IV

La berge de la rive droite de la Seine, au Point-du-Jour, sous le viaduc d’Auteuil, n’est peut-être pas un rendez-vous de noble compagnie ; mais elle est, toutes proportions gardées, un charmant séjour, quand même, pour une foule de gens qui, tout comme les gentilshommes de l’auberge du Pré-aux-Clercs, doucement y passent la vie, à célébrer le litre à seize et l’amour !

Ce paysage nautique et excentrique, Trouville des purotins, plage d’été pour bourses plates, est égayé de mille attractions diverses.

L’odeur des pommes de terre frites, l’arôme vespéral des absinthes, les rugissements des orgues tournants des manèges de chevaux de bois, le grincement, sous les portiques des gymnases en plein vent, des anneaux où se balancent les trapèzes et les escarpolettes, la cloche des bateaux-mouches, le sifflet des trains de ceinture, tout cela se mêle et se conjugue en un charivari de fracas et de senteurs d’une originalité brutale.

Et puis, il y a les « concerts » !

Ce sont, juste au débarcadère de la ligne Pont-d’Austerlitz-Auteuil, des séries de bâtisses aux prétentions de chalets, munies chacune d’une salle de spectacle et d’une scène comportant, s’il vous plaît, rideau, décors, portants, manteau d’Arlequin, à l’instar de la Capitale, et des rangées de fauteuils d’où l’on peut, tout aussi bien qu’ailleurs, applaudir aux inepties en vogue et aux chahuts les plus nouveaux.

Le concert desBateaux-Fleurisn’est pas le moindre de ces sanctuaires artistiques ; et, ce lundi-là, jour de gouape et de flemme, de balade et de rigolade pour le Parisien des ateliers, toutes les travées en étaient bondées, du parterre aux galeries !

Fernand, casé en cet établissement par l’astucieux Premierdi, n’avait, en somme, pas trop à se plaindre pour ses débuts. On ne l’avait pas déporté dans un désert.

Aussi, son trac était-il carabiné ! et, en attendant son tour de paraître, regrettait-il déjà, dans la coulisse poussiéreuse, son établi de tailleur et ses grands ciseaux à étoffes…

Pourtant, l’excellent Lourbillon, qui, afin de se trouver là, avait renoncé à un beau cachet pour Mantes (sept francs et le voyage), le réconfortait de tout son zèle et lui prodiguait les encouragements de son autorité. Peines perdues ! Fernand se sentait les mains moites dans ses gants blancs tout neufs.

— Il me semble, confessait-il piteusement au comique, que je ne pourrai même pas ouvrir la bouche ! J’ai les mâchoires serrées, là, au milieu des joues.

Mais Lourbillon, haussant les épaules, supérieur :

— C’est la fièvre d’avant les victoires, parbleu ! Henri IV était comme cela, les matins de bataille ! Seulement, lui, ce n’était pas resserrement, au contraire ! Ah ! Ah ! (on est comique… ou on ne l’est pas !)

Mais Fernand ne se déridait pas aux facéties… historiques du camarade. Tout à coup, drrring ! drrring ! une sonnerie tinta, la voix de l’avertisseur cria : « A vous, Fernand ! » et légèrement poussé en avant, avec un affectueux : « Vas-y et épate-les ! » le débutant se trouva devant le trou du souffleur, face aux trois cents faces du public, et vit brusquement se lever vers lui, comme pour le battre, le bâton du chef d’orchestre : « Un ! Deux ! Trois ! Partez ! »

Derrière la scène, et les yeux collés à des déchirures de la toile de fond ou aux interstices des châssis du décor, les cabots de la maison, hommes et femmes, guettaient leur nouveau compagnon avec la sympathique attention d’une bande de chats pour une souris égarée dans leur grenier.

Pauvre souris ! Pauvre Fernand ! Avec quelle allégresse eût été accueillie la moindre note fausse ! Mais cette joie fut refusée à ces messieurs et à ces dames. A la fin du premier morceau, une tempête d’applaudissements éclata dans la salle, tempête à laquelle se mêla, de la coulisse, le tonitruant bravo de Lourbillon ravi.

— Qu’est-ce qu’il a, celui-là ? Il est fou ! grogna l’actuel « romancier » de la troupe, en se retournant avec mauvaise humeur. Ce cabot se faisait la tête de Polin, parce qu’il s’appelait Polas, anagramme de son vrai nom qui était Salop, tout bonnement ; et le succès de l’intrus n’était pas sans lui inspirer quelque inquiétude au sujet de la sécurité de sa situation.

Car, au concert comme ailleurs, ce n’est pas le talent qu’on jalouse… c’est la place et l’argent qu’on prend. La sympathie va plus volontiers à un grand artiste pauvre qu’à un grand artiste riche… et pas par compensation ou générosité ! Non ! au contraire ! Il est des gens qui ne peuvent plus dire du bien d’un artiste dès qu’ils savent qu’il devient riche ! Ce sont de piteux caractères, n’est-ce pas ? Mais les hommes se méfient tellement les uns des autres qu’ils ont inventé des lois et des règlements de police pour se protéger contre leurs réciproques vulgarités ; ils se savent de petites âmes, de petits cœurs et de petits cerveaux, alors ils ont fait des juges, des commissaires, des huissiers et des sergents de ville ! Quel aveu !

Mademoiselle Azemia, la « fine diseuse » (qui confond toujours alibi avec contretemps et épargne avec épave…), grande fille si plate, si longue, qu’on l’appelle la « chanteuse à rallonge », répondit d’une voix pointue comme ses coudes :

— Tais-toi donc ! Tu vois bien que ce monsieur est de la claque !

— Et toi, de la clique, Bébé ! riposta Lourbillon qui avait entendu.

Mais Fernand avait recommencé à chanter et un « chut ! » du régisseur, gros de menaces d’amende, interrompit ce colloque au verjus.

Encore une fois le public trépigna d’enthousiasme. Les cannes s’en mêlèrent. Deux, trois rappels ! Il n’y avait pas à dire mon bel ami, la tape n’était pas accordée !

Parmi les spectateurs, au cinquième rang, et très emmitouflée dans une voilette mystère à grands dessins, une dame, dont tout ce qu’on pouvait affirmer, c’est qu’elle était blonde et potelée, poussait de véritables cris d’extase et avait retiré ses gants pour produire plus de fracas avec ses mains nues. Du délire, quoi !

L’heureux Fernand ne distinguait point ces détails, enivré qu’il était de sa réussite et les yeux brouillés d’émotion.

Quand il rentra dans la coulisse, la froideur glaciale des autres « artistes » put le renseigner, mieux encore que la chaleur du public, sur l’authenticité de sa victoire. Par contre Lourbillon lui ouvrit ses bras, comme un père noble à la grande scène de réconciliation, et le régisseur, le tumulte continuant dans la salle, malgré le rideau tombé, dut venir annoncer que M. Fernand aurait un deuxième tour de chant, à la fin de la seconde partie du concert.

Bravo ! bravo ! bravo ! Rideau ! nom de Dieu !

— Hein ? mon fils ! la goûtes-tu, la gloire ? la goûtes-tu bien ? s’emballa Lourbillon, tout larmoyant.

Le baryton Polas s’était contenté jusqu’ici de sourire d’un petit air dédaigneux ; mais l’annonce du régisseur sembla soudain l’inciter à une détermination farouche. Il cracha violemment sur le plancher, et après avoir presque bousculé Lourbillon et son élève, il s’élança au dehors, en marmonnant :

— Attends un peu ! J’te vas en fiche, moi, un second tour de chant !

Car la musique n’adoucit pas toujours les mœurs. Le baryton Polas, avant de charmer les oreilles des hommes, sur les bords fleuris qu’arrose la Seine, avait mené la viande aux abattoirs de la Villette. Il avait, avant l’habit noir et le plastron blanc, porté la veste bleue et le tablier rouge, et s’était connu boucher avant qu’on le connût chanteur.

Il avait gardé de nombreuses relations dans son ancien monde, et malgré l’élégance acquise de ses manières et la parfaite aristocratie de son langage d’aujourd’hui, il était encore mieux à l’aise avec Bubu de Montparnasse qu’avec le comte d’Haussonville et préférait le largonji des loucherbèmes au vain papotage des salons… où les duchesses étaient des poires… dont il n’aurait pas voulu se payer les pommes !… (O virtuosité de la langue française !!) Justement, beaucoup de ses amis — il disait « poteaux » dans l’intimité — exerçaient, à deux pas desBateaux-Fleuris, sur la berge, une foule de métiers modestes, quoique lucratifs : le bonneteau, la passe anglaise, la rouge et la noire !

D’autres camarades à lui, trop beaux pour faire quelque chose, venaient souvent, le lundi, et les autres jours aussi, du reste, villégiaturer dans ces parages. Et Polas songeait que ces messieurs n’avaient pas leurs pareils pour organiser un boucan, souffler dans des clefs forées, et chiper aux pattes une réputation naissante.

— Ça sera rare — marmonnait l’ulcéré gentleman, longeant le fleuve, en sifflet, tube et escarpins — si je ne dégote pas par là le gros Victor et sa tierce !

Le gros Victor et sa tierce, c’est-à-dire cinq ou six de ses copains, étaient en effet, non loin du viaduc, dans le fossé des fortifications, allongés le ventre dans l’herbe et la cravate lâche, se laissant vivre !

— Tiens ! ce vieux Salop !

— Polas !

— De cœur !

— Il passe, et repasse !

— Et le voilà !

Le baryton desBateaux-Fleurisexpliqua sans plus tarder « ce qui l’amenait ». Il y avait un sale petittype, avec une voix de grenouille, qui voulait lui soulever sa place au concert. Il fallait, dare dare, aller lui faire ramasser la pipe — lui, Polas, se chargeait de placer les frères mirontons ! — et chuter ce Fernand de malheur, de façon à lui ôter pour toute sa vie l’idée et le goût de montrer sa viande sur les planches !

C’est ainsi (tout se recommence !) que les amis de Pradon montèrent jadis une cabale contre laPhèdrede Racine.

Dix minutes après, les amis de Polas étaient à leur poste, assis en rang d’oignons sur des chaises supplémentaires. La pancarte, à droite de l’orchestre, glissée dans sa rainure par la main experte du contrebassiste, annonça : Fernand ! et un murmure flatteur courut dans l’auditoire.

Fernand parut, on applaudit.

Mais alors, le gros Victor émit tout haut cette appréciation :

— Oh ! la ! la ! c’tte gueule !

Et derrière lui, la tierce approuva en chœur :

— C’qu’il est moche, c’t’outil-là !

— Assez ! taisez-vous ! la ferme ! protestèrent cependant plusieurs spectateurs furieux et scandalisés.

Mais la plus furieuse et la plus scandalisée, c’était la dame blonde et potelée du cinquième rang des fauteuils. Elle avait brusquement relevé sa voilette mystère, et foudroyait de ses yeux bleus (les yeux bleus de Blanche Mésange en personne) l’impertinent gros Victor.

Et comme celui-ci, roulant les épaules, demandait en goguenardant à ses interpellateurs :

— Quelle ferme ?

— La vôtre, espèce de barbeau ! glapit, exaspérée et toutes griffes en avant, l’admiratrice de Fernand.

Dès lors, ce fut réglé. Si le baryton Polas avait grandi à la Villette, la divette Blanche Mésange avait poussé à Charonne, Aussi le gros Victor en prit pour son grade. Soutenue et encouragée par la salle tout entière, la douce enfant lui vida sur la tête une hottée d’épithètes choisies. Et la ritournelle de la chanson de Fernand n’était pas encore terminée, que les cabaleurs, expulsés par l’indignation générale et la menace universelle, étaient obligés de décamper, non sans avoir encaissé quelques bourrades. A la porte ! à la porte ! les marlous !

Et Fernand chanta, n’ayant perçu de cette exécution sommaire, qu’un léger brouhaha et sans avoir vu — l’ingrat ! — la vaillante paludine, championne de sa gloire !

En revanche, le gros Victor, lui, l’avait bien regardée, pour la reconnaître au besoin, et le besoin s’en faisait sentir ! On allait y secouer les puces, à cette paillasse-là ! A-t-on jamais vu une morue pareille ! Et dessalée, oui ! avec ses belles fringues ! Attends un peu !

Ce langage, pour n’être pas celui des cours, est indiscutablement celui des Ponts…

Aussi, quand le concert prit fin et que Blanche Mésange, discrètement, se dirigea vers l’embarcadère, car il n’entrait pas dans son plan de se faire reconnaître par Fernand, — elle était venue là, est-ce qu’elle savait seulement pourquoi ? et si elle s’en doutait, se l’avouait-elle ? Non, bien sûr ! — il y eut tout à coup une poussée dans la foule, et la chanteuse se trouva instantanément entourée par une dizaine de voyous en tricots marrons, bouchers le jour et rôdeurs la nuit, de filles en cheveux, dont la coiffure à la chien ne varie en rien, qu’elles soient du White Chapel de Londres, du Bowery de New-York, ou des Fortifs parisiennes — pour quelle raison se coiffent-elles toutes semblablement…? Est-ce une enseigne internationale ? — gigolettes et gigolos, dont les propos grossiers, cyniques, s’abattirent sur elle, dru comme grêlons.

Éperdue, Blanche tournait sur elle-même, tentant vainement de forcer le cercle de ses persécuteurs. Et déjà les mains devenaient brutales, les yeux mauvais et les mots plus boueux, quand soudainement, à droite, à gauche ! pan ! pan ! deux coups de poing providentiels abattirent deux des malandrins ; Blanche fut débloquée et vit à ses côtés, s’escrimant vaillamment du biceps et du jarret, Fernand et Lourbillon.

Ils passaient, gagnant eux aussi le bateau, lorsque ce rassemblement insolite avait attiré leur attention, et qu’à leur immense stupeur, ils avaient d’un coup d’œil reconnu, en péril, leur jolie camarade. Tous deux s’étaient compris d’un regard et avaient immédiatement couru sinon au canon, du moins aux gnons !

Surpris d’abord, le gros Victor et sa tierce s’étaient vite remis d’aplomb, et quoique Lourbillon et Fernand fussent assez robustes, l’un, plus très jeune, et l’autre, avec son bras à peine remis, devaient fatalement succomber, malgré l’appui que leur prêtait, à grands coups d’ombrelle dans les figures, Blanche Mésange qui, en même temps, ne cessait de crier : « Au secours ! A l’assassin ! » d’une voix qu’on entendait certainement jusqu’à Grenelle !

Inutile de dire que les badauds, dès les premiers coups, s’étaient héroïquement dispersés, selon le principe du bourgeois parisien « qu’il faut laisser ces gens-là régler leurs affaires entre eux ! »

Heureusement les clameurs de Blanche avaient été entendues sinon à Grenelle, du moins à Auteuil, car, tout à coup, six agents dégringolèrent l’escalier du pont avec un grand bruit de bottes.

— Vingt-deux ! hoqueta un des combattants, et, comme un vol de moineaux, la bande s’éparpilla, pfut ! et disparut. Deux corps restaient pourtant étendus sur le terrain : Fernand, qui au dernier moment de la bataille avait reçu, au côté, un formidable coup d’os de mouton, et le gros Victor, lequel, ayant avalé avec son œil gauche le bout de l’ombrelle de Blanche, s’était évanoui de douleur et n’avait pas repris connaissance.

Chez le commissaire, on s’expliqua. Le gros Victor fut dirigé sur l’infirmerie du Dépôt. Son compte était bon ! Quant à Fernand, il avait une côte enfoncée. État grave nécessitant des soins. « A l’hôpital ! » ordonna le magistrat.

Mais, à ce mot, Blanche Mésange bondit.

— Jamais, monsieur le commissaire ! Si vous m’y autorisez, j’emmènerai monsieur chez moi, voilà tout !

— Hem ! hem ! fit Lourbillon, discrètement.

Le commissaire sourit :

— Si personne ne voit d’inconvénient à cela, mademoiselle, moi, je vous y autorise pleinement.

— Oh ! merci, monsieur le commissaire !

Blanche était dans le ravissement, lerôled’ange gardien et de sœur hospitalière l’emballa pour la jolie préface qu’il allait mettre au roman d’amour qu’elle pressentait inévitable entre elle et Fernand…

Dans le fiacre qui les ramenait au pas, à Paris, Lourbillon, assis sur le strapontin et qui regardait la tête pâle de Fernand presque inanimé retomber sur l’épaule de la jeune femme, dit, tout à coup :

— Ah ! ça ! mais c’est très joli, tout ça ! Mais comment va le prendre ton sénateur ?

Elle réfléchit une minute, et ajouta :

— Il ne le prendra pas… il le laissera !

— Mais c’est la dèche pour toi, ça, ma fille, sursauta Lourbillon.

— Eh bien ? Et puis après ? fit lentement Mésange.


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