CHAPITRE XIII

[1]«Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»

[1]«Mon fils, il est temps d'en finir avec ces simulations.»

[2]«Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours le même, et toi tu changes.)Commentairede Giuliani.

[2]«Je suis comme le centre d'un cercle dont tous les points sont à égale distance de lui; il n'en est pas ainsi de toi.» (Je suis toujours le même, et toi tu changes.)Commentairede Giuliani.

[3]Commentaire dech. XII.

[3]Commentaire dech. XII.

[4]Ballata, io vo' che tu ritruovi amore....

[4]Ballata, io vo' che tu ritruovi amore....

[5]L'Amour.

[5]L'Amour.

[6]Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre.

[6]Ceci veut dire sans doute: c'était pour ne pas vous compromettre.

[7]Commentaire duch. XII.

[7]Commentaire duch. XII.

Après la vision que je viens de raconter, et après avoir dit les paroles que l'Amour m'avait imposées, me vinrent des pensées nombreuses et diverses qu'il m'a fallu sonder et combattre une à une, sans pouvoir m'en défendre. Parmi celles-ci, quatre m'ôtaient tout repos.

L'une d'elles était celle-ci: la domination de l'Amour est bonne, parce qu'elle écarte de toute vilenie l'esprit de son fidèle. L'autre était que la domination de l'Amour n'est pas bonne, parce que plus on y est soumis, plus il faut passer par des chemins pénibles et douloureux.

Une autre était celle-ci: le nom de l'Amour estsi doux à entendre qu'il paraît impossible que ses oeuvres soient autrement que douces, car les noms suivent les choses auxquelles ils sont appliqués, comme il est écrit:nomina sunt complementa rerum. La quatrième était celle-ci: la femme à qui l'Amour t'attache si étroitement n'est pas comme les autres femmes dont le coeur se meut si légèrement.

Et chacune de ces pensées me faisait la guerre au point que je ressemblais à celui qui ne sait pas quel chemin suivre, qui voudrait bien marcher, mais qui ne sait pas où il va. Et si je songeais à chercher un chemin battu, c'est-à-dire celui que prendraient les autres, ce chemin se trouvait tout à fait contraire à mes pensées, qui étaient de faire appel à la pitié, et de me remettre entre ses bras. C'est dans cet état que je fis le sonnet suivant:

Toutes mes pensées parlent d'amour,[1]Et le font de manières si diversesQue l'une me fait vouloir m'y soumettreEt une autre me dit que c'est une folie.[2]Une autre m'apporte les douceurs de l'espérance,Et une autre me fait verser des larmes abondantes.Elles s'accordent seulement à demander pitié,Tout tremblant que je suis de la peur qui étreint mon coeur.C'est à ce point que je ne sais de quel côté me tourner;Je voudrais parler et ne sais ce que je pourrais dire.C'est ainsi que je me trouve comme égaré dans l'amour.Et si je veux les accorder toutesIl faut que j'en appelle à mon ennemie,Madame la Pitié[3], pour qu'elle me vienne en aide.[4]

NOTES:

[1]Tutti li miei pensier parlan d'amore....

[1]Tutti li miei pensier parlan d'amore....

[2]Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli litfolle,folie, version que j'ai suivie. Giuliani litforte, ce qui signifierait que cette pensée est plus forte.

[2]Il y a ici deux versions différentes: Fraticelli litfolle,folie, version que j'ai suivie. Giuliani litforte, ce qui signifierait que cette pensée est plus forte.

[3]Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelleMadonna Pietàlamia nemica.

[3]Il explique lui-même que c'est par ironie qu'il appelleMadonna Pietàlamia nemica.

[4]Commentaire duch. XIII.

[4]Commentaire duch. XIII.

Après que ces diverses pensées se furent livré de telles batailles, il arriva que cette adorable créature se rendit à une réunion où se trouvaient assemblées un grand nombre de dames, et j'y fus amené par un de mes amis qui crut me faire plaisir en m'introduisant là où tant de femmes venaient faire montre de leur beauté. Je ne savais donc pas où j'étais amené, meconfiant à l'ami qui allait me conduire ainsi jusqu'aux portes de la mort[1], et je lui dis: «Pourquoi sommes-nous venus près de ces dames?» il me répondit: «C'est pour qu'elles soient servies d'une manière digne d'elles.»

La vérité est que ces femmes s'étaient réunies chez une d'elles qui s'était mariée ce jour-là et les avait invitées, suivant la coutume de cette ville, au premier repas qui se donnait dans la maison de son nouvel époux. De sorte que, pensant faire plaisir à cet ami, je me décidai à venir me tenir à la disposition de ces dames en sa compagnie. Et, comme je venais de le faire, il me sembla sentir un tremblement extraordinaire qui partait du côté gauche de ma poitrine et s'étendit tout à coup dans le reste de mon corps.

Je fis alors semblant de m'appuyer contre une peinture qui faisait le tour de la salle et, craignant que l'on se fût aperçu de mon tremblement, je levai les yeux et, regardant ces dames, je vis au milieu d'elles la divine Béatrice. Alors, mes esprits se trouvèrent tellement anéantis par la violence de mon amour, quand je me vis si prèsde ma Dame, qu'il ne resta plus en moi de vivant que l'esprit (le sens) de la vision.

Et encore, tandis que mes yeux auraient voulu fixer en eux-mêmes l'image de cette merveille, ils ne parvenaient pas à la contempler, et ils en souffraient et ils se lamentaient, et ils se disaient: Si nous n'étions pas ainsi projetés hors de nous-mêmes, nous pourrions rester à regarder cette merveille, comme font les autres.

Plusieurs de ces dames, s'apercevant comme j'étais transfiguré, commencèrent par s'étonner, puis se mirent a parler entre elles et à rire et à se moquer de moi avec la gentille Béatrice. Alors mon ami, qui ne se doutait de rien, s'en aperçut aussi et, me prenant par la main, m'emmena hors de la vue de ces dames en me demandant ce que j'avais. Alors, un peu calmé et ayant repris mes esprits anéantis, et ceux-ci ayant retrouvé la possession d'eux-mêmes, je lui dis: «J'ai mis les pieds dans cette partie de la vie où l'on ne peut aller plus loin avec la pensée de s'en revenir.»[2]

Puis le quittant, je rentrai dans la chambre des larmes où pleurant, et honteux de moi-même,je me disais: «Si cette femme savait dans quel état je me trouve, je ne crois pas qu'elle se moquerait de moi; je crois plutôt qu'elle en aurait grande pitié.» Et, tout en pleurant ainsi, je me proposai de dire quelques mots qui s'adresseraient à elle-même et lui expliqueraient la cause de ma transfiguration, ou je lui dirais que j'étais bien sûr qu'elle n'en était pas consciente, et que si elle l'avait été, sa compassion aurait gagné les autres. Et je souhaitais qu'en lui tenant ce langage mes paroles pussent arriver jusqu'à elle,

Vous avez ri de moi avec ces autres femmes,[3]Et vous ne savez pas, Madame, d'où vientQue je vous montre un visage si nouveauQuand je contemple votre beauté.Si vous le saviez, votre pitié ne pourrait pasGarder contre moi votre habituelle rigueur.Car l'Amour, lorsqu'il me trouve près de vous,S'enhardit et prend un tel empireQu'il frappe mes esprits craintifs,Et les tue ou les chasse,De sorte qu'il reste seul à vous regarder.C'est ce qui me fait changer de figure,Mais pas assez pour que je ne sente pas alorsLes angoisses où me plongent les tourmens qu'ils subissent.[4]

NOTES:

[1]Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu d'instants après.

[1]Ceci est une allusion à un incident qui allait se produire peu d'instants après.

[2]J'ai cru que j'allais mourir.

[2]J'ai cru que j'allais mourir.

[3]Coll' altre donne mia vista gabbate....

[3]Coll' altre donne mia vista gabbate....

[4]Commentaire duch. XIV.

[4]Commentaire duch. XIV.

Après cette nouvelle transfiguration, il me vint une pensée opiniâtre, qui ne me quittait guère, mais me reprenait continuellement et me disait: puisque tu prends un aspect si lamentable quand tu es proche de cette femme, pourquoi cherches-tu à la voir? Si elle te le demandait, qu'aurais-tu à lui répondre, mettant que tu aurais l'esprit assez libre pour le faire?

Et une autre pensée répondait humblement: si je ne perdais pas toutes mes facultés et que j'eusse assez de liberté pour lui répondre, je lui dirais: aussitôt que je m'imagine sa merveilleuse beauté, il me vient un désir de la voir d'une telle puissance qu'il détruit, qu'il tue dans ma mémoire, tout ce qui pourrait s'élever contre lui, et les souffrances passées ne sauraient retenir mon désir de chercher à la voir.

Alors, cédant à ces pensées, je songeai à lui adresser certaines paroles dans lesquelles, en m'excusant près d'elle des reproches que j'avaispu lui adresser[1], je lui ferais connaître ce qu'il advient de moi quand je l'approche.

Tout ce que j'ai dans mon esprit expire[2]Quand je vous vois, ô ma belle joie!Et quand je suis près de vous, j'entends l'AmourQui dit: fuis, si tu ne veux pas mourir.Mon visage montre la couleur de mon coeur,Et quand il s'évanouit, il s'appuie où il peut[3]Et, tout tremblant comme dans l'ivresse,Il semble que les pierres lui crient: meurs, meurs.Il aurait bien tort, celui qui me verrait alors,S'il ne venait pas rassurer mon âme éperdue,Rien qu'en me montrant qu'il me plaint,Et en me témoignant cette pitié que votre rire tue,Et que ferait naître cet aspect lamentableDes yeux qui ont envie de mourir.[4]

NOTES:

[1]Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué davantage sur ce sujet.

[1]Il paraît que Dante s'était plaint hautement, soit en paroles soit autrement, du rire moqueur de Béatrice. Mais il ne s'est pas expliqué davantage sur ce sujet.

[2]Ciò che m'incontra nella menta, more....

[2]Ciò che m'incontra nella menta, more....

[3]Ici lecoeurest pris pour la personne. Allusion à la scène de la page 54.

[3]Ici lecoeurest pris pour la personne. Allusion à la scène de la page 54.

[4]Commentaire duch. XV.

[4]Commentaire duch. XV.

Ce sonnet, après que je l'eus écrit, m'amena à dire encore quatre choses sur mon état, qu'il me semblait n'avoir pas encore exprimé.

La première est que je souffrais souvent quand ma mémoire venait représenter à mon imagination ce que l'amour me faisait endurer.

La seconde, que l'amour m'envahissait souvent tout à coup avec tant de violence qu'il ne restait de vivant en moi qu'une pensée, celle qui me parlait de ma Dame.

La troisième est que, quand cette bataille de l'amour se livrait en moi, je partais tout pâle pour voir cette femme, croyant que sa vue ferait cesser ce conflit, et oubliant ce qui m'était arrivé en m'approchant d'elle.

La quatrième est comment cette vue ne venait pas à mon secours, mais venait finalement abattre ce qui me restait de vie. Tel est le sujet du sonnet suivant.

Souvent me revient à l'esprit[1]L'angoisse que me cause l'amour.Et il m'en vient une telle pitié que souventJe dis: hélas, cela arrive-t-il à quelqu'un d'autreQue l'amour m'assaille si subitementQue la vie m'abandonne presque,Et il ne me reste alors de vivant pour me sauverQu'un seul esprit, parce qu'il me parle de vous.Puis, je m'efforce de venir moi-même à mon aide;Et tout pale et dépourvu de tout courageJe viens vous voir, croyant me guérir:Et si je lève les yeux pour regarder,Mon coeur se met à trembler si fortQue ses battements cessent de se faire sentir.[2]

NOTES:

[1]Spesse fiate vennemi alla mente....

[1]Spesse fiate vennemi alla mente....

[2]Commentaire duch. XVI.

[2]Commentaire duch. XVI.

Après avoir fait ces trois sonnets adressés à cette femme, comme ils faisaient le récit exact de mon état, j'ai cru devoir me taire, parce qu'il me semblait avoir assez parlé de moi. Mais bien que je cesse de lui parler, il me fautreprendre une matière nouvelle et plus noble que la précédente. Et comme ce nouveau sujet sera agréable à entendre, je vais le traiter aussi brièvement que possible.

Comme plusieurs personnes avaient lu sur mon visage le secret de mon coeur, certaines dames, qui se réunissaient parce qu'elles aimaient à se trouver ensemble, connaissaient bien mes sentimens, chacune d'elles ayant été témoin de mes violentes émotions. Et comme je me trouvais passer près d'elles par hasard, une d'elles m'appela. C'était une femme d'un parler agréable. Quand je fus arrivé devant elles, je vis bien que ma charmante dame n'était pas là, et, rassuré, je les saluai et leur demandai ce qu'il y avait pour leur service.

Ces dames étaient en assez grand nombre. Il y en avait qui riaient entre elles; d'autres me regardaient en attendant ce que j'allais dire, et d'autres jasaient ensemble. L'une d'elles,tournant les yeux vers moi et m'appelant par mon nom, me dit: «Pourquoi et dans quel but aimes-tu donc cette personne, puisque tu ne peux soutenir sa présence? Dis-nous-le parce que le but d'un tel amour, il faut qu'il soit d'un genre très particulier.» Et quand elle eut dit ces paroles, elle et toutes les autres se regardèrent en attendant ma réponse.

Alors je leur dis: «Mesdames, tout ce que demandait mon amour était le salut de cette femme, dont vous entendez peut-être parler. C'est en cela que résidait la béatitude qui était la fin de tous mes désirs. Mais, depuis qu'il lui a plu de me le refuser, mon seigneur l'Amour a mis par sa grâce toute ma béatitude dans ce qui ne peut me manquer.»

Ces dames se mirent alors à parler entre elles et, de même que nous voyons quelquefois tomber la pluie mêlée à une neige très blanche, il me semblait voir leurs paroles entrecoupées de soupirs. Et quand elles eurent ainsi parlé quelque temps ensemble, celle qui m'avait adressé la parole la première me dit: «Nous te prions de nous dire en quoi réside ta béatitude.» Et je répondis: «Elle réside dans les paroles qui sont à la louange de ma Dame.» Et elledit à son tour: «Si tu disais vrai, ce que tu nous as dit en parlant de ton état, tu l'aurais dit dans un autre sens.»[1]

Et je les quittai en réfléchissant à ces paroles, presque honteux de moi-même, et je me disais en marchant: si je trouve une telle béatitude dans les mots qui expriment la louange de ma Dame, comment ai-je pu parler d'elle différemment? Alors je résolus de prendre toujours désormais sa louange pour sujet de mes paroles. Et comme je pensais beaucoup à cela, il me sembla que j'avais entrepris quelque chose de trop élevé relativement à moi-même, de sorte que je n'osais plus m'y mettre; et je demeurai ainsi plusieurs joues avec le désir de parler et la peur de commencer.

NOTE:

[1]Commentaire duch. XVIII.

[1]Commentaire duch. XVIII.

Puis il arriva que, passant par un chemin le long duquel courait un ruisseau aux eaux trèsclaires[1], il me vint une volonté si forte de parler que je commençai à songer à la manière dont je m'y prendrais, et j'ai pensé qu'il ne conviendrait pas de parler d'elle, mais de m'adresser aux femmes à la seconde personne, et non à toutes les femmes, c'est-à-dire aux femmes distinguées, et qui ne sont pas seulement des femmes. Et alors ma langue se mit à parler comme si elle eût été mue par elle-même, et elle dit: «Femmes qui comprenez l'amour....» Je mis alors ces mots de côté dans ma mémoire avec une grande joie, en pensant à les prendre pour mon commencement. Puis je rentrai dans la ville, et, après y avoir songé pendant plusieurs jours, je commençai cette canzone.[2]

Femmes qui comprenez l'amour,[3]Je veux m'entretenir avec tous de ma Dame,Non pas que je pense arriver au bout de sa louange,Mais pour satisfaire mon esprit.Je dis donc que, quand je pense à ses mérites,L'amour se fait sentir en moi si douxQue, si la hardiesse ne venait à me manquer,Mes accens rendraient tout le monde amoureux.Et je ne veux pas non plus me hausser à un pointQue je ne saurais soutenir jusqu'à la fin.Mais je traiterai délicatement de sa grâce infinieAvec vous, femmes et jeunes filles amoureuses,Car ce n'est pas une chose à en entretenir d'autres que vousUn ange a fait appel à la divine Intelligence et lui a dit:Seigneur, on voit dans le mondeUne merveille dont la grâce procèdeD'une âme qui resplendit jusqu'ici.Le ciel, à qui il ne manqueQue de la posséder, la demande à son Seigneur,Et tous les saints la réclament.La pitié seule prend notre parti[4]Car Dieu dit en parlant de ma Dame:O mes bien aimés, souffrez en paixQue votre espérance attende tant qu'il me plairaLà où il y a quelqu'un qui s'attend à la perdre,Et qui dira dans l'Enfer aux méchans:J'ai vu l'espérance des Bienheureux.Ma Dame est donc désirée là-haut dans le ciel.Maintenant je veux vous faire connaître la vertu qu'elle possède,.Et je dis: que celle qui veut paraître une noble femmeS'en aille avec elle, car quand elle s'avanceL'Amour jette au coeur des méchans un froidTel que leurs pensées se glacent et périssent;Et celui qui s'arrêterait à la contemplerDeviendrait une chose noble ou mourrait.Et s'il se trouve quelqu'un qui soit digneDe la regarder, il éprouve les effets de sa vertu,Et s'il arrive qu'elle lui accorde son salutIl se sent si humble qu'il en oublie toutes les offenses.Et Dieu lui a encore accordé une plus grande grâce:C'est que celui qui lui a parlé ne peut plus finir mal.L'Amour dit d'elle: comment une chose mortellePeut-elle être si belle et si pure!Puis il la regarde, et jure en lui-mêmeQue Dieu a voulu en faire une chose merveilleuse.Elle porte ce teint de perle[5]Qui convient aux femmes, mais sans exagération.[6]Elle est tout ce que la nature peut faire de bien,Et on la prend pour le type de la beauté.De ses yeux, quand ils se meuvent,Sortent des esprits enflammés d'amourQui blessent les yeux de ceux qui les regardent,Et puis s'en vont droit au coeur.Vous voyez l'amour peint sur ses lèvresSur lesquelles le regard ne peut demeurer fixé.Canzone, je sais que c'est surtout les femmesQue tu viendras trouver quand je t'aurai envoyée.Maintenant, je t'avertis, puisque je t'ai élevéeComme une enfant de l'Amour, pure et modeste,Que, là où tu iras, ta dises en priant:Apprenez-moi où je dois aller, car je suis envoyéeA celle dont la louange est ma parure.Et si tu ne veux pas aller inutilement,Ne t'arrête pas près des gens indignes.Efforce-toi, si tu le peux, de ne te montrerQu'à des femmes ou à des hommes d'éliteQui te montreront le chemin le plus court.Tu trouveras l'Amour près d'elle:Recommande-moi, comme c'est ton devoir, à l'un et à l'autre.[7]

NOTES:

[1]C'était probablement leMugnone.

[1]C'était probablement leMugnone.

[2]N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux fois pour écrire un sonnet.

[2]N'est-ce pas là un exemple curieux de la méthode de travail ou de composition du Poète? Nous le verrons plus loin s'y reprendre à deux fois pour écrire un sonnet.

[3]Donne ch' avete intelletto d'amore.... Faut-il voir dans le motintellettol'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)

[3]Donne ch' avete intelletto d'amore.... Faut-il voir dans le motintellettol'idée de connaissance ou de sentiment? (Giuliani.)

[4]Dieu a pitié de nous en nous la conservant.

[4]Dieu a pitié de nous en nous la conservant.

[5]Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la teinte de la perle en est le type.

[5]Il répète souvent que la pâleur est la couleur de l'amour, et la teinte de la perle en est le type.

[6]Non fuor misura.

[6]Non fuor misura.

[7]Commentaire duch. XIX.

[7]Commentaire duch. XIX.

Après que cette canzone eut été un peu répandue dans le monde, comme quelqu'un de mes amis l'avait entendue, il voulut me prier de dire ce que c'est que l'amour[1], s'étant d'après cela fait de moi peut-être une opinion exagérée. De sorte que je pensai qu'après avoir écrit ce qui précède, il serait bon de dire quelque chose de l'amour, et, pour obliger mon ami, je me décidai à consacrer quelques mots à ce sujet.

Amour et noblesse de coeur sont une même chose,[2]Comme l'a dit le poète.C'est ainsi que si l'un ose aller sans l'autreC'est comme si l'âme raisonnable allait sans la raison.Quand la nature est amoureuse,L'Amour devient son maître et le coeur est sa demeure.C'est là qu'il se repose quelquefois un instant,Et quelquefois y séjourne longtemps.Puis la beauté apparaît dans une femme sage,[3]Et elle plaît tellement aux yeux que dans le coeurNaît un désir de la chose qui plaît.Et ce désir persiste en lui assezPour éveiller un désir d'amour.C'est la même chose qu'un homme de valeur éveille chez une femme.[4]

NOTES:

[1]Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète est Guido Guinicelli (a cor gentil ripera sempre amore).

[1]Cet ami serait Forese; parent de sa femme Gemma, qui a accompagné les deux poètes quelques instans dans le Purgatoire (Giuliani). Le Poète est Guido Guinicelli (a cor gentil ripera sempre amore).

[2]i. Amore e cor gentil none una cosa....

[2]i. Amore e cor gentil none una cosa....

[3]Saggia donna. Saggiadoit avoir ici une extension particulière et qui répond àuomo valentedu dernier vers.

[3]Saggia donna. Saggiadoit avoir ici une extension particulière et qui répond àuomo valentedu dernier vers.

[4]Commentaire du ch. XX.

[4]Commentaire du ch. XX.

Après avoir traité de l'amour dans ces vers, il me vint à l'idée de dire à la louange de cette beauté des paroles où je montrerais comment cet amour s'éveille pour elle, et comment nonseulement il s'éveille là où il dormait, mais comment, grâce à son action merveilleuse, il s'éveille là où il n'était pas en puissance.

Ha Dame porte l'amour dans ses yeux,[1]De sorte que ce qu'elle regarde s'embellit.Où elle passe chacun se tourne vers elleEt son salut fait trembler le coeur,De sorte que baissant son visage on pâlit,Et on se repent de ses propres fautes.L'orgueil et la colère s'enfuient devant elle.Aides-moi, Mesdames, à lui faire honneur.Toute douceur, toute pensée modeste,Naissent dans le coeur de celui qui l'entend parler;Aussi est heureux celui qui l'entrevoit seulement.Ce qu'elle paraît être quand elle sourit un peuNe peut se dire ni se retenir en esprit,Tant est merveilleux un tel miracle.[2]

NOTES:

[1]Negli occhi porta la mia donna Amore....

[1]Negli occhi porta la mia donna Amore....

[2]Commentaire duch. XXI.

[2]Commentaire duch. XXI.

Peu de jours s'étaient passés quand, suivant le plaisir du glorieux Seigneur qui ne s'est pasrefusé à mourir lui-même, celui qui avait été le père d'une telle merveille qu'était cette très noble Béatrice quitta la vie pour la gloire éternelle.

Et comme une telle séparation est douloureuse pour ceux qui restent et avaient été amis de celui qui s'en va, et qu'il n'y a pas d'affection aussi intime que celle d'un bon père pour un enfant tendre, et d'un enfant tendre pour un bon père, et comme cette femme possédait un haut degré de bonté, et que son père était aussi d'une grande bonté (comme on le croyait et comme c'était la vérité), elle fut plongée dans une douleur très amère.

Suivant les usages de cette ville, les femmes avec les femmes, et les hommes avec les hommes, s'assemblaient dans la maison en deuil. Or beaucoup de femmes s'étaient réunies là où cette Béatrice pleurait à faire pitié. Et moi-même j'en vis revenir quelques-unes que j'entendais parler de ses lamentations. Et elles disaient: «Elle pleure tellement que quiconque la regarderait devrait en mourir de compassion.»

Puis elles passèrent, et je restai plongé dans une telle tristesse que les larmes inondaient mon visage, et que je devais à chaque instantcacher mes yeux dans mes mains. Et si ce n'était que je me trouvais dans un endroit où passaient la plupart des femmes qui parlaient d'elle, attentif à ce qu'elles disaient, je serais allé me cacher aussitôt que mes larmes commencèrent à couler. Et, comme je me tenais toujours là, d'autres passèrent encore devant moi, qui se disaient les unes aux autres: «Qui de nous pourra être gaie, maintenant que nous l'avons vue tant pleurer?» D'autres disaient en me voyant: «En voici un qui pleure ni plus ni moins que s'il l'avait vue comme nous.» D'autres disaient encore: «Comme il est changé! Il ne paraît plus du tout le même.»

C'est ainsi que j'entendais les femmes qui passaient parler d'elle et de moi. Je pensai alors à prononcer quelques paroles que je pouvais bien exprimer à propos de tout ce que j'avais entendu dire à ces femmes. Et comme je leur en aurais volontiers demandé la permission, si je ne m'étais trouvé retenu par quelque crainte, je me décidai à faire comme si je la leur avais demandée et qu'elles m'eussent répondu. Je fis alors deux sonnets: dans l'un, je m'adresse à elles comme j'aurais pu le faire de vive voix; dans l'autre, je prends la réponse dans les mots que j'avais entenduprononcer comme s'ils avaient été réellement adressés à moi-même.

O vous dont la contenance affaissée[1]Et les yeux baissés témoignent de votre douleur,D'où venez-vous? Et dites-moiPourquoi la compassion est peinte sur votre visage.Est-ce que vous avez vu notre DameLe visage baigné des pleurs de son filial amour?Dites-le-moi, Mesdames,Car mon coeur me le dit à moi-même,Et je le vois rien qu'à votre démarche.Et si vous venez d'un endroit si pitoyableVeuillez rester ici un moment avec moi,Et, quoi qu'il en soit d'elle, ne me le cachez pas.Car je vois combien vos yeux ont pleuré,Et je vois votre visage si altéréQue le coeur m'en tremble rien qu'à le voir.Es-tu celui qui a parlé si souvent[2]De notre dame, en ne l'adressant qu'à nous?Tu lui ressembles par la voix,Mais ton visage n'est pas reconnaissable.Pourquoi pleures-tu dans ton coeur,Que tu fais naître chez les autres la compassion de toi-même?Est-ce que tu l'as vue pleurer que tu ne peuxCeler ta propre douleur?Laisse-nous pleurer et nous en aller tristement.Il est inutile de chercher à nous consoler,Nous qui l'avons entendue parler dans ses pleurs.Elle a la pitié tellement empreinte sur son visageQue quiconque l'eût voulu regarderSerait tombé mort devant elle.[3]

NOTES:


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