XX

Depuis trois ans, la mère Langlet, à l’instigation de Mariol, avait fait les choses plus que bien !

Jamais dans cette maison, de mémoire du plus vieux lyrique, on n’avait fait une pareille publicité, ni à Petrus ni à Kam-Hill : qu’avait donc la patronne ?

Une sympathie violente pour Fernand, voilà tout !

Faire plus que le maximum ne devenait plus une plaisanterie de courriériste. On refusait du monde, après avoir empilé les spectateurs comme harengs en caque. Et c’étaient des bravos, des acclamations sans fin.

Tous les autres numéros du spectacle disparaissaient, se diluaient dans ce cyclone du succès.

Chose étrange : ses camarades, hommes et femmes, hypnotisés, sidérés, trouvaient cela naturel ; ils entraient, d’instinct, dans la grande farandole du succès.

En vérité, je vous le dis, Mariol était un rude barnum et Grandsec un faiseur d’hommes admirable !

Grandsec ! chaque soir, dans un coin de la salle, la cigarette pendante à la lèvre inférieure, quasiment extatique, il dégustait ses vers et sa musique comme un mets délicieux. C’est lui qui avait fait cela : les rythmes savants et charmants ; c’est son cerveau d’alcoolique qui avait ourlé ces rimes mignardes et imprévues, faites pour stupéfier, dans ce milieu habitué aux assonances à la va-comme-je-te-pousse.

Il trouvait cela très rigolo, très rigolo. Sa barbe de bouc en frémissait d’aise. Il en resta trois mois sans s’enivrer ! Jamais il n’avait eu conscience de son mérite ; bien entendu il n’ignorait pas son savoir ; mais vrai, là, il s’épatait. C’est que c’était très bien, ses histoires. Il ne se montait pas le bourrichon ! comme avait coutume de dire Courteline, il en avait fichu du joli dans l’existence ! avoir ça dans la peau et crever de misère ; être le poivrot dont on se gausse à Montmartre ! Non, non, minute ! Il allait reprendre du poil de la bête. On allait voir ce qu’on allait voir ! Il en avait des rêves en réserve, il allait leur donner la volée, aux pauvres captifs !

Pour son malheur, un mauvais soir, après la représentation duColorado, en ascendant la Butte, il se heurta au « Marquis, » un camarade des jours de cuite.

Reproches, amers comme du bitter, de l’ami lâché, révolte du vieil Orphée :

— Tu me dégoûtes, je t’ai assez vu. Je me suis ressaisi, je suis un homme nouveau ; disparais de mon orbe, marquis de malheur, gentilhomme de la cour du roi Misère.

— Ah ! mon pauvre vieux, qu’est-ce qui t’a versé ça ? questionna avec anxiété le noble poivrot.

— Marquis, tu t’abuses : je ne suis point ivre, ainsi que tu te le vrilles dans l’imaginative. Je suis vierge de Picon et de Pernod depuis trois jours.

— C’est ce qui explique que tu déraisonnes.

— Erreur profonde, monseigneur de la Biture ; je suis l’homme neuf qui va vers de nouvelles destinées. Foin des errements défunts ! J’oblitère d’un trait noir les amitiés anciennes, les relations néfastes. Je vous ai assez vu, ô compagnons de la sainte fainéantise et du levage de coude ! J’ai soupé de vos fioles, gonflées de spiritueux. Regarde, marquis de la Mistoufle, comment est architecturé un homme qui va au labeur.

— Je considère surtout avec tristesse un pauvre bougre qui s’achemine vers les pires louphoqueries et imbécillités, fit sur un ton lugubre le descendant des preux. Il acheva sa pensée :

— La vie est une plante rare qui veut être arrosée avec fréquence. Si tu échappes à cette loi, Grandsec, ami de mes nuits et de mes ennuis, tu vogues vers l’île du marasme et des désespoirs. Crois-en la parole d’or d’un Coupeau qui se doublerait d’un Chrysostome : tout est vain, hormis la joie qu’un humain peut éprouver à boire : Donc buvons !

Ils burent.

Épouvantablement même, puisque le soir, ils allaient échouer dans un commissariat de police sous l’inculpation de tapage nocturne et d’injures aux agents.

Grandsec était repincé par sa passion et, cette fois, de façon irrémédiable. L’événement n’avait rien de bien extraordinaire en soi. Le cas était prévu. La mauvaise chance guette nos bonheurs comme un assassin sa victime.


Back to IndexNext