«Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués; je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem, désirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place comme mon unique héritière, à la seule charge d'épouser un jeune homme de mon âge à peu près, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner à la grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom deRosa Barlænsis,c'est-à-dire son nom et le mien réunis.«Dieu me trouve en grâce et elle en santé!«Cornéliusvan Baërle.»
«Ce 23 août 1672, sur le point de rendre, quoique innocent, mon âme à Dieu sur un échafaud, je lègue à Rosa Gryphus le seul bien qui me soit resté de tous mes biens dans ce monde, les autres ayant été confisqués; je lègue, dis-je, à Rosa Gryphus trois caïeux qui, dans ma conviction profonde, doivent donner au mois de mai prochain la grande tulipe noire, objet du prix de cent mille florins proposé par la société de Harlem, désirant qu'elle touche ces cent mille florins en mon lieu et place comme mon unique héritière, à la seule charge d'épouser un jeune homme de mon âge à peu près, qui l'aimera et qu'elle aimera, et de donner à la grande tulipe noire qui créera une nouvelle espère le nom deRosa Barlænsis,c'est-à-dire son nom et le mien réunis.
«Dieu me trouve en grâce et elle en santé!
«Cornéliusvan Baërle.»
Puis, donnant la Bible à Rosa:
—Lisez, dit-il.
—Hélas! répondit la jeune fille à Cornélius, je vous l'ai déjà dit, je ne sais pas lire.
Alors, Cornélius lut à Rosa le testament qu'il venait de faire.
Les sanglots de la pauvre enfant redoublèrent.
—Acceptez-vous mes conditions? demanda le prisonnier en souriant avec mélancolie et en baisant le bout des doigts tremblants de la belle Frisonne.
—Oh! je ne saurais, monsieur, balbutia-t-elle.
—Vous ne sauriez, mon enfant, et pourquoi donc?
—Parce qu'il y a une de ces conditions que je ne saurais tenir.
—Laquelle? je crois pourtant avoir fait accommodement par notre traité d'alliance.
—Vous me donnez les cent mille florins à titre de dot?
—Oui.
—Et pour épouser un homme que j'aimerai?
—Sans doute.
—Et bien! monsieur, cet argent ne peut être à moi. Je n'aimerai jamais personne et ne me marierai pas.
Et après ces mots péniblement prononcés, Rosa fléchit sur ses genoux et faillit s'évanouir de douleur.
Cornélius, effrayé de la voir si pâle et si mourante, allait la prendre dans ses bras, lorsqu'un pas pesant, suivi d'autres bruits sinistres, retentit dans les escaliers accompagnés des aboiements du chien.
—On vient vous chercher! s'écria Rosa en se tordant les mains. Mon Dieu! mon Dieu! monsieur, n'avez-vous pas encore quelque chose à me dire?
Et elle tomba à genoux, la tête enfoncée dans ses bras, et toute suffoquée de sanglots et de larmes.
—J'ai à vous dire de cacher précieusement vos trois caïeux et de les soigner selon les prescriptions que je vous ai dites, et pour l'amour de moi. Adieu, Rosa.
—Oh! oui, dit-elle, sans lever la tête, oh! oui, ce que vous avez dit, je le ferai. Excepté de me marier, ajouta-t-elle tout bas, car cela, oh! cela, je le jure, c'est pour moi une chose impossible.
Et elle enfonça dans son sein palpitant le cher trésor de Cornélius.
Ce bruit qu'avaient entendu Cornélius et Rosa, c'était celui que faisait le greffier qui revenait chercher le condamné, suivi de l'exécuteur, des soldats destinés à fournir la garde de l'échafaud, et des curieux familiers de la prison.
Cornélius, sans faiblesse comme sans fanfaronnade, les reçut en amis plutôt qu'en persécuteurs, et se laissa imposer telles conditions qu'il plut à ces hommes pour l'exécution de leur office.
Puis, d'un coup d'œil jeté sur la place par sa petite fenêtre grillée, il aperçut l'échafaud, et à vingt pas de l'échafaud, le gibet, du bas duquel avaient été détachées, par ordre du stathouder, les reliques outragées des deux frères de Witt.
Quand il lui fallut descendre pour suivre les gardes, Cornélius chercha des yeux le regard angélique de Rosa; mais il ne vit derrière les épées et les hallebardes qu'un corps étendu près d'un banc de bois et un visage livide à demi voilé par de longs cheveux.
Mais, en tombant inanimée, Rosa, pour obéir encore à son ami, avait appuyé sa main sur son corset de velours, et même dans l'oubli de toute vie, continuait instinctivement à recueillir le dépôt précieux que lui avait confié Cornélius.
Et en quittant le cachot, le jeune homme put entrevoir dans les doigts crispés de Rosa la feuille jaunâtre de cette Bible sur laquelle Cornélius de Witt avait si péniblement et si douloureusement écrit les quelques lignes qui eussent infailliblement, si Cornélius les avait lues, sauvé un homme et une tulipe.
L'EXÉCUTION
Cornélius n'avait pas trois cents pas à faire hors de la prison pour arriver au pied de son échafaud.
Au bas de l'escalier, le chien le regarda passer tranquillement; Cornélius crut même remarquer dans les yeux du molosse une certaine expression de douceur qui touchait à la compassion.
Peut-être le chien connaissait-il les condamnés et ne mordait-il que ceux qui sortaient libres.
On comprend que plus le trajet était court de la porte de la prison au pied de l'échafaud, plus il était encombré de curieux.
C'étaient ces mêmes curieux qui, mal désaltérés par le sang qu'ils avaient déjà bu trois jours auparavant, attendaient une nouvelle victime.
Aussi, à peine Cornélius apparut-il qu'un hurlement immense se prolongea dans la rue, s'étendit sur toute la surface de la place, s'éloignant dans les directions différentes des rues qui aboutissaient à l'échafaud, et qu'encombrait la foule.
Aussi l'échafaud ressemblait à une île que serait venu battre le flot de quatre ou cinq rivières.
Au milieu de ces menaces, de ces hurlements et de ces vociférations, pour ne pas les entendre, sans doute, Cornélius s'était absorbé en lui-même.
À quoi pensait ce juste qui allait mourir?
Ce n'était ni à ses ennemis, ni à ses juges, ni à ses bourreaux.
C'était aux belles tulipes qu'il verrait du haut du ciel, soit à Ceylan, soit au Bengale, soit ailleurs, alors qu'assis avec tous les innocents à la droite de Dieu, il pourrait regarder en pitié cette terre où on avait égorgé MM. Jean et Corneille de Witt pour avoir trop pensé à la politique, et où on allait égorger M. Cornélius van Baërle pour avoir trop pensé aux tulipes.
—L'affaire d'un coup d'épée, disait le philosophe, et mon beau rêve commencera.
Seulement restait à savoir si, comme à M. de Chalais, comme à M. de Thou et autres gens mal tués, le bourreau ne réservait pas plus d'un coup, c'est-à-dire plus d'un martyre, au pauvre tulipier.
Van Baërle n'en monta pas moins résolument les degrés de son échafaud.
Il y monta orgueilleux, quoiqu'il en eût, d'être l'ami de cet illustre Jean et le filleul de ce noble Corneille que les marauds amassés pour le voir avaient déchiquetés et brûlés trois jours auparavant.
Il s'agenouilla, fit sa prière, et remarqua non sans éprouver une vive joie qu'en posant sa tête sur le billot et en gardant ses yeux ouverts, il verrait jusqu'au dernier moment la fenêtre grillée du Buitenhof.
Enfin l'heure de faire ce terrible mouvement arriva: Cornélius posa son menton sur le bloc humide et froid. Mais à ce moment malgré lui ses yeux se fermèrent pour soutenir plus résolument l'horrible avalanche qui allait tomber sur sa tête et engloutir sa vie.
Un éclair vint luire sur le plancher de l'échafaud: le bourreau levait son épée.
Van Baërle dit adieu à la grande tulipe noire, certain de se réveiller en disant bonjour à Dieu dans un monde fait d'une autre lumière et d'une autre couleur.
Trois fois il sentit le vent froid de l'épée passer sur son col frissonnant.
Mais, ô surprise! il ne sentit ni douleur ni secousse.
Il ne vit aucun changement de nuances.
Puis tout à coup, sans qu'il sût par qui, van Baërle se sentit relevé par des mains assez douces et se retrouva bientôt sur ses pieds, quelque peu chancelant.
Il rouvrit les yeux.
Quelqu'un lisait quelque chose près de lui sur un grand parchemin scellé d'un grand sceau de cire rouge.
Et le même soleil, jaune et pâle comme il convient à un soleil hollandais, luisait au ciel; et la même fenêtre grillée le regardait du haut du Buitenhof, et les mêmes marauds, non plus hurlants mais ébahis, le regardaient du bas de la place.
À force d'ouvrir les yeux, de regarder, d'écouter, van Baërle commença de comprendre ceci.
C'est que monseigneur Guillaume prince d'Orange craignant sans doute que les dix-sept livres de sang que van Baërle, à quelques onces près, avait dans le corps ne fissent déborder la coupe de la justice céleste, avait pris en pitié son caractère et les semblants de son innocence.
En conséquence, Son Altesse lui avait fait grâce de la vie. Voilà pourquoi l'épée, qui s'était levée avec ce reflet sinistre, avait voltigé trois fois autour de sa tête comme l'oiseau funèbre autour de celle de Turnus, mais ne s'était point abattue sur sa tête et avait laissé intactes les vertèbres.
Voilà pourquoi il n'y avait eu ni douleur ni secousse. Voilà pourquoi encore le soleil continuait à rire dans l'azur médiocre, il est vrai, mais très supportable des voûtes célestes.
Cornélius, qui avait espéré Dieu et le panorama tulipique de l'univers, fut bien un peu désappointé; mais il se consola en faisant jouer avec un certain bien-être les ressorts intelligents de cette partie du corps que les Grecs appelaienttrachelos, et que nous autres Français nous nommons modestement le cou.
Et puis Cornélius espéra bien que la grâce était complète, et qu'on allait le rendre à la liberté et à ses plates-bandes de Dordrecht.
Mais Cornélius se trompait, comme le disait vers le même temps madame de Sévigné; il y avait unpost-scriptumà la lettre, et le plus important de cette lettre était renfermé dans lepost-scriptum.
Par cepost-scriptum, Guillaume, stathouder de Hollande, condamnait Cornélius van Baërle à une prison perpétuelle.
Il était trop peu coupable pour la mort, mais il était trop coupable pour la liberté.
Cornélius écouta donc lepost-scriptum, puis, après la première contrariété soulevée par la déception que lepost-scriptumapportait:
—Bah! pensa-t-il, tout n'est pas perdu. La réclusion perpétuelle a du bon. Il y a Rosa dans la réclusion perpétuelle. Il y a encore aussi mes trois caïeux de la tulipe noire.
Mais Cornélius oubliait que les sept provinces peuvent avoir sept prisons, une par province, et que le pain du prisonnier est moins cher ailleurs qu'à la Haye, qui est une capitale.
Son Altesse Guillaume, qui n'avait point, à ce qu'il paraît, les moyens de nourrir van Baërle à la Haye, l'envoyait faire sa prison perpétuelle dans la forteresse de Loewestein, bien près de Dordrecht, hélas! mais pourtant bien loin.
Car Loewestein, disent les géographes, est situé à la pointe de l'île que forment, en face de Gorcum, le Wahal et la Meuse.
Van Baërle savait assez l'histoire de son pays pour ne pas ignorer que le célèbre Grotius avait été renfermé dans ce château après la mort de Barneveldt, et que les États, dans leur générosité envers le célèbre publiciste, jurisconsulte, historien, poète, théologien, lui avaient accordé une somme de vingt-quatre sous de Hollande par jour pour sa nourriture.
—Moi qui suis bien loin de valoir Grotius, se dit van Baërle, on me donnera douze sous à grand'peine, et je vivrai fort mal, mais enfin je vivrai.
Puis tout à coup frappé d'un souvenir terrible:
—Ah! s'écria Cornélius, que ce pays est humide et nuageux! et que le terrain est mauvais pour les tulipes! Et puis Rosa, Rosa qui ne sera pas à Loewestein, murmura-t-il, en laissant tomber sur la poitrine sa tête qu'il avait bien manqué de laisser tomber plus bas.
CE QUI SE PASSAIT PENDANT CE TEMPS-LÀ DANS L'ÂME D'UN SPECTATEUR
Tandis que Cornélius réfléchissait de la sorte, un carrosse s'était approché de l'échafaud.
Ce carrosse était pour le prisonnier. On l'invita à y monter; il obéit.
Son dernier regard fut pour le Buitenhof. Il espérait voir à la fenêtre le visage consolé de Rosa, mais le carrosse était attelé de bons chevaux qui emportèrent bientôt van Baërle du sein des acclamations que vociférait cette multitude en l'honneur du très magnanime stathouder avec un certain mélange d'invectives à l'adresse des de Witt et de leur filleul sauvé de la mort.
Ce qui faisait dire aux spectateurs:
—Il est bien heureux que nous nous soyons pressés de faire justice de ce grand scélérat de Jean et de ce petit coquin de Corneille, sans quoi la clémence de Son Altesse nous les eût bien certainement enlevés comme elle vient de nous enlever celui-ci!
Parmi tous ces spectateurs que l'exécution de van Baërle avait attirés sur le Buitenhof, et que la façon dont la chose avait tourné désappointait quelque peu, le plus désappointé certainement était certain bourgeois vêtu proprement et qui, depuis le matin, avait si bien joué des pieds et des mains, qu'il en était arrivé à n'être séparé de l'échafaud que par la rangée de soldats qui entouraient l'instrument du supplice.
Beaucoup s'était montrés avides de voir couler le sangperfidedu coupable Cornélius; mais nul n'avait mis dans l'expression de ce funeste désir l'acharnement qu'y avait mis le bourgeois en question.
Les plus enragés étaient venus au point du jour sur le Buitenhof pour se garder une meilleure place; mais lui, devançant les plus enragés, avait passé la nuit au seuil de la prison, et de la prison il était arrivé au premier rang, comme nous avons dit,unguibus et rostro, caressant les uns et frappant les autres.
Et quand le bourreau avait amené son condamné sur l'échafaud, le bourgeois, monté sur une borne de la fontaine pour mieux voir et être mieux vu, avait fait au bourreau un geste qui signifiait:
—C'est convenu, n'est-ce pas?
Geste auquel le bourreau avait répondu par un autre geste qui voulait dire:
—Soyez donc tranquille.
Qu'était donc ce bourgeois qui paraissait si bien avec le bourreau, et que voulait dire cet échange de gestes? Rien de plus naturel; ce bourgeois était mynheer Isaac Boxtel, qui depuis l'arrestation de Cornélius était, comme nous l'avons vu, venu à la Haye pour essayer de s'approprier les trois caïeux de la tulipe noire.
Boxtel avait d'abord essayé de mettre Gryphus dans ses intérêts, mais celui-ci tenait du bouledogue pour la fidélité, la défiance et les coups de crocs. Il avait en conséquence pris à rebrousse-poil la haine de Boxtel, qu'il avait évincé comme un fervent ami s'enquérant de choses indifférentes pour ménager certainement quelque moyen d'évasion au prisonnier.
Aussi, aux premières propositions que Boxtel avait faites à Gryphus, de soustraire les caïeux que devait cacher, sinon dans sa poitrine, du moins dans quelque coin de son cachot, Cornélius van Baërle, Gryphus n'avait répondu que par une expulsion accompagnée des caresses du chien de l'escalier.
Boxtel ne s'était pas découragé pour un fond de culotte resté aux dents du molosse. Il était revenu à la charge; mais cette fois, Gryphus était dans son lit, fiévreux et bras cassé. Il n'avait donc pas admis le pétitionnaire, qui s'était retourné vers Rosa, offrant à la jeune fille, en échange des trois caïeux, une coiffure d'or pur. Ce à quoi la noble jeune fille, quoique ignorant encore la valeur du vol qu'on lui proposait de faire et qu'on lui offrait de si bien payer, avait renvoyé le tentateur au bourreau, non seulement le dernier juge, mais encore le dernier héritier du condamné.
Ce renvoi fit naître une idée dans l'esprit de Boxtel.
Sur ces entrefaites, le jugement avait été prononcé; jugement expéditif, comme on voit. Isaac n'avait donc le temps de corrompre personne. Il s'arrêta en conséquence à l'idée que lui avait suggérée Rosa; il alla trouver le bourreau.
Isaac ne doutait pas que Cornélius ne mourût avec ses tulipes sur le cœur.
En effet, Boxtel ne pouvait deviner deux choses:
Rosa, c'est-à-dire l'amour; Guillaume, c'est-à-dire la clémence.
Moins Rosa et moins Guillaume, les calculs de l'envieux étaient exacts.
Moins Guillaume, Cornélius mourait.
Moins Rosa, Cornélius mourait, ses caïeux sur son cœur.
Mynheer Boxtel alla donc trouver le bourreau, se donna à cet homme comme un grand ami du condamné, et moins les bijoux d'or et d'argent qu'il laissait à l'exécuteur, il acheta toute la défroque du futur mort pour la somme un peu exorbitante de cent florins.
Mais qu'était-ce qu'une somme de cent florins pour un homme à peu près sûr d'acheter pour cette somme le prix de la société de Harlem?
C'était de l'argent prêté à mille pour un, ce qui est, on en conviendra, un assez joli placement.
Le bourreau, de son côté, n'avait rien ou presque rien à faire pour gagner ses cent florins. Il devait seulement, l'exécution finie, laisser mynheer Boxtel monter sur l'échafaud avec ses valets pour recueillir les restes inanimés de son ami.
La chose au reste était en usage parmi les fidèles quand un de leurs maîtres mourait publiquement sur le Buitenhof.
Un fanatique comme l'était Cornélius pouvait bien avoir un autre fanatique qui donnât cent florins de ses reliques.
Aussi le bourreau acquiesça-t-il à la proposition. Il n'y avait mis qu'une condition, c'est qu'il serait payé d'avance.
Boxtel, comme les gens qui entrent dans les baraques de foire, pouvait n'être pas content et par conséquent ne pas vouloir payer en sortant.
Boxtel paya d'avance, et attendit.
Qu'on juge après cela si Boxtel était ému, s'il surveillait gardes, greffier, exécuteur, si les mouvements de van Baërle l'inquiétaient. Comment se placerait-il sur le billot? Comment tomberait-il? En tombant n'écraserait-il pas dans sa chute les inestimables caïeux? Avait-il eu soin au moins de les enfermer dans une boîte d'or, par exemple, l'or étant le plus dur de tous les métaux?
Nous n'entreprendrons pas de décrire l'effet produit sur ce digne mortel par l'empêchement apporté à l'exécution de la sentence. À quoi perdait donc son temps le bourreau à faire flamboyer son épée ainsi au-dessus de la tête de Cornélius au lieu d'abattre cette tête? Mais quand il vit le greffier prendre la main du condamné, le relever tout en tirant de sa poche un parchemin, quand il entendit la lecture publique de la grâce accordée par le stathouder, Boxtel ne fut plus un homme. La rage du tigre, de l'hyène et du serpent éclata dans ses yeux, dans son cri, dans son geste; s'il eût été à portée de van Baërle, il se fût jeté sur lui et l'eût assassiné.
Ainsi donc, Cornélius vivrait, Cornélius irait à Loewestein; là, dans sa prison, il emporterait les caïeux, et peut-être se trouverait-il un jardin où il arriverait à faire fleurir la tulipe noire.
Il est certaines catastrophes que la plume d'un pauvre écrivain ne peut décrire, et qu'il est obligé de livrer à l'imagination de ses lecteurs dans toute la simplicité du fait.
Boxtel, pâmé, tomba de sa borne sur quelques orangistes mécontents comme lui de la tournure que venait de prendre l'affaire. Lesquels, pensant que les cris poussés par mynheer Isaac étaient des cris de joie, le bourrèrent de coups de poing, qui certes n'eussent pas été mieux donnés de l'autre côté du détroit.
Mais que pouvaient ajouter quelques coups de poing à la douleur que ressentait Boxtel?
Il voulut alors courir après le carrosse qui emportait Cornélius avec ses caïeux. Mais dans son empressement, il ne vit pas un pavé, trébucha, perdit son centre de gravité, roula à dix pas et ne se releva que foulé, meurtri, et lorsque toute la fangeuse populace de la Haye lui eut passé sur le dos.
Dans cette circonstance encore, Boxtel, qui était en veine de malheur, en fut donc pour ses habits déchirés, son dos meurtri et ses mains égratignées.
On aurait pu croire que c'était assez comme cela pour Boxtel.
On se serait trompé.
Boxtel, remis sur ses pieds, s'arracha le plus de cheveux qu'il put, et les jeta en holocauste à cette divinité farouche et insensible qu'on appelle l'Envie.
Ce fut une offrande sans doute agréable à cette déesse qui n'a, dit la mythologie, que des serpents en guise de coiffure.
LES PIGEONS DE DORDRECHT
C'était déjà certes un grand honneur pour Cornélius van Baërle que d'être enfermé justement dans cette même prison qui avait reçu le savant M. Grotius.
Mais une fois arrivé à la prison, un honneur bien plus grand l'attendait. Il se trouva que la chambre habitée par l'illustre ami de Barneveldt était vacante à Loewestein, quand la clémence du prince d'Orange y envoya le tulipier van Baërle.
Cette chambre avait bien mauvaise réputation dans le château depuis que, grâce à l'imagination de sa femme, M. Grotius s'en était enfui dans le fameux coffre à livres qu'on avait oublié de visiter.
D'un autre côté, cela parut de bien bon augure à van Baërle, que cette chambre lui fût donnée pour logement; car enfin, jamais, selon ses idées à lui, un geôlier n'eût dû faire habiter à un second pigeon la cage d'où un premier s'était si facilement envolé.
La chambre est historique. Nous ne perdrons donc pas notre temps à en consigner ici les détails. Sauf une alcôve qui avait été pratiquée pour madame Grotius, c'était une chambre de prison comme les autres, plus élevée peut-être; aussi, par la fenêtre grillée, avait-on une charmante vue.
L'intérêt de notre histoire d'ailleurs ne consiste pas dans un certain nombre de descriptions d'intérieur. Pour van Baërle, la vie était autre chose qu'un appareil respiratoire. Le pauvre prisonnier aimait au-delà de sa machine pneumatique deux choses dont la pensée seulement, cette libre voyageuse, pouvait désormais lui fournir la possession factice:
Une fleur et une femme, l'une et l'autre à jamais perdues pour lui.
Il se trompait par bonheur, le bon van Baërle! Dieu qui l'avait, au moment où il marchait à l'échafaud, regardé avec le sourire d'un père, Dieu lui réservait au sein même de sa prison, dans la chambre de M. Grotius, l'existence la plus aventureuse que jamais tulipier ait eue en partage.
Un matin, à sa fenêtre, tandis qu'il humait l'air frais qui montait du Wahal, et qu'il admirait dans le lointain, derrière une forêt de cheminées, les moulins de Dordrecht, sa patrie, il vit des pigeons accourir en foule de ce point de l'horizon et se percher tout frissonnants au soleil sur les pignons aigus de Loewestein.
—Ces pigeons, se dit van Baërle, viennent de Dordrecht et par conséquent ils y peuvent retourner. Quelqu'un qui attacherait un mot à l'aile de ces pigeons courrait la chance de faire passer de ses nouvelles à Dordrecht, où on le pleure.
Puis, après un moment de rêverie:
—Ce quelqu'un-là, ajouta van Baërle, ce sera moi. On est patient quand on a vingt-huit ans et qu'on est condamné à une prison perpétuelle, c'est-à-dire à quelque chose comme vingt-deux ou vingt-trois mille jours de prison.
Van Baërle, tout en pensant à ses trois caïeux—car cette pensée battait toujours au fond de sa mémoire comme bat le cœur au fond de la poitrine—, van Baërle, disons-nous, tout en pensant à ses trois caïeux, se fit un piège à pigeons. Il tenta ces volatiles par toutes les ressources de sa cuisine, huit sous de Hollande par jour (douze sous de France) et au bout d'un mois de tentations infructueuses, il prit une femelle.
Il mit deux autres mois à prendre un mâle; puis il les enferma ensemble, et vers le commencement de l'année 1673, ayant obtenu des œufs, il lâcha la femelle, qui, confiante dans le mâle qui les couvait à sa place, s'en alla toute joyeuse à Dordrecht avec son billet sous son aile.
Elle revint le soir.
Elle avait conservé le billet.
Elle le garda ainsi quinze jours, au grand désappointement d'abord, puis ensuite au grand désespoir de van Baërle.
Le seizième jour enfin elle revint à vide.
Or, van Baërle adressait ce billet à sa nourrice, la vieille Frisonne, et suppliait les âmes charitables qui le trouveraient de le lui remettre le plus sûrement et le plus promptement possible.
Dans cette lettre, adressée à sa nourrice, il y avait un petit billet adressé à Rosa.
Dieu qui porte avec son souffle les graines de ravenelle sur les murailles des vieux châteaux et qui les fait fleurir dans un peu de pluie, Dieu permit que la nourrice de van Baërle reçut cette lettre.
Et voici comment:
En quittant Dordrecht pour la Haye et la Haye pour Gorcum, mynheer Isaac Boxtel avait abandonné non seulement sa maison, non seulement son domestique, non seulement son observatoire, non seulement son télescope, mais encore ses pigeons.
Le domestique, qu'on avait laissé sans gages, commença par manger le peu d'économies qu'il avait, puis ensuite se mit à manger les pigeons.
Ce que voyant, les pigeons émigrèrent du toit d'Isaac Boxtel sur le toit de Cornélius van Baërle.
La nourrice était un bon cœur qui avait besoin d'aimer quelque chose. Elle se prit de bonne amitié pour les pigeons qui étaient venus lui demander l'hospitalité, et quand le domestique d'Isaac réclama, pour les manger, les douze ou quinze derniers comme il avait mangé les douze ou quinze premiers, elle offrit de les lui racheter, moyennant six sous de Hollande la pièce.
C'était le double de ce que valaient les pigeons; aussi le domestique accepta-t-il avec une grande joie.
La nourrice se trouva donc légitime propriétaire des pigeons de l'envieux.
C'étaient ces pigeons mêlés à d'autres qui dans leurs pérégrinations visitaient la Haye, Loewestein, Rotterdam, allant chercher sans doute du blé d'une autre nature, du chènevis d'un autre goût.
Le hasard, ou plutôt Dieu, Dieu que nous voyons, nous, au fond de toute chose, Dieu avait fait que Cornélius van Baërle avait pris justement un de ces pigeons-là.
Il en résulta que si l'envieux n'eût pas quitté Dordrecht pour suivre son rival à la Haye d'abord, puis ensuite à Gorcum ou à Loewestein, comme on voudra, les deux localités n'étant séparées que par la jonction du Wahal et de la Meuse, c'eût été entre ses mains et non entre celles de la nourrice que fût tombé le billet écrit par van Baërle; de sorte que le pauvre prisonnier, comme le corbeau du savetier romain, eût perdu son temps et ses peines, et qu'au lieu d'avoir à raconter les événements variés qui, pareils à un tapis aux mille couleurs, vont se dérouler sous notre plume, nous n'eussions eu à décrire qu'une longue série de jours pâles, tristes et sombres comme le manteau de la Nuit.
Le billet tomba donc dans les mains de la nourrice de van Baërle.
Aussi vers les premiers jours de février, comme les premières heures du soir descendaient du ciel laissant derrière elles les étoiles naissantes, Cornélius entendit dans l'escalier de la tourelle une voix qui le fit tressaillir.
Il porta la main à son cœur et écouta.
C'était la voix douce et harmonieuse de Rosa.
Avouons-le, Cornélius ne fut pas si étourdi de surprise, si extravagant de joie qu'il l'eût été sans l'histoire du pigeon. Le pigeon lui avait, en échange de sa lettre, rapporté l'espoir sous son aile vide, et il s'attendait chaque jour, car il connaissait Rosa, à avoir, si le billet lui avait été remis, des nouvelles de son amour et de ses caïeux.
Il se leva, prêtant l'oreille, inclinant le corps du côté de la porte.
Oui, c'étaient bien les accents qui l'avaient ému si doucement à la Haye.
Mais maintenant, Rosa qui avait fait le voyage de la Haye à Loewestein, Rosa qui avait réussi, Cornélius ne savait comment, à pénétrer dans la prison, Rosa parviendrait-elle aussi heureusement à pénétrer jusqu'au prisonnier?
Tandis que Cornélius, à ce propos, échafaudait pensée sur pensée, désirs sur inquiétudes, le guichet placé à la porte de sa cellule s'ouvrit, et Rosa brillante de joie, de parure, belle surtout du chagrin qui avait pâli ses joues depuis cinq mois, Rosa colla sa figure au grillage de Cornélius en lui disant:
—Oh! monsieur! monsieur, me voici.
Cornélius étendit son bras, regarda le ciel et poussa un cri de joie.
—Oh! Rosa, Rosa! cria-t-il.
—Silence! parlons bas, mon père me suit, dit la jeune fille.
—Votre père?
—Oui, il est là dans la cour au bas de l'escalier, il reçoit les instructions du gouverneur, il va monter.
—Les instructions du gouverneur?...
—Écoutez, je vais tâcher de tout vous dire en deux mots. Le stathouder a une maison de campagne à une lieue de Leyde, une grande laiterie, pas autre chose; c'est ma tante, sa nourrice, qui a la direction de tous les animaux qui sont enfermés dans cette métairie. Dès que j'ai reçu votre lettre, que je n'ai pu lire, hélas! mais que votre nourrice m'a lue, j'ai couru chez ma tante; là je suis restée jusqu'à ce que le prince vînt à la laiterie, et quand il y vint, je lui demandai que mon père troquât ses fonctions de premier porte-clefs de la prison de la Haye contre les fonctions de geôlier à la forteresse de Loewestein. Il ne se doutait pas de mon but; s'il l'eût connu, peut-être eût-il refusé; au contraire, il accorda.
—De sorte que vous voilà?
—Comme vous voyez.
—De sorte que je vous verrai tous les jours?
—Le plus souvent que je pourrai.
—Ô Rosa! ma belle madone Rosa! dit Cornélius, vous m'aimez donc un peu?
—Un peu... dit-elle, oh! vous n'êtes pas assez exigeant, M. Cornélius.
Cornélius lui tendit passionnément les mains, mais leurs doigts seuls purent se toucher à travers le grillage.
—Voici mon père! dit la jeune fille.
Et Rosa quitta vivement la porte et s'élança vers le vieux Gryphus qui apparaissait au haut de l'escalier.
LE GUICHET
Gryphus était suivi du molosse.
Il lui faisait faire sa ronde pour qu'à l'occasion il reconnut les prisonniers.
—Mon père, dit Rosa, c'est ici la fameuse chambre d'où M. Grotius s'est évadé; vous savez, M. Grotius?
—Oui, oui, ce coquin de Grotius; un ami de ce scélérat de Barneveldt, que j'ai vu exécuter quand j'étais enfant. Grotius! ah! ah! c'est de cette chambre qu'il s'est évadé. Eh bien, je réponds que personne ne s'en évadera après lui.
Et, en ouvrant la porte, il commença dans l'obscurité son discours au prisonnier.
Quant au chien, il alla en grognant flairer les mollets du prisonnier, comme pour lui demander de quel droit il n'était pas mort, lui qu'il avait vu sortir entre le greffier et le bourreau.
Mais la belle Rosa l'appela, et le molosse vint à elle.
—Monsieur, dit Gryphus en levant sa lanterne pour tâcher de projeter un peu de lumière autour de lui, vous voyez en moi votre nouveau geôlier. Je suis chef des porte-clefs et j'ai les chambres sous ma surveillance. Je ne suis pas méchant, mais je suis inflexible pour tout ce qui concerne la discipline.
—Mais je vous connais parfaitement, mon cher M. Gryphus, dit le prisonnier en entrant dans le cercle de lumière que projetait la lanterne.
—Tiens, tiens, c'est vous, M. van Baërle, dit Gryphus; ah! c'est vous; tiens, tiens, tiens, comme on se rencontre!
—Oui, et c'est avec un grand plaisir, mon cher M. Gryphus, que je vois que votre bras va à merveille, puisque c'est de ce bras que vous tenez la lanterne.
Gryphus fronça le sourcil.
—Voyez ce que c'est, dit-il, en politique on fait toujours des fautes. Son Altesse vous a laissé la vie, je ne l'aurais pas fait, moi.
—Bah! demanda Cornélius; et pourquoi cela?
—Parce que vous êtes homme à conspirer de nouveau; vous autres savants, vous avez commerce avec le diable.
—Ah çà! maître Gryphus, êtes-vous mécontent de la façon dont je vous ai remis le bras, ou du prix que je vous ai demandé? fit en riant Cornélius.
—Au contraire, morbleu! au contraire! maugréa le geôlier, vous me l'avez trop bien remis, le bras; il y a quelque sorcellerie là-dessous: au bout de six semaines je m'en servais comme s'il ne lui fût rien arrivé. À telles enseignes que le médecin du Buitenhof qui sait son affaire, voulait me le casser de nouveau, pour me le remettre dans les règles, promettant que, cette fois, je serais trois mois sans pouvoir m'en servir.
—Et vous n'avez pas voulu?
—J'ai dit: Non. Tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là (Gryphus était catholique), tant que je pourrai faire le signe de la croix avec ce bras-là, je me moque du diable.
—Mais si vous vous moquez du diable, maître Gryphus, à plus forte raison devez-vous vous moquer des savants.
—Oh! les savants, les savants! s'écria Gryphus sans répondre à l'interpellation; les savants! j'aimerais mieux avoir dix militaires à garder qu'un seul savant. Les militaires, ils fument, ils boivent, ils s'enivrent; ils sont doux comme des moutons quand on leur donne de l'eau-de-vie ou du vin de la Meuse. Mais un savant, boire, fumer, s'enivrer! ah bien oui! C'est sobre, ça ne dépense rien, ça garde sa tête fraîche pour conspirer. Mais je commence par vous dire que ça ne vous sera pas facile à vous de conspirer. D'abord pas de livres, pas de papiers, pas de grimoire. C'est avec les livres que M. Grotius s'est sauvé.
—Je vous assure, maître Gryphus, reprit van Baërle, que peut-être j'ai eu un instant l'idée de me sauver, mais que bien certainement je ne l'ai plus.
—C'est bien! c'est bien! dit Gryphus, veillez sur vous, j'en ferai autant. C'est égal, c'est égal, Son Altesse a fait une lourde faute.
—En ne me faisant pas couper la tête?... Merci, merci, maître Gryphus.
—Sans doute. Voyez si MM. de Witt ne se tiennent pas bien tranquilles maintenant.
—C'est affreux ce que vous dites-là, M. Gryphus, dit van Baërle en se détournant pour cacher son dégoût. Vous oubliez que l'un était mon ami, et l'autre... l'autre mon second père.
—Oui, mais je me souviens que l'un et l'autre sont des conspirateurs. Et puis c'est par philanthropie que je parle.
—Ah! vraiment! Expliquez donc un peu cela, cher M. Gryphus, je ne comprends pas bien.
—Oui. Si vous étiez resté sur le billot de maître Harbruck...
—Eh bien?
—Eh bien! vous ne souffririez plus. Tandis qu'ici je ne vous cache pas que je vais vous rendre la vie très dure.
—Merci de la promesse, maître Gryphus.
Et tandis que le prisonnier souriait ironiquement au vieux geôlier, Rosa derrière la porte lui répondait par un sourire plein d'angélique consolation. Gryphus alla vers la fenêtre. Il faisait encore assez jour pour qu'on vît sans le distinguer un horizon immense qui se perdait dans une brume grisâtre.
—Quelle vue a-t-on d'ici? demanda le geôlier.
—Mais, fort belle, dit Cornélius en regardant Rosa.
—Oui, oui, trop de vue, trop de vue.
En ce moment les deux pigeons, effarouchés par la vue et surtout par la voix de cet inconnu, sortirent de leur nid, et disparurent tout effarés dans le brouillard.
—Oh! oh! qu'est-ce que cela? demanda le geôlier.
—Mes pigeons, répondit Cornélius.
—Mes pigeons! s'écria le geôlier, mes pigeons! Est-ce qu'un prisonnier a quelque chose à lui?
—Alors, dit Cornélius, les pigeons que le Bon Dieu m'a prêtés?
—Voilà déjà une contravention, répliqua Gryphus, des pigeons! Ah! jeune homme, jeune homme, je vous préviens d'une chose, c'est que, pas plus tard que demain, ces oiseaux bouilliront dans ma marmite.
—Il faudrait d'abord que vous les tinssiez, maître Gryphus, dit van Baërle. Vous ne voulez pas que ce soient mes pigeons; ils sont encore bien moins les vôtres, je vous jure, qu'ils ne sont les miens.
—Ce qui est différé n'est pas perdu, maugréa le geôlier, et pas plus tard que demain, je leur tordrai le cou.
Et, tout en faisant cette méchante promesse à Cornélius, Gryphus se pencha en dehors pour examiner la structure du nid. Ce qui donna le temps à van Baërle de courir à la porte et de serrer la main de Rosa, qui lui dit:
—À neuf heures ce soir.
Gryphus, tout occupé du désir de prendre dès le lendemain les pigeons comme il avait promis de le faire, ne vit rien, n'entendit rien, et comme il avait fermé la fenêtre, il prit sa fille par le bras, sortit, donna un double tour à la serrure, poussa les verrous, et s'en alla faire les mêmes promesses à un autre prisonnier. À peine eut-il disparu, que Cornélius s'approcha de la porte pour écourter le bruit décroissant des pas; puis, lorsqu'il se fut éteint, il courut à la fenêtre et démolit de fond en comble le nid des pigeons. Il aimait mieux les chasser à tout jamais de sa présence que d'exposer à la mort les gentils messagers auxquels il devait le bonheur d'avoir revu Rosa.
Cette visite du geôlier, ses menaces brutales, la sombre perspective de sa surveillance dont il connaissait les abus, rien de tout cela ne put distraire Cornélius des douces pensées et surtout du doux espoir que la présence de Rosa venait de ressusciter dans son cœur.
Il attendit impatiemment que neuf heures sonnassent au donjon de Loewestein.
Rosa avait dit: «À neuf heures, attendez-moi.»
La dernière note de bronze vibrait encore dans l'air quand Cornélius entendit dans l'escalier le pas léger et la robe onduleuse de la belle Frisonne, et bientôt le grillage de la porte sur laquelle Cornélius fixait ardemment les yeux s'éclaira.
Le guichet venait de s'ouvrir en dehors.
—Me voici, dit Rosa encore tout essoufflée d'avoir gravi l'escalier, me voici!
—Oh! bonne Rosa!
—Vous êtes content de me voir?
—Vous me le demandez! Mais comment avez-vous fait pour venir? Dites!
—Écoutez, mon père s'endort chaque soir presque aussitôt qu'il a soupé; alors je le couche un peu étourdi par le genièvre; n'en dites rien à personne car, grâce à ce sommeil, je pourrai chaque soir venir causer une heure avec vous.
—Oh! je vous remercie, Rosa, chère Rosa.
Et Cornélius avança, en disant ces mots, son visage si près du guichet que Rosa retira le sien.
—Je vous ai rapporté vos caïeux de tulipe, dit-elle.
Le cœur de Cornélius bondit. Il n'avait point osé demander encore à Rosa ce qu'elle avait fait du précieux trésor qu'il lui avait confié.
—Ah! vous les avez donc conservés?
—Ne me les aviez-vous pas donnés comme une chose qui vous était chère?
—Oui, mais seulement parce que je vous les avais donnés, il me semble qu'ils étaient à vous.
—Ils étaient à moi après votre mort et vous êtes vivant, par bonheur. Ah! comme j'ai béni Son Altesse. Si Dieu accorde au prince Guillaume toutes les félicités que je lui ai souhaitées, certes le roi Guillaume sera non seulement l'homme le plus heureux de son royaume mais de toute la terre. Vous étiez vivant, dis-je, et tout en gardant la Bible de votre parrain Corneille, j'étais résolue de vous rapporter vos caïeux; seulement je ne savais comment faire. Or, je venais de prendre la résolution d'aller demander au stathouder la place de geôlier de Loewestein pour mon père, lorsque la nourrice m'apporta votre lettre. Ah! nous pleurâmes bien ensemble, je vous en réponds. Mais votre lettre ne fit que m'affermir dans ma résolution. C'est alors que je partis pour Leyde; vous savez le reste.
—Comment, chère Rosa, reprit Cornélius, vous pensiez, avant ma lettre reçue, à venir me rejoindre?
—Si j'y pensais! répondit Rosa laissant prendre à son amour le pas sur sa pudeur, mais je ne pensais qu'à cela!
Et en disant ces mots, Rosa devint si belle que, pour la seconde fois, Cornélius précipita son front et ses lèvres sur le grillage, et cela sans doute pour remercier la belle jeune fille.
Rosa se recula comme la première fois.
—En vérité, dit-elle avec cette coquetterie qui bat dans le cœur de toute jeune fille, en vérité, j'ai bien souvent regretté de ne pas savoir lire; mais jamais autant et de la même façon que lorsque votre nourrice m'apporta votre lettre; j'ai tenu dans ma main cette lettre qui parlait pour les autres et qui, pauvre sotte que j'étais, était muette pour moi.
—Vous avez souvent regretté de ne pas savoir lire? dit Cornélius; et à quelle occasion?
—Dame, fit la jeune fille en riant, pour lire toute les lettres que l'on m'écrivait.
—Vous receviez des lettres, Rosa?
—Par centaines.
—Mais qui vous les écrivait donc?...
—Qui m'écrivait? Mais d'abord tous les étudiants qui passaient par le Buitenhof, tous les officiers qui allaient à la place d'armes, tous les commis et même les marchands qui me voyaient à ma petite fenêtre.
—Et tous ces billets, chère Rosa, qu'en faisiez-vous?
—Autrefois, répondit Rosa, je me les faisais lire par quelque amie, et cela m'amusait beaucoup; mais depuis un certain temps, à quoi bon perdre son temps à écouter toutes ces sottises? depuis un certain temps je les brûle.
—Depuis un certain temps! s'écria Cornélius avec un regard troublé tout à la fois par l'amour et la joie.
Rosa baissa les yeux toute rougissante. De sorte qu'elle ne vit pas s'approcher les lèvres de Cornélius qui ne rencontrèrent hélas! que le grillage, mais qui, malgré cet obstacle, envoyèrent jusqu'aux lèvres de la jeune fille le souffle ardent du plus tendre des baisers.
À cette flamme qui brûla ses lèvres, Rosa devint aussi pâle, plus pâle peut-être qu'elle ne l'avait été au Buitenhof, le jour de l'exécution. Elle poussa un gémissement plaintif, ferma ses beaux yeux et s'enfuit le cœur palpitant, essayant en vain de comprimer avec sa main les palpitations de son cœur.
Cornélius, demeuré seul, en fut réduit à aspirer le doux parfum des cheveux de Rosa, resté comme un captif entre le treillage.
Rosa s'était enfuie si précipitamment qu'elle avait oublié de rendre à Cornélius les trois caïeux de la tulipe noire.
MAÎTRE ET ÉCOLIÈRE
Le bonhomme Gryphus, on a pu le voir, était loin de partager la bonne volonté de sa fille pour le filleul de Corneille de Witt.
Il n'avait que cinq prisonniers à Loewestein; la tâche de gardien n'était donc pas difficile à remplir, et la geôle était une sorte de sinécure donnée à son âge.
Mais, dans son zèle, le digne geôlier avait grandi de toute la puissance de son imagination la tâche qui lui était imposée. Pour lui, Cornélius avait pris la proportion gigantesque d'un criminel de premier ordre. Il était en conséquence devenu le plus dangereux de ses prisonniers. Il surveillait chacune de ses démarches, ne l'abordait qu'avec un visage courroucé, lui faisant porter la peine de ce qu'il appelait son effroyable rébellion contre le clément stathouder.
Il entrait trois fois par jour dans la chambre de van Baërle, croyant le surprendre en faute, mais Cornélius avait renoncé aux correspondances depuis qu'il avait sa correspondante sous la main. Il était même probable que Cornélius, eût-il obtenu sa liberté entière et permission complète de se retirer partout où il eût voulu, le domicile de la prison avec Rosa et ses caïeux lui eût paru préférable à tout autre domicile sans ses caïeux et sans Rosa.
C'est qu'en effet chaque soir à neuf heures, Rosa avait promis de venir causer avec le cher prisonnier, et dès le premier soir, Rosa, nous l'avons vu, avait tenu parole.
Le lendemain, elle monta comme la veille, avec le même mystère et les mêmes précautions. Seulement elle s'était promis à elle-même de ne pas trop approcher sa figure du grillage. D'ailleurs, pour entrer du premier coup dans une conversation qui pût occuper sérieusement van Baërle, elle commença par lui tendre à travers le grillage ses trois caïeux toujours enveloppés dans le même papier.
Mais, au grand étonnement de Rosa, van Baërle repoussa sa blanche main du bout de ses doigts.
Le jeune homme avait réfléchi.
—Écoutez-moi, dit-il, nous risquerions trop, je crois, de mettre toute notre fortune dans le même sac. Songez qu'il s'agit, ma chère Rosa, d'accomplir une entreprise que l'on regarde jusqu'aujourd'hui comme impossible. Il s'agit de faire fleurir la grande tulipe noire. Prenons donc toutes nos précautions, afin, si nous échouons, de n'avoir rien à nous reprocher. Voici comment j'ai calculé que nous parviendrions à notre but.
Rosa prêta toute son attention à ce qu'allait lui dire le prisonnier, et cela plus pour l'importance qu'y attachait le malheureux tulipier que pour l'importance qu'elle y attachait elle-même.
—Voilà, continua Cornélius, comment j'ai calculé notre commune coopération à cette grande affaire.
—J'écoute, dit Rosa.
—Vous avez bien dans cette forteresse un petit jardin, à défaut de jardin une cour quelconque, à défaut de cour une terrasse.
—Nous avons un très beau jardin, dit Rosa; il s'étend le long du Wahal et est plein de beaux vieux arbres.
—Pouvez-vous, chère Rosa, m'apporter un peu de la terre de ce jardin afin que j'en juge.
—Dès demain.
—Vous en prendrez à l'ombre et au soleil afin que je juge de ses deux qualités sous les deux conditions de sécheresse et d'humidité.
—Soyez tranquille.
—La terre choisie par moi et modifiée s'il est besoin, nous ferons trois parts de nos trois caïeux, vous en prendrez un que vous planterez le jour que je vous dirai dans la terre choisie par moi; il fleurira certainement si vous le soignez selon mes indications.
—Je ne m'en éloignerai pas une seconde.
—Vous m'en donnerez un autre que j'essaierai d'élever ici dans ma chambre, ce qui m'aidera à passer ces longues journées pendant lesquelles je ne vous vois pas. J'ai peu d'espoir, je vous l'avoue pour celui-là, et d'avance, je regarde ce malheureux comme sacrifié à mon égoïsme. Cependant, le soleil me visite quelquefois. Je tirerai artificieusement parti de tout, même de la chaleur et de la cendre de ma pipe. Enfin, nous tiendrons, ou plutôt vous tiendrez en réserve le troisième caïeu, notre dernière ressource pour le cas où nos deux premières expériences auraient manqué. De cette manière, ma chère Rosa, il est impossible que nous n'arrivions pas à gagner les cent mille florins de notre dot et à nous procurer le suprême bonheur de voir réussir notre œuvre.
—J'ai compris, dit Rosa. Je vous apporterai demain de la terre, vous choisirez la mienne et la vôtre. Quant à la vôtre, il me faudra plusieurs voyages, car je ne pourrai vous en apporter que peu à la fois.
—Oh! nous ne sommes pas pressés, chère Rosa; nos tulipes ne doivent pas être enterrées avant un grand mois. Ainsi, vous voyez que nous avons tout le temps; seulement pour planter votre caïeu, vous suivrez toutes mes instructions, n'est-ce pas?
—Je vous le promets.
—Et une fois planté, vous me ferez part de toutes les circonstances qui pourront intéresser notre élève, tels que changements atmosphériques, traces dans les allées, traces sur les plates-bandes. Vous écouterez la nuit si notre jardin n'est pas fréquenté par des chats. Deux de ces malheureux animaux m'ont à Dordrecht ravagé deux plates-bandes.
—J'écouterai.
—Les jours de lune... Avez-vous vue sur le jardin, chère enfant?
—La fenêtre de ma chambre à coucher y donne.
—Bon. Les jours de lune, vous regarderez si des trous du mur ne sortent point des rats. Les rats sont des rongeurs fort à craindre, et j'ai vu de malheureux tulipiers reprocher bien amèrement à Noé d'avoir mis une paire de rats dans l'arche.
—Je regarderai, et s'il y a des chats ou des rats...
—Eh bien! il faudra aviser. Ensuite, continua van Baërle, devenu soupçonneux depuis qu'il était en prison; ensuite, il y a un animal bien plus à craindre encore que le chat et le rat!
—Et quel est cet animal?
—C'est l'homme! vous comprenez, chère Rosa, on vole un florin, et l'on risque le bagne pour une pareille misère; et à plus forte raison peut-on voler un caïeu de tulipe qui vaut cent mille florins.
—Personne que moi n'entrera dans le jardin.
—Vous me le promettez?
—Je vous le jure!
—Bien, Rosa! merci, chère Rosa! Oh! toute joie va donc me venir de vous!
Et, comme les lèvres de van Baërle se rapprochaient du grillage avec la même ardeur que la veille, et que d'ailleurs, l'heure de la retraite était arrivée, Rosa éloigna la tête et allongea la main.
Dans cette jolie main, dont la coquette jeune fille avait un soin tout particulier, était le caïeu.
Cornélius baisa passionnément le bout des doigts de cette main. Était-ce parce que cette main tenait un des caïeux de la grande tulipe noire? Était-ce parce que cette main était la main de Rosa?
C'est ce que nous laissons deviner à de plus savants que nous. Rosa se retira donc avec les deux autres caïeux, les serrant contre sa poitrine.
Les serrait-elle contre sa poitrine parce que c'étaient les caïeux de la grande tulipe noire, ou parce que les caïeux lui venaient de Cornélius van Baërle?
Ce point, nous le croyons, serait plus facile à préciser que l'autre.
Quoi qu'il en soit, à partir de ce moment, la vie devint douce et remplie pour le prisonnier.
Rosa, on l'a vu, lui avait remis un des caïeux.
Chaque soir, elle lui apportait poignée à poignée la terre de la portion du jardin qu'il avait trouvée la meilleure et qui en effet était excellente.
Une large cruche que Cornélius avait cassée habilement lui donna un fond propice, il l'emplit à moitié et mélangea la terre apportée par Rosa d'un peu de boue de rivière qu'il fit sécher et qui lui fournit un excellent terreau.
Puis, vers le commencement d'avril, il y déposa le premier caïeu.
Dire ce que Cornélius déploya de soins, d'habileté et de ruse pour dérober à la surveillance de Gryphus la joie de ses travaux, nous n'y parviendrons pas. Une demi-heure, c'est un siècle de sensations et de pensées pour un prisonnier philosophe.
Il ne se passait point de jour que Rosa ne vînt causer avec Cornélius.
Les tulipes, dont Rosa faisait un cours complet, fournissaient le fond de la conversation; mais si intéressant que soit ce sujet, on ne peut pas toujours parler tulipes.
Alors on parlait d'autre chose, et à son grand étonnement le tulipier s'apercevait de l'extension immense que pouvait prendre le cercle de la conversation.
Seulement Rosa avait pris une habitude, elle tenait son beau visage invariablement à six pouces du guichet, car la belle Frisonne était sans doute défiante d'elle-même, depuis qu'elle avait senti à travers le grillage combien le souffle d'un prisonnier peut brûler le cœur d'une jeune fille.
Il y a une chose surtout qui inquiétait à cette heure le tulipier presque autant que ses caïeux et sur laquelle il revenait sans cesse: c'était la dépendance où était Rosa de son père.
Ainsi la vie de van Baërle, le docteur savant, le peintre pittoresque, l'homme supérieur, de van Baërle qui le premier avait, selon toute probabilité, découvert ce chef-d'œuvre de la création que l'on appellerait, comme la chose était arrêtée d'avance,Rosa Barlænsis, la vie, bien mieux que la vie, le bonheur de cet homme dépendait du plus simple caprice d'un autre homme, et cet homme c'était un être d'un esprit inférieur, d'une caste infime; c'était un geôlier, quelque chose de moins intelligent que la serrure qu'il fermait, de plus dur que le verrou qu'il tirait. C'était quelque chose du Caliban dela Tempête, un passage entre l'homme et la brute.
Eh bien, le bonheur de Cornélius dépendait de cet homme; cet homme pouvait un beau matin s'ennuyer à Loewestein, trouver que l'air y était mauvais, que le genièvre n'y était pas bon, et quitter la forteresse, et emmener sa fille, et encore une fois Cornélius et Rosa étaient séparés. Dieu, qui se lasse de faire trop pour ses créatures, finirait peut-être alors par ne plus les réunir.
—Et alors à quoi bon les pigeons voyageurs, disait Cornélius à la jeune fille, puisque, chère Rosa, vous ne saurez ni lire ce que je vous écrirai, ni m'écrire ce que vous aurez pensé?
—Eh bien! répondait Rosa, qui au fond du cœur craignait la séparation autant que Cornélius, nous avons une heure tous les soirs, employons-la bien.
—Mais il me semble, reprit Cornélius, que nous ne l'employons pas mal.
—Employons-la mieux encore, dit Rosa en souriant. Montrez-moi à lire et à écrire; je profiterai de vos leçons, croyez-moi, et de cette façon nous ne serons plus jamais séparés que par notre volonté à nous-mêmes.
—Oh! alors, s'écria Cornélius, nous avons l'éternité devant nous.
Rosa sourit et haussa doucement les épaules.
—Est-ce que vous resterez toujours en prison? répondit-elle. Est-ce qu'après vous avoir donné la vie, Son Altesse ne vous donnera pas la liberté? Est-ce qu'alors vous ne rentrerez pas dans vos biens? Est-ce que vous ne serez point riche? Est-ce qu'une fois libre et riche, vous daignerez-vous regarder, quand vous passerez à cheval ou en carrosse, la petite Rosa, une fille de geôlier, presque une fille de bourreau?
Cornélius voulut protester, et certes il l'eût fait de tout son cœur et dans la sincérité d'une âme remplie d'amour. La jeune fille l'interrompit.
—Comment va votre tulipe? demanda-t-elle en souriant.
Parler à Cornélius de sa tulipe, c'était un moyen pour Rosa de tout faire oublier à Cornélius, même Rosa.
—Mais assez bien, dit-il; la pellicule noircit, le travail de fermentation a commencé, les veines du caïeu s'échauffent et grossissent; d'ici à huit jours, avant peut-être, on pourra distinguer les premières protubérances de la germinaison... Et la vôtre, Rosa?
—Oh! moi, j'ai fait les choses en grand et d'après vos indications.
—Voyons, Rosa, qu'avez-vous fait? dit Cornélius, les yeux presque aussi ardents, l'haleine presque aussi haletante que le soir où ces yeux avaient brûlé le visage, et cette haleine le cœur de Rosa.
—J'ai, dit en souriant la jeune fille (car au fond du cœur elle ne pouvait s'empêcher d'étudier ce double amour du prisonnier pour elle et pour la tulipe noire), j'ai fait les choses en grand: je me suis préparé dans un carré nu, loin des arbres et des murs, dans une terre légèrement sablonneuse, plutôt humide que sèche, sans un grain de pierre, sans un caillou, je me suis disposé une plate-bande comme vous me l'avez décrite.
—Bien, bien, Rosa.
—Le terrain préparé de la sorte n'attend plus que votre avertissement. Au premier beau jour, vous me direz de planter mon caïeu, et je le planterai; vous savez que je dois tarder sur vous, moi qui ai toutes les chances du bon air, du soleil et de l'abondance des sucs terrestres.
—C'est vrai, c'est vrai! s'écria Cornélius en frappant avec joie ses mains, et vous êtes une bonne écolière, Rosa, et vous gagnerez certainement vos cent mille florins.
—N'oubliez pas, dit en riant Rosa, que votre écolière, puisque vous m'appelez ainsi, a encore autre chose à apprendre que la culture des tulipes.
—Oui, oui, et je suis aussi intéressé que vous, belle Rosa, à ce que vous sachiez lire.
—Quand commencerons-nous?
—Tout de suite.
—Non, demain.
—Pourquoi demain?
—Parce qu'aujourd'hui notre heure est écoulée, et qu'il faut que je vous quitte.
—Déjà! mais dans quoi lirons-nous?
—Oh! dit Rosa, j'ai un livre, un livre qui, je l'espère, nous portera bonheur.
—À demain donc?
—À demain.
Le lendemain, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
PREMIER CAÏEU
Le lendemain, avons-nous dit, Rosa revint avec la Bible de Corneille de Witt.
Alors commença entre le maître et l'écolière une de ces scènes charmantes qui font la joie du romancier quand il a le bonheur de les rencontrer sous la plume.
Le guichet, seule ouverture qui servît de communication aux deux amants, était trop élevé pour que des gens qui s'étaient jusque-là contentés de lire sur le visage l'un de l'autre tout ce qu'ils avaient à se dire pussent lire commodément sur le livre que Rosa avait apporté.
En conséquence, la jeune fille dut s'appuyer au guichet, la tête penchée, le livre à la hauteur de la lumière qu'elle tenait de la main droite, et que, pour la reposer un peu, Cornélius imagina de fixer par un mouchoir au treillis de fer. Dès lors Rosa put suivre avec ses doigts sur le livre les lettres et les syllabes que lui faisait épeler Cornélius, lequel, muni d'un fétu de paille en guise d'indicateur, désignait ces lettres par le trou du grillage à son écolière attentive.
Le feu de cette lampe éclairait les riches couleurs de Rosa, son œil bleu et profond, ses tresses blondes sous le casque d'or bruni qui, ainsi que nous l'avons dit, sert de coiffure aux Frisonnes; ses doigts levés en l'air et dont le sang descendait, prenaient ce ton pâle et rose qui resplendit aux lumières et qui indique la vie mystérieuse que l'on voit circuler sous la chair.
L'intelligence de Rosa se développait rapidement sous le contact vivifiant de l'esprit de Cornélius, et, quand la difficulté paraissait trop ardue, ces yeux qui plongeaient l'un dans l'autre, ces cils qui s'effleuraient, ces cheveux qui se mariaient, détachaient des étincelles électriques capables d'éclairer les ténèbres mêmes de l'idiotisme.
Et Rosa, descendue chez elle, repassait seule dans son esprit les leçons de lecture, et en même temps dans son âme les leçons non avouées de l'amour.
Un soir elle arriva une demi-heure plus tard que de coutume.
C'était un trop grave événement qu'une demi-heure de retard pour que Cornélius ne s'informât pas avant toute chose de ce qui l'avait causé.
—Oh! ne me grondez pas, dit la jeune fille, ce n'est point ma faute. Mon père a renoué connaissance à Loewestein avec un bonhomme qui était venu fréquemment le solliciter à la Haye pour voir la prison. C'était un bon diable, ami de la bouteille, et qui racontait de joyeuses histoires, en outre un large payeur qui ne reculait pas devant un écot.
—Vous ne le connaissez pas autrement? demanda Cornélius étonné.
—Non, répondit la jeune fille, c'est depuis quinze jours environ que mon père s'est affolé de ce nouveau venu si assidu à le visiter.
—Oh! fit Cornélius en secouant la tête avec inquiétude, car tout nouvel événement présageait pour lui une catastrophe, quelque espion du genre de ceux que l'on envoie dans les forteresses pour surveiller ensemble prisonniers et gardiens.
—Je ne crois pas, dit Rosa en souriant, si ce brave homme épie quelqu'un, ce n'est pas mon père.
—Qui est-ce alors?
—Moi, par exemple.
—Vous?
—Pourquoi pas? dit en riant Rosa.
—Ah! c'est vrai, fit Cornélius en soupirant, vous n'aurez pas toujours en vain des prétendants, Rosa, cet homme peut devenir votre mari.
—Je ne dis pas non.
—Et sur quoi fondez-vous cette joie?
—Dites cette crainte, M. Cornélius.
—Merci, Rosa, car vous avez raison; cette crainte...
—Je la fonde sur ceci...
—J'écoute, dites.
—Cet homme était déjà venu plusieurs fois au Buitenhof, à la Haye; tenez, juste au moment où vous y fûtes enfermé. Moi sortie, il en sortit à son tour; moi venue ici, il y vint. À la Haye il prenait pour prétexte qu'il voulait vous voir.
—Me voir, moi?
—Oh! prétexte, assurément, car aujourd'hui qu'il pourrait encore faire valoir la même raison, puisque vous êtes redevenu le prisonnier de mon père, ou plutôt que mon père est redevenu votre geôlier, il ne se recommande plus de vous, bien au contraire. Je l'entendais hier dire à mon père qu'il ne vous connaissait pas.
—Continuez, Rosa, je vous prie, que je tâche de deviner quel est cet homme et ce qu'il veut.
—Vous êtes sûr, M. Cornélius, que nul de vos amis ne se peut intéresser à vous?
—Je n'ai pas d'amis, Rosa, je n'avais que ma nourrice: vous la connaissez et elle vous connaît. Hélas! cette pauvre Zug, elle viendrait elle-même et ne ruserait pas, et dirait en pleurant à votre père ou à vous: «Cher monsieur ou chère demoiselle, mon enfant est ici, voyez comme je suis désespérée, laissez-moi le voir une heure seulement et je prierai Dieu toute ma vie pour vous.» Oh! non, continua Cornélius, oh! non, à part ma bonne Zug, non, je n'ai pas d'amis.
—J'en reviens donc à ce que je pensais, d'autant mieux qu'hier, au coucher du soleil, comme j'arrangeais la plate-bande où je dois planter votre caïeu, je vis une ombre qui, par la porte entr'ouverte, se glissait derrière les sureaux et les trembles. Je n'eus pas l'air de regarder, c'était notre homme. Il se cacha, me vit remuer la terre, et, certes, c'était bien moi qu'il avait suivie, c'était bien moi qu'il épiait. Je ne donnai pas un coup de râteau, je ne touchai pas un atome de terre qu'il ne s'en rendît compte.
—Oh! oui, oui, c'est un amoureux, dit Cornélius. Est-il jeune, est-il beau?
Et il regarda avidement Rosa, attendant impatiemment sa réponse.
—Jeune, beau! s'écria Rosa éclatant de rire. Il est hideux de visage, il a le corps voûté, il approche de cinquante ans, et n'ose me regarder en face ni parler haut.
—Et il s'appelle?
—Jacob Gisels.
—Je ne le connais pas.
—Vous voyez bien, alors, que ce n'est pas pour vous qu'il vient.
—En tout cas, s'il vous aime, Rosa, ce qui est bien probable, car vous voir c'est vous aimer, vous ne l'aimez pas, vous?
—Oh! non certes!
—Vous voulez que je me tranquillise, alors?
—Je vous y engage.
—Eh bien! maintenant que vous commencez à savoir lire, Rosa, vous lirez tout ce que je vous écrirai, n'est-ce pas, sur les tourments de la jalousie et sur ceux de l'absence?
—Je lirai si vous écrivez bien gros.
Puis, comme la tournure que prenait la conversation commençait à inquiéter Rosa:
—À propos, dit-elle, comment se porte votre tulipe, à vous?
—Rosa, jugez de ma joie: ce matin je la regardais au soleil, après avoir écarté doucement la couche de terre qui couvre le caïeu, j'ai vu poindre l'aiguillon de la première pousse; ah! Rosa, mon cœur s'est fondu de joie, cet imperceptible bourgeon blanchâtre, qu'une aile de mouche écorcherait en l'effleurant, ce soupçon d'existence qui se révèle par un insaisissable témoignage, m'a plus ému que la lecture de cet ordre de Son Altesse, qui me rendait la vie en arrêtant la hache du bourreau, sur l'échafaud du Buitenhof.
—Vous espérez, alors? dit Rosa en souriant.
—Oh! oui, j'espère!
—Et moi, à mon tour, quand planterai-je mon caïeu?
—Au premier jour favorable, je vous le dirai; mais surtout, n'allez point vous faire aider par personne, surtout ne confiez votre secret à qui que ce soit au monde; un amateur, voyez-vous, serait capable, rien qu'à l'inspection de ce caïeu, de reconnaître sa valeur; et surtout, surtout, ma bien chère Rosa, serrez précieusement le troisième oignon qui vous reste.
—Il est encore dans le même papier où vous l'avez mis et tel que vous me l'avez donné, M. Cornélius, enfoui tout au fond de mon armoire et sous mes dentelles, qui le tiennent au sec sans le charger. Mais, adieu, pauvre prisonnier.
—Comment, déjà?
—Il le faut.
—Venir si tard et partir si tôt!
—Mon père pourrait s'impatienter en ne me voyant pas revenir; l'amoureux pourrait se douter qu'il a un rival.
Et elle écouta inquiète.
—Qu'avez-vous donc? demanda van Baërle.
—Il m'a semblé entendre.
—Quoi donc?
—Quelque chose comme un pas qui craquait dans l'escalier.
—En effet, dit le prisonnier, ce ne peut être Gryphus, on l'entend de loin, lui.
—Non, ce n'est pas mon père, j'en suis sûre, mais...