IX

Le grand jour était arrivé.

Celui des débuts « sensationnels » de l’illustre Fernand aux soirées classiques duColorado.

Car, désormais, Fernand était illustre !

Avant de s’être illustré lui-même, d’ailleurs. D’autres s’étaient chargés de ce soin.

L’affiche illuminante de Solness, dont les couleurs pétaradaient sur les colonnes Morris comme les mille fusées d’un bouquet de feu d’artifice, exhibait depuis une quinzaine, aux Parisiens éblouis, le portrait en pied de l’imminent triomphateur.

Bien cambré dans un habit bleu azur, à boutons d’argent, culotte amarante, bas de même et escarpins à boucles, Fernand, moustaches en croc, mèche ondulée et œil en amande, était présenté à l’admiration des foules par le bon faiseur. Il y avait déjà des cocottes à huit-ressorts qui rêvaient de lui.

Car l’affiche n’était pas seule à célébrer sa gloire. Des notes insidieuses, payées cher par la mère Langlet aux courtiers de publicité spéciale, racontaient dans les journaux des histoires attendrissantes.

Et tout un roman, de cape et d’épée, d’amour et d’honneur, courait les rues :

« Fernand, disaient les feuilles, n’était pas un cabot vulgaire, le baryton professionnel, l’ordinaire numéro des music-halls. — Dernier-né d’une grande famille, noble comme les Montmorency, mais pauvre comme Job, les siens ayant été affligés par des revers de fortune, Fernand, — ce nom cachait un nom devant lequel s’incline tout l’armorial de France ! — était une fois, comme dans les contes de fées, tombé amoureux d’une princesse belle comme le jour…

» Trop fier pour accepter le rôle d’un coureur de dot, et jouer le personnage du jeune homme pauvre de Feuillet lui semblant d’une littérature un peu périmée, il avait résolu de ne devoir rien qu’à lui-même, et, comme dans les romans de chevalerie, de conquérir son amante à la pointe de son gosier ! et dzim et boum !!

» Héroïquement, il avait rompu avec son monde, brisé toutes ses relations, fui les salons où l’occasion de rencontrer celle qu’il adorait lui était offerte. Prétextant un exode aux lointains pays, à la recherche de la Toison d’or, il avait disparu, sans hésitation, sinon sans souffrance… (Allons, tant mieux !…)

» Doué, — narraient toujours les gazettes, — d’une voix admirable et d’un talent musical hors ligne, il s’était en réalité décidé (l’art a ses paladins comme la guerre !) à vaincre l’adversité sur ce terrain du théâtre, si parisien et si moderne ! »… Plan ! plan ! ra ! ta ! plan ! fermez le ban !

La réclame avait été prestigieusement faite. C’est Antonin Mariol qui s’en était chargé. Et avec quel zèle, Seigneur ! Et d’autant plus de joie que cela fournissait une occasion unique et plausible au démolissage en douce de Petrus, l’étoile masculine de la troupe actuelle — dont le succès énorme et le talent spécial, goûté du public, commençaient à agacer fortement la direction, qui rageusement se voyait dans l’obligation d’avoir pour lui des obligations et des égards… (ce qui est une source inépuisable de rancunes pour un directeur qui se respecte !) Quelle joie pour la mère Langlet et Antonin Mariol, de pouvoir, si Fernand avait du succès, asticoter, vexer, humilier et faire trembler le célèbre Petrus qui, depuis huit belles années, leur rapportait environ 80,000 francs de rente ! On allait lui faire voir aussi, à celui-là, s’il était le seul et l’unique ; est-ce qu’il allait les obliger encore longtemps à lui être reconnaissants ?… Ces cabots ont tous les toupets ! On avait engagé Fernand, il était là… tout nouveau, tout beau, tout neuf et tout frais. A lui nos cœurs. On allait voir ce qu’il avait dans le ventre… (S’il était creux… sait-on jamais ?… ce brave Petrus serait encore salué dans la maison) ; mais si le nouvel arrivé, « l’Espoir », avait du succès, oh ! alors, mon pauvre Petrus, attends-toi à tout ! Pendant toute une saison, on négligera ta publicité, on fera le silence autour de toi, ta vedette maigrira, de petites lettres de rien du tout remplaceront les belles majuscules de jadis ! La claque recevra des ordres formels… tu chanteras à 8 heures et demie, à l’heure solennelle des salles vides… on te défendra de bisser tes couplets… les programmes seront toujours trop longs ; le régisseur, pour prendre l’air de la maison, deviendra insolent ; le chef d’orchestre, par esprit d’imitation, sera maussade, tes camarades seront contents… Bref, on te fera « tomber ». Ce qui en argot de théâtre signifie « étouffer un succès ». Puis on te mettra le marché en main : partir ou rester à meilleur compte !

Et toi, grande bonne bête de cabot, tu pleureras, ton chagrin deviendra de la révolte pendant cinq minutes… et le soir, après avoir été la dupe et le joujou de gens retors, roublards et malhonnêtes, tu chanteras la bouche en cœur, les pouces dans les entournures de ton gilet, le chapeau sur l’oreille, l’air d’un homme heureux, car tu auras signé tout ce qu’on aura voulu pour rester là… sur ces vieilles planches que tu aimes, ce vieux trou du souffleur dont pendant tes huit plus belles années tes guiboles ont ressenti les courants d’air glacés. Tu tiens à ta scène, comme d’autres à leur petite maison, à leurs vieux arbres, et l’idée de partir, d’aller ailleurs, fait que tu t’attendris… Non, mais es-tu assez bête mon pauvre vieux !… Si au moins tu avais secoué fortement la caisse de tes patrons, et t’étais enrichi avec eux ! Mais non, tu as cru être d’une exigence terrifiante en te faisant payer de façon à leur rapporter quatre cents pour cent !!! Fallait compter, vieil ami, et tirer d’eux le possible et l’impossible ! fallait compter !! et escompter toutes les rosseries, les ingratitudes et les oublis des lendemains de gloire ou des veilles de danger. On ne t’a donc rien dit ?… rien raconté ?… Comment n’as-tu pas deviné ?… Mais laissons débuter Fernand.

La salle était fort brillante. Le public habituel de ces sortes d’inaugurations était accouru. Il y avait là des chapeaux coûtant plus cher que les femmes qu’ils coiffaient, des bagues dont les prix avaient fait faire un tas de bêtises à celles qui les portaient et auraient suffi à nourrir une famille pendant un an, des souliers et des tubes si luisants qu’on ne savait si c’étaient les souliers qui étaient en soie ou les tubes qui étaient vernis. La critique était même représentée par quelques « soiristes, » ces entraîneurs des étoiles, et tous les « courriéristes » que la belle Antonia appelait « les valets de cœur »… parce qu’ils ne coûtent rien… et vous servent ! Pour trente lignes de publicité qu’on lui faisait par mois, Antonia ne refusait rien !

Dans les avant-scènes des rez-de-chaussée, les hétaïres notoires de la capitale, la belle Puchera, Lucienne de Nemours, Liane de Sancy, hostiles lune à l’autre chacune, et chacune entourée de sa bande spéciale d’« amis », hauts sur col, plastronnés de blanc et couverts de noir, comme les pies, s’accoudaient nonchalamment sur le velours rouge du rebord des loges, lorgnant de faces-à-main dédaigneux le menu peuple des hommes à un louis et le fretin des minces ondulées qui ne vont qu’en fiacre.

Au fond de la salle, face à la scène, et debout derrière le dernier rang de fauteuils, Antonin Mariol, intéressé et fiévreux, attendait le lever du rideau.

Une explosion de cuivres, de tambours et de grosse caisse, ouverture et introduction, charivari et ritournelle, annonça tout à coup le commencement des réjouissances. Le rideau s’envola jusqu’au cintre, et dans un décor violemment éclairé, un monsieur vêtu d’un complet groseille apparut, ouvrit la bouche comme s’il eût voulu avaler l’auditoire, et froidement polka, valsa les délices d’être garçon d’honneur, le tout mêlé d’une histoire de camembert remplaçant la fleur d’oranger fripatouillée sous la table, et d’un ruban arraché traditionnellement sous forme de la « Jarretière de la mariée » ! Qu’est-ce que ce fromage venait faire là-dessous ? N’empêche que la chanson s’était vendue à 50,000 exemplaires, ce qui est le dernier cri littéraire du concert. C’était la première chanson du programme.

Un grand gaillard vint affirmer les sympathies du peuple français pour le peuple ru-u-sse ! Enfant de chœur dans sa jeunesse, puis cordonnier, son premier prix de chant de la « Société Chorale de Champigny » lui valut de signer un engagement de cinq ans dans les établissements d’été, et de plein air, à la recherche des coups de gueule capables de couvrir le bruit des pluies sur la toiture, le roulement des voitures, et la sirène des bateaux passant sur la Seine. Tout ça pour 10 francs par soirée !

Ce stentor levait les rideaux des établissements Langlet, du mois d’octobre à fin avril.

Après lui vint un ivrogne fictif, détaillant les hoquets, les haut-le-cœur, et titubant des chevilles — le nez et les pommettes fleuries, le chapeau défoncé sur l’oreille et les pouces accrochés aux poches d’un gilet à guirlandes, ses bredouillages mouillés rythmés par une musique gaie. — Puis ce furent les « Gommeuses, » surmontées de coiffures dont le sommet de plumes époussetait les frises. Une très jeune personne vint, bras nus, jambes nues, gorge nue, et qui, d’un mouvement habile au cours d’un refrain, trouva moyen de faire glisser l’épaulette de son presque pas de corsage, en sorte qu’on put voir son sein gauche qui était rond, rose, petit et joli (espérons pour l’autre qu’il était pareil !) Elle chanta qu’elle voulait : « Un p’tit vieux bien pro-o-pe, » et le répéta deux fois… ce qu’elle n’aurait pu faire si elle avait demandé un p’tit vieux bien sa-a-le… Car la censure, qui s’y connaît aux nuances, le lui aurait sévèrement refusé.

Mais la prétention, très légitime après tout, de la jolie fille laissa le public froid comme glace. Ce public n’était pas un public ordinaire ! C’était le public des premières, celui qui la connaît et que rien n’épate, et qui ne se chauffe point à du bois déjà brûlé ! ah ! mais ! Et il attendait Fernand, ce public. Et nul autre ! Et on eût pu lui montrer la lune à un mètre, et vivante ! qu’il n’eût point bronché !

Il y eut cependant un dégel.

Inattendue, cette détente, mais réelle ! Il s’entr’ouvrit des sourires çà et là, sur des lèvres peintes, des plastrons se penchèrent vers des corsages avec approbation. La belle Puchera daigna choquer l’une contre l’autre ses mains ruisselantes de diamants, et un applaudissement assez vif crépita aux petites places.

— Qu’est-ce que c’est que cette gosse-là ?

— Elle est gentille ?

— D’un joli blond, n’est-ce pas ?

— On en mettrait sur son lit !

Ces propos, en brouhaha flatteur, bruirent assez distinctement de l’orchestre aux loges.

Et on rappela la débutante. Parfaitement ! sans nulle rancune pour l’acidulé de sa voix et le léger bafouillis de sa prononciation. Bafouillis ? Bah ! gazouillis, un joujou nouveau ! Bravo !

Et, comme l’indiquait le refrain de sa chanson, elle avait :

Charmé les lapins,Les p’tits lapins doux et câlins…Avec une plum’ de paon,J’leur chatouill’ le tympan !

Charmé les lapins,

Les p’tits lapins doux et câlins…

Avec une plum’ de paon,

J’leur chatouill’ le tympan !

avait chanté la jolie fille. — Et sa joliesse avait captivé les yeux si fortement qu’elle en avait bouché les oreilles.

Et les bravos de partir !

Blanche Mésange, charmée, mais point trop surprise (car enfin, n’est-il pas vrai qu’on peut être modeste et avoir pourtant conscience de sa valeur ?…) revint saluer et envoyer des baisers reconnaissants, toute émue, toute rose de la réception faite par ce public « de première »,… ma chère, celui qui s’y connaît ! Car c’était Blanche Mésange qui remportait ce succès d’un soir. Un vrai succès, sur le moment ! ses cheveux mousseux, son sourire de bébé, la douceur de ses yeux, tout cela inattendu, inédit et non préparé, avait brusquement allumé le feu de paille.

C’est un axiome au concert, démenti parfois, justifié souvent, qu’un « numéro » qui réussitfiche par terrele numéro suivant. Les gens sont si paresseux qu’ils ne trouvent pas en eux-mêmes la force de deux enthousiasmes en une seule séance. La veulerie de nos contemporains va des actes aux gestes.

De fait, après la petite ovation accordée à Blanche Mésange, le public redevint froid comme une banquise. Le célèbre équilibriste Tom Jack lança vainement par les airs des bouteilles, des guéridons, des poids de dix kilos et des œufs à la coque. Chérie Chéron, elle-même, égrena dans l’indifférence bruyante et la plus absolue les perles de son répertoire. « Et quand on pense qu’il faut respecter le Public, grogna-t-elle ! Ah ! zut alors ! »

On attendait désormais Fernand.

Mais, avouons-le, on l’attendait comme, au coin d’un bois, des détrousseurs espèrent l’imprudent inconnu. Le Tout-Paris des premières ne peut pas s’emballer deux fois ! Voyons ! il faut être juste. Et puis c’est fatigant de se faire une opinion, et difficile ! Demain, quand on aura lu les comptes rendus des journaux, ce sera plus commode…

Et ce furent des bâillements, des conversations particulières, des remuements de petites cuillères dans les verres et une recrudescence de fumées de cigares, tout le temps que défilèrent hommes et femmes, les « types déjà assez vus » duColorado.

Tout à coup le silence se rétablit : le nom de Fernand venait d’être affiché, tandis que stridait la sonnerie de l’avertisseur. On allait entendre le rossignol annoncé à la porte ! et dans les avant-scènes en vue, la belle Puchera, Liane de Sancy et Lucienne de Nemours daignèrent abandonner les colloques qu’elles entretenaient avec leurs entreteneurs, et se retourner du côté de la rampe, avec des claquements secs d’éventails brusquement fermés. — Une loge restée vide jusque-là fut tout à coup occupée par trois hommes très chics, dont le plus gros était l’amant connu de Chérie Chéron, marié et père de grands enfants ; cela ne l’empêchait pas de courir avec sa maîtresse tous les éditeurs de musique et de l’accompagner dans sa course aux chansons, de surveiller son affichage qu’il payait sans compter, louant les kiosques, les pans de murailles libres pour y faire coller l’affiche coloriée de Chérie Chéron, payant ses leçons de diction, ses couturiers, et se précipitant chez le coiffeur quand les frisettes étaient en retard : homme de bourse, il avait de constantes relations avec la haute banque de Paris, pour laquelle il louait des fauteuils qu’il offrait à chaque début de Chérie Chéron. — Ce soir-là, inquiet, nerveux, agité, il attendait, anxieux, le résultat du début de Fernand… Clou d’avenir qui pouvait faire aussi pâlir l’étoile de son amie : un clou chasse l’autre, dit le proverbe, qui ne fut jamais si vrai ! Petrus comme homme, Chérie Chéron comme femme, pouvaient être démolis du coup, si ce Fernand prenait tout pour lui, si la direction mettait sur lui seul ses soins de publicité ! Et déjà il échafaudait tout un plan de défense… des toilettes folles, des bijoux nouveaux et des dîners chers offerts largement à ceux qui la serviraient dans les journaux ; des villégiatures offertes aux auteurs et mille autres sornettes de combat. — Enfin Fernand parut !

Il était, comme sur son affiche, en habit azur à boutons d’argent, culotte amarante, bas et escarpins.

— Tiens ! jeta assez haut Liane de Sancy, j’habillerai mon domestique comme cela !

— Lou mien, il l’est déjà ! riposta la belle Puchera, de la loge voisine.

Fernand avait entendu ces aimables paroles, le plateau de la scène étant à deux pas, et il sentit tout à coup, en même temps que de la colère, un trac énorme l’envahir. A peine entré, déjà la proie passive de tous ces êtres, en nombre, contre lui tout seul.

Mais déjà le bâton du chef d’orchestre lui donnait le signal. Il s’agissait de vaincre ou de mourir, et il s’élança dans sa chanson comme à Waterloo la garde impériale entra dans la fournaise.

Baryton adoré de laFauvettede Ménilmontant, demeuré très faubourg populaire, sans relations dans le monde spécial des fabricants pour concerts, et d’ailleurs devenu un peu fat dans le bain d’admiration où le plongeaient du soir au matin et du matin au soir Blanche Mésange et Lourbillon, Fernand ne s’était pas donné la peine de s’en donner. Confiant dans le timbre de sa voix, et assuré de ses agréments physiques par le culte passionné que leur rendait dans l’intimité sa bonne amie, il avait simplement choisi, comme morceau de début, une de ces romances goualantes, son triomphe autrefois, une de ces bêleries de rue que les ouvrières, à l’heure du déjeuner, accompagnent, massées en cercle autour d’un violoneux, qui la vend dix centimes, deux sous !

Il s’était dit que ce serait du nouveau pour les music-halls, ce genre de production ne s’y étant jamais fait entendre, propriété exclusive des virtuoses du pavé.

Il se trompait fortement, car une partie de la salle — si nombreuse qu’elle fût ! — s’amusa à reprendre le refrain en chœur.

A Paris, la scie a plus de vogue que la symphonie. Et la rengaine des carrefours pénètre dans les salons, ne fût-ce que par l’escalier de service — (et comme certains salons n’en ont pas d’autre…) Seul, l’organe véritablement charmant de débutant arrêta les rires prêts à éclater. Même, certains, plus sceptiques, voulurent bien croire à une charge préméditée.

— Il se paye notre tête !

Mais le public ne montra pas une mauvaise humeur excessive, pourtant.

Et on applaudit, mollement ; juste ce qu’il fallait pour laisser au nommé Fernand le prétexte de « repiquer au truc », pour montrer ce qu’il avait « dans le ventre ».

Il y avait lesBœufs! L’infortuné ! lesBœufsde Pierre Dupont et laTour-Saint-Jacquesde Darcier ! Des chefs-d’œuvre, à ce public de demoiselles de parade, coûteuses et joyeuses, à ces femmes du monde en mal de piments, à ces gentilshommes impatients de retroussés et de littérature au vitriol.

Ce fut une stupeur. Ainsi le Fernand n’était pas un fumiste ! c’était pour de vrai ! nulle galéjade. Un troubadour sincère ! Le Tout-Paris des premières, de fauteuil à fauteuil, de loge à loge, se regarda mutuellement dans les yeux.

Il y eut un instant terrible et drôle, un de ces instants baroques qui tuent ou qui font vivre une réputation entre l’Opéra et le faubourg Saint-Martin. Allait-on siffler ? C’était au bord, comme on dit.

Mais on ne siffla pas ! Ce diable d’organe, prenant, vibrant, délicieux, paralysa les exécuteurs. On ne siffla pas. On se tut. Même, quelques applaudissements, là-haut, aux galeries, se risquèrent. La poésie de Pierre Dupont, la verve de Darcier réjouissaient encore quelques âmes simples. Et Fernand put saluer et se retirer à reculons, comme un dompteur pas très sûr de ses bêtes… sans encombre et sans trop de honte.

C’est égal ! la chute était rude ! Disparue la vision odieuse, de toutes ces rangées de visages figés, hostiles, impassibles, muets, Fernand dans la coulisse se sentit pâlir de lassitude, de désespoir et de dégoût. Il s’appuya à un portant. Ses jambes flageolaient sous lui. Pas un rappel ! Ah ! pour une tape !… C’était cela, ce public « si bon, si indulgent ! si encourageant ! » Des phrases, des blagues écrites dans les journaux par des cabots adroits et roublards.

Ainsi, c’est là qu’aboutissaient tous ses espoirs de fortune, tous ses orgueils, toute sa sottise ! s’avoua-t-il en une seconde de vérité.

Le vide autour de lui. Le personnel s’empressait pour l’entrée de Charlin, le tourlourou fantaisiste et pittoresque, idole fêtée du parterre. Seul, le pompier de service, attentif sous son casque de cuivre, dans sa petite logette, assistait, sans y prendre garde du reste, à cette agonie d’une vanité bébête.

Fernand se dirigea à pas chancelants vers l’escalier des loges d’artistes. Pantin désarticulé, vêtu de bleu clair et d’amarante, il poussa la porte du réduit où une heure auparavant il avait endossé ces oripeaux joyeux.

Une femme, Blanche Mésange, en robe de ville, était assise sur une chaise, à côté de la planche à maquillage. Elle se leva, quand il entra, bondit vers lui avec un visage d’allégresse et cria :

— Hein ? ça a bien marché ! J’en ai eu un succès !

Il la regarda d’un œil morne. Sans s’apercevoir de cette attitude, Blanche enivrée continua :

— Deux rappels ! mon chéri ! Tu vois, ta petite femme, deux rappels !

Comme il se taisait toujours :

— Figure-toi ! je suis désolée. Il est venu tant de messieurs dans ma loge, avec des fleurs ! Des journalistes, tu sais ! et puis des hommes chics, et les camarades, et tout le monde ; et ils sont gentils ici ! ce n’est pas comme auxBateaux Fleuris! Je n’ai pas eu le temps d’ôter mon costume et de me rhabiller assez vite pour venir t’applaudir ! Ah ! mon chou ! je suis contente !

Et elle se précipita pour l’embrasser.

Alors, seulement, Fernand recouvra l’usage de la parole. Il repoussa Blanche, et, d’une voix creuse, avec une amertume infinie, il dit :

— M’applaudir !

— Bien sûr !

— Tu aurais été la seule !

— Qu’est-ce que tu chantes ? suffoqua Blanche en arrondissant ses yeux.

— Je chante ! jeta Fernand avec violence, je chante que j’aurais mieux fait de ne jamais chanter de ma vie ! Où est Lourbillon ?

Blanche demeurait effarée. Elle balbutia :

— Lourbillon ? mais il est dans la salle ! il va venir !

— Lui ? ah ! oui, comptes-y ! D’ailleurs il vaut mieux qu’il ne se mette pas sous ma patte ! Qu’est-ce que je lui conterais, à celui-là ! C’est de sa faute, tout ça ! de la tienne aussi, d’ailleurs !

— Mais qu’est-ce qu’il y a ? que s’est-il passé ? Tu es fou ! gémit Blanche en joignant les mains. Dans sa jolie figure tout en bonheur, deux grosses larmes commençaient à poindre, aux coins des paupières.

— Il y a, cria Fernand exaspéré, que je viens de ramasser la bûche ! mais là, la vraie ! celle de Noël ! Et que c’est à vous deux, à Lourbillon et à toi, que je dois ça ! car sans vous, le diable m’emporte si je serais jamais monté sur vos sales planches, me faire charrier par votre sale public !

— Toc ! toc ! on peut entrer ? fit à ce moment une voix aimable. Et Antonin Mariol, jeune, souriant et tranquille, apparut au seuil de la loge.

— Ah ! monsieur Mariol ! je suis un homme perdu ! Je vais me jeter à l’eau ! Et quand je pense que vous avez signé avec moi ! hoqueta Fernand qui se mit à sangloter, à bout de nerfs, effondré comme un petit enfant.

— Mais, fit Mariol avec affabilité, je suis enchanté, mon cher ami, d’avoir signé avec vous, ou du moins, — il se reprit — d’avoir fait signer madame Langlet ! Que vous arrive-t-il ? vous êtes indisposé ?

Fernand le regarda, stupide d’effarement :

— Mais… ma tape de ce soir ?

— Votre tape ? Où prenez-vous une tape ? Vous n’avez peut-être pas décroché tout le succès auquel on pouvait s’attendre. Mais voilà tout. C’est à recommencer simplement. Vous avez été applaudi en somme !

— Oh ! par qui ?

— Par les gens d’en haut ! Ceux qui font durables les carrières d’artistes ! Rassurez-vous ! je vous ai entendu. C’était très bien ! Les petites places vous gobent. Tout est là ! Les autres, ça ira tout seul. On paiera les journalistes qui feront payer les gens du monde !

— Oh ! monsieur Mariol.

— Seulement, vous avez eu tort de ne pas suivre mon conseil. Il faut vous créer un répertoire et un genre à vous ! Que diable ! les auteurs et les musiciens ne manquent pas ! Allez les voir. Montez à Montmartre. C’est le pays qui en produit le plus ! Ces gens-là vous fabriqueront sur mesure des machines originales et c’est vous qui en récolterez tout le bénéfice, la publicité et la galette !

Il s’en allait. Il ajouta :

— Surtout plus de rengaines ! de ponts neufs ! Dégoisez de l’inédit, fût-il stupide ! Ça portera avec votre voix… Voyez Sufreid à Montmartre ; ses chansons passent pour spirituelles, elles sont au-dessous de tout : le tout est de s’imposer. Nous vous imposerons.

Il n’était déjà plus là, le suave Antonin Mariol, quand Blanche, s’approchant de Fernand, le réconforta un peu :

— Des auteurs ? mon chéri. J’en connais des bottes ! Je t’en indiquerai qui sont épatants, si tu veux ! proposa-t-elle en l’aidant à dégager son bras de la manche du bel habit azur à boutons d’argent, qui venait d’aller à la peine sans être à l’honneur. Habit de polichinelle cassé et démantibulé, habit confident des troubles et des peines, des espoirs et des défaillances, qui semblez brillant ou piteux selon que vous avez été à la gloire ou à la défaite, quand vous serez fané et jeté dans un coin, si vous pouviez alors nous raconter l’histoire de vos espoirs déçus, quelle leçon pour nos vanités !


Back to IndexNext