[p. 162]CHAPITRE VDE L'ARMURE ET DES ARMESComme armure défensive, les chevaliers ont labroigneoubrunie, justaucorps couvrant les jambes jusqu'aux genoux, les bras jusqu'aux coudes, et muni d'un capuchon pour protéger la tête. Par sa forme, ce vêtement n'était pas sans analogie avec nos modernes caleçons de bain. Comme eux, il devait avoir sur la poitrine une ouverture permettant de le revêtir. La Tapisserie ne nous fournit pas de renseignements précis sur ce point; toutefois, il est probable que ce carré entouré d'une bordure132, que nous voyons sur la poitrine des chevaliers, dissimule cette ouverture et fortifie son emplacement.Ce vêtement de grosse étoffe ou de cuir, bien rembourré pour atténuer la violence des coups, ne présentait pas toujours le même aspect. Notre tenture nous montre deux sortes de broigne133:1° La broignetreslieoutreillissée, sur laquelle des lanières de cuir cousues ou rivées à leur croisement formaient des carreaux ou des losanges.[p. 163]2° La broignemaclée, recouverte d'anneaux de métal juxtaposés, qui empêchaient les coups de lance ou d'épée de faire des blessures profondes et mortelles.Dans les représentations graphiques, la broigne maclée est très difficile à distinguer du haubert134, qui est un véritable tissu de fer ayant son existence propre, et n'ayant pas besoin d'être appuyé sur une étoffe ou sur du cuir.C'est la broigne seule que nous montre la Tapisserie; nous en avons la preuve dans la dernière partie, où des maraudeurs dépouillent les morts (Pl. VIII, n° 66). Nous apercevons alors l'envers du vêtement, et tandis que les deux côtés du haubert seraient pareils, à l'intérieur de la broigne on ne distingue pas d'anneaux, mais seulement la doublure et les points fixant les bandelettes ou les anneaux135.On trouve la broigne treillissée dans la première partie de la tenture et dans la scène de la bataille qui précède la mort des frères de Harold (Pl. VII, n° 59). Ailleurs la broigne maclée domine. Celle de Guillaume, lorsqu'il arrive au Mont Saint-Michel (Pl. II, n° 18) et lorsqu'il monte à cheval pour se rendre à Hastings (Pl. VI, n° 55), réunit les deux systèmes; sur le milieu des carrés sont fixés les anneaux136. Le duc porte, en outre, des[p. 164]chausses et des manches garnies d'anneaux, mais très peu de ses compagnons ont ces protections spéciales. Ces innovations alors toutes récentes, et très coûteuses certainement, ne sont adoptées que par deux autres chevaliers.Sur la tête, au-dessus du capuchon, on laçait le heaume137, casque conique, muni d'une plaque appelée nasal, destinée à protéger la figure, et spécialement le nez.Des auteurs138ont soutenu que le nasal n'avait été connu qu'exceptionnellement avant le milieu du XIIesiècle. Cependant, les textes nous montrent que son usage était courant bien auparavant. Ainsi, Guy d'Amiens, mort en 1076, l'atteste dans son poème sur la bataille de Hastings; il nous représente Guillaume enlevant son adversaire par le nasal de son casque et le jetant à terre.Dux mentor, ut miles subito se vertit ad illumPer nasum galeæ concitus accipiens,Vultum telluri, plantos ad sidera volvit(v. 491-493)139.Il y a autre chose. Dans sonCostume de Guerre et d'Apparat, M. Demay cite de nombreux exemples de casque[p. 165]avec nasal à la fin du XIesiècle. Or, les sceaux que nous datons par les actes auxquels ils sont attachés, n'ont pas été gravés spécialement pour chaque acte: beaucoup sont plus anciens, et nous donnent un costume déjà vieilli au moment de leur emploi. On doit en conclure que le casque à nasal, bien loin d'être un obstacle à l'attribution de la Tapisserie au XIesiècle, était d'un usage constant à cette époque140.D'autre part, si Guillaume n'avait pas eu à Hastings un casque à nasal, lui cachant en partie la figure, il n'aurait pas été obligé, au moment où le bruit de sa mort amenait une panique parmi ses soldats, d'enlever son casque pour se faire reconnaître et montrer qu'il était vivant.Iratus galea nudat et ipse caputVultum Normanis dat...141(Pl. VIII, n° 63).Le nasal existait donc, et si nous en croyons la Tapisserie, il était fixe; on n'en voit point de relevés.Un des archers de Guillaume, probablement leur chef, a revêtu la broigne et le heaume. Les autres ne portent que de courts bliauds d'étoffe ou de cuir. Généralement ils ont la tête nue conformément à la tradition scandinave. Toutefois, quelques-uns ont des bonnets pointus de laine ou de fourrure, qui constituent la première défense de tête essayée au moyen âge. Usités au Xesiècle, ils se transformèrent et devinrent bientôt le heaume métallique qui protégeait contre les coups d'épée.Nous avons signalé ce bonnet porté par un des[p. 166]seigneurs les plus importants, qui accompagnèrent Guillaume dans son expédition de Bretagne, probablement Harold. L'évêque Odon en avait un semblable (Pl. II, n° 18).Comme arme défensive, le chevalier a encore un bouclier oblong, en amande, fait de bois, recouvert de cuir, et orné d'une boucle, ouumbo, entourée de peintures, qui ne sont pas encore des armoiries. Pendant le combat on le fixe au bras gauche par deux courroies spéciales, les ènarmes. Une autre courroie, laguige, permettait de le suspendre au cou.Quand on compare cette armure à celles des siècles suivants, on sent qu'on est à une période de début, et que de nombreux progrès sont à accomplir. Sans nous appesantir sur la difficulté de revêtir cette broigne, sur son poids, son manque de souplesse, qui sont, au premier rang, parmi les causes de son prompt abandon, nous devons constater que, même dans ses meilleures parties, elle n'offrait au chevalier qu'une protection assez peu efficace contre les coups de lance ou d'épée; le heaume notamment ne protégeait que le sommet de la tête. N'est-ce pas une preuve que nous sommes à une époque très lointaine, au temps des premiers essais de l'armure142? Les perfectionnements vont se multiplier et dès la fin du XIesiècle, la broigne va se diviser en deux parties: une longue chemise d'étoffe ou de cuir, recouverte d'anneaux, et des chausses protégeant les jambes.Son caractère sacerdotal empêche l'évêque Odon de prendre une part directe à la bataille, et de se jeter dans[p. 167]la mêlée: aussi, n'a-t-il pas revêtu la broigne à anneaux de métal; celle qu'il porte n'est recouverte que de morceaux de cuir (Pl. VII, n° 62). Guy de Ponthieu en porte une semblable quand il reçoit les envoyés de Guillaume (Pl. II, n° 62). Odon ne veut pas se battre; aussi n'a-t-il aucune arme, pas même un bouclier: il porte un simple bâton de commandement, qu'il montrera à ses hommes pour les rallier, et les entraîner là où ils doivent porter leurs efforts. Guillaume en a un pareil avant la bataille, et aussi lorsqu'il enlève son heaume pour se faire reconnaître.Les armes offensives des Normands sont d'abord, la lance, dont le fer en forme d'une feuille de sauge, présente une petite traverse à l'endroit où il se réunit à la hampe. Cette traverse empêchait l'arme de pénétrer trop profondément et par suite facilitait son retrait pour une lutte avec un autre adversaire; puis l'épieu, l'espiéde la Chanson de Roland, reconnaissable à son fer barbelé; arme de guerre, mais aussi arme de chasse, de parade, portée par les gardes de Guy et de Guillaume, par les ambassadeurs et par Harold sur son trône. A cette époque, dans la bataille, on tenait ces armes très hautes, au bout du bras, à la manière antique. L'épieu remplaçait le javelot et se lançait au loin; la lance était réservée pour la lutte rapprochée. Le dessinateur de la Tapisserie fait bien ressortir cette différence. Au siège de Dinan, les assiégeants et les assiégés sont séparés par la largeur du fossé, ils se servent de l'épieu (Pl. III, n° 23); à la bataille de Hastings, où on lutte presque corps à corps, les Normands n'ont que la lance143(Pl. VII, n° 59).[p. 168]Les chevaliers portaient encore l'épée à quillons droits.Les archers avaient leur arc et un carquois rempli de flèches, fixé à la ceinture ou sur le dos. Il y avait d'autres carquois plus importants, véritables magasins de réserve, qu'on apportait là où l'ardeur du combat le rendait nécessaire: quatre sont représentés dans la bordure (Pl. VIII, n° 65). Ils étaient d'autant plus indispensables que la provision de flèches de chaque archer devait être rapidement épuisée.Les Anglais portent les mêmes armes défensives que les Normands, grâce à une heureuse réforme opérée par Harold, lors de son expédition contre les Gallois. L'ancienne armure, couverte de plaques de fer, ressemblant à des écailles, était trop lourde et n'eût pas permis de poursuivre l'ennemi dans ses retraites. On en adopta une autre plus légère, qu'on appelacorium,corietum, qui assura le succès144. Elle fut probablement imitée des broignes de cuir normandes, qu'on voit portées par Guy de Ponthieu et par l'évêque Odon. Au moment de la bataille de Hastings, un nouveau progrès avait été réalisé. La Tapisserie nous atteste qu'on avait adopté les broignes maclées et treillissées145.Les Anglais ont les mêmes armes offensives que les Normands, mais ils préfèrent l'épieu à la lance; ils ont aussi l'épée et les flèches: le dessinateur n'a représenté qu'un seul archer dans leur armée (Pl. VII, n° 59) parce qu'il n'y en avait qu'un très petit nombre et que leur rôle dans la bataille a été insignifiant.[p. 169]Ils ont de plus la redoutable hache saxonne, avec son fer à un seul tranchant, trop lourde pour être utilisée par les cavaliers, et nécessitant l'usage des deux mains, arme terrible, mais qui avait l'inconvénient de ne pas permettre de se protéger avec le bouclier. La tactique de l'armée qui s'en servait consistait à se grouper en phalange146: sa force venait de son esprit de corps et de sa cohésion. Sans doute, elle était sans défense contre les traits que lançaient les troupes légères; mais si elle avait assez de sang-froid pour rester bien unie, une attaque de cavalerie ne parvenait pas à l'entamer, surtout quand elle était protégée par des retranchements. Aussi à Hastings, Guillaume éprouva-t-il un véritable échec au commencement de la journée, et dut-il simuler une retraite. Mais lorsqu'il ramena son armée au combat contre les Anglais qui, pour le poursuivre, avaient abandonné leur camp, la lutte changea d'aspect et les Normands l'emportèrent.Au commencement de l'action, nous voyons une arme singulière entre les deux armées. Evidemment elle a été lancée par les Anglais: ce n'est pas une épée, mais une sorte de masse d'arme. Les archéologues anglais147la rapprochent, avec raison, semble-t-il, de ces pierres taillées à six têtes qu'on a trouvées en Ecosse et qui devaient être montées sur des manches de bois. Ce sont bien leslignis imposita saxadont parle Guillaume de Poitiers148, quand il décrit les armes anglo-saxonnes. C'était l'arme[p. 170]de ces citoyens qui se pressaient autour de Harold pour défendre leur patrie. Après la défaite, des fuyards en emportent de semblables. La présence de cette arme de pierre, que les critiques n'ont pas mentionnée, est encore une preuve de l'antiquité de la Tapisserie.
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DE L'ARMURE ET DES ARMES
Comme armure défensive, les chevaliers ont labroigneoubrunie, justaucorps couvrant les jambes jusqu'aux genoux, les bras jusqu'aux coudes, et muni d'un capuchon pour protéger la tête. Par sa forme, ce vêtement n'était pas sans analogie avec nos modernes caleçons de bain. Comme eux, il devait avoir sur la poitrine une ouverture permettant de le revêtir. La Tapisserie ne nous fournit pas de renseignements précis sur ce point; toutefois, il est probable que ce carré entouré d'une bordure132, que nous voyons sur la poitrine des chevaliers, dissimule cette ouverture et fortifie son emplacement.
Ce vêtement de grosse étoffe ou de cuir, bien rembourré pour atténuer la violence des coups, ne présentait pas toujours le même aspect. Notre tenture nous montre deux sortes de broigne133:
1° La broignetreslieoutreillissée, sur laquelle des lanières de cuir cousues ou rivées à leur croisement formaient des carreaux ou des losanges.
[p. 163]2° La broignemaclée, recouverte d'anneaux de métal juxtaposés, qui empêchaient les coups de lance ou d'épée de faire des blessures profondes et mortelles.
Dans les représentations graphiques, la broigne maclée est très difficile à distinguer du haubert134, qui est un véritable tissu de fer ayant son existence propre, et n'ayant pas besoin d'être appuyé sur une étoffe ou sur du cuir.
C'est la broigne seule que nous montre la Tapisserie; nous en avons la preuve dans la dernière partie, où des maraudeurs dépouillent les morts (Pl. VIII, n° 66). Nous apercevons alors l'envers du vêtement, et tandis que les deux côtés du haubert seraient pareils, à l'intérieur de la broigne on ne distingue pas d'anneaux, mais seulement la doublure et les points fixant les bandelettes ou les anneaux135.
On trouve la broigne treillissée dans la première partie de la tenture et dans la scène de la bataille qui précède la mort des frères de Harold (Pl. VII, n° 59). Ailleurs la broigne maclée domine. Celle de Guillaume, lorsqu'il arrive au Mont Saint-Michel (Pl. II, n° 18) et lorsqu'il monte à cheval pour se rendre à Hastings (Pl. VI, n° 55), réunit les deux systèmes; sur le milieu des carrés sont fixés les anneaux136. Le duc porte, en outre, des[p. 164]chausses et des manches garnies d'anneaux, mais très peu de ses compagnons ont ces protections spéciales. Ces innovations alors toutes récentes, et très coûteuses certainement, ne sont adoptées que par deux autres chevaliers.
Sur la tête, au-dessus du capuchon, on laçait le heaume137, casque conique, muni d'une plaque appelée nasal, destinée à protéger la figure, et spécialement le nez.
Des auteurs138ont soutenu que le nasal n'avait été connu qu'exceptionnellement avant le milieu du XIIesiècle. Cependant, les textes nous montrent que son usage était courant bien auparavant. Ainsi, Guy d'Amiens, mort en 1076, l'atteste dans son poème sur la bataille de Hastings; il nous représente Guillaume enlevant son adversaire par le nasal de son casque et le jetant à terre.
Dux mentor, ut miles subito se vertit ad illumPer nasum galeæ concitus accipiens,Vultum telluri, plantos ad sidera volvit(v. 491-493)139.
Il y a autre chose. Dans sonCostume de Guerre et d'Apparat, M. Demay cite de nombreux exemples de casque[p. 165]avec nasal à la fin du XIesiècle. Or, les sceaux que nous datons par les actes auxquels ils sont attachés, n'ont pas été gravés spécialement pour chaque acte: beaucoup sont plus anciens, et nous donnent un costume déjà vieilli au moment de leur emploi. On doit en conclure que le casque à nasal, bien loin d'être un obstacle à l'attribution de la Tapisserie au XIesiècle, était d'un usage constant à cette époque140.
D'autre part, si Guillaume n'avait pas eu à Hastings un casque à nasal, lui cachant en partie la figure, il n'aurait pas été obligé, au moment où le bruit de sa mort amenait une panique parmi ses soldats, d'enlever son casque pour se faire reconnaître et montrer qu'il était vivant.
Iratus galea nudat et ipse caputVultum Normanis dat...141(Pl. VIII, n° 63).
Le nasal existait donc, et si nous en croyons la Tapisserie, il était fixe; on n'en voit point de relevés.
Un des archers de Guillaume, probablement leur chef, a revêtu la broigne et le heaume. Les autres ne portent que de courts bliauds d'étoffe ou de cuir. Généralement ils ont la tête nue conformément à la tradition scandinave. Toutefois, quelques-uns ont des bonnets pointus de laine ou de fourrure, qui constituent la première défense de tête essayée au moyen âge. Usités au Xesiècle, ils se transformèrent et devinrent bientôt le heaume métallique qui protégeait contre les coups d'épée.
Nous avons signalé ce bonnet porté par un des[p. 166]seigneurs les plus importants, qui accompagnèrent Guillaume dans son expédition de Bretagne, probablement Harold. L'évêque Odon en avait un semblable (Pl. II, n° 18).
Comme arme défensive, le chevalier a encore un bouclier oblong, en amande, fait de bois, recouvert de cuir, et orné d'une boucle, ouumbo, entourée de peintures, qui ne sont pas encore des armoiries. Pendant le combat on le fixe au bras gauche par deux courroies spéciales, les ènarmes. Une autre courroie, laguige, permettait de le suspendre au cou.
Quand on compare cette armure à celles des siècles suivants, on sent qu'on est à une période de début, et que de nombreux progrès sont à accomplir. Sans nous appesantir sur la difficulté de revêtir cette broigne, sur son poids, son manque de souplesse, qui sont, au premier rang, parmi les causes de son prompt abandon, nous devons constater que, même dans ses meilleures parties, elle n'offrait au chevalier qu'une protection assez peu efficace contre les coups de lance ou d'épée; le heaume notamment ne protégeait que le sommet de la tête. N'est-ce pas une preuve que nous sommes à une époque très lointaine, au temps des premiers essais de l'armure142? Les perfectionnements vont se multiplier et dès la fin du XIesiècle, la broigne va se diviser en deux parties: une longue chemise d'étoffe ou de cuir, recouverte d'anneaux, et des chausses protégeant les jambes.
Son caractère sacerdotal empêche l'évêque Odon de prendre une part directe à la bataille, et de se jeter dans[p. 167]la mêlée: aussi, n'a-t-il pas revêtu la broigne à anneaux de métal; celle qu'il porte n'est recouverte que de morceaux de cuir (Pl. VII, n° 62). Guy de Ponthieu en porte une semblable quand il reçoit les envoyés de Guillaume (Pl. II, n° 62). Odon ne veut pas se battre; aussi n'a-t-il aucune arme, pas même un bouclier: il porte un simple bâton de commandement, qu'il montrera à ses hommes pour les rallier, et les entraîner là où ils doivent porter leurs efforts. Guillaume en a un pareil avant la bataille, et aussi lorsqu'il enlève son heaume pour se faire reconnaître.
Les armes offensives des Normands sont d'abord, la lance, dont le fer en forme d'une feuille de sauge, présente une petite traverse à l'endroit où il se réunit à la hampe. Cette traverse empêchait l'arme de pénétrer trop profondément et par suite facilitait son retrait pour une lutte avec un autre adversaire; puis l'épieu, l'espiéde la Chanson de Roland, reconnaissable à son fer barbelé; arme de guerre, mais aussi arme de chasse, de parade, portée par les gardes de Guy et de Guillaume, par les ambassadeurs et par Harold sur son trône. A cette époque, dans la bataille, on tenait ces armes très hautes, au bout du bras, à la manière antique. L'épieu remplaçait le javelot et se lançait au loin; la lance était réservée pour la lutte rapprochée. Le dessinateur de la Tapisserie fait bien ressortir cette différence. Au siège de Dinan, les assiégeants et les assiégés sont séparés par la largeur du fossé, ils se servent de l'épieu (Pl. III, n° 23); à la bataille de Hastings, où on lutte presque corps à corps, les Normands n'ont que la lance143(Pl. VII, n° 59).
[p. 168]Les chevaliers portaient encore l'épée à quillons droits.
Les archers avaient leur arc et un carquois rempli de flèches, fixé à la ceinture ou sur le dos. Il y avait d'autres carquois plus importants, véritables magasins de réserve, qu'on apportait là où l'ardeur du combat le rendait nécessaire: quatre sont représentés dans la bordure (Pl. VIII, n° 65). Ils étaient d'autant plus indispensables que la provision de flèches de chaque archer devait être rapidement épuisée.
Les Anglais portent les mêmes armes défensives que les Normands, grâce à une heureuse réforme opérée par Harold, lors de son expédition contre les Gallois. L'ancienne armure, couverte de plaques de fer, ressemblant à des écailles, était trop lourde et n'eût pas permis de poursuivre l'ennemi dans ses retraites. On en adopta une autre plus légère, qu'on appelacorium,corietum, qui assura le succès144. Elle fut probablement imitée des broignes de cuir normandes, qu'on voit portées par Guy de Ponthieu et par l'évêque Odon. Au moment de la bataille de Hastings, un nouveau progrès avait été réalisé. La Tapisserie nous atteste qu'on avait adopté les broignes maclées et treillissées145.
Les Anglais ont les mêmes armes offensives que les Normands, mais ils préfèrent l'épieu à la lance; ils ont aussi l'épée et les flèches: le dessinateur n'a représenté qu'un seul archer dans leur armée (Pl. VII, n° 59) parce qu'il n'y en avait qu'un très petit nombre et que leur rôle dans la bataille a été insignifiant.
[p. 169]Ils ont de plus la redoutable hache saxonne, avec son fer à un seul tranchant, trop lourde pour être utilisée par les cavaliers, et nécessitant l'usage des deux mains, arme terrible, mais qui avait l'inconvénient de ne pas permettre de se protéger avec le bouclier. La tactique de l'armée qui s'en servait consistait à se grouper en phalange146: sa force venait de son esprit de corps et de sa cohésion. Sans doute, elle était sans défense contre les traits que lançaient les troupes légères; mais si elle avait assez de sang-froid pour rester bien unie, une attaque de cavalerie ne parvenait pas à l'entamer, surtout quand elle était protégée par des retranchements. Aussi à Hastings, Guillaume éprouva-t-il un véritable échec au commencement de la journée, et dut-il simuler une retraite. Mais lorsqu'il ramena son armée au combat contre les Anglais qui, pour le poursuivre, avaient abandonné leur camp, la lutte changea d'aspect et les Normands l'emportèrent.
Au commencement de l'action, nous voyons une arme singulière entre les deux armées. Evidemment elle a été lancée par les Anglais: ce n'est pas une épée, mais une sorte de masse d'arme. Les archéologues anglais147la rapprochent, avec raison, semble-t-il, de ces pierres taillées à six têtes qu'on a trouvées en Ecosse et qui devaient être montées sur des manches de bois. Ce sont bien leslignis imposita saxadont parle Guillaume de Poitiers148, quand il décrit les armes anglo-saxonnes. C'était l'arme[p. 170]de ces citoyens qui se pressaient autour de Harold pour défendre leur patrie. Après la défaite, des fuyards en emportent de semblables. La présence de cette arme de pierre, que les critiques n'ont pas mentionnée, est encore une preuve de l'antiquité de la Tapisserie.