[1]Ces mots «princes de la terre»Scrivi a' principi della terra, doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au commentaire du ch. XXXI.
[1]Ces mots «princes de la terre»Scrivi a' principi della terra, doivent être pris dans le sens de «principaux de la ville». Voir au commentaire du ch. XXXI.
Après avoir pleuré quelque temps encore, mes yeux se trouvèrent fatigués à ce point queje ne pouvais arriver à épancher ma tristesse. Je pensai alors à essayer d'y parvenir en écrivant ma peine, et je voulus faire une canzone où je parlerais de celle qui m'avait abîmé dans la douleur.
Mes yeux, en exhalant les souffrances de mon coeur,[1]Ont versé tant de larmes amèresQu'ils en sont restés désormais épuisés.Aujourd'hui, si je veux épancher la douleurQui me conduit peu à peu à la mort,Il faut que je me lamente à haute voix.Et comme je me souviens que c'est avec vous,Femmes aimables, que j'aimais à parlerDe ma Dame, quand elle vivait,Je ne veux en parlerQu'à des coeurs exquis comme sont les vôtres.Je dirai ensuite en pleurantQu'elle est montée au ciel tout à coup,Et a laissé l'Amour gémissant avec moi.Béatrice s'en est allée dans le ciel.Dans le royaume où les Anges jouissent de la paix,Et elle y demeure avec eux.Ce n'est ni le froid ni le chaud qui l'a enlevéeComme les autres, Mesdames,Ce n'est que sa trop grande vertu.[2]Car l'éclat de sa bontéA rayonné si haut dans le cielQue le Seigneur s'en est émerveillé,Et qu'il lui est venu le désirD'appeler à lui une telle perfection.Et il l'a fait venir d'ici-basPar ce qu'il voyait que cette misérable vieN'était pas digne «l'une chose aussi aimable.[3]Son âme si douce et si pleine de grâceS'est séparée de sa belle personne,Et elle réside dans un lieu digne d'elle.Celui qui parle d'elle sans pleurerA un coeur de pierre.Et quelque élevée que soit l'intelligence,Elle ne parviendra jamais à la comprendreSi elle ne s'appuie sur la noblesse du coeur,Et elle ne trouvera pas de larmes pour elle.Mais tristesse et douleur,Soupirs et pleurs à en mourir,Et renoncement à toute consolationSont le lot de celui qui regarde dans sa propre penséeCe qu'elle fut, et comment elle nous a été enlevée.Je ressens toutes les angoisses des soupirsQuand mon esprit oppriméMe ramène la pensée de celle qui a déchiré mon coeur.Et souvent, en songeant à la mort,Il me vient un désir plein de douceurQui change la couleur de mon visage.Quand je m'abandonne à mon imagination,Je me sens envahi de toutes partsPar tant de douleur que mon coeur en tressaille.Et je deviens telQue, la honte me séparant du monde.Je viens pleurer dans la solitude.Et j'appelle Béatrice, et je dis:Tu es donc morte à présent!Et de l'appeler me réconforte.Dès que je me trouve seul,Mon coeur se fond en pleurs et en soupirs,Et qui le verrait en aurait compassion.Ce qu'est devenue ma vieDepuis que ma Dame est entrée dans sa vie nouvelle,Ma langue ne saurait le redire.Aussi, Mesdames, ce que je suis devenu,Je le voudrais que je ne saurais l'exprimer.La vie amère qui me travailleM'est devenue si misérableQu'il semble que chacun me dit: je t'abandonne,Tant mon aspect est mourant.Mais tel que je suis devenu, moi, ma Dame le voit,Et j'espère encore d'elle quelque compassion.O ma plaintive canzone, va-t'en en pleurantTrouver les femmes et les jeunes fillesA qui tes soeurs[4]avaient coutume d'apporter de la joie;Et toi, fille de la tristesse,Va, pauvre affligée, et demeure auprès d'elles.[5]
NOTES:
[1]Gli occhi dolenti per pietà del care....
[1]Gli occhi dolenti per pietà del care....
[2]Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.
[2]Elle n'est pas morte de maladie comme les autres.
[3]Se reporter à la Canzone du ch. XIX.
[3]Se reporter à la Canzone du ch. XIX.
[4]Ce sont les autresCanzoni.
[4]Ce sont les autresCanzoni.
[5]Commentaire duch. XXXII.
[5]Commentaire duch. XXXII.
Comme je venais de composer ce sonnet, vint à moi quelqu'un qui tenait le second rang parmi mes amis, et il était le parent le plus rapproché de cette glorieuse femme[1]. Il se mit à causer avec moi et me pria de dire quelque chose d'une femme qui était morte. Et il feignit de parler d'une autre qui était morte récemment. De sorte que, m'apercevant bien que ce qu'il disait se rapportait à cette femme bénie, je lui dis que je ferais ce qu'il me demandait. Je me proposai donc de faire un sonnet dans lequel je me livrerais à mes lamentations, et de le donner à mon ami, afin qu'il parût que c'était pour lui que je l'avais fait.
Venez entendre mes soupirs,[2]O coeurs tendres, car la pitié le demande.Ils s'échappent désoles,Et s'ils ne le faisaient pasJe mourrais de douleur.Car mes yeux me seraient cruels,Plus souvent que je ne voudrais,Si je cessais de pleurer ma Dame[3]Alors que mon coeur se soulage en la pleurant.Vous les entendrez souvent appelerMa douce Dame qui s'en est alléeDans un monde digne de ses vertus,Et quelquefois invectiver la vieDans la personne de mon âme souffranteQui a été abandonnée par sa Béatitude.[4]
NOTES:
[1]C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de quelque rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Béatrice. Ce serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).
[1]C'est ici le seul témoignage que nous rencontrions de quelque rapprochement entre Dante et quelqu'un de la famille de Béatrice. Ce serait le frère de celle-ci qui s'appelait Manette (Fraticelli).
[2]Venite a intendere li sospiri miei....
[2]Venite a intendere li sospiri miei....
[3]Il y a ici deux variantes:lasso, hélas, onlascio, je laisse, je cesse.
[3]Il y a ici deux variantes:lasso, hélas, onlascio, je laisse, je cesse.
[4]Commentaire duch. XXXIII.
[4]Commentaire duch. XXXIII.
Après que j'eus fait ce sonnet, en pensant qui était celui à qui je comptais l'envoyer comme si je l'eusse composé pour lui, je vis combien valait peu de chose le service que je rendais à celui qui était le plus proche parent de cette glorieuse femme. Aussi avant de le lui donner,je fis deux stances d'une canzone, l'une pour lui-même, l'autre pour moi, afin qu'elles parussent faites pour une personne donnée à ceux qui n'y regarderaient pas de près. Mais, pour qui y regardera attentivement, il paraîtra bien qu'il y a deux personnes qui parlent: l'une ne donne pas à cette femme le nom de sa Dame, tandis que l'autre le fait ouvertement. Je lui donnai cette canzone et ce sonnet en lui disant que c'était pour lui que je l'avais fait.
Toutes les fois, hélas, que me revient[1]La pensée que je ne dois jamais revoirLa femme pour qui je souffre tant,Une telle douleur vient s'amasser dans mon coeurQue je dis: Mon âme,Pourquoi ne t'en vas-tu pas?Car les tourmens que tu auras à subirDans ce monde qui t'est déjà si odieuxMe pénètrent d'une grande frayeur.Aussi, j'appelle la mortComme un doux et suave repos.Je dis: Viens à moi, avec tant d'amourQue je suis jaloux de ceux qui meurent.Et dans mes soupirs se recueilleUne voix désoléeQui va toujours demandant la mort.C'est vers elle que se tournèrent tous mes désirsQuand ma DameEn subit l'atteinte cruelle.Car sa beautéEn se séparant de nos yeuxEst devenue une beauté éclatante et spirituelle;Et elle répand dans le cielUne lueur d'amour que les anges saluent,Et elle remplit d'admirationLeur sublime et pénétrante intelligenceTant elle est charmante.
NOTE:
[1]Quantunque volte, lasso! mi rimembra....
[1]Quantunque volte, lasso! mi rimembra....
Le jour qui complétait l'année où cette femme était devenue citoyenne de la vie éternelle, je me trouvais assis dans un endroit où, en mémoire d'elle, je dessinais un ange sur une tablette.[1]Pendant que je dessinais, comme je tournai les yeux, je vis près de moi plusieurs personnages qu'il convenait que je saluasse. Ils regardaient ce que je faisais et, d'après ce quim'a été dit plus tard, ils étaient là depuis quelque temps avant que je ne les eusse aperçus. Quand je les vis, je me levai et je leur dis en les saluant[2]: «Il y avait là quelqu'un avec moi, et c'est pour cela que j'étais tout à ma pensée.» Et, quand ils furent partis, je me remis à mon oeuvre, c'est-à-dire à dessiner des figures d'anges. Et, tout en le faisant, il me vint à l'idée d'écrire quelques vers comme pour son anniversaire, et de les adresser à ceux qui étaient venus là près de moi.
Premier commencement.
A mon esprit était venue[3]La gracieuse femme qui, à cause de son mérite,Fut placée par le SeigneurDans le ciel de la paix où est Marie.
Second commencement.
A mon esprit était venue[4]La gracieuse femme que l'amour pleure,Au moment même où sa vertu secrèteVous engagea à regarder ce que je faisais.L'Amour qui la sentait dans mon esprit espritS'était réveillé dans mon coeur détruit,Et disait à mes soupirs: sortez,Et chacun sortait en gémissant.Ils sortaient de mon sein en pleurant,Avec une voix qui ramène souventDes larmes amères dans mes yeux attristés.Mais ceux qui en sortaient le plus douloureusementÉtaient ceux qui disaient: ô âme noble,Il y a un an que tu es montée au ciel.[5]
NOTES:
[1]Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, et l'on a dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue.
[1]Dante aimait beaucoup le dessin. Il était l'ami de Giotto, et l'on a dit qu'il avait travaillé dans l'atelier de Cimabue.
[2]Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manières.
[2]Il faut toujours remarquer l'exquise politesse de ses manières.
[3]Era venuta nella mente mia....
[3]Era venuta nella mente mia....
[4]Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette canzone, car le même vers est répété à chacun des commencemens.
[4]Il paraît s'être repris à deux fois pour écrire cette canzone, car le même vers est répété à chacun des commencemens.
[5]Commentaire duch. XXXV.
[5]Commentaire duch. XXXV.
Quelque temps après, comme je me trouvais dans un endroit où je me rappelais le temps passé, je demeurais tout pensif, et mes réflexions étaient si douloureuses qu'elles me donnaient l'apparence d'un profond égarement. Alors, ayant conscience de mon trouble, je levai les yeux pour regarder si quelqu'un me voyait.
Et j'aperçus une femme jeune et très belle qui semblait me regarder d'une fenêtre, avec un air si compatissant qu'on eût dit que toutes les compassions se fussent recueillies en elle. Etalors, comme les malheureux qui, aussitôt qu'on leur témoigne quelque compassion, se mettent à pleurer, comme s'ils en ressentaient pour eux-mêmes, je sentis les larmes me venir aux yeux. Et, craignant de laisser voir ma propre faiblesse, je m'éloignai des yeux de cette femme, et je disais à part moi: il ne se peut pas que chez une femme aussi compatissante l'amour ne soit pas très noble. Je résolus alors de faire un sonnet qui s'adresserait à elle et raconterait ce que je viens de dire.
Mes yeux ont vu combien de compassion[1]Se montrait sur votre visageQuand vous regardiez l'étatOù ma douleur me met si souvent.Alors je m'aperçus que vous pensiezCombien ma vie est angoissée,De sorte que vint à mon coeur la peurDe trop laisser voir la profondeur de mon découragement,Et je me suis éloigné de vous en sentantLes larmes qui montaient de mon coeurBouleversé par votre aspect.Et je disais ensuite dans mon âme attristée:Il est bien dans cette femmeCet amour qui me fait pleurer ainsi.[2]
NOTES:
[1]Videro gli occhi miei quanta pietale....
[1]Videro gli occhi miei quanta pietale....
[2]Commentaire duch. XXXVI.
[2]Commentaire duch. XXXVI.
Il arriva ensuite que, partout où cette femme me voyait, son visage se recouvrait d'une expression compatissante, et prenait comme une couleur d'amour, ce qui me rappelait ma très noble dame à qui j'avais vu cette même pâleur. Et il est certain que souvent, quand je ne pouvais plus pleurer ni décharger mon coeur angoissé, j'allais voir cette femme compatissante, dont l'aspect tirait des larmes de mes yeux. Aussi, ai-je voulu m'adressera elle dans le sonnet suivant:
Couleur d'amour et signes de compassion[1]Ne se sont jamais imprimés aussi merveilleusementSur le visage d'une femme,Avec de doux regards et des pleurs douloureux,Comme sur le vôtre quand vous voyez devant vousMa figure affligée.Si bien que par vous me revient à l'espritUne frayeur telle que je crains que le coeur m'en éclateJe ne puis empêcher mes yeux obscurcisDe vous regarder, souvent,Quand ils ont envie de pleurer.Et vous accroissez tellement ce désirQu'ils s'y consument tout entiers.Mais devant vous ils ne savent plus pleurer.[2]
NOTES:
[1]Color d'amore, e di pietà sembianti....
[1]Color d'amore, e di pietà sembianti....
[2]Commentaire dech. XXXVII.
[2]Commentaire dech. XXXVII.
A force de regarder cette femme, j'en arrivai à ce point que mes yeux commencèrent à trouver trop de plaisir à la voir. Aussi, je m'en irritais souvent, et je me taxais de lâcheté, et je maudissais encore mes yeux pour leur sécheresse, et je leur disais dans ma pensée: vous faisiez habituellement pleurer ceux qui voyaient la douleur dont vous êtes pénétrés, et maintenant il semble que vous vouliez l'oublier pour cette femme qui vous regarde, mais ne vous regarde précisément que parce qu'elle pleure aussi la glorieuse femme que vous pleurez. Mais faites comme bon vous semblera: je vous la rappelleraisouvent, maudits yeux dont la mort seule devait arrêter les larmes. Et, quand j'avais ainsi parlé à mes yeux, mes soupirs m'assaillaient encore plus grands et plus angoissans. Et afin que cette bataille, que je me livrais ainsi à moi-même, ne demeurât pas connue seulement du malheureux qui la subissait, je voulus en faire un sonnet qui décrivît cette horrible situation.
Les larmes amères que vous versiez,[1]O mes yeux, depuis si longtemps,Faisaient tressaillir les autresDe pitié, comme vous l'avez vu.Il me semble aujourd'hui que vous l'oublieriezSi j'étais de mon côté assez lâchePour ne pas chercher toute raison de venir vous troublerEn vous rappelant celle que vous pleuriez.Votre sécheresse me donne à penser.Elle m'épouvante tellement que c'est de l'effroi que me causeLe visage d'une femme qui vous regarde.Vous ne devriez jamais, si ce n'est après la mort,Oublier notre Dame qui est morte.Voilà ce que mon coeur dit; et puis il soupire.[2]
NOTES:
[1]L'amaro lagrimar che voi faceste....
[1]L'amaro lagrimar che voi faceste....
[2]Commentaire duch. XXXVIII.
[2]Commentaire duch. XXXVIII.
La vue de cette femme me mettait dans un état si extraordinaire que je pensais souvent à elle comme à une personne qui me plaisait trop; et voici comment je pensais à elle: cette femme est noble, belle, jeune et sage; et c'est peut-être par le vouloir de l'Amour qu'elle m'est apparue pour rendre le repos à ma vie. Et quelquefois j'y pensais si amoureusement que mon coeur s'y abandonnait avec le consentement de ma raison. Puis, après cela, ma raison venait me redire: O quelle est donc cette pensée qui vient si méchamment me consoler, et ne me laisse plus penser à autre chose? Puis se redressait encore une autre pensée qui disait: maintenant que l'amour t'a tant fait souffrir, pourquoi ne veux-tu pas te débarrasser d'une telle amertume? Tu vois bien que c'est un souffle qui t'apporte des désirs amoureux, et qui vient d'un côté aussi attrayant que les yeux de cette femme qui t'a témoigné tant de compassion? Et,après avoir bien souvent combattu en moi-même, j'ai voulu en dire quelques mots. Et comme c'était les pensées qui me parlaient pour elle qui l'emportaient, c'est à elle que j'ai cru devoir adresser ce sonnet.
Une pensée charmante s'en vient souvent,[1]En me parlant de vous, demeurer en moi.Elle me parle avec tant de douceurQu'elle y entraîne mon coeur.Mon âme dit alors à mon coeur: qui doncVient consoler ainsi notre esprit,Et dont le pouvoir est si grandQu'il ne laisse plus en nous d'autre pensée?Et mon coeur répond: O âme pensive,C'est un nouveau souffle d'amourQui m'apporte ses désirs;Et il a tiré sa vie et son pouvoirDes yeux de cette compatissanteQue nos souffrances avaient tellement émue.[2]
NOTES:
[1]Gentil pensiero che mi parla di vui....
[1]Gentil pensiero che mi parla di vui....
[2]Commentaire duch. XXXIX.
[2]Commentaire duch. XXXIX.
Un jour, vers l'heure de none, il s'éleva en moi contre cet adversaire une puissante imagination qui me fit apparaître cette glorieuse Béatrice avec ce vêtement rouge sous lequel elle s'était montrée à moi pour la première fois. Alors, je me mis à penser à elle, et me reportant à l'ordre du temps passé je me souvins, et mon coeur commença à se repentir douloureusement du désir dont il s'était si lâchement laissé posséder pendant quelques jours, en dépit de la constance de la raison. Et rejetant tout désir coupable, mes pensées retournèrent à la divine Béatrice. Et depuis lors je commençai à penser à elle de tout mon coeur honteux, de sorte que je ne cessais de soupirer.
Et presque tous mes soupirs disaient en sortant ce qui se disait dans mon coeur, c'est-à-dire le nom de cette femme, et comment elle nous avait quittés. Et alors que se renouvelaient ces soupirs, se renouvelaient en même temps lespleurs interrompus, de sorte que mes yeux paraissaient être devenus deux choses qui ne souhaitaient plus que de pleurer. Et il arrivait que par la longue continuité de ces pleurs, ils finissaient par s'entourer de cette rougeur qui est le stigmate des pensées martyrisantes. Aussi furent-ils si bien compensés de leur sécheresse que désormais ils ne purent regarder personne sans que toutes ces pensées leur revinssent.
Aussi voulant que ces désirs coupables et ces vaines tentations fussent détruits de manière qu'il ne restât aucune signification de ce qui précède, j'ai voulu faire ce sonnet qui le fit bien comprendre.
Hélas, par la force des soupirs[1]Qui naissent des pensées contenues dans mon coeur,Mes yeux sont vaincus et ne sont plus capablesDe regarder ceux qui les regardent.Et ils sont devenus tels qu'ils semblent n'avoir plus que deux désirs:Celui de pleurer, et celui de montrer leur douleur,Et souvent ils pleurant tellement que l'AmourLes cerne des stigmates du martyre.Ces pensées, et les soupirs que je pousseMe remplissent le coeur de telles angoissesQue l'Amour s'évanouit en gémissant.Et ils gardent douloureusement inscrit le nom de ma DameEt tout ce que j'ai pu dire de sa mort.[2]
NOTES:
[1]Lasso! per forza de' molti sospiri....
[1]Lasso! per forza de' molti sospiri....
[2]Commentaire duch. XL.
[2]Commentaire duch. XL.
Après que j'eus rendu cet hommage à sa mémoire, il arriva que tout le monde venait voir cette image bénie que Jésus-Christ nous a laissée de sa belle figure[1], image que ma Dame voit glorieusement aujourd'hui. Une troupe de pèlerins passait par un chemin qui se trouve au milieu de la ville «où elle est née, où elle a vécu, où elle est morte....» Et ils me semblaient marcher pensifs.
Et moi, songeant à eux, je me disais: ces pèlerins me paraissent venir de loin, et je ne crois pas qu'ils aient entendu parler de cette femme,et ils ne savent rien d'elle. Aussi pensent-ils à tout autre chose, peut-être à leurs amis lointains que nous ne connaissons pas. Si je pouvais les entretenir un peu, je les ferais pleurer avant qu'ils ne sortent de cette ville, parce que je leur dirais des paroles qui feraient pleurer quiconque les entendrait. Aussi, après qu'ils eurent disparu, je me proposai de faire un sonnet qui exprimerait ce que je m'étais dit en dedans de moi, et pour qu'il fût plus touchant, je fis comme si j'eusse parlé à eux-mêmes.
O pèlerins, qui marchez en pensant[2]Peut-être à ceux qui sont loin de vous,Vous venez donc de bien loin,Comme on en peut juger par votre aspect;Car vous ne pleurez pas, en traversantCette ville affligée,Comme des gens qui ne savent rienDe ce qui la plonge dans la désolation.Si vous vouliez rester et l'entendre,Mon coeur me dit en soupirantQue vous n'en sortiriez qu'en pleurant.Cette ville a perdu sa Béatrice.Et tout ce qu'on peut dire d'elleEst fait pour faire pleurer les autres.[3]
NOTES:
[1]C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, sur lequel, suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, alors que Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montée au Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de Rome, où il était l'objet de pèlerinages.
[1]C'est ce qu'on a appelé le mouchoir de Sainte-Véronique, sur lequel, suivant la légende, se serait imprimée la figure de Jésus, alors que Véronique essuyait la sueur qui la recouvrait lors de la montée au Calvaire. Ce mouchoir aurait été conservé dans une église de Rome, où il était l'objet de pèlerinages.
[2]Deh peregrini, che pensosi andate....
[2]Deh peregrini, che pensosi andate....
[3]Commentaire duch. XLI.
[3]Commentaire duch. XLI.
Puis deux nobles dames me firent prier de leur envoyer quelques-uns de mes vers. Et moi, voyant qui elles étaient, je me proposai de le faire et de leur envoyer quelque chose de nouveau que je leur adresserais pour répondre d'une manière honorable à leur prière. Je fis donc un sonnet qui exprimait l'état de mon esprit, accompagné du précédent, avec un autre qui commençait parVenite a intendere[1]. Voici ce sonnet.
Bien au delà de la sphère qui parcourt la plus large évolution[2]Monte le soupir qui sort de mon coeur.Une intelligence nouvelle que l'AmourEn pleurant met en loi le pousse tout en haut.Quand il est arrivé là où il aspireIl voit une femme qui est l'objet de tant d'honneurEt brille d'une telle lumièreQu'elle fascine et attire ce souffle errant.Il la voit si grande que, lorsqu'il me le redit,Je ne le comprends pas, tant il parie subtilementAu coeur souffrant qui le fait parler.Mais je sais, moi, que c'est de cette charmante créature qu'il parle,Car il me rappelle souvent le nom de Béatrice,De sorte, chères Dames, que je le comprends alors.[3]
NOTES:
[1]Venite a intendere i miei sospiri....(Voir le sonnet du ch. XXIII.)
[1]Venite a intendere i miei sospiri....(Voir le sonnet du ch. XXIII.)
[2]Oltre la spera che più larga gira.... C'est la sphère la plus élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet de la fin de l'Univers.
[2]Oltre la spera che più larga gira.... C'est la sphère la plus élevée et la plus rapprochée de l'Empyrée, c'est-à-dire le sommet de la fin de l'Univers.
[3]Commentaire duch. XLII.
[3]Commentaire duch. XLII.
Après que ce sonnet fut achevé, m'apparut une vision merveilleuse dans laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette créature bénie, jusqu'à ce que je pusse le faire d'une manière digne d'elle. Et je m'étudie à y arriver, autant que je le puis, comme elle le sait bien.
Si bien que, s'il plaira à celui par qui vivent toutes les choses que ma vie se prolonge encore de quelques années, j'espère dire d'elle ce qui n'a encore été dit d'aucune autre femme.
Et puis, qu'il plaise à Dieu, qui est le Seigneurde toute grâce que mon âme puisse s'en aller contempler la gloire de sa Dame, c'est-à-dire de cette Béatrice bénie qui regarde la face de celui qui estper omnia saecula benedictus!....
FIN DE LA VITA NUOVA
Les lecteurs de laVita Nuovapeuvent désirer de savoir si Dante a toujours été fidèle à la mémoire de sa bien-aimée, après avoir repoussé la séduction à laquelle il avait cédé dans un entraînement bientôt suivi de regrets et de repentir. Je dirai, non pas ce que j'en sais, mais ce qu'il me sera permis d'exprimer, en dehors de ce qu'ont prétendu nous apprendre la légende, la tradition ou l'imagination des intarissables commentateurs de l'oeuvre dantesque.
Oui, l'âme de Dante a été fidèle à la mémoire de Béatrice. Car, c'est peu de jours avant que sa glorieuse dépouille fût reçue par la modeste église de Ravenne que, dans des pages immortelles, il se montrait lui-même, son voyage terminé, regagnant la terre, et la laissant, elle, au séjour des Bienheureux, devant cette lumière surhumaine qui étaitDieu, et, dans l'étincelante fulguration de laRose mystique.[1]
Mais son coeur était resté sur la terre; séparé à jamais de sa Béatrice que le ciel avait réclamée, séparé de toutes ses affections familiales que sa patrie lui refusait, il n'a pu sans doute le tenir définitivement fermé aux séductions qu'il devait rencontrer sur sa route, et à ce besoin d'aimer que laissent transparaître ses haines les plus vivaces et ses plus ardentes indignations.
Que savons-nous donc? Je ne veux faire aucune allusion aux anecdotes, aux racontars que l'on a multipliés, non plus qu'aux déductions hasardées ou purement imaginaires que l'on a tirées de simples mots rencontrés dans son oeuvre, ou de récits douteux. On a même énuméré les maîtresses de Dante. Sans doute, on n'y a pas trouvé lesmille e trede don Juan. Mais il y en a plus que le respect dû à la mémoire d'un grand homme ne permettait d'exhumer de rapports suspects ou de sources infirmes et de venir ensuite offrir à l'histoire.
Y eût-il en effet dans la sienne quelques pages regrettables, ne devrions-nous pas jeter sur elles un voile pieux? Car c'est a lui seul qu'il faut demanderles secrets de sa vie amoureuse, ou du moins ceux qu'il a voulu lui-même nous laisser entrevoir.
La Divine Comédie est une véritable confession (Ozanam). Mais celle-ci n'a pas été dictée, comme tant d'autres, par quelque vanité cynique ou par une perversion ou un défaut de sens moral. C'est bien la confession des premiers temps de l'Église, confession à haute voix et devant les fidèles assemblés, et dont les larmes et le repentir consacraient l'expiation.
Lorsque Dante, parvenu au sommet du Purgatoire, s'apprêtait à franchir les espaces célestes pour atteindre au Paradis le séjour des Bienheureux, il se trouva soudain en présence de Béatrice transfigurée. Ici se place une scène, peut-être un peu théâtrale, mais dont il serait difficile de méconnaître la tragique grandeur.[2]
Ce n'était plus la jeune fille de Florence, couronnée et vêtue de candeur et de modestie,tanto gentile e tanto modesta. C'était une sainte d'une grandeur écrasante. Sa tête était recouverte d'un voile blanc ceint d'olivier; elle portait un manteau vert sur un vêtement couleur de feu. Son aspect était fier et royal, et sa voix était celle du commandement. Et sa beauté surpassait la beauté qui surpassait déjà celle des autres, au temps où elle était encore avec elles.
«Regarde-moi, lui dit-elle, je suis, je suis bien Béatrice.»
Puis, s'adressant aux créatures célestes qui l'entouraient: «la grâce divine avait si bien doué celui-ci que, dès le principe de sa vie, il semblait que toute habitude droite devait produire en lui des effets merveilleux. Mais une terre fournie de mauvaises semences et mal cultivée, devient d'autant plus mauvaise elle-même et plus sauvage qu'elle possédait plus de vigueur. Je l'ai soutenu quelque temps par mon aspect en lui montrant mes jeunes yeux. Je le menais avec moi sur le droit chemin. Dès que je m'approchai de ma seconde vie, il s'est séparé de moi et il s'est donné à d'autres. Alors que mon corps s'est élevé à l'état d'esprit, et que j'eus grandi en beauté et en vertu, je lui devins moins chère et moins agréable. Il tourna ses pas vers un chemin mensonger, courant après des images séduisantes et fausses qui ne rendent rien de ce qu'elles promettent.»
Puis, s'adressant à Dante lui-même: «Tu vas entendre quel effet contraire devait te produire l'enfouissement de ma chair. Ni la nature ni l'art ne t'a jamais représenté la beauté aussi bien que la belle enveloppe qui m'avait revêtue, et qui n'était plus que de la terre. Et, quand cette beauté suprême est venue à te manquer par ma mort, quelle chose mortelle devait donc attirer tes désirs?... Et alors que tu n'avais plus l'excuse de la jeunesse et de l'inexpérience[3],devais-tu te laisser séduire par la beauté de quelque jeune fille et par d'autres vanités dont la jouissance devait être éphémère?...»
Dante se tenait d'abord devant elle «comme les enfans honteux et muets, la tête baissée, qui restent à écouter, reconnaissant leurs fautes et se repentant, et à peine put-il articuler: «Ce que je rencontrais avait attiré mes pas par des plaisirs trompeurs, après que votre visage eut disparu de mes yeux....»
Puis il se sentit pénétré d'un repentir si poignant qu'il s'abîmait aux pieds de la Sainte et, vaincu par la violence de ses émotions, il s'évanouit.
Et les anges qui volaient autour de Béatrice chantaient: «In te, Domine, speravi....» Et les créatures célestes imploraient son pardon, et elles chantaient: «Nous sommes nymphes dans ce séjour, nous sommes étoiles dans le ciel, tourne, Béatrice, tourne tes yeux saints vers ton fidèle qui pour te voir a fait tant de chemin, et permets-lui de contempler ta seconde beauté....»
NOTES: