CHAPITRE IX

[p. 180]CHAPITRE IXDATEIl faut bien le reconnaître, la Tapisserie de Bayeux se présente à nous sans pièces d'identité, sans titre permettant de préciser son âge et son origine, et pour lui reconstituer une sorte d'état civil, on en est réduit à procéder à l'étude minutieuse de son ensemble comme de ses détails. Etude malaisée, comme le prouvent les conclusions discordantes des différents savants, qui l'ont, tour à tour, interrogée. Et l'hésitation ne porte pas sur une période moindre d'un siècle!Tous les critiques, il est vrai, n'emploient pas la même méthode. Certains, comme M. Marignan161, partent de principesa prioriqu'ils admettent comme des axiomes indiscutables. Ainsi, frappés du parallélisme qui existe, à beaucoup d'époques, entre les progrès de la peinture et de la sculpture, ils déclarent que le dessin de la Tapisserie est trop parfait pour avoir pu être exécuté au XIesiècle, alors que la sculpture de cette époque n'a produit que des œuvres absolument informes. Pourtant il y avait alors un art du dessin; il nous a laissé la preuve de son existence dans les manuscrits depuis l'époque carolingienne et c'est seulement vers le milieu du XIIesiècle[p. 181]que la sculpture commence à donner des œuvres intéressantes.On pose encore cette autre règle: l'artiste n'a pu dessiner la Tapisserie tant qu'un chroniqueur ne lui en a pas fourni les éléments. Or, le premier que nous rencontrons, capable de l'inspirer, c'est le poète Wace, qui écrivait vers le milieu du XIIesiècle (1160 environ); donc la Tapisserie est postérieure162.Quelle que soit sa date, il est certain que le dessinateur n'a pas demandé à Wace les scènes à représenter. Non seulement la Tapisserie ne reproduit pas tous les incidents du poème (ce qui prouverait peu, l'artiste étant toujours libre de faire une sélection), mais elle nous montre une foule de détails que le poète n'a pas relatés: l'embarquement à Bosham, l'entretien de Harold avec Guy de Ponthieu, la guerre de Bretagne, les services rendus par Harold au passage du Coesnon, les opérations devant Dol et Rennes, la fuite de Conan, le siège et la reddition de Dinan, la conversation de Harold avec un homme du peuple après son couronnement, l'évêque Odon bénissant le repas, Guillaume ôtant son heaume dans le combat pour se faire reconnaître par ses soldats. Aucun de ces incidents, malgré leur importance, n'est signalé par Wace; il ne mentionne même pas les noms de Turold, de Vital, de Wadard, ni celui de l'énigmatique Ælfgyva, qui, pourtant, d'après la Tapisserie, a joué un rôle considérable dans les événements163.En étudiant la scène (Pl. III, n° 26) où Harold jure d'aider Guillaume à se mettre en possession du trône[p. 182]d'Angleterre, nous avons signalé la contradiction qui existe entre la fourberie que Wace impute à Guillaume et le tableau de la Tapisserie qui nous montre Harold prêtant son serment en présence de reliquaires bien en évidence sur deux autels.Dans l'entourage de Guillaume, de son frère Odon, des principaux chefs de l'expédition, dans ce milieu qui avait vécu les événements, les exploits des vainqueurs étaient l'objet de toutes les conversations, on aimait à exalter leurs hauts faits, à en célébrer les circonstances, à en commenter les causes. Ainsi étaient sujets familiers à tous: le voyage de Harold, sa captivité en Ponthieu, sa part à l'expédition de Bretagne, son serment, son retour en Angleterre, son couronnement à la mort d'Edouard comme aussi les événements qui suivirent, la préparation de la guerre, la construction de la flotte, le débarquement à Pevensey, la bataille, avec ses glorieux épisodes, la mort de Gyrth, de Léwine et de Harold, etc. Dans ce milieu, se trouvaient Turold, l'ambassadeur de Guillaume, ainsi que Vital, le chef du service des reconnaissances, Wadard, l'intendant général, et on connaissait aussi cette Ælfgyva, toujours mystérieuse, et son influence sur la guerre de Bretagne. Dès lors le personnage qui, avec le dessinateur, a fait le choix des scènes à représenter, Mathilde, Odon, ou tout autre, avait des renseignements plus que suffisants, et on ne voit pas en quoi un récit écrit était nécessaire. C'est par les témoins et souvent par les acteurs eux-mêmes, que l'artiste a connu les événements. Quelle source plus vivante aurait pu inspirer son crayon et animer son dessin! Si, comme le remarque M. Marignan164, les artistes[p. 183]renouvellent rarement un sujet déjà traité, il suffit de parcourir les journaux illustrés depuis le commencement du XIXesiècle, pour se rendre compte de leur inépuisable fécondité, quand il s'agit de représenter les scènes de la vie contemporaine.Mais ce n'est pas avec des considérations généralesa priori, qu'on peut traiter la question. Il faut interroger avec soin tous les détails de notre tenture pour trouver la solution exacte du problème de la date.En étudiant le costume civil des personnages de îa Tapisserie, nous avons cité les textes qui permettent d'affirmer que c'est bien celui qui était en usage dans la seconde moitié du XIesiècle, avant 1085. C'est alors, seulement, que les Normands eurent cette singulière coupe de cheveux et la barbe complètement rasée, qu'ils portèrent des vêtements courts, et n'avaient pas encore contracté l'habitude de se couvrir la tête. Le costume de guerre nous a amenés à des conclusions absolument identiques, et nous sommes, dès lors, autorisés à conclure que notre broderie a été exécutée aussitôt après la conquête. Toutefois, il nous reste encore à interroger les sceaux qui donnent toujours les dates les plus précises.M. Demay165, en publiant les importants résultats de ses patientes recherches, a rendu à l'archéologie le plus signalé service. Évidemment, chaque fois qu'un seigneur signait un acte, il ne faisait pas graver un nouveau sceau, et le vêtement ou l'armure pouvaient ne plus être en rapport avec les dernières fantaisies de la mode ou les plus récents perfectionnements de l'armure. Le danger, le seul de l'étude des sceaux, est donc de[p. 184]rajeunir, de trop rapprocher de nous les types que nous rencontrons. La question est de savoir à quelle époque les chevaliers portaient les bliauds et les broignes de la Tapisserie. Pour la résoudre, le mieux est d'interroger le sceau de Guillaume. Ce sceau, conservé aux archives nationales, est apposé sur un acte de 1069, trois ans après la victoire de Hastings.A première vue, on y reconnaît l'armure de la Tapisserie, le bouclier en amande, la lance avec le gonfanon à trois flammes; et, ce qui est surtout intéressant, la broigne ajustée, d'une seule pièce, couvrant les bras jusqu'au coude, les jambes jusqu'au genou. Or, elle ne fut portée qu'à l'époque de Guillaume le Conquérant. Très lourde, très incommode, elle paralysait en partie les mouvements du chevalier. Promptement on la remplaça, ainsi que le montrent les sceaux de la fin du XIesiècle cités par M. Demay, par une sorte de longue blouse, également treillissée ou maclée et qui, après avoir reçu des perfectionnements successifs, deviendra le haubert de mailles, dès le milieu du XIIesiècle.Si nous poursuivons notre étude dans les détails du costume et de l'armement, nous constatons que les sceaux contemporains nous montrent toutes choses semblables à celles de la Tapisserie: boucliers en amande, lances ornées du gonfanon, épées et éperons. Et dans l'équipement des chevaux, même similitude, même bride, même longe poitrail, même selle, même absence de protection pour le cheval. Ajoutons que les archives du Nord conservent le sceau de Baudouin II de Jérusalem, attaché à un acte de 1089, et que l'effigie a, au moins, autant de rapport avec les cavaliers de la Tapisserie, notamment avec Guy de Ponthieu, au moment de l'arrestation de Harold (Pl. I, n° 7). L'un et l'autre sont[p. 185]nu-tête et portent le même bliaud, avec ouverture au haut de la poitrine.Sceau G l CSCEAUDEGUILLAUMELECONQUÉRANT(1069)On ne peut dire que ce sont là de simples coïncidences sans valeur: ce sont des preuves, et, semble-t-il, des plus certaines. Ne les avons-nous pas corroborées par les textes lors de notre étude du costume civil et de l'armure? Tous ces éléments sont bien du XIesiècle, mais antérieurs à 1085. Efforçons-nous de préciser encore.LA CHANSON DE ROLAND ET LA TAPISSERIEIl semble que nous pourrions découvrir un autre élément de date, en recherchant si la chanson de Roland est bien réellement contemporaine de la Tapisserie, comme on le dit habituellement. Pour résoudre cette question nous devons d'abord remarquer que le cavalier de l'antiquité, de la Grèce, de Rome, de la Germanie, ne connaissait ni les étriers, ni la selle à arçon, ni le mors de bride. Par suite, peu solide sur sa monture, manquant de point d'appui, il était renversé par le moindre choc. Aussi dans le combat, se contentait-il de s'approcher de l'ennemi à bonne portée, de lancer un javelot, et de s'enfuir pour recommencer et répéter le plus souvent possible la même manœuvre. Tout au plus, au cours d'une poursuite, cherchait-il à piquer de sa lance l'ennemi en fuite.Au commencement du moyen âge, la découverte du mors de bride, de la selle à arçons, des étriers, produisit une véritable révolution, que nous trouvons complètement réalisée au moment de la rédaction de la chanson de Roland; tous les combattants sont désormais si solides sur leur monture, que, non seulement ils peuvent supporter un choc, mais qu'ils le recherchent, et c'est la vitesse de leurs[p. 186]chevaux qui fait la violence des coups qu'ils portent166.Voyez Roland:Sun cheval brochet laisset curre a esforzVait le ferir li quens quanque il pout.L'escut li freint et l'osberc li desclot,Trenchet le piz, si li briset les os;Tute l'eschine li deseivret de l'dos,Od sun espiet l'anme li getet fors:Enpeint le bien, fait li brandir le cors,Pleine sa hanste de l'cheval l'abat mort.En dous meitiez li ad briset le col.(v. 1197).De même, Turpin:Son cheval brochet des esperuns d'or fin,Par grant vertut si l'est alez ferir;L'escut li freinst, l'osberc li descunfistSun grant espiet parmi li corps li mistEmpeint le bien que mort le fait brandir:Pleine sa hanste l'abat mort el'chemin167.(v. 1240).[p. 187]Olivier et les autres chevaliers pratiquent cette même escrime que nous retrouvons dans toutes les luttes du moyen âge, dans les tournois comme dans les batailles; et le résultat de ces heurts était une quantité de boucliers brisés, de lances rompues et volant en éclats.Or, nous n'en voyons nulle part dans la Tapisserie. Les chevaliers ont le mors de bride, les étriers, la selle à arçons; ils sont très supérieurs aux cavaliers antiques; ils jouissent d'une stabilité inconnue jusque-là, ce qui leur permet d'accepter le combat et de frapper avec la lance l'adversaire qui leur fait face. Mais ils ne savent pas encore que ce nouvel harnachement leur permettra de modifier le maniement de la lance, de façon à rendre cette arme bien plus redoutable. Ils la tiennent encore à bout de bras, au lieu de l'appuyer solidement contre le corps et de se transformer en une sorte de projectile, qui puise sa force dans la vitesse du cheval. Si l'auteur de la Tapisserie avait connu un de ces héros des Chansons de geste, qui, frappant son adversaire d'un seul coup,L'escut li fraint e l'osberc li derumptEl' cors li met les pans de l'gunfanunPleine sa hanse l'abat mort des arçuns168.(v. 1227).il n'aurait pas hésité de le représenter. Or, pas une fois on ne rencontre, ce qui sera si fréquent plus tard, un homme frappé à mort du même coup de lance qui a brisé son bouclier. Cependant quels ravages n'eût pas manqué de faire cette escrime dans les rangs de l'infanterie anglaise![p. 188]Si nous n'avons rien de tel, c'est que la Tapisserie a été dessinée à une époque de transition, où tout en ayant les perfectionnements matériels du nouvel harnachement, on n'en a pas déduit toutes les conséquences. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi générale?De toute découverte importante et féconde, on n'aperçoit d'abord que les avantages les plus immédiats; et c'est seulement l'usage qui permet de constater les autres.La Chanson de Roland, au contraire, nous montre les chevaliers en pleine possession de l'escrime nouvelle. C'est donc qu'entre les deux œuvres s'est écoulé le temps nécessaire pour la découvrir et la généraliser. Impossible, faute de documents, de préciser la durée de cette période de transition; mais elle n'a pas dû être longue: la nouvelle escrime présentait trop d'avantages pour ne pas être accueillie d'enthousiasme169.Cette différence d'escrime est d'autant plus importante à signaler, que la Chanson de Roland est bien normande, comme la Tapisserie, et qu'on ne peut soutenir que le progrès, constaté dans la Chanson de Roland, n'était pas encore connu là où la Tapisserie a été faite170.[p. 189]Cette antériorité est à signaler; car les juges les plus compétents, notamment Léon Gautier, nous disent que la Chanson de Roland est antérieure à la première croisade (1096). Elle ne peut d'ailleurs être postérieure aux toutes premières années du XIIesiècle. Si on tient compte du temps nécessaire pour découvrir cette escrime et la faire adopter, cela nous amène à la date de 1066-1077 que nous attribuons à la Tapisserie et nous prouve qu'elle a été dessinée et brodée au lendemain même de la Conquête.DÉTAILS INEXPLIQUÉSQuand on poursuit patiemment, pendant quelque temps, l'étude de la Tapisserie, et qu'on en cherche la date, on est bientôt comme fasciné par ces détails qui demeurent toujours des énigmes indéchiffrables, les chroniqueurs ayant omis de nous conserver le souvenir de ces personnages, Turold, Vital, Wadard, Ælfgyva. La patience des chercheurs a fini par nous montrer que les trois premiers pouvaient être de Bayeux, ou dépendre comme vassaux de l'évêque Odon. Nous n'avons pourtant rien de certain, mais seulement des inductions, des probabilités, des hypothèses séduisantes. Cependant on ne peut douter qu'ils aient joué, de leur temps, un rôle important, connu et de celui qui a commandé la Tapisserie, et de ceux à qui elle était destinée.Comment s'empêcher de voir là avec plusieurs commentateurs, notamment avec Fowke171, Steenstrup172et[p. 190]Freeman173, une preuve que la Tapisserie a été dessinée et brodée au lendemain de la Conquête, alors que tous les souvenirs étaient vivants, que chacun savait ce qu'étaient Wadard et Vital, personnages un peu secondaires, mais très populaires et les services qu'ils avaient rendus à l'armée. Après quinze, vingt, trente ans, ces noms, tombés dans l'oubli, n'auraient plus présenté aucun intérêt, et le rédacteur de ces courtes inscriptions ne les y aurait pas compris sans explications. Il en est de même de Turold, cet ambassadeur que Guillaume avait envoyé à Guy de Ponthieu. De tels noms n'intéressent que les contemporains. Si ces considérations ont quelque valeur, c'est surtout en ce qui concerne la mystérieuse Ælfgyva. Cette femme, au nom saxon, a certainement exercé une influence sur les événements représentés et joué son rôle dans ce drame, mais nous n'avons sur elle aucun renseignement. Nous comprenons le rôle des autres personnages rencontrés, nous les voyons remplir leurs fonctions et s'acquitter de la mission qui leur a été confiée. Ils sont nécessaires et dans toute armée bien organisée, le premier soin du général est de choisir, pour ces importantes fonctions, des hommes intelligents et actifs. De même encore pour Turold: nous comprenons très bien que pour négocier avec Guy, et obtenir la liberté de Harold, Guillaume ait envoyé un homme considérable, ayant toute sa confiance: mais, pour Ælfgyva. rien de pareil. Pourquoi l'a-t-on représentée? Si on retranchait cet épisode, la Tapisserie ne perdrait rien de sa clarté, tandis que la suppression des autres personnages nous priverait de détails d'un incontestable intérêt. Longtemps après les événements,[p. 191]l'inscription eût nécessairement expliqué le rôle de cette énigmatique personne; on nous aurait montré la raison de sa présence. Nous avons vu, en étudiant la scène 17 de la planche II, par quelle ingénieuse hypothèse, bien conforme à l'esprit général de la Tapisserie, Fowke avait essayé d'expliquer sa présence; mais, ce n'est qu'un roman sans base sérieuse, ainsi que le reconnaît, d'ailleurs, le consciencieux auteur(Comp. p. 52).La présence de ces détails prouve que la Tapisserie a été faite aussitôt après la Conquête, alors que tous les souvenirs étaient présents.Nous ne pouvons donc admettre qu'on en ait retardé la confection même jusqu'à la mort de Guillaume. Après vingt ans les souvenirs s'effacent, l'intérêt diminue, et dans cette fin du XIesiècle, les événements qui se sont succédé, auraient détourné les esprits des anciens exploits, en Normandie comme en Angleterre. Les pensées de tous étaient alors absorbées par les rivalités des héritiers de Guillaume, qui se disputaient l'héritage paternel, et par le grand mouvement d'opinion qui allait aboutir aux Croisades.A cet égard, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler qu'au lendemain de la guerre de 1870, la foule se pressait pour voir les panoramas retraçant les épisodes de nos épreuves. Elle ne venait pas seulement admirer les œuvres des Poilpot, des Neuville, des Détaille, elle voulait revivre ces heures récentes de douleur patriotique et d'angoisse cruelle. Tous les détails lui en étaient si familiers, qu'elle reconnaissait les chefs et les héros dont la gravure avait popularisé les traits.Exposées aujourd'hui ces œuvres obtiendraient-elles le même succès? Assurément non. Le temps a fait son[p. 192]œuvre, il a atténué la violence des souvenirs et des douleurs patriotiques. La mort, chaque année, a raréfié les témoins, et pour les générations qui les ont remplacés, les noms de Reichsofen, Forbach, Gravelotte, Sedan, Metz, Champigny, Orléans, Patay, Le Mans, évoquent tout au plus, dans la masse du peuple, quelques vagues souvenirs. Par suite, aujourd'hui, une représentation de ces événements nécessiterait de longues explications, pour faire comprendre les faits et le rôle des personnages les plus importants. En dehors des personnes vraiment instruites, c'est à peine si nos contemporains connaissent de nom les hommes d'Etat, qui ont alors exercé leur influence, ou les généraux qui ont pris part à ces luttes. L'effet du temps est le même à toutes les époques; après quelques années, telle représentation d'un fait important, tel nom d'un personnage qui eut son heure de célébrité, ne disent plus rien à la mémoire, et force est de réveiller et de préciser le souvenir. Ne trouvant rien de semblable dans la Tapisserie, nous devons en conclure qu'elle ne nous donne que des faits familiers du public à qui elle était destinée et par suite contemporains de la conquête.CONCLUSIONNous croyons avoir passé en revue tous les éléments qui de près ou de loin peuvent permettre de donner une date à la Tapisserie. Tous nous ont répondu unanimement qu'elle a été faite aussitôt après la conquête.Si, d'autre part, nous observons qu'elle était annuellement exposée en juillet à l'époque anniversaire de la consécration de la Cathédrale, en 1077, nous serons amenés à conclure qu'elle a été faite pour cette solennité[p. 193]qui, nous disent les chroniques, fut célébrée avec toute la pompe possible. La présence du roi Guillaume, de la reine Mathilde et de tous les grands seigneurs de la province rehaussait l'éclat de la cérémonie. Selon l'usage, beaucoup de donations furent faites à l'église à cette occasion, et parmi elles vraisemblablement figura la Tapisserie. Ce fait donne à ce précieux monument une date précise que nous sommes heureux de constater avec Steenstrup174, Freeman175.Dans le chapitre suivant, nous rechercherons qui a fait ce beau présent à la Cathédrale de Bayeux.

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DATE

Il faut bien le reconnaître, la Tapisserie de Bayeux se présente à nous sans pièces d'identité, sans titre permettant de préciser son âge et son origine, et pour lui reconstituer une sorte d'état civil, on en est réduit à procéder à l'étude minutieuse de son ensemble comme de ses détails. Etude malaisée, comme le prouvent les conclusions discordantes des différents savants, qui l'ont, tour à tour, interrogée. Et l'hésitation ne porte pas sur une période moindre d'un siècle!

Tous les critiques, il est vrai, n'emploient pas la même méthode. Certains, comme M. Marignan161, partent de principesa prioriqu'ils admettent comme des axiomes indiscutables. Ainsi, frappés du parallélisme qui existe, à beaucoup d'époques, entre les progrès de la peinture et de la sculpture, ils déclarent que le dessin de la Tapisserie est trop parfait pour avoir pu être exécuté au XIesiècle, alors que la sculpture de cette époque n'a produit que des œuvres absolument informes. Pourtant il y avait alors un art du dessin; il nous a laissé la preuve de son existence dans les manuscrits depuis l'époque carolingienne et c'est seulement vers le milieu du XIIesiècle[p. 181]que la sculpture commence à donner des œuvres intéressantes.

On pose encore cette autre règle: l'artiste n'a pu dessiner la Tapisserie tant qu'un chroniqueur ne lui en a pas fourni les éléments. Or, le premier que nous rencontrons, capable de l'inspirer, c'est le poète Wace, qui écrivait vers le milieu du XIIesiècle (1160 environ); donc la Tapisserie est postérieure162.

Quelle que soit sa date, il est certain que le dessinateur n'a pas demandé à Wace les scènes à représenter. Non seulement la Tapisserie ne reproduit pas tous les incidents du poème (ce qui prouverait peu, l'artiste étant toujours libre de faire une sélection), mais elle nous montre une foule de détails que le poète n'a pas relatés: l'embarquement à Bosham, l'entretien de Harold avec Guy de Ponthieu, la guerre de Bretagne, les services rendus par Harold au passage du Coesnon, les opérations devant Dol et Rennes, la fuite de Conan, le siège et la reddition de Dinan, la conversation de Harold avec un homme du peuple après son couronnement, l'évêque Odon bénissant le repas, Guillaume ôtant son heaume dans le combat pour se faire reconnaître par ses soldats. Aucun de ces incidents, malgré leur importance, n'est signalé par Wace; il ne mentionne même pas les noms de Turold, de Vital, de Wadard, ni celui de l'énigmatique Ælfgyva, qui, pourtant, d'après la Tapisserie, a joué un rôle considérable dans les événements163.

En étudiant la scène (Pl. III, n° 26) où Harold jure d'aider Guillaume à se mettre en possession du trône[p. 182]d'Angleterre, nous avons signalé la contradiction qui existe entre la fourberie que Wace impute à Guillaume et le tableau de la Tapisserie qui nous montre Harold prêtant son serment en présence de reliquaires bien en évidence sur deux autels.

Dans l'entourage de Guillaume, de son frère Odon, des principaux chefs de l'expédition, dans ce milieu qui avait vécu les événements, les exploits des vainqueurs étaient l'objet de toutes les conversations, on aimait à exalter leurs hauts faits, à en célébrer les circonstances, à en commenter les causes. Ainsi étaient sujets familiers à tous: le voyage de Harold, sa captivité en Ponthieu, sa part à l'expédition de Bretagne, son serment, son retour en Angleterre, son couronnement à la mort d'Edouard comme aussi les événements qui suivirent, la préparation de la guerre, la construction de la flotte, le débarquement à Pevensey, la bataille, avec ses glorieux épisodes, la mort de Gyrth, de Léwine et de Harold, etc. Dans ce milieu, se trouvaient Turold, l'ambassadeur de Guillaume, ainsi que Vital, le chef du service des reconnaissances, Wadard, l'intendant général, et on connaissait aussi cette Ælfgyva, toujours mystérieuse, et son influence sur la guerre de Bretagne. Dès lors le personnage qui, avec le dessinateur, a fait le choix des scènes à représenter, Mathilde, Odon, ou tout autre, avait des renseignements plus que suffisants, et on ne voit pas en quoi un récit écrit était nécessaire. C'est par les témoins et souvent par les acteurs eux-mêmes, que l'artiste a connu les événements. Quelle source plus vivante aurait pu inspirer son crayon et animer son dessin! Si, comme le remarque M. Marignan164, les artistes[p. 183]renouvellent rarement un sujet déjà traité, il suffit de parcourir les journaux illustrés depuis le commencement du XIXesiècle, pour se rendre compte de leur inépuisable fécondité, quand il s'agit de représenter les scènes de la vie contemporaine.

Mais ce n'est pas avec des considérations généralesa priori, qu'on peut traiter la question. Il faut interroger avec soin tous les détails de notre tenture pour trouver la solution exacte du problème de la date.

En étudiant le costume civil des personnages de îa Tapisserie, nous avons cité les textes qui permettent d'affirmer que c'est bien celui qui était en usage dans la seconde moitié du XIesiècle, avant 1085. C'est alors, seulement, que les Normands eurent cette singulière coupe de cheveux et la barbe complètement rasée, qu'ils portèrent des vêtements courts, et n'avaient pas encore contracté l'habitude de se couvrir la tête. Le costume de guerre nous a amenés à des conclusions absolument identiques, et nous sommes, dès lors, autorisés à conclure que notre broderie a été exécutée aussitôt après la conquête. Toutefois, il nous reste encore à interroger les sceaux qui donnent toujours les dates les plus précises.

M. Demay165, en publiant les importants résultats de ses patientes recherches, a rendu à l'archéologie le plus signalé service. Évidemment, chaque fois qu'un seigneur signait un acte, il ne faisait pas graver un nouveau sceau, et le vêtement ou l'armure pouvaient ne plus être en rapport avec les dernières fantaisies de la mode ou les plus récents perfectionnements de l'armure. Le danger, le seul de l'étude des sceaux, est donc de[p. 184]rajeunir, de trop rapprocher de nous les types que nous rencontrons. La question est de savoir à quelle époque les chevaliers portaient les bliauds et les broignes de la Tapisserie. Pour la résoudre, le mieux est d'interroger le sceau de Guillaume. Ce sceau, conservé aux archives nationales, est apposé sur un acte de 1069, trois ans après la victoire de Hastings.

A première vue, on y reconnaît l'armure de la Tapisserie, le bouclier en amande, la lance avec le gonfanon à trois flammes; et, ce qui est surtout intéressant, la broigne ajustée, d'une seule pièce, couvrant les bras jusqu'au coude, les jambes jusqu'au genou. Or, elle ne fut portée qu'à l'époque de Guillaume le Conquérant. Très lourde, très incommode, elle paralysait en partie les mouvements du chevalier. Promptement on la remplaça, ainsi que le montrent les sceaux de la fin du XIesiècle cités par M. Demay, par une sorte de longue blouse, également treillissée ou maclée et qui, après avoir reçu des perfectionnements successifs, deviendra le haubert de mailles, dès le milieu du XIIesiècle.

Si nous poursuivons notre étude dans les détails du costume et de l'armement, nous constatons que les sceaux contemporains nous montrent toutes choses semblables à celles de la Tapisserie: boucliers en amande, lances ornées du gonfanon, épées et éperons. Et dans l'équipement des chevaux, même similitude, même bride, même longe poitrail, même selle, même absence de protection pour le cheval. Ajoutons que les archives du Nord conservent le sceau de Baudouin II de Jérusalem, attaché à un acte de 1089, et que l'effigie a, au moins, autant de rapport avec les cavaliers de la Tapisserie, notamment avec Guy de Ponthieu, au moment de l'arrestation de Harold (Pl. I, n° 7). L'un et l'autre sont[p. 185]nu-tête et portent le même bliaud, avec ouverture au haut de la poitrine.

SCEAUDEGUILLAUMELECONQUÉRANT(1069)

On ne peut dire que ce sont là de simples coïncidences sans valeur: ce sont des preuves, et, semble-t-il, des plus certaines. Ne les avons-nous pas corroborées par les textes lors de notre étude du costume civil et de l'armure? Tous ces éléments sont bien du XIesiècle, mais antérieurs à 1085. Efforçons-nous de préciser encore.

LA CHANSON DE ROLAND ET LA TAPISSERIE

Il semble que nous pourrions découvrir un autre élément de date, en recherchant si la chanson de Roland est bien réellement contemporaine de la Tapisserie, comme on le dit habituellement. Pour résoudre cette question nous devons d'abord remarquer que le cavalier de l'antiquité, de la Grèce, de Rome, de la Germanie, ne connaissait ni les étriers, ni la selle à arçon, ni le mors de bride. Par suite, peu solide sur sa monture, manquant de point d'appui, il était renversé par le moindre choc. Aussi dans le combat, se contentait-il de s'approcher de l'ennemi à bonne portée, de lancer un javelot, et de s'enfuir pour recommencer et répéter le plus souvent possible la même manœuvre. Tout au plus, au cours d'une poursuite, cherchait-il à piquer de sa lance l'ennemi en fuite.

Au commencement du moyen âge, la découverte du mors de bride, de la selle à arçons, des étriers, produisit une véritable révolution, que nous trouvons complètement réalisée au moment de la rédaction de la chanson de Roland; tous les combattants sont désormais si solides sur leur monture, que, non seulement ils peuvent supporter un choc, mais qu'ils le recherchent, et c'est la vitesse de leurs[p. 186]chevaux qui fait la violence des coups qu'ils portent166.

Voyez Roland:

Sun cheval brochet laisset curre a esforz

Vait le ferir li quens quanque il pout.

L'escut li freint et l'osberc li desclot,

Trenchet le piz, si li briset les os;

Tute l'eschine li deseivret de l'dos,

Od sun espiet l'anme li getet fors:

Enpeint le bien, fait li brandir le cors,

Pleine sa hanste de l'cheval l'abat mort.

En dous meitiez li ad briset le col.

(v. 1197).

De même, Turpin:

Son cheval brochet des esperuns d'or fin,

Par grant vertut si l'est alez ferir;

L'escut li freinst, l'osberc li descunfist

Sun grant espiet parmi li corps li mist

Empeint le bien que mort le fait brandir:

Pleine sa hanste l'abat mort el'chemin167.

(v. 1240).

[p. 187]Olivier et les autres chevaliers pratiquent cette même escrime que nous retrouvons dans toutes les luttes du moyen âge, dans les tournois comme dans les batailles; et le résultat de ces heurts était une quantité de boucliers brisés, de lances rompues et volant en éclats.

Or, nous n'en voyons nulle part dans la Tapisserie. Les chevaliers ont le mors de bride, les étriers, la selle à arçons; ils sont très supérieurs aux cavaliers antiques; ils jouissent d'une stabilité inconnue jusque-là, ce qui leur permet d'accepter le combat et de frapper avec la lance l'adversaire qui leur fait face. Mais ils ne savent pas encore que ce nouvel harnachement leur permettra de modifier le maniement de la lance, de façon à rendre cette arme bien plus redoutable. Ils la tiennent encore à bout de bras, au lieu de l'appuyer solidement contre le corps et de se transformer en une sorte de projectile, qui puise sa force dans la vitesse du cheval. Si l'auteur de la Tapisserie avait connu un de ces héros des Chansons de geste, qui, frappant son adversaire d'un seul coup,

L'escut li fraint e l'osberc li derumpt

El' cors li met les pans de l'gunfanun

Pleine sa hanse l'abat mort des arçuns168.

(v. 1227).

il n'aurait pas hésité de le représenter. Or, pas une fois on ne rencontre, ce qui sera si fréquent plus tard, un homme frappé à mort du même coup de lance qui a brisé son bouclier. Cependant quels ravages n'eût pas manqué de faire cette escrime dans les rangs de l'infanterie anglaise!

[p. 188]Si nous n'avons rien de tel, c'est que la Tapisserie a été dessinée à une époque de transition, où tout en ayant les perfectionnements matériels du nouvel harnachement, on n'en a pas déduit toutes les conséquences. N'est-ce pas, d'ailleurs, une loi générale?

De toute découverte importante et féconde, on n'aperçoit d'abord que les avantages les plus immédiats; et c'est seulement l'usage qui permet de constater les autres.

La Chanson de Roland, au contraire, nous montre les chevaliers en pleine possession de l'escrime nouvelle. C'est donc qu'entre les deux œuvres s'est écoulé le temps nécessaire pour la découvrir et la généraliser. Impossible, faute de documents, de préciser la durée de cette période de transition; mais elle n'a pas dû être longue: la nouvelle escrime présentait trop d'avantages pour ne pas être accueillie d'enthousiasme169.

Cette différence d'escrime est d'autant plus importante à signaler, que la Chanson de Roland est bien normande, comme la Tapisserie, et qu'on ne peut soutenir que le progrès, constaté dans la Chanson de Roland, n'était pas encore connu là où la Tapisserie a été faite170.

[p. 189]Cette antériorité est à signaler; car les juges les plus compétents, notamment Léon Gautier, nous disent que la Chanson de Roland est antérieure à la première croisade (1096). Elle ne peut d'ailleurs être postérieure aux toutes premières années du XIIesiècle. Si on tient compte du temps nécessaire pour découvrir cette escrime et la faire adopter, cela nous amène à la date de 1066-1077 que nous attribuons à la Tapisserie et nous prouve qu'elle a été dessinée et brodée au lendemain même de la Conquête.

DÉTAILS INEXPLIQUÉS

Quand on poursuit patiemment, pendant quelque temps, l'étude de la Tapisserie, et qu'on en cherche la date, on est bientôt comme fasciné par ces détails qui demeurent toujours des énigmes indéchiffrables, les chroniqueurs ayant omis de nous conserver le souvenir de ces personnages, Turold, Vital, Wadard, Ælfgyva. La patience des chercheurs a fini par nous montrer que les trois premiers pouvaient être de Bayeux, ou dépendre comme vassaux de l'évêque Odon. Nous n'avons pourtant rien de certain, mais seulement des inductions, des probabilités, des hypothèses séduisantes. Cependant on ne peut douter qu'ils aient joué, de leur temps, un rôle important, connu et de celui qui a commandé la Tapisserie, et de ceux à qui elle était destinée.

Comment s'empêcher de voir là avec plusieurs commentateurs, notamment avec Fowke171, Steenstrup172et[p. 190]Freeman173, une preuve que la Tapisserie a été dessinée et brodée au lendemain de la Conquête, alors que tous les souvenirs étaient vivants, que chacun savait ce qu'étaient Wadard et Vital, personnages un peu secondaires, mais très populaires et les services qu'ils avaient rendus à l'armée. Après quinze, vingt, trente ans, ces noms, tombés dans l'oubli, n'auraient plus présenté aucun intérêt, et le rédacteur de ces courtes inscriptions ne les y aurait pas compris sans explications. Il en est de même de Turold, cet ambassadeur que Guillaume avait envoyé à Guy de Ponthieu. De tels noms n'intéressent que les contemporains. Si ces considérations ont quelque valeur, c'est surtout en ce qui concerne la mystérieuse Ælfgyva. Cette femme, au nom saxon, a certainement exercé une influence sur les événements représentés et joué son rôle dans ce drame, mais nous n'avons sur elle aucun renseignement. Nous comprenons le rôle des autres personnages rencontrés, nous les voyons remplir leurs fonctions et s'acquitter de la mission qui leur a été confiée. Ils sont nécessaires et dans toute armée bien organisée, le premier soin du général est de choisir, pour ces importantes fonctions, des hommes intelligents et actifs. De même encore pour Turold: nous comprenons très bien que pour négocier avec Guy, et obtenir la liberté de Harold, Guillaume ait envoyé un homme considérable, ayant toute sa confiance: mais, pour Ælfgyva. rien de pareil. Pourquoi l'a-t-on représentée? Si on retranchait cet épisode, la Tapisserie ne perdrait rien de sa clarté, tandis que la suppression des autres personnages nous priverait de détails d'un incontestable intérêt. Longtemps après les événements,[p. 191]l'inscription eût nécessairement expliqué le rôle de cette énigmatique personne; on nous aurait montré la raison de sa présence. Nous avons vu, en étudiant la scène 17 de la planche II, par quelle ingénieuse hypothèse, bien conforme à l'esprit général de la Tapisserie, Fowke avait essayé d'expliquer sa présence; mais, ce n'est qu'un roman sans base sérieuse, ainsi que le reconnaît, d'ailleurs, le consciencieux auteur(Comp. p. 52).

La présence de ces détails prouve que la Tapisserie a été faite aussitôt après la Conquête, alors que tous les souvenirs étaient présents.

Nous ne pouvons donc admettre qu'on en ait retardé la confection même jusqu'à la mort de Guillaume. Après vingt ans les souvenirs s'effacent, l'intérêt diminue, et dans cette fin du XIesiècle, les événements qui se sont succédé, auraient détourné les esprits des anciens exploits, en Normandie comme en Angleterre. Les pensées de tous étaient alors absorbées par les rivalités des héritiers de Guillaume, qui se disputaient l'héritage paternel, et par le grand mouvement d'opinion qui allait aboutir aux Croisades.

A cet égard, nous ne pouvons nous empêcher de nous rappeler qu'au lendemain de la guerre de 1870, la foule se pressait pour voir les panoramas retraçant les épisodes de nos épreuves. Elle ne venait pas seulement admirer les œuvres des Poilpot, des Neuville, des Détaille, elle voulait revivre ces heures récentes de douleur patriotique et d'angoisse cruelle. Tous les détails lui en étaient si familiers, qu'elle reconnaissait les chefs et les héros dont la gravure avait popularisé les traits.

Exposées aujourd'hui ces œuvres obtiendraient-elles le même succès? Assurément non. Le temps a fait son[p. 192]œuvre, il a atténué la violence des souvenirs et des douleurs patriotiques. La mort, chaque année, a raréfié les témoins, et pour les générations qui les ont remplacés, les noms de Reichsofen, Forbach, Gravelotte, Sedan, Metz, Champigny, Orléans, Patay, Le Mans, évoquent tout au plus, dans la masse du peuple, quelques vagues souvenirs. Par suite, aujourd'hui, une représentation de ces événements nécessiterait de longues explications, pour faire comprendre les faits et le rôle des personnages les plus importants. En dehors des personnes vraiment instruites, c'est à peine si nos contemporains connaissent de nom les hommes d'Etat, qui ont alors exercé leur influence, ou les généraux qui ont pris part à ces luttes. L'effet du temps est le même à toutes les époques; après quelques années, telle représentation d'un fait important, tel nom d'un personnage qui eut son heure de célébrité, ne disent plus rien à la mémoire, et force est de réveiller et de préciser le souvenir. Ne trouvant rien de semblable dans la Tapisserie, nous devons en conclure qu'elle ne nous donne que des faits familiers du public à qui elle était destinée et par suite contemporains de la conquête.

CONCLUSION

Nous croyons avoir passé en revue tous les éléments qui de près ou de loin peuvent permettre de donner une date à la Tapisserie. Tous nous ont répondu unanimement qu'elle a été faite aussitôt après la conquête.

Si, d'autre part, nous observons qu'elle était annuellement exposée en juillet à l'époque anniversaire de la consécration de la Cathédrale, en 1077, nous serons amenés à conclure qu'elle a été faite pour cette solennité[p. 193]qui, nous disent les chroniques, fut célébrée avec toute la pompe possible. La présence du roi Guillaume, de la reine Mathilde et de tous les grands seigneurs de la province rehaussait l'éclat de la cérémonie. Selon l'usage, beaucoup de donations furent faites à l'église à cette occasion, et parmi elles vraisemblablement figura la Tapisserie. Ce fait donne à ce précieux monument une date précise que nous sommes heureux de constater avec Steenstrup174, Freeman175.

Dans le chapitre suivant, nous rechercherons qui a fait ce beau présent à la Cathédrale de Bayeux.


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