CHAPITRE III

[p. 148]CHAPITRE IIIEXÉCUTION MATÉRIELLEL'exécution matérielle de la tenture de Bayeux donne lieu à plusieurs observations.Nous avons déjà dit que ce n'est pas une Tapisserie, mais une broderie sur une longue bande de toile, formée de huit morceaux, réunis par des coutures si fines qu'il faut un examen attentif pour les constater120. Elles se distinguent notamment des raccommodages qu'on rencontre de-ci de-là.Le premier morceau comprend le voyage de Harold, sa captivité en Ponthieu et se termine par sa remise à Guillaume.Le second morceau représente son séjour à la cour du duc normand, la guerre de Bretagne, son serment, son retour en Angleterre et l'enterrement d'Edouard. Ces deux bandes se rejoignent mal, et l'œil le plus distrait est frappé de la différence de largeur de la bordure haute (Pl. II, n° 15).Les autres jonctions sont plus heureuses: la prochaine[p. 149]est dissimulée dans les constructions du palais royal d'Angleterre (Pl. IV, n° 30). Le fragment suivant nous fait assister à la mort d'Edouard, au couronnement de Harold, puis à la construction de la flotte normande.Voici maintenant une quatrième partie qui nous montre d'abord, le groupe des compagnons de Guillaume s'embarquant pour l'Angleterre (Pl. V, n° 43), puis la traversée de la Manche, le débarquement, enfin les apprêts du repas (Pl. V, n° 48).Sur la cinquième nous voyons le repas béni par l'évêque Odon (Pl. V, n° 49), la construction du camp et les préparatifs du combat. Dans l'inscription nous lisonset venerunt. Le fragment suivant comprend ces mots:ad prelium contra Haroldum; il nous montre les éclaireurs des deux partis venant faire leur rapport; puis il nous fait assister au défilé de l'armée normande (Pl. VI, n° 56).Le septième fragment commence au motexercitum(Pl. VI, n° 59). Il nous donne les premiers incidents de la bataille, la mort des frères de Harold et se termine lorsque Guillaume ôte son casque pour se montrer à ses hommes et les rallier. La couture est entre les motshicetfranci(Pl. VI, n° 61).Le huitième et dernier fragment termine la Tapisserie. Il nous représente la fin de cette lutte acharnée, l''énergique intervention dOdon et de Guillaume, la mort de Harold et enfin la fuite de l'armée anglaise.Ces morceaux sont de longueurs très diverses: évidemment chacun fut confié à une ouvrière différente.Deux espèces de fils de laine sont employées dans cette broderie: l'une, destinée à couvrir les larges espaces, est beaucoup moins tordue que l'autre, sorte de cordonnet, réservé pour fixer les traits du dessin,[p. 150]préciser les contours et ne couvrir que les très petits espaces.On remarque huit tons de laine: bleu, bleu clair et bleu très foncé presque noir121; vert clair et vert foncé; rouge, jaune chamois, gris tourterelle. Ces tons vieillis, adoucis par le temps, présentent à l'œil des ensembles pleins de charme et de séduction, partout où de maladroites restaurations n'y ont pas mêlé des notes criardes et discordantes.La technique du travail semble assez simple.Sur la toile dessinée, les brodeuses couvraient l'espace, qui devait avoir une même couleur, avec des fils parallèles serrés les uns contre les autres; puis, quand leur longueur le réclamait, elles les maintenaient avec d'autres fils, qui les croisaient de distance en distance (0m,005 environ) et qui étaient fixés çà et là par des points d'arrêt. Enfin, avec des points de tige de couleurs différentes, on sertissait le travail, de façon à bien préciser les contours122.De toute évidence, il y a eu des essais, des tâtonnements. Dans les premières scènes, les personnages sont très différents de ceux que nous trouvons après: ils nous apparaissent petits, gros, trapus, leurs têtes sont[p. 151]énormes (Pl. I, n° 1). Plus tard, à partir de rembarquement de Harold (Pl. I, n° 5), ils prennent un aspect plus svelte, plus élégant qu'ils conservent pendant tout le reste de la tenture.On remarque toutefois les mêmes défauts, mais un peu atténués au commencement du quatrième morceau, dans le groupe de chevaliers qui va s'embarquer pour l'Angleterre (Pl. V, n° 43). N'est-ce pas une raison de penser que les diverses parties furent commencées en même temps par différentes ouvrières, qui recevant une direction unique, ne tardèrent pas à donner à l'ensemble du travail ce caractère général d'unité, qui frappe le regard?Pour constater les exceptions, il faut étudier avec soin les plus minutieux détails de notre tenture.Nous remarquons d'abord que les inscriptions, faites uniformément avec de la laine bleu foncé, jusqu'au moment où l'évèque Odon bénit le repas, donné à l'arrivée de Guillaume en Angleterre (1er, 2e, 3e, 4emorceaux), changent tout à coup de caractère et sont ensuite composées de lettres rouges et bleu foncé donnant ainsi, semble-t-il, une première preuve de la latitude laissée à chaque brodeuse.Nous en trouvons d'autres dans le choix des lettres employées. Ainsi, seul le premier morceau nous montre les lettres oncialesOncial OM, leOncial Vet l'abréviationOncial GammaInv. LeOncial Dne se rencontre que dans le septième, et on chercherait vainement, en dehors du troisième, l'abréviation formée d'un trait orné d'une boucle (Pl. IV, n° 32).D'autre part, les bordures sont généralement remplies par des bâtons inclinés et des animaux, D'abord ces[p. 152]bâtons sont tantôt unis, tantôt ornés de bandes ou de dents de diverses couleurs. Le plus souvent ils sont séparés par des animaux ou des fleurons. Nous voyons au commencement du travail dans la bordure du bas, les animaux réunis deux par deux, ou les scènes représentées, séparées par deux bâtons inclinés, sans fleurons. Au contraire, en haut, on remarque d'abord des gros fleurons, rappelant les enroulements de la bande qui borde le commencement de la Tapisserie, et les animaux ne sont plus deux par deux. Ces fleurons vont bientôt disparaître: on ne les retrouve plus qu'au commencement de la troisième bande, où un essai analogue avait été tenté. Ils sont remplacés par un petit fleuron composé d'une tige, ornée de deux feuilles, qui mesure rarement plus de quatre centimètres; il a encore été adopté dans les deux bordures de la seconde bande (Pl. II et III); à la troisième (Pl. IV) après les gros fleurons, on en retrouve de petits semblables aux précédents, puis apparaît une innovation: les feuilles de la tige sont remplacées par de maigres entrelacs qui se répètent jusqu'à la fin de la tenture. Remarquons toutefois qu'à partir du cinquième morceau (Pl. VI), ils prennent plus d'importance, et que parfois la tige disparaît complètement. N'est-ce pas à la fantaisie des brodeuses qu'il faut attribuer ces variations, et ne constituent-elles pas une sorte de signature qui permet de séparer le travail de chacune?A différentes reprises, la Tapisserie a été l'objet de travaux rendus nécessaires par le long usage. En 1842 notamment, au moment de l'exposer dans la vitrine où nous la voyons aujourd'hui, Lambert a fait opérer de nombreuses réparations qu'un examen permet de reconnaître çà et là. Tout l'épisode de Guy de Ponthieu et la[p. 153]fin de la Tapisserie avaient particulièrement souffert, et il a fallu procéder à une restauration, en tenant compte des points laissés dans la toile par les aiguilles des brodeuses, des parcelles de laine subsistant encore et enfin des anciens dessins, notamment de celui publié par Montfaucon. Cette restauration est loin d'être parfaite. Les ouvrières, qui ont accepté la délicate mission de l'opérer, n'ont pas assorti très exactement les laines qu'elles employaient avec les anciennes, et leur travail n'est ni aussi soigné, ni aussi fini. Dans toutes les scènes de l'épisode de Guy de Ponthieu notamment, on a abusé du noir beaucoup plus dur que le bleu très foncé employé primitivement. De là, dans toute cette partie, un caractère de rudesse qu'on ne trouve pas ailleurs. Ajoutons que les curieux, qui étudient patiemment la Tapisserie, ne tardent pas à être absolument séduits par le charme et l'harmonie des couleurs des parties qui nous sont parvenues intactes, et que c'est la crudité des tons qui révèle d'abord la restauration.Quoi qu'on en ait dit, ce travail est bien normand, et n'omettons pas de rappeler à cet égard que, si les brodeuses anglaises avaient acquis une notoriété méritée par leur habileté, les normandes ne leur étaient pas inférieures; nous avons eu l'occasion de rappeler le talent de la duchesse Gonorre, grand'mère de Guillaume le Conquérant. L'art de la broderie continua d'être en honneur. Il servait à décorer les appartements comme à embellir les vêtements; ainsi, à leur mariage, le duc Guillaume et la duchesse Mathiide portaient des manteaux ornés de riches broderies deor traict à ymageset rien ne permet de les considérer comme de véritables raretés à cette époque.[p. 154]Donc pour nous, la Tapisserie est une œuvre bien normande, conçue par un Normand123, exécutée par des mains normandes124.

[p. 148]

EXÉCUTION MATÉRIELLE

L'exécution matérielle de la tenture de Bayeux donne lieu à plusieurs observations.

Nous avons déjà dit que ce n'est pas une Tapisserie, mais une broderie sur une longue bande de toile, formée de huit morceaux, réunis par des coutures si fines qu'il faut un examen attentif pour les constater120. Elles se distinguent notamment des raccommodages qu'on rencontre de-ci de-là.

Le premier morceau comprend le voyage de Harold, sa captivité en Ponthieu et se termine par sa remise à Guillaume.

Le second morceau représente son séjour à la cour du duc normand, la guerre de Bretagne, son serment, son retour en Angleterre et l'enterrement d'Edouard. Ces deux bandes se rejoignent mal, et l'œil le plus distrait est frappé de la différence de largeur de la bordure haute (Pl. II, n° 15).

Les autres jonctions sont plus heureuses: la prochaine[p. 149]est dissimulée dans les constructions du palais royal d'Angleterre (Pl. IV, n° 30). Le fragment suivant nous fait assister à la mort d'Edouard, au couronnement de Harold, puis à la construction de la flotte normande.

Voici maintenant une quatrième partie qui nous montre d'abord, le groupe des compagnons de Guillaume s'embarquant pour l'Angleterre (Pl. V, n° 43), puis la traversée de la Manche, le débarquement, enfin les apprêts du repas (Pl. V, n° 48).

Sur la cinquième nous voyons le repas béni par l'évêque Odon (Pl. V, n° 49), la construction du camp et les préparatifs du combat. Dans l'inscription nous lisonset venerunt. Le fragment suivant comprend ces mots:ad prelium contra Haroldum; il nous montre les éclaireurs des deux partis venant faire leur rapport; puis il nous fait assister au défilé de l'armée normande (Pl. VI, n° 56).

Le septième fragment commence au motexercitum(Pl. VI, n° 59). Il nous donne les premiers incidents de la bataille, la mort des frères de Harold et se termine lorsque Guillaume ôte son casque pour se montrer à ses hommes et les rallier. La couture est entre les motshicetfranci(Pl. VI, n° 61).

Le huitième et dernier fragment termine la Tapisserie. Il nous représente la fin de cette lutte acharnée, l''énergique intervention dOdon et de Guillaume, la mort de Harold et enfin la fuite de l'armée anglaise.

Ces morceaux sont de longueurs très diverses: évidemment chacun fut confié à une ouvrière différente.

Deux espèces de fils de laine sont employées dans cette broderie: l'une, destinée à couvrir les larges espaces, est beaucoup moins tordue que l'autre, sorte de cordonnet, réservé pour fixer les traits du dessin,[p. 150]préciser les contours et ne couvrir que les très petits espaces.

On remarque huit tons de laine: bleu, bleu clair et bleu très foncé presque noir121; vert clair et vert foncé; rouge, jaune chamois, gris tourterelle. Ces tons vieillis, adoucis par le temps, présentent à l'œil des ensembles pleins de charme et de séduction, partout où de maladroites restaurations n'y ont pas mêlé des notes criardes et discordantes.

La technique du travail semble assez simple.

Sur la toile dessinée, les brodeuses couvraient l'espace, qui devait avoir une même couleur, avec des fils parallèles serrés les uns contre les autres; puis, quand leur longueur le réclamait, elles les maintenaient avec d'autres fils, qui les croisaient de distance en distance (0m,005 environ) et qui étaient fixés çà et là par des points d'arrêt. Enfin, avec des points de tige de couleurs différentes, on sertissait le travail, de façon à bien préciser les contours122.

De toute évidence, il y a eu des essais, des tâtonnements. Dans les premières scènes, les personnages sont très différents de ceux que nous trouvons après: ils nous apparaissent petits, gros, trapus, leurs têtes sont[p. 151]énormes (Pl. I, n° 1). Plus tard, à partir de rembarquement de Harold (Pl. I, n° 5), ils prennent un aspect plus svelte, plus élégant qu'ils conservent pendant tout le reste de la tenture.

On remarque toutefois les mêmes défauts, mais un peu atténués au commencement du quatrième morceau, dans le groupe de chevaliers qui va s'embarquer pour l'Angleterre (Pl. V, n° 43). N'est-ce pas une raison de penser que les diverses parties furent commencées en même temps par différentes ouvrières, qui recevant une direction unique, ne tardèrent pas à donner à l'ensemble du travail ce caractère général d'unité, qui frappe le regard?

Pour constater les exceptions, il faut étudier avec soin les plus minutieux détails de notre tenture.

Nous remarquons d'abord que les inscriptions, faites uniformément avec de la laine bleu foncé, jusqu'au moment où l'évèque Odon bénit le repas, donné à l'arrivée de Guillaume en Angleterre (1er, 2e, 3e, 4emorceaux), changent tout à coup de caractère et sont ensuite composées de lettres rouges et bleu foncé donnant ainsi, semble-t-il, une première preuve de la latitude laissée à chaque brodeuse.

Nous en trouvons d'autres dans le choix des lettres employées. Ainsi, seul le premier morceau nous montre les lettres oncialesOncial OM, leOncial Vet l'abréviationOncial GammaInv. LeOncial Dne se rencontre que dans le septième, et on chercherait vainement, en dehors du troisième, l'abréviation formée d'un trait orné d'une boucle (Pl. IV, n° 32).

D'autre part, les bordures sont généralement remplies par des bâtons inclinés et des animaux, D'abord ces[p. 152]bâtons sont tantôt unis, tantôt ornés de bandes ou de dents de diverses couleurs. Le plus souvent ils sont séparés par des animaux ou des fleurons. Nous voyons au commencement du travail dans la bordure du bas, les animaux réunis deux par deux, ou les scènes représentées, séparées par deux bâtons inclinés, sans fleurons. Au contraire, en haut, on remarque d'abord des gros fleurons, rappelant les enroulements de la bande qui borde le commencement de la Tapisserie, et les animaux ne sont plus deux par deux. Ces fleurons vont bientôt disparaître: on ne les retrouve plus qu'au commencement de la troisième bande, où un essai analogue avait été tenté. Ils sont remplacés par un petit fleuron composé d'une tige, ornée de deux feuilles, qui mesure rarement plus de quatre centimètres; il a encore été adopté dans les deux bordures de la seconde bande (Pl. II et III); à la troisième (Pl. IV) après les gros fleurons, on en retrouve de petits semblables aux précédents, puis apparaît une innovation: les feuilles de la tige sont remplacées par de maigres entrelacs qui se répètent jusqu'à la fin de la tenture. Remarquons toutefois qu'à partir du cinquième morceau (Pl. VI), ils prennent plus d'importance, et que parfois la tige disparaît complètement. N'est-ce pas à la fantaisie des brodeuses qu'il faut attribuer ces variations, et ne constituent-elles pas une sorte de signature qui permet de séparer le travail de chacune?

A différentes reprises, la Tapisserie a été l'objet de travaux rendus nécessaires par le long usage. En 1842 notamment, au moment de l'exposer dans la vitrine où nous la voyons aujourd'hui, Lambert a fait opérer de nombreuses réparations qu'un examen permet de reconnaître çà et là. Tout l'épisode de Guy de Ponthieu et la[p. 153]fin de la Tapisserie avaient particulièrement souffert, et il a fallu procéder à une restauration, en tenant compte des points laissés dans la toile par les aiguilles des brodeuses, des parcelles de laine subsistant encore et enfin des anciens dessins, notamment de celui publié par Montfaucon. Cette restauration est loin d'être parfaite. Les ouvrières, qui ont accepté la délicate mission de l'opérer, n'ont pas assorti très exactement les laines qu'elles employaient avec les anciennes, et leur travail n'est ni aussi soigné, ni aussi fini. Dans toutes les scènes de l'épisode de Guy de Ponthieu notamment, on a abusé du noir beaucoup plus dur que le bleu très foncé employé primitivement. De là, dans toute cette partie, un caractère de rudesse qu'on ne trouve pas ailleurs. Ajoutons que les curieux, qui étudient patiemment la Tapisserie, ne tardent pas à être absolument séduits par le charme et l'harmonie des couleurs des parties qui nous sont parvenues intactes, et que c'est la crudité des tons qui révèle d'abord la restauration.

Quoi qu'on en ait dit, ce travail est bien normand, et n'omettons pas de rappeler à cet égard que, si les brodeuses anglaises avaient acquis une notoriété méritée par leur habileté, les normandes ne leur étaient pas inférieures; nous avons eu l'occasion de rappeler le talent de la duchesse Gonorre, grand'mère de Guillaume le Conquérant. L'art de la broderie continua d'être en honneur. Il servait à décorer les appartements comme à embellir les vêtements; ainsi, à leur mariage, le duc Guillaume et la duchesse Mathiide portaient des manteaux ornés de riches broderies deor traict à ymageset rien ne permet de les considérer comme de véritables raretés à cette époque.

[p. 154]Donc pour nous, la Tapisserie est une œuvre bien normande, conçue par un Normand123, exécutée par des mains normandes124.


Back to IndexNext