En elle-même, la vente des chansons n’était pas mauvaise. Moins bonne pourtant que s’il avait pu faire quelques créations sensationnelles, comme autrefois. Mais les lauriers étaient coupés. On n’allait plus au bois du triomphe.
Quelques cachets de ci, de là, chez des gens du monde qui payaient bien, mais n’apportaient aucun appoint à la réputation du chansonnier-chanteur. Des soirées aussi à Montmartre, dans des boîtes subalternes qui suaient l’ennui et la faillite. C’était tout. C’était peu.
Blanche Mésange réconfortait Fernand de son mieux.
La comptabilité, chose neuve pour l’ancien tailleur socialiste, le prenait tout entier. Maintenant le « chanteur florentin » bedonnait légèrement, s’embourgeoisait. Son unique rêve était de « faire face à ses affaires ».
Si ses anciens copains de la Maison du Peuple l’avaient entendu, ils en auraient hurlé !
Sans avoir publié de ces très grands succès, qui font riche un éditeur en une année, il constatait, non sans orgueil, que l’avoir et le doit s’équilibraient à peu de chose près. Pourtant, trois mille francs manquaient en caisse pour que sa balance fût tout à fait exacte, mais ce vide allait être comblé par l’appoint des sommes que la SociétéLa Croûte de pain, protégeant les intérêts des auteurs, éditeurs et compositeurs de musique, devait lui payer, au commencement du trimestre.
Il avait édité quarante chansons. Il supputait que cela devait lui donner, au bas mot, cinq mille francs de droits pour sa part d’éditeur.
Une fois de plus le pot au lait des illusions se brisa sur la route.
La veille d’une lourde échéance, on lui notifia de la puissante Société que sa prétention n’avait plus aucune raison d’être. Un statut adjonctif décidait en effet qu’aucun éditeur nouveau ne serait plus admis à émarger, s’il ne justifiait de la publication de cinquante « œuvres » musicales (paroles, musique, chant et piano).
Ce fut le coup sourd. Fernand songea au suicide. Qu’allait-il devenir ? Il se considérait comme déshonoré du fait que des traites, acceptées par lui, allaient rester impayées !…
Ça, au moins, c’était drolatique, venant d’un ex-socialo qui, dix ans auparavant, considérait presque accomplir un acte admirable en « estampant » ses fournisseurs, de pauvres diables de petits commerçants, restaurateurs, hôteliers, cordonniers, tous ceux-là, pitoyables et dèchards, qu’un paiement tardif pouvait mettre sur la paille autrement qu’au figuré.
La ruine était irrémédiable. Quelqu’un lui suggéra l’idée de liquider son fonds d’édition.
— A qui ?
— A Drulom, parbleu !
— Jamais à cette fripouille.
— Une fripouille qui a toujours de l’argent libre et qui, seul, peut te tirer d’embarras.
L’argument était sérieux. Mésange, elle, prétendait qu’il fallait, stoïquement, attendre la liquidation judiciaire. Ils n’avaient volé personne, tous les auteurs avaient été payés intégralement. Quelques fournisseurs devraient patienter : ils le pouvaient, étant riches. Les sommes dues n’étaient en somme que du profit qui se faisait attendre, voilà tout.
Fernand s’emporta. Déposer son bilan. Cette idée le rendait enragé !
Jamais ! Il aimait mieux, cent fois, bazarder tout le fourbi. D’ailleurs la preuve était faite. Il n’était pas commerçant pour un sou. Il se laissait gruger par tout le monde. Mieux valait renoncer et remonter sur les planches.
Au fond il avait la nostalgie du tremplin. Il ne se rendait pas compte que sa jolie voix d’antan avait été rejoindre les neiges anciennes.
Ces deux considérations le décidèrent : sauver son honneur commercial et reparaître en public.
— Double sottise, lui dit amicalement Lourbillon, appelé en consultation, plaque si tu veux, mais garde-toi une poire pour la soif : tu as charge d’âmes. Tu es marié ; de plus, tu es père. Tes créanciers, en admettant qu’ils n’acceptent pas de te donner du temps, ce qui n’est pas du tout probable, ne peuvent t’exécuter comme cela tout de suite ; tu obtiendras ton concordat ; tes livres font la preuve de ta bonne foi ; tu n’as pas fait la fête avec leur argent, n’est-ce pas ? Tu pourras continuer, tu complèteras tes cinquante chansons et, cette fois, les citoyens deLa Croûte de painne pourront plus te refuser comme sociétaire.
— Oui, mon vieux, tu parles comme un livre doré sur tranche, seulement au moment de mon admission possible, les premières chansons qui constituent mon fond, auront cessé de plaire, elles ne rapporteront plus un rond de droits, et ça sera un joli cadeau à faire à un enfant que le montant des sommes réparties !
— Qu’est-ce que tu me racontes là ? s’exclama le naïf Lourbillon, mais l’argent encaissé par la société t’appartient ! on t’en doit compte !
— Tu crois ? Pauvre !La Croûte de painne doit et ne donne de raisons à personne.
— Je comprends très bien que, ne t’ayant pas encore admis parmi eux, ils se refusent à toucher pour toi ta part, mais ayant perçu, qu’ils conservent le tout, voilà qui est raide, par exemple !…
— Oui, mais… qu’est-ce que tu veux y faire ?
— Moi, rien, bien sûr. Pourtant il me semble que si tous les intéressés s’avisaient de protester, ils auraient tout de même gain de cause.
— Cela est certain. Seulement les auteurs débutants, les éditeurs peu fortunés se détestent entre eux, se jalousent à s’assassiner, ce qui fait que l’ingénieux Louchard, l’agent général, en prend à son aise et ne paye que contraint.
— Et l’on tolère cela en haut lieu ?
— En haut lieu, comme tu dis, on s’en contre-fiche.
— Pourtant il s’agit de millions, dérobés à des pauvres diables ; ça vaudrait la peine !
Il y avait beaucoup d’exagération et un peu de vérité dans la diatribe de l’éditeur mécontent.
Fernand prit la résolution d’aller rendre visite à Drulom, bien que le personnage lui inspirât plutôt de la répugnance.
Drulom, agent lyrique et éditeur de musique, habitait rue Paradis-Poissonnière un appartement spacieux, au deuxième étage d’une maison d’apparence cossue. L’immeuble était habité bourgeoisement, sauf les boutiques louées à un fabricant de porcelaine et un commissionnaire en marchandises. Le propriétaire n’aimait pas le va et vient commercial ; il ne tolérait au-dessus que l’exploitation Drulom. Pourquoi ? Simplement parce que Drulom était, comme par hasard, l’heureux possesseur de ces six étages à gros rapport.
Drulom, ex-comique de café chantant, n’était pas un personnage ordinaire. Ancien élève de l’École des Mines, chassé un jour pour avoir dérobé à ses camarades de menus objets : livres, bijoux, il était allé échouer dans un beuglant de faubourg. Il sut se débrouiller tout de suite. Ses appointements étaient plus que modestes, il les allongea en prêtant sur gage à ses confrères mâles et femelles.
Le taux était usuraire, on s’en doute. Il amassa à ce genre d’opérations un assez joli pécule. Loin de le dilapider, il décida de le faire fructifier. Ses succès comme chanteur étaient minces ; il en sécrétait du fiel et de la bile, car il était vaniteux, bien qu’il affectât la simplicité.
Un jour, il lâcha son music-hall pour s’établir à la fois agent lyrique et éditeur. — Son principal fournisseur fut lui-même. — Comme ça, il n’eut pas, au début, de raison de se plaindre de la qualité de la marchandise. Ses chansons en valaient bien d’autres. Néanmoins il ne visa pas au succès. A quoi bon ? les couplets qui lèvent le rideau touchent les mêmes droits que le gros succès.
Il fit engager, pour des prix doux, des figurantes de revues, des petites femmes qui chantaient comme des portes mal graissées, mais qui possédaient des ressources par ailleurs. Un contrat sous seing-privé obligeait ses clientes à ne chanter que ses œuvres. A ce trafic il gagna beaucoup d’argent. Inutile de dire qu’il se réservait la plus grosse part sur les engagements. — Jusque-là, rien que de licite ou à peu près. Ça le devint moins du jour où, pour donner plus d’extension à son petit commerce, il fit passer des notes dans des journaux spéciaux, où il demandait des jeunes filles ayant un peu de voix et se destinant à la carrière lyrique. Elles accoururent en foule, les mignonnes cigales parisiennes et provinciales. En quinze jours, l’habile homme vous confectionnait une gambilleuse, une diseuse, une romancière à l’usage des villes de garnison. Quelques-unes de ces artistes improvisées n’avaient pas toujours atteint leur quinzième année. Ça, c’était du nanan. Drulom s’en pourléchait les babines.
Il avait des exigences de pacha, et les fillettes des complaisances d’odalisques. Il fallait vivre ! La nécessité n’était pas toujours le moteur de ces vocations. La vanité, le désir de s’exhiber sur les planches, l’espoir de faire sa pelote dans le pelotage, lui amenaient un solide contingent de filles pubères, ou presque.
Drulom avait une face immonde de prêtre défroqué. Rien que sur sa mine on aurait dû l’incarcérer. Le vice transsudait par tous les pores de son sinistre individu. Lèvres minces et décolorées, front bas et fuyant vers un crâne déprimé, tout concordait à le rendre hideux. Pourtant, c’était l’homme le plus aimé de Paris. Pouah ! des virginités vraies s’offraient à ce monstre pour un engagement dans un bouiboui de chef-lieu d’arrondissement où, neuf fois sur dix, la scène n’était que l’antichambre de la prochaine maison close !
L’ingénieur manqué pratiquait sans vergogne la traite des blanches. Tout le monde le savait, nul ne s’en inquiétait. La Préfecture de police fermait les yeux. Certains affirmaient que Drulom n’était pas uniquement agent lyrique et qu’il rendait des services à la maison du coin du quai.
En arrivant rue Paradis, Fernand fut reçu par une vieille dame à mine de « douairière qui a eu des malheurs ». Bonnet de dentelles à rubans, anglaises tirebouchonnantes.
— Vous désirez, monsieur ? questionna l’introductrice aux façons respectables.
— Entretenir M. Drulom d’une opération qui peut l’intéresser.
— M. Drulom, monsieur, est très occupé ; je pourrais peut-être le suppléer ?
— C’est pour la vente d’un fonds d’édition, du mien, balbutia Fernand, intimidé par les grands airs de la garde-vestibule du visqueux Drulom.
— Comment vous nommez-vous ?
— Fernand, le chanteur.
— Oh ! parfaitement, monsieur. Je vous connais, de réputation du moins, fit-elle en baissant pudiquement les yeux pour bien marquer qu’elle n’allait pas au concert. Je vais avertir M. Drulom, il sera très heureux de vous recevoir.
Sortie de la vieille. Quelques minutes après, réapparition de sa figure respectable et prière au visiteur de l’accompagner.
Fernand fut introduit dans un cabinet de travail d’une très belle tenue qui jurait avec la profession proxénétique du maître de céans : large bureau Louis XVI aux bronzes sobres finement ciselés ; sièges solides et hospitaliers ; bibliothèque garnie de livres modernes, choisis avec discernement. Sur la cheminée une pendule monumentale, de style scrupuleusement approprié.
Drulom était certainement une canaille, mais sûrement aussi son intellectualité était supérieure à celle des faiseurs de sa profession. Cet ingénieur manqué était ingénieux : il n’ignorait pas que le cadre en impose aux simples. C’est dans ce bureau-salon qu’il décidait les jouvencelles à entrer dans la carrière lyrique et, par surcroît, quand il était d’humeur galante, dans sa chambre à coucher.
Il se rua vers le visiteur, la main tendue largement ; une main aux doigts spatulés de chourineur.
— Comment, vous ! Ah ! je suis heureux. Madame m’a dit en deux mots ce qui vous amenait. Je ne demande pas mieux que de vous être agréable. Dame ! entre confrères !
Fernand eût un sursaut de dégoût. Ça, un confrère ! ah ! non ! par exemple ! Enfin, il fallait avaler la couleuvre.
— Je suis décidé, ne trichons pas, obligé de céder mon fonds d’édition. Êtes-vous disposé à racheter ?
— Pourquoi pas ? Vous avez quelques machinettes qui ne sont pas mauvaises, puisqu’elles sont de vous, ajouta-t-il avec un sourire plein de sous-entendus. Si vous n’avez pas d’exigences outrées, nous nous entendrons, aisément. Combien avez-vous de chansons éditées ?
— Quarante ?
— Parues depuis combien ?
— Trois mois.
— Et vous lâchez au moment de la répartition ?
— On refuse mon admission à la société.
— Ah ! oui, c’est vrai. Le statut obstructif qui exige cinquante chansons. Pourquoi ne pas publier les dix dernières ? Vous seriez en règle.
— Je n’ai plus d’argent, avoua, non sans dignité, Fernand. — Ensuite en aurais-je — il avait pressenti le : on en trouve — je suis las, j’ai conscience de ne pas être taillé pour ce métier ; je désire céder.
— Combien ?
— Dix mille francs.
— Eh bien ! mon petit, pour un garçon qui avoue de ne pas être organisé pour le commerce, vous ne vous embêtez pas.
— C’est ce que ça m’a coûté à publier.
— Mauvaise raison. Je vais vous donner cinq mille francs ; et encore, parce que c’est vous !
Drulom fit le geste auguste du financier qui ouvre le tiroir de sa caisse pléthorique.
— Vous m’étranglez.
— Je vous comble. Nous signons demain. Mais en attendant, comme je connais la vie, que, parfois, vingt-quatre heures peuvent être désastreuses, voici votre argent ; donnez-m’en décharge. Et, vous savez, je n’exige pas que vous m’ayez de la reconnaissance. Vous pourrez dire que je suis une immonde crapule à tout le monde, en sortant d’ici : voilà qui ne me gêne pas dans les entournures.
Fernand signa d’un paraphe nerveux, sans un mot de protestation. Il avait hâte d’en finir. Déjà l’argent en poche, il se retirait, après un salut court, quand Drulom l’arrêta :
— Et maintenant, qu’allez-vous faire ?
— Mon métier, chanter.
— Où ?
— Je trouverai.
— Hum ! Ça sera dur. Voulez-vous faire un tour en province ? Cela vous reposera. Et voyez comme aujourd’hui je suis de bonne composition, je vous engage pour trois mois ; j’engage également votre femme, la petite Mésange.
— Les conditions ?
— Huit cents francs par mois globalement, pour ménager les susceptibilités de chacune des parties.
Tout cela jovial, gai, qui aurait été d’un brave homme, sans le facies du criminel qui blague ses victimes.
Fernand ne discuta pas, il considérait cette offre comme une aubaine. Il partit réconforté !
Drulom valait décidément mieux que sa réputation.
L’auteur-compositeur-éditeur-usurier se malaxait les paumes en signe de joie. Il venait de faire une fructueuse affaire et de se donner les apparences d’un bienfaiteur. Cela lui arrivait souvent. Oh ! ça n’était pas un paresseux, celui-là.