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Le cabaret de laTarentule montmartroisen’occupait pas, en façade, un espace énorme sur le boulevard Rochechouart, mais il possédait des profondeurs.

Une simple boutique, en vérité, vue du trottoir… un temple ! sitôt le seuil passé.

Bistro, café. Puis le sanctuaire. C’est bien là l’impression que Fernand ressentit quand Lourbillon l’amena en ce lieu.

Car Lourbillon s’était ressaisi. Consterné, déconfit, prostré après la défaite de son disciple, à la première soirée classique duColorado, il avait virilement, ce soir-là, soir de tristesse et de doute, pris la résolution de ne plus connaître Fernand. Et, négligeant de lui apporter en sa loge des condoléances oiseuses, il était parti, à l’anglaise, avec le public.

Mais, deux jours après, Lourbillon avait appris que la « tape » était considérée comme nulle et non avenue par l’administration, et que son poulain gardait encore des chances, outsider tiré sans doute et réservé pour un grand prix futur !

Aussi, la bouche en cœur, et sincèrement, somme toute, — car, au fond, qui saura jamais ce qu’il peut entrer de délicatesse invisible dans une muflerie patente, et si ce n’était pas par timidité d’amitié souffrante que Lourbillon avait salement lâché Fernand dans le malheur ? — sincèrement, donc, et tous les sourires aux lèvres, le vieux comique revint déjeuner chez son ami ; la cuisine était excellente, au reste.

Et aujourd’hui, Lourbillon emmenait son petit Fernand à laTarentule, pour lui « dégoter » un auteur !

Bistro, café, sanctuaire.

Tel s’offrait, en effet, l’établissement.

A la terrasse, quelques guéridons, autour desquels stagnaient, fumant leurs pipes, au-dessus de bocks sans faux-cols, plusieurs citoyens en chapeaux mous.

A l’intérieur, sitôt entrés, Lourbillon dit à Fernand de stopper un peu dans la salle réservée aux buveurs ; on entrerait plus tard dans celle consacrée aux auditions des poètes de la Butte.

Tous deux regardent les habitués de l’endroit. Près d’une petite femme en rouge, c’était Lafoire, le dessinateur connu, qui d’une cravache sûre et cinglante profilait les culbutes morales et physiques de ses contemporains. — On s’arrachait les ventres de ses banquiers et les maigreurs de ses danseuses. A côté de lui c’était le célèbre Will, le Pierrot glabre, Watteau de sacristie, artiste délicieux d’une élégance « interne » et cérébrale. Il causait à un petit homme qui disparaissait presque sous la table, et dont les jambes, quand il était assis, étaient à cinquante centimètres du sol ! De sa hauteur totale de 1 mètre 20, celui-là toisait drôlement l’humanité, et la déformait et la défigurait, avec talent du reste. Tous ses modèles devenaient des monstres, gesticulant à l’envers, des êtres de cauchemar, épileptiques et fous.

Toute sa rancune inconsciente de petit nain lui remontait dans l’œil, qui voyait inexorablement la déformation quand même et pour tous ! On racontait que ce talentueux artiste demandait, durant de longs mois d’hiver, l’hospitalité de nuit, la table et les plaisirs du soir à certaines demeures chastement closes… et qu’il vivait là, faisant des études de mœurs fort intéressantes, en camarade, en ami, conseiller gratuit des tempêtes sentimentales qui s’élèvent parfois dans les cœurs bas tombés des amoureuses pensionnaires de ces garnis d’amour.

Plus loin un homme jeune crépu, noir, un peu nègre de type. C’est Maurice Prenais, les lèvres épaisses, les dents grosses et longues, les yeux blagueurs (collez-lui une couronne de pampres sur la tête et une peau de bête en guise deredingue… il aura l’air d’un fêtard de la suite de Bacchus). C’est un poète celui-là, le meilleur de la bande, qui dira peut-être ses « Vieux Marcheurs » tout à l’heure…

Le vieux à barbe blanche là-bas, c’est un peintre ; l’autre à côté c’est un graveur très connu ; et voici de Gyvry, pianiste et compositeur d’un talent réel, noyé dans l’absinthe ; il a été l’ami de Verlaine dont il sait les œuvres par cœur, et le soir, là, après la fermeture, entre eux, toutes ces illustrations déclament et Verlaine et Baudelaire.

Goudeau, Delmet et d’autres se joignent à eux et les enthousiasmes se partagent entre les morts et les vivants.

A ce moment, Fernand et Lourbillon ayant vidé leurs bocks se déplacèrent afin d’entendre les fameux chanteurs de la Butte !

— Tiens, dit Lourbillon en entrant dans la petite salle, Hortensia et Paulina duColorado… vois donc, Fernand…

Et en effet, les deux chanteuses étaient là, très serrées l’une contre l’autre, avec au bras une énorme couronne mortuaire d’immortelles jaunes !A ma Mère !disait la couronne ; et comme Lourbillon, stupéfié, leur demandait le sens de cette plaisanterie macabre…

— Pas une blague, répondit Paulina. Hortensia et moi sommes parties tantôt au cimetière porter cette couronne sur la tombe de la mère d’Hortensia. Comme le cimetière était fermé, nous l’avons trimballée avec nous… on a dîné auRat Mort, on est passé au Moulin, on s’en va aux Halles, on tire une bordée. Êtes-vous des nôtres, venez donc ? — Non, merci, répliquèrent Lourbillon et Fernand, amusez-vous seules !

Et la couronne mortuaire s’en fut faire la fête… jusqu’au lendemain matin sept heures, où elle arriva piteuse, à sa destination, déposée sur une tombe par deux femmes fatiguées et vannées de leurs folies nocturnes.

Cependant, un petit homme aux cheveux rares, la figure courte et large, pâle et maigre, les yeux bizarres, dont un qui n’y voyait plus, abîmé qu’il était par une large taie blanche, monta sur l’estrade où perchait un mauvais piano, et s’accompagnant des deux doigts se mit à chanter, à blaguer « Les Sergots ». — La chose était fort spirituelle, d’une ironie fine et bon enfant. On applaudit ferme !

— Gamahut !… annonça le chanteur rageur et embêté. Et la chanson macabre et terrifiante fut grincée en mineur, résonnante comme un glas funèbre, qui entre temps ferait des farces de sons, et d’allures… La salle délirait ! Mais on put trépigner, hurler, l’applaudir et le rappeler, le petit homme bourru et borgne se leva, salua et déguerpit au trot… Il avait gagné ses cinq francs, son bock et sa choucroute.

Après lui vint un homme essoufflé, asthmatique, dont l’haleine aux relents de produits pharmaceutiques embaumait les alentours… Celui-là articulait si exagérément ses mots qu’il avait l’air de les mordre. Un mouchoir en main épongeant une sueur qui n’en finissait pas, il clamait le martyre de son cœur, l’espoir de son âme et les déceptions de ses rêves. — Il eut un gros succès.

Puis tout à coup, l’introducteur habituel de ces célébrités vint demander au public de faire un silence absolu, afin que le « bon camarade Sacha puisse se faire entendre ». Alors arriva sur l’estrade un individu pâle, exsangue, d’une blancheur de cire, les yeux mal réveillés, les cheveux de paille, les lèvres violettes et la bouche horrible, démeublée, presque sans dents, et laissant apercevoir entre quelques bouts d’ivoire noircis et pourris, un trou noir, d’où sortait une musique maladive, d’une sonorité douteuse, et des paroles de reproches à une femme aimée, dont les trahisons se multipliaient…

« Te rappelles-tu ses baisers ? » disaient les refrains.

— Flûte alors ! Ta bouche, bébé ! glapit une vieille fille maquillée.

Ce « ta bouche, bébé, » allusion plus qu’exclamation, mit le public en belle humeur, et le chanteur pâle et jaune, vexé et furieux, descendit du tremplin, menaçant et grossier.

A ce moment, entrait dans la salle un journaliste, homme de lettres qui volontiers racontait dans ses livres ses histoires personnelles. Il avait eu la manie de célébrer les femmes androgynes, maigres, osseuses, exsangues, diaphanes, l’amour des formes à l’état d’indication, les seins et les ventres plats, les hanches des garçonnets, puis il s’en était dégoûté en même temps que de la morphine et de l’éther ; sa santé s’équilibrant et s’assagissant avec l’âge, les bouges et les garçons bouchers le laissaient froid.

Dorénavant on ne parlerait plus de lui tout bas, avec des ah ! et des oh ! et des chut ! On dirait simplement et sans commentaires qu’il avait bigrement du talent ! Notre journaliste alla droit au petit coin que cachait le piano et derrière lequel, abrité par un paravent, se tenait, affalé dans un fauteuil, un homme étrange, si blanc, si blanc, d’un teint si transparent qu’il en semblait de nacre, une barbe soignée et rousse comme de l’or encadrant son visage de mort. Ce personnage était très connu à Montmartre : morphinomane enragé, on lui donnait partout l’hospitalité d’un coin afin de faciliter ses piqûres consécutives. En apercevant le journaliste, il se remua difficilement, mais lui tendit la main en lui disant, les yeux éteints et comme figés :

— Rendez-moi un service, éreintez donc demain dans votre journal cette garce d’Hortensia qui tout à l’heure m’a ridiculisé ici… devant toutes ces brutes. Figurez-vous qu’elle m’a déposé sur le front une épouvantable couronne mortuaire et qu’elle a crié tout haut, en chahutant ce paravent : « Mesdames et Messieurs, regardez le coco ! Le Christ au moment des sueurs !!! » Et le morphinomane, ruisselant encore, retomba dans son état comateux.

Le lendemain, Hortensia eut son compte dans une feuille du matin !

Et voilà tout ce que vit Fernand dans un seul petit coin de ce Montmartre, appelé par Salis la mamelle de la France, et qui n’est tout au plus que le biberon des faubourgs, alimentant de ses mots, de ses chansons et de ses modes quelques quartiers excentriques, et jetant le poivre de sa bohème spirituelle sur toute une ville décidée au plaisir et à la fantaisie.

— Sortons, sortons, dit Fernand à Lourbillon, j’en ai assez. Mène-moi chez Toni-Truant, le fameux cabaretier.

A peine sur le boulevard Rochechouart depuis dix minutes, les sanglots d’une pierreuse effarée leur firent dresser l’oreille.

— Bats-moi, insulte-moi, disait la voix de femme, tu sais bien que j’t’aime et t’en abuses, lâche, lâche, vociférait la fille.

Ils s’éloignèrent, laissant la prostituée à ses occupations nocturnes, en hommes prudents et renseignés.

Arrivés devant la porte de Toni-Truant, ils virent deux dames fort élégantes qui, sautant d’une correcte voiture de maître, leur demandèrent fort gracieusement de les aider de leur présence à entrer dans ce cabaret.

— Nous avons un peu peur d’entrer toutes seules…

— Mais volontiers, répondirent les deux hommes. Et cognant à la porte toujours close, aux volets fermés, ils entrèrent tous quatre… Dès l’apparition des femmes, Toni-Truant cria :

— V’là des peaux ! v’là de la garce ! Puis aux deux hommes : Allez, foutez-vous là… C’est à toi cette marmite-là ? Oh ! qu’elle est pââââle ! Qui qu’c’est qu’est le miché d’vous deux ? C’est toi l’vieux ! Qu’est-ce que vous prenez ? des bocks ? Deux bocks, Eugène !

Et lâchant les nouveaux venus, Toni-Truant s’assit sur un coin de table. Fernand s’aperçut alors qu’il était chaussé de bottes énormes, vêtu d’un complet de velours à côtes, lingé d’une chemise en flanelle et la taille serrée d’une large ceinture rouge de débardeur. La figure était noble et fière malgré l’habitude prise de laisser à la bouche une mollesse faubourienne, très spéciale aux gavroches. Les cheveux longs rejetés en arrière donnaient au front l’ampleur voulue et cherchée, l’allure générale était celle d’un beau chouan, solide et d’attaque !

— J’vas vous en dire une, annonça l’homme aux bottes d’égoutier : Serrez vos rangs !

Et Toni-Truant, d’une voix terrible, formidable, de foudre, ébranla du pavé au plafond la petite salle enfumée qu’il arpentait mains au dos, d’un pas pesant, rythmé et sautillant, un pas à lui, une marche à lui, imitée dans toutes les revues par des cabots qui singeaient ses allures, sa mise et sa terrible voix !

On applaudit férocement, on trépigna, on cria, mais Toni-Truant qui avait entendu une femme d’apparence fort distinguée dire qu’elle préférait ses autres chansons… ses chansons salées… lui cria dans la figure :

— Une pornographie pour la marquise ! et au lieu d’une pornographie (il n’en chantait jamais du reste, son talent réel de poète naturaliste le protégeant contre ces vulgarités), il entonna une satire pouffante des gigolos présents :Les Crevés !

Vos mères avaient donc pas de tétons,Qu’elles ont pas pu vous faire des gueules ?…Allez donc dire qu’on vous finisse !

Vos mères avaient donc pas de tétons,

Qu’elles ont pas pu vous faire des gueules ?…

Allez donc dire qu’on vous finisse !

Alors ce fut du délire, tous les snobs bafoués, claqués, poussèrent des oh ! et des ah ! d’admiration joyeuse, les femmes, émoustillées sous les mots crus, se frottaient d’aise à leurs voisins. On cria : « bravo ! bravo ! un autographe, une signature ! » et Toni-Truant, jouant de l’engueulade comme de la rime, les fit « casquer du bon pognon » comme il chantait, et ce soir-là, le faubourg Saint-Germain, insulté à gueule que veux-tu et ravi, jeta dans la bourse du chanteur le plus pur de son or et de ses remerciements.

Fernand, lui, semblait médusé ; il examinait la composition de la petite salle et n’en revenait pas ! Des comtes et des marquis s’interpellaient, des femmes entre elles s’appelaient duchesse… et tout ce monde s’asseyait là, serrés les uns contre les autres, avec une aisance qu’une promiscuité douteuse n’effarait pas : des soldats ivres, deux prostituées du quartier, des petits rentiers, des cabots, deux bonnes…

— Mais, dit tout à coup Fernand, ces gens-là… ceux de la bonne société, ces gens du monde ne se rendent pas compte… ce n’est pas possible… ces femmes bien nées ne peuvent pas prendre un plaisir semblable à celui qui plaît à ces gigolettes… c’est dans la façon de s’amuser qu’on voit la différence des classes…

— Depuis 93, bouffonna Lourbillon… il n’y a plus de classes ! Toutes les femmes se ressemblent, toutes demandent des piments pour leurs sens ; la pierreuse de tout à l’heure hurlait de plaisir sous les coups et sous les paroles ordurières de son amant ; ces mondaines-là ont aussi besoin d’un dévergondage de langage qui les émoustille : c’est la même chose, la même bête qui les travaille. Le dévergondage les pique toutes au même endroit, leur besoin de s’encanailler est intense, mon petit Fernand, et quand je pense que ces bougres-là nous intimident ! Hein ? crois-tu qu’on est bête ! Ils ne sont pas plus intelligents que nous, pas meilleurs, au contraire, ils sont plus riches, mieux habillés, mieux instruits, mieux élevés, mais nous sommes aussi distingués qu’eux… pas vrai, Fernand ?

— Le fait est, dit Fernand… que la distinction est dans les sentiments et pas dans la coupe de la jaquette… et j’avoue que ni ma mère, ni mon père, ni mes sœurs, ni moi, n’avons jamais eu de goûts crapuleux comme ça : il est vrai que nous n’étions que des ouvriers…

Il était tard.

— Allons-nous en, dit Fernand, je ne trouverai pas de chansons ici, on ne les viserait pas et c’est pour un public spécial. Mais à ce moment le poète Jehan du Brancart gravit l’estrade.

Il était chauve, avec une drôle de petite moustache blonde ébouriffée, et se montrait tout de noir moulé dans un veston en forme de dolman d’officier à collet rigide, pendant que ses jambes se perdaient dans les flots d’un pantalon à la hussarde à carreaux. Il récita des rondels successifs sur les successives beautés de sa bonne amie : « ses yeux, » « son nez, » « sa bouche, » « ses seins ». Puis, avant d’en entamer un dernier, il s’arrêta et avant d’en avoir énoncé complètement le titre : « Son… » avait-il commencé. — Non, fit il, celui-là, je le garde pour moi !

Et le triomphe qu’il obtint ne fut pas inférieur à celui de Toni-Truant.

— Tu trouves ça bien, toi ? ça t’amuse ? demanda Fernand à Lourbillon.

— Non, répondit Lourbillon, tout bas : moi, ça me rase, mais c’est la mode, qu’est-ce que tu veux ?

— Si qu’on s’en irait. On crève de chaleur ici ! insinua Fernand.

— Le fait est qu’un bock bien tiré, avec une chaise à soi tout seul !…

Ils se levèrent. Mais déjà Belval glapissait :

— La parole est à notre excellent camarade…

Et le désordre occasionné par le mouvement de retraite des deux compagnons ne fut pas sans provoquer de véhémentes protestations.

— Chut !

— Assis !

— On ne s’en va pas au milieu d’un morceau !

— A la porte !

— A la porte ? bon Dieu, mais c’est là que nous allons, riposta Fernand exaspéré !

De fait, ils finirent par se trouver devant la tenture, lisière du « Saint des Saints, » puis dans le café, puis dans la rue. Ouf !!

— Veux-tu un conseil ? professa Lourbillon en avalant un bol d’air ; à Montmartre tu peux te fouiller pour dégoter ton homme. Les auteurs d’ici chantent leurs machines eux-mêmes, et d’ailleurs leurs machines ne porteraient pas au concert. Plante-les moi seulement sur les planches duColoradoet tu verras la gadiche ! Non ! Si j’étais à ta place, je donnerais un coup de pied jusque chez un de ces petits éditeurs lyriques, qui foisonnent boulevard de Strasbourg et aux environs. Là, tu trouveras sûrement inédité, inconnu, enseveli dans les cartons, le merle blanc qu’il te faut !

— Avant, répliqua Fernand, il me faut voir Grandsec. Mariol tient absolument à ce que je lui demande des machines modernes et sentimentales. — Est-ce que vraiment il a du talent ?

— Peuh ! fit Lourbillon, un pochard… qui rime sur toutes les tables des brasseries de Montmartre… Enfin, vois-le toujours !!


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