III

Elle alla, comme on dit, de place en place.

Elle fut la servante de tout le monde, pour très peu d’argent, autant dire pour rien, pour ses repas de midi et du soir. Pourtant, à la maison, elle se contentait de quelques cuillerées de soupe, et d’un morceau de fromage sec sur du pain dur. Elle n’était pas de ces petites filles gourmandes qui ont toujours besoin de confitures, de gâteaux, qui vont jusqu’à boire du vin. Mais elle ne se sentait pas beaucoup de forces, et la ville lui faisait peur. La ville, pour elle, était peuplée de gens riches, de « maîtres », commerçants ou bourgeois, qui n’ont été mis au monde que pour faire travailler les autres, les pauvres. Ils sont durs. Ils savent tout. Il ne faut pas essayer de leur en conter.

Elle aurait pu dire à ses parents :

— Laissez-moi rester ici. Je ne tiens pas beaucoup de place. Depuis qu’Augustine est partie, la maison est bien assez grande pour nous trois.

On ne sait pas s’ils l’auraient écoutée, mais elle ne songeait même point à le leur dire. Il fallait qu’elle travaillât. Il eût fait beau voir qu’une gamine pareille restât à la maison ! Tout le monde en aurait parlé. On aurait dit :

— Eh bien, pour le coup, les Panainnin ne se mouchent plus du pied ! Voilà qu’ils gardent leur Bancale chez eux, à ne rien faire !

On les aurait montrés du doigt. Dans les trois lavoirs, on en aurait fait des gorges chaudes. Et la Lécrevisse aurait apostrophé la mère Panainnin :

— Et ta Bancale, est-ce que tu ne vas pas aussi lui faire apprendre le piano ?

Les Panainnin avaient leur dignité : la Bancale travaillerait.

Elle apprit à connaître les bourgeois, leurs femmes surtout, ou, pour mieux parler, les dames. Il ne lui venait même pas à l’idée qu’elles aussi, autrefois, avaient pu être de petites filles, tant leurs gants, leurs chapeaux, leurs voilettes, lui en imposaient. Pourtant, elles étaient allées, comme elle, à l’école chez les sœurs. Mais les sœurs avaient, pour les filles des bourgeois, des attentions spéciales. Elles dirigeaient, en plus des deux classes pour les filles pauvres et de l’école maternelle, le pensionnat. C’est du pensionnat que sortent toutes les vertus, toutes les intelligences. Elle en avait connu, elle en connaissait encore, des demoiselles du pensionnat. Car ce n’étaient pas des petites filles : c’étaient des demoiselles, s’il vous plaît, qui apprenaient beaucoup plus, beaucoup mieux que les filles du peuple. Et puis, leurs manières distinguées les mettaient à l’abri du contact des garçons qui courent les rues. Elles avaient des bottines, des tabliers exprès pour les heures de classe. Surtout, elles apprenaient le piano. La musique est ce qu’il y a de plus difficile au monde. N’importe qui peut lire le feuilleton duPetit Journal, mais tout le monde ne peut pas jouer une polka. Il n’y a que les demoiselles. Et les demoiselles se mariaient pour devenir des dames ; et les pauvres filles se mariaient pour devenir des femmes. On disait :

— Madame Geffroy, la pharmacienne ? Mais vous ne la connaissez donc pas ? C’est une demoiselle Renault.

Et de la mère Panainnin :

— C’est une fille Bourg.

Elles étaient toutes riches. On citait Madame Morizot dont le mari, clerc de notaire, gagnait des cent cinquante francs par mois. Cependant, elles allaient en personne au marché, elles ne se gênaient pas pour marchander indéfiniment avec les femmes qui, des villages d’alentour, apportaient du beurre et de la crème qu’elles avaient eu bien du mal à réussir. Toutes les idées d’économie leur étaient familières, leur étaient communes. Il y avait entre elles une sorte d’émulation à tout payer le moins cher possible. Si l’une se vantait, à la fin du marché, d’avoir eu son beurre à vingt-deux sous la livre, les autres, qui l’avaient payé vingt-trois, même vingt-quatre sous, la regardaient avec admiration, avec jalousie. Elle les accompagnait. Elle portait le panier qui, à la fin, devenait bien lourd. Elle était heureuse quand « madame » marchandait, parce qu’elle pouvait le poser à terre, tout en veillant bien à ce que personne ne le renversât. Heureusement, le marché se tenait sur la place, au centre de la ville. Et les maisons bourgeoises ne seraient pas allées se compromettre dans ces quartiers que l’on appelle les faubourgs. Elles y auraient été dépaysées comme des dames à chapeaux au milieu de femmes à bonnets.

Il y en avait de sévères dont on ne voyait que la façade, comme un dur visage de pierre. Elles avaient beaucoup de fenêtres à chaque étage, et certaines avaient jusqu’à deux étages : c’est une belle hauteur dans le ciel pour une petite ville. Les ouvriers, les malheureux passaient devant elles avec respect, avec crainte. Seuls, quelques braillards comme Poitreau, qui avait rapporté du régiment des idées anarchistes, criaient que, le grand jour venu, elles appartiendraient à tout le monde, qu’elles deviendraient la propriété du peuple, et qu’ils ne se gêneraient pas pour coucher dans le lit de Madame Camille, la rentière, et de Madame Geffroy, la pharmacienne. D’ailleurs, en attendant, ils n’en saluaient pas moins bas Madame Camille et Madame Geffroy qui leur donnaient du travail. Mais les ouvriers, les malheureux se rendaient bien compte que, plus on a d’argent, plus on a besoin d’avoir ses aises. Dans ces hautes, dans ces spacieuses maisons, il y avait quelquefois jusqu’à trois habitants : Monsieur, Madame et la bonne. Les enfants étaient dans des collèges, dans des lycées. Chez les ouvriers, le grenier tenait lieu de premier étage, et l’on s’entassait un grand-père qui n’a plus que la force de se chauffer, un homme, une femme et trois ou quatre enfants, dans une pièce où il avait bien fallu, bon gré, mal gré, trouver la place de trois lits et d’un berceau.

Il y en avait de gaies qui, tout de suite, offraient aux regards de grands jardins plantés d’arbres, avec des pelouses si soignées que pas un brin d’herbe ne montait plus haut que les autres. Elles avaient des vérandahs, des tourelles à la pointe desquelles des girouettes tournaient au vent du jour et se reposaient lorsque le vent était fatigué.

Sévères ou gaies, elles étaient toutes, pour la Bancale, habitées par des maîtres. Les maîtres ne veulent pas d’un grain de poussière sur leurs meubles, d’une tache sur leurs parquets : c’est bien leur droit. Madame veut que, dans la cuisine, tout soit toujours luisant. Alors, la mère Panainnin se présentait, et disait :

— Madame Maugras, il paraît que vous avez besoin d’une petite bonne. Voici ma fille Marie-Louise, qui va sur ses treize ans. Je crois qu’elle ferait bien votre affaire.

Madame Maugras regardait Marie-Louise, qu’elle connaissait déjà pour être la fille des Panainnin. Mais elle la voyait aujourd’hui, pour la première fois, comme servante, et elle disait :

— Est-ce qu’elle est assez forte ? C’est qu’il y a beaucoup à faire, chez nous !

— Elle n’en a pas l’air, répondait la mère Panainnin. Mais ce n’est pas le travail qui lui fait peur, n’est-ce pas, Marie-Louise ?

Elle se donnait beaucoup de mal. Elle voulait dompter les cuivres, les parquets, les carreaux de faïence, les vitres, le dessus des meubles, mais elle n’arrivait pas à se multiplier. Ils étaient trop nombreux contre elle trop seule. Il fallait aussi tirer de l’eau dans les puits, et c’était une rude besogne pour une gamine comme elle. Ah ! L’eau n’était pas à portée de la main. Autrefois, les soldats de Gédéon n’avaient qu’à s’agenouiller pour en boire. Maintenant, ce n’est pas seulement le pain, c’est l’eau qu’il faut aussi gagner à la sueur de son front, à la sueur de tout son corps.

Sans doute, elle allait sur ses treize ans. Elle alla, ensuite, sur ses quatorze, sur ses quinze ans, mais sans joie, mais avec sa jambe d’infirme. Il semblait qu’elle ne pût grandir, qu’elle ne pût grossir. Elle ne gagnait pas un pouce, parce que le travail pesait sur elle comme un couvercle de plomb ; elle restait toujours aussi menue, parce qu’elle était trop fatiguée pour pouvoir manger. Elle fut tellement fatiguée qu’elle était obligée de se reposer à la maison, des huit, des quinze jours de suite. Mais la ville n’avait rien à dire, puisque les Panainnin se rendaient bien compte qu’elle ne pouvait pas vivre comme une demoiselle. Elle retrouvait les meubles qui, eux, gagnaient leur vie à se rendre utiles dans la maison, sans bouger de place. La table était bien rayée, bien entaillée de coups de couteaux, mais elle ne s’en plaignait point, parce que cela faisait partie de sa vie de table dans une maison de travailleurs qui ont la main lourde et qui n’ont pas le temps de prendre des précautions pour couper leur pain dur. L’armoire n’était pas élégante, mais elle était massive, solide. Elle gardait toujours ses portes closes. On sentait qu’elle avait conscience de renfermer, de protéger ce qu’il y avait de plus précieux dans la maison : le linge. La Bancale, parfois, enviait le sort de la table, de l’armoire. Elle ne se lassait pas de regarder sa maison, de s’y trouver bien. La vie, chez les ouvriers des petites villes, n’est pas compliquée. A Paris, le plus petit ménage a besoin d’une chambre et d’une cuisine. Ce sont des chambres où l’air fait tout son possible pour entrer par une fenêtre étroite, où l’on ne peut guère tenir plus de quatre autour de la table ronde, des cuisines où l’on mange d’habitude près de l’évier que l’on s’évertue à tenir constamment propre, sans odeur ; mais ce sont des logements ; mais quand on dit, à ceux des provinces :

— Nous avons à Paris un logement que nous payons trois cents francs par an !

Ils s’exclament :

— Pour ce prix-là, vous devez être rudement bien. Nous, ici, nous payons quatre-vingts francs, le jardin compris.

A Paris, le jardin n’est pas compris dans les trois cents francs.

Ici, l’on se contente d’une grande pièce, sans cloisons, sans alcôves, avec un ou deux placards seulement. On fait la cuisine dans la cheminée, l’été, sur un fourneau, quand on a pu s’en payer un ; l’hiver, on profite du feu. Le feu n’a pas été créé uniquement pour réchauffer les pieds transis, les mains gelées. On le pousse, on l’active. On le pique à coups de pincettes comme un bœuf à coups d’aiguillon. Et il se hâte ; il va et vient autour de la marmite où la soupe tarde bien à bouillir. On est chez soi. On ne fait pas de frais pour les voisins. On dit :

— Nous sommes toujours assez bien logés comme ça ! Ce n’est pas le Président de la République qui va nous faire une visite, n’est-ce pas ?

Elle connut aussi les commerçants. Presque tous se tenaient dans la grand’rue, la seule qui fût pavée. Les voitures, qui roulaient ailleurs sans bruit, n’y pouvaient passer qu’avec fracas ; mais les vitres des devantures avaient pris l’habitude de trembler, et, à la fin, elles n’y faisaient même plus attention ; elles tremblaient quelquefois sans qu’une voiture vînt à passer. On voyait, d’un bout à l’autre de la grand’rue, deux pharmaciens qui ne s’accordaient que pour mettre à leurs devantures de grands bocaux rouges, verts et bleus, des épiciers, des mercières, des boulangers, des bouchers, des marchands d’étoffes, jusqu’à des tailleurs qui n’avaient pas beaucoup de clients parce qu’ils faisaient payer leurs complets un peu trop cher, trente-cinq francs ; on voyait encore des menuisiers, un maréchal-ferrant chez qui toujours il y avait du feu avec des étincelles, et un sabotier qui ne connaissait point l’art de varier son étalage : il n’exposait que des sabots. Elle alla chez tous, suivant que ses maîtres se fournissaient chez l’un ou chez l’autre. Elle n’avait, quant à elle, de préférences pour aucun. Tous étaient solennels, imposants, et se retranchaient derrière leur dignité comme derrière un comptoir. Ils avaient, certes, besoin de leurs clients, mais on eût pu se dire qu’on avait beau leur payer leurs marchandises le prix qu’ils en demandaient : on leur était encore redevable. Ils n’avaient jamais l’air satisfait. Quand Madame Camus, l’épicière, se levait de sa chaise haute pour la servir, la Bancale était toujours tentée de lui dire :

— Madame Camus, ne vous dérangez donc pas, je vous en prie. Je commence à connaître votre magasin. Je me servirai bien toute seule : j’y suis habituée. Après, je vous apporterai l’argent sur le comptoir. Est-ce que ça ne vous fatiguera pas trop, de me rendre la monnaie ?

Quand elle était chez les bourgeois, c’est ainsi qu’elle allait chez les commerçants. Quand les bourgeois l’avaient remerciée, — c’est une façon de parler — elle servait chez les commerçants, les jours de presse. Et elle avait encore plus peur d’eux, parce qu’elle était, alors, tout-à-fait sous leur dépendance. Les jours de presse étaient, chaque semaine, le Dimanche avec sa grand’messe où l’on venait des villages, le Jeudi avec son marché, et, une fois par mois, le jour de la foire.

Le Jeudi et le Dimanche, il y avait affluence surtout dans les épiceries. Si l’on n’y vendait que des épices, il n’y aurait guère qu’à se croiser les bras. On n’a besoin, dans les villages, pour donner du goût à la soupe, ni de poivre, ni de gingembre. Une longue journée de travail, qui creuse l’estomac, suffit à l’assaisonner. Mais on a besoin de clous pour ferrer les sabots, — les sabots bien ferrés sont inusables, à moins qu’on ne les fende en deux, — de graines pour semer dans les jardins, de cordes, de couteaux, d’étrilles, de balais. Tout cela se trouve dans les épiceries. Elle allait de l’un à l’autre, essayant de se rendre utile, voulant à toute force gagner ses dix sous et son repas de midi. Elle disait :

— Attendez un peu, Madame. Ça ne sera pas long. On va vous servir tout de suite.

Les jours de neige, elle s’occupait avec un torchon et un balai. Elle essayait de tenir le moins de place possible.

Les jours de foire, la vie se concentrait, se tassait dans les auberges. Du matin au soir, elles étaient pleines, tant il venait de monde ici. Des gars de vingt-cinq ans se bousculaient pour se distraire, des hommes mûrs portaient dans leurs yeux le souci des récoltes et de leurs familles à nourrir. Des vieux s’appuyaient des deux mains, totalement, sur des bâtons lisses, luisants à force de servir : ils portaient sur leurs épaules l’inquiétude de se sentir à charge et de n’être plus bons à rien. Ils ne venaient aux foires que pour ne pas en perdre l’habitude : ils n’avaient rien à vendre, rien à acheter. Mais ils tournaient autour des bœufs en connaisseurs, simplement pour le plaisir. Les plus pauvres avaient de gros sabots jamais cirés, des pantalons qui, à force de s’élimer par le bas, ne leur venaient même plus à la cheville. D’autres, moins gênés, marchaient dans des souliers à lacets de cuir jaune. On distinguait entre tous trois ou quatre gros marchands de bœufs que tout le monde connaissait : ils faisaient sonner l’argent dans leurs poches. Leur blouse enlevée, ils apparaîtraient vêtus comme des bourgeois. On entendait des rires lourds, des plaisanteries grasses, des discussions surtout : les intérêts différents fonçaient les uns sur les autres, avec force et bruit, comme les bœufs énervés qui se donnaient, sur le champ de foire, des coups de cornes. Ils arrivaient dans les auberges, l’un après l’autre ou plusieurs à la fois, en fumant des cigarettes, des pipes. Ils crachaient sur le seuil, puis avaient l’air de se décider brusquement à entrer. Des cris se heurtaient aux plafonds bas, tandis que des poings frappaient sur les tables.

— Un litre et deux verres !

C’étaient deux gars qui avaient l’habitude de la bousculade des cantines, tandis que trois vieux, terrés dans un coin près de l’horloge, leurs bâtons entre les jambes, n’arrivaient pas à se faire servir. Elle n’était ni assez leste, ni assez avenante pour qu’on la fît circuler entre les tables. Elle aurait à coup sûr cassé des bouteilles. On l’employait, dans la cuisine, à rincer les verres, à laver les assiettes. N’étant guère habile, elle n’avait pas une minute à perdre. Autrefois, les jours de foire, elle allait se promener sur la place où toujours les mêmes baraques étaient installées. Elle reconnaissait les figures des marchands. Elle se disait :

— Certainement, s’ils reviennent ici, c’est qu’ils doivent bien y faire leurs affaires.

Et elle passait et repassait devant leurs étalages, en petite fille importante qui est d’ici même, et qui contribue, sans en avoir l’air, à l’accroissement de leurs fortunes. Il n’y avait même pas besoin qu’elle leur achetât quelque chose.

Il ne s’agissait plus, aujourd’hui, de désirer avoir un sou pour le donner aux marchands contre un bâton de guimauve. Il fallait gagner vingt sous pour toute une journée de fatigue, d’ahurissement, de tête qui tourne, vingt sous qu’elle rapportait, le soir, à la maison, en les serrant dans sa main, de crainte de les perdre. On ne sait jamais si une poche n’est pas percée. L’argent est si vite perdu ! Mais les journées de travail sont bien longues.

Une année, au milieu de l’été, Augustine arriva, un Dimanche matin. Elle n’avait pas écrit. On ne l’attendait pas. La diligence l’amena, s’il vous plaît, jusque devant la vieille maison des Panainnin qui n’était pas habituée à si grand honneur. Quelquefois, pour aller chercher jusqu’à l’extrémité du faubourg quelque voyageur, elle passait, mais ne s’arrêtait jamais devant leur maison. Elle se disait :

— A quoi bon ? C’est une maison de malheureux qui n’ont pas besoin de moi, qui ne peuvent pas voyager, faute d’argent.

Augustine avait l’air tout-à-fait d’une grande dame. Elle sentait bon. Pour traverser la cour rarement balayée, elle se retroussa en riant. On entendit le bruissement de son jupon rose. Cependant, le conducteur posait à terre une grande malle à clous dorés, — la vieille malle avait dû partir, toute seule, pour un bien long voyage ! — une valise en cuir souple, et des cartons à chapeaux. Tout cela donna à la mère Panainnin une haute idée d’Augustine, qu’elle embrassa quatre fois de suite, en répétant :

— Mais ce n’est pas toi ! C’est pas possible que ça soit toi ! Ma foi, les grandes dames d’ici ne sont pas aussi bien mises que toi, Dieu me pardonne ! Et pour combien de temps que t’es venue ?

Du seuil, la Bancale regardait sa grande sœur. Elle vint à elle, et lui dit en l’embrassant aussi :

— C’est que tu es rudement belle, tu sais !

Augustine parlait en grasseyant. Cela lui donnait un air distingué, un air de Parisienne.

Elle était venue avec de l’argent. Ce furent huit jours de fête, pendant lesquels la mère Panainnin se reposa, pour la première fois peut-être de sa vie. Elle était gourmande à sa façon. Elle s’occupait moins de la qualité que de la quantité de ce qu’elle mangeait et buvait. Elle aimait mieux un litre de vin à huit sous qu’une demi-bouteille de Bourgogne. Le meilleur repas était celui de midi. Elle avait cuisiné quelque plat solide. Le premier litre s’était, tout-à-coup, trouvé vide, mais d’autres étaient là, qui n’attendaient que leur tour. Après le café, après l’ample goutte de marc, elle s’attardait, les coudes sur la table, écoutant parler Augustine. Elle oubliait sa vie de laveuse de lessives. Elle regardait l’avenir avec certitude, avec force, comme pour le défier. Augustine était riche. Augustine avait bon cœur, et ne laisserait point ses vieux parents mourir à l’hospice quand ils ne pourraient plus travailler. Il y eut quelques après-midi où, les joues rouges comme le soir de la première communion, elle dut s’appuyer la tête sur le lit pour dormir. Mais, le soir, Panainnin était là. Lui, l’arrivée d’Augustine n’avait point modifié sa vie. Il ne se sentait à l’aise qu’au milieu des bois. Il ne rentrait, en été, que très tard, pour manger la soupe, fumer une courte pipe en prenant le frais, et se coucher. Les bavardages, les rires d’Augustine ne le touchaient point. Il la laissait dire. Ce fut tout juste s’il remarqua que, sur la table, le litre de vin avait pris la place du pot d’eau.

Elle sortit quelquefois avec la Bancale. Elles allaient voir des amies d’enfance, un peu plus âgées qu’elle, les unes déjà mariées avec de pauvres ouvriers, les autres femmes de petits commerçants pas assez riches pour vivre dans la grand’rue : celle-ci était mercière, celle-là aubergiste. Entendant ouvrir la porte, elles arrivaient du fond de la pièce attenante à la boutique. Elles souriaient déjà, se disant :

— Enfin, voici de la clientèle !

et se préparaient à demander :

— Que désirez-vous, Madame ?

Mais elles reconnaissaient tout de suite la Bancale, puis Augustine, et, quelque peu déçues :

— Tiens ! C’est toi, Augustine ? disaient-elles. C’est gentil, de venir me voir !

et gardaient quand même leur sourire de bon accueil.

Ce sont de petites boutiques où il passe très peu d’argent. Chaque matin, on se lève de bonne heure, parce que l’avenir est à ceux qui se lèvent tôt. Le premier rayon du soleil trouve tout en ordre. Mais c’est à croire que les clients, eux, se moquant de l’avenir, passent leur journée au lit.

On dit à Augustine :

— Ah ! le commerce ! Ça ne vaut plus rien ici ! C’est la concurrence qui nous tue !L’Épicerie Parisienne, qui vient de s’installer dans la grand’rue, nous fait bien du tort : ils donnent des primes à tous les acheteurs. Il va falloir que nous nous y mettions aussi. Et toi, qu’est-ce que tu deviens à Paris ? Tu as toujours une bonne place ? Voilà bien longtemps qu’on ne t’avait vue !

Elles l’examinaient avec de la défiance, de la jalousie. Mâtin ! Pour une femme de chambre, elle était rudement bien mise ! On en avait vu d’autres qui étaient parties à Paris ! On avait vu la Louise Fichot, la Célestine Bailly, qui ne faisaient pas, elles, tant d’embarras, et qui s’habillaient simplement. Il est vrai qu’elles n’étaient pas jolies, tandis qu’Augustine… Mais ce n’est quand même pas une raison ! Et l’on se demandait ce qu’elle pouvait bien faire à Paris. C’était bien ennuyeux que les Glaudine fussent partis en Allemagne avec leurs maîtres, depuis deux ans. On aurait pu leur faire écrire par les Boussard, pour se renseigner. Car la petite ville avait la prétention de surveiller, de diriger la vie d’Augustine, comme celle de la Bancale. Et les bonnes langues marchaient :

— Savoir ce qu’elle fait à Paris, maintenant ? Jamais une femme de chambre ne pourrait se payer des toilettes comme celles qu’elle a ! Moi qui vous parle, madame, je suis restée bonne vingt-deux ans dans la même maison : eh bien, je vous assure que jamais je ne me suis mis sur le corps le demi-quart de ce qu’elle a ! Ce n’est pas pour dire, mais la jeunesse d’aujourd’hui…

Et l’on ajoutait, en levant les yeux au ciel :

— Mais la mère Panainnin, elle, ça lui est bien égal. Elle n’y voit pas plus loin que le bout de son nez !

La Bancale n’en cherchait pas si long. Elle était heureuse de la présence de sa sœur. Partout où elles allaient ensemble, on lui offrait une chaise, à elle comme à Augustine. Elle n’était pas habituée à tant de prévenances. Elle n’osait pas s’asseoir. Il fallait qu’on lui dît :

— Allons, Marie-Louise ! Tu peux bien t’asseoir aussi !

Pour elle, Augustine résumait toutes les élégances. Augustine était belle, sentait bon, entre toutes les jeunes filles. Mais aussi elle était grande, svelte ; mais elle appuyait sa jeunesse sur deux jambes dont aucune ne tremblait. Qu’Augustine fût ainsi, la Bancale trouvait cela tout naturel. Pourtant, lorsque des jeunes gens, des hommes mûrs, les abordaient dans les rues avec des yeux luisants qui ne regardaient, ne dévisageaient qu’Augustine, elle rougissait malgré elle. Elle eût voulu se jeter sur eux, les mordre, les chasser.

On a eu beau dire, par vantardise :

— Il n’y a encore rien de tel que la vie de Paris !

On a eu beau médire de la petite ville où les gens se couchent de bonne heure, en même temps que les poules. Il y a toujours, — que l’on soit une petite fille ou une jeune femme, — le déchirement du départ. On a, tout le temps de son séjour, renoué d’anciennes relations ; au coin de toutes les ruelles, des groupes de souvenirs se sont dressés soudain. Des milliers d’heures mortes ont fait signe. A Paris, on est trop loin d’eux. Ils ont beau, de temps en temps, agiter les bras : ce sont des gestes vagues, qui se confondent dans la brume. Mais, le matin des départs, tous sont là réunis, autour de la diligence, parce que c’est peut-être la dernière fois qu’ils nous verront.

Cette fois, il n’y a pas que la Bancale qui pleure. La mère Panainnin a tiré son mouchoir.

Il n’y a pas jusqu’au père Panainnin, qui, — c’est bien extraordinaire, pourtant ! — ne se sente envahi par une émotion qu’il ne connaît pas. Qu’est-ce qu’il y a donc, dans l’air, ce matin ?


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