LA VITA NUOVA

[21]Professeur LUIGI LEYNARDI,la Psicologia dell' urte nella Divina Commedia, Torino, 1894.—MICHELE SCHERILLO,alcuni capitoli della biografia di Dante, Torino, 1896.

[21]Professeur LUIGI LEYNARDI,la Psicologia dell' urte nella Divina Commedia, Torino, 1894.—MICHELE SCHERILLO,alcuni capitoli della biografia di Dante, Torino, 1896.

Dans cette partie du livre de ma mémoire, avant laquelle on ne trouverait pas grand'chose à lire, se trouve un chapitre (rubrica), ayant pour titre:Incipit vita nuova(Commencement d'une vie nouvelle). Dans ce chapitre se trouvent écrits des passages que j'ai l'intention de rassembler dans ce petit livre, sinon textuellement, du moins suivant la signification qu'ils avaient.[1]

Neuf fois depuis ma naissance, le ciel de la lumière[2]était retourné au même point de sonévolution, quand apparut à mes yeux pour la première fois la glorieuse dame de mes pensées, que beaucoup nommèrent Béatrice, ne sachant comment la nommer.[3]

Elle était déjà à cette période de sa vie où le ciel étoile s'est avancé du côté de l'Orient d'un peu plus de douze degrés.[4]De sorte qu'elle était au commencement de sa neuvième année, quand elle m'apparut, et moi à la fin de la mienne.

Je la vis vêtue de rouge[5], mais d'une façon simple et modeste, et parée comme il convenait à un âge aussi tendre. A ce moment, je puis dire véritablement que le principe de la vie que recèlent les plis les plus secrets du coeur se mit à trembler si fortement en moi que je le sentis battre dans toutes les parties de mon corps d'une façon terrible, et en tremblant il disait ces mots:ecce Deus fortior me qui veniens dominabitur mihi.[6]Puis l'esprit animal qui habite là où tous les esprits sensitifs apportent leurs perceptions[7]fut saisi d'étonnement et, s'adressant spécialement à l'esprit de la vision, dit ces mots:apparuit jam beatitudo vostra[8]. Puis, l'esprit naturel qui réside là où s'articule la parole[9]se mit à pleurer, et en pleurant il disait:heu miser! quia frequenter impeditus ero deinceps.[10]

Depuis ce temps, je dis que l'Amour devint seigneur et maître de mon âme, et mon âme lui fut aussitôt unie si étroitement qu'il commença à prendre sur moi, par la vertu que lui communiquait mon imagination, une domination telle qu'il fallut m'en remettre complètement à son bon plaisir.

Il me commandait souvent de chercher à voir ce jeune ange; et c'est ainsi que dans monenfance (puerizia) je m'en allais souvent chercher après elle. Et je lui voyais une apparence si noble et si belle que certes on pouvait lui appliquer cette parole d'Homère. «Elle paraissait non la fille d'un homme mais celle d'un Dieu.»[11]

Et, bien que son image ne me quittât pas, m'encourageant ainsi à me soumettre à l'Amour, elle avait une fierté si noble qu'elle ne permit jamais que l'Amour me dominât par delà des conseils fidèles de la raison tels qu'il est si utile de les entendre dans ces sortes de choses. Aussi, comme il peut paraître fabuleux que tant de jeunesse ait pu maîtriser ainsi ses passions et ses impulsions, je me tairai et, laissant de côté beaucoup de choses qui pourraient être prises là d'où j'ai tiré celles-ci[12], j'en arriverai à ce qui a imprimé les traces les plus profondes dans ma mémoire.

NOTES:

[1]Commentaire du chap. I.—pg.125

[1]Commentaire du chap. I.—pg.125

[2]Le Soleil.

[2]Le Soleil.

[3]Commentaire du ch. II.—pg. 128

[3]Commentaire du ch. II.—pg. 128

[4]Révolution qui s'opère en cent ans(Tutto quel cielo si muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in cento anni uno grado). Tous ces passages se rapportent à la conception de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans,Il Convito(tratt. ii, ch. II et XV).

[4]Révolution qui s'opère en cent ans(Tutto quel cielo si muove seguendo il movimento della stellata spera, da occidente a oriente, in cento anni uno grado). Tous ces passages se rapportent à la conception de la cosmographie céleste qui se trouve longuement développée dans,Il Convito(tratt. ii, ch. II et XV).

[5]Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes, vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète.

[5]Beatrice est toujours représentée, jusque dans les régions célestes, vêtue de rouge, couleur noble sans doute aux yeux du Poète.

[6]Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.

[6]Voici un Dieu plus fort que moi, qui viendra me dominer.

[7]Le cerveau.

[7]Le cerveau.

[8]C'est votre Béatitude qui vous est apparue.

[8]C'est votre Béatitude qui vous est apparue.

[9]Dans le texte:ove si ministrato nutrimento nostro. Je me suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également interprétée dans son commentaire par:lo spirito vocale.

[9]Dans le texte:ove si ministrato nutrimento nostro. Je me suis permis de traduire autrement cette phrase. Fraticelli l'a également interprétée dans son commentaire par:lo spirito vocale.

[10]«Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.» Nous trouvons plusieurs fois le motimpeditusemployé dans le sens de embarrassé, troublé.

[10]«Malheureux que je suis, je vais me trouver souvent bien empêché.» Nous trouvons plusieurs fois le motimpeditusemployé dans le sens de embarrassé, troublé.

[11]C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi.

[11]C'est d'Hélène passant devant la foule qu'Homère parlait ainsi.

[12]C'est-à-dire de mon esprit.

[12]C'est-à-dire de mon esprit.

Après que furent passées neuf années juste[1]depuis la première apparition de cette charmante femme et le dernier jour, je la rencontrai vêtue de blanc, entre deux dames plus âgées. Comme elle passait dans une rue, elle jeta les yeux du côté où je me trouvais, craintif, et, avec une courtoisie infinie, dont elle est aujourd'hui récompensée dans l'autre vie[2], elle me salua si gracieusement qu'il me sembla avoir atteint l'extrémité de la Béatitude. L'heure où m'arriva ce doux salut était précisément la neuvième de ce jour. Et comme c'était la première fois que sa voix parvenait à mes oreilles, je fus pris d'une telle douceur que je me sentis comme ivre, et je me séparai aussitôt de la foule.

Rentré dans ma chambre solitaire, je me mis à penser à elle et à sa courtoisie, et en y pensantje tombai dans un doux sommeil où m'apparut une vision merveilleuse.

Il me sembla voir dans ma chambre un petit nuage couleur de feu dans lequel je distinguais la figure d'un personnage d'aspect inquiétant pour qui le regardait[3]; et il montrait lui-même une joie vraiment extraordinaire, et il disait beaucoup de choses dont je ne comprenais qu'une partie, où je distinguais seulement: «Ego dominus tuus.»[4]Il me semblait voir dans ses bras une personne endormie, nue[5], sauf qu'elle était légèrement recouverte d'un drap de couleur rouge. Et en regardant attentivement, je connus que c'était la dame du salut, celle qui avait daigné me saluer le jour d'avant. Et il me semblait qu'il tenait dans une de ses mains une chose qui brûlait, et qu'il me disait: «Vide cor tuum.»[6]Et quand il fut resté là un peu de temps, il me semblait qu'il réveillait celle qui dormait, et il s'y prenait de telle manièrequ'il lui faisait manger cette chose qui brûlait dans sa main, et qu'elle mangeait en hésitant. Après cela, sa joie ne tardait pas à se convertir en des larmes amères; et, prenant cette femme dans ses bras, il me semblait qu'il s'en allait avec elle vers le ciel.

Je ressentis alors une telle angoisse que mon léger sommeil ne put durer davantage, et je m'éveillai.

Je commençai aussitôt à penser, et je trouvai que l'heure où cette vision m'était apparue était la quatrième de la nuit, d'où il résulte qu'elle était la première des neuf dernières heures de la nuit.[7]Et tout en songeant à ce qui venait de m'apparaître, je me proposai de le faire entendre à quelques-uns de mes amis qui étaient des trouvères fameux dans ce temps-là. Et, comme je m'étais déjà essayé aux choses rimées, je voulus faire un sonnet dans lequel je saluerais tous les fidèles de l'Amour, et les prierais de juger de ma vision. Je leur écrivis donc ce que j'avais vu en songe:

A toute âme éprise et à tout noble coeur[8]A qui parviendra ceciAfin qu'ils m'en retournent leur avis,Salut dans la personne de leur Seigneur, c'est-à-dire l'Amour.Déjà étaient passées les heuresOù les étoiles brillent de tout leur éclat,Quand m'apparut tout a coup l'AmourDont l'essence me remplit encore de terreur.L'Amour me paraissait joyeux.Il tenait mon coeur dans sa mainEt dans ses bras une femme endormie et enveloppée d'un manteau.Puis il la réveillait et, ce coeur qui brûlait,Il le lui donnait à manger, ce qu'elle faisait, craintive et docile,Puis je le voyais s'en aller en pleurant.[9]

Il vint plusieurs réponses à ce sonnet, et des opinions diverses furent exprimées. Parmi elles fut la réponse de celui que j'appelle le premier de mes amis. Il m'adressa un sonnet qui commence ainsi: «Il me semble que tu as vu la perfection....»[10]Et de là date le commencement de notre amitié mutuelle, quand il sut que c'était moi qui lui avais fait cet envoi. La véritable interprétation de ce sonnet ne fut alors saisie par personne. Mais aujourd'hui elle est saisie par les gens les moins perspicaces.[11]

NOTES:

[1]Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17.

[1]Dante avait alors 18 ans et Béatrice à peu près 17.

[2]Nel gran secolo.

[2]Nel gran secolo.

[3]Ce personnage était l'Amour.

[3]Ce personnage était l'Amour.

[4]Je suis ton maître.

[4]Je suis ton maître.

[5]On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.

[5]On a vu dans cette nudité un symbole de virginité. L'opinion exprimée par quelques auteurs que Béatrice était déjà mariée à cette époque, ne saurait se concilier avec cette attribution symbolique.

[6]Vois ton coeur.

[6]Vois ton coeur.

[7]Voir auch. XXXpour ce qui concerne le nombre 9.

[7]Voir auch. XXXpour ce qui concerne le nombre 9.

[8]A ciascun' alma presa, e gentil cuore....

[8]A ciascun' alma presa, e gentil cuore....

[9]Commentaire du ch. III.

[9]Commentaire du ch. III.

[10]Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de cette époque. Il avait répondu:Vedesti al mio parer ogni valore....

[10]Cet ami était Guido Cavalcanti, l'un des poètes les plus réputés de cette époque. Il avait répondu:Vedesti al mio parer ogni valore....

[11]On trouvera plusieurs de ces réponses dans leCommentaireduch. III.

[11]On trouvera plusieurs de ces réponses dans leCommentaireduch. III.

Après cette vision, ma santé[1]commença à être troublée dans ses fonctions parce que mon âme ne cessait de penser à cette beauté; de sorte que je devins en peu de temps si frêle et si faible que mon aspect était devenu pénible pour mes amis. Et beaucoup poussés par la malice cherchaient à savoir ce que je tenais à cacher aux autres. Et moi, m'apercevant de leur mauvais vouloir, je leur répondais que c'était l'Amour qui m'avait mis dans cet état. Je disais l'Amour parce que mon visage en portait tellement les marques que l'on ne pouvait s'y méprendre. Et quand ils me demandaient: «Pourquoi l'Amour t'a-t-il défait à ce point?» Je les regardais en souriant, et je ne leur disais rien.

NOTE:

[1]Dans le texte: mon esprit naturel.

[1]Dans le texte: mon esprit naturel.

Il arriva un jour que cette beauté était assise dans un endroit où l'on célébrait la Reine de la gloire[1], et de la place où j'étais je voyais ma Béatitude. Et entre elle et moi en ligne droite était assise une dame d'une figure très agréable, qui me regardait souvent, étonnée de mon regard qui paraissait s'arrêter sur elle; et beaucoup s'aperçurent de la manière dont elle me regardait. Et l'on y fit tellement attention que, en partant, j'entendais dire derrière moi: «Voyez donc dans quel état cette femme a mis celui-ci.» Et, comme on la nommait, je compris qu'on parlait de celle qui se trouvait dans la direction où mes yeux allaient s'arrêter sur l'aimable Béatrice.[1]

Alors je me rassurai, certain que mes regards n'avaient pas ce jour-là dévoilé aux autres mon secret; et je pensai à faire aussitôt de cette gracieusefemme ma protection contre la vérité. Et en peu de temps, j'y réussis si bien que ceux qui parlaient de moi crurent avoir découvert ce que je tenais à cacher.

Grâce à elle, je pus dissimuler pendant des mois et des années.[2]Et pour mieux tromper les autres, je composai à son intention quelques petits vers que je ne reproduirai pas ici, ne voulant dire que ceux qui s'adresseraient à la divine Béatrice, et je ne donnerai que ceux qui seront à sa louange.

NOTES:

[1]La fête de la Vierge.

[1]La fête de la Vierge.

[2]Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années.

[2]Il paraît difficile de croire que ce manège ait duré des années.

Je dirai que pendant que cette femme servait ainsi de protection à mon grand amour, pour ce qui me concernait, il me vint à l'idée de vouloir rappeler le nom de celle qui m'était chère, en l'accompagnant du nom de beaucoup d'autres femmes, et parmi les leurs du nom de celledont je viens de parler. Et, ayant pris les noms des soixante plus belles femmes de la ville, où ma Dame a été mise par le Seigneur, j'en composai une épître sous la forme de Sirvente[1], que je ne reproduirai pas. Et si j'en fais mention ici, c'est uniquement pour dire que, par une circonstance merveilleuse, le nom de ma Dame ne put y entrer précisément que le neuvième parmi ceux de toutes les autres.

NOTE:

[1]Sirvente, sorte de poésie usitée par les trouvères et les troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard (Voir le ch. XXX).

[1]Sirvente, sorte de poésie usitée par les trouvères et les troubadours. C'est peut-être quelque convenance de rime qui aura placé le nom de Béatrice au neuvième rang, sans que le Poète s'en soit d'abord aperçu, mais non sans que son imagination en ait été frappée plus tard (Voir le ch. XXX).

Cette dame qui m'avait pendant si longtemps servi à cacher ma volonté, il fallut qu'elle quittât la ville où nous étions, pour une résidence éloignée. De sorte que moi, fort troublé d'avoir perdu la protection de mon secret, je me trouvai plus déconcerté que je n'aurais cru devoir l'être. Et pensant que, si je ne témoignais pas quelquechagrin de son départ, on s'apercevrait plus tôt de ma fraude, je me proposai de l'exprimer dans un sonnet que je reproduirai ici parce que certains passages s'y adresseront à ma Dame, comme s'en apercevra celui qui saura le comprendre.

O vous qui passez par le chemin de l'Amour,[1]Faites attention et regardezS'il est une douleur égale à la mienne.Je vous prie seulement de vouloir bien m'écouter;Et alors vous pourrez vous imaginerDe quels tourmens je suis la demeure et la clef.L'Amour, non pour mon peu de mériteMais grâce à sa noblesse,Me fit la vie si douce et si suaveQue j'entendais dire souvent derrière moi:Ah! A quels méritesCelui-ci doit-il donc d'avoir le coeur si joyeux?Maintenant, j'ai perdu toute la vaillanceQui me venait de mon trésor amoureux,Et je suis resté si pauvreQue je n'ose plus parler.Si bien que, voulant faire comme ceuxQui par vergogne cachent ce qui leur manque,Je montre de la gaité au dehorsTandis qu'en dedans mon coeur se resserre et pleure.[2]

NOTES:

[1]O voi che per la via d'Amore passate.

[1]O voi che per la via d'Amore passate.

[2]Commentaire duch. VII.

[2]Commentaire duch. VII.

Après le départ de cette dame, il plut au Seigneur des anges d'appeler à sa gloire une femme jeune et de très gracieuse apparence, laquelle était aimée dans cette ville. Je vis son corps au milieu de femmes qui pleuraient.

Alors, me rappelant l'avoir vue dans la compagnie de ma Dame, je ne pus retenir mes larmes. Et tout en pleurant, je me proposai de dire quelque chose sur sa mort, à l'intention de celle près de qui je l'avais vue. Et c'est à cela que se rapportent les derniers mots de ce que je dis à son sujet, comme le saisiront bien ceux qui le comprendront. Je fis donc les deux sonnets qui suivent:

Pleurez, amans, alors que l'amour pleure,[1]En entendant ce qui le fait pleurer.L'Amour entend les femmes sangloter de pitié,Et leurs yeux témoignent de leur douleur amère.C'est parce que la mort méchante a exercéSon oeuvre cruelle sur un coeur aimableEn détruisant, sauf l'honneur[2], ce qui attire aux femmesLes louanges du monde.Écoutez comment l'Amour lui a rendu hommage,Car je l'ai vu sous une forme réelle[3]Se lamenter sur cette belle image.Et il levait à chaque instant ses yeux vers le cielOù était déjà logée cette âme gracieuseQui avait été une femme si attrayante.Mort brutale, ennemie de la pitié,[4]mère antique de la douleur,Jugement dur et irrécusable,Puisque tu as donné l'occasion à mon coeur affligéDe se livrer à ses pensées,Ma langue se fatiguera à t'accuser;Et si je te refuse toute excuse,Il faut que je diseTes méfaits et tes crimes:Non que le monde les ignore,Mais pour soulever l'indignationDe quiconque se nourrit d'amour.Tu as séparé du monde la beauté,Et ce qui a le plus de prix chez une femme, la vertu.Tu as détruit la grâce amoureuseD'une jeunesse joyeuse.Je ne veux pas découvrir ici davantage la femmeDont les mérites sont bien connus.Celui qui ne mérite pas son salut[5]Qu'il n'espère jamais être en sa compagnie[6].

NOTES:

[1]Piangete amanti, perché piange amore....

[1]Piangete amanti, perché piange amore....

[2]C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.

[2]C'est-à-dire que la mort peut dépouiller une femme de tout ce qui charmait dans sa personne, mais non l'honneur qui la distinguait.

[3]L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à cette scène douloureuse.

[3]L'Amour représente ici Béatrice, qui était elle-même présente à cette scène douloureuse.

[4]Morte villana, di pietà nemica....

[4]Morte villana, di pietà nemica....

[5]C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa compagnie, c'est-à-dire dans le ciel.

[5]C'est à Béatrice que s'adressent ces deux derniers vers. Vivre en sa compagnie, c'est-à-dire dans le ciel.

[6]Commentaire duch. VIII.

[6]Commentaire duch. VIII.

Quelques jours après la mort de cette femme, il survint une chose qui m'obligea de quitter la ville et de me rendre vers l'endroit où était cette aimable femme qui avait servi à protéger mon secret, car le but de mon voyage n'en était pas très éloigné. Et quoique je fusse en apparence en nombreuse compagnie, il m'en coûtait de m'en aller, à ce point que mes soupirs ne parvenaient pas à dégager l'angoisse où mon coeur était plongé dès que je me séparais de ma Béatitude.

Or, le doux Seigneur[1], qui s'était emparé de moi par la vertu de cette femme adorable, m'apparutdans mon imagination comme un pèlerin vêtu simplement d'humbles habits. Il me paraissait hésitant, et il regardait à terre, si ce n'est que parfois ses yeux se tournaient vers une belle rivière, dont le courant était très pur, et qui longeait la route où je me trouvais.

Il me parut alors que l'Amour m'appelait et me disait ces paroles: «Je viens d'auprès de cette femme qui t'a servi longtemps de protection, et je sais qu'elle ne reviendra plus. Aussi, ce coeur que par ma volonté je t'avais fait avoir près d'elle, je l'ai repris et je le porte à une autre belle qui te servira à son tour de protection, comme l'avait fait la première (et il me la nomma, de sorte que je la connus bien). Mais cependant, si de ces paroles que je viens de t'adresser tu devais en répéter quelques-unes, fais-le de manière à ce qu'on ne puisse discerner l'amour simulé que tu avais montré à celle-là et qu'il te faudra montrer à l'autre.»

Ceci dit, toute cette imagination disparut tout à coup, à cause du grand pouvoir que l'Amour semblait prendre sur moi. Et, le visage altéré, tout pensif et accompagné de mes soupirs, je chevauchai le reste du jour. Et le jour d'après, je fis le sonnet suivant:

Chevauchant avant hier sur un chemin[2]Contre mon gré et tout pensif,Je rencontrai l'Amour au milieu de la route,Portant le simple vêtement d'un pèlerin.Il avait un aspect très humbleComme s'il avait perdu toute sa dignité.Il marchait pensif et soupirant,La tête inclinée, comme pour ne pas voir les gens.Quand il me vit, il m'appela par mon nomEt dit: Je viens de loin,Là où ton coeur se tenait par ma volonté,Et je l'apporte pour qu'il serve à une nouvelle beauté.Alors je me sentis tellement envahi par luiQu'il disparut tout d'un coup, sans que je me fusse aperçu comment.[3]

NOTES:

[1]L'Amour.

[1]L'Amour.

[2]Cavalcando l'alta ier per un cammino....

[2]Cavalcando l'alta ier per un cammino....

[3]Commentaire duch. IX.

[3]Commentaire duch. IX.

Après mon retour, je me mis à la recherche de cette femme que mon Seigneur m'avait nommée sur le chemin des soupirs. Et, afin que mon discours soit plus bref, je dirai qu'en peu de temps j'en fis ma protection, si bien que trop degens en parlèrent, en dépassant les limites de la discrétion et de la courtoisie, ce qui me fut souvent fort pénible. Et il résulta de ces bavardages, qui semblaient m'accuser d'infamie, que cette merveille, qui fut la destructrice de tous les vices et la reine de toutes les vertus, passant quelque part, me refusa ce si doux salut dans lequel résidait toute ma béatitude. Et ici j'interromprai mon récit pour faire comprendre l'effet que son salut exerçait sur moi.

Lorsqu'elle venait à m'apparaître, dans l'espoir de cet admirable salut, je ne me sentais plus aucun ennemi; une flamme de charité m'envahissait, qui me faisait pardonner à tous ceux qui m'avaient offensé; et à quiconque m'eût alors demandé quelque chose je n'aurais répondu qu'un mot: Amour, l'humilité peinte sur mon visage. Et quand elle était sur le point de me saluer, un esprit d'amour détruisait toutes mes sensations, et se peignait sur mes organes visuelsintimidés, et il leur disait: allez honorer votre dame, et ils demeuraient fixés sur elle. Et qui aurait voulu connaître ce que c'est que l'amour n'aurait eu qu'à regarder le tremblement de mes yeux. Et quand cette admirable me saluait, l'amour ne parvenait pas à cacher mon intolérable béatitude: mais je me trouvais écrasé par une telle douceur que mon corps, qui en subissait tout entier l'empire, se mouvait comme un objet inanimé et pesant, ce qui montrait bien que dans son salut habitait ma Béatitude, laquelle surpassait et dominait toutes mes facultés.

Maintenant, revenant à mon récit, je dirai que, après que ma Béatitude m'eut été refusée, je fus pris d'une douleur si vive que je me séparai de tout le monde, et j'allai dans la solitude arroser la terre de mes larmes et, lorsque mes pleurs se furent un peu apaisés, je me réfugiai dans ma chambre, où je pouvais me lamenter sans être entendu. Et là, demandant miséricorde à la reine de la courtoisie, jedisais: Amour, viens en aide à ton fidèle. Et je m'endormis en pleurant comme un enfant qui vient d'être battu.

Et il arriva qu'au milieu de mon sommeil, je crus voir dans ma chambre, tout près de moi, un jeune homme couvert d'un vêtement d'une grande blancheur, et tout pensif d'apparence; il me regardait, étendu comme j'étais, et après m'avoir regardé quelque temps, il me sembla qu'il m'appelait en soupirant et me disait ces paroles: «Fili, tempus est ut praetermittantur simulata nostra.»[1]

Il me sembla alors que je le connaissais, parce que c'est ainsi qu'il m'avait appelé plusieurs fois pendant que je dormais. Et en le regardant, je crus voir qu'il pleurait avec attendrissement, et il paraissait attendre quelques paroles de moi. Me sentant moi-même rassuré, je commençai à lui parler ainsi: «Noble seigneur, pourquoi pleures-tu?» Et lui: «Ego tanguant centrum circuli, cui simili modo se habent circumferentiae partes; tu autem non sic.»[2]

Alors, en pensant à ses paroles, il me parut qu'il m'avait parlé d'une façon très obscure, et je lui dis: «Qu'est cela, Seigneur, que tu me parles d'une manière si obscure?» Il me répondit en langue vulgaire: «Ne demande pas plus qu'il n'est bon que tu saches.»

Puis, je lui parlai du salut qui m'avait été refusé, et je lui demandai quelle en avait été la raison. Voici comment il me répondit: «Notre Béatrice a entendu de certaines personnes qui parlaient de toi que la femme que je t'ai nommée sur le chemin des soupirs éprouvait à cause de toi quelques ennuis. C'est pour cela que cette très noble femme, qui est ennemie de toute espèce de tort, n'a pas daigné saluer ta personne, craignant d'avoir à en subir elle-même quelque désagrément. Aussi comme ton secret n'est pas inconnu d'elle depuis le temps qu'il dure, je veux que tu écrives quelque chose sous la forme de vers, où tu exprimeras l'empire que j'exerce sur toi à son sujet, et comment elle te fit sien dès ton enfance. Et tu peux en appeler en témoignage celui qui le sait bien, et que ta pries de le lui dire, et moi qui suis celui-là, je lui en parlerai volontiers. Elle connaîtra ainsi ce que tu penses, et comprendra comment ons'y est trompé. Fais en sorte que tes paroles ne soient qu'indirectes, de sorte que tu ne t'adresseras pas précisément à elle, ce qui ne conviendrait guère. Et ne lui envoie rien sans moi pour que ce soit bien compris d'elle. Mais orne tes paroles d'une suave harmonie: j'y interviendrai toutes les fois qu'il sera nécessaire.»[3]

Cela dit, il disparut, et mon sommeil aussi. Et en y pensant je trouvai que cette vision m'était apparue à la neuvième heure du jour. Et avant d'être sorti de ma chambre, j'avais résolu de faire une ballade où je suivrais ce que m'avait recommandé mon Seigneur.

Ballade, je veux que tu ailles retrouver l'Amour[4]Et que tu te présentes avec lui devant ma Dame,Afin que mon Seigneur s'entretienne avec elleDe mes excuses que tu lui chanteras.Tu t'en vas, Ballade, d'une façon si courtoiseQue, même sans sa compagnie,Tu pourras te présenter partout sans crainte.Mais si tu veux y aller en toute sécurité,Va d'abord retrouver l'Amour;Il ne serait pas bon de t'en aller sans lui.Car celle qui doit t'entendreSi, comme je le crois, elle est irritée contre moi,S'il ne t'accompagnait pas,Elle pourrait bien te recevoir mal.Et, quand vous serez là ensemble,Commence à lui dire avec douceur,Après lui en avoir d'abord demandé la permission:Madame, celui qui m'envoie vers vousVeut, s'il vous plaît,Et s'il en a la permission, que vous m'entendiez.C'est l'amour qui, à cause de votre beauté,A fait, comme il l'a voulu, changer d'objet à ses regards.Aussi, pourquoi il a regardé ailleurs,Jugez-en par vous-même, du moment que son coeur n'a pas changé.Dis-lui: Madame, son coeur a gardéUne foi si fidèleQue sa pensée est à tout instant prête à vous servir.Il a été vôtre tout d'abord, et il ne s'est pas démenti.Si elle ne le croit pas,Dis qu'elle demande à l'Amour si cela est vrai,Et à la fin prie-la humblement,S'il ne lui plaît pas de me pardonner,Qu'elle m'envoie par un messager l'ordre de mourir,Et elle verra son serviteur lui obéir.Et dis à celui qui est la clef de toute pitié,[5]Avant que tu ne t'en ailles,De lui expliquer mes bonnes raisons[6]Par la grâce de mes paroles harmonieuses.Reste ici auprès d'elleEt dis-lui ce que ta voudras de son serviteur.Et si elle lui pardonne à ta prièreViens lui annoncer cette belle paix.Ma gentille Ballade, vas quand il te plaira,Au moment qui te paraîtra le meilleur, pour que l'honneur t'en revienne.[7]

NOTES:


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