COMMENTAIRES

[1]C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son cantique duParadisles derniers chants de laDivine Comédie. Il a donné le nom deRose mystiqueà l'extraordinaire figuration qu'il a tentée de l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée.

[1]C'est l'année même de sa mort qu'il écrivait dans son cantique duParadisles derniers chants de laDivine Comédie. Il a donné le nom deRose mystiqueà l'extraordinaire figuration qu'il a tentée de l'Assemblée des Bienheureux dans l'Empyrée.

[2]Ce qui suit est emprunté auPurgatoirede laDivine Comédie.

[2]Ce qui suit est emprunté auPurgatoirede laDivine Comédie.

[3]Voir la note de la page 14 de l'Introduction.

[3]Voir la note de la page 14 de l'Introduction.

On a généralement interprété ce titre: LaVita nuova, dans le sens Ce période de la vie succédant à une autre période.

Fraticelli, l'un des éditeurs et des commentateurs les plus autorisés de laVita nuova(comme de laDivina Commedia), pense que le motnuovapeut être pris dans le sens où le Poète l'emploie souvent,nuova età, jeune âge, enfance ou jeunesse. LaVita nuovasignifierait ainsi ma jeunesse, histoire de ma jeunesse.[1]

Une telle interprétation m'avait paru d'abord très acceptable: mais il me semble que le texte:incipit vita nuova(ici commence une vie nouvelle) ne saurait laisser de doute sur le sens que l'auteur a entendu donner au titre de son livre.

Quoi qu'il en soit, il s'explique lui-même très nettement sur la genèse de ce livre, comme aussi sur les époques respectives auxquelles on peut en rapporter les diverses parties, c'est-à-dire soit la prose soit les vers.

Il y a dans toutes les langues certains mots qui n'ont pas dans telle autre leur correspondant exact. Il en est ainsi du motgentileque l'on rencontre à chaque page dans laVita nuova.

Si l'on ouvre un dictionnaire italien-français, on trouve quegentiles'emploie dans le sens de agréable, noble, gracieux, gentil, qui a bon air ou bonne mine.

Aujourd'hui, dans le langage courant, le sens le plus habituel degentile(auquel répondgentilezza) est: aimable, avec une idée de distinction qui y ajoute un caractère particulier de courtoisie.

Dans laVita nuova, cette qualification accompagne habituellement le motdonna(femme), soit parce qu'il répondait à l'attrait que la femme exerçait sur le Poète, soit parce que les femmesqu'il introduisait dans son poème appartenaient toutes à une certaine classe de la Société. Il accompagne à chaque instant le nom de Béatrice, et celle-ci est souvent désignée simplement parquesta gentile, ou lagentilissima. Et ladonna gentileest devenue la désignation typique de Béatrice.

Il m'a donc fallu remplacer le motgentilepar les différentes épithètes que m'offrait le vocabulaire français, sauf le motgentilqui n'aurait guère rencontré ici d'application.

Quelques explications sont encore nécessaires au sujet du motdonna. Le motdonnarépond exactement au mot françaisfemme, et s'applique comme celui-ci au sexe féminin en général. Mais nous ne trouvons pas en italien de mot correspondant exactement au motdame, qui, en France ne s'applique qu'à certaines conditions sociales.

Le motsignoraaccompagne en général un nom propre, et ailleurs correspond au motépouse, que nous n'employons guère dans le langage courant.

Madonna, dont nous avons faitMadone, n'est qu'une abréviation demia donna. Il ne s'emploie que pour les femmes mariées, etmadonna Bice,madonna Vannasemblerait signifier (on l'a du moins supposé), queBice(Béatrice) etVanna(Giovanna) étaient mariées.

Mademoiselle se ditmadamigellaousignorina; ce dernier mot, plus usité, accompagne habituellement le nom de la personne.

Dante applique le motdonnaaux demoiselles comme aux femmes. Dans laVita nuova, Béatrice est toujours désignée sous le nom dedonna, donna Beatrice, ou ladonna gentile.

Il n'emploie que deux fois un nom correspondant à celui de demoiselle:donne e donzelle,dans les sonnets du chapitre XIX et du chapitre XXXII.

NOTE:

[1]Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età).—lo son pargoletta(jeune fille),Bella e nuova.

[1]Donna pietosa e di novella etate (di giovanile età).—lo son pargoletta(jeune fille),Bella e nuova.

Ce n'est pas auprès des lecteurs de laVita nuovaqu'il est nécessaire d'insister sur la réalité de l'existence de Béatrice, que l'on s'est plu quelquefois à traiter de pur symbole et de création imaginaire. LaVita nuovaest un hymne enthousiaste à L'Amour glorieux et un lamentotouchant sur l'Amour brisé. C'est la voix d'un coeur qu'elle fait entendre, et le coeur ne peut se méprendre à la vérité de ses accens.

On a élevé des doutes sur l'identité de la Béatrice de laVita nuovaavec une Béatrice Portinari. On a prétendu que l'amie de Dante ne s'appelait pas Béatrice de son propre nom, et que celui de Béatrice était alors un nom banal et tellement répandu qu'il ne pouvait que servir au secret que le Poète prétendait garder, alors qu'il le prononce même avant, mais surtout après la mort de celle qu'il avait tant aimée. Et ceci peut s'appuyer sur le sens énigmatique de ce passage où il dit: «l'ont appelée Béatrice ceux qui ne savaient quel nom lui donner.» Suivant Giuliani, ceci voudrait dire que lorsqu'on la voyait, on lui appliquait involontairement le nom de Béatrice, tant ce nom paraissait lui convenir.[1]

Voici le récit de la première rencontre de Dante avec Béatrice, tel qu'il paraît pouvoir être reconstitué, d'après Boccace.

Au mois de mai de l'année 1274, avait lieu à Florence la fête du Printemps, qu'une coutumegracieuse et poétique avait sans doute empruntée à des souvenirs païens. Ces fêtes du renouveau se célébraient du reste également dans les pays environnans.[2]Réjouissances publiques et fêtes particulières mettaient alors la ville en liesse.

Un signor Folco Portinari donnait à cette occasion une fête privée. L'Alighieri, père de Dante, était au nombre des invités. Ce Folco Portinari était un personnage riche et considérable dans le parti Guelfe.

A cette époque, il n'y avait pas à proprement parler d'aristocratie à Florence. Celle-ci ne s'y est établie, au profit des marchands riches, que plus tard, après que les Médicis eurent introduit dans la république Florentine des institutions plutôt monarchiques. Il y avait seulement là comme partout des gens riches et des gens qui ne l'étaient pas, et des familles prépondérantes par leur fortune ou leur popularité. Il y avait aussi, auprès de la ville, des châteaux où vivaient retirées de vieilles familles, boudeuses, souvent besoigneuses qui, en face d'une cité où le travail, l'industrie, le commerce appelaient la fortune, nourrissaient leur inaction de souvenirs, derancunes et de rêves. Elles se montraient rarement dans la ville; mais aux grandes fêtes, religieuses surtout, elles y descendaient se mêler à des foules populaires, grossières, mal odorantes[3], qu'y versaient les populations d'alentour, attirées par l'attrait éternel que les villes exercent sur les campagnes. On pouvait y voir alors des regards étonnés et hautains venir se croiser avec des regards défians ou hostiles.

L'Alighieri, que le signor Folco Portinari avait invité à la fête qu'il donnait, demeurait à Florence dans une maison voisine de la sienne. Il appartenait également au parti Guelfe: les Alighieri étaient Guelfes par tradition de famille. Il était donc du même bord, si ce n'est du même monde. S'il portait un nom honorable, et s'il y a lieu de croire qu'il possédait une certaine aisance, il ne paraît pas avoir tenu une grande place dans le monde de Florence. Il se rendit avec son fils Dante, qui venait d'atteindre sa neuvième année, à cette sorte degarden party.

Suit le récit de la première rencontre du jeune Dante avec la fille de Folco Portinari.[4]

Ce n'est donc qu'après un intervalle de plusieurs années après cette courte entrevue, qui ne paraît pas s'être renouvelée, que le récit reprend. Les deux jeunes gens avaient environ dix-sept ans.

On s'est étonné que, vivant dans la même ville et dans un voisinage très rapproché, le jeune homme n'eût pas trouvé d'occasion de se rapprocher d'elle «bien qu'il cherchât toujours à la voir». Il peut cependant paraître assez naturel que la toute jeune fille d'un personnage riche et important ne fréquentât pas beaucoup les rues, ou du moins sans être très accompagnée, et qu'un jeune garçon de condition modeste, et sans relation directe avec sa famille, ne se sentit pas autorisé par une simple rencontre à l'aborder. Il nous rend du reste lui-même très bien compte de l'intimidation que son approche exerçait sur lui.[5]

Une critique plus sérieuse a trait au mariage de Béatrice avec le cavaliere Simone dei Bardi[6]et à l'impossibilité de faire tenir la mort de son père et son mariage et sa propre mort dans le court espacede temps que comporte le récit du Poète.[7]

C'est à Boccace que nous devons ces détails, uniformément répétés depuis, sur la foi de son Commentairesull' amore per Beatrice[8], et, fait remarquer l'un des commentateurs les plus autorisés du Poète, faut-il accepter aveuglément tout ce qu'il nous raconte, sans faire la part de sa propre imagination, de la facilité avec laquelle, à cette époque, on s'en rapportait aux racontars, ou aux témoignages les moins respectables, ou encore de la vanité de ceux qui, voyant la gloire du Poète grandir aussitôt après sa disparition, voulurent lui avoir appartenu par un lien quelconque?[9]

Tout cela est fort judicieux sans doute. Mais, est-ce bien ainsi qu'il faut considérer laVita nuova? Ce n'est pas une biographie précise ni une chronologie exacte que nous devons y chercher. Lorsque le Poète a rassemblé ses souvenirs,il a fait un choix parmi eux, il les a retouchés, il y a introduit des interpolations et ne s'est sans doute pas inquiété de leur donner une forme rigoureusement suivie.

Qu'importe après tout que la femme aimée de Dante se soit appelée Béatrice, qu'elle ait été ou non la fille d'un Portinari, et, plus tôt ou plus tard, épouse d'un Simone dei Bardi? «c'est à Florence qu'elle est née, qu'elle a vécu et qu'elle est morte.» Voilà ce qu'il nous faut retenir de cette figure énigmatique. C'est à l'âme du Poète que nous devons nous attacher. Et il n'est pas un reflet de cette âme, pas une ligne ou un vers du poème, qui ne garde tout son prix, indépendamment de toutes les circonstances qui peuvent être rattachées à son récit.

NOTES:

[1]Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres complètes, t. VI, p. 95).

[1]Béatrix signifie «celle qui porte bonheur....» (OZANAM, Oeuvres complètes, t. VI, p. 95).

[2]BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en France (Revue des Deux Mondes, lèremai 1896).

[2]BÉDIER, les fêtes de Mai et les commencemens de la poésie lyrique en France (Revue des Deux Mondes, lèremai 1896).

[3]Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione. (La Divine Comédie,Il Paradiso, chant XVI.)

[3]Che sostener lo puzzo del villan d'Aguglione. (La Divine Comédie,Il Paradiso, chant XVI.)

[4]Voir page 28.

[4]Voir page 28.

[5]Voir pages 45 et 58.

[5]Voir pages 45 et 58.

[6]Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence.

[6]Le cavaliere Simone dei Bardi était un riche commerçant comme l'étaient à cette époque les personnages les plus importans de Florence.

[7]Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais une femme mariée!

[7]Voir le chap. XIX et les suivants. Il faut ajouter que l'on ne connaît pas l'époque de ce mariage, et que l'on a pu émettre cette supposition, que l'héroïne du roman n'était pas une jeune fille, mais une femme mariée!

[8]BOCCACCIO,Commento sulla Commedia, 1273.

[8]BOCCACCIO,Commento sulla Commedia, 1273.

[9]SCARTAZZINI,Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari(Giornale Dantesco, an 1, quad. in).

[9]SCARTAZZINI,Fu la Beatrice di Dante la Figlia di Portinari(Giornale Dantesco, an 1, quad. in).

A ciascun alma presa e gentil cuore....

Ce sonnet se divise en deux parties; dans la première, je salue et demande la réponse. Dans la deuxième est indiqué à quoi l'on doit répondre.Cette deuxième partie commence à:à peine étaient arrivées....

Les réponses suivantes ont été adressées à l'auteur du sonnet.

CINO DA PISTOJA.[1]

Tout amoureux désire[2]Que son coeur soit connu de sa Dame.Et c'est cela que l'Amour a entendu te montrerLorsque ta Dame humblementS'est repue de ton coeur brûlant,Pendant son long sommeil,Enveloppée d'un manteau et insensible.L'Amour se montrait joyeux en venantTe donner ce que ton coeur désirait,En unissant ainsi deux coeurs.Et quand il connut la peine amoureuseQu'il avait infusée en elle,Il partit en pleurant de compassion pour elle.

GUIDO CAVALCANTI.

Tu as vu à mon avis toute perfection,[3]Et tout ce que l'homme peut sentir de bon et de bien,S'il est dominé par le puissant SeigneurQui gouverne le monde de l'honneur.Il vit[4]la où meurt toute peine,Et il s'établit dans tous les esprits tendres,Et il vient charmer les rêves de ceuxDont il a pris les coeurs. VoyantQue la mort demandait votre Dame,Et la craignant pour elle, il la nourrit de ce coeur.Quand il te sembla qu'il s'en allait en gémissant,Ce fut un doux sommeil qui s'achevait,Car le réveil te gagnait.

L'interprétation de ce premier sonnet de Dante a été l'objet d'une infinité de controverses et d'interprétations. Que signifie ce contraste entre la joie que témoignait l'Amour en arrivant, et son chagrin quand il partit?

Il faut entendre d'abord que le rôle assigné à l'Amour par le Poète, dans les circonstances où il simule son intervention, n'est autre chose que la traduction de ce qui se passait dans son esprit.

La joie vient ici de l'espérance ou de la révélation que son amour sera partagé. Le chagrin vient de la crainte ou du pressentiment de l'issue funeste de cette passion. Cette issue sera-t-elle la mort de Béatrice ou une séparation fatale? Avait-il, derrière les illusions dont ne se départguère une passion exaltée, le sentiment que son union avec Béatrice se heurterait à des obstacles infranchissables? On a encore supposé que Béatrice était déjà promise, ou même mariée a Simone dei Bardi. Mais il serait inutile de s'arrêter à des circonstances qui ne peuvent être encore que de simples suppositions.

Il importe de remarquer que dans le sonnet, c'est-à-dire dans ce que nous devons considérer comme la rédaction primitive, «le retour vers le ciel»ne gisse verso il cielo, n'existe pas. On ne le trouve que dans la prose ajoutée longtemps après, et alors que Béatrice était montéenel gran secolo.

Un véritable pressentiment de la mort de Béatrice, dont on a cru rencontrer des traces dans bien des passages de laVita nuova, ne pouvait exister dès cette époque naissante de sa vie amoureuse et dès cette première expression formulée et publiée d'une passion encore secrète.

Ne serait-ce pas simplement l'expression d'une profonde mélancolie propre au caractère même du poète et à la nervosité qui le domina dès son enfance, et propre aussi à cette époque où les esprits et les consciences étaientlivrés à un trouble inexprimable, et plongés dans une atmosphère de doute angoissant, que les esprits d'élite subissaient aussi bien que les foules?

Les idées et les raisonnemens suivaient alors, si l'on veut me permettre cette manière de parler, des procédés perdus aujourd'hui et bien difficiles à retrouver. Les écrivains les plus distingués, à qui nous devons tant de commentaires précieux de l'oeuvre dantesque, ont peut-être eu le tort de trop chercher la logique et la clarté modernes dans des esprits faits autrement que les nôtres.

La réponse de Guido n'est pas moins difficile à déchiffrer que le sonnet de Dante. J'ai dû la traduire aussi littéralement qu'il m'était possible, sans me préoccuper des interprétations auxquelles elle pouvait être soumise. On a cru trouver dans les allusions funestes qui la terminent, et ne sont qu'indiquées dans la réponse de Cino (beaucoup plus claire dans son ensemble), l'expression des angoisses de Béatrice, déjà mariée à l'approche d'un amour qui ne pouvait qu'être coupable[5]. Mais le sonnet necomportait aucune révélation et ne pouvait donner lieu à aucune suspicion. Ne faut-il pas voir là simplement une allusion mélancolique aux souffrances que peut engendrer toute passion amoureuse, sans aller chercher des explications qui me semblent tout à fait imaginaires?

Je signalerai dans ce sonnet de Guido Cavalcanti un passage absolument amphibologique:

VeggendoChe la vostra donna la morte chiedea....

Comme, en italien, le sujet et le régime suivent ou précèdent à peu près indifféremment le verbe actif (ce qui n'est usité en français qu'assez exceptionnellement), on pourrait aussi bien traduire: «Votre Dame demandait la mort» ou «la mort demandait (réclamait) votre Dame.» A quel propos cette femme aurait-elle demandé la mort? Le sonnet de Dante ne contenait aucune allusion dans un tel sens. Si la mort la demandait, ne serait-ce pas simplement une allusion à la fragilité de la vie, semblableà celle que le poète de laVita nuovaexprimera plus tard (chap. XXVIII)?

Le langage des rimeurs dutrecento, même les plus avancés dans ledolce stil nuovoest, autant qu'il m'a été permis d'en juger par moi-même, beaucoup plus difficile à pénétrer et à reproduire que celui de l'Alighieri. Chez celui-ci, en dehors de l'obscurité symbolique dont il aime à s'envelopper, le style en lui-même est généralement d'une clarté remarquable.[6]

Il me semble que pareille observation peut encore être faite à propos de quelquesrimeurs(poètes) modernes.

C'est ainsi que les beaux vers de Leopardi sont certainement plus difficiles à reproduire littéralement en français que ceux de laVita nuova.

Quoi qu'il en soit, il paraît que dès maintenant nous pouvons saisir bien nettement les deux époques différentes auxquelles appartiennent d'une part la poésie et de l'autre la prose de laVita nuova.

Ici la poésie, le sonnet, c'est-à-dire l'expression première, n'exprime que de vagues pressentimens sans aucune signification précise.

Dans la prose, c'est-à-dire dans la rédaction manifestement postérieure à la mort de Béatrice, nous voyons celle-ci formellement exprimée: «avec une courtoisie qui est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie».[7]

Ceci ne laisse donc aucun doute relativement à la date respective des deux rédactions.

Quant aux éclaircissemens relatifs au premier sonnet de Dante et aux réponses qui lui furent faites, on ne peut que répéter avec M. Melodia: «Cette pauvre Sphinx attendra encore son Oedipe.»

«C'était la première fois que sa voix frappait mes oreilles.» Il paraît donc que ce ne fut pas seulement un salut muet, et que Béatrice y joignit quelques paroles, peut-être un compliment banal que permettait seul la compagnie où elle se trouvait. Mais il faut bien peu de chose pour transporter un amoureux tel que Dante l'était alors.

Il faut remarquer combien celui-ci demeure discret à propos de tout ce qui lui vient de la femme qu'il aime, et comment il s'attache à affirmer la noblesse de son propre amour, et à écarter toutvizioso pensiero, qui pourrait offenser le moins du monde la mémoire de Béatrice.[8]Cependant, nous le verrons plus tard, en parlant de la pâleur des femmes alors qu'elles se sentent touchées par l'amour, avouer qu'il avait vu plus d'une fois pâlir ainsi le visage de Béatrice.[9]Nous devons donc croire, sans que cela doive entraîner aucune atteinte à la pureté de l'affection qu'elle lui portait, qu'il a reçu d'elle des témoignages plus significatifs que ceux qu'il nous laisse à peine entrevoir.

Si, dans les oeuvres uniquement consacrées à la représentation des passions humaines, nous sommes toujours heureux de rencontrer quelques lueurs de sentimens immatériels, nous ne devons pas l'être moins de voir une oeuvre tout idéale et mystique s'éclairer de quelques rayons humains.

NOTES:

[1]Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à Cino da Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel Fiorentino (alcuni capitoli.... p. 330).

[1]Ce sonnet est attribué, dans l'édition de M. Whitehead, à Cino da Pistoja. M. Scherillo semble l'attribuer à Torino de Castel Fiorentino (alcuni capitoli.... p. 330).

[2]Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore....

[2]Naturalmente chere (chiede) ogn' amadore....

[3]Vedesti al mio parer ogni valore....

[3]Vedesti al mio parer ogni valore....

[4]Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour.

[4]Ce seigneur c'est-à-dire l'Amour.

[5]SCHERILLO,alcuni capitoli della biografia di Dante. Voir aussi un article très intéressant de M. Melodia surle premier sonnet de Dante, dans leGiornale Dantesco, an V, nouv. série,quadernoi-ii.

[5]SCHERILLO,alcuni capitoli della biografia di Dante. Voir aussi un article très intéressant de M. Melodia surle premier sonnet de Dante, dans leGiornale Dantesco, an V, nouv. série,quadernoi-ii.

[6]Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet.

[6]Je ne connais pas de traduction française du sonnet de Guido Cavalcanti, et n'ai rencontré aucun commentaire italien à son sujet.

[7]Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran secolo.

[7]Per la sua ineffabile cortesia, la quale è oggi meritata nel gran secolo.

[8]P. GIULIANI, laVita nuova.

[8]P. GIULIANI, laVita nuova.

[9]Voir au chapitre XXXVII.

[9]Voir au chapitre XXXVII.

O voi che per la via d'Amor passate....

Ce sonnet a deux parties principales: dans la première, j'entends appeler les fidèles de l'Amour par ces paroles du prophète Jérémie: O vos omnes qui transitis per viam, attendite et videte si est dolor sicut dolor meus[1],et les prier de vouloir bien m'entendre. Dans la deuxième partie je raconte où m'avait mis l'Amour, dans un sens autre que celui que montrent les dernières parties du sonnet, et je dis ce que j'ai perdu. Cette seconde partie commence à: l'Amour, non par mon peu de mérite....

On a recueilli, parmi les pièces se rapportant (spettanti) à laVita nuova, la Ballade suivante que Fraticelli croit pouvoir affirmer être une de cescosette per rimeque Dante dit avoir écrites (il ne signale pourtant que le sonnet reproduit ici page 39)à propos du départ de la femme qui lui avait servi à dissimuler aux autres son véritable amour (la quale fece schermo alla veritade[2]).

BALLADE

In abito di saggia messaggera....Revêtue comme une messagère intelligente,Va, Ballade, sans t'attarder,Vers cette belle dame à qui je t'envoie.Et dis-lui combien je sens ma vie réduite à peu de chose.Ta commenceras par dire que mes yeux,En regardant sa figure angélique,Avaient coutume de porter la couronne du désir.Maintenant qu'ils ne peuvent plus là voirLa mort les fait fondre dans une frayeur telleQu'ils en ont fait la couronne du martyre.[3]Hélas! je ne sais pas vers quel côté les tournerPour leur plaisir, si bien que tu me trouverasA demi-mort si tu ne me rapportes quelque confortDe sa part. Adresse-lui donc une douce prière.

Si l'on trouve les termes de cette ballade un peu vifs, à propos d'une simple simulation,on pourra penser que cette personne lui avait peut-être inspiré un intérêt plus particulier qu'il ne l'avoue. Mais il faudra penser également au langage habituel, et très conventionnel, des poètes, et surtout des rimeurs de ce temps-là. Si aujourd'hui, dans le langage de la polémique usuelle, traiter quelqu'un de scélérat signifie souvent simplement qu'il ne partage pas votre manière de voir, dire à une femme qu'on mourra de son absence pouvait signifier simplement qu'on avait du plaisir à la voir.

NOTES:

[1]O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne.

[1]O vous tous qui passez, faites attention, et voyez s'il est une douleur semblable à la mienne.

[2]FRATICELLI,La Vita nuova de Dante Alighieri, Fiorenze, 1890.

[2]FRATICELLI,La Vita nuova de Dante Alighieri, Fiorenze, 1890.

[3]Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément cernées.

[3]Cette expression (couronne ou stigmates du martyre) que nous retrouverons encore signifie simplement des paupières profondément cernées.

Piangete amanti perchè piange Amore....

Ce premier sonnet se divise en trois parties. Dans la première, j'appelle et je sollicite les fidèles de l'Amour à pleurer, et je dis que leur Seigneur pleure et que, en entendant ce qui le fait pleurer, ils m'écoutent avec attention. Dans la deuxième partie, je raconte la raison de ses pleurs. Dans la troisième, je parle de l'honneur quel'Amour rend à cette femme. La seconde partie commence à: l'Amour entend ...la troisième à; écoutez comment l'amour....

Morte villana, di pietà nemica....

Ce sonnet se divise en quatre parties. Dans la première, j'appelle la Mort par quelques-uns des noms qui lui appartiennent. Dans la deuxième, m'adressant à elle, je dis les raisons pour lesquelles je me mets à l'accuser. Dans la troisième, je la flétris. Dans la quatrième, je me mets à parler à une personne indéfinie, bien que dans ma pensée elle soit bien définie.

La deuxième partie commence à: puisque tu as donné ...la troisième à: et si je te refuse ...la quatrième à: celui qui ne mérite pas....

Les accensdouloureuxqu'inspire à Dante la mort de cette jeune femme, dont il put contempler le corps charmant, gisant au milieu de femmes éplorées, sont de nature à laisser croire que son coeur avait pris une part assez particulière à ce douloureux événement. Mais il faut tenir compte de l'exaltation facile de sa sensibilité, et de l'exubérance habituelle propre à la poésie trécentiste.D'ailleurs son âme a toujours été hantée par la pensée de notre fin mortelle, elle s'y complaisait; et l'on pourrait dire que le poète de laDivine comédiea vécu dans la mort.

Dès les premières expressions de son amour juvénile et craintif et dans les courts épanouissemens de ses béatitudes, on sent toujours planer au-dessus de ses joies comme de ses douleurs la conscience que l'image de son idole ne tardera pas à s'évanouir, et une ardente aspiration à s'en aller avec elle.

Mais ce n'est pas seulement un des caractères les plus originaux de la poésie de Dante; c'est également un des caractères de toute la poésie dudolce stil nuovo, cette mélancolie qui jette son ombre sur les manifestations les plus joyeuses et les plus passionnées[1]. C'est ainsi que, peu après lui, Pétrarque célébrait les triomphes de la Mort, entre les triomphes de l'Amour et ceux de la Renommée.

Laissons passer plusieurs siècles, et nous entendrons le poète de la tristesse et de la désespérance nous redire, comme les rimeurs dudolce stil nuovo, que:con l'amoroso affetto un desiderio di morte sisente. On connaît le beau poème de Leopardi:Amore e morte.

Le destin a engendré en même tempsDeux frères, l'Amour et la Mort.Il n'y a dans le monde, il n'y a dans les étoilesNulle autre chose aussi belle.De l'une naît le bienEt naissent les plus grands plaisirsQui se rencontrent dans la mer de l'Être.L'autre détruit tous les mauxEt toutes les douleurs....

Ne serait-ce pas un sujet intéressant que de rapprocher et comparer entre elles les mélancolies issues des terres ensoleillées du Midi, et les tristesses, filles des régions embrumées du Nord?

NOTE:

[1]SCHERILLO,alcuni capitoli della vita di Dante.

[1]SCHERILLO,alcuni capitoli della vita di Dante.

Cavalcando l'atro ier per un cammino....

Ce Sonnet a trois parties: dans la première, je dis comment je rencontrai l'Amour et sous quelle apparence;dans la deuxième, je dis ce qu'il m'a dit, quoique pas complètement, de peur de découvrir mon secret. Dans la troisième, je dis comment il disparut. La seconde partie commence à:quand il me vit ...la troisième à: alors je pris ...

On peut remarquer que ceci ne nous est pas donné précisément comme une vision ou une hallucination, mais comme le travail d'une imagination hantée par des pensées obstinées. Ce ne serait donc que la traduction de ces pensées sous une forme figurative.

Lorsque le Poète évoque la présence et l'inspiration de l'Amour, ce n'est sans doute qu'une manière d'exprimer ce qui se passait au dedans de lui-même. Lorsque l'Amour lui apparaît brillant et joyeux, c'est que son âme était allègre et ouverte à de douces perspectives. S'il lui apparaît ici mal vêtu, hésitant et inquiet, c'est que son âme à lui était inquiète et hésitante. Et ce qui la rendait ainsi, c'était la préoccupation de sa propre dissimulation, de la défense de son amour (comme il l'appelait) qu'il avait perdue, et qu'il songeait déjà à remplacer, avec un empressement où l'on ne saurait nier qu'il y n'eût quelque chose de suspect; c'était enfin un certain malaise, peut-êtrequelque reproche muet de sa conscience, quand il regardait du côté de la belle rivière, symbole de son amour si pur.

Il y a en effet dans le langage énigmatique qu'il se fait tenir par l'Amour la trace d'arrière-pensées que, suivant son habitude, il ne peut s'empêcher de laisser entrevoir, tout en laissant surtout à deviner.

Si l'Amour lui a rapporté son coeur d'auprès de celle qui avait servi de défense à son secret pour qu'il lui serve près d'une autre, c'est donc que son coeur était en jeu dans cette simulation d'amour et que, comme il arrive parfois aux hommes, le grand amour qui l'occupait y laissait encore quelques places disponibles. N'est-ce pas à cela que l'Amour (ou sa conscience) fait allusion quand il lui dit: «moi je suis toujours le même, mais toi tu changes»? Et il lui recommande de n'en rien laisser transpirer.

Et ce n'est pas seulement le départ de la dame de l'église qui sollicite l'effusion de son lyrisme: nous voyons encore la mort d'une femme jeune et belle lui inspirer des accens non moins émus.[1]Et plus tard enfin les témoignages de compassion sympathique qu'il recevra de deux beauxyeux rallumeront en lui toutes les visions de l'amour brisé.[2]

Il semble que, dans ce grand poème en l'honneur de Béatrice, il ait tenu à ce que certains souvenirs, tendres ou charmans, eussent aussi leurs strophes à eux, comme des figures secondaires viennent orner les soubassemens d'un monument élevé à une gloire qu'on a voulu immortaliser.

On s'est beaucoup occupé de cet éloignement de Florence qui devait séparer Dante, pour un temps plus ou moins long, de l'objet constant de ses pensées. Ce n'était certainement pas une partie de plaisir qu'il faisait avec de nombreux (molti) compagnons, mais une obligation qu'il subissait à contre-coeur, et où, jeune homme de vingt ans, il emportait les pensées obsédantes et mélancoliques d'un amoureux contraint s'éloigner d'une maîtresse adorée. J'emprunte au Prof. del Lungo des détails intéressans au sujet de cet incident sur lequel, suivant son habitude, le poète laisse planer une obscurité toujours difficile à éclaircir.[3]

Il y avait à Florence une organisation militaire que les occasions ne manquaient pas de mettre en jeu, qu'il s'agit de se porter au secours de voisins alliés ou de régler des contestations avec des voisins hostiles.

Lorsque la Commune avait décidé quelque expédition de ce genre (di fare le oste), on sonnait le tocsin sur la cloche de la Commune, les boutiques se fermaient, les citoyens et les villageois de quinze à soixante-dix ans s'inscrivaient sur des listes de cinquante noms chacune. Une partie devait prendre la campagne, et l'autre rester à la garde de la ville, en payant (pagando). Et l'on formait un ou plusieurs corps de 200 hommes qui montaient à cheval, escorté chacun d'un compagnon bien armé et d'un cheval équipé; on déployait les enseignes et l'on entrait sur le territoire ennemi (qui n'était généralement pas très éloigné).

Ce fut donc à une expédition de ce genre que Dante dut prendre part. Quelle fut cette expédition, que M. del Lungo rapporte à l'année 1288? Quels en furent le caractère, la destination et la durée? C'est ce qu'il ne lui a pas été possible de déterminer, malgré de patientes recherches parmi les souvenirs et les actes officiels de cette époque. Ce n'étaitlà quelquefois que de simples démonstrations. Était-ce le cours de l'Arno que suivait le corps dont Dante faisait partie? Quoi qu'il en soit, son éloignement de Florence ne paraît pas avoir été de longue durée.[4]

NOTES:


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