[1]Voi, che portate la sembianza umile....
[1]Voi, che portate la sembianza umile....
[2]Se' tu volui c'hai trattata sovente.... Dans ce second sonnet, le poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le précédent.
[2]Se' tu volui c'hai trattata sovente.... Dans ce second sonnet, le poète donne la parole aux femmes à qui il s'était adressé dans le précédent.
[3]Commentaire duch. XXII.
[3]Commentaire duch. XXII.
Quelques jours après ceci, il m'advint dans certaines parties de ma personne une maladie douloureuse, dont je souffris terriblement pendant plusieurs jours, et elle me fit tomber dans une telle faiblesse qu'il me fallut rester semblable à ceux qui ne peuvent plus se mouvoir. Et, comme le neuvième jour je fus pris de douleurs intolérables, il me vint une pensée qui était celle de ma Dame. Et, quand j'eus suivi cette pensée pendant quelque temps, je revins à celle de ma vie misérable. Et, voyant combien la vie tient à peu de chose, même quand lasanté est parfaite, je me mis à pleurer en dedans de moi-même sur tant de misère, et, dans mes soupirs, je me disais: «il faudra que cette divine Béatrice meure un jour!» Et je tombai alors dans un égarement tel que je fermai les yeux et commençai à m'agiter comme un frénétique, puis à divaguer.
Alors m'apparurent certains visages de femmes échevelées qui me disaient: «tu mourras aussi». Et après ces femmes vinrent d'autres visages étranges et horribles à voir qui me disaient: «tu es mort». Et mon imagination continuant à s'égarer, j'en vins à ce point que je ne savais plus où j'étais. Je croyais toujours voir des femmes échevelées, extrêmement tristes, et qui pleuraient. Et il me sembla que le soleil s'obscurcissait tellement que les étoiles se montraient d'une couleur qui me faisait juger qu'elles pleuraient. Et je croyais voir les oiseaux qui volaient dans l'air tomber morts, et qu'il y avait de grands tremblemens de terre.[1]Et au milieu dema surprise et de mon effroi, je m'imaginai qu'un de mes amis venait me dire: «tu ne sais pas? Ton admirable Dame n'est plus de ce monde».
Alors, je me mis à pleurer à chaudes larmes. Et ce n'est pas seulement dans mon imagination que je pleurais, je versais de vraies larmes. En ce moment, je regardai le ciel, et je crus voir une multitude d'anges qui remontaient en suivant un petit nuage très blanc. Et ils chantaient d'un air de triomphehosanna in excelsis, sans que j'entendisse autre chose.[2]
Il me sembla alors que mon coeur, qui était tout amour, me disait: il est vrai que notre Dame est étendue sans vie; et je crus aller voir ce corps qui avait logé cette âme bienheureuse et si pure. Et cette imagination fut si forte qu'elle me montra effectivement cette femme morte, et des femmes qui lui couvraient la tête d'un voile blanc. Et son visage avait une telle apparence de repos qu'il semblait dire: «Voici que je vois le commencement de la paix.» Et je sentais tant de douceur à la regarder que j'appelais la mort, et je disais: O douce mort, viens à moi, ne me repousse pas.Tu dois être bonne, puisque tu as habité ce corps. Viens à moi, car je te désire beaucoup: tu vois que je porte déjà ton empreinte.
Et il me sembla alors qu'après avoir vu remplir ces douloureux offices que l'on rend aux morts, je retournais dans ma chambre, et je regardais le ciel, et je disais à haute voix: «O âme bienheureuse, bienheureux est celui qui te voit!»
Et comme je disais ces mots au milieu de sanglots douloureux, et appelant la mort, une femme jeune et gentille qui se tenait près de mon lit, croyant que mes pleurs et mes plaintes s'adressaient à ma propre maladie, se mit tout effrayée à pleurer comme moi. Et les autres femmes qui étaient dans la chambre, attirées par ses pleurs et s'apercevant que je pleurais aussi, l'éloignèrent de moi: cette jeune femme était une de mes plus proches parentes.
Alors elles s'approchèrent toutes de mon lit et voulurent me réveiller, car elles croyaient que je rêvais, et elles me disaient: «Ne dors plus, ne te laisse pas décourager ainsi.» Et pendant qu'elles me parlaient, mon imagination se calma, au point que je voulais dire: «O Béatrice, sois bénie!» Et à peine avais-je prononcé Béatriceque j'ouvris les yeux en tressaillant, et je vis bien que je m'étais trompé. Et, tout en prononçant ce nom, ma voix était tellement brisée que ces femmes ne pouvaient me comprendre. Et quoique je me sentisse tout honteux, un avertissement de l'Amour me fit me retourner vers elles. Et alors elles se mirent à dire: «On dirait qu'il est mort.» Puis elles ajoutèrent entre elles: «Il faut le ranimer.» Et elles me dirent beaucoup de choses pour me remonter. Elles me demandaient de quoi j'avais eu peur. Et moi, ayant retrouvé un peu de force, et reconnaissant l'erreur de mon imagination, je leur répondis: «Je vais vous dire ce que j'ai eu.» Alors je commençai par le commencement, et je finis en leur disant ce que j'avais vu, mais sans prononcer le nom de ma bien-aimée. Et plus tard, guéri de ma maladie, je résolus de raconter ce qui m'était arrivé, parce qu'il m'a semblé que ce serait une chose intéressante.
Une femme jeune et compatissante,[3]Ornée de toutes les grâces humaines,Se trouvait là où j'appelais à chaque instant la mort.Voyant mes yeux pleins d'angoisseEt entendant mes paroles dépourvues de sens,Elle s'effraya et se mit à pleurer à chaudes larmes.Et d'autres femmes, attirées près de moiPar celle qui pleurait ainsi,L'éloignèrent et cherchèrent à me faire revenir à moi.L'une me disait: il ne faut pas dormir,Et une autre: pourquoi te décourager?Alors je laissai cette étrange fantaisiefit je prononçai le nom de ma Dame.Ma voix était si douloureuseEt tellement brisée par l'angoisse et les pleursQue mon coeur seul entendit ce nom résonner.Et, la honte peinte sur mon visage,L'Amour me fit me tourner vers elles.Ma pâleur était telleQu'elles se mirent à parler de ma mort:Il faut le remonter, disaient-elles doucement l'une à l'autre.Et elles me répétaient:«Qu'as-tu donc vu, que tu parais si abattu?»Quand j'eus repris un peu de forceJe dis: «Mesdames, je vais vous le dire.Tandis que je pensais à la fragilité de ma vie,Et que je voyais combien sa durée tient à peu de chose,L'Amour qui demeure dans mon coeur se mit à pleurer;De sorte que mon âme fut si égaréeQue je disais en soupirant, dans ma pensée:«Il faudra bien que ma Dame meure un jour!»Et mon égarement devint tel alorsQue je fermai mes yeux appesantis;Et mes esprits étaient tellement affaiblisQu'ils ne pouvaient plus s'arrêter sur rien.Et alors mon imagination,Incapable de distinguer l'erreur de la vérité,Me fit voir des femmes désoléesQui me disaient: «Tu mourras, tu mourras.»Puis je vis des choses terribles.Dans la fantaisie où j'entraisJe ne savais pas où je me trouvais,Et il me semblait voir des femmes écheveléesQui pleuraient, et qui lançaient leurs lamentationsComme des flèches de feu.Puis je vis le soleil s'obscurcir peu à peu,Et les étoiles apparaître,Et elles pleuraient ainsi que le soleil.Je voyais les oiseaux qui volaient dans l'air tomberEt je sentais la terre trembler.Alors m'apparut un homme pâle et défaitQui me dit: «Qu'est-ce que tu fais là? Tu ne sais pas la nouvelle?Ta Dame est morte, elle qui était si belle.»Je levais mes yeux baignés de pleursQuand je vis (comme une pluie de manne)Des anges se dirigeant vers le ciel,Précédés d'un petit nuageDerrière lequel ils criaient tous: hosanna!S'ils avaient crié autre chose, je vous le dirais bien.Alors l'Amour me dit: je ne te le cache plus,Viens voir notre Dame qui est gisante.Mon imagination, dans mon erreur,Me mena voir ma Dame morte;Et quand je l'aperçusJe voyais des femmes la recouvrir d'un voile.Et elle avait une telle apparence de reposQu'elle semblait dire: je suis dans la paix.Et la voyant si calmeJe ressentis une telle douceurQue je disais; O mort, désormais que tu me parais douce,Et que tu dois être une chose aimable,Puisque tu as habité dans ma Dame!Tu dois avoir pitié et non colère.Tu vois que je désire tant t'appartenirQue je porte déjà tes couleurs.Viens, c'est mon coeur qui t'appelle.Puis, je me retirai, ne sentant plus aucun mal.Et, quand je fus seul,Je disais en regardant le ciel:Heureux qui te voit, ô belle âme....C'est alors que vous m'avez appelé,Et grâce à vous ma vision disparut.[4]
NOTES:
[1]. . . . . . . . . .O heavy hour!Methink it should be now a huge éclipseO sun and moon, and that th'affrighted globeShould yawn in alteration....(SHAKESPEARE,Otello, act. V.)
[1]. . . . . . . . . .O heavy hour!Methink it should be now a huge éclipseO sun and moon, and that th'affrighted globeShould yawn in alteration....
(SHAKESPEARE,Otello, act. V.)
[2]Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice.
[2]Ce petit nuage très blanc était l'âme de Béatrice.
[3]Donna pietosa e di novella etate....
[3]Donna pietosa e di novella etate....
[4]Commentaire duch. XXIII.
[4]Commentaire duch. XXIII.
Après tous ces rêves, il arriva un jour que, me trouvant quelque part à songer, je sentis que mon coeur se mettait à trembler, comme si j'eusse été en présence de cette femme. Alorsmon imagination me fit voir l'Amour. Il me semblait venir d'auprès d'elle, et parler à mon coeur d'un air joyeux. «Bénis le jour où je t'ai pris, disait-il, parce que tu dois le faire.» Et je me sentis le coeur si joyeux qu'il me sembla que ce n'était pas mon propre coeur, tant il était changé.
Et peu après ces paroles que mon coeur me disait dans la langue de l'Amour, je vis venir vers moi une femme charmante: c'était cette beauté célèbre dont mon meilleur ami[1]était très épris, et qui exerçait sur lui beaucoup d'empire. Elle avait nomGiovanna[2], mais à cause de sa beauté sans doute on l'appelaitPrimavera[3]. Et en regardant derrière elle je vis l'admirable Béatrice qui venait!
Ces dames s'approchèrent de moi l'une après l'autre, et il me sembla que l'Amour parlait dans mon coeur et disait: «C'est parce qu'elle est venue la première aujourd'hui qu'il faut l'appelerPrimavera. C'est moi qui ai voulu qu'on l'appelâtPrima verrà[4], parce qu'elle sera venuela première le jour où Béatrice se sera montrée après le délire de son fidèle. Et si l'on veut considérer son premier nom, autant vaut direPrimavera, parce que son nomGiovannavient de Giovanni (saint Jean) celui qui a précédé la vraie lumière en disant: «Ego vox clamantis in deserto: parate viam Domini.»[5]
Et il me sembla qu'il (l'Amour) me disait encore quelques mots, c'est-à-dire: «Qui voudrait y regarder de tout près appellerait cette Béatrice l'Amour; à cause de la ressemblance qu'elle a avec moi.»
Alors moi, en y repensant, je me proposai d'écrire quelques vers à mon excellent ami (en taisant ce qu'il me paraissait convenir de taire), croyant que son coeur était occupé encore de la beauté de la belle Primavera[6]. Je fis donc le sonnet suivant:
J'ai senti se réveiller dans mon coeur[7]Un esprit amoureux qui dormait;Puis, j'ai vu venir de loin l'AmourSi joyeux qu'à peine si je le reconnaissais.Il disait: il faut maintenant que tu penses à me faire honneur.Et il souriait à chacun des mots qu'il prononçait.Et comme mon Seigneur se tenait près de moi,Je regardai du côté d'où il venaitEt je vis Monna Vanna et Monna Rice[8]Venir de mon côté,L'une de ces merveilles après l'autre.Et, comme je me le rappelle bien,L'amour me dit: celle-ci estPrimavera,Et celle-là a nomAmour, tant elle me ressemble.[9]
NOTES:
[1]Guido Cavalcanti.
[1]Guido Cavalcanti.
[2]Giovanna, Jeanne.
[2]Giovanna, Jeanne.
[3]Primavera, printemps.
[3]Primavera, printemps.
[4]Prima verrà, elle viendra la première.
[4]Prima verrà, elle viendra la première.
[5]Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur.
[5]Je suis celui qui crie dans le désert: préparez la voie du Seigneur.
[6]Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être épris de Giovanna.
[6]Il paraît que Guido, lorsque ce sonnet fut écrit, avait cessé d'être épris de Giovanna.
[7]Io mi sentii svegliar dentro allo care....
[7]Io mi sentii svegliar dentro allo care....
[8]Madonna GiovannaetMadonna Beatrice.
[8]Madonna GiovannaetMadonna Beatrice.
[9]Commentaire duch. XXIV.
[9]Commentaire duch. XXIV.
Les gens qui veulent tout expliquer pourraient s'étonner de ce que je dis de l'Amour, comme s'il était une chose en soi et, non pas seulement comme une substance intellectuelle, mais comme une substance corporelle, ce qui serait faux au point de vue de la réalité: car l'amour n'est pas en soi une substance, mais un accident en substance.
J'ai parlé de lui comme s'il était un corps, et même un homme, dans trois circonstances: quand j'ai dit que je le voyais venir de loin. Comme, suivant Aristote, se mouvoir ne peut être que le fait d'un corps, il semble que je fais apparaître l'Amour comme un corps. Quand j'ai dit qu'il souriait, et même qu'il parlait, comme c'est là le propre de l'homme, le rire surtout, il semble que j'en ai fait un homme.[1]
Pour expliquer ceci, il faut d'abord savoir qu'autrefois on ne parlait pas de l'amour en langue vulgaire. Ont seulement parlé de l'amour quelques poètes en langue latine. Parmi nous, comme peut-être encore ailleurs, et comme chez les Grecs, ce n'était que les poètes lettrés et non vulgaires qui traitaient de semblables sujets. Et il n'y a pas beaucoup d'années qu'apparurent pour la première fois ces poètes vulgaires, c'est-à-dire qui dirent en vers vulgaires ce qu'on disait en vers latins; et nous en chercherions en vain, soit dans la langue de l'Oco[2], soit dans la langue du Si, avant cent cinquante ans.
Et ce qui fait que des écrivains inférieurs ont acquis quelque réputation, c'est qu'ils furent les premiers à se servir de la langue vulgaire. Et le premier poète vulgaire ne parla ainsi que pour se faire entendre d'une femme qui n'aurait pas compris des vers latins. Et ceci est contre ceux qui riment sur des sujets autres que des sujets amoureux, puisque ce mode de s'exprimer fut dès le commencement consacré seulement au parier d'amour.[3]
C'est ainsi que, comme on a accordé aux poètes une plus grande licence de parole qu'aux prosateurs, et que ces diseurs par rimes ne sont autres que des poètes vulgaires, il est juste et raisonnable de leur accorder plus de licence qu'aux autres écrivains vulgaires. Donc, si l'on accorde aux poètes des figures ou des expressions de rhétorique, il faut l'accorder à tous ceux qui parlent en vers.
Nous voyons donc que, si les poètes ont parlé des choses inanimées comme si elles avaient du sens et de la raison, et les ont fait parler ensemble, et non seulement de choses vraies mais de choses qui ne le sont pas (c'est-à-dire dechoses qui ne le sont pas et de choses accidentelles comme si elles fussent des substances et des hommes), il convient que celui qui écrit par rimes en fasse autant, non sans raisons, mais avec des raisons qu'on puisse expliquer en prose.
Que les poètes aient fait ainsi que je viens de le dire se voit par Virgile, lequel dit que Junon, c'est-à-dire une déesse ennemie des Troyens, dit à Eole, maître des vents, dans le premier chapitre de l'Enéide:Eole, namque tibi, etc., et que celui-ci lui répondit:Tuus, O regina, quid optes, etc. Et, dans ce même poète, une chose qui n'est pas animée dit à une chose animée dans le troisième chapitre de l'Enéide:Dardanidae duri, etc. Dans Lucain la chose animée dit à la chose inanimée:Multum, Roma, tamen debes civilibus armis. Et dans Horace, l'homme parle à la science même comme à une autre personne. Et non seulement Horace parle, mais il le fait presque comme un interprète du bon Homère dans sa Poétique:dic mihi, Musa, virum. Suivant Ovide, l'Amour parle comme s'il était une personne humaine, au commencement du livrede Remedio d'amore: Bella mihi, video, bella parantur, ait. Et c'est par tout celaque peuvent paraître clairs différens passages de mon livre.
Et afin que les personnes incultes ne puissent se targuer de ce qui vient d'être dit, j'ajoute que les poètes ne parlent pas ainsi sans raisons, et que ceux qui riment ne doivent jamais parler ainsi sans avoir de bonnes raisons de le faire, parce que ce serait une grande honte à celui qui rimerait une chose sous vêtement de figure ou sous couleur de rhétorique, et puis, interrogé, ne saurait en expliquer les paroles de manière à leur donner un sens véritable. Et mon excellent ami[4]et moi nous en connaissons bien qui riment aussi sottement.
NOTES:
[1]Si, dans les vers passionnés de laVita nuovanous reconnaissons le poète de laDivine Comédie, nous retrouvons ici l'auteur deIl Convito.
[1]Si, dans les vers passionnés de laVita nuovanous reconnaissons le poète de laDivine Comédie, nous retrouvons ici l'auteur deIl Convito.
[2]Languedoc.
[2]Languedoc.
[3]Il Convito.
[3]Il Convito.
[4]Guido Cavalcanti.
[4]Guido Cavalcanti.
Cette charmante femme dont il vient d'être question paraissait si aimable aux gens que, quand elle passait quelque part, on accourait pourla voir ce qui me comblait de joie, Et, quand elle s'approchait de quelqu'un, il venait au coeur de celui-ci un sentiment d'humilité tel qu'il n'osait pas lever les yeux ni répondre à son salut. Et ceux qui l'ont éprouvé peuvent en porter témoignage à ceux qui ne le croiraient pas. Elle s'en allait couronnée et vêtue de modestie, ne tirant aucune vanité de ce qu'elle voyait ou entendait dire. Beaucoup répétaient, quand elle était passée: «Ce n'est pas une femme, c'est un des plus beaux anges de Dieu.» D'autres disaient: «C'est une merveille; béni soit Dieu qui a fait une oeuvre aussi admirable».
Je dis qu'elle se montrait si aimable et ornée de toutes sortes de beautés que ceux qui la regardaient ressentaient au coeur une douceur candide et suave telle qu'ils ne sauraient le redire. Et on ne peut la regarder sans soupirer aussitôt. Tout ceci et bien d'autres choses admirables émanent d'elle merveilleusement et efficacement. Aussi, pensant à tout cela, et voulant reprendre le style de sa louange, je voulus dire tout ce qu'elle répandait d'excellent et d'admirable, afin que non seulement ceux qui peuvent la voir, mais les autres aussi, connaissent tout ce que les mots peuvent exprimer.
Ma Dame se montre si aimable[1]Et si modeste quand elle vous salueQue la langue vous devient muette et tremblante,Et les yeux n'osent la regarder.Elle s'en va revêtue de bonté et de modestieEn entendant les louanges qu'on lui adresse.Elle semble être une chose descendue du cielSur la terre pour y faire voir un miracle.Elle est si plaisante à qui la regardeQue les yeux en transmettent au coeur une douceurQue ne peut comprendre qui ne l'a pas éprouvée.Il semble que de son visage émaneUn esprit suave et plein d'amourQui va disant à l'âme: soupire![2]
NOTES:
[1]Tanto gentile e tanto onesta pare....
[1]Tanto gentile e tanto onesta pare....
[2]Commentaire duch. XXVI.
[2]Commentaire duch. XXVI.
Je dis que ma Dame montrait tant de grâce que non seulement elle était un objet d'honneur et de louange, mais qu'à cause d'elle bien d'autres étaient louées et honorées. Ce que voyant, et voulant le faire connaître à ceux quine le voyaient pas, je résolus de l'exprimer d'une manière significative; et je dis dans le sonnet suivant l'influence que sa vertu exerçait sur les autres femmes.
Celui qui voit ma Dame au milieu des autres femmesVoit parfaitement toute beauté et toute vertu.[1]Celles qui vont avec elle doiventRemercier Dieu de la grande grâce qui leur est faite.Et sa beauté est douée d'une vertu telleQu'elle n'éveille aucune envieEt qu'elle revêt les autresDe noblesse, d'amour et de foi.A sa vue, tout devient modeste,Et non seulement elle plaît par elle-même,Mais elle fait honneur aux autres.Et tout ce qu'elle fait est si aimableQue personne ne peut se la rappelerSans soupirer dans une douceur d'amour.[2]
NOTES:
[1]Vede perfettamente ogni salute....
[1]Vede perfettamente ogni salute....
[2]Commentaire du ch. XXVII.
[2]Commentaire du ch. XXVII.
Après cela, je me mis un jour à songer à ce que j'avais dit de ma Dame, c'est-à-dire dansles deux sonnets précédents, et, voyant dans ma pensée que je n'avais rien dit de l'influence qu'elle exerçait présentement sur moi, il me parut qu'il manquait quelque chose à ce que j'avais dit d'elle, et je me proposai d'exprimer comment je me sentais soumis à son influence, et ce que celle-ci me faisait éprouver.
L'amour m'a possédé si longtemps[1]Et m'a tellement habitué à sa dominationQu'après avoir été d'abord douloureux à supporterIl est devenu d'une grande douceur pour mon coeur.Aussi quand j'ai perdu tout mon courageEt que mes esprits semblent m'abandonner,Alors mon âme débile sentUne telle douceur que mon visage pâlit.Puis l'amour prend un tel pouvoir sur moiQue mes soupirs se mêlent à mes paroles,Et en sortant implorentMa Dame pour qu'elle me rende à moi-même.Cela m'arrive toutes les fois qu'elle me voit,Et à un point tel qu'on aurait de la peine à le croire.
NOTE:
[1]Si lungamente m'ha tenuto amore....
[1]Si lungamente m'ha tenuto amore....
Quomodo sedet sola civitas plena populo? Fatta est quasi vidua domina gentium.[1]
Je pensais encore à la canzone qui précède, et je venais d'en écrire les derniers mots, quand le Seigneur de la justice appela cette beauté sous l'enseigne glorieuse de Marie, cette reine bénie pour qui cette bienheureuse Béatrice avait une telle adoration.[2]Et, bien que l'on aimât peut-être à savoir comment elle fut séparée de nous, je n'ai pas l'intention d'en parler ici, pour trois raisons: la première est que cela ne rentre pas dans le plan de cet écrit, si l'on veut bien se reporter à la préface (praemio) qui précède ce petit livre; la seconde est que, en fût-il autrement, ma plume serait inhabile à traiter un pareil sujet; la troisième est que, si je le faisais,il faudrait me louer moi-même, ce qui est tout à fait blâmable.[3]
Je laisse donc à un autreglossatorede faire ce récit. Cependant, comme dans ce qui précède il a été souvent question du nombre 9, ce qui n'a pas dû être sans raison, et que ce nombre paraît jouer un grand rôle dans son départ, il faut bien que j'en dise quelque chose, et ce sera tout à fait à propos. Je dirai d'abord comment eut lieu son départ, et puis je signalerai plusieurs raisons qui nous montreront que ce nombre 9 lui a toujours tenu fidèle compagnie.[4]
NOTES:
[1]Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? La reine des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jérémie.)
[1]Comment se fait-il que paraît déserte une ville si peuplée? La reine des nations est maintenant comme vide. (Lamentations de Jérémie.)
[2]Commentaire duch. XXIX.
[2]Commentaire duch. XXIX.
[3]Il Convito, trait. i, ch. I.
[3]Il Convito, trait. i, ch. I.
[4]2.Qual numero pu a lei colanto amico. Ce motamicone doit pas être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée de compagnie habituelle.
[4]2.Qual numero pu a lei colanto amico. Ce motamicone doit pas être pris dans le sens de favorable. Il comporte plutôt l'idée de compagnie habituelle.
Je dis que son âme très noble nous quitta à la première heure du neuvième jour du mois, suivant le style[1]d'Italie, et que suivant le style deSyrie[2]elle partit le neuvième jour de l'année dont le premier mois s'appelle Tilmin (ou Tisri), et correspond à notre mois d'octobre. Elle est donc partie, suivant notre style, dans cette année de notre indiction[3], c'est-à-dire des années du Seigneur où le nombre 9 s'est complété neuf fois dans le siècle où elle est venue au monde. Elle appartient donc au treizième siècle des Chrétiens.
Pourquoi ce nombre lui était si familier peut venir de ce que, suivant Ptolémée et suivant les vérités chrétiennes, il y a neuf cieux mobiles (au-dessous de l'Empyrée, seul immobile), et, suivant la commune opinion des astrologues, ces neuf cieux exercent ici-bas leurs influences suivant leurs propres conjonctions. Or, on dit que ce nombre lui était familier parce que, lors de son engendrement tous ces neuf cieux mobiles s'étaient parfaitement combinés. En voilà une raison. Mais en y regardant de plusprès, et suivant une vérité incontestable, ce nombre 9 fut elle-même, je veux dire par similitude; et voici comment je l'entends.
Le nombre 3 est la racine de celui de 9, puisque sans l'aide d'aucun autre nombre, en se multipliant par lui-même, il fait 9, car il est clair que trois fois trois font 9.
Donc 3 est par lui-même le facteur de 9, et si le facteur des miracles est par lui-même 3, c'est-à-dire le Père, le Fils et le Saint-Esprit, lesquels sont trois et un, cette femme fut accompagnée du nombre 9, ce qui fait entendre qu'elle fut elle-même un 9, c'est-à-dire un miracle dont on ne trouve la racine que dans l'admirable Trinité.
On pourra encore en trouver une raison plus subtile; mais voilà ce que j'y vois et ce qu'il me plaît le plus d'y voir.[4]
NOTES:
[1]On appellestylela manière de compter dans le calendrier.
[1]On appellestylela manière de compter dans le calendrier.
[2]Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième mois de l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du moistisminontisri, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, calculé suivant le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, juin 1290 (Giuliani).
[2]Béatrice mourut le 9 juin 1290, c'est-à-dire le neuvième mois de l'année syriaque. Comme celle-ci commençait à partir du moistisminontisri, lequel est pour nous octobre, le neuvième mois, calculé suivant le style de Syrie, correspondait au mois de notre année, juin 1290 (Giuliani).
[3]Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze années, que l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.
[3]Indiction, terme de chronologie. Révolution de quinze années, que l'on recommence toujours par une, lorsque le nombre de quinze est fini.
[4]Commentaire duch. XXX.
[4]Commentaire duch. XXX.
Après que cette noble créature eut été séparée du monde, toute cette ville demeura commeveuve et dépouillée de tout ce qui faisait son ornement. Et moi, pleurant encore dans la cité désolée, j'écrivis aux princes de la terre[1]au sujet de la condition nouvelle où elle allait se trouver, en partant de cette lamentation de Jérémie: «Quomodo sedet sola civitas...?» Et je le dis pour qu'on ne s'étonne pas que j'en aie fait le titre de ce qui devait suivre. Et si l'on voulait me reprocher de ne pas y avoir ajouté les mots qui suivent ce passage, c'est que mon intention avait d'abord été de ne les écrire qu'en langue vulgaire, et que ces paroles latines, si je les avais reproduites, n'auraient pas été conformes à mon intention. Et je sais bien que l'ami à qui j'adressais ceci préférait également que je l'écrivisse en vulgaire.
NOTE: