—Dame! on me l'a prise.
—Qui cela?
—Quelqu'un qui probablement tenait à ce que personne ne sortît de la ville.
—Mon ami, dit le grand pensionnaire, sortant la tête de la voiture et risquant le tout pour le tout, mon ami, c'est pour moi Jean de Witt et pour mon frère Corneille, que j'emmène en exil.
—Oh! M. de Witt, je suis au désespoir, dit le portier se précipitant vers la voiture, mais sur l'honneur, la clef m'a été prise.
—Quand cela?
—Ce matin.
—Par qui?
—Par un jeune homme de vingt-deux ans, pâle et maigre.
—Et pourquoi la lui avez-vous remise?
—Parce qu'il avait un ordre signé et scellé.
—De qui?
—Mais des messieurs de l'Hôtel de Ville.
—Allons, dit tranquillement Corneille, il paraît que bien décidément nous sommes perdus.
—Sais-tu si la même précaution a été prise partout?
—Je ne sais.
—Allons, dit Jean au cocher, Dieu ordonne à l'homme de faire tout ce qu'il peut pour conserver sa vie; gagne une autre porte.
Puis, tandis que le cocher faisait tourner la voiture:
—Merci de ta bonne volonté, mon ami, dit Jean, au portier; l'intention est réputée pour le fait; tu avais l'intention de nous sauver, et, aux yeux du Seigneur, c'est comme si tu avais réussi.
—Ah! dit le portier, voyez-vous là-bas?
—Passe au galop à travers ce groupe, cria Jean au cocher, et prends la rue à gauche; c'est notre seul espoir.
Le groupe dont parlait Jean avait eu pour noyau les trois hommes que nous avons vus suivre des yeux la voiture, et qui depuis ce temps et pendant que Jean parlementait avec le portier, s'était grossi de sept ou huit nouveaux individus.
Ces nouveaux arrivants avaient évidemment des intentions hostiles à l'endroit du carrosse.
Aussi, voyant les chevaux venir sur eux au grand galop, se mirent-ils en travers de la rue en agitant leurs bras armés de bâtons et criant:—Arrête! arrête!
De son côté, le cocher se pencha sur eux et les sillonna de coups de fouet.
La voiture et les hommes se heurtèrent enfin.
Les frères de Witt ne pouvaient rien voir, enfermés qu'ils étaient dans la voiture. Mais ils sentirent les chevaux se cabrer, puis éprouvèrent une violente secousse. Il y eut un moment d'hésitation et de tremblement dans toute la machine roulante, qui s'emporta de nouveau, passant sur quelque chose de rond et de flexible, qui semblait être le corps d'un homme renversé, et s'éloigna au milieu des blasphèmes.
—Oh! dit Corneille, je crains bien que nous n'ayons fait un malheur.
—Au galop! au galop! cria Jean.
Mais, malgré cet ordre, tout à coup le cocher s'arrêta.
—Eh bien! demanda Jean.
—Voyez-vous? dit le cocher.
Jean regarda.
Toute la populace du Buitenhof apparaissait à l'extrémité de la rue que devait suivre la voiture, et s'avançait hurlante et rapide comme un ouragan.
—Arrête et sauve-toi, dit Jean au cocher; il est inutile d'aller plus loin; nous sommes perdus.
—Les voilà! les voilà! crièrent ensemble cinq cents voix.
—Oui, les voilà, les traîtres! les meurtriers! les assassins! répondirent à ceux qui venaient au-devant de la voiture, ceux qui couraient après elle, portant dans leurs bras le corps meurtri d'un de leurs compagnons, qui, ayant voulu sauter à la bride des chevaux, avait été renversé par eux.
C'était sur lui que les deux frères avaient senti passer la voiture.
Le cocher s'arrêta; mais quelques instances que lui fît son maître, il ne voulut point se sauver.
En un instant, le carrosse se trouva pris entre ceux qui couraient après lui et ceux qui venaient au-devant de lui.
En un instant, il domina toute cette foule agitée comme une île flottante.
Tout à coup, l'île flottante s'arrêta. Un maréchal venait, d'un coup de masse, d'assommer un des deux chevaux, qui tomba dans les traits.
En ce moment le volet d'une fenêtre s'entr'ouvrit et l'on put voir le visage livide et les yeux sombres du jeune homme se fixant sur le spectacle qui se préparait.
Derrière lui apparaissait la tête de l'officier presque aussi pâle que la sienne.
—Oh! mon Dieu! mon Dieu! monseigneur, que va-t-il se passer? murmura l'officier.
—Quelque chose de terrible bien certainement, répondit celui-ci.
—Oh! voyez-vous, monseigneur, ils tirent le grand pensionnaire de la voiture, ils le battent, ils le déchirent.
—En vérité, il faut que ces gens-là soient animés d'une bien violente indignation, fit le jeune homme du même ton impassible qu'il avait conservé jusqu'alors.
—Et voici Corneille qu'ils tirent à son tour du carrosse, Corneille déjà tout brisé, tout mutilé par la torture. Oh! voyez, donc, voyez donc.
—Oui, en effet, c'est bien Corneille.
L'officier poussa un faible cri et détourna la tête.
C'est que, sur le dernier degré du marchepied, avant même qu'il eût touché terre, le ruward venait de recevoir un coup de barre de fer qui lui avait brisé la tête.
Il se releva cependant, mais pour retomber aussitôt.
Puis des hommes le prenant par les pieds, le tirèrent dans la foule, au milieu de laquelle on put suivre le sillage sanglant qu'il y traçait et qui se refermait derrière lui avec de grandes huées pleines de joies.
Le jeune homme devint plus pâle encore, ce qu'on eût cru impossible, et son œil se voila un instant sous sa paupière.
L'officier vit ce mouvement de pitié, le premier que son sévère compagnon eût laissé échapper, et voulant profiter de cet amollissement de son âme:
—Venez, venez, monseigneur, dit-il, car voilà qu'on va assassiner aussi le grand pensionnaire. Mais le jeune homme avait déjà ouvert les yeux.
—En vérité! dit-il. Ce peuple est implacable. Il ne fait pas bon le trahir.
—Monseigneur, dit l'officier, est-ce qu'on ne pourrait pas sauver ce pauvre homme, qui a élevé Votre Altesse? S'il y a un moyen, dites-le, et dussé-je y perdre la vie...
Guillaume d'Orange, car c'était lui, plissa son front d'une façon sinistre, éteignit l'éclair de sombre fureur qui étincelait sous sa paupière et répondit:
—Colonel van Deken, allez, je vous prie, trouver mes troupes, afin qu'elles prennent les armes à tout événement.
—Mais laisserai-je donc monseigneur seul ici, en face de ces assassins?
—Ne vous inquiétez pas de moi plus que je ne m'en inquiète, dit brusquement le prince. Allez.
L'officier partit avec une rapidité qui témoignait bien moins de son obéissance que de la joie de n'assister point au hideux assassinat du second des frères.
Il n'avait point fermé la porte de la chambre que Jean, qui par un effort suprême avait gagné le perron d'une maison située en face de celle où était caché son élève, chancela sous les secousses qu'on lui imprimait de dix côtés à la fois en disant:—Mon frère, où est mon frère?
Un de ces furieux lui jeta bas son chapeau d'un coup de poing.
Un autre lui montra le sang qui teignait ses mains, celui-là venait d'éventrer Corneille, et il accourait pour ne point perdre l'occasion d'en faire autant au grand pensionnaire, tandis que l'on traînait au gibet le cadavre de celui qui était déjà mort.
Jean poussa un gémissement lamentable et mit une de ses mains sur ses yeux.
—Ah! tu fermes les yeux, dit un des soldats de la garde bourgeoise, eh bien! je vais te les crever, moi!
Et il lui poussa dans le visage un coup de pique sous lequel le sang jailli.
—Mon frère! cria de Witt essayant de voir ce qu'était devenu Corneille, à travers le flot de sang qui l'aveuglait: mon frère!
—Va le rejoindre! hurla un autre assassin en lui appliquant son mousquet sur la tempe et en lâchant la détente. Mais le coup ne partit point.
Alors le meurtrier retourna son arme, et la prenant à deux mains par le canon, il assomma Jean de Witt d'un coup de crosse.
Jean de Witt chancela et tomba à ses pieds.
Mais aussitôt, se relevant par un suprême effort:—Mon frère! cria-t-il d'une voix tellement lamentable que le jeune homme tira le contrevent sur lui.
D'ailleurs il restait peu de chose à voir, car un troisième assassin lui lâcha à bout portant un coup de pistolet qui partit cette fois et lui fit sauter le crâne.
Jean de Witt tomba pour ne plus se relever.
Alors chacun des misérables, enhardi par cette chute, voulut décharger son arme sur le cadavre. Chacun voulut donner un coup de masse, d'épée ou de couteau, chacun voulut tirer sa goutte de sang, arracher son lambeau d'habits.
Puis quand ils furent tous deux bien meurtris, bien déchirés, bien dépouillés, la populace les traîna nus et sanglants à un gibet improvisé, où des bourreaux amateurs les suspendirent par les pieds.
Alors arrivèrent les plus lâches, qui n'ayant pas osé frapper la chair vivante, taillèrent en lambeaux la chair morte, puis s'en allèrent vendre par la ville des petits morceaux de Jean et de Corneille à dix sous la pièce.
Nous ne pourrions dire si à travers l'ouverture presque imperceptible du volet le jeune homme vit la fin de cette terrible scène, mais au moment même où l'on pendait les deux martyrs au gibet, il traversait la foule qui était trop occupée de la joyeuse besogne qu'elle accomplissait pour s'inquiéter de lui, et gagnait le Tol-Hek toujours fermé.
—Ah! monsieur, s'écria le portier, me rapportez-vous la clé?
—Oui, mon ami, la voilà, répondit le jeune homme.
—Oh! c'est un bien grand malheur que vous ne m'ayez pas rapporté cette clef seulement une demi-heure plus tôt, dit le portier en soupirant.
—Et pourquoi cela? demanda le jeune homme.
—Parce que j'eusse pu ouvrir aux MM. de Witt. Tandis que, ayant trouvé la porte fermée, ils ont été obligés de rebrousser chemin. Ils sont tombés au milieu de ceux qui les poursuivaient.
—La porte! la porte! s'écria une voix qui semblait être celle d'un homme pressé. Le prince se retourna et reconnut le colonel van Deken.
—C'est vous, colonel? dit-il. Vous n'êtes pas encore sorti de la Haye? C'est accomplir tardivement mon ordre.
—Monseigneur, répondit le colonel, voilà la troisième porte à laquelle je me présente, j'ai trouvé les deux autres fermées.
—Eh bien! ce brave homme va nous ouvrir celle-ci. Ouvre, mon ami, dit le prince au portier qui était resté tout ébahi à ce titre de monseigneur que venait de donner le colonel van Deken à ce jeune homme pâle auquel il venait de parler si familièrement.
Aussi, pour réparer sa faute, se hâta-t-il d'ouvrir le Tol-Hek, qui roula en criant sur ses gonds.
—Monseigneur veut-il mon cheval? demanda le colonel à Guillaume.
—Merci, colonel, je dois avoir une monture qui m'attend à quelques pas d'ici.
Et, prenant un sifflet d'or dans sa poche, il tira de cet instrument, qui à cette époque servait à appeler les domestiques, un son aigu et prolongé, au retentissement duquel accourut un écuyer à cheval et tenant un second cheval en main.
Guillaume sauta sur le cheval sans se servir de l'étrier, et piquant des deux, il gagna la route de Leyde. Quand il fut là, il se retourna. Le colonel le suivait à une longueur de cheval. Le prince lui fit signe de prendre rang à côté de lui.
—Savez-vous, dit-il sans s'arrêter, que ces coquins-là ont tué aussi M. Jean de Witt comme ils venaient de tuer Corneille?
—Ah! monseigneur, dit tristement le colonel, j'aimerais mieux pour vous que restassent encore ces deux difficultés à franchir pour être de fait le stathouder de Hollande.
—Certes, il eût mieux valu, dit le jeune homme, que ce qui vient d'arriver n'arrivât pas. Mais enfin ce qui est fait est fait, nous n'en sommes pas la cause. Piquons vite, colonel, pour arriver à Alphen avant le message que certainement les États vont m'envoyer au camp.
Le colonel s'inclina, laissa passer son prince devant, et prit à sa suite la place qu'il tenait avant qu'il lui adressât la parole.
—Ah! je voudrais bien, murmura méchamment Guillaume d'Orange en fronçant le sourcil, serrant ses lèvres en enfonçant ses éperons dans le ventre de son cheval, je voudrais bien voir la figure que fera Louis le Soleil, quand il apprendra de quelle façon on vient de traiter ses bons amis MM. de Witt! Oh! soleil, soleil, comme je me nomme Guillaume le Taciturne; soleil, gare à tes rayons!
Et il courut vite sur son bon cheval, ce jeune prince, l'acharné rival du grand roi, ce stathouder si peu solide la veille encore dans sa puissance nouvelle, mais auquel les bourgeois de la Haye venaient de faire un marchepied avec les cadavres de Jean et de Corneille, deux nobles princes aussi devant les hommes et devant Dieu.
L'AMATEUR DE TULIPES ET SON VOISIN
Cependant, tandis que les bourgeois de la Haye mettaient en pièces les cadavres de Jean et de Corneille, tandis que Guillaume d'Orange, après s'être assuré que ses deux antagonistes étaient bien morts, galopait sur la route de Leyde suivi du colonel van Deken, qu'il trouvait un peu trop compatissant pour lui continuer la confiance dont il l'avait honoré jusque-là, Craeke, le fidèle serviteur, monté de son côté sur un bon cheval et bien loin de se douter des terribles événements qui s'étaient accomplis depuis son départ, courait sur les chaussées bordées d'arbres jusqu'à ce qu'il fût hors de la ville et des villages voisins.
Une fois en sûreté, pour ne pas éveiller les soupçons, il laissa son cheval dans une écurie et continua tranquillement son voyage sur des bateaux qui par relais le menèrent à Dordrecht en passant avec adresse par les plus courts chemins de ces bras sinueux du fleuve, lesquels étreignent sous leurs caresses humides ces îles charmantes bordées de saules, de joncs et d'herbes fleuries, dans lesquelles broutent nonchalamment les gras troupeaux reluisant au soleil.
Craeke reconnut de loin Dordrecht, la ville riante, au bas de sa colline semée de moulins. Il vit les belles maisons rouges aux lignes blanches, baignant dans l'eau leur pied de briques, et faisant flotter par les balcons ouverts sur le fleuve leurs tapis de soie diaprés de fleurs d'or, merveilles de l'Inde et de la Chine, et près de ces tapis, ces grandes lignes, pièges permanents pour prendre les anguilles voraces qu'attire autour des habitations la sportule quotidienne que les cuisines jettent dans l'eau par leurs fenêtres.
Craeke, du pont de la barque, à travers tous ces moulins aux ailes tournantes, apercevait au déclin du coteau la maison blanche et rose, but de sa mission. Elle perdait les crêtes de son toit dans le feuillage jaunâtre d'un rideau de peupliers et se détachait sur le fond sombre que lui faisait un bois d'ormes gigantesques. Elle était située de telle façon que le soleil, tombant sur elle comme dans un entonnoir, y venait sécher, tiédir et féconder même les derniers brouillards que la barrière de verdure ne pouvait empêcher le vent du fleuve d'y porter chaque matin et chaque soir.
Débarqué au milieu du tumulte ordinaire de la ville, Craeke se dirigea aussitôt vers la maison dont nous allons offrir à nos lecteurs une indispensable description.
Blanche, nette, reluisante, plus proprement lavée, plus soigneusement cirée aux endroits cachés qu'elle ne l'était aux endroits aperçus, cette maison renfermait un mortel heureux.
Ce mortel heureux,rara avis, comme dit Juvénal, était le docteur van Baërle, filleul de Corneille. Il habitait la maison que nous venons de décrire, depuis son enfance; car c'était la maison natale de son père et de son grand-père, anciens marchands nobles de la noble ville de Dordrecht.
M. van Baërle, le père, avait amassé dans le commerce des Indes trois à quatre cent mille florins que M. van Baërle, le fils, avait trouvés tout neufs, en 1668, à la mort de ses bons et chers parents, bien que ces florins fussent frappés au millésime, les uns de 1640, les autres de 1610; ce qui prouvait qu'il y avait florins du père van Baërle et florins du grand-père van Baërle; ces quatre cent mille florins, hâtons-nous de le dire, n'étaient que la bourse, l'argent de poche de Cornélius van Baërle, le héros de cette histoire, ses propriétés dans la province donnant un revenu de dix mille florins environ.
Lorsque le digne citoyen, père de Cornélius, avait passé de vie à trépas, trois mois après les funérailles de sa femme, qui semblait être partie la première pour lui rendre facile le chemin de la mort, comme elle lui avait rendu facile le chemin de la vie, il avait dit à son fils en l'embrassant pour la dernière fois:
—Bois, mange et dépense si tu veux vivre en réalité, car ce n'est pas vivre que de travailler tout le jour sur une chaise de bois ou sur un fauteuil de cuir, dans un laboratoire ou dans un magasin. Tu mourras à ton tour et, si tu n'as pas le bonheur d'avoir un fils, tu laisseras éteindre notre nom, et mes florins étonnés se trouveront avoir un maître inconnu, ces florins neufs que nul n'a jamais pesés que mon père, moi et le fondeur. N'imite pas surtout ton parrain, Corneille de Witt, qui s'est jeté dans la politique, la plus ingrate des carrières, et qui bien certainement finira mal.
Puis il était mort, ce digne M. van Baërle, laissant tout désolé son fils Cornélius, lequel aimait fort peu les florins et beaucoup son père.
Cornélius resta donc seul dans la grande maison. En vain son parrain Corneille lui offrit-il de l'emploi dans les services publics; en vain, voulut-il lui faire goûter de la gloire, quand Cornélius, pour obéir à son parrain, se fut embarqué avec de Ruyter sur le vaisseaules Sept Provinces, qui commandait aux cent trente-neuf bâtiments avec lesquels l'illustre amiral allait balancer seul la fortune de la France et de l'Angleterre réunies. Lorsque, conduit par le pilote Léger, il fut arrivé à une portée du mousquet du vaisseaule Prince, sur lequel se trouvait le duc d'York, frère du roi d'Angleterre, lorsque l'attaque de Ruyter, son patron, eut été faite si brusque et si habile que, sentant son bâtiment près d'être emporté, le duc d'York n'eut que le temps de se retirer à bord duSaint-Michel; lorsqu'il eut vule Saint-Michel, brisé, broyé sous les boulets hollandais, sortir de la ligne; lorsqu'il eut vu sauter un vaisseau,le Comte de Sandwick, et périr dans les flots ou dans le feu quatre cents matelots; lorsqu'il eut vu qu'à la fin de tout cela, après vingt bâtiments mis en morceaux, après trois mille tués, après cinq mille blessés, rien n'était décidé ni pour ni contre, que chacun s'attribuait la victoire, que c'était à recommencer, et que seulement un nom de plus, la bataille de Southwood-Bay, était ajouté au catalogue des batailles; quand il eut calculé ce que perd de temps à se boucher les yeux et les oreilles un homme qui veut réfléchir même lorsque ses pareils se canonnent entre eux, Cornélius dit adieu à Ruyter, au ruward de Pulten et à la gloire, baisa les genoux du grand pensionnaire, qu'il avait en vénération profonde, et rentra dans sa maison de Dordrecht, riche de son repos acquis, de ses vingt-huit ans, d'une santé de fer, d'une vue perçante et plus que de ses quatre cent mille florins de capital et de ses dix mille florins de revenus, de cette conviction qu'un homme a toujours reçu du ciel trop pour être heureux, assez pour ne l'être pas.
En conséquence et pour se faire un bonheur à sa façon, Cornélius se mit à étudier les végétaux et les insectes, cueillit et classa toute la flore des îles, piqua toute l'entomologie de sa province, sur laquelle il composa un traité manuscrit avec planches dessinées de sa main, et enfin, ne sachant plus que faire de son temps et de son argent surtout, qui allait s'augmentant d'une façon effrayante, il se mit à choisir parmi toutes les folies de son pays et de son époque une des plus élégantes et des plus coûteuses.
Il aima les tulipes.
C'était le temps, comme on sait, où les Flamands et les Portugais exploitant à l'envie ce genre d'horticulture, en étaient arrivés à diviniser la tulipe et à faire de cette fleur venue de l'orient ce que jamais naturaliste n'avait osé faire de la race humaine, de peur de donner de la jalousie à Dieu.
Bientôt de Dordrecht à Mons il ne fut plus question que des tulipes demynheer[1]van Baërle; et ses planches, ses fosses, ses chambres de séchage, ses cahiers de caïeux furent visités comme jadis les galeries et les bibliothèques d'Alexandrie par les illustres voyageurs romains.
[*] Mynheer: monsieur
Van Baërle commença par dépenser son revenu de l'année à établir sa collection, puis il ébrécha ses florins neufs à la perfectionner; aussi son travail fut-il récompensé d'un magnifique résultat: il trouva cinq espèces différentes qu'il nomma laJeanne, du nom de sa mère, laBaërle, du nom de son père, laCorneille, du nom de son parrain; les autres noms nous échappent, mais les amateurs pourront bien certainement les retrouver dans les catalogues du temps.
En 1672, au commencement de l'année, Corneille de Witt vint à Dordrecht pour y habiter trois mois dans son ancienne maison de famille; car on sait que non seulement Corneille était né à Dordrecht, mais que la famille des de Witt était originaire de cette ville.
Corneille commençait dès lors, comme disait Guillaume d'Orange, à jouir de la plus parfaite impopularité. Cependant, pour ses concitoyens, les bons habitants de Dordrecht, il n'était pas encore un scélérat à pendre, et ceux-ci, peu satisfaits de son républicanisme un peu trop pur, mais fiers de sa valeur personnelle, voulurent bien lui offrir le vin de la ville quand il entra.
Après avoir remercié ses concitoyens, Corneille alla voir sa vieille maison paternelle, et ordonna quelques réparations avant que madame de Witt, sa femme, vint s'installer avec ses enfants.
Puis le ruward se dirigea vers la maison de son filleul, qui seul peut-être à Dordrecht ignorait encore la présence du ruward dans sa ville natale.
Autant Corneille de Witt avait soulevé de haines en maniant ces graines malfaisantes qu'on appelle les passions politiques, autant van Baërle avait amassé de sympathies en négligeant complètement la culture de la politique, absorbé qu'il était dans la culture de ses tulipes.
Aussi van Baërle était-il chéri de ses domestiques et de ses ouvriers, aussi ne pouvait-il supposer qu'il existât au monde un homme qui voulût du mal à un autre homme.
Et cependant, disons-le à la honte de l'humanité, Cornélius van Baërle avait, sans le savoir, un ennemi bien autrement féroce, bien autrement acharné, bien autrement irréconciliable, que jusque-là n'en avaient compté le ruward et son frère parmi les orangistes les plus hostiles de cette admirable fraternité qui, sans nuage pendant la vie, venait se prolonger par le dévouement au-delà de la mort.
Au moment où Cornélius commença de s'adonner aux tulipes, et y jeta ses revenus de l'année et les florins de son père, il y avait à Dordrecht et demeurant porte à porte avec lui, un bourgeois nommé Isaac Boxtel, qui, depuis le jour où il avait atteint l'âge de connaissance, suivait le même penchant et se pâmait au seul énoncé du mottulban, qui, ainsi que l'assure lefloriste français, c'est-à-dire l'historien le plus savant de cette fleur, est le premier mot qui, dans la langue du Chingulais, ait servi à désigner ce chef d'œuvre de la création qu'on appelle la tulipe.
Boxtel n'avait pas le bonheur d'être riche comme van Baërle. Il s'était donc à grand'peine, à force de soins et de patience, fait dans sa maison de Dordrecht un jardin commode à la culture; il avait aménagé le terrain selon les prescriptions voulues et donné à ses couches précisément autant de chaleur et de fraîcheur que le codex des jardiniers en autorise.
À la vingtième partie d'un degré près, Isaac savait la température de ses châssis. Il savait le poids du vent et le tamisait de façon qu'il l'accommodait au balancement des tiges de ses fleurs. Aussi ses produits commençaient-ils à plaire. Ils étaient beaux, recherchés même. Plusieurs amateurs étaient venus visiter les tulipes de Boxtel. Enfin, Boxtel avait lancé dans le monde des Linné et des Tournefort une tulipe de son nom. Cette tulipe avait fait son chemin, avait traversé la France, était entrée en Espagne, avait pénétré jusqu'en Portugal, et le roi don Alphonse VI, qui, chassé de Lisbonne, s'était retiré dans l'île de Terceire, où il s'amusait, non pas comme le grand Condé, à arroser des œillets, mais à cultiver des tulipes, avait dit: «pas mal» en regardant la susditeBoxtel.
Tout à coup, à la suite de toutes les études auxquelles il s'était livré, la passion de la tulipe ayant envahi Cornélius van Baërle, celui-ci modifia sa maison de Dordrecht, qui, ainsi que nous l'avons dit, était voisine de celle de Boxtel et fit élever d'un étage certain bâtiment de sa cour, lequel, en s'élevant, ôta environ un demi-degré de chaleur et, en échange, rendit un demi-degré de froid au jardin de Boxtel, sans compter qu'il coupa le vent et dérangea tous les calculs et toute l'économie horticole de son voisin.
Après tout, ce n'était rien que ce malheur aux yeux du voisin Boxtel. Van Baërle n'était qu'un peintre, c'est-à-dire une espèce de fou qui essaie de reproduire sur la toile en les défigurant les merveilles de la nature. Le peintre faisant élever son atelier d'un étage pour avoir meilleur jour, c'était son droit. M. van Baërle était peintre comme M. Boxtel était fleuriste-tulipier; il voulait du soleil pour ses tableaux, il en prenait un demi-degré aux tulipes de M. Boxtel.
La loi était pour M. van Baërle.Bene sit.
D'ailleurs, Boxtel avait découvert que trop de soleil nuit à la tulipe, et que cette fleur poussait mieux et plus colorée avec le tiède soleil du matin ou du soir qu'avec le brûlant soleil de midi.
Il sut donc presque gré à Cornélius van Baërle de lui avoir bâti gratis un parasoleil.
Peut-être n'était-ce point tout à fait vrai, et ce que disait Boxtel à l'endroit de son voisin van Baërle n'était-il pas l'expression entière de sa pensée. Mais les grandes âmes trouvent dans la philosophie d'étonnantes ressources au milieu des grandes catastrophes.
Mais hélas! que devint-il, cet infortuné Boxtel, quand il vit les vitres de l'étage nouvellement bâti se garnir d'oignons, de caïeux, de tulipes en pleine terre, de tulipes en pot, enfin de tout ce qui concerne la profession d'un monomane tulipier!
Il y avait les paquets d'étiquettes, il y avait les casiers, il y avait les boîtes à compartiments et les grillages de fer destinés à fermer ces casiers pour y renouveler l'air sans donner accès aux souris, aux charançons, aux loirs, aux mulots et aux rats, curieux amateurs de tulipes à deux mille francs l'oignon.
Boxtel fut fort ébahi lorsqu'il vit tout ce matériel, mais il ne comprenait pas encore l'étendue de son malheur. On savait van Baërle ami de tout ce qui réjouit la vue. Il étudiait à fond la nature pour ses tableaux, finis comme ceux de Gérard Dow, son maître, et de Miéris, son ami. N'était-il pas possible qu'ayant à peindre l'intérieur d'un tulipier, il eût amassé dans son nouvel atelier tous les accessoires de la décoration?
Cependant, quoique bercé par cette décevante idée, Boxtel ne put résister à l'ardente curiosité qui le dévorait. Le soir venu, il appliqua une échelle contre le mur mitoyen et, regardant chez le voisin Baërle, il se convainquit que la terre d'un énorme carré peuplé naguère de plantes différentes, avait été remuée, disposée en plates-bandes de terreau mêlé de boue de rivière, combinaison essentiellement sympathique aux tulipes, le tout contre-forté de bordures de gazon pour empêcher les éboulements. En outre, soleil levant, soleil couchant, ombre ménagée pour tamiser le soleil de midi; de l'eau en abondance et à portée, exposition au sud-sud-ouest, enfin conditions complètes, non seulement de réussite, mais de progrès. Plus de doute, van Baërle était devenu tulipier.
Boxtel se représenta sur-le-champ ce savant homme aux quatre cent mille florins de capital, aux dix mille florins de rente, employant ses ressources morales et physiques à la culture des tulipes en grand. Il entrevit son succès dans un vague mais prochain avenir, et conçut, par avance, une telle douleur de ce succès, que ses mains se relâchant, les genoux s'affaissèrent, il roula désespéré en bas de son échelle.
Ainsi, ce n'était pas pour des tulipes en peinture, mais pour des tulipes réelles que van Baërle lui prenait un demi-degré de chaleur. Ainsi van Baërle allait avoir la plus admirable des expositions solaires et, en outre, une vaste chambre où conserver ses oignons et ses caïeux: chambre éclairée, aérée, ventilée, richesse interdite à Boxtel, qui avait été forcé de consacrer à cet usage sa chambre à coucher, et qui, pour ne pas nuire par l'influence des esprits animaux à ses caïeux et à ses tubercules, se résignait à coucher au grenier.
Ainsi porte à porte, mur à mur, Boxtel allait avoir un rival, un émule, un vainqueur peut-être, et ce rival, au lieu d'être quelque jardinier obscur, inconnu, c'était le filleul de maître Corneille de Witt, c'est-à-dire une célébrité!
Boxtel, on le voit, avait l'esprit moins bien fait que Porus, qui se consolait d'avoir été vaincu par Alexandre justement à cause de la célébrité de son vainqueur.
En effet, qu'arriverait-il si jamais van Baërle trouvait une tulipe nouvelle et la nommait laJean de Witt, après en avoir nommé une laCorneille? Ce serait à en étouffer de rage.
Ainsi, dans son envieuse prévoyance, Boxtel, prophète de malheur pour lui même, devinait ce qui allait arriver.
Aussi Boxtel, cette découverte faite, passa-t-il la plus exécrable nuit qui se puisse imaginer.
LA HAINE D'UN TULIPIER
À partir de ce moment, au lieu d'une préoccupation, Boxtel eut une crainte. Ce qui donne de la vigueur et de la noblesse aux efforts du corps et de l'esprit, la culture d'une idée favorite, Boxtel le perdit en ruminant tout le dommage qu'allait lui causer l'idée du voisin.
Van Baërle, comme on peut le penser, du moment où il eut appliqué à ce point la parfaite intelligence dont la nature l'avait doué, van Baërle réussit à élever les plus belles tulipes.
Mieux que qui que ce soit à Harlem et à Leyde, villes qui offrent les meilleurs territoires et les plus sains climats, Cornélius réussit à varier les couleurs, à modeler les formes, à multiplier les espèces.
Il était de cette école ingénieuse et naïve qui prit pour devise, dès leviiesiècle, cet aphorisme développé en 1653 par un de ses adeptes: «C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.»
Prémisse dont l'école tulipière, la plus exclusive des écoles, fit en 1653 le syllogisme suivant:
«C'est offenser Dieu que mépriser les fleurs.
«Plus la fleur est belle, plus en la méprisant on offense Dieu.
«La tulipe est la plus belle de toutes les fleurs.
«Donc qui méprise la tulipe offense démesurément Dieu.»
Raisonnement à l'aide duquel, on le voit, avec de la mauvaise volonté, les quatre ou cinq mille tulipiers de Hollande, de France et du Portugal, nous ne parlons pas de ceux de Ceylan, de l'Inde et de la Chine, eussent mis l'univers hors la loi, et déclaré schismatiques, hérétiques et dignes de mort plusieurs centaines de millions d'hommes froids pour la tulipe.
Il ne faut point douter que pour une pareille cause Boxtel, quoique ennemi mortel de van Baërle, n'eût marché sous le même drapeau que lui.
Donc van Baërle obtint des succès nombreux et fit parler de lui, si bien que Boxtel disparut à tout jamais de la liste des notables tulipiers de la Hollande, et que la tuliperie de Dordrecht fut représentée par Cornélius van Baërle, le modeste et inoffensif savant.
Ainsi du plus humble rameau la greffe fait jaillir les rejetons les plus fiers, et l'églantier aux quatre pétales incolores commence la rose gigantesque et parfumée. Ainsi les maisons royales ont pris parfois naissance dans la chaumière d'un bûcheron ou dans la cabane d'un pêcheur.
Van Baërle, adonné tout entier à ses travaux de semis, de plantation, de récolte, van Baërle, caressé par toute la tuliperie d'Europe, ne soupçonna pas même qu'à ses côtés il y eut un malheureux détrôné dont il était l'usurpateur. Il continua ses expériences, et par conséquent ses victoires, et en deux années couvrit ses plates-bandes de sujets tellement merveilleux que jamais personne, excepté peut-être Shakespeare et Rubens, n'avait tant créé après Dieu.
Aussi fallait-il, pour prendre une idée d'un damné oublié par Dante, fallait-il voir Boxtel pendant ce temps. Tandis que van Baërle sarclait, amendait, humectait ses plates-bandes, tandis qu'agenouillé sur le talus de gazon, il analysait chaque veine de la tulipe en floraison et méditait les modifications qu'on y pouvait faire, les mariages de couleurs qu'on y pouvait essayer, Boxtel, caché derrière un petit sycomore qu'il avait planté le long du mur, et dont il se faisait un éventail, suivait, l'œil gonflé, la bouche écumante, chaque pas, chaque geste de son voisin, et, quand il croyait le voir joyeux, quand il surprenait un sourire sur ses lèvres, un éclair de bonheur dans ses yeux, alors il leur envoyait tant de malédictions, tant de furieuses menaces, qu'on ne saurait concevoir comment ces souffles empestés d'envie et de colère n'allaient point s'infiltrant dans les tiges des fleurs y porter des principes de décadence et des germes de mort.
Bientôt, tant le mal, une fois maître d'une âme humaine, y fait de rapides progrès, bientôt Boxtel ne se contenta plus de voir van Baërle. Il voulut voir aussi ses fleurs, il était artiste au fond, et le chef-d'œuvre d'un rival lui tenait au cœur.
Il acheta un télescope, à l'aide duquel, aussi bien que le propriétaire lui-même, il put suivre chaque évolution de la fleur, depuis le moment où elle pousse, la première année, son pâle bourgeon hors de terre, jusqu'à celui où, après avoir accompli sa période de cinq années, elle arrondit son noble et gracieux cylindre sur lequel apparaît l'incertaine nuance de sa couleur et se développent les pétales de la fleur, qui seulement alors révèle les trésors secrets de son calice.
Oh! que de fois le malheureux jaloux, perché sur son échelle, aperçut-il dans les plates-bandes de van Baërle des tulipes qui l'aveuglaient par leur beauté, le suffoquaient par leur perfection!
Alors, après la période d'admiration qu'il ne pouvait vaincre, il subissait la fièvre de l'envie, ce mal qui ronge la poitrine et qui change le cœur en une myriade de petits serpents qui se dévorent l'un l'autre, source infâme d'horribles douleurs.
Que de fois, au milieu de ses tortures, dont aucune description ne saurait donner l'idée, Boxtel fut-il tenté de sauter la nuit dans le jardin, d'y ravager les plantes, de dévorer les oignons avec les dents, et de sacrifier à sa colère le propriétaire lui-même s'il osait défendre ses tulipes.
Mais, tuer une tulipe, c'est, aux yeux d'un véritable horticulteur, un si épouvantable crime!
Tuer un homme, passe encore.
Cependant, grâce aux progrès que faisait tous les jours van Baërle dans la science qu'il semblait deviner par instinct, Boxtel en vint à un tel paroxysme de fureur qu'il médita de lancer des pierres et des bâtons dans les planches de tulipes de son voisin.
Mais comme il réfléchit que le lendemain, à la vue du dégât, van Baërle informerait, que l'on constaterait alors que la rue était loin, que pierres et bâtons ne tombaient plus du ciel auxviiesiècle comme au temps des Amalécites, que l'auteur du crime, quoiqu'il eût opéré dans la nuit, serait découvert et non seulement puni par la loi, mais encore déshonoré à tout jamais aux yeux de l'Europe tulipière, Boxtel aiguisa la haine par la ruse et résolut d'employer un moyen qui ne le compromît pas.
Il chercha longtemps, c'est vrai, mais enfin il trouva.
Un soir, il attacha deux chats chacun par une patte de derrière avec une ficelle de dix pieds de long, et les jeta, du haut du mur, au milieu de la plate-bande maîtresse, de la plate-bande princière, de la plate-bande royale, qui non seulement contenait laCorneille de Witt, mais encore laBrabançonne, blanc de lait, pourpre et rouge, laMarbrée, de Rotre, gris de lin mouvant, rouge et incarnadin éclatant, et laMerveille, de Harlem, la tulipeColombin obscuretColombin clair terni.
Les animaux effarés, en tombant du haut en bas du mur, se ruèrent d'abord sur la plate-bande, essayant de fuir chacun de son côté, jusqu'à ce que le fil qui les retenait l'un à l'autre fût tendu; mais alors, sentant l'impossibilité d'aller plus loin, ils vaguèrent çà et là avec d'affreux miaulements, fauchant avec leur corde les fleurs au milieu desquelles ils se débattaient; puis enfin, après un quart d'heure de lutte acharnée, étant parvenus à rompre le fil qui les enchevêtrait, ils disparurent.
Boxtel, caché derrière son sycomore, ne voyait rien, à cause de l'obscurité de la nuit; mais aux cris enragés des deux chats, il supposait tout, et son cœur, dégonflant de fiel, s'emplissait de joie.
Le désir de s'assurer du dégât commis était si grand dans le cœur de Boxtel, qu'il resta jusqu'au jour pour jouir par ses yeux de l'état où la lutte des deux matous avait mis les plates-bandes de son voisin.
Il était glacé par le brouillard du matin; mais il ne sentait pas le froid; l'espoir de la vengeance lui tenait chaud.
La douleur de son rival allait le payer de toutes ses peines.
Aux premiers rayons de soleil, la porte de la maison blanche s'ouvrit; van Baërle apparut, et s'approcha de ses plates-bandes, souriant comme un homme qui a passé la nuit dans son lit, qui y a fait de bons rêves.
Tout à coup, il aperçoit des sillons et des monticules sur ce terrain plus uni la veille qu'un miroir; tout à coup, il aperçoit les rangs symétriques de ses tulipes désordonnées comme sont les piques d'un bataillon au milieu duquel aurait tombé une bombe.
Il accourt tout pâlissant.
Boxtel tressaillit de joie. Quinze ou vingt tulipes lacérées, éventrées, gisaient les unes courbées, les autres brisées tout à fait et déjà pâlissantes; la sève coulait de leurs blessures; la sève, ce sang précieux que van Baërle eût voulu racheter au prix du sien.
Mais, ô surprise! ô joie de van Baërle! ô douleur inexprimable de Boxtel! pas une des quatre tulipes menacées par l'attentat de ce dernier n'avait été atteinte. Elles levaient fièrement leurs nobles têtes au-dessus des cadavres de leurs compagnes. C'était assez pour consoler van Baërle, c'était assez pour faire crever de rage l'assassin, qui s'arrachait les cheveux à la vue de son crime commis, et commis inutilement.
Van Baërle, tout en déplorant le malheur qui venait de le frapper, malheur qui, du reste, par la grâce de Dieu, était moins grand qu'il aurait pu être, van Baërle ne put en deviner la cause. Il s'informa seulement et apprit que toute la nuit avait été troublée par des miaulements terribles. Au reste, il reconnut le passage des chats à la trace laissée par leurs griffes, au poil resté sur le champ de bataille et auquel les gouttes indifférentes de la rosée tremblaient comme elles faisaient à côté sur les feuilles d'une fleur brisée, et pour éviter qu'un pareil malheur se renouvelât à l'avenir, il ordonna qu'un garçon jardinier coucherait chaque nuit dans le jardin, sous une guérite, près des plates-bandes.
Boxtel entendit donner l'ordre. Il vit se dresser la guérite dès le même jour, et trop heureux de n'avoir pas été soupçonné, seulement plus animé que jamais contre l'heureux horticulteur, il attendit de meilleures occasions.
Ce fut vers cette époque que la société tulipière de Harlem proposa un prix pour la découverte, nous n'osons pas dire pour la fabrication de la grande tulipe noire et sans tache, problème non résolu et regardé comme insoluble, si l'on considère qu'à cette époque l'espèce n'existait pas même à l'état de bistre dans la nature.
Ce qui faisait dire à chacun que les fondateurs du prix eussent aussi bien pu mettre deux millions que cent mille livres, la chose étant impossible.
Le monde tulipier n'en fut pas moins ému de la base à son faîte.
Quelques amateurs prirent l'idée, mais sans croire à son application; mais telle est la puissance imaginaire des horticulteurs que, tout en regardant leur spéculation comme manquée à l'avance, ils ne pensèrent plus d'abord qu'à cette grande tulipe noire réputée chimérique comme le cygne noir d'Horace, et comme le merle blanc de la tradition française.
Van Baërle fut du nombre des tulipiers qui prirent l'idée; Boxtel fut au nombre de ceux qui pensèrent à la spéculation. Du moment où van Baërle eut incrusté cette tâche dans sa tête perspicace et ingénieuse, il commença lentement les semis et les opérations nécessaires pour amener du rouge au brun, et du brun au brun foncé, les tulipes qu'il avait cultivées jusque-là.
Dès l'année suivante, il obtint des produits d'un bistre parfait, et Boxtel les aperçut dans sa plate-bande, lorsque lui n'avait encore trouvé que le brun clair.
Peut-être serait-il important d'expliquer aux lecteurs les belles théories qui consistent à prouver que la tulipe emprunte aux éléments ses couleurs; peut-être nous saurait-on gré d'établir que rien n'est impossible à l'horticulteur qui met à contribution, par sa patience et son génie, le feu du soleil, la candeur de l'eau, les sucs de la terre et les souffles de l'air. Mais ce n'est pas un traité de la tulipe en général, c'est l'histoire d'une tulipe en particulier, que nous avons résolu d'écrire; nous nous y renfermerons, quelque attrayants que soient les appâts du sujet juxtaposé au nôtre.
Boxtel, encore une fois vaincu par la supériorité de son ennemi, se dégoûta de la culture et, à moitié fou, se voua tout entier à l'observation.
La maison de son rival était à claire-voie. Jardin ouvert au soleil, cabinets vitrés pénétrables à la vue, casiers, armoires, boîtes et étiquettes dans lesquels le télescope plongeait facilement; Boxtel laissa pourrir les oignons sur les couches, sécher les coques dans leurs cases, mourir les tulipes sur les plates-bandes, et désormais usant sa vie avec sa vue, il ne s'occupa que de ce qui se passait chez van Baërle; il respira par la tige de ses tulipes, se désaltéra par l'eau qu'on leur jetait, et se rassasia de la terre molle et fine que saupoudrait le voisin sur ses oignons chéris.
Mais le plus curieux du travail ne s'opérait pas dans le jardin.
Sonnait une heure, une heure de la nuit, van Baërle montait à son laboratoire, dans le cabinet vitré où le télescope de Boxtel pénétrait si bien, et là, dès que les lumières du savant, succédant aux rayons du jour, avaient illuminé murs et fenêtres, Boxtel voyait fonctionner le génie inventif de son rival.
Il le regardait triant ses graines, les arrosant de substances destinées à les modifier ou à les colorer. Il devinait, lorsque chauffant certaines de ces graines, puis les humectant, puis les combinant avec d'autres par une sorte de greffe, opération minutieuse et merveilleusement adroite, il enfermait dans les ténèbres celles qui devaient donner la couleur noire, exposait au soleil ou à la lampe celles qui devaient donner la couleur rouge, mirait dans un éternel reflet d'eau celles qui devaient fournir le blanc, candide représentation hermétique de l'élément humide.
Cette magie innocente, fruit de la rêverie enfantine et du génie viril tout ensemble, ce travail patient, éternel, dont Boxtel se reconnaissait incapable, c'était de verser dans le télescope de l'envieux toute sa vie, toute sa pensée, tout son espoir.
Chose étrange! tant d'intérêt et l'amour-propre de l'art n'avaient pas éteint chez Isaac la féroce envie, la soif de la vengeance. Quelquefois, en tenant van Baërle dans son télescope, il se faisait l'illusion qu'il l'ajustait avec un mousquet infaillible, et il cherchait du doigt la détente pour lâcher le coup qui devait le tuer; mais il est temps que nous rattachions à cette époque des travaux de l'un et de l'espionnage de l'autre la visite que Corneille de Witt, ruward de Pulten, venait faire à sa ville natale.
L'HOMME HEUREUX FAIT CONNAISSANCE AVEC LE MALHEUR
Corneille, après avoir fait les affaires de sa famille, arriva chez son filleul, Cornélius van Baërle, au mois de janvier 1672.
La nuit tombait.
Corneille, quoique assez peu horticulteur, quoique assez peu artiste, Corneille visita toute la maison, depuis l'atelier jusqu'aux serres, depuis les tableaux jusqu'aux tulipes. Il remerciait son neveu de l'avoir mis sur le pont du vaisseau-amiralles Sept-Provincespendant la bataille de Southwood-Bay, et d'avoir donné son nom à une magnifique tulipe, et tout cela avec la complaisance et l'affabilité d'un père pour son fils, et tandis qu'il inspectait ainsi les trésors de van Baërle, la foule stationnait avec curiosité, avec respect même, devant la porte de l'homme heureux.
Tout ce bruit éveilla l'attention de Boxtel, qui goûtait près de son feu.
Il s'informa de ce que c'était, l'apprit et grimpa à son laboratoire.
Et là, malgré le froid, il s'installa, le télescope à l'œil.
Ce télescope ne lui était plus d'une grande utilité depuis l'automne de 1671. Les tulipes, frileuses comme de vraies filles de l'Orient, ne se cultivent point dans la terre en hiver. Elles ont besoin de l'intérieur de la maison, du lit douillet des tiroirs et des douces caresses du poêle. Aussi, tout l'hiver, Cornélius le passait-il dans son laboratoire, au milieu de ses livres et de ses tableaux. Rarement allait-il dans la chambre aux oignons, si ce n'était pour y faire entrer quelques rayons de soleil, qu'il surprenait au ciel, et qu'il forçait, en ouvrant une trappe vitrée, de tomber bon gré mal gré chez lui.
Le soir dont nous parlons, après que Corneille et Cornélius eurent visité ensemble les appartements, suivis de quelques domestiques:
—Mon fils, dit Corneille bas à van Baërle, éloignez vos gens et tâchez que nous demeurions quelques moments seuls.
Cornélius s'inclina en signe d'obéissance.
Puis tout haut:
—Monsieur, dit Cornélius, vous plaît-il de visiter maintenant mon séchoir de tulipes?
Le séchoir, cePandémoniumde la tuliperie, ce tabernacle, cesanctum sanctorumétait, comme Delphes jadis, interdit aux profanes.
Jamais valet n'y avait mis un pied audacieux, comme eût dit le grand Racine, qui florissait à cette époque. Cornélius n'y laissait pénétrer que le balai inoffensif d'une vieille servante frisonne, sa nourrice, laquelle, depuis que Cornélius s'était voué au culte des tulipes, n'osait plus mettre d'oignons dans les ragoûts, de peur d'éplucher et d'assaisonner le cœur de son nourrisson.
Aussi, à ce seul motséchoir, les valets qui portaient les flambeaux s'écartèrent-ils respectueusement. Cornélius prit les bougies de la main du premier et précéda son parrain dans la chambre.
Ajoutons à ce que nous venons de dire que le séchoir était ce même cabinet vitré sur lequel Boxtel braquait incessamment son télescope.
L'envieux était plus que jamais à son poste.
Il vit d'abord s'éclairer les murs et les vitrages.
Puis deux ombres apparurent.
L'une d'elles, grande, majestueuse, sévère, s'assit près de la table où Cornélius avait déposé le flambeau.
Dans cette ombre, Boxtel reconnut le pâle visage de Corneille de Witt, dont les longs cheveux noirs séparés au front tombaient sur ses épaules.
Le ruward de Pulten, après avoir dit à Cornélius quelques paroles dont l'envieux ne put comprendre le sens au mouvement de ses lèvres, tira de sa poitrine et lui tendit un paquet blanc soigneusement cacheté, paquet que Boxtel, à la façon dont Cornélius le prit et le déposa dans une armoire, supposa être des papiers de la plus grande importance.
Il avait d'abord pensé que ce paquet précieux renfermait quelques caïeux nouvellement venus du Bengale ou de Ceylan; mais il avait réfléchi bien vite que Corneille cultivait peu les tulipes et ne s'occupait guère que de l'homme, mauvaise plante bien moins agréable à voir et surtout bien plus difficile à faire fleurir.
Il en revint donc à cette idée que ce paquet contenait purement et simplement des papiers et que ces papiers renfermaient de la politique.
Mais pourquoi des papiers renfermant de la politique à Cornélius, qui non seulement était, mais se vantait d'être entièrement étranger à cette science, bien autrement obscure, à son avis, que la chimie et même que l'alchimie?
C'était un dépôt sans doute que Corneille, déjà menacé par l'impopularité dont commençaient à l'honorer ses compatriotes, remettait à son filleul van Baërle, et la chose était d'autant plus adroite de la part du ruward, que certes ce n'était pas chez Cornélius, étranger à toute intrigue, que l'on irait poursuivre ce dépôt.
D'ailleurs, si le paquet eût contenu des caïeux, Boxtel connaissait son voisin; Cornélius n'y eût pas tenu, et il eût à l'instant même apprécié, en l'étudiant en amateur, la valeur des présents qu'il recevait.
Tout au contraire, Cornélius avait respectueusement reçu le dépôt des mains du ruward, et l'avait, respectueusement toujours, mis dans un tiroir, le poussant au fond, d'abord sans doute pour qu'il ne fût point vu, ensuite pour qu'il ne prît pas une trop grande partie de la place réservée à ses oignons.
Le paquet dans le tiroir, Corneille de Witt se leva, serra les mains de son filleul et s'achemina vers la porte.
Cornélius saisit vivement le flambeau et s'élança pour passer le premier et l'éclairer convenablement.
Alors la lumière s'éteignit insensiblement dans le cabinet vitré pour aller reparaître dans l'escalier, puis sous le vestibule et enfin dans la rue, encore encombrée de gens qui voulaient voir le ruward remonter en carrosse.
L'envieux ne s'était pas trompé dans ses suppositions. Le dépôt remis par le ruward à son filleul et soigneusement serré par celui-ci, c'était la correspondance de Jean avec M. de Louvois.
Seulement ce dépôt était confié, comme l'avait dit Corneille à son frère, sans que Corneille le moins du monde en eût laissé soupçonner l'importance politique à son filleul.
La seule recommandation qu'il lui eût faite était de ne rendre ce dépôt qu'à lui, sur un mot de lui, quelle que fût la personne qui vînt le réclamer.
Et Cornélius, comme nous l'avons vu, avait enfermé le dépôt dans l'armoire aux caïeux rares.
Puis, le ruward parti, le bruit et les feux éteints, notre homme n'avait plus songé à ce paquet, auquel au contraire songeait fort Boxtel, qui, pareil au pilote habile, voyait dans ce paquet le nuage lointain et imperceptible qui grandira en marchant, et qui renferme l'orage.
Et maintenant, voilà donc tous les jalons de notre histoire plantés dans cette grasse terre qui s'étend de Dordrecht à la Haye. Les suivra qui voudra, dans l'avenir des chapitres suivants; quant à nous, nous avons tenu notre parole, en prouvant que jamais ni Corneille ni Jean de Witt n'avaient eu si féroces ennemis dans toute la Hollande que celui que possédait van Baërle dans son voisin mynheer Isaac Boxtel.
Toutefois, florissant dans son ignorance, le tulipier avait fait son chemin vers le but proposé par la société de Harlem: il avait passé de la tulipe bistre à la tulipe café brûlé; et revenant à lui, ce même jour où se passait à la Haye le grand événement que nous avons raconté, nous allons le retrouver vers une heure de l'après-midi, enlevant de sa plate-bande les oignons, infructueux encore, d'une semence de tulipes café brûlé, tulipes dont la floraison avortée jusque-là était fixée au printemps de l'année 1673, et qui ne pouvaient manquer de donner la grande tulipe noire demandée par la société de Harlem.
Le 20 août 1672, à une heure de l'après-midi, Cornélius était donc dans son séchoir, les pieds sur la barre de sa table, les coudes sur le tapis, considérant avec délices trois caïeux qu'il venait de détacher de son oignon: caïeux purs, parfaits, intacts, principes inappréciables d'un des plus merveilleux produits de la science et de la nature, unis dans cette combinaison dont la réussite devait illustrer à jamais le nom de Cornélius van Baërle.
—Je trouverai la grande tulipe noire, disait à part lui Cornélius, tout en détachant ses caïeux. Je toucherai les cent mille florins du prix proposé. Je les distribuerai aux pauvres de Dordrecht; de cette façon, la haine que tout riche inspire dans les guerres civiles s'apaisera, et je pourrai, sans rien craindre des républicains ou des orangistes, continuer de tenir mes plates-bandes en somptueux état. Je ne craindrai pas non plus qu'un jour d'émeute, les boutiquiers de Dordrecht et les mariniers du port viennent arracher mes oignons pour nourrir leurs familles, comme ils m'en menacent tout bas parfois, quand il leur revient que j'ai acheté un oignon deux ou trois cents florins. C'est résolu, je donnerai donc aux pauvres les cent mille florins du prix de Harlem. Quoique...
Et à cequoique, Cornélius van Baërle fit une pause et soupira.
—Quoique, continua-t-il, c'eût été une bien douce dépense que celle de ces cent mille florins appliqués à l'agrandissement de mon parterre ou même à un voyage dans l'Orient, patrie des belles fleurs. Mais hélas! il ne faut plus penser à tout cela; mousquets, drapeaux, tambours et proclamations, voilà ce qui domine la situation en ce moment.
Van Baërle leva les yeux au ciel et poussa un soupir.
Puis, ramenant son regard vers ses oignons, qui dans son esprit passaient bien avant ces mousquets, ces tambours, ces drapeaux et ces proclamations, toutes choses propres seulement à troubler l'esprit d'un honnête homme:
—Voilà cependant de bien jolis caïeux, dit-il; comme ils sont lisses, comme ils sont bien faits, comme ils ont cet air mélancolique qui promet le noir d'ébène à ma tulipe! Sur leur peau les veines de circulation ne paraissent même pas à l'œil nu. Oh! certes, pas une tache ne gâtera la robe de deuil de la fleur qui me devra le jour... Comment nommera-t-on cette fille de mes veilles, de mon travail, de ma pensée?Tulipa nigra Barlænsis.
«Oui,Barlænsis; beau nom. Toute l'Europe tulipière, c'est-à-dire toute l'Europe intelligente tressaillira quand ce bruit courra sur le vent aux quatre points cardinaux du globe:la grande tulipe noire est trouvée!—Son nom? demanderont les amateurs.—Tulipa nigra Barlænsis.—PourquoiBarlænsis?—À cause de son inventeur van Baërle, répondra-t-on.—Ce van Baërle, qui est-ce?—C'est celui qui déjà avait trouvé cinq espèces nouvelles: laJeanne, laJean de Witt, laCorneille, etc. Eh bien, voilà mon ambition à moi. Elle ne coûtera de larmes à personne. Et l'on parlera encore de laTulipa nigra Barlænsis, quand peut-être mon parrain, ce sublime politique, ne sera plus connu que par la tulipe à laquelle j'ai donné son nom.
«Les charmants caïeux!...
«Quand ma tulipe aura fleuri, continua Cornélius, je veux, si la tranquillité est revenue en Hollande, donner seulement aux pauvres cinquante mille florins; au bout du compte, c'est déjà beaucoup pour un homme qui ne doit absolument rien. Puis, avec les cinquante mille autres florins, je ferai des expériences. Avec ces cinquante mille florins, je veux arriver à parfumer la tulipe. Oh! si j'arrivais à donner à la tulipe l'odeur de la rose ou de l'œillet, ou même une odeur complètement nouvelle, ce qui vaudrait encore mieux; si je rendais à cette reine des fleurs ce parfum naturel générique qu'elle a perdu en passant de son trône d'Orient sur son trône européen, celui qu'elle doit avoir dans la presqu'île de l'Inde, à Goa, à Bombay, à Madras, et surtout dans cette île qui autrefois, à ce qu'on assure, fut le paradis terrestre et qu'on appelle Ceylan, ah! quelle gloire! J'aimerais mieux, je le dis, j'aimerais mieux alors être Cornélius van Baërle que d'être Alexandre, César ou Maximilien.
«Les admirables caïeux!...»
Et Cornélius se délectait dans sa contemplation, et Cornélius s'absorbait dans les plus doux rêves.
Soudain la sonnette de son cabinet fut plus vivement ébranlée que d'habitude.
Cornélius tressaillit, étendit la main sur ses caïeux et se retourna.
—Qui va là? demanda-t-il.
—Monsieur, répondit le serviteur, c'est un messager de la Haye.
—Un messager de la Haye... Que veut-il?
—Monsieur, c'est Craeke.
—Craeke, le valet de confiance de M. Jean de Witt? Bon! Qu'il attende.
—Je ne puis attendre, dit une voix dans le corridor.
Et en même temps, forçant la consigne, Craeke, se précipita dans le séchoir. Cette apparition presque violente était une telle infraction aux habitudes établies dans la maison de Cornélius van Baërle, que celui-ci, en apercevant Craeke qui se précipitait dans le séchoir, fit de la main qui couvrait les caïeux un mouvement presque convulsif, lequel envoya deux des précieux oignons rouler, l'un sous une table voisine de la grande table, l'autre dans la cheminée.
—Au diable! dit Cornélius, se précipitant à la poursuite de ses caïeux, qu'y a-t-il donc, Craeke?
—Il y a, monsieur, dit Craeke, déposant le papier sur la grande table où était resté gisant le troisième oignon; il y a que vous êtes invité à lire ce papier sans perdre un seul instant.
Et Craeke, qui avait cru remarquer dans les rues de Dordrecht les symptômes d'un tumulte pareil à celui qu'il venait de laisser à la Haye, s'enfuit sans tourner la tête.
—C'est bon! c'est bon! mon cher Craeke, dit Cornélius étendant le bras sous la table pour y poursuivre l'oignon précieux; on le lira, ton papier.
Puis, ramassant le caïeu, qu'il mit dans le creux de sa main pour l'examiner:
—Bon! dit-il; en voilà déjà un intact. Diable de Craeke, va! entrer ainsi dans mon séchoir! Voyons à l'autre maintenant.
Et sans lâcher l'oignon fugitif, van Baërle s'avança vers la cheminée, et à genoux, du bout du doigt, se mit à palper les cendres qui heureusement étaient froides.
Au bout d'un instant, il sentit le second caïeu.
—Bon, dit-il, le voici.
Et le regardant avec une attention presque paternelle:—Intact comme le premier, dit-il.
Au même instant, et comme Cornélius, encore à genoux, examinait le second caïeu, la porte du séchoir fut secouée si rudement et s'ouvrit de telle façon à la suite de cette secousse, que Cornélius sentit monter à ses joues, à ses oreilles, la flamme de cette mauvaise conseillère que l'on nomme la colère.
—Qu'est-ce encore? demanda-t-il. Ah çà! devient-on fou céans?
—Monsieur! monsieur! s'écria un domestique se précipitant dans le séchoir avec le visage plus pâle et la mine plus effarée que ne les avait Craeke.
—Eh bien? demanda Cornélius, présageant un malheur à cette double infraction de toutes les règles.
—Ah! monsieur, fuyez, fuyez vite! cria le domestique.
—Fuir, et pourquoi?
—Monsieur, la maison est pleine de gardes des États.
—Que demandent-ils?
—Ils vous cherchent.
—Pour quoi faire?
—Pour vous arrêter.
—Pour m'arrêter, moi?
—Oui, monsieur, et ils sont précédés d'un magistrat.
—Que veut dire cela? demanda van Baërle en serrant ses deux caïeux dans sa main et en plongeant son regard effaré dans l'escalier.
—Ils montent, ils montent! cria le serviteur.
—Oh! mon cher enfant, mon digne maître, cria la nourrice en faisant à son tour son entrée dans le séchoir. Prenez votre or, vos bijoux, et fuyez, fuyez!
—Mais par où veux-tu que je fuie, nourrice? demanda van Baërle.
—Sautez par la fenêtre.
—Vingt-cinq pieds.
—Vous tomberez sur six pieds de terre grasse.
—Oui, mais je tomberai sur mes tulipes.
—N'importe, sautez.
Cornélius prit le troisième caïeu, s'approcha de la fenêtre, l'ouvrit, mais à l'aspect du dégât qu'il allait causer dans ses plates-bandes bien plus encore qu'à la vue de la distance qu'il lui fallait franchir:
—Jamais, dit-il.
Et il fit un pas en arrière.
En ce moment, on voyait poindre à travers les barreaux de la rampe les hallebardes des soldats. La nourrice leva les bras au ciel.
Quant à Cornélius van Baërle, il faut le dire à la louange, non pas de l'homme, mais du tulipier, sa seule préoccupation fut pour ses inestimables caïeux.
Il chercha des yeux un papier où les envelopper, aperçut la feuille de la Bible déposée par Craeke sur le séchoir, la prit sans se rappeler, tant son trouble était grand, d'où venait cette feuille, y enveloppa ses trois caïeux, les cacha dans sa poitrine et attendit.
Les soldats, précédés du magistrat, entrèrent au même instant.
—Êtes-vous le docteur Cornélius van Baërle? demanda le magistrat, quoiqu'il connût parfaitement le jeune homme; mais en cela, il se conformait aux règles de la justice, ce qui donnait, comme on le voit, une grande gravité à l'interrogation.
—Je le suis, maître van Spennen, répondit Cornélius en saluant gracieusement son juge, et vous le savez bien.
—Alors! livrez-nous les papiers séditieux que vous cachez chez vous.
—Les papiers séditieux? s'écria Cornélius tout abasourdi de l'apostrophe.
—Oh! ne faites pas l'étonné.
—Je vous jure, maître van Spennen, reprit Cornélius, que j'ignore complètement ce que vous voulez dire.
—Alors, je vais vous mettre sur la voie, docteur, dit le juge; livrez-nous les papiers que le traître Corneille de Witt a déposés chez vous au mois de janvier dernier.
Un éclair passa dans l'esprit de Cornélius.
—Oh! oh! dit van Spennen, voilà que vous commencez à vous rappeler, n'est-ce pas?
—Sans doute; mais vous parliez de papiers séditieux, et je n'ai aucun papier de ce genre.
—Ah! vous niez?
—Certainement.
Le magistrat se retourna pour embrasser d'un coup d'œil tout le cabinet.
—Quelle est la pièce de votre maison qu'on nomme le séchoir? demanda-t-il.
—C'est justement celle où nous sommes, maître van Spennen.
Le magistrat jeta un coup d'œil sur une petite note placée au premier rang de ses papiers.
—C'est bien, dit-il comme un homme qui est fixé.
Puis se retournant vers Cornélius.
—Voulez-vous me remettre ces papiers? dit-il.
—Mais je ne puis, maître van Spennen. Ces papiers ne sont point à moi: ils m'ont été remis à titre de dépôt, et un dépôt est sacré.
—Docteur Cornélius, dit le juge, au nom des États, je vous ordonne d'ouvrir ce tiroir et de me remettre les papiers qui y sont renfermés.
Et du doigt le magistrat indiquait juste le troisième tiroir d'un bahut placé près de la cheminée.
C'était dans ce troisième tiroir, en effet, qu'étaient les papiers remis par le ruward de Pulten à son filleul, preuve que la police avait été parfaitement renseignée.
—Ah! vous ne voulez pas? dit van Spennen voyant que Cornélius restait immobile de stupéfaction. Je vais donc l'ouvrir moi-même.
Et ouvrant le tiroir dans toute sa longueur, le magistrat mit d'abord à découvert une vingtaine d'oignons, rangés et étiquetés avec soin, puis le paquet de papiers demeurés dans le même état exactement où il avait été remis à son filleul par le malheureux Corneille de Witt.
Le magistrat rompit les cires, déchira l'enveloppe, jeta un regard avide sur les premiers feuillets qui s'offrirent à ses regards, et s'écria d'une voix terrible:
—Ah! la justice n'avait donc pas reçu un faux avis!
—Comment! dit Cornélius, qu'est-ce donc?
—Ah! ne faites pas davantage l'ignorant, M. van Baërle, répondit le magistrat, et suivez-nous.
—Comment! que je vous suive? s'écria le docteur.
—Oui, car au nom des États, je vous arrête.
On n'arrêtait pas encore au nom de Guillaume d'Orange.
Il n'y avait pas assez longtemps qu'il était stathouder pour cela.
—M'arrêter! s'écria Cornélius; mais qu'ai-je donc fait?
—Cela ne me regarde point, docteur, vous vous en expliquerez avec vos juges.
—Où cela?
—À la Haye.
Cornélius, stupéfait, embrassa sa nourrice, qui perdait connaissance, donna la main à ses serviteurs, qui fondaient en larmes, et suivit le magistrat qui l'enferma dans une chaise comme un prisonnier d'État, et le fit conduire au grand galop à la Haye.