[p. 171]CHAPITRE VILES CHEVAUX ET LEUR HARNACHEMENTLa première impression du visiteur est toute de surprise en constatant la couleur bizarre des chevaux, et on ne tarde pas à remarquer que les brodeuses ne se sont pas servi des couleurs pour nous donner le véritable ton de leurs robes (nous en voyons, en effet, de rouges, de bleus), mais uniquement pour accentuer l'effet du dessin et bien détacher les différents membres. On rencontre ainsi des corps bleus sertis de rouge, et tantôt deux jambes, tantôt une seule grise, et les sabots bleus et rouges.Les chevaux ont été remarqués par les spécialistes. Le commandant Champion, qui les a étudiés, a spécifié les caractères de leur type: « la tête petite mais large à son sommet, avec le front bombé du sarrasin, ou le chanfrein camus du syrien, les oreilles minuscules, continuellement en éveil, l'œil noble et vif, l'encolure longue, haute et gracieusement flexible, la poitrine profonde et la selle bien à sa place, la croupe arrondie avec la basse attache de queue qu'elle comporte, les allures relevées du genou, et d'une souplesse que les artistes ont su rendre149. »Mais ces caractères, intéressants à souligner au point de vue du dessin et aussi de la race, où M. Champion[p. 172]croit reconnaître un croisement d'oriental et d'espagnol, ne nous donnent pas d'élément pour trancher les questions que les archéologues soulèvent à propos de la Tapisserie. L'étude du harnachement nous sera plus profitable. Il consiste toujours en une selle à arçon, remarquable par son pommeau et son troussequin, recourbés en sens opposé. Cette selle, fixée par une seule sangle, porte des étriers, et est maintenue par une longe poitrail; ajoutons que les chevaux ont le mors de bride.Tous ces éléments sont caractéristiques du XIIesiècle, affirme le commandant Lefèvre des Nouettes150. Mais c'est une erreur, car nous les retrouvons dans d'autres documents incontestablement du XIesiècle, notamment dans les sceaux de Guillaume le Conquérant (1069) et de Baudouin de Jérusalem151. M. des Nouettes insiste et fait remarquer que les chevaux sont ferrés, ce qui, pour lui, dénote encore le XIIesiècle. La date de la ferrure des chevaux a été l'objet de longues discussions. Pour dire qu'elle existait au XIesiècle, on ne peut invoquer les sceaux qui ne mentionnent que rarement ce détail minuscule, lorsqu'ils montrent le dessous du pied du cheval. Toutefois, pour nous rendre compte de la valeur de l'objection, interrogeons M. Lefèvre des Nouettes lui-même. Après avoir déclaré que la ferrure était connue en Orient dès le IXesiècle, il ajoute: « En occident, la ferrure n'apparaît qu'au début du XIesiècle sur les documents latins; elle se propage lentement et c'est seulement vers le milieu du XIIesiècle qu'on voit les chevaux souvent ferrés152. »Si la ferrure est connue dès le début du XIesiècle, comment peut-elle empêcher de dater la Tapisserie du[p. 173]dernier tiers de ce siècle? Nous ne savons pas exactement quel a été son succès, et avec quelle rapidité elle se généralisa. Beaucoup de monuments ont pu négliger ce détail. Et puis, ne doit-on pas tenir compte de la région, des influences locales? N'est-il pas vraisemblable que Guillaume, chef aussi despote que cavalier éminent, ait imposé dans son armée la ferrure, dont il avait reconnu les précieux avantages?Si tous les autres éléments la datent du XIesiècle, la Tapisserie devient un argument pour donner l'époque de la ferrure des chevaux, et certainement le plus important qu'on puisse invoquer.L'histoire de l'armement militaire nous montre qu'on se préoccupa d'abord de protéger le cavalier qui était presque invulnérable tant qu'il restait sur son cheval, mais qui, une fois à terre, embarrassé par le poids et la rigidité de sa broigne, était à peu près complètement à la discrétion de son ennemi. Pour le désarçonner, on frappa le cheval.Afin de se mettre à l'abri de ces attaques, on rechercha les moyens de protéger le cheval et on le revêtit de housses, de caparaçons ou d'armures analogues à celles du cavalier.La Tapisserie ne nous offre aucune trace de ces défenses parce que, lors de son exécution, on n'avait encore rien tenté; mais il n'en était plus de même, lorsque, dans la seconde moitié du XIIesiècle, Wace écrivait son Roman de Rou. Il nous parle d'un combattant qui montait un cheval «tot covert de fer» (v. 12628). C'est peut-être la plus ancienne mention d'une armure pour cheval, et elle suffirait à établir que la Tapisserie est antérieure au Roman de Rou; mais nous en avons bien d'autres preuves.
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LES CHEVAUX ET LEUR HARNACHEMENT
La première impression du visiteur est toute de surprise en constatant la couleur bizarre des chevaux, et on ne tarde pas à remarquer que les brodeuses ne se sont pas servi des couleurs pour nous donner le véritable ton de leurs robes (nous en voyons, en effet, de rouges, de bleus), mais uniquement pour accentuer l'effet du dessin et bien détacher les différents membres. On rencontre ainsi des corps bleus sertis de rouge, et tantôt deux jambes, tantôt une seule grise, et les sabots bleus et rouges.
Les chevaux ont été remarqués par les spécialistes. Le commandant Champion, qui les a étudiés, a spécifié les caractères de leur type: « la tête petite mais large à son sommet, avec le front bombé du sarrasin, ou le chanfrein camus du syrien, les oreilles minuscules, continuellement en éveil, l'œil noble et vif, l'encolure longue, haute et gracieusement flexible, la poitrine profonde et la selle bien à sa place, la croupe arrondie avec la basse attache de queue qu'elle comporte, les allures relevées du genou, et d'une souplesse que les artistes ont su rendre149. »
Mais ces caractères, intéressants à souligner au point de vue du dessin et aussi de la race, où M. Champion[p. 172]croit reconnaître un croisement d'oriental et d'espagnol, ne nous donnent pas d'élément pour trancher les questions que les archéologues soulèvent à propos de la Tapisserie. L'étude du harnachement nous sera plus profitable. Il consiste toujours en une selle à arçon, remarquable par son pommeau et son troussequin, recourbés en sens opposé. Cette selle, fixée par une seule sangle, porte des étriers, et est maintenue par une longe poitrail; ajoutons que les chevaux ont le mors de bride.
Tous ces éléments sont caractéristiques du XIIesiècle, affirme le commandant Lefèvre des Nouettes150. Mais c'est une erreur, car nous les retrouvons dans d'autres documents incontestablement du XIesiècle, notamment dans les sceaux de Guillaume le Conquérant (1069) et de Baudouin de Jérusalem151. M. des Nouettes insiste et fait remarquer que les chevaux sont ferrés, ce qui, pour lui, dénote encore le XIIesiècle. La date de la ferrure des chevaux a été l'objet de longues discussions. Pour dire qu'elle existait au XIesiècle, on ne peut invoquer les sceaux qui ne mentionnent que rarement ce détail minuscule, lorsqu'ils montrent le dessous du pied du cheval. Toutefois, pour nous rendre compte de la valeur de l'objection, interrogeons M. Lefèvre des Nouettes lui-même. Après avoir déclaré que la ferrure était connue en Orient dès le IXesiècle, il ajoute: « En occident, la ferrure n'apparaît qu'au début du XIesiècle sur les documents latins; elle se propage lentement et c'est seulement vers le milieu du XIIesiècle qu'on voit les chevaux souvent ferrés152. »
Si la ferrure est connue dès le début du XIesiècle, comment peut-elle empêcher de dater la Tapisserie du[p. 173]dernier tiers de ce siècle? Nous ne savons pas exactement quel a été son succès, et avec quelle rapidité elle se généralisa. Beaucoup de monuments ont pu négliger ce détail. Et puis, ne doit-on pas tenir compte de la région, des influences locales? N'est-il pas vraisemblable que Guillaume, chef aussi despote que cavalier éminent, ait imposé dans son armée la ferrure, dont il avait reconnu les précieux avantages?
Si tous les autres éléments la datent du XIesiècle, la Tapisserie devient un argument pour donner l'époque de la ferrure des chevaux, et certainement le plus important qu'on puisse invoquer.
L'histoire de l'armement militaire nous montre qu'on se préoccupa d'abord de protéger le cavalier qui était presque invulnérable tant qu'il restait sur son cheval, mais qui, une fois à terre, embarrassé par le poids et la rigidité de sa broigne, était à peu près complètement à la discrétion de son ennemi. Pour le désarçonner, on frappa le cheval.
Afin de se mettre à l'abri de ces attaques, on rechercha les moyens de protéger le cheval et on le revêtit de housses, de caparaçons ou d'armures analogues à celles du cavalier.
La Tapisserie ne nous offre aucune trace de ces défenses parce que, lors de son exécution, on n'avait encore rien tenté; mais il n'en était plus de même, lorsque, dans la seconde moitié du XIIesiècle, Wace écrivait son Roman de Rou. Il nous parle d'un combattant qui montait un cheval «tot covert de fer» (v. 12628). C'est peut-être la plus ancienne mention d'une armure pour cheval, et elle suffirait à établir que la Tapisserie est antérieure au Roman de Rou; mais nous en avons bien d'autres preuves.