A L’AUTEUR DE MARTHE BARAQUIN.
Elle attend avec impatience les Dimanches clairs et chauds. Ils tombent du ciel comme des fruits mûrs, et parfument les rues de la petite ville. Langueurs de l’après-midi. Le soleil brûle l’herbe des chemins, fait éclatantes de blancheur les façades des maisons crépies à la chaux. Les papillons, les guêpes volent, bourdonnent autour des chardons rouges, des sauges bleues. Ils ne se reposent pas ; le soir, il doit leur en coûter de replier leurs ailes.
Elle reste, toute seule, dans un coin frais. Les volets joignent mal. Un rayon de soleil s’allonge. Elle a envie de se lever, pour le casser par le milieu, comme une baguette.
Elle feuillette de vieux livres de prix dont elle sait par cœur les illustrations. Elle frissonne un peu, venu le moment de tourner cette page : d’étranges arbres se dressent, des tentes triangulaires se succèdent ; devant l’une d’elles, toute blanche, un nègre élève, plantée au bout d’une pique, une tête sanglante.
Vers cinq heures, la chaleur commençant à tomber, elle sort avec sa mère. On va sur la route où s’arrondit l’ombre des arbres. A des tournants, on se trouve en plein soleil. N’ayant point d’ombrelle, elle fait, de sa main ouverte, une œillère. Elle ne peut pas regarder l’eau de l’étang, pourtant d’un si joli bleu, à cause de la réverbération. Des carpes, brusquement, bondissent, avides d’air. On a juste le temps de les apercevoir. Que deviennent-elles, ensuite ? Elle n’en sait rien. Parfois, des vieux, qui ne peuvent pas bouger, les arrêtent. Ils disent :
— Où que vous allez comme ça, madame Panainnin ? Entrez donc : il fait plus frais chez nous que dehors.
Ou bien, on rend visite à d’autres pauvres laveuses de lessives. On dit :
— Quel temps, aujourd’hui ! De l’année, on n’a pas encore eu aussi chaud !
Et l’on ajoute :
— Ça ne peut pas continuer : il va sûrement faire de l’orage cette nuit !
Elle se sent, là, dépaysée. Ces maisons, qu’elle connaît pourtant, lui sont hostiles. Elle se demande ce qu’il y a dans les armoires, si les placards ont trois rayons. Le linge, les rideaux des lits n’ont pas la même odeur que chez elle. On s’en revient par des ruelles désertes et chaudes. Il lui semble que les coqs ne chantent pas comme les jours de semaine. Elle aperçoit la place de l’Hôtel-de-Ville. Leurs devantures ouvertes, les commerçants sont assis, sur le trottoir étroit, à l’ombre. Des enfants jouent. Elle entend des rires et des cris. Elle voudrait les rejoindre, mais elle n’ose pas : elle est pauvre. Ils se moqueraient d’elle, à cause de sa jambe. On passe devant des maisons où les carreaux sont cirés et vernis : beaux tapis, fauteuils rouges, carrés de dentelle blanche sur les édredons.
Les jours d’orage, le ciel jaunit, pareil au couvercle d’une immense casserole de cuivre. L’air doit être si épais, si lourd, que les poules, ouvrant le bec le plus qu’elles peuvent, respirent comme si elles avalaient d’énormes vers. Dans le quartier, c’est presque de l’épouvante. En hâte, des femmes rentrent, le tablier à peine gonflé de l’herbe qu’elles commençaient à ramasser dans leurs champs. Madame Leprun dit :
— Je crois que nous allons avoir « une orage » comme il y a longtemps qu’on n’en a vu de pareille.
Et la mère Boussard fait deux pas dans la rue, regarde, les mains sur les hanches, le clocher, et dit :
— Pour sûr ! Le « poulet » est tourné en plein vers le midi.
Elle se tient debout sur le pas de la porte, avec Augustine, son aînée. La mère Panainnin est au lavoir, à l’abri sous l’auvent de tuiles. Des nuages arrivent de l’horizon. Une étrange clarté se répand : on croirait regarder le paysage à travers un verre jaune. Puis voici le premier coup de vent, qui brûle. D’autres lui succèdent qui, peu à peu, fraîchissent. Les feuilles ne cessent plus de frissonner. Les sapins font un bruit effrayant. Des volets battent. Des portes s’ouvrent : la poussière entre dans les maisons. Il va faire nuit. Des bougies, des lampes, à trois heures de l’après-midi, s’allument.
— Je crois qu’il est temps de rentrer ! dit Augustine. Elle qui ne va jamais à la messe, elle tire, du fond de l’armoire, une vieille bougie bénite, va et vient. La Bancale reste assise près du lit, derrière les rideaux. Elle a peur de l’orage. Si la foudre venait à tomber sur la maison, ce serait du joli ! Elle pense à ce qu’il faudrait faire tout de suite : sauver le linge, les meubles. Le premier coup, sec, claque. Augustine dit :
— Ça n’a pas dû tomber loin d’ici !
Ce n’est que le commencement. De larges gouttes de pluie s’écrasent dans la poussière. On les entend. Puis c’est un brusque déluge. Les éclairs, les détonations redoutables se multiplient. Elle envie le sort des bêtes des bois qui peuvent se réfugier sous terre. Elle voudrait pouvoir se fourrer dans un trou de souris.
Les soirs d’automne et d’hiver, vêtus de gris, s’arrêtent longtemps à souffler dans leurs doigts. Certains s’enveloppent de brumes semblables à de longs suaires : quand les volets ne sont pas encore fermés, on les aperçoit, qui regardent aux fenêtres. Assise au coin du feu, elle a soin de leur tourner le dos. Presque toujours, lorsqu’elle rentre de l’école, Augustine est là. Augustine est-elle bien disposée ? On s’amuse, pendant que la soupe cuit, à dire des devinettes. Toutes les deux sont accroupies devant la cheminée. On allume la bougie seulement quand il fait, dehors, nuit noire. Ou bien, l’une près de l’autre, elles restent sans rien dire. Elle revoit la journée qui vient de finir, teintée de bleu quand les problèmes ont été simples, les règles de grammaire faciles à comprendre, toute grise, si elle n’a rien entendu à la division des poids, des mesures. Elle n’a pas pu réciter la moitié des stations de Paris à Marseille : en un clin d’œil, elle arrivait, comme par le rapide, de Dijon à Lyon.
Elle aime mieux qu’il n’y ait, dans la cheminée, que des charbons. La flamme lui fait peur, qui anime d’une vie fantastique toute la maison : les deux alcôves, formées par les rideaux des lits, se creusent tout-à-coup en cavernes qu’habitent des fantômes mélancoliques, des monstres prêts à bondir. La porte de la cave, qu’on a oublié de fermer, s’ouvre comme une gueule menaçante, et la table semble danser sur le mur du fond, avec ses quatre pieds, la sarabande.
Elle n’ose pas dire à Augustine :
— J’ai peur !
Augustine, qui est grande, se mettrait à rire.
Ni :
— Attends un peu, pour sortir, que le père soit revenu.
Il y a toujours quelque commission à faire : un soir, c’est le pain, un autre du sel, de l’huile, de la graisse. Augustine lui recommande :
— La soupe va bientôt bouillir. Fais attention qu’elle ne se sauve pas !
et s’en va.
Elle reste seule, un instant. Mais elle n’y tient plus. Elle sent ses cheveux se dresser. Elle se précipite, tête baissée, dans la rue, et, la porte ouverte, surveille de dehors le feu sous la marmite.
Ce n’est jamais bien amusant, d’aller voir la grand’mère l’après-midi du Jeudi, ou le Dimanche à l’heure des vêpres. Une rue qu’elle n’aime pas, sombre, bordée, à droite, de maisons silencieuses, à gauche de jardins dont les murs suintent. Le champ de foire, avec ses châtaigniers. Des maisons, le long de la route, toutes pareilles, avec une seule fenêtre, une porte pleine, et l’ouverture, sous le chaume, du grenier. Quelques-unes, les plus riches, ont une treille. Dans les cours, des tombereaux, des charrettes, des tas de fagots, du fumier. Du purin coule sur la route.
C’est une bien vieille maison, celle de la grand’mère ! On dirait la « grand’maison » de celles d’alentour.
Elle demande en entrant :
— Le grand-père n’est donc pas là ?
Ah ! C’est toi, ma p’tiote Marie-Louise ? Tu viens me voir ? Non : il est dans le bois depuis ce matin. Et chez vous, comment que ça va ?
— Ça va bien. Merci.
Toutes les deux sont assises près du feu, la grand’mère dans un vieux fauteuil tout rafistolé de bouts de tapis et de rideaux, rembourré de chiffons, elle sur une petite chaise basse. Dans la cheminée, même en Juillet, il y a toujours quelque tison qui brûle.
— Tu vois, ma Marie-Louise ! Je ne peux plus guère marcher. Je ne peux même plus aller à la messe les Dimanches. Car voilà que je vais sur mes soixante-seize ! Ton grand-père est plus solide que moi, mais il se fait vieux aussi. Et j’ai toujours la crainte, quand il part au bois, qu’on me le rapporte sur une civière !
Elle écoute, attristée. Certainement, ça ne l’amuse pas de venir ici, mais sa grand’mère est si seule ! Elle ne reçoit pas dix visites dans l’année. A quoi peut-elle penser, toujours assise dans son fauteuil ? Autrefois, on la voyait tous les Dimanches, avec son cabas jaune à carreaux noirs, puis ce ne fut plus que pour les grandes fêtes. Maintenant, c’est à peine si elle peut sortir dans la cour en s’appuyant sur son bâton. Les vieux, comme les chats avant de s’endormir, tournent autour d’un point où ils vont se pelotonner pour mourir. Hier, c’était la route où l’on faisait quelques pas au soleil. Aujourd’hui c’est la cour que, bientôt, l’on ne pourra même plus traverser. Puis ce sera le coin du feu. Du lit, on regardera flamber les fagots. Puis on ne verra presque plus. On ne verra plus du tout.
— Je ne peux plus coudre, ni repriser, ni tant seulement tricoter. Jamais je n’ai su lire. Toi, tu es savante : tu vas à l’école des sœurs. Toute la journée, je dis mon chapelet.
Elle regarde, au-dessus de la cheminée, une grande image qui représente la vie, en ses différents épisodes, du curé d’Ars. Un Christ tout noir, une vieille statue de la Vierge avec des fleurs artificielles grises de poussière. D’autres images encore : un cœur de Jésus surmonté d’une flamme en forme de grenade, un cœur de Marie-des-Sept-Douleurs, percé de glaives, un « souvenir » de première communion faite vers 1830.
Il n’y a d’autre bruit que celui de l’horloge.
La cour est silencieuse : plus de poules, de canards. L’écurie de l’âne est vide, dépeuplé le toit des lapins. Le grand-père et la grand’mère sont trop vieux pour s’occuper des bêtes. La grand’mère est là. Ses lèvres remuent continuellement.
On entend passer sur la route des bœufs. Deux chariots cahotent. Dans les champs, les feuilles des châtaigniers tremblotent au vent d’un crépuscule d’Automne. Une bande de corbeaux s’envole, va se poser sur les premiers arbres du bois proche.
La barrière s’ouvre, puis la porte : c’est le grand-père qui revient. Il jette son fagot près de la cheminée, voit la Bancale, mais ne lui dit rien. Il bougonne. On va manger tout de suite : la soupe est sur le feu depuis ce matin.
Posée près de la terrine, la bougie fait vaciller sur le mur la silhouette du grand-père silencieux. Quand il se penche trop, les pointes de sa barbiche trempent dans la soupe. La grand’mère a tiré son fauteuil : elle tourne le dos au feu. La Bancale est restée assise sous le manteau de la cheminée. Elle voudrait s’en aller, mais elle remet de minute en minute.
Dehors, c’est la nuit. Ici le silence. On n’entend que le bruit des deux cuillers de plomb. Elle va s’endormir. Mais le vent d’Automne frappe à la porte comme quelqu’un qui vient vous réveiller en disant :
— Il est temps de partir !
Partir où, mon Dieu ?
Le vent d’Automne que l’on n’a jamais vu, qui fait peur…
C’est difficile à trouver, une camarade de première communion ! Il y en a qui cherchent jusqu’aux derniers jours : ce sont d’habitude les plus pauvres. Les parents conviennent que l’on ne fera qu’un repas, celui du soir, où chacun paiera son écot. Il y aura du vin, deux plats de viande, de la salade, des fruits, le café. A midi, l’on mangera comme d’habitude. Les hommes iront travailler. Ils ne rentreront que pour le repas du soir.
La mosaïque du chœur a disparu sous les tapis. L’autel est orné de fleurs dorées, de chandeliers en bronze massif supportant de gros cierges. Toutes les bougies du grand lustre sont allumées.
Incommodée de rester à jeun, elle se sent près de défaillir. Ses bottines lui font mal. Elle a peur de froisser sa robe, son voile. Ses gants la gênent. Quelques-unes les ôtent en cachette : il leur semble que leurs doigts sont emmaillotés, malades. Elle garde les siens, de peur qu’on ne la voie les enlever. Elle essaie de lire dans son livre. La couverture de cuir sent bon. Chaque page est encadrée d’un filet rouge. Elle lit, ne comprend pas. Elle tremble un peu.
Les bas-côtés de l’église sont occupés par les parents. Les mères ont sorti leurs très vieux châles à ramages, leurs bonnets de dentelle noire. Quelques-unes seulement ont des chapeaux. Celles qui sont pieuses restent à genoux et prient. Plusieurs ont les doigts humides, parce qu’elles gardent leurs mains trop près des yeux. Les hommes sont en noir. Ceux des villages qui ne possèdent pas de redingotes sont venus avec leur plus belle blouse bleue. Ils se tiennent debout, cherchant à distinguer leur fils dans le chœur, leur fille à l’entrée de la nef. Il y en a qui regardent plus loin encore, par delà les murs de l’église, dans les temps anciens.
Un bourdon va donner de la tête, bruyant, contre un vitrail.
De ses camarades, celles-ci sont joyeuses : elles sont bien habillées, la couronne et le voile leur vont à merveille ; leurs bottines sont toutes neuves, et leur livre, mignon, a une couverture de nacre où se dessine en relief une croix. Elle, tout ce qu’elle porte a servi, voici quatre ans, pour Augustine, et son livre, relié en maroquin ordinaire, serait aussi bien entre les mains d’un garçon. Celles-là, les yeux baissés, ce sont les ferventes. Elles ont l’habitude des cérémonies de l’église. Au catéchisme, monsieur le curé pour elles n’avait que des attentions. Leurs familles sont réputées « bien pensantes », et leurs mères, même en semaine, ne manquent jamais la messe. De l’église, elles connaissent, elles aiment tout, et l’on dirait qu’elles ont l’habitude de converser familièrement avec la Vierge. Elle, elle n’est qu’une pauvre fille dont les parents n’ont pas le loisir d’entrer à l’église, à qui le curé n’a jamais pris garde, au catéchisme, que pour la réprimander, au confessionnal, que pour l’épouvanter.
Elle tremble davantage encore, le moment venu de s’approcher de la grille du chœur pour communier. On leur a répété, pendant la retraite, la fameuse phrase :
— Le plus beau jour de ma vie fut celui de ma première communion.
Elle voudrait se sentir heureuse infiniment. A peine est-elle émue, et encore n’est-ce que d’une vague frayeur.
Elle marche comme elle peut, en boitant. Sur sa langue, l’hostie se recroqueville. C’est tout. C’est fini. Il y a des âmes, autour d’elle, en qui fleurissent des roses miraculeuses. En elle, c’est une pauvre fleur, comme une de ces roses artificielles, en papier doré, qui luisent sur l’autel, entre les cierges.
Fais donc attention de ne pas emporter la nappe avec ta scie, bon Dieu !…
Pour rien au monde, la mère Panainnin ne s’abstiendrait de jurer, même en ce soir paisible et chaud que parfume l’encens de la première communion. Elle a, sur le chignon, un bonnet blanc dont les brides caressent ses joues enflammées.
Pour rien au monde non plus, le père Panainnin ne cesserait de traîner sur les carreaux, aujourd’hui propres, ses sabots sales, ni de tenir par la corde sa scie qu’il balance et qui menace de déchirer, d’entraîner la nappe déjà chargée d’assiettes et de verres. Il répond simplement :
— Fous-moi la paix !
traverse la pièce, ouvre la porte de la cave et pose sa scie dans le coin réservé aux outils.
— En voilà, une façon de dire bonjour au monde !
Il y a, en effet, les Boussard, assis et cachés à moitié par les rideaux de l’un des deux lits. Insoucieux, ou peut-être préoccupé, Panainnin ne les a pas aperçus. Dès l’aube, il part dans les bois avec sa scie et sa cognée ; les jours de grande neige, il travaille chez les bourgeois, fendant et rangeant les souches dans les bûchers. C’est un petit homme qui porte de gros sabots, les pieds un peu rentrés en dedans. Été comme hiver, il apparaît coiffé d’une casquette de laine. Un collier de barbe blanche lui encadre les joues. Il sort de la cave. Boussard lui demande :
— Tu ne nous avais donc point vus, en entrant ?
— Ma foi, non !
La Boussard, aigre, réfléchit tout haut :
— Pour un jour de fête, il n’a pas l’air de bonne humeur !
— Lui ! dit la mère Panainnin. On ne sait jamais par quel bout le prendre.
A l’évier, il se rinçait la figure et les mains. Quand ce fut fait, il dit :
— On boirait tout de même bien un coup !
On releva un coin de la nappe. On trinqua.
Le lapin cuisait sur un fourneau dressé dans la cheminée. Le pot-au-feu allait son petit train dans la braise, entre les chenets. On entendait, sur les promenades, se disputer les joueurs de quilles. Le soleil allongeait, en dents de scie, l’ombre aiguë des toits. On dirait que les maisons sont tuées par la chaleur : on leur a fermé les volets, comme on ferme les yeux à des morts.
Le père Panainnin, entre deux bouffées de pipe, murmura :
— Il a fait rudement chaud aujourd’hui, dans le bois !
Les Boussard se sentent un peu dépaysés. Ils viennent rarement à la ville. Ils vivent, dans un tout petit village, à six kilomètres d’ici, récoltant, pour eux, des pommes de terre et du blé, du foin pour la vache et l’âne, de l’avoine pour les poules, du trèfle pour les lapins. Tous les ans, ils tuent un cochon, et ils disent avec orgueil :
— Jamais nous ne mettons les pieds à la boucherie !
Aujourd’hui, Boussard n’a pas travaillé : Marguerite est fille unique. Elle est venue lorsqu’on ne comptait plus sur elle. Au contraire, il y a eu déjà chez les Panainnin quatre premières communions. Trois filles parties à Paris, depuis des années. Sont-elles mortes ? On n’en sait rien. Mais s’il fallait, chaque fois, chômer, on ne pourrait bientôt même plus payer son pain. Il y a longtemps que Boussard et Panainnin se connaissent : ils ont fait ensemble la campagne de 1870. Cela ne les rajeunit pas. Boussard est grand et maigre. Quand il parle, ses favoris bouffants remuent comme deux petits buissons. Sa femme a la figure osseuse, le nez aigu, la poitrine plate.
De temps en temps, la mère Panainnin va soulever le couvercle de la cocotte : le lapin sent bon. Elle écume le pot-au-feu. Le soleil disparu, elle sort dans la rue, ouvre les volets. On voit des femmes, maintenant, sur le pas des portes. Il y en a qui s’installent dans les courettes, avec leurs boîtes à ouvrage. L’horloge de la ville vient de sonner six heures. La fraîcheur du soir devrait bien sortir des bois.
Tout-à-coup, il y eut des voix puériles, des rires, des cris. Et l’on entendit, indéfiniment répétés, ces deux mots :
— La bancale ! La bancale ! La bancale !
Une douzaine de gamins la suivent. Elle donne le bras à Marguerite qui songe :
— C’est amusant, d’avoir une pareille camarade de première communion !
Mais la Bancale s’accroche à elle ;
— J’y suis bien habituée, va !
Cela ne l’empêche pas de baisser les yeux. Si elle en avait la force, elle dirait aux gamins :
— Est-ce que c’est ma faute, si je suis bancale ?
Elles sont allées, nu-tête, porter des morceaux de brioche de leur première communion. Même les pauvres comme elles leur ont donné deux sous. Quelques bourgeois, chez qui travaille le père Panainnin, ont mis dans l’assiette cinquante centimes.
La mère Panainnin est sortie, criant :
— Attendez-moi un peu, tas de vauriens !
Augustine, ensuite, est arrivée.
— Qu’est-ce que tu faisais donc ? lui dit sa mère.
Il fut facile de voir qu’elle avait préparé sa réponse. Les mots étaient rangés en bataille sur ses lèvres ; elle les fit avancer en bon ordre pour détruire les soupçons.
— Les vêpres finies, je suis allée faire un tour du côté de la cascade, avec la Clotilde Penaud.
Elle est nu-tête. Elle regarde devant elle avec certitude. Elle n’est pas bancale. On sait qu’elle n’a point froid aux yeux. Elle travaille chez une des trois couturières de la ville, quand il y a de l’ouvrage. Les belles dames, maintenant, se font expédier de Paris leurs costumes tout faits. Parfois, pourtant, un deuil inespéré. La mère Panainnin avait dit :
— On n’est pas riches, mais faisons-lui toujours apprendre la couture. Après, ce sera bien le malheur si l’on ne trouve pas à la caser !
Mais elle va sur ses dix-sept ans, et l’on attend encore.
On est au complet. Les pauvres festoient entre eux parce que jamais il n’y a place, pour eux, à la table des riches qui donnent à leurs poules les miettes de leurs repas.
Ils ont peur que l’on ne dise dans le quartier :
— Eux qui sont toujours à crier misère, ils ne crachent pas sur les bons morceaux !
Si l’on n’était pas en Juin, on clouerait au mur une longue banderole blanche :
FERMÉ POUR CAUSE DE PREMIÈRE COMMUNION.
On mange la soupe sans plaisir, uniquement parce que c’est du bouillon, et que l’on ne peut pas mettre souvent le pot-au-feu. L’hiver, c’est excellent. Toute l’après-midi, pendant que, dehors, il bruine, il neige, on l’a regardé se faire sur les tisons. L’eau s’est agitée. Il a fallu écumer. On a repris son feuilleton. Les vêpres ont sonné. Des poules, qui gloussaient, sont allées se coucher. La nuit venue, à la lumière de la lampe, c’est la douceur de cette après-midi silencieuse que l’on mange, en une espèce de communion. Le pot-au-feu est l’âme d’une après-midi de Dimanche, l’hiver, dans une humble ville.
La Bancale est assise n’importe où. Ce n’est pas un dîner à cérémonies, Dieu merci ! Elle mange à peine. Les autres avalent. Personne ne parle encore : le bouillon, chaud, brûle les langues. Tout le monde écarte les coudes. Elle n’a pas beaucoup de place. D’habitude, ils boivent de l’eau. Mais aujourd’hui, c’est fête. Le vin fortifie, colore la vie.
Les plats se succèdent ; on ne change ni de fourchettes, ni d’assiettes. Panainnin se sert de son couteau à multiples lames, toutes, à force d’avoir été frottées sur la meule, usées par le milieu, pareilles à de petites serpes.
On parle beaucoup. Seule, elle reste taciturne. Quatre litres vides sont debout au pied du lit ; le pain de cinq livres, tout rond tout-à-l’heure, n’est plus qu’une demi-lune.
La lune apparaît. Elle regarde, anxieuse, l’horizon opposé en se demandant si elle y arrivera jamais. D’avance, elle est fatiguée du chemin qu’il lui faudra faire une fois de plus dans un ciel trop familier. Ces paysages, ces maisons, ces églises, elle les connaît trop. Pourtant, ce soir, elle observe avec intérêt la maison des Panainnin : il y a du nouveau. Et voici qu’un de ses rayons, par la porte, glisse sur les carreaux, monte le long de la nappe, et, sans avoir l’air de rien, s’arrête sur la table comme pour demander sa part.
Au bout d’une phrase courte, Panainnin pose son poing fermé d’où le couteau monte tout droit, pareil, avec sa lame usée, à un point d’interrogation.
De temps en temps, des mots se dressent, verts de sève, comme ces arbres au tronc marqué qu’on laisse debout dans les bois, et qui défient la cognée des bûcherons.
— Ce n’est pas pour lui reprocher ce qu’elle mange, mais, ma foi, il serait grand temps qu’Augustine trouve une place !
— Je n’avais pas six ans, dit Panainnin, que j’aidais déjà mon père à scier notre bois.
— A quoi que ça sert, leur instruction ? demande Boussard. A lire des journaux de Paris ! Un tas de menteries qu’on y raconte !… Vaut mieux passer son temps, le soir, à écosser des haricots.
— Marguerite ? Pour sûr, dit la Boussard en regardant Augustine, qu’on n’en fera pas une demoiselle. Maintenant que voilà sa première communion faite, elle va travailler avec nous. C’est pas déshonorant de cultiver la terre, pourvu qu’on y trouve sa vie.
— J’ai jamais eu la curiosité d’aller voir l’église ! affirme Panainnin. On s’est mariés dans l’ancienne, qui est démolie depuis plus de vingt ans.
La nuit est venue. Le rayon de lune est parti.
Pour fumer, on y voit toujours assez clair. On est à table depuis plus de deux heures.
Pour servir le café, il faut bien allumer la lampe, une vieille lampe qui, depuis bien longtemps, préside aux veillées d’hiver. Délaissée à partir de Pâques, elle semble, aujourd’hui, malade, et rote, comme sur le point de vomir. Mais, très vite, elle se réhabitue. Elle sait ce que l’on attend d’elle.
La Bancale a envie de dormir. Heureusement, elle peut s’appuyer contre le lit. Personne ne prend garde qu’elle laisse refroidir son café, sans même y avoir goûté. Elle entend des voix, comme en rêve. Le jour de la première communion a été pareil aux autres. Elle a porté sa robe blanche comme un linceul.
Augustine rit d’un rire sonore. On remue des chaises. On sort sur le pas de la porte. Des cors de chasse se répondent, de très loin. Les échos doivent se rencontrer, se saluer.
Elle est restée derrière les rideaux du lit, avec la vieille lampe pour compagne. Si elle allait les rejoindre, ils lui diraient :
— Tiens ! Tu n’étais donc pas là ?
Ils viennent de tirer la porte. Elle n’entend plus, des cors, qu’un murmure étouffé comme une plainte. Augustine, rêveuse, dit :
— C’est joli, comme ça, la nuit, la musique des cors de chasse !