imaginez-vous, mon cher hôte, que dix fois, depuis que vous êtes ici, une dame s'est présentée pour vous parler.
--Une dame?
--Oui; une dame voilée qui n'a jamais voulu dire son nom et qui a prétendu qu'elle venait de la part de la reine, à la maison de laquelle elle était attachée.
--Bon! fit Nicolino, est-ce que ce serait Elena, par hasard? Ah! par ma foi! voilà qui la réhabiliterait dans mon esprit. Et, naturellement, vous lui avez constamment refusé la porte?
--Venant de la part de la reine, j'ai pensé que sa visite pourrait ne pas vous être agréable, et j'ai craint de vous désobliger en l'introduisant près de vous.
--La dame est-elle jeune?
--Je le crois.
--Est-elle jolie?
--Je le gagerais.
--Eh bien, mon cher commandant, une femme jeune et jolie ne désoblige jamais un prisonnier au secret depuis six semaines, vînt-elle de la part du diable, et, je dirai même plus, surtout de la part du diable.
--Alors, dit Roberto Brandi, si cette dame revenait?
--Si cette dame revenait, faites-la entrer, mordieu!
--Je suis bien aise de savoir cela. Je ne sais pourquoi j'ai dans l'idée qu'elle reviendra ce soir.
--Mon cher commandant, vous êtes un homme charmant, d'une conversation pleine de verve et de fantaisie; mais vous comprenez: fussiez-vous l'homme le plus spirituel de Naples...
--Oui, vous préféreriez la conversation de la dame inconnue à la mienne; soit: je suis bon diable et n'ai point d'amour-propre. Maintenant, n'oubliez pas une chose ou plutôt deux choses.
--Lesquelles?
--C'est que, si je n'ai pas fait entrer la dame plus tôt, c'est que j'ai craint que sa visite ne vous déplût, et que, si je la fais entrer aujourd'hui, c'est que vous m'affirmez que sa visite vous est agréable.
--Je vous l'affirme, mon cher commandant. Êtes-vous satisfait?
--Je le crois bien! rien ne me satisfait plus que de rendre de petits services à mes prisonniers.
--Oui; seulement, vous prenez votre temps.
--Monsieur le duc, vous connaissez le proverbe:Tout vient à point à qui sait attendre.
Et, se levant avec son plus aimable sourire, le commandant salua son prisonnier et sortit.
Nicolino le suivit des yeux, se demandant ce qui avait pu arriver d'extraordinaire depuis la veille au matin pour qu'il se fît dans les manières de son juge et de son geôlier un si grand changement à son égard; et il n'avait pu encore se faire une réponse satisfaisante à sa question, lorsque la porte de son cachot se rouvrit et donna passage à une femme voilée, qui se jeta dans ses bras en levant son voile.
Comme l'avait deviné Nicolino Caracciolo, la femme voilée n'était autre que la marquise de San-Clemente.
Au risque de perdre sa faveur et sa position près de la reine, qui ne lui avait pas dit, au reste, un mot de ce qui était arrivé, et qui n'avait changé en rien ses façons vis-à-vis d'elle, la marquise de San-Clemente, comme l'avait dit Roberto Brandi, était venue deux fois pour essayer de voir Nicolino.
Le commandant avait été inflexible: les prières n'avaient pu le toucher, l'offre d'un millier de ducats n'avait pu le corrompre.
Ce n'était point que le commandant Brandi fut la perle des honnêtes gens; il s'en fallait, au contraire, du tout au tout. Mais c'était un homme assez fort en arithmétique pour calculer que, quand une place vaut dix ou douze mille ducats par an, il ne faut pas s'exposer à la perdre pour mille.
Et, en effet, quoique le traitement du gouverneur du château Saint-Elme ne fût en réalité que de quinze cents ducats, comme il était chargé de nourrir les prisonniers et que les arrestations venaient de durer et promettaient de durer encore longtemps à Naples,--de même que M. Delaunay, dont le traitement, comme gouverneur de la Bastille, était de douze mille francs fixe, parvenait à lui faire produire cent quarante mille livres,--de même Roberto Brandi, dont le traitement était de cinq ou six mille francs, tirait de son fort quarante ou cinquante mille francs.
Cela explique l'intégrité de Roberto Brandi. En apprenant les nouvelles du 9 décembre, c'est-à-dire le retour du roi, la défaite des Napolitains et la marche de l'armée française sur Naples, il avait été plus loin que le marquis Vanni, qui n'avait pas voulu se faire, de Nicolino, un ennemi acharné: Roberto Brandi avait rêvé de se faire, de Nicolino, non-seulement un ami, mais encore un protecteur. Et, à cet effet, il avait, comme nous l'avons vu, essayé de semer dans le coeur de son prisonnier, avant que celui-ci pût se douter dans quel but, cette graine qui fleurit si rarement, et qui, plus rarement encore, porte ses fruits, la reconnaissance.
Mais, quoiqu'il ne fût qu'à demi Napolitain, puisqu'il était Français par sa mère, Nicolino Caracciolo n'avait pas été assez naïf pour attribuer à une sympathie spontanée le changement qui, depuis la veille, s'était fait pour lui dans les façons du commandant. Aussi, l'avons-nous vu se demander quels étaient les événements extraordinaires qui avaient pu amener envers lui ce changement de façons.
La marquise, en lui apprenant la catastrophe de Rome et la fuite prochaine de la famille royale pour Palerme, lui apprit sur ce point tout ce qu'il désirait savoir.
Mais, nous n'avons pas besoin de le dire à nos lecteurs, qui, nous l'espérons, s'en seront aperçus, Nicolino était homme d'esprit. Il résolut de tirer tout le parti possible de la situation, en laissant peu à peu venir à lui Roberto Brandi. Il y avait évidemment, dans l'avenir et à un moment donné, un pacte avantageux pour tout le monde à faire entre le gouverneur du château Saint-Elme et les républicains.
Jusque-là, toutes les avances avaient été faites par le commandant du château, tandis que Nicolino n'était nullement engagé de son côté.
Quoique les instances obstinées de la marquise San-Clemente, pour arriver jusqu'à lui, instances qui avaient été couronnées par le succès, eussent laissé à Nicolino, si sceptique qu'il fût, peu de doutes sur son dévouement, soit que ce peu de doutes qui lui restait fût suffisant pour le tenir en réserve vis-à-vis d'elle, soit qu'il craignît qu'elle ne fût épiée, et qu'en la chargeant de quelque message pour ses compagnons, il ne les compromît et, en même temps, ne compromît la marquise elle-même, Nicolino n'occupa les deux heures qu'elle passa près de lui qu'à lui parler de son amour ou à le lui prouver.
Les amants se séparèrent enchantés l'un de l'autre et s'aimant plus que jamais. La marquise San-Clemente promit à Nicolino que tous les soirs où elle ne serait pas de service près de la reine, elle les viendrait passer avec lui; et, Roberto Brandi ayant été interrogé sur la possibilité de mettre ce projet à exécution, et n'y ayant vu aucun empêchement de son côté, il fut convenu que les choses se passeraient ainsi.
Le commandant n'avait point été sans savoir que la dame voilée était la marquise de San-Clemente, c'est-à-dire une des dames d'honneur les plus avant dans l'intimité de la reine; et, par un jeu de bascule des plus simples, il comptait bien toujours se trouver sur ses pieds par la marquise de San-Clemente, si c'était le parti royal qui l'emportait, par Nicolino Caracciolo, si c'était, au contraire, les républicains qui avaient le dessus.
Les jours s'écoulèrent, nous avons vu de quelle façon, en projets de résistance de la part du roi et ensuite de la part de la reine. Rien ne fut changé à la position de Nicolino, si ce n'est que les soins du commandant à son égard, non-seulement continuèrent, mais allèrent toujours augmentant... Il eut du pain blanc, trois plats à son déjeuner, cinq à son dîner, du vin de France à discrétion, et la permission de se promener deux fois par jour sur les remparts, à la condition de donner sa parole d'honneur de ne point sauter du haut en bas.
La situation de Nicolino ne lui paraissait pas, surtout depuis la disparition du procureur fiscal et l'apparition de la marquise, tellement désespérée, qu'il dût, pour en sortir, risquer un suicide; aussi, sans se faire prier, donna-t-il sa parole d'honneur, et put-il, sur sa foi, se promener tout à son aise.
Par la marquise, qui tenait exactement sa parole et qui, grâce à l'indifférence qu'elle affectait pour le prisonnier et aux précautions qu'elle prenait pour le venir voir, n'était aucunement inquiétée, Nicolino Caracciolo savait toutes les nouvelles de la cour. Il connaissait le roi et ne crut jamais sérieusement à sa résistance, et, comme la marquise de San-Clemente faisait partie des personnes qui devaient suivre la cour à Palerme, il sut la vérité, entre sept et huit heures, le soir même du 21 décembre, c'est-à-dire trois heures avant la fuite de la famille royale.
La marquise ne savait rien positivement de ce qui devait se passer. Elle avait reçu l'ordre de se trouver à dix heures du soir dans les appartements de la reine; là, il lui serait fait communication de la résolution prise. La marquise n'avait aucun doute que la résolution prise ne fût celle du départ.
Elle revenait donc à tout hasard faire ses adieux à Nicolino. Ces adieux faits ne rengageaient à rien, et, si elle restait, il serait toujours temps de les refaire.
On pleura beaucoup, on promit de s'aimer toujours, on fit venir le commandant, qui s'engagea, pourvu qu'elles lui fussent adressées, à remettre à Nicolino les lettres de la marquise, et qui, pourvu qu'il en prit lecture auparavant, promit de faire passer à la marquise les lettres de Nicolino; puis, toutes choses bien convenues, on échangea le plus près possible quelques paroles d'un désespoir assez calme pour ne point donner aux amants eux-mêmes de trop grandes inquiétudes l'un sur l'autre.
C'est une charmante chose que les amours faciles et les passions raisonnables. Comme les goëlands dans la tempête, elles ne font que mouiller le bout de leurs ailes au sommet des vagues; puis le vent les emporte du côté vers lequel il souffle, et, plutôt que de lutter contre lui, elles se laissent, souriantes au milieu des larmes, dans une pose gracieuse, emporter par le vent comme les Océanides de Flaxman.
Le chagrin donna grand appétit à Nicolino. Il soupa de manière à effrayer son geôlier, qu'il força de boire avec lui à la santé de la marquise. Le geôlier protesta contre la violence qui lui était faite, mais il but.
Sans doute, la douleur avait tenu Nicolino éveillé fort avant dans la nuit; car, lorsque le commandant, vers huit heures du matin, entra dans le cachot de son prisonnier, il le trouva profondément endormi.
Cependant la nouvelle qu'il lui apportait était assez grave pour qu'il prît sur lui de l'éveiller. On lui avait envoyé, pour les afficher à l'intérieur et à l'extérieur du château, quelques-unes des proclamations qui annonçaient le départ du roi, qui promettaient son prochain retour, qui nommaient le prince Pignatelli vicaire général, et Mack lieutenant du royaume.
Les égards que le commandant avait voués à son prisonnier lui faisaient un devoir de lui communiquer cette proclamation avant de la faire connaître à personne.
La nouvelle, en effet, était grave; mais Nicolino y était préparé. Il se contenta de murmurer: «Pauvre marquise!» Puis, écoutant les sifflements du vent dans les corridors et les battements de la pluie au-dessus de sa tête, il ajouta, comme Louis XV regardant passer le convoi de madame de Pompadour:
--Elle aura mauvais temps pour son voyage.
--Si mauvais, répondit Roberto Brandi, que les vaisseaux anglais sont encore dans la rade et n'ont pu partir.
--Bah! vraiment! répondit Nicolino. Et peut-on, quoique ce ne soit pas l'heure de la promenade, monter sur les remparts?
--Certainement! La gravité de la situation serait une excuse, si l'on venait à me faire un crime de ma complaisance. Dans ce cas, n'est-ce pas, monsieur le duc, vous auriez la bonté de dire que cette complaisance, vous l'avez exigée de moi?
Nicolino monta sur le rempart, et, en sa qualité de neveu d'un amiral, comme il disait, reconnut, sur leVan-Guardetla Minerve, les pavillons qui indiquaient la présence du roi sur l'un de ces bâtiments et du prince de Calabre sur l'autre.
Le commandant, qui l'avait quitté un instant, le rejoignit en lui apportant une excellente lunette d'approche.
Grâce à cette excellente lunette, il put suivre les péripéties du drame que nous avons raconté. Il vit la municipalité et les magistrats venant supplier vainement le roi de ne point partir; il vit le cardinal-archevêque monter à bord duVan-Guardet en descendre; il vit Vanni, chassé dela Minerve, rentrer désespéré derrière le môle. Une ou deux fois même, il vit apparaître sur le pont la belle marquise. Il lui sembla qu'elle levait tristement les yeux au ciel et essuyait une larme; et ce spectacle lui parut d'un intérêt tel, qu'il resta toute la journée sur le rempart, tenant sa lunette à la main, et ne quitta son observatoire que pour descendre, à la hâte, déjeuner et dîner.
Le lendemain, ce fut encore le commandant qui entra le premier dans sa chambre. Rien n'était changé depuis la veille; le vent continuait d'être contraire; les vaisseaux étaient toujours dans le port.
Enfin vers trois heures, on appareilla. Les voiles descendirent gracieusement le long des mâts et semblèrent faire un appel au vent. Le vent obéit, les voiles se gonflèrent: vaisseaux et frégates se mirent en mouvement et s'avancèrent lentement vers la haute mer. Nicolino reconnut à bord duVan-Guardune femme qui faisait des signes non équivoques de reconnaissance, et, comme cette femme ne pouvait être autre que la marquise de San-Clemente, il lui jeta à travers l'espace un tendre et dernier adieu.
Au moment où la flotte commençait à disparaître derrière Caprée, on vint annoncer à Nicolino que le dîner était servi, et, comme rien ne le retenait plus sur le rempart, il descendit vivement, pour ne pas donner aux plats, qui devenaient de plus en plus délicats, le temps de se refroidir.
Le même soir, le commandant, inquiet de la situation de coeur et d'esprit dans laquelle devait se trouver son prisonnier, après les terribles émotions de la journée, descendit dans son cachot, et le trouva aux prises avec une bouteille de syracuse.
Le prisonnier paraissait très-ému. Il avait le front rêveur et l'oeil humide.
Il tendit mélancoliquement la main au commandant, lui versa un verre de syracuse et trinqua avec lui en secouant la tête.
Puis, après avoir vidé son verre jusqu'à la dernière goutte:
--Et quand je pense, dit-il, que c'est avec un pareil nectar qu'Alexandre VI empoisonnait ses convives! Il fallait que ce Borgia fût un bien grand coquin.
Puis, vaincu par l'émotion que lui causait ce souvenir historique, Nicolino laissa tomber sa tête sur la table et s'endormit!
Il est inutile que nous passions en revue de nouveau chacun des événements que nous avons déjà vus se dérouler sous nos yeux. Seulement, il est bon de dire que, du haut des remparts du château Saint-Elme, grâce à l'excellente lunette que lui avait laissée le commandant, Nicolino assistait à tout ce qui se passait dans les rues de Naples. Quant aux événements qui ne se produisaient point au grand jour, le commandant Roberto Brandi, qui était devenu pour son prisonnier un véritable ami, les lui racontait avec une fidélité qui eût fait honneur à un préfet de police faisant son rapport à son souverain.
C'est ainsi que Nicolino vit, du haut des remparts le terrible et magnifique spectacle de l'incendie de la flotte, apprit le traité de Sparanisi, put suivre des yeux les voitures amenant les officiers français qui venaient toucher les deux millions et demi, sut le lendemain en quelle monnaie les deux millions et demi avaient été payés, assista enfin à toutes les péripéties qui suivirent le départ du vicaire général, depuis la nomination de Maliterno à la dictature jusqu'à l'amende honorable que nous lui avons vu faire de compte à demi avec Rocca-Romana. Tous ces événements lui eussent, perçus par les yeux seulement, paru assez obscurs; mais les explications du commandant venaient les élucider et jouaient dans ce labyrinthe politique le rôle du fil d'Ariane.
On atteignit ainsi le 20 janvier.
Le 20 janvier, on apprit la rupture définitive de la trêve, à la suite de l'entrevue entre le général français et le prince de Maliterno, et l'on sut qu'à six heures du matin, les troupes françaises s'étaient ébranlées pour marcher sur Naples.
A cette nouvelle, les lazzaroni hurlèrent de rage, et, brisant toute discipline, mirent à leur tête Michele et Pagliuccella, criant qu'ils ne voulaient reconnaître qu'eux pour capitaines; puis, s'adjoignant les soldats et les officiers qui étaient revenus de Livourne avec le général Naselli, ils commencèrent à traîner des canons à Poggioreale, à Capodichino et à Capodimonte. D'autres batteries furent établies à la porte Capuana, à la Marinella, au largo delle Pigne et sur tous les points par lesquelles les Français pouvaient tenter d'entrer à Naples. C'était pendant cette journée où se préparait la défense, que, malgré les efforts de Michele et de Pagliucella, les pillages, les incendies et les meurtres avaient été le plus terribles.
Du haut des murailles du fort de Saint-Elme, Nicolino voyait avec terreur les cruautés qui s'accomplissaient. Il s'étonnait de ne voir le parti républicain prendre aucune mesure contre de pareilles atrocités, et se demandait si le comité républicain était réduit à un tel abandon, qu'il dût laisser les lazzaroni maîtres de la ville sans rien tenter contre les désordres qu'ils commettaient.
A tout moment, des clameurs nouvelles s'élevaient de quelque point de la ville et montaient jusqu'aux hauteurs où est située la forteresse. Des tourbillons de fumée s'élançaient tout à coup d'un pâté de maisons, et, poussés par le sirocco, passaient comme un voile entre la ville et le château. Des assassinats commencés dans les rues se continuaient par les escaliers et venaient se dénouer sur les terrasses des palais, presque à portée de fusil des sentinelles. Roberto Brandi veillait aux portes et aux poternes du château, dont il avait doublé les sentinelles, avec ordre de faire feu sur quiconque se présenterait, lazzaroni ou républicains. Il conduisait évidemment, avec des intentions hostiles, à un but caché, un plan arrêté avec lui-même.
La bannière royale continuait de flotter sur les murailles du fort, et, malgré le départ du roi, n'avait point disparu un instant.
Cette bannière, gage pour eux de la fidélité du commandant, réjouissait les yeux des lazzaroni.
Sa longue-vue à la main, Nicolino cherchait vainement dans les rues de Naples quelques figures de connaissance. On le sait, Maliterno n'était point rentré à Naples; Rocca-Romana se tenait caché; Manthonnet, Schipani, Cirillo et Velasco attendaient.
A deux heures de l'après-midi, on releva les sentinelles, comme cela se pratiquait, de deux heures en deux heures.
Il sembla à Nicolino que la sentinelle qui se trouvait la plus proche de lui, lui faisait un signe de tête.
Il ne parut point l'avoir remarqué; mais, au bout de quelques secondes, il tourna de nouveau les yeux de son côté.
Cette fois, il ne lui resta aucun doute. Ce signe avait été d'autant plus visible que les trois autres sentinelles, les yeux fixés, les unes à l'horizon du côté de Capoue, où l'on s'attendait à voir déboucher les Français, les autres sur Naples, se débattant sous le fer et au milieu du feu, ne faisaient aucune attention à la quatrième sentinelle et au prisonnier.
Nicolino put donc se diriger vers le factionnaire et passer à un pas de lui.
--Aujourd'hui, en dînant, faites attention à votre pain, lui jeta en passant la sentinelle.
Nicolino tressaillit et continua sa route.
Son premier mouvement fut un mouvement de crainte: il crut qu'on voulait l'empoisonner.
Au bout d'une vingtaine de pas, il revint sur lui-même, et, en repassant devant le factionnaire:
--Du poison? demanda-t-il.
--Non, répondit celui-ci, un billet.
--Ah! fit Nicolino, la poitrine un peu dégagée.
Et, s'éloignant du factionnaire, il se tint à distance sans plus regarder de son côté.
Enfin, les républicains se décidaient donc à quelque chose! Le défaut d'initiative dans lemezzo cetoet dans la noblesse est le défaut capital des Napolitains. Autant le peuple, poussière soulevée au moindre vent, est toujours prêt aux émeutes, autant la classe moyenne et l'aristocratie sont difficiles aux révolutions.
C'est qu'à tout changement qui arrive, mezzo ceto et aristocratie craignent de perdre une portion de ce qu'ils possèdent, tandis que le peuple, qui ne possède rien, ne peut que gagner.
Il était trois heures de l'après-midi; Nicolino dînait à quatre: il n'avait, en conséquence, qu'une heure à attendre. Cette heure lui parut un siècle.
Enfin, elle passa, Nicolino comptant les quarts et les demies qui sonnaient aux trois cents églises de Naples.
Nicolino descendit, trouva son couvert mis comme d'habitude et son pain sur la table. Il examina négligemment son pain, n'y vit aucune rupture; sur toute sa rotondité, la croûte était lisse et intacte. Si un billet avait été introduit dans l'intérieur, c'était pendant la fabrication même du pain.
Le prisonnier commença de croire à un faux avis.
Il regarda le geôlier chargé de le servir à table, depuis l'amélioration croissante de ses repas, espérant voir en lui quelque encouragement à rompre son pain.
Le geôlier resta impassible.
Nicolino, pour avoir une occasion de le faire sortir, regarda si rien ne manquait sur la table. La table était irréprochablement préparée.
--Mon cher ami, dit-il au geôlier, le commandant est si bon pour moi, que je ne doute pas que, pour m'ouvrir l'appétit, il ne me donne une bouteille d'asprino, si je la lui demande.
L'asprino correspond à Naples, au vin de Suresne, à Paris.
Le geôlier sortit en faisant un mouvement des épaules qui signifiait:
--En voilà une idée de demander du vinaigre quand on a sur sa table du lacrima-cristi et du monte de Procida.
Mais, comme on lui avait recommandé d'avoir les plus grands égards pour le prisonnier, il s'empressa d'obéir avec tant de diligence, que, pour aller plus vite, il ne ferma même pas, en s'éloignant, la porte du cachot.
Nicolino le rappela.
--Qu'y a-t-il, Excellence? demanda le geôlier.
--Il y a que je vous prie de fermer votre porte, mon ami, répondit Nicolino: les portes ouvertes donnent des tentations aux prisonniers.
Le geôlier, qui savait la fuite impossible au château Saint-Elme, à moins que, comme Hector Caraffa, on ne descendît du haut des murailles avec une corde, referma la porte, non point pour sa conscience, mais pour ne pas désobliger Nicolino.
La clef ayant fait dans la serrure son mouvement et son bruit de rotation qui indiquaient la clôture à double tour, Nicolino, certain de ne pas être surpris, brisa son pain.
On ne l'avait point trompé: au beau milieu de la mie était un billet roulé, lequel, collé à la pâte, indiquait qu'il n'avait pu y être introduit que pendant la fabrication, comme l'avait pensé le prisonnier.
Nicolino prêta l'oreille, et, n'entendant aucun bruit, ouvrit vivement le billet.
Il contenait ces mots:
«Jetez-vous sur votre lit sans vous déshabiller; ne vous inquiétez point du bruit que vous entendrez de onze heures à minuit; il sera fait par des amis; seulement, tenez-vous prêt à les seconder.»
--Diable! murmura Nicolino, ils ont bien fait de me prévenir; je les eusse pris pour des lazzaroni, et j'eusse tapé dessus. Voyons le post-scriptum:
«Il est urgent que, demain, le drapeau français flotte, au point du jour, sur les murailles du château Saint-Elme. Si notre tentative échouait, faites ce que vous pourrez de votre côté pour arriver à ce but. Le comité met cinq cent mille francs à votre disposition.»
Nicolino déchira le billet en morceaux impalpables, qu'il éparpilla sur toute la longueur de son cachot.
Il achevait cette opération lorsque la clef tourna dans la serrure, et que son geôlier entra une bouteille d'asprino à la main.
Nicolino, qui tenait de sa mère un palais français, n'avait jamais pu souffrir l'asprino; mais, dans cette occasion, il lui parut qu'il devait faire un sacrifice à la patrie. Il remplit son verre, le leva en l'air, porta un toast à la santé du commandant, le vida d'un trait et fit clapper sa langue avec autant d'énergie qu'il eût pu le faire après un verre de chambertin, de château-laffitte ou de bouzi.
L'admiration du geôlier pour Nicolino redoubla: il fallait être doué d'un courage héroïque pour boire sans grimace un verre d'un pareil vin.
Le dîner était encore meilleur que d'habitude. Nicolino en fit son compliment au gouverneur, qui vint, comme il en prenait de plus en plus l'habitude, lui faire sa visite au café.
--Bon! dit Roberto Brandi, les compliments reviennent, non pas au cuisinier, mais à l'asprino, qui vous aura ouvert l'appétit.
Nicolino n'avait point l'habitude de remonter sur le rempart après son dîner, qu'il prolongeait, surtout depuis qu'il s'était amélioré, jusqu'à cinq heures et demie et même six heures du soir. Mais, surexcite, non point par l'asprino qu'il avait bu, comme le croyait le commandant, mais par le billet qu'il avait reçu; voyant le seigneur Roberto Brandi de bonne humeur et ne doutant pas que Naples ne fût au moins aussi curieux à voir de nuit que de jour, il se plaignit avec tant d'insistance d'une certaine lourdeur d'estomac et d'un certain embarras de tête, que, de lui-même, le commandant lui demanda s'il ne voulait point prendre l'air.
Nicolino se fit prier un instant; puis enfin, pour ne pas le désobliger, consentit à monter avec le commandant sur le rempart.
Naples présentait dans la soirée le même spectacle que pendant le jour, excepté que, vu à travers les ténèbres, il devenait plus effrayant. Et, en effet, le pillage et les assassinats s'exécutaient à la lueur des torches qui, courant dans l'obscurité comme des insensées, semblaient jouer quelque jeu fantastique et terrible inventé par la mort. De leur côté, les incendies, détachant les flammes ardentes de la fumée épaisse qui les couronnait, offraient à Nicolino la même représentation que Rome, dix-huit cents ans auparavant, avait donnée à Néron. Rien n'eût empêché Nicolino, s'il eût voulu se couronner de roses et chanter des vers d'Horace sur sa lyre, de se croire le divin empereur successeur de Claude et fils d'Agrippine et de Domitius.
Mais Nicolino n'était pas fantaisiste à ce point; Nicolino avait tout simplement sous les yeux le spectacle d'une scène de meurtre et d'incendie comme Naples n'en avait point donné depuis la révolte de Masaniello, et Nicolino, la rage au fond du coeur, regardait ces canons dont le col de bronze s'allongeait hors des remparts, et se disait que, s'il était gouverneur du château à la place de Roberto Brandi, il aurait bientôt forcé toute cette canaille à chercher un abri dans les égouts d'où elle sortait.
En ce moment, il sentit une main qui s'appuyait sur son épaule, et, comme si elle eût pu lire au plus profond de sa pensée, une voix lui dit:
--A ma place, que feriez-vous?
Nicolino n'eut pas besoin de se retourner pour savoir qui lui parlait ainsi: il reconnut la voix du digne commandant.
--Par ma foi, répondit Nicolino, je n'hésiterais pas, je vous le jure: je ferais feu sur les assassins, au nom de l'humanité et de la civilisation.
--Comme cela? sans savoir ce que me rapportera ou me coûtera chaque coup de canon que je tirerai? A votre âge et en paladin français, vous dites:Fais ce que dois, advienne que pourra.
--C'est le chevalier Bayard qui a dit cela.
--Oui; mais, à mon âge, et père de famille comme je suis, je dis:Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même.Ce n'est pas le chevalier Bayard qui a dit cela: c'est le bon sens.
--Ou l'égoïsme, mon cher gouverneur.
--Cela se ressemble diablement, mon cher prisonnier.
--Mais, enfin, que voulez-vous?
--Mais je ne veux rien. Je suis à mon balcon, balcon bien tranquille: rien ne m'atteindra ici. Je regarde et j'attends.
--Je vois bien que vous regardez; mais je ne sais pas ce que vous attendez.
--J'attends ce qu'attend le gouverneur d'une forteresse imprenable: j'attends qu'on me fasse des propositions.
Nicolino prit ces paroles pour ce qu'elles étaient, en effet, c'est-à-dire pour une ouverture; mais, outre qu'il n'avait pas mission de traiter au nom des républicains, mission qu'à la rigueur il se fût donnée à lui-même, le billet qu'il avait reçu lui recommandait tout simplement de se tenir tranquille, et d'aider, s'il était en son pouvoir, aux événements qui devaient s'accomplir de onze heures à minuit.
Qui lui disait que ce qu'il arrêterait avec le commandant, si avantageux que cela fût, selon lui, aux intérêts de la future république parthénopéenne, s'accorderait avec les plans des républicains?
Il garda donc le silence, ce que voyant le commandant Roberto Brandi, il fit, pour la troisième ou la quatrième fois, le tour des remparts en sifflant et en recommandant aux sentinelles la plus grande vigilance, aux artilleurs de veiller près de leurs pièces, la mèche allumée.
Nicolino écouta en silence le commandant donner des ordres, d'une voix assez haute, au contraire, pour qu'elle fût entendue de son prisonnier.
Ce redoublement de surveillance l'inquiéta; mais il connaissait la prudence et le courage de ceux qui lui avaient fait passer l'avis qu'il avait reçu, et il se confiait à eux.
Seulement, il lui fut démontré plus clair que jamais que toutes les attentions successives et croissantes qu'avait eues pour lui le directeur de la forteresse n'avaient d'autre but que d'amener Nicolino à lui faire quelque ouverture ou à recueillir les siennes; ce qui serait arrivé, sans aucun doute, si Nicolino ne se fût, à cause de l'avis reçu, tenu sur la réserve.
Le temps s'écoula sans aucun rapprochement entre le gouverneur et son prisonnier. Seulement, comme par oubli, celui-ci eut la permission de rester sur le rempart.
Dix heures sonnèrent. On se rappelle que c'était l'heure indiquée par Maliterno à l'archevêque, pour sonner, sous peine de mort, toutes les cloches de Naples. A la dernière vibration des bronzes, toutes les cloches éclatèrent à la fois.
Nicolino était préparé à tout, excepté à ce concert de cloches, et le gouverneur, à ce qu'il paraît, n'y était pas plus préparé que lui; car, à ce bruit inattendu, Roberto Brandi se rapprocha de son prisonnier et le regarda avec étonnement.
--Oui, je comprends bien, dit Nicolino, vous me demandez ce que signifie cet effroyable charivari; j'allais vous faire la même question.
--Alors, vous l'ignorez?
--Parfaitement. Et vous?
--Moi aussi.
--Alors, promettons-nous que le premier des deux qui l'apprendra en fera part à son voisin.
--Je vous le promets.
--C'est incompréhensible, mais c'est curieux, et j'ai payé bien cher, souvent, ma loge à Saint-Charles pour voir un spectacle qui ne valait pas celui-ci.
Mais, contre l'attente de Nicolino, le spectacle devenait de plus en plus curieux.
En effet, comme nous l'avons dit, arrêtés au milieu de leur infernale besogne par une voix qui semblait leur parler d'en haut, les lazzaroni, qui entendent mal la langue céleste, coururent en demander l'explication à la cathédrale.
On sait ce qu'ils y trouvèrent: la vieille métropole éclairéeà giorno, le sang et la tête de saint Janvier exposés, le cardinal-archevêque en habits sacerdotaux, enfin Rocca-Romana et Maliterno en costume de pénitents, pieds nus, en chemise et la corde au cou.
Les deux spectateurs, pour lesquels on eût pu croire que le spectacle était fait, virent alors l'étrange procession sortir de l'église, au milieu des pleurs, des cris, des lamentations. Les torches étaient si nombreuses et jetaient un tel éclat, qu'à l'aide de sa lunette, que le commandant envoya chercher, Nicolino reconnut l'archevêque sous son dais, portant le saint sacrement, les chanoines portant à ses côtés le sang et la tête de saint Janvier, et enfin, derrière les chanoines, Maliterno et Rocca-Romana, dans leur étrange costume, ne portaient rien, ou plutôt portaient, de tous les poids, le plus pesant: les péchés du peuple.
Nicolino savait son frère Rocca-Romana aussi sceptique que lui, et Maliterno aussi sceptique que son frère. Il fut donc, malgré la grande préoccupation qui le tenait, pris d'un rire homérique en reconnaissant les deux pénitents.
Quelle était cette comédie? dans quel but était-elle jouée? C'était ce que ne pouvait s'expliquer Nicolino que par ce mélange, tout particulier à Naples, du grotesque au sacré.
Sans doute, entre onze heures et minuit, aurait-il l'explication de tout cela.
Roberto Brandi, qui n'attendait aucune explication, paraissait plus inquiet et plus impatient que son prisonnier; car lui aussi connaissait Naples et se doutait qu'il y avait quelque immense piége caché sous cette comédie religieuse.
Nicolino et le commandant suivirent des yeux, avec la plus grande curiosité, la procession dans les différentes évolutions qu'elle accomplit depuis sa sortie de la cathédrale jusqu'à sa rentrée; puis ils virent le bruit diminuer, les torches s'éteindre, et y succéder le silence et l'obscurité.
Quelques maisons auxquelles le feu avait été mis continuèrent de brûler; mais personne ne s'en occupa.
Onze heures sonnèrent.
--Je crois, dit Nicolino, qui désirait suivre les instructions du billet en rentrant dans son cabinet, je crois que la représentation est terminée. Qu'en dites-vous, mon commandant?
--Je dis que j'ai encore quelque chose à vous faire voir avant que vous rentriez chez vous, mon cher prisonnier.
Et il lui fit signe de le suivre.
--Nous nous sommes, lui dit-il, jusqu'à présent préoccupés de ce qui se passe à Naples, depuis Mergellina jusqu'à la porte Capuana,--c'est-à-dire à l'ouest, au midi et à l'est:--occupons-nous un peu de ce qui se passe au nord. Quoique ce qui nous vient de ce côté fasse peu de bruit et jette peu de lumière, cela vaut la peine que nous y accordions un instant d'attention.
Nicolino se laissa conduire par le gouverneur sur la partie du rempart exactement opposée à celle du haut de laquelle il venait de contempler Naples, et, sur les collines qui enveloppent la ville, depuis celle de Capodimonte jusqu'à celle de Poggioreale, il vit une ligne de feux disposés avec la régularité d'une armée en marche.
--Ah! ah! fit Nicolino, voilà du nouveau, ce me semble.
--Oui, et qui n'est pas sans intérêt, n'est-ce pas?
--C'est l'armée française? demanda Nicolino.
--Elle-même, répondit le gouverneur.
--Demain, alors, elle entrera à Naples.
--Oh! que non! On n'entre point à Naples comme cela quand les lazzaroni ne veulent pas qu'on y entre. On se battra deux, trois jours, peut-être.
--Eh bien, après? demanda Nicolino.
--Après?... Rien, répondit le gouverneur. C'est à nous de songer à ce que peut, dans un pareil conflit, faire de bien ou de mal à ses alliés, quels qu'ils soient, le gouverneur du château Saint-Elme.
--Et peut-on savoir, en cas de conflit, pour qui seraient vos préférences?
--Mes préférences! Est-ce qu'un homme d'esprit a des préférences, mon cher prisonnier? Je vous ai fait ma profession de foi en vous disant que j'étais père de famille, et en vous citant le proverbe français:Charité bien ordonnée est de commencer par soi-même.Rentrez chez vous; méditez là-dessus. Demain, nous causerons politique, morale et philosophie, et, comme les Français ont encore un autre proverbe qui dit:La nuit porte conseil, eh bien, demandez des conseils à la nuit; au jour, vous me ferez part de ceux qu'elle vous aura donnés. Bonsoir, monsieur le duc!
Et, comme, tout en causant, on était arrivé au haut de l'escalier qui conduisait aux prisons inférieures, le geôlier reconduisit Nicolino à son cachot et l'y enferma, comme d'habitude, à double tour.
Nicolino se trouva dans la plus complète obscurité.
Par bonheur, les instructions qu'il avait reçues n'étaient point difficiles à suivre. Il se dirigea à tâtons vers son lit, le trouva et se jeta dessus tout habillé.
A peine y était-il depuis cinq minutes, qu'il entendit le cri d'alarme, cri suivi d'une fusillade assez vive et de trois coups de canon.
Puis tout rentra dans le silence le plus absolu.
Qu'était-il arrivé?
Nous sommes obligés de dire que, malgré le courage bien éprouvé de Nicolino, le coeur lui battait fort en se faisant cette question.
Dix autres minutes ne s'étaient point écoulées, que Nicolino entendit un pas dans l'escalier, une clef tourna dans la serrure, les verrous grincèrent et la porte s'ouvrit, donnant passage au digne commandant, éclairé d'une bougie qu'il tenait lui-même à la main.
Roberto Brandi referma la porte avec la plus grande précaution, déposa sa bougie sur la table, prit une chaise et vint s'asseoir près du lit de son prisonnier, qui, ignorant absolument où aboutirait toute cette mise en scène, le laissait faire sans lui adresser une seule parole.
--Eh bien, lui dit le gouverneur lorsqu'il fut assis à son chevet, je vous le disais bien, mon cher prisonnier, que le château Saint-Elme était d'une certaine importance dans la question qui doit se plaider demain.
--Et à quel propos, mon cher commandant, venez-vous, à une pareille heure, vous féliciter près de moi de votre perspicacité?
--Parce que c'est toujours une satisfaction d'amour-propre, que de pouvoir dire à un homme d'esprit comme vous: «Vous voyez bien que j'avais raison;» ensuite parce que je crois que, si nous attendons à demain pour causer de nos petites affaires, dont vous n'avez pas voulu causer ce soir,--je sais maintenant pourquoi,--si nous attendons à demain, dis-je, il pourra bien être trop tard.
--Voyons, mon cher commandant, demanda Nicolino, il s'est donc passé quelque chose de bien important depuis que nous nous sommes quittés?
--Vous allez en juger. Les républicains, qui avaient, je ne sais comment, surpris mon mot d'ordre, qui étaitPausilippe et Parthénope, se sont présentés à la sentinelle; seulement, celui qui était chargé de direParthénopea confondu la nouvelle ville avec l'ancienne et a ditNapoliau lieu deParthénope. La sentinelle, qui ne savait probablement pas queParthénopeetNapoline font qu'un ou plutôt ne font qu'une, a donné l'alarme; le poste a fait feu, mes artilleurs ont fait feu, et le coup a été manqué. De sorte, mon cher prisonnier, que, si c'est dans l'attente de ce coup-là que vous vous êtes jeté tout habillé sur votre lit, vous pouvez vous déshabiller et vous coucher, à moins cependant que vous n'aimiez mieux vous lever pour que nous causions chacun d'un côté de cette table, comme deux bons amis.
--Allons, allons, dit Nicolino en se levant, ramassez les atouts, abattez votre jeu, et causons.
--Causons! dit le gouverneur, c'est bientôt dit.
--Dame, c'est vous qui me l'offrez, ce me semble.
--Oui, mais après quelques éclaircissements.
--Lesquels? Dites.
--Avez-vous des pouvoirs suffisants pour causer avec moi?
--J'en ai.
--Ce dont nous causerons ensemble sera-t-il ratifié par vos amis?
--Foi de gentilhomme!
--Alors, il n'y a plus d'empêchements. Asseyez-vous, mon cher prisonnier.
--Je suis assis.
--MM. les républicains ont donc bien besoin du château Saint-Elme? Voyons!
--Après la tentative qu'ils viennent de faire, vous me traiteriez de menteur si je vous disais que sa possession leur est tout à fait indifférente.
--Et, en supposant que messire Roberto Brandi, gouverneur de ce château, substituât en son lieu et place le très-haut et très-puissant seigneur Nicolino, des ducs de Rocca-Romana et des princes Caraccioli, que gagnerait à cette substitution ce pauvre Roberto Brandi?
--Messire Roberto Brandi m'a prévenu, je crois, qu'il était père de famille?
--J'ai oublié de dire époux et père de famille.
--Il n'y a pas de mal, puisque vous réparez à temps votre oubli. Donc, une femme?
--Une femme.
--Combien d'enfants?
--Deux: des enfants charmants, surtout la fille, qu'il faut songer à marier.
--Ce n'est point pour moi que vous dites cela, je présume?
--Je n'ai pas l'orgueil de porter mes yeux si haut: c'est une simple observation que je vous faisais, comme digne d'exciter votre intérêt.
--Et je vous prie de croire qu'elle l'excite au plus haut degré.
--Alors, que pensez-vous que puissent faire pour un homme qui leur rend un très-grand service, pour la femme et les enfants de cet homme, les républicains de Naples?
--Eh bien, que diriez-vous de dix mille ducats?
--Oh! interrompit le gouverneur.
--Attendez donc, laissez-moi dire.
--C'est juste; dites.
--Je répète. Que diriez-vous de dix mille ducats de gratification pour vous, de dix mille ducats d'épingles pour votre femme, de dix mille ducats de bonne main à votre fils, et de dix mille ducats de dot à votre fille?
--Quarante mille ducats?
--Quarante mille ducats.
--En tout?
--Dame!
--Cent quatre-vingt-dix mille francs?
--Juste.
--Ne trouvez-vous pas qu'il est indigne d'hommes comme ceux que vous représentez de ne pas offrir des sommes rondes?
--Deux cent mille livres, par exemple?
--Oui, à deux cent mille livres, on réfléchit.
--Et à combien terminerait-on?
--Tenez, pour ne pas vous faire marchander, à deux cent cinquante mille livres.
--C'est un joli denier que deux cent cinquante mille livres!
--C'est un joli morceau que le château Saint-Elme.
--Hum!
--Vous refusez?
--Je me consulte.
--Vous comprendrez ceci, mon cher prisonnier: on dit... Toute la journée, nous avons parlé par proverbes; passez-moi donc encore celui-ci: je vous promets que ce sera le dernier.
--Je vous le passe.
--Eh bien, on dit que tout homme trouve une fois dans sa vie l'occasion de faire fortune, que le tout est pour lui de ne pas laisser échapper l'occasion.
L'occasion passe à côté de la main: je la prends par ses trois cheveux, et je ne la lâche pas, morbleu!
--Je ne veux pas y regarder de trop près avec vous, mon cher gouverneur, reprit Nicolino, d'autant plus que je n'ai qu'à me louer de vos bons procédés: vous aurez vos deux cent cinquante mille livres.
--A la bonne heure.
--Seulement, vous comprenez que je n'ai pas deux cent cinquante mille livres dans ma poche.
--Bon! monsieur le duc, si l'on voulait faire toutes les affaires au comptant, on ne ferait jamais d'affaires.
--Alors, vous vous contenterez de mon billet?
Roberto Brandi se leva et salua.
--Je me contenterai de votre parole, prince les dettes de jeu sont sacrées, et nous jouons dans ce moment-ci, et gros jeu, car nous jouons chacun notre tête.
--Je vous remercie de votre confiance en moi, monsieur, répondit Nicolino avec une suprême dignité; je vous prouverai que j'en étais digne. Maintenant, il ne s'agit plus que de l'exécution, des moyens.
--C'est pour arriver à ce but que je vous demanderai, mon prince, toute la complaisance possible.
--Expliquez-vous.
--J'ai eu l'honneur de vous dire que, puisque je tenais l'occasion par les cheveux, je ne la lâcherais point sans y trouver une fortune.
--Oui. Eh bien, il me semble qu'une somme de deux cent cinquante mille francs...
--Ce n'est point une fortune, cela, monsieur le duc. Vous qui êtes riche à millions, vous devez le comprendre.
--Merci!
--Non: il me faut cinq cent mille francs.
--Monsieur le commandant, je suis fâché de vous dire que vous manquez à votre parole.
--En quoi, si ce n'est pas à vous que je les demande?
--Alors, c'est autre chose.
--Et si j'arrive à me faire donner par Sa Majesté le roi Ferdinand, pour ma fidélité, le même prix que vous m'offrez pour ma trahison?
--Oh! le vilain mot que vous venez de dire là!
Le commandant, avec le comique sérieux particulier aux Napolitains, prit la bougie, alla regarder derrière la porte, sous le lit, et revint poser la bougie sur la table.
--Que faites-vous? lui demanda Nicolino.
--J'allais voir si quelqu'un nous écoutait.
--Pourquoi cela?
--Mais parce que, si nous ne sommes que nous deux, vous savez bien que je suis un traître, un peu plus adroit, un peu plus spirituel que les autres peut-être, mais voilà tout.
--Et comment comptez-vous vous faire donner par le roi Ferdinand deux cent cinquante mille francs pour prix de votre fidélité?
--C'est pour cela justement que j'ai besoin de toute votre complaisance.
--Comptez dessus; seulement, expliquez-vous.
--Pour en arriver là, mon cher prisonnier, il ne faut pas que je sois votre complice, il faut que je sois votre victime.
--C'est assez logique, ce que vous me dites là. Eh bien, voyons, comment pouvez-vous devenir ma victime?
--C'est bien facile.
Le commandant tira des pistolets de sa poche.
--Voilà des pistolets.
--Tiens, dit Nicolino, ce sont les miens.
--Que le procureur fiscal a oubliés ici... Vous savez comment il a fini, ce bon marquis Vanni?
--Vous m'avez annoncé sa mort, et je vous ai même répondu que j'avais le regret de ne pas le regretter.
--C'est vrai. Vous vous êtes donc procuré vos pistolets, qui étaient je ne sais où, par vos intelligences dans le château; de sorte que, quand je suis descendu, vous m'avez mis le pistolet sur la gorge.
--Très-bien, fit Nicolino en riant: comme cela.
--Prenez garde! ils sont chargés. Puis, le pistolet sur la gorge toujours, vous m'avez lié à cet anneau scellé dans la muraille.
--Avec quoi? avec les draps de mon lit?
--Non, avec une corde.
--Je n'en ai pas.
--Je vous en apporte une.
--A la bonne heure: vous êtes homme de précaution.
--Quand on veut que les choses réussissent, n'est-ce pas? il ne faut rien négliger.
--Après?
--Après? Lorsque je suis bien lié et bien garrotté à cet anneau, vous me bâillonnez avec votre mouchoir afin que je ne crie pas; vous refermez la porte sur moi, et vous profitez de ce que j'ai eu l'imprudence d'envoyer en patrouille tous les hommes dont je suis sûr, et de ne laisser dans l'intérieur et aux portes que les déserteurs, pour faire une émeute.
--Et comment ferai-je cette émeute?
--Rien de plus facile. Vous offrirez dix ducats par homme. Ils sont une trentaine d'hommes, mettez-en trente-cinq avec les employés: c'est trois cent cinquante ducats. Vous distribuez immédiatement vos trois cent cinquante ducats; vous changez le mot d'ordre, et vous commandez de faire feu sur la patrouille, si elle insiste pour entrer.
--Et où prendrai-je les trois cent cinquante ducats?
--Dans ma poche; seulement, c'est un compte à part, vous comprenez.
--A joindre aux deux cent cinquante mille livres: très-bien!
--Une fois maître du château, vous me déliez, vous me laissez dans votre cachot, vous me traitez aussi mal que je vous y ai bien traité; puis, une nuit, quand vous m'avez payé mes deux cent cinquante mille francs et rendu mes trois cent cinquante ducats, vous me faites jeter à la porte, par pitié; je descends jusqu'au port, je frète une barque, un speronare, une felouque; j'aborde en Sicile à travers mille périls, et je vais demander au roi Ferdinand le prix de ma fidélité. Le chiffre auquel je l'étendrai me regarde; au reste, vous le connaissez.
--Oui, deux cent cinquante mille francs.
--Tout cela est-il bien entendu?
--Oui.
--J'ai votre parole d'honneur?
--Vous l'avez.
--A l'oeuvre, alors! Vous tenez le pistolet, que vous pouvez reposer sur la table de peur d'accident; voici les cordes, et voici la bourse. Ne craignez pas de serrer les cordes; ne m'étouffez pas avec le mouchoir. Vous en avez encore pour une bonne demi-heure avant que la patrouille rentre.
Tout se passa exactement, comme l'avait prévu l'intelligent gouverneur, et l'on eût dit qu'il avait donné ses ordres d'avance pour que Nicolino ne rencontrât aucun obstacle. Le commandant fut lié, garrotté, bâillonné à point; la porte fut refermée sur lui. Nicolino ne rencontra personne, ni sur les escaliers, ni dans les caves. Il alla droit au corps de garde, y entra, fit un magnifique discours patriotique, et, comme, à la fin de son discours, il remarquait une certaine hésitation parmi ceux auxquels il s'adressait, il fit sonner son argent et lâcha la parole magique qui devait tout enlever: «Dix ducats par homme.» A ces mots, en effet, les gestes d'hésitation disparurent, les cris de «Vive la liberté!» retentirent. On sauta sur les armes, on courut aux postes et aux remparts, on menaça la patrouille de faire feu sur elle si elle ne disparaissait à l'instant même dans les profondeurs du Vomero ou dans les vicoli de l'Infrascata. La patrouille disparut comme disparaît un fantôme par une trappe de théâtre.
Puis on s'occupa de confectionner un drapeau tricolore, opération à laquelle on arriva, non sans peine, avec un morceau d'une ancienne bannière blanche, un rideau de fenêtre et un couvre-pieds rouge. Ce travail terminé, on abattit la bannière blanche et l'on éleva la bannière tricolore.
Enfin, tout à coup Nicolino sembla songer au malheureux commandant dont il avait usurpé les fonctions. Il descendit avec quatre hommes dans son cachot, le fit délier et débâillonner en lui tenant le pistolet sur la gorge, et, malgré ses gémissements, ses prières et ses supplications, il le laissa à sa place, dans le fameux cachot numéro 3, au deuxième au-dessous de l'entre-sol.
Et voilà comment, le 21 janvier au matin, Naples, en se réveillant, vit la bannière tricolore française flotter sur le château Saint-Elme.