UNE INVASION
Ce qui venait d'arriver était, comme on le devine, l'œuvre diabolique de mynheer Isaac Boxtel.
On se rappelle qu'à l'aide de son télescope, il n'avait pas perdu un seul détail de cette entrevue de Corneille de Witt avec son filleul.
On se rappelle qu'il n'avait rien entendu, mais qu'il avait tout vu.
On se rappelle qu'il avait deviné l'importance des papiers confiés par le ruward de Pulten à son filleul, en voyant celui-ci serrer soigneusement le paquet à lui remis dans le tiroir où il serrait les oignons les plus précieux.
Il en résulte que lorsque Boxtel, qui suivait la politique avec beaucoup plus d'attention que son voisin Cornélius, sut que Corneille de Witt était arrêté comme coupable de haute trahison envers les États, il songea à part lui qu'il n'aurait sans doute qu'un mot à dire pour faire arrêter le filleul en même temps que le parrain.
Cependant, si heureux que fût le cœur de Boxtel, il frissonna d'abord à cette idée de dénoncer un homme que cette dénonciation pouvait conduire à l'échafaud.
Mais le terrible des mauvaises idées, c'est que peu à peu les mauvais esprits se familiarisent avec elles.
D'ailleurs, mynheer Isaac Boxtel s'encourageait avec ce sophisme:
«Corneille de Witt est un mauvais citoyen, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté.
«Je suis, moi, un bon citoyen, puisque je ne suis accusé de rien au monde et que je suis libre comme l'air.
«Or, si Corneille de Witt est un mauvais citoyen, ce qui est chose certaine, puisqu'il est accusé de haute trahison et arrêté, son complice, Cornélius van Baërle est un non moins mauvais citoyen que lui.
«Donc, comme moi je suis un bon citoyen, et qu'il est du devoir des bons citoyens de dénoncer les mauvais citoyens, il est de mon devoir à moi, Isaac Boxtel, de dénoncer Cornélius van Baërle.»
Mais ce raisonnement n'eût peut-être pas, si spécieux qu'il fût, pris un empire complet sur Boxtel, et peut-être l'envieux n'eût-il pas cédé au simple désir de vengeance qui lui mordait le cœur, si à l'unisson du démon de l'envie n'eût surgi le démon de la cupidité.
Boxtel n'ignorait pas le point où van Baërle était arrivé de sa recherche sur la grande tulipe noire.
Si modeste que fût le Dr. Cornélius, il n'avait pu cacher à ses plus intimes qu'il avait la presque certitude de gagner en l'an de grâce 1673 le prix de cent mille florins proposé par la société d'horticulture de Harlem.
Or cette presque certitude de Cornélius van Baërle, c'était la fièvre qui rongeait Isaac Boxtel.
Si Cornélius était arrêté, cela occasionnerait certainement un grand trouble dans la maison. La nuit qui suivrait l'arrestation, personne ne songerait à veiller sur les tulipes du jardin.
Or, cette nuit-là, Boxtel enjamberait la muraille, et comme il savait où était l'oignon qui devait donner la grande tulipe noire, il enlèverait cet oignon; au lieu de fleurir chez Cornélius, la tulipe noire fleurirait chez lui, et ce serait lui qui aurait le prix de cent mille florins, au lieu que ce fût Cornélius, sans compter cet honneur suprême d'appeler la fleur nouvelletulipa nigra Boxtellensis, résultat qui satisfaisait non seulement sa vengeance, mais sa cupidité.
Éveillé, il ne pensait qu'à la grande tulipe noire; endormi, il ne rêvait que d'elle.
Enfin, le 19 août, vers deux heures de l'après-midi, la tentation fut si forte que mynheer Isaac ne sut point y résister plus longtemps.
En conséquence, il dressa une dénonciation anonyme, laquelle remplaçait l'authenticité par la précision, et jeta cette dénonciation à la poste.
Jamais papier vénéneux glissé dans les gueules de bronze de Venise ne produisit un plus prompt et un plus terrible effet.
Le même soir, le principal magistrat reçut la dépêche; à l'instant même il convoqua ses collègues pour le lendemain matin. Le lendemain matin ils s'étaient réunis, avaient décidé l'arrestation et avaient remis l'ordre, afin qu'il fût exécuté, à maître van Spennen, qui s'était acquitté, comme nous avons vu, de ce devoir en digne Hollandais, et avait arrêté Cornélius van Baërle juste au moment où les orangistes de la Haye faisaient rôtir les morceaux des cadavres de Corneille et de Jean de Witt.
Mais, soit honte, soit faiblesse dans le crime, Isaac Boxtel n'avait pas eu le courage de braquer ce jour-là son télescope, ni sur le jardin, ni sur l'atelier, ni sur le séchoir.
Il savait trop bien ce qui allait se passer dans la maison du pauvre docteur Cornélius pour avoir besoin d'y regarder. Il ne se leva même point lorsque son unique domestique, qui enviait le sort des domestiques de Cornélius, non moins amèrement que Boxtel enviait le sort du maître, entra dans sa chambre. Boxtel lui dit:
—Je ne me lèverai pas aujourd'hui; je suis malade.
Vers neuf heures, il entendit un grand bruit dans la rue et frissonna à ce bruit; en ce moment, il était plus pâle qu'un véritable malade, plus tremblant qu'un véritable fiévreux. Son valet entra; Boxtel se cacha dans sa couverture.
—Ah! monsieur, s'écria le valet, non sans se douter qu'il allait, tout en déplorant le malheur arrivé à van Baërle, annoncer une bonne nouvelle à son maître; ah! monsieur, vous ne savez pas ce qui se passe en ce moment?
—Comment veux-tu que je le sache? répondit Boxtel d'une voix presque inintelligible.
—Eh bien! dans ce moment, M. Boxtel, on arrête votre voisin Cornélius van Baërle, comme coupable de haute trahison.
—Bah! murmura Boxtel d'une voix faiblissante, pas possible!
—Dame! c'est ce qu'on dit, du moins; d'ailleurs, je viens de voir entrer chez lui le juge van Spennen et les archers.
—Ah! si tu as vu, dit Boxtel, c'est autre chose.
—Dans tous les cas, je vais m'informer de nouveau, dit le valet, et soyez tranquille, monsieur, je vous tiendrai au courant.
Boxtel se contenta d'encourager d'un signe le zèle de son valet. Celui-ci sortit et rentra un quart d'heure après.
—Oh! monsieur, tout ce que je vous ai raconté, dit-il, c'était la vérité pure.
—Comment cela?
—M. van Baërle est arrêté, on l'a mis dans une voiture et on vient de l'expédier à la Haye.
—À la Haye!
—Oui, où, si ce qu'on dit est vrai, il ne fera pas bon pour lui.
—Et que dit-on? demanda Boxtel.
—Dame! monsieur, on dit, mais cela n'est pas bien sûr, on dit que les bourgeois doivent être à cette heure en train d'assassiner M. Corneille et M. Jean de Witt.
—Oh! murmura ou plutôt râla Boxtel en fermant les yeux pour ne pas voir la terrible image qui s'offrait sans doute à son regard.
—Diable! fit le valet en sortant, il faut que mynheer Isaac Boxtel soit bien malade pour n'avoir pas sauté en bas du lit à une pareille nouvelle.
En effet Isaac Boxtel était bien malade, malade comme un homme qui vient d'assassiner un autre homme. Mais il avait assassiné cet homme dans un double but; le premier était accompli; restait à accomplir le second. La nuit vint. C'était la nuit qu'attendait Boxtel.
La nuit venue, il se leva.
Puis il monta dans son sycomore.
Il avait bien calculé: personne ne songeait à garder le jardin; maison et domestiques étaient sens dessus dessous.
Il entendit successivement sonner dix heures, onze heures, minuit.
À minuit, le cœur bondissant, les mains tremblantes, le visage livide, il descendit de son arbre, prit une échelle, l'appliqua contre le mur, monta jusqu'à l'avant-dernier échelon et écouta.
Tout était tranquille. Pas un bruit ne troublait le silence de la nuit.
Une seule lumière veillait dans toute la maison.
C'était celle de la nourrice.
Ce silence et cette obscurité enhardirent Boxtel.
Il enjamba le mur, s'arrêta un instant sur le faîte; puis, bien certain qu'il n'avait rien à craindre, il passa l'échelle de son jardin dans celui de Cornélius et descendit.
Puis, comme il savait à une ligne près l'endroit où étaient enterrés les caïeux de la future tulipe noire, il courut dans leur direction, suivant néanmoins les allées pour n'être pas trahi par la trace de ses pas, et, arrivé à l'endroit précis, avec une joie de tigre, il plongea ses mains dans la terre molle.
Il ne trouva rien et crut s'être trompé.
Cependant la sueur perlait instinctivement sur son front.
Il fouilla à côté: rien.
Il fouilla à droite, il fouilla à gauche: rien.
Il fouilla devant et derrière: rien.
Il faillit devenir fou, car il s'aperçut enfin que, dans la matinée même, la terre avait été remuée.
En effet, pendant que Boxtel était dans son lit, Cornélius était descendu dans son jardin, avait déterré l'oignon, et comme nous l'avons vu, l'avait divisé en trois caïeux.
Boxtel ne pouvait se décider à quitter la place. Il avait retourné avec ses mains plus de dix pieds carrés.
Enfin il ne lui resta plus de doute sur son malheur.
Ivre de colère, il regagna son échelle, enjamba le mur, ramena l'échelle de chez Cornélius chez lui, la jeta dans son jardin et sauta après elle.
Tout à coup il lui vint un dernier espoir.
C'est que les caïeux étaient dans le séchoir.
Il ne s'agissait que de pénétrer dans le séchoir comme il avait pénétré dans le jardin.
Là il les trouverait.
Au reste, ce n'était guère plus difficile.
Les vitrages du séchoir se soulevaient comme ceux d'une serre.
Cornélius van Baërle les avait ouverts le matin même et personne n'avait songé à les fermer.
Le tout était de se procurer une échelle assez longue, une échelle de vingt pieds au lieu de douze.
Boxtel avait remarqué dans la rue qu'il habitait une maison en réparation; le long de cette maison une échelle gigantesque était dressée.
Cette échelle était bien l'affaire de Boxtel, si les ouvriers ne l'avaient pas emportée.
Il courut à la maison, l'échelle y était.
Boxtel prit l'échelle et l'apporta à grand'peine dans son jardin; avec plus de peine encore, il la dressa contre la muraille de la maison de Cornélius.
L'échelle atteignait juste au vasistas.
Boxtel mit une lanterne sourde tout allumée dans sa poche, monta à l'échelle et pénétra dans le séchoir.
Arrivé dans ce tabernacle, il s'arrêta, s'appuyant contre la table; les jambes lui manquaient, son cœur battait à l'étouffer.
Là, c'était bien pis que dans le jardin: on dirait que le grand air ôte à la propriété ce qu'elle a de respectable; tel qui saute par-dessus une haie ou qui escalade un mur, s'arrête à la porte ou à la fenêtre d'une chambre.
Dans le jardin, Boxtel n'était qu'un maraudeur; dans la chambre, Boxtel était un voleur.
Cependant, il reprit courage: il n'était pas venu jusque-là pour rentrer chez lui les mains nettes.
Mais il eut beau chercher, ouvrir et fermer tous les tiroirs, et même le tiroir privilégié où était le dépôt qui venait d'être si fatal à Cornélius; il trouva étiquetées comme dans un jardin des plantes, laJoannis, lade Witt, la tulipe bistre, la tulipe café brûlé; mais de la tulipe noire ou plutôt des caïeux où elle était encore endormie et cachée dans les limbes de la floraison, il n'y en avait pas de traces.
Et cependant, sur le registre des graines et des caïeux tenu en partie double par van Baërle avec plus de soin et d'exactitude que le registre commercial des premières maisons d'Amsterdam, Boxtel lut ces lignes:
«Aujourd'hui 20 août 1672, j'ai déterré l'oignon de la grande tulipe noire que j'ai séparé en trois caïeux parfaits.»
—Ces caïeux! ces caïeux! hurla Boxtel en ravageant tout dans le séchoir, où les a-t-il pu cacher?
Puis tout à coup se frappant le front à s'aplatir le cerveau.
—Oh! misérable que je suis! s'écria-t-il; ah! trois fois perdu Boxtel, est-ce qu'on se sépare de ses caïeux? Est-ce qu'on les abandonne à Dordrecht quand on part pour la Haye? Est-ce que l'on peut vivre sans ses caïeux, quand ces caïeux sont ceux de la grande tulipe noire? Il aura eu le temps de les prendre, l'infâme! il les a sur lui, il les a emportés à la Haye!
C'était un éclair qui montrait à Boxtel l'abîme d'un crime inutile.
Boxtel tomba foudroyé sur cette même table, à cette même place où quelques heures avant l'infortuné Baërle avait admiré si longuement et délicieusement les caïeux de la tulipe noire.
—Eh bien! après tout, dit l'envieux en relevant sa tête livide, s'il les a, il ne peut les garder que tant qu'il sera vivant, et...
Le reste de sa hideuse pensée s'absorba dans un affreux sourire.
—Les caïeux sont à la Haye, dit-il; ce n'est donc plus à Dordrecht que je puis vivre. À la Haye pour les caïeux! à la Haye!
Et Boxtel, sans faire attention aux richesses immenses qu'il abandonnait, tant il était préoccupé d'une autre richesse inestimable, Boxtel sortit par son vasistas, se laissa glisser le long de l'échelle, reporta l'instrument de vol où il l'avait pris, et, pareil à un animal de proie, rentra rugissant dans sa maison.
LA CHAMBRE DE FAMILLE
Il était minuit environ quand le pauvre van Baërle fut écroué à la prison du Buitenhof.
Ce qu'avait prévu Rosa était arrivé. En trouvant la chambre de Corneille vide, la colère du peuple avait été grande, et si le père Gryphus s'était trouvé là sous la main de ces furieux, il eût certainement payé pour son prisonnier.
Mais cette colère avait trouvé à s'assouvir largement sur les deux frères, qui avaient été rejoints par les assassins, grâce à la précaution qui avait été prise par Guillaume, l'homme aux précautions, de fermer les portes de la ville.
Il était donc arrivé un moment où la prison s'était vidée et où le silence avait succédé à l'effroyable tonnerre de hurlements qui roulait par les escaliers.
Rosa avait profité de ce moment, était sortie de sa cachette et en avait fait sortir son père.
La prison était complètement déserte; à quoi bon rester dans la prison quand on égorgeait au Tol-Hek?
Gryphus sortit tout tremblant derrière la courageuse Rosa. Ils allèrent fermer tant bien que mal la grande porte, nous disons tant bien que mal, car elle était à moitié brisée. On voyait que le torrent d'une puissante colère était passé par là.
Vers quatre heures, on entendit le bruit qui revenait, mais ce bruit n'avait rien d'inquiétant pour Gryphus et pour sa fille. Ce bruit, c'était celui des cadavres que l'on traînait et que l'on revenait pendre à la place accoutumée des exécutions.
Rosa, cette fois encore, se cacha, mais c'était pour ne pas voir l'horrible spectacle.
À minuit, on frappa à la porte du Buitenhof, ou plutôt à la barricade qui la remplaçait.
C'était Cornélius van Baërle que l'on amenait.
Quand le geôlier Gryphus reçut le nouvel hôte et qu'il eut vu sur la lettre d'écrou la qualité du prisonnier:
—Filleul de Corneille de Witt, murmura-t-il avec son sourire de geôlier; ah, jeune homme, nous avons justement ici la chambre de famille; nous allons vous la donner.
Et enchanté de la plaisanterie qu'il venait de faire, le farouche orangiste prit son falot et les clefs pour conduire Cornélius dans la cellule qu'avait le matin même quittée Corneille de Witt pour l'exil tel que l'entendent, en temps de révolution, ces grands moralistes qui disent comme un axiome de haute politique:
—Il n'y a que les morts qui ne reviennent pas. Gryphus se prépara donc à conduire le filleul dans la chambre du parrain. Sur la route qu'il fallait parcourir pour arriver à cette chambre, le désespéré fleuriste n'entendit rien que l'aboiement d'un chien, ne vit rien que le visage d'une jeune fille.
Le chien sortit d'une niche creusée dans le mur, en secouant une grosse chaîne, et il flaira Cornélius afin de le bien reconnaître au moment où il lui serait ordonné de le dévorer.
La jeune fille, quand le prisonnier fit gémir la rampe de l'escalier sous sa main alourdie, entr'ouvrit le guichet d'une chambre qu'elle habitait dans l'épaisseur de cet escalier même; et la lampe à la main droite, elle éclaira en même temps son charmant visage rose encadré dans d'admirables cheveux blonds à torsades épaisses, tandis que de la gauche elle croisait sur la poitrine son blanc vêtement de nuit, car elle avait été réveillée de son premier sommeil par l'arrivée inattendue de Cornélius.
C'était un bien beau tableau à peindre et en tout digne de maître Rembrandt que cette spirale noire de l'escalier illuminée par le falot rougeâtre de Gryphus avec sa sombre figure de geôlier; au sommet, la mélancolique figure de Cornélius qui se penchait sur la rampe pour regarder au-dessous de lui, encadré par le guichet lumineux, le suave visage de Rosa, et son geste pudique un peu contrarié peut-être par la position élevée de Cornélius, placé sur ces marches d'où son regard caressait vague et triste les épaules blanches et rondes de la jeune fille.
Puis, en bas, tout à fait dans l'ombre, à cet endroit de l'escalier où l'obscurité faisait disparaître les détails, les yeux d'escarboucles du molosse secouant sa chaîne aux anneaux de laquelle la double lumière de la lampe de Rosa et du falot de Gryphus venait attacher une brillante paillette.
Mais ce que n'aurait pu rendre dans son tableau le sublime maître, c'est l'expression douloureuse qui parut sur le visage de Rosa quand elle vit ce beau jeune homme pâle monter l'escalier lentement et qu'elle put lui appliquer ces sinistres paroles prononcées par son père: «Vous aurez la chambre de famille.»
Cette vision dura un moment, beaucoup moins de temps que nous n'avons mis à la décrire. Puis Gryphus continua son chemin, Cornélius fut forcé de le suivre, et cinq minutes après il entrait dans le cachot, qu'il est inutile de décrire, puisque le lecteur le connaît déjà.
Gryphus, après avoir montré du doigt au prisonnier le lit sur lequel avait tant souffert le martyr qui dans la journée même avait rendu son âme à Dieu, reprit son falot et sortit.
Quant à Cornélius, resté seul, il se jeta sur ce lit, mais ne dormit point. Il ne cessa d'avoir l'œil fixé sur l'étroite fenêtre à treillis de fer, qui prenait son jour sur le Buitenhof; il vit de cette façon blanchir par-delà les arbres ce premier rayon de lumière que le ciel laisse tomber sur la terre comme un blanc manteau.
Çà et là, pendant la nuit, quelques chevaux rapides avaient galopé sur le Buitenhof, des pas pesants de patrouilles avaient frappé le petit pavé rond de la place, et les mèches des arquebuses avaient, en s'allumant au vent d'ouest, lancé jusqu'au vitrail de la prison d'intermittents éclairs.
Mais quand le jour naissant argenta le faîte chaperonné des maisons, Cornélius, impatient de savoir si quelque chose vivait à l'entour de lui, s'approcha de la fenêtre et promena circulairement un triste regard.
À l'extrémité de la place, une masse noirâtre, teintée de bleu sombre par les brumes matinales, s'élevait, découpant sur les maisons pâles sa silhouette irrégulière.
Cornélius reconnut le gibet.
À ce gibet pendaient deux informes lambeaux qui n'étaient plus que des squelettes encore saignants.
Le bon peuple de la Haye avait déchiqueté les chairs de ses victimes, mais rapporté fidèlement au gibet le prétexte d'une double inscription tracée sur une énorme pancarte.
Sur cette pancarte, avec ses yeux de vingt-huit ans, Cornélius parvint à lire les lignes suivantes tracées par l'épais pinceau de quelque barbouilleur d'enseignes:
«Ici pendent le grand scélérat nommé Jean de Witt et le petit coquin Corneille de Witt, son frère, deux ennemis du peuple, mais grands amis du roi de France.»
Cornélius poussa un cri d'horreur, et, dans le transport de sa terreur délirante, frappa des pieds et des mains à sa porte, si rudement et si précipitamment que Gryphus accourut furieux, son trousseau d'énormes clefs à la main.
Il ouvrit la porte en proférant d'horribles imprécations contre le prisonnier qui le dérangeait en dehors des heures où il avait l'habitude de se déranger.
—Ah çà mais! est-il enragé, cet autre de Witt! s'écria-t-il; mais ces de Witt ont donc le diable au corps!
—Monsieur, monsieur, dit Cornélius en saisissant le geôlier par le bras et en le traînant vers la fenêtre; monsieur, qu'ai-je donc lu là-bas?
—Où, là-bas?
—Sur cette pancarte.
Et tremblant, pâle et haletant, il lui montrait, au fond de la place, le gibet surmonté de la cynique inscription. Gryphus se mit à rire.
—Ah! ah! répondit-il. Oui, vous avez lu... Eh bien! mon cher monsieur, voilà où l'on arrive quand on a des intelligences avec les ennemis de M. le prince d'Orange.
—MM. de Witt ont été assassinés! murmura Cornélius la sueur au front et en se laissant tomber sur son lit, les bras pendants, les yeux fermés.
—MM. de Witt ont subi la justice du peuple, dit Gryphus; appelez-vous cela assassinés, vous? Moi, je dis: exécutés.
Et, voyant que le prisonnier était arrivé non seulement au calme, mais à l'anéantissement, il sortit de la chambre, tirant la porte avec violence, et faisant rouler les verrous avec bruit.
En revenant à lui, Cornélius se trouva seul et reconnut la chambre où il se trouvait, la chambre de famille, ainsi que l'avait appelée Gryphus, comme le passage fatal qui devait aboutir pour lui à une triste mort.
Et comme c'était un philosophe, comme c'était surtout un chrétien, il commença par prier pour l'âme de son parrain, puis pour celle du grand pensionnaire, puis enfin il se résigna lui-même à tous les maux qu'il plairait à Dieu de lui envoyer.
Puis, après être descendu du ciel sur la terre, être rentré de la terre dans son cachot, s'être bien assuré que dans ce cachot il était seul, il tira de sa poitrine les trois caïeux de la tulipe noire et les cacha derrière un grès sur lequel on posait la cruche traditionnelle, dans le coin le plus obscur de la prison.
Inutile labeur de tant d'années! destruction de si douces espérances! sa découverte allait donc aboutir au néant comme lui à la mort! Dans cette prison, pas un brin d'herbe, pas un atome de terre, pas un rayon de soleil.
À cette pensée, Cornélius entra dans un sombre désespoir dont il ne sortit que par une circonstance extraordinaire.
Quelle était cette circonstance?
C'est ce que nous nous réservons de dire dans le chapitre suivant.
LA FILLE DU GEÔLIER
Le même soir, comme il apportait la pitance du prisonnier, Gryphus, en ouvrant la porte de la prison, glissa sur la dalle humide et tomba en essayant de se retenir. Mais la main portant à faux, il se cassa le bras au-dessus du poignet.
Cornélius fit un mouvement vers le geôlier; mais comme il ne se doutait pas de la gravité de l'accident:
—Ce n'est rien, dit Gryphus, ne bougez pas.
Et il voulut se relever en s'appuyant sur son bras, mais l'os plia; Gryphus seulement alors sentit la douleur et jeta un cri. Il comprit qu'il avait le bras cassé, et cet homme, si dur pour les autres, retomba évanoui sur le seuil de la porte, où il demeura inerte et froid, semblable à un mort. Pendant ce temps, la porte de la prison était demeurée ouverte, et Cornélius se trouvait presque libre. Mais l'idée ne lui vint même pas à l'esprit de profiter de cet accident; il avait vu, à la façon dont le bras avait plié, au bruit qu'il avait fait en pliant, qu'il y avait fracture, qu'il y avait douleur; il ne songea pas à autre chose qu'à porter secours au blessé, si mal intentionné que le blessé lui eût paru à son endroit dans la seule entrevue qu'il eût eue avec lui.
Au bruit que Gryphus avait fait en tombant, à la plainte qu'il avait laissé échapper, un pas précipité se fit entendre dans l'escalier, et à l'apparition qui suivit immédiatement le bruit de ce pas, Cornélius poussa un petit cri auquel répondit le cri d'une jeune fille.
Celle qui avait répondu au cri poussé par Cornélius, c'était la belle Frisonne, qui voyant son père étendu à terre et le prisonnier courbé sur lui, avait cru d'abord que Gryphus, dont elle connaissait la brutalité, était tombé à la suite d'une lutte engagée entre lui et le prisonnier.
Cornélius comprit ce qui se passait dans le cœur de la jeune fille au moment même où le soupçon entrait dans son cœur.
Mais ramenée par le premier coup d'œil à la vérité, et honteuse de ce qu'elle avait pu penser, elle leva vers le jeune homme ses beaux yeux humides et lui dit:
—Pardon et merci, monsieur. Pardon de ce que j'avais pensé, et merci de ce que vous faites.
Cornélius rougit.
—Je ne fais que mon devoir de chrétien, dit-il, en secourant mon semblable.
—Oui, et en le secourant ce soir, vous avez oublié les injures qu'il vous a dites ce matin. Monsieur, c'est plus que de l'humanité, c'est plus que du christianisme.
Cornélius leva ses yeux sur la belle enfant, tout étonné qu'il était d'entendre sortir de la bouche d'une fille du peuple une parole à la fois si noble et si compatissante.
Mais il n'eut pas le temps de lui témoigner sa surprise. Gryphus, revenu de son évanouissement, ouvrit les yeux, et sa brutalité accoutumée lui revenant avec la vie:
—Ah! voilà ce que c'est, dit-il, on se presse d'apporter le souper du prisonnier, on tombe en se hâtant, en tombant on se casse le bras, et l'on vous laisse là sur le carreau.
—Silence, mon père, dit Rosa, vous êtes injuste envers ce jeune monsieur, que j'ai trouvé occupé à vous secourir.
—Lui? fit Gryphus avec un air de doute.
—C'est si vrai, monsieur, que je suis tout prêt à vous secourir encore.
—Vous? dit Gryphus; êtes-vous donc médecin?
—C'est mon premier état, dit le prisonnier.
—De sorte que vous pourriez me remettre le bras?
—Parfaitement.
—Et que vous faut-il pour cela, voyons?
—Deux clavettes de bois et des bandes de linge.
—Tu entends, Rosa, dit Gryphus, le prisonnier va me remettre le bras; c'est une économie; voyons, aide-moi à me lever, je suis de plomb.
Rosa présenta au blessé son épaule; le blessé entoura le col de la jeune fille de son bras intact, et faisant un effort, il se mit sur ses jambes, tandis que Cornélius, pour lui épargner le chemin, roulait vers lui un fauteuil.
Gryphus s'assit dans le fauteuil, puis se retournant vers sa fille.
—Eh bien! n'as-tu pas entendu? lui dit-il. Va chercher ce que l'on te demande.
Rosa descendit et rentra un instant après avec deux douves de baril et une grande bande de linge.
Cornélius avait employé ce temps-là à ôter la veste du geôlier et à retrousser ses manches.
—Est-ce bien cela que vous désirez, monsieur? demanda Rosa.
—Oui, mademoiselle, fit Cornélius en jetant les yeux sur les objets apportés; oui, c'est bien cela. Maintenant, poussez cette table pendant que je vais soutenir le bras de votre père.
Rosa poussa la table. Cornélius posa le bras cassé dessus, afin qu'il se trouvât à plat, et avec une habileté parfaite, rajusta la fracture, adapta la clavette et serra les bandes.
À la dernière épingle, le geôlier s'évanouit une seconde fois.
—Allez chercher du vinaigre, mademoiselle, dit Cornélius, nous lui en frotterons les tempes, et il reviendra.
Mais au lieu d'accomplir la prescription qui lui était faite, Rosa, après s'être assurée que son père était bien sans connaissance, s'avançant vers Cornélius:
—Monsieur, dit-elle, service pour service.
—Qu'est-ce à dire, ma belle enfant? demanda Cornélius.
—C'est-à-dire, monsieur, que le juge qui doit vous interroger demain est venu s'informer aujourd'hui de la chambre où vous étiez; qu'on lui a dit que vous occupiez la chambre de M. Corneille de Witt, et qu'à cette réponse, il a ri d'une façon sinistre qui me fait croire que rien de bon ne vous attend.
—Mais, demanda Cornélius, que peut-on me faire?
—Voyez d'ici ce gibet.
—Mais je ne suis point coupable, dit Cornélius.
—L'étaient-ils, eux, qui sont là-bas, pendus, mutilés, déchirés?
—C'est vrai, dit Cornélius en s'assombrissant.
—D'ailleurs, continua Rosa, l'opinion publique veut que vous le soyez, coupable. Mais enfin, coupable ou non, votre procès commencera demain; après-demain vous serez condamné: les choses vont vite par le temps qui court.
—Eh bien! que concluez-vous de tout ceci, mademoiselle?
—J'en conclus que je suis seule, que je suis faible, que mon père est évanoui, que le chien est muselé, que rien par conséquent ne vous empêche de vous sauver. Sauvez-vous donc, voilà ce que je conclus.
—Que dites-vous?
—Je dis que je n'ai pu sauver M. Corneille ni M. Jean de Witt, hélas! et que je voudrais bien vous sauver, vous. Seulement, faites vite; voilà la respiration qui revient à mon père, dans une minute peut-être il rouvrira les yeux, et il sera trop tard. Vous hésitez?
En effet, Cornélius demeurait immobile, regardant Rosa, mais comme s'il la regardait sans l'entendre.
—Ne comprenez-vous pas? fit la jeune fille impatiente.
—Si fait, je comprends, fit Cornélius; mais...
—Mais?
—Je refuse. On vous accuserait.
—Qu'importe? dit Rosa en rougissant.
—Merci, mon enfant, reprit Cornélius, mais je reste.
—Vous restez! Mon Dieu! mon Dieu! N'avez-vous donc pas compris que vous serez condamné... condamné à mort, exécuté sur un échafaud et peut-être assassiné, mis en morceaux comme on a assassiné et mis en morceaux M. Jean et M. Corneille? Au nom du Ciel, ne vous occupez pas de moi et fuyez cette chambre où vous êtes. Prenez-y garde, elle porte malheur aux de Witt.
—Hein! s'écria le geôlier en se réveillant. Qui parle de ces coquins, de ces misérables, de ces scélérats de de Witt?
—Ne vous emportez pas, mon brave homme, dit Cornélius avec son doux sourire; ce qu'il y a de pis pour les fractures, c'est de s'échauffer le sang.
Puis, tout bas à Rosa:
—Mon enfant, dit-il, je suis innocent, j'attendrai mes juges avec la tranquillité et le calme d'un innocent.
—Silence, dit Rosa.
—Silence, et pourquoi?
—Il ne faut pas que mon père soupçonne que nous avons causé ensemble.
—Où serait le mal?
—Où serait le mal? C'est qu'il m'empêcherait de jamais revenir ici, dit la jeune fille.
Cornélius reçut cette naïve confidence avec un sourire; il lui semblait qu'un peu de bonheur luisait sur son infortune.
—Eh bien! que marmottez-vous là tous deux? dit Gryphus en se levant et en soutenant son bras droit avec son bras gauche.
—Rien, répondit Rosa; monsieur me prescrit le régime que vous avez à suivre.
—Le régime que je dois suivre! le régime que je dois suivre! Vous aussi, vous en avez un à suivre, la belle!
—Et lequel, mon père?
—C'est de ne pas venir dans la chambre des prisonniers, ou, quand vous y venez, d'en sortir le plus vite possible; marchez donc devant moi, et lestement!
Rosa et Cornélius échangèrent un regard.
Celui de Rosa voulait dire:
—Vous voyez bien.
Celui de Cornélius signifiait:
—Qu'il soit fait ainsi qu'il plaira au Seigneur!
LE TESTAMENT DE CORNÉLIUS VAN BAËRLE
Rosa ne s'était point trompée. Les juges vinrent le lendemain au Buitenhof et interrogèrent Cornélius van Baërle. Au reste, l'interrogatoire ne fut pas long; il fut avéré que Cornélius avait gardé chez lui cette correspondance fatale des de Witt avec la France.
Il ne le nia point.
Il était seulement douteux aux yeux des juges que cette correspondance lui eût été remise par son parrain, Corneille de Witt.
Mais, comme depuis la mort des deux martyrs, Cornélius van Baërle n'avait plus rien à ménager, non seulement il ne nia point que le dépôt lui eût été confié par Corneille en personne, mais encore il raconta comment, de quelle façon et dans quelle circonstance le dépôt lui avait été confié.
Cette confidence impliquait le filleul dans le crime du parrain.
Il y avait complicité patente entre Corneille et Cornélius.
Cornélius ne se borna point à cet aveu: il dit toute la vérité à l'endroit de ses sympathies, de ses habitudes, de ses familiarités. Il dit son indifférence en politique, son amour pour l'étude, pour les arts, pour les sciences et pour les fleurs. Il raconta que jamais, depuis le jour où Corneille était venu à Dordrecht et lui avait confié ce dépôt, ce dépôt n'avait été touché ni même aperçu par le dépositaire.
On lui objecta qu'à cet égard il était impossible qu'il dît la vérité, puisque les papiers étaient justement enfermés dans une armoire où chaque jour il plongeait la main et les yeux.
Cornélius répondit que cela était vrai; mais qu'il ne mettait la main dans le tiroir que pour s'assurer que ses oignons étaient bien secs, mais qu'il n'y plongeait les yeux que pour s'assurer si ses oignons commençaient à germer.
On lui objecta que sa prétendue indifférence à l'égard de ce dépôt ne pouvait se soutenir raisonnablement, parce qu'il était impossible qu'ayant reçu un pareil dépôt de la main de son parrain, il n'en connût pas l'importance.
Ce à quoi il répondit: que son parrain Corneille l'aimait trop et surtout était un homme trop sage pour lui avoir rien dit de la teneur de ces papiers, puisque cette confidence n'eût servi qu'à tourmenter le dépositaire.
On lui objecta que si M. de Witt avait agi de la sorte, il eût joint au paquet, en cas d'accident, un certificat constatant que son filleul était complètement étranger à cette correspondance, ou bien, pendant son procès, lui eût écrit quelque lettre qui pût servir à sa justification.
Cornélius répondit que sans doute son parrain n'avait point pensé que son dépôt courût aucun danger, caché comme il l'était dans une armoire qui était regardée comme aussi sacrée que l'arche pour toute la maison van Baërle; que par conséquent il avait jugé le certificat inutile; que, quant à une lettre, il avait quelque souvenir qu'un moment avant son arrestation, et comme il était absorbé dans la contemplation d'un oignon des plus rares, le serviteur de M. Jean de Witt était entré dans son séchoir et lui avait remis un papier; mais que de tout cela il ne lui était resté qu'un souvenir pareil à celui qu'on a d'une vision; que le serviteur avait disparu, et que quant au papier, peut-être le trouverait-on si on le cherchait bien.
Quant à Craeke, il était impossible de le retrouver, attendu qu'il avait quitté la Hollande.
Quant au papier, il était si peu probable qu'on le retrouverait, qu'on ne se donna pas la peine de le chercher.
Cornélius lui-même n'insista pas beaucoup sur ce point, puisque, en supposant que ce papier se retrouvât, il pouvait n'avoir aucun rapport avec la correspondance qui faisait le corps du délit.
Les juges voulurent avoir l'air de pousser Cornélius à se défendre mieux qu'il ne le faisait; ils usèrent vis-à-vis de lui de cette bénigne patience qui dénote soit un magistrat intéressé par l'accusé, soit un vainqueur qui a terrassé son adversaire, et qui étant complètement maître de lui, n'a pas besoin de l'opprimer pour le perdre.
Cornélius n'accepta point cette hypocrite protection, et dans une dernière réponse qu'il fit avec la noblesse d'un martyr et le calme d'un juste:
—Vous me demandez, messieurs, dit-il, des choses auxquelles je n'ai rien à répondre, sinon l'exacte vérité. Or, l'exacte vérité, la voici. Le paquet est entré chez moi par la voie que j'ai dite; je proteste devant Dieu que j'en ignorais et que j'en ignore encore le contenu; qu'au jour de mon arrestation seulement, j'ai su que ce dépôt était la correspondance du grand pensionnaire avec le marquis de Louvois. Je proteste enfin que j'ignore et comment on a pu savoir que ce paquet était chez moi, et surtout comment je puis être coupable pour avoir accueilli ce que m'apportait mon illustre et malheureux parrain.
Ce fut là tout le plaidoyer de Cornélius. Les juges allèrent aux opinions.
Ils considérèrent que tout rejeton de dissension civile est funeste, en ce qu'il ressuscite la guerre qu'il est de l'intérêt de tous d'éteindre.
L'un d'eux, et c'était un homme qui passait pour un profond observateur, établit que ce jeune homme si flegmatique en apparence, devait être très dangereux en réalité, attendu qu'il devait cacher sous le manteau de glace qui lui servait d'enveloppe un ardent désir de venger MM. de Witt, ses proches.
Un autre fit observer que l'amour des tulipes s'allie parfaitement avec la politique, et qu'il est historiquement prouvé que plusieurs hommes très dangereux ont jardiné ni plus ni moins que s'ils en faisaient leur état, quoiqu'au fond ils fussent occupés de bien autre chose; témoin Tarquin l'Ancien, qui cultivait des pavots à Gabies, et le grand Condé, qui arrosait ses œillets au donjon de Vincennes, et cela au moment où le premier méditait sa rentrée à Rome et le second sa sortie de prison.
Le juge conclut par ce dilemme:
Ou M. Cornélius van Baërle aime fort les tulipes, ou il aime fort la politique; dans l'un et l'autre cas, il nous a menti; d'abord parce qu'il est prouvé qu'il s'occupait de politique et cela par les lettres que l'on a trouvées chez lui; ensuite parce qu'il est prouvé qu'il s'occupait de tulipes. Les caïeux sont là qui en font foi. Enfin—et là était l'énormité—, puisque Cornélius van Baërle s'occupait à la fois de tulipes et de politique, l'accusé était donc d'une nature hybride, d'une organisation amphibie, travaillant avec une ardeur égale la politique et la tulipe, ce qui lui donnerait tous les caractères de l'espèce d'hommes la plus dangereuse au repos public et une certaine ou plutôt une complète analogie avec les grands esprits dont Tarquin l'Ancien et M. de Condé fournissaient tout à l'heure un exemple.
Le résultat de tous ces raisonnements fut que M. le prince stathouder de Hollande saurait, sans aucun doute, un gré infini à la magistrature de la Haye de lui simplifier l'administration des sept provinces, en détruisant jusqu'au moindre germe de conspiration contre son autorité.
Cet argument prima tous les autres, et pour détruire efficacement le germe des conspirations, la peine de mort fut prononcée à l'unanimité contre M. Cornélius van Baërle, coupable et convaincu d'avoir, sous les apparences innocentes d'un amateur de tulipes, participé aux détestables intrigues et aux abominables complots de MM. de Witt contre la nationalité hollandaise et à leurs secrètes relations avec l'ennemi français.
La sentence portait subsidiairement que le susdit Cornélius van Baërle serait extrait de la prison du Buitenhof pour être conduit à l'échafaud dressé sur la place du même nom, où l'exécuteur des jugements lui trancherait la tête.
Comme cette délibération avait été sérieuse, elle avait duré une demi-heure, et pendant cette demi-heure, le prisonnier avait été réintégré dans sa prison.
Ce fut là que le greffier des États lui vint lire l'arrêt.
Maître Gryphus était retenu sur son lit par la fièvre que lui causait la fracture de son bras. Ses clefs étaient passées aux mains d'un de ses valets surnuméraires, et derrière ce valet, qui avait introduit le greffier, Rosa, la belle Frisonne, s'était venue placer à l'encoignure de la porte, un mouchoir sur sa bouche pour étouffer ses soupirs et ses sanglots.
Cornélius écouta la sentence avec un visage plus étonné que triste.
La sentence lue, le greffier lui demanda s'il avait quelque chose à répondre.
—Ma foi, non, répondit-il. J'avoue seulement qu'entre toutes les causes de mort qu'un homme de précaution peut prévoir pour les parer, je n'eusse jamais soupçonné celle-là.
Sur laquelle réponse le greffier salua Cornélius van Baërle avec toute la considération que ces sortes de fonctionnaires accordent aux grands criminels de tout genre.
Et comme il allait sortir:
—À propos, M. le greffier, dit Cornélius, pour quel jour est la chose, s'il vous plaît?
—Mais pour aujourd'hui, répondit le greffier, un peu gêné par le sang-froid du condamné.
Un sanglot éclata derrière la porte.
Cornélius se pencha pour voir qui avait poussé ce sanglot, mais Rosa avait deviné le mouvement et s'était rejetée en arrière.
—Et, ajouta Cornélius, à quelle heure l'exécution?
—Monsieur, pour midi.
—Diable! fit Cornélius, j'ai entendu, ce me semble, sonner dix heures il y a au moins vingt minutes. Je n'ai pas de temps à perdre.
—Pour vous réconcilier avec Dieu, oui, monsieur, fit le greffier en saluant jusqu'à terre, et vous pouvez demander tel ministre qu'il vous plaira.
En disant ces mots, il sortit à reculons, et le geôlier remplaçant l'allait suivre en refermant la porte de Cornélius, quand un bras blanc et qui tremblait s'interposa entre cet homme et la lourde porte.
Cornélius ne vit que le casque d'or aux oreillettes de dentelles blanches, coiffure des belles Frisonnes; il n'entendit qu'un murmure à l'oreille du guichetier; mais celui-ci remit ses lourdes clefs dans la main blanche qu'on lui tendait, et, descendant quelques marches, il s'assit au milieu de l'escalier, gardé ainsi en haut par lui, en bas par le chien.
Le casque d'or fit volte-face, et Cornélius reconnut le visage sillonné de pleurs et les grands yeux bleus tout noyés de la belle Rosa.
La jeune fille s'avança vers Cornélius en appuyant ses deux mains sur sa poitrine brisée.
—Oh! monsieur, monsieur! dit-elle.
Et elle n'acheva point.
—Ma belle enfant, répliqua Cornélius ému, que désirez-vous de moi? Je n'ai pas grand pouvoir désormais sur rien, je vous en avertis.
—Monsieur, je viens réclamer de vous une grâce, dit Rosa tendant ses mains moitié vers Cornélius, moitié vers le ciel.
—Ne pleurez pas ainsi, Rosa, dit le prisonnier; car vos larmes m'attendrissent bien plus que ma mort prochaine. Et, vous le savez, plus le prisonnier est innocent, plus il doit mourir avec calme et même avec joie, puisqu'il meurt martyr. Voyons, ne pleurez plus et dites-moi votre désir, ma belle Rosa.
La jeune fille se laissa glisser à genoux.
—Pardonnez à mon père, dit-elle.
—À votre père! fit Cornélius étonné.
—Oui, il a été si dur pour vous! mais il est ainsi de sa nature, il est ainsi pour tous, et ce n'est pas vous particulièrement qu'il a brutalisé.
—Il est puni, chère Rosa, plus que puni même par l'accident qui lui est arrivé, et je lui pardonne.
—Merci! dit Rosa. Et maintenant, dites, puis-je, moi, à mon tour, quelque chose pour vous?
—Vous pouvez sécher vos beaux yeux, chère enfant, répondit Cornélius avec son doux sourire.
—Mais pour vous... pour vous...
—Celui qui n'a plus à vivre qu'une heure est un grand Sybarite s'il a besoin de quelque chose, chère Rosa.
—Ce ministre qu'on vous avait offert...?
—J'ai adoré Dieu toute ma vie, Rosa, je l'ai adoré dans ses œuvres, béni dans sa volonté. Dieu ne peut rien avoir contre moi. Je ne vous demanderai donc pas un ministre. La dernière pensée qui m'occupe, Rosa, se rapporte à la glorification de Dieu. Aidez-moi, ma chère, je vous en prie, dans l'accomplissement de cette dernière pensée.
—Ah! M. Cornélius, parlez, parlez! s'écria la jeune fille inondée de larmes.
—Donnez-moi votre belle main, et promettez-moi de ne pas rire, mon enfant.
—Rire! s'écria Rosa au désespoir, rire en ce moment! Mais vous ne m'avez donc pas regardée, M. Cornélius?
—Je vous ai regardée, Rosa, et avec les yeux du corps et avec les yeux de l'âme. Jamais femme plus belle, jamais âme plus pure ne s'était offerte à moi; et si je ne vous regarde plus à partir de ce moment, pardonnez-moi, c'est parce que, prêt à sortir de la vie, j'aime mieux n'avoir rien à y regretter.
Rosa tressaillit. Comme le prisonnier disait ces paroles, onze heures sonnaient au beffroi du Buitenhof. Cornélius comprit.
—Oui, oui, hâtons-nous, dit-il, vous avez raison, Rosa.
Alors tirant de sa poitrine, où il l'avait caché de nouveau depuis qu'il n'avait plus peur d'être fouillé, le papier qui enveloppait les trois caïeux:
—Ma belle amie, dit-il, j'ai beaucoup aimé les fleurs. C'était le temps où j'ignorais que l'on pût aimer autre chose. Oh! ne rougissez pas, ne vous détournez pas, Rosa, dussé-je vous faire une déclaration d'amour. Cela, pauvre enfant, ne tirerait pas à conséquence; il y a là-bas sur le Buitenhof certain acier qui dans soixante minutes fera raison de ma témérité. Donc j'aimais les fleurs, Rosa, et j'avais trouvé, je le crois du moins, le secret de la grande tulipe noire que l'on croit impossible, et qui est, vous le savez ou vous ne le savez pas, l'objet d'un prix de cent mille florins proposé par la société horticole de Harlem. Ces cent mille florins—et Dieu sait que ce ne sont pas eux que je regrette—, ces cent mille florins je les ai là dans ce papier; ils sont gagnés avec les trois caïeux qu'il renferme, et que vous pouvez prendre, Rosa, car je vous les donne.
—Monsieur Cornélius!
—Oh! vous pouvez les prendre, Rosa, vous ne faites de tort à personne, mon enfant. Je suis seul au monde; mon père et ma mère sont morts; je n'ai jamais eu ni sœur ni frère; je n'ai jamais pensé à aimer personne d'amour, et si quelqu'un a pensé à m'aimer, je ne l'ai jamais su. Vous le voyez bien d'ailleurs, Rosa, que je suis abandonné, puisque à cette heure vous seule êtes dans mon cachot, me consolant et me secourant.
—Mais, monsieur, cent mille florins...
—Ah! soyons sérieux, chère enfant, dit Cornélius. Cent mille florins feront une belle dot à votre beauté; vous les aurez, les cent mille florins, car je suis sûr de mes caïeux. Vous les aurez donc, chère Rosa, et je ne vous demande en échange que la promesse d'épouser un brave garçon, jeune, que vous aimerez, et qui vous aimera autant que moi j'aimais les fleurs. Ne m'interrompez pas, Rosa, je n'ai plus que quelques minutes...
La pauvre fille étouffait sous ses sanglots.
Cornélius lui prit la main.
—Écoutez-moi, continua-t-il; voici comment vous procéderez. Vous prendrez de la terre dans mon jardin de Dordrecht. Demandez à Butruysheim, mon jardinier, du terreau de ma plate-bande nº 6; vous y planterez dans une caisse profonde ces trois caïeux, ils fleuriront en mai prochain, c'est-à-dire dans sept mois, et quand vous verrez la fleur sur sa tige, passez les nuits à la garantir du vent, les jours à la sauver du soleil. Elle fleurira noir, j'en suis sûr. Alors vous ferez prévenir le président de la société de Harlem. Il fera constater par le congrès la couleur de la fleur, et l'on vous comptera les cent mille florins.
Rosa poussa un grand soupir.
—Maintenant, continua Cornélius en essuyant une larme tremblante au bord de sa paupière et qui était donnée bien plus à cette merveilleuse tulipe noire qu'il ne devait pas voir qu'à cette vie qu'il allait quitter, je ne désire plus rien, sinon que la tulipe s'appelleRosa Barlænsis, c'est-à-dire qu'elle rappelle en même temps votre nom et le mien, et comme ne sachant pas le latin, bien certainement, vous pourriez oublier ce mot, tâchez de m'avoir un crayon et du papier, que je vous l'écrive.
Rosa éclata en sanglots et tendit un livre relié en chagrin, qui portait les initiales de C. W.
—Qu'est-ce que cela? demanda le prisonnier.
—Hélas! répondit Rosa, c'est la Bible de votre pauvre parrain, Corneille de Witt. Il y a puisé la force de subir la torture et d'entendre sans pâlir son jugement. Je l'ai trouvée dans cette chambre après la mort du martyr, je l'ai gardée comme une relique; aujourd'hui je vous l'apportais, car il me semblait que ce livre avait en lui une force toute divine. Vous n'avez pas eu besoin de cette force que Dieu avait mise en vous. Dieu soit loué! Écrivez dessus ce que vous avez à écrire, M. Cornélius, et quoique j'aie le malheur de ne pas savoir lire, ce que vous écrirez sera accompli.
Cornélius prit la Bible et la baisa respectueusement.
—Avec quoi écrirai-je? demanda-t-il.
—Il y a un crayon dans la Bible, dit Rosa. Il y était, je l'ai conservé. C'était le crayon que Jean de Witt avait prêté à son frère et qu'il n'avait pas songé à reprendre.
Cornélius le prit, et sur la seconde page—car, on se le rappelle, la première avait été déchirée—, près de mourir à son tour comme son parrain, il écrivit d'une main non moins ferme: