XI

La grande salle del’Abbaye de Thélème, au premier étage, resplendissait de lumières et éclatait de fracas.

Là, c’était la haute noce montmartroise, les fêtards au gousset garni, le dessus du panier du Moulin-Rouge, toutes les Espagnoles de la rue Lepic, toute l’Italie galante du boulevard Rochechouart et de la place Pigalle ; danses du ventre des Tunisiennes de la rue Caulaincourt et des almées du Delta. Les bouchons de champagne sautaient à plusieurs tables, et de véritables soupers : caviar, écrevisses, viandes froides et salades russes, mobilisaient des vaisselles.

D’ailleurs, une file de sapins à la porte de l’établissement attestait que, pour rouler, le louis est aussi rond sur la Butte que dans la plaine et qu’il y a des ivrognes et des sultanes partout où l’homme désire en trouver. Agréable constatation, qui prouve que les boulevards « extérieurs » ne sont pas plus « extérieurs » que les « grands » boulevards, puisqu’ils produisent la même denrée pour le cœur que pour l’estomac. Attrape !l’Américain!

Au moment où Fernand et Lourbillon, pilotés par Grandsec, firent leur entrée, le brouhaha était tel qu’il eût été complètement impossible d’entendre les notes de laValse Bleueque cependant tapotait d’un doigt sur le piano une jeune personne vêtue en cycliste et complètement ivre, par surcroît, ce qui lui constituait deux culottes.

Mais Grandsec avait quelque chose d’admirable, un seul éclat de sa voix calmait les tempêtes et dominait les orages !

Impassible sous ses longs cheveux, il se dirigea droit vers l’instrument, prit délicatement, on eût dit entre le pouce et l’index, la cycliste mélomane, l’enleva de dessus le tabouret, la posa sur une chaise et solennel :

— Tas de veaux et de génisses ! hurla-t-il, avec un agréable sourire, tâchez un peu de boucler vos avaloires, on va vous ficher à l’œil, quoique vous n’en soyez certainement pas dignes, un régal dont vous pourrez vous lécher les doigts, si vous n’êtes pas trop dégoûtés de vos mains.

Il avait prononcé cette harangue d’un organe à ce point dominateur que le tumulte ambiant en fut troué comme une planche par un boulet.

Des gens se fâchaient ; mais d’autres rirent, et surtout le nom de l’interpellateur arrangea tout :

— C’est Grandsec !

— Vous savez bien ! Grandsec !

— Le musicien ?

— Le poivrot !

— Grandsec ! quoi !

— Ah ! bon ! Eh bien ! il en a une santé !

— De fer !

— Et une gueule !

— De bois !

— Bravo ! Grandsec ! continue ! Tu nous intéresses !

Grandsec déposa sur le piano son immuable chapeau haut de forme, agita sa crinière de lion, et poursuivit :

— Ce jeune homme que vous voyez à ma droite (fais risette à ce troupeau, mon fils ; c’est lui que tu tondras demain !) ce jeune homme s’appelle Fernand. Il a vingt ans, toutes ses dents et du talent comme j’en voudrais avoir si mon génie ne me suffisait pas !

Bâillements de femmes, ricanements d’hommes, tout un tumulte roula vers Grandsec.

— A la bonne heure !

— Voilà qui est grave !

— Tu ne te mouches pas du pied !

— Veux-tu mon épingle à chapeau pour te piquer ?

— Viens boire un verre de champagne ! Tu dois avoir la pépie !

— Tu parles, Charles !

Grandsec attrapa au vol une bouteille de champagne, l’entonna comme on embouche une trompette et répondit :

— Ce soir, il ne s’agit pas de bagatelle. Il s’agit de grand art. Vous allez entendre mon merle brun. Il est poète comme Hugo, musicien comme Wagner, chanteur comme M. Jean de Reszké. La totalisation des délices et des orgues, en un mot !

— Et des amours ?

— Demandez-le lui !

Fernand commençait, lui personnellement, à se demander si son nouvel ami n’était pas un abominable mystificateur à froid, occupé à le couvrir de ridicule.

Mais non. Grandsec lui passa tout à coup un papier :

— Tu sais lire la musique, pas ? Déchiffre ça en douce. Dans un quart d’heure, tu vas leur dégoiser les trois couplets, paroles et musique ; tu peux y aller carrément, c’est complètement inconnu. Je l’ai fait cet après-midi. Et tu peux être tranquille. Ça leur en bouchera un coin ! C’est des fleurs de mon jardin secret, et je l’aurais gardé pour moi, si ta gueule ne m’était pas revenue.

Et, face au public, il annonça :

— Mon ami Fernand, moi et cet autre cabot qui nous accompagne nous allons vider une tasse ! après quoi, vous pourrez ouvrir vos esgourdes. Garçon, trois demis !

Et il s’assit avec majesté !

Il n’y eut pas à le nier, le public attendit.

Et il fit silence quand Fernand commença.

C’était une mélopée bohème, au rythme moqueur, aux paroles douloureuses, l’automoquerie de la misère et de la mort.

Et, au martèlement des grands accords dont l’accompagnait Grandsec, l’effet était étrange et frissonnant.

On applaudit avec frénésie. Fernand lui-même, emballé par la nouveauté originale de l’œuvre, vibrait comme une chanterelle. Il se laissa retomber sur sa chaise, ému, et tous les nerfs secoués… Ce fils du peuple avait la fibre sensible et distinguée comme s’il avait eu cent aïeux glorieux en art.

Mais dans l’auditoire, quelqu’un surtout manifestait par une pantomime délirante la qualité de son admiration.

C’était, placée précisément à la table la plus proche du piano, une femme d’allure et d’aspect bizarres.

Rousse, mais d’un roux qui dédaignait d’imiter la nature, car ses cheveux ne disaient pas : « Voyez comme nous sommes d’une jolie nuance ! » ils clamaient : « voyez comme nous sommes teints d’une façon extraordinaire ! » rouge vif plutôt et coiffée en bandeaux qui cachaient les oreilles, après s’être — selon le rite esthétique de saint Botticelli — incarnés sur le front en deux volutes, cette créature, d’une pâleur de linge, ouvrait sous cette crinière pourpre et dans cette face livide, deux énormes yeux bleus d’un éclat mourant, d’un charme délicat, attendris, profonds, délicieux, inoubliables. Un Rossetti, pour établissements de nuit, une Béatrice de brasserie… Elle était barbarement vêtue d’un mélange de somptuosité et de désordre. Des bagues à tous les doigts, et un collet déchiré ; un chapeau merveilleux et des franges au bas de la jupe. En sorte qu’il était malaisé de prononcer si elle était ridicule ou splendide, séduisante ou haïssable, poupée articulée ou personnalité exceptionnelle !

Si l’on ajoute qu’elle était seule, farouchement seule, à sa table et buvait de l’absinthe, de l’absinthe blanche à deux heures du matin, ce dernier trait ne fera qu’élargir le champ des hypothèses troublantes et inquiétantes.

La façon dont elle accueillit la chanson de Fernand ne laissa pas non plus que d’être peu banale.

Dès les premières notes, on la put voir tomber sur la table, tout le buste aplati sur la nappe et les bras étendus, et ainsi elle demeura immobile, comme en hypnose, sa tête aux yeux immenses obstinément dardée vers le chanteur, sinistrement belle et terrible.

Des sourires amusés coururent de bouche en bouche et un chuchotement léger se moqua. Mais discrètement ! Montmartre respecte ses phénomènes. Il les soigne et les multiplie afin d’entretenir la particularité de sa population.

Elle, d’ailleurs, n’avait cure de l’entourage. Et elle émettait sourdement une sorte de râle rauque et doux, comme les chattes qu’on caresse à leur gré et qui s’immobilisent sous le plaisir…

Quand Fernand se tut, elle se redressa, s’adossa à la cloison, alluma une cigarette et sembla se perdre dans un double nuage de fumée et de songerie.

Cependant l’heure passait. Si noctambules que soient les gens, ils se couchent pourtant quelquefois.

Fernand songeait que Mésange devait être inquiète. Elle avait pris la mauvaise habitude de l’attendre à la fenêtre. Déjà, d’ailleurs, beaucoup de messieurs atteignaient leurs chapeaux aux patères et demandaient les additions.

— Garçon ! payez-vous ! héla Grandsec qui vit le désir de son jeune ami, et de qui la seule voix pouvait déchirer le vacarme grandissant.

Ils se levaient. Mais à ce moment, glissant, preste comme une anguille, entre Lourbillon et le musicien, l’admiratrice rousse s’élança vers Fernand, se pressa contre sa poitrine et l’irradiant subitement d’un regard qui fut un véritable accent de volupté et une prière ardente d’amour brutal et de tous risques :

— Je vous en prie. Demain. Deux heures. Je vous attendrai… Je vous en prie… chuchota-t-elle d’un accent de fièvre. Et elle lui mettait, presque de force, une carte dans la main. Puis, pft ! plus rien ! elle avait bondi vers l’escalier, et disparu.

Dans la rue :

— Tu la connais !… vous la connaissez, cette femme ? demanda à Grandsec Fernand qui avait, à la lueur d’un bec de gaz, déchiffré ce nom sur la carte et cette adresse :

LILITH JOCELYN

30, Boulevard de Clichy.

— Oh ! fils ! tu peux me tutoyer ! clama Grandsec. Si je la connais Lilith ? la belle madame Jocelyn ? Certainement.

— Qu’est-ce qu’elle fait ?

— Tout ! l’amour, de la littérature et de la sculpture, le trottoir et les salons ! La Belle et la Bête ! L’ange et le démon, le bien, le mal et le reste ! Un original qui n’est peut-être qu’une copie ! un type qui n’est peut-être qu’une rengaine. On ne sait pas, je ne sais pas, personne ne sait !

— Alors ?

— Alors ? si elle a un béguin pour toi, vas-y ! Marche ! mais ne t’arrête pas ! Prends-la comme elle te prendra, par curiosité, comme on croque un fruit rare et savoureux, comme on boit une coupe, mais si elle ne t’offre pas une seconde tournée, n’insiste pas. Ne marche plus, cours ! fiche le camp ; fuis !

— Elle est si dangereuse que cela ? sourit Fernand incrédule.

— Je l’ignore et le veux ignorer. Mais elle a à moitié rendu louphoques plusieurs braves garçons qui, sans elle, auraient pu faire quelque chose ! C’est une allumeuse… une dangereuse…

— Mais encore ?

— Encore ? rien. C’est tout. Elle vaut l’expérimentation ! Essaye. Tu es encore assez jeune pour te tirer des pattes si tu sens la glu te prendre, comme le papier-à-mouches les mouches. Au revoir. Me voici chez moi…

Lourbillon et Fernand redescendaient la côte des Martyrs. Et Lourbillon s’enquit :

— Est-ce que tu iras ?

— Où ça ?

— Chez cette Lilith ?

— Si on te le demande, Lourbillon, tu répondras que tu n’es pas renseigné.

— Écoute, mon petit, veux-tu un conseil ?

— Non. Du tout.

— Tu l’auras pourtant. N’y va pas. Ces femmes-là, ça ne vaut rien pour toi. Tu es tout neuf.

— Un neuf frais ! pouffa Fernand.

— Et Mésange !

— Si tu ne lui racontes rien, elle sera heureuse, ne connaissant pas l’histoire !

— Tu as tort de rigoler, moi je ne rigole pas !

— Ce n’est pas toi, non plus, qu’on a invité à la rigolade ! Allons, vieux, je t’offre un dernier verre chez Pousset et bonne nuit !

Il est des arguments auxquels on ne résiste pas. Cette fois-là Lourbillon ne discuta point plus avant.


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