V

Madame Lennoix ne disait rien, elle restait émue, elle était modeste: c'était son beau jeune homme,—à elle qui l'avait admiré la première. Ce n'était plus à elle qu'il appartenait de le louer. Ne lui avait-elle pas offert dans sa pensée son cœur, sa fortune et sa main?... Elle attendait qu'il voulût bien répondre; maintenant, la délicatesse exigeait qu'elle ne se mêlât plus de rien.

Le fils, au regard d'aigle, pénétra dans l'âme de sa mère. En un moment, tous ces fléaux lui apparurent: mariage absurde, fortune partagée, tyrannie d'un beau-père, procès, querelles, déménagement, séparation, enfants, peut-être! petits frères très-mal venus, larmes, ruine, drames intérieurs, scènes de famille, ennuis de tous genres...

Et sa résolution fut prise au même instant.

Et le soir même, lorsque Tancrède rentra dans sa demeure pour faire sa toilette, on lui remit un billet de la part de M. Lennoix.

La fièvre avait repris au jeune malade, disait la perfide lettre, et le médecin exigeait impérieusement le plus grand repos; il ne pouvait donc pas songer à reprendre ses travaux de fort longtemps.

Quelques jours après, Tancrède alla s'informer des nouvelles de M. Lennoix. Le portier répondit que M. Lennoix allait beaucoup mieux, et qu'il était sorti.

Tancrède aperçut à la fenêtre madame Lennoix, leurs yeux se rencontrèrent... il devina tout.

La conduite du fils lui fut expliquée par un seul regard de la mère.

—Malheur à moi! s'écria Tancrède; toujours des femmes!... et il s'éloigna furieux.

Et comme son désespoir était au comble, il prit le seul parti raisonnable dans sa position. Il alla passer la soirée à l'Opéra.

LA CANNE DE M. DE BALZAC

Nous l'avions bien dit, que l'extrême beauté est un malheur pour un homme, surtout pour un jeune homme qui a sa fortune à faire. Vous comprenez maintenant ces paroles, qui d'abord ont paru inintelligibles: «Il était une fois un jeune homme très-beau qui était triste,» et vous comprenez aussi pourquoi il se sentait découragé, et pourquoi il maudissait la nature.

C'est que trois fois ce pauvre Tancrède avait été repoussé, précisément à cause de cette même beauté qui lui semblait un brillant avantage, et qui n'était pour lui qu'une source de désappointements et de chagrins.

Que faire?... s'enlaidir?—Quel homme en aurait le courage!—quelle femme le lui aurait conseillé!...

Il alla donc à l'Opéra. Quand un malheur est sans remède, la sagesse est de l'oublier; quand on ignore la route qu'il faut suivre, on se fie au hasard, et l'on fait bien. Le hasard n'est hostile qu'aux gens qui négligent pour lui leurs devoirs;—pour l'homme qui n'a rien à faire, et qui a le droit de chercher des aventures, le hasard est toujours favorable.

On donnaitRobert le Diablece jour-là. Tancrède alla se placer à une stalle de l'orchestre; mais à peine il était assis, qu'un objet étrange attira ses regards.

Sur le devant d'une loge d'avant-scène se pavanaitune canne.—Était-ce bien une canne? Quelle énorme canne! à quel géant appartient cette grosse canne?

Sans doute c'est la canne colossale d'une statue colossale de M. de Voltaire. Quel audacieux s'est arrogé le droit de la porter?

Tancrède prit sa lorgnette et se mit à étudier cettecanne-monstre.—Cette expression est reçue: nous avons eu le concert-monstre, le procès-monstre, le budget-monstre.

Tancrède aperçut alors au front de cette sorte de massue, des turquoises, de l'or, des ciselures merveilleuses; et derrière tout cela, deux grands yeux noirs plus brillants que les pierreries.

La toile se leva; le second acte commença, et l'homme—qui appartenait à cette canne—s'avança pour regarder la scène.

—Pardon, monsieur, dit Tancrède à son voisin; oserais-je vous demander le nom de ce monsieur qui porte de si longs cheveux?

—C'est M. de Balzac.

—Lequel? l'auteur de laPhysiologie du Mariage?

—L'auteur de laPeau de Chagrin, d'Eugénie Grandet, duPère Goriot.

—Ah! Monsieur, je vous remercie mille fois.

Tancrède se mit de nouveau à lorgner M. de Balzac et sa canne.

Mais cette canne le préoccupait.

—Comment, se disait-il, un homme aussi spirituel a-t-il une si vilaine canne?—Peut-être contient-elle un parapluie; il y a un mystère là-dessous.

L'affectation—que mettait Tancrède à ne pas regarder la scène, à toujours, toujours lorgner du même côté, donna le change à une très-jolie femme dont la loge était voisine de la loge de M. de Balzac. La jeune femme minauda, croyant que c'était elle que ce beau jeune homme contemplait.

L'affectation—que mettait cette jolie femme à regarder à la même place dans l'orchestre, donna le change au voisin de Tancrède qui se mit à lorgner exclusivement la jolie femme, ne doutant pas que ses regards ne s'adressassent à lui.

Enfin l'affectation de son voisin à lorgner toujours la même femme attira l'attention de Tancrède, qui devina alors clairement que ces œillades étaient pour lui.

La preuve, c'est que, dès que ses yeux eurent rencontré ceux de la jeune femme, elle cessa de le regarder.

Mines—rougeur—petite toux—boa rejeté sur les épaules—petit gant ôté pour laisser voir une blanche main—cassolette vingt fois ouverte et respirée—airs penchés—demi-soupirs—regards obliques—sourires furtifs, toute cette pantomime infaillible de la coquetterie féminine fut au même instant employée pour prévenir Tancrède qu'il allait être aimé.

Il se le tint pour dit—et, lorsqu'un peu avant la fin du spectacle, il vit sa jolie conquête se lever et quitter la loge où elle était, il sortit de l'orchestre et alla guetter sa belle au bas du grand escalier.

Elle le vit, et ne sembla pas étonnée; elle oublia d'être émue, mais elle parut méditer un projet.

Sur ces entrefaites passa un député qu'elle connaissait à peine; il était pressé et marchait vite. Elle l'arrêta.

—Vous irez demain aux Italiens, dit-elle?

En disant ces mots, elle regarda Tancrède.

—Moi? répondit le député. Pourquoi cela? je n'y vais jamais. La musique m'ennuie à mourir, je n'aime que les ballets.

La jeune femme s'inquiétait fort peu de ce qu'aimait le député. Elle l'avait fait servir à entendre ce qu'elle voulait dire à un autre. Son rôle était fini, elle lui rendit la liberté.

Pendant ce temps, le bel inconnu jouait aussi sa petite pantomime. Son air parfaitement sérieux—son maintien ultra-respectueux—son regard particulièrement langoureux—exprimaient suffisamment sa pensée.

La jeune femme ne pouvait plus douter de sa victoire; alors elle fit ce que font toutes les coquettes—après avoir été scandaleusement provoquantes, elles affectent tout à coup une superbe dignité; mais il faut pour cela qu'elles soient bien sûres qu'on ne puisse pas s'y méprendre; elles ne hasardent la dignité que lorsqu'elle ne peut plus leur faire de tort.

Or donc, la fière Célimène de la rue de Provence, voyant que son esclave lui était soumis, s'éloigna noblement d'un pas d'impératrice, sans daigner jeter un regard sur lui, mais se disant tout bas, dans sa vanité satisfaite:

—Il a compris.

PRÉOCCUPATIONS

Tancrède rentra chez lui à moitié consolé de ses malheurs. Les distractions ont cela d'agréable, si elles ne chassent pas le chagrin, elles le vieillissent, du moins; les événements même indifférents, que l'on met entre la mauvaise nouvelle du matin et le soir, la reculent presque d'une année; alors c'est un vieil ennui dont on ne daigne plus souffrir. Notre imagination ressemble à nos domestiques, qui, pour nous apaiser quand nous leur montrons une chose cassée, nous répondent avec sang-froid. «Oh! il y a déjà bien longtemps!» C'est absurde, et pourtant cela nous console aussitôt.

Tancrède avait oublié madame Lennoix, son fils et tous les chemins de fer imaginables, préoccupé qu'il était de l'Opéra, de M. de Balzac, de sa canne, et puis de sa nouvelle conquête.

—Ce n'est pas toujours un malheur d'être beau, se disait-il, puisque... car enfin... cette femme ne me connaît pas, et si... eh bien! c'est sur ma bonne mine.

Il se coucha et s'endormit. Au milieu de la nuit, il s'éveilla. Il était agité; il ne pouvait s'expliquer ce qui le tourmentait. Il pensait, il pensait, il pensait vite et malgré lui.

À cette jolie femme qui voulait l'aimer?

Non, ce n'était pas un rêve d'amour.

À madame Lennoix qui voulait l'épouser?

Non, ce n'était pas non plus un cauchemar.

Il pensait, vous le dirai-je?... à la canne de M. de Balzac.

Madame Lennoix, c'était un danger passé.

La jeune coquette, c'était une aventure dont le dénouement était prévu: il n'y avait là ni mystère ni merveilleux; mais cette canne, cette énorme canne, cette monstrueuse canne, que de mystères elle devait renfermer! elle pouvait même renfermer!

Quelle raison avait engagé M. de Balzac à se charger de cette massue? Pourquoi la porter toujours avec lui? Par élégance, par infirmité, par manie, par nécessité? Cachait-elle un parapluie, une épée, un poignard, une carabine, un lit de fer?

Mais par élégance on ne se donne pas un ridicule pareil, on en choisit de plus séduisants.—Par nécessité?—je ne sache pas que M. de Balzac soit boiteux, ni malade; d'ailleurs un malade qui peut badiner avec cette canne-là me semble peu digne de pitié. Cela n'est point naturel, cela cache un grand, un beau, un inconcevable mystère. Un homme d'esprit ne se donne pas un ridicule gratuitement. J'aurai le mot de cette énigme; je m'attache à M. de Balzac, dussé-je aller chez lui le questionner, l'ennuyer, le tourmenter; je saurai pourquoi il se condamne à traîner avec lui partout cette grosse vilaine canne qui le vieillit, qui le gêne, et qui ne me paraît bonne à rien.

Enfin, la preuve que cette canne couvre un mystère, c'est qu'elle me préoccupe; car, au fait, qu'est-ce que cela me fait, à moi?

Ainsi se parlait Tancrède. Ce raisonnement, qui paraît d'abord une niaiserie, ne manquait pas cependant de justesse. Quand une chose nous est de sa nature très-indifférente et qu'elle nous préoccupe singulièrement, c'est un indice que nous devons nous en inquiéter. Notre instinct nous inspire, nous avertit, notre intelligence flaire ce que notre raison ne voit pas, car l'instinct c'est le nez de l'esprit... Mille pardons de cette absurdité, malheureusement elle exprime ma pensée.

Après une heure de semblables réflexions, Tancrède se rendormit.

Le matin, en s'éveillant, il se demanda ce qu'il avait à faire: rien, absolument rien. Il n'avait aucun protecteur à aller éprouver, aucune lettre de recommandation dont il espérât quelque bon résultat. C'était le fier désœuvrement du désespoir; et comme il n'avait aucun reproche à se faire, que toutes ses démarches avaient échoué sans qu'il y eût de sa faute, Tancrède se mit à savourer ce qu'il appelait sa liberté. En effet, cet état sera la liberté tant que dureront les mille écus de sa mère.

Pauvre mère! elle avait dit: «Il ne faut pas qu'il arrive sans argent à Paris;» et alors elle s'était mise à l'œuvre, et elle était parvenue à composer mille écus—elle avait trouvé ce que les alchimistes cherchent depuis tant d'années: le secret de faire de l'or.

Que de petits diamants, que de boucles d'oreilles, d'étuis, de dés en or, de bracelets, d'anneaux, de ciseaux même il a fallu rechercher, rassembler, et puis faire peser, pour arriver à composer une si grosse somme avec deux mille francs pour tout revenu!

Cette bonne madame Dorimont, que de petits et cruels sacrifices il lui a fallu faire pour parvenir à ce trésor! que d'hésitations et peut-être de regrets!

—Quoi! cette chaîne aussi?

J'y tenais, elle me venait de... mais elle est bien lourde, elle y passera. Cette épingle, c'est mon oncle qui me l'a donnée... je n'ai plus que cela de lui... Ce bracelet est redevenu à la mode, il était joli, c'est dommage; ce collier, comme il m'allait bien! si j'avais une fille, je le lui donnerais... Ces boucles d'oreilles, elles ont toujours été trop pesantes; ce cachet? pauvre Édouard... Cette bague? cher Alfred!...

Et la bague et le cachet vont rejoindre le reste, avec un soupir, une larme, et puis un vieux juif emporte tout cela sous sa redingote bien sale. Il emporte votre passé, vos souvenirs, l'histoire de votre vie, divisée en bracelets, en agrafes, en chaînes, en anneaux. Et pour un si grand sacrifice, vous gardez, vous, un peu d'argent; joyeuse, vous le donnez à votre fils qui ne sait pas ce qu'il vous coûte, qui le prend comme si cela lui était dû, et qui, presque toujours, s'en va le perdre dans une maison de jeu à Paris.

Et vous avez fait alors ce qu'il y a de plus pénible sur la terre, plus amer qu'un désenchantement, plus poignant qu'une humiliation, plus révoltant qu'une injustice, plus accablant qu'un regret; vous avez faitun sacrifice inutile!

Oh! connaissez-vous rien de plus déchirant que cette pensée: je pouvais ne pas faire ce qui m'a tant coûté?

Un sacrifice inutile! comme mademoiselle de Sombreuil: boire du sang pour sauver son père, et voir son père monter à l'échafaud. Sentir toute sa vie le sang d'un autre, le sang qu'on a bu, courir dans vos veines, et n'avoir point sauvé celui qu'on voulait sauver! Avoir fait un effort sublime de courage, avoir vaincu le dégoût, l'horreur... pour rien!... Oh! cela fait frémir! Un grand sacrifice inutile... inutile!... c'est presque un remords.

Heureusement madame Dorimont ne connut point ce supplice. Son fils était un bon sujet, et lorsqu'il avait accepté les mille écus héroïques improvisés par sa mère, il s'était bien promis de les lui rendre avec usure.

Avec mille écus et une chambre louée cent francs par mois, on vit bien quinze jours à Paris; et quinze jours, c'est un bel avenir à vingt ans.

FINESSES

Tancrède se souvint toutefois qu'il avait un devoir à remplir; savoir, d'aller au Théâtre-Italien ce soir-là.

La première personne qu'il aperçut en arrivant ce fut sa superbe conquête.

Elle semblait chercher quelqu'un; elle le vit... et ne chercha plus.

Cette jeune femme faisait habituellement beaucoup plus de mines au Théâtre-Italien qu'à l'Opéra. Elle levait les yeux à chaque note de Rubini; elle secouait la tête en mesure pour prouver qu'elle était musicienne. La salle étant plus petite que celle de l'Opéra permettait de mieux apprécier les détails de sa coquetterie, et là elle se livrait à ses avantages avec un abandon qui les faisait valoir.

Tancrède vit bien qu'il ne pouvait faire autrement que d'en être amoureux; mais, pour cela, il fallait aller aux renseignements.

Il questionna poliment son voisin; et pour n'avoir pas l'air trop niais, il affecta l'accent anglais en demandant le nom de cette jolie femme. Par malheur, le voisin était Anglais, et il répondit en anglais qu'il ne la connaissait pas, mais qu'il la rencontrait presque tous les jours aux Tuileries. Par bonheur, Tancrède savait très-bien l'anglais, et il supporta la manière dont l'autre prononça le motThioulliourille. Certes, il fallait bien savoir l'anglais pour comprendre cela.

Après une soirée d'œillades et de roulades, Tancrède retourna chez lui sans autre événement.

Aux Tuileries, le lendemain, il retrouva sa belle.

La dame était fort élégante; elle donnait le bras à sa mère, vieille femme assez mal mise qui promenait un chien.

Elle aperçut M. Dorimont et rougit.

C'était dans l'ordre.

Il y eut un quart d'heure de promenade intelligente.

La jeune femme parut chercher son mouchoir dans son manchon, et laissa tomber un petit portefeuille qui renfermait des cartes de visites.

La mère ne vit rien de cela, ou peut-être était-elle accoutumée aux maladresses de sa fille.

Tancrède vit tomber le petit portefeuille, et s'approcha pour le ramasser.

La dame doubla le pas sans faire attention à lui.

Tancrède ne comprit pas cette manœuvre; il resta d'abord immobile, et réfléchit un moment.

La belle promeneuse revint de son côté.

Tancrède l'attendit; puis, s'avançant vers elle d'un air très-respectueux:

—Ceci vous appartient, je crois, madame? dit-il, en lui présentant le portefeuille.

—Non, monsieur, reprit l'audacieuse personne, ce n'est pas à moi.

La mère parlait à son chien en ce moment, elle n'avait pas entendu; elle vit alors Tancrède s'éloigner.

—Que nous veut ce beau jeune homme? dit-elle.

—Rien, ma mère, c'est un bracelet qu'il a trouvé... mais j'ai froid, nous allons rentrer.

Les deux femmes sortirent des Tuileries.

Tancrède resta à considérer le portefeuille, sans comprendre cette profonde ruse. Il crut d'abord s'être trompé; il craignit d'avoir fait une bévue. Cependant il ouvrit le portefeuille.

—Peut-être ces tablettes renferment-elles un billet? pensa-t-il.

Cette idée le refroidit: c'était aller trop vite.

Le portefeuille ne renfermait point de billet, mais des cartes de visites, beaucoup de cartes de visites.

M. et madame Montbert, rue de Provence, n° ***.

Madame Virginie Montbert, rue de Provence, n° ***.

M. Isidore Montbert, rue de Provence, n° ***.

Et puis cela recommençait: M. et madame Montbert, madame Virginie Montbert, M. Isidore Montbert.

—Ah! bien! j'y suis, pensa Tancrède, c'est pour que je sache son nom.—Ô Virginie! s'écria-t-il en riant, nom charmant! Il me vient une idée...c'est d'aller lui reporter moi-même ce petit portefeuille rue de Provence, n° ***. Je dirai qu'en me promenant aux Tuileries, je l'ai trouvé, et que ces cartes de visites m'ayant indiqué à qui appartenait ce... Imbécile! s'écria-t-il tout à coup en se frappant le front, c'est cela qu'elle veut, c'est ce qu'elle t'a indiqué si clairement et que tu as été si longtemps à comprendre. Et moi qui croyais avoir trouvé ce rusé moyen... qu'elle-même m'avait donné... Oh! les femmes, les femmes! elles nous sont supérieures en tout. Nous nous croyons bien forts, bien ingénieux, et nous n'avons pas une bonne idée qui ne nous vienne d'elles.

FATALITÉ

—Le bel homme! ah! le bel homme! dit la femme de chambre de madame Montbert, après avoir fait entrer Tancrède dans le salon; le beau garçon! à la bonne heure, celui-là!

—Qu'est-ce que vous avez donc, Adèle? Y a-t-il du monde chez ma fille? dit la mère de madame Montbert.

—Oui, madame; et je disais que jamais de ma vie je n'avais vu un plus bel homme.

Madame Pavart entra chez sa fille; elle n'y resta qu'un instant, et ne voulut même pas s'y asseoir. S'étant informée des projets de madame Montbert pour la soirée, elle sortit; mais en fermant la porte:

—Prends garde, ma fille, prends garde, dit-elle.

Il y avait tout un passé dans ce peu de mots.

Cela voulait dire: «Tu ne seras pas toujours si heureuse; celui-là sera plus difficile à cacher.»

Tancrède voulut reprendre sa conversation. Les progrès qu'il avait faits jusqu'alors dans le cœur de madame Montbert avaient été sensibles: on ne juge pas plus vite qu'elle n'avait aimé.

Mais les paroles prudentes de la mère avaient refroidi la pauvre jeune femme; elle avait pressenti tout le danger. De grands embarras lui étaient apparus, des difficultés sans nombre, un bonheur plein de ronces et d'épines. Elle eut peur un instant.

Tancrède s'aperçut de ce refroidissement; il redoubla de grâce et d'amabilité.

Cette séduction triompha d'une crainte passagère, et madame Montbert alla même jusqu'à engager M. Dorimont à revenir la voir bientôt.

Tancrède s'éloigna très-satisfait de cette première visite.

Sous la porte cochère, il aperçut un homme qui le regardait attentivement. Cet homme semblait être là pour l'attendre.

Pourtant il n'y avait rien d'étonnant à ce que cet homme fût là. C'était le portier, que la femme de chambre avait prévenu, et qui voulait voir si les éloges de mademoiselle Adèle était mérités.

Tancrède se trouva donc en face de lui, et le portier l'admira.

Une semaine encore se passa en rencontres, en promenades, en langage muet, en regards, et l'amour grandissait chaque jour dans le cœur éprouvé de Virginie; et collationnant tous ses souvenirs, elle sentait qu'elle n'avait jamais aimé de la sorte. Tancrède pouvait se dire, dans toute la puissance de ce mot, qu'il était préféré à tous; et cela était très-flatteur, je vous assure!

Tancrède jugea qu'il avait langui un temps convenable, et qu'il pouvait hasarder une seconde visite à sa dame. Il retourna donc chez elle. Le portier, en le voyant, dit:

—Tiens, v'là encore le beau jeune homme! il paraît qu'il vient souvent.

Voyez un peu le malheur! Tancrède n'était venu que deux fois chez madame Montbert, et cela comptait pour dix, tant on l'avait remarqué!

Madame Montbert était seule. Elle s'émut à l'aspect de M. Dorimont, et Tancrède la trouva encore plus jolie. Ils causèrent un moment. Ils allaient s'entendre... quand M. Montbert rentra.

M. Montbert fronça le sourcil en reconnaissant Tancrède. Cet accueil glacé était peu encourageant, Tancrède fit un profond salut et se retira.

Dès qu'il fut sorti:

—Que veut ce bellâtre? dit M. Montbert à sa femme; il vous suit partout comme une ombre: aux spectacles, aux Tuileries; quand nous sortons, je ne rencontre que lui!

Madame Montbert ne répondit rien.

—Mon mari qui l'avait remarqué! pensa-t-elle.

Tancrède était mécontent. Cependant, comme M. Montbert n'était jamais chez sa femme, il ne se découragea point, et peu de jours après, il retourna la voir.

—Ah! mon Dieu! s'écria-t-elle en le voyant, quelle imprudence! Vous ne pouvez plus revenir ici, mon mari a tout découvert!

—Déjà? pensa Tancrède. Mais il n'y a rien.

—Il m'est impossible de vous recevoir ouvertement, continua madame Montbert.

Ces mots, qui étaient pleins de naïveté et d'avenir, rassurèrent M. Dorimont.

—Mon mari, continua-t-elle, vous a remarqué à l'Opéra; l'autre soir, au Gymnase. Il a des soupçons; je ne le reconnais plus, en vérité? C'est désolant! ajouta-t-elle avec tendresse; jamais cela ne m'était arrivé. Jusqu'à présent j'avais été si tranquille! J'ai du malheur! car c'est la seule fois que j'aime, et justement....

Ces mots, qui étaient pleins de niaiserie et de passé, refroidirent M. Dorimont.

—Et moi aussi, j'ai du malheur, madame, reprit-il avec une extrême politesse, puisque le sort veut que j'échoue où tout le monde réussit.

Tancrède prononça cet adieu d'un ton si parfaitement respectueux, que madame Montbert n'en sentit pas toute l'insolence; elle prit cela pour un regret déchirant, et leva ses beaux yeux au ciel, en signe de sympathie. Ce ne fut que plus tard, par la suite—M. Dorimont ne demandant point à revenir—évitant de la regarder au spectacle et paraissant avoir renoncé à toute conclusion—qu'elle reconnut qu'il s'était moqué d'elle.

Elle s'en consola facilement. Il était bien beau, c'est dommage! mais c'eût été trop difficile, pensa-t-elle—et elle l'oublia. Or, vous savez ce que ces âmes-là appellent oublier!

GRANDE DÉCOUVERTE

Cependant le pauvre Tancrède était furieux, non pas des obstacles qu'il venait de trouver, car on peut dire qu'il avait profité de ces obstacles, mais des difficultés que cette aventure lui présageait.

Tancrède n'avait pas été longtemps à deviner à quelle catégorie de femmes et à quelle région d'esprits appartenait madame Montbert. C'était une de ces sylphides, parfaitement jolies et insignifiantes, qu'on aime tant que cela est commode et que l'on quitte à la première difficulté.

On vient à elles avec tant de confiance, que la moindre contrariété décourage; on ne l'avait point prévue, on n'y était point préparé, elle déroute. Les pauvres femmes! on ne leur en veut pas; la contrariété ne vient jamais d'elles; mais elles n'ont pas ce qu'il faut pour donner le génie de la surmonter.

Ce n'était donc pas à cause de madame Montbert que Tancrède était si affligé de la fatalité qui le poursuivait; il ne l'aimait pas et ne pouvait la regretter; mais une autre pensée, plus douce, plus profonde, plus chère, le préoccupait depuis quelque temps.

Cette charmante jeune femme qu'il avait retrouvée au bal chez madame Poirceau, cette séduisante Malvina, il l'avait revue souvent dans le monde; il avait été reçu plus d'une fois chez elle, chez sa mère, et le souvenir de Malvina le charmait. Tancrède était en travail de lui plaire; et, par une singulière coïncidence, son aventure avec madame Montbert le dérangeait dans ses projets de séduction auprès de madame Thélissier; car enfin, s'il trouvait tant d'obstacles auprès de la première, qui paraissait avoir tant d'expérience pour les vaincre, combien n'en trouverait-il pas près de la seconde, jeune femme si candide, si bien élevée, si entourée, et qui devait avoir tant de ménagements à garder.

Ainsi, il arrive souvent qu'un événement sans importance nous rend malheureux, parce qu'il est un avertissement pour un autre qui nous intéresse davantage et qui semble lui être étranger. Nos amis ne comprennent rien à notre tristesse; ils nous disent:

En vérité, c'est un enfantillage que de s'affliger ainsi pour rien...

Rien! c'est quelquefois tout notre avenir.

Tancrède était révolté contre son destin. C'est trop fort, se disait-il, c'est à en devenir fou, c'est à n'y pas tenir. Les maris me voient, les portiers m'admirent, les femmes ont peur de moi. Je suis un paria, un lépreux, un maudit, on m'a ensorcelé; mais qu'y faire? à qui me plaindre? Puis-je aller dire que rien ne me réussit, que partout on me repousse, parce que je suis trop beau? En vérité, je voudrais être affreux; oui, en vérité, ou... invisible. Oh! que ce serait charmant d'être invisible! de pénétrer partout sans être vu, d'aimer et de ne jamais compromettre celle qu'on aime, d'être près d'elle sans qu'on le sache, sans qu'elle sache elle-même... Oh! quel bonheur!... c'est le don que je choisirais...

Et voilà cette grande colère qui s'évapore en rêverie.

Puis sa gaieté revient.

—Je veux aller à l'Opéra, dit Tancrède, exprès pour ne pas la regarder, cette stupide Virginie; nous verrons si son mari le remarquera.

Tancrède arrive à l'Opéra.

—M. de Balzac n'est point ici ce soir, se dit-il; tant pis, cet homme et sa canne m'intéressent.

Tancrède s'assied à l'orchestre; il lève les yeux. M. de Balzac est en face de lui avec sa canne.

—Ah! voilà M. de Balzac! je ne l'ai pas vu entrer. C'est singulier.

Mademoiselle *** danse un pas avec M***. M. de Balzac se lève.

Tancrède, voyant bien que ces deux danseurs ne sont pas très-remarquables, se remet à regarder M. de Balzac.

M. de Balzac a disparu, et cependant personne n'est sorti de sa loge.

La porte n'a pas même été ouverte.

Mesdemoiselles Essler viennent danser ce joli pas fraternel si élégant, si gracieux.

Tancrède les admire d'abord, puis, préoccupé de la fuite de M. de Balzac, il regarde de nouveau du côté de sa loge.

Ô surprise! M. de Balzac est assis à sa place... il est là avec sa canne, comme s'il y avait toujours été. Tancrède croit avoir le délire.

Mesdemoiselles Essler dansent, puis elles s'envolent, leur pas est fini.

Ô merveille! M. de Balzac n'est plus là... s'est-il donc envolé avec elles?

Tancrède est de plus en plus intrigué.

D'abord il s'agite, il s'émeut, tout son être frissonne comme à l'approche d'un grand événement; ensuite il s'arme de résolution, il se pose en face de la loge où était naguère M. de Balzac, et là il reste immobile, en arrêt devant le mystère pour le forcer à se révéler. Il regarde, il épie, il observe, il fait passer toute la force de son âme en ses regards. Ah! quand un homme s'acharne de la sorte à un secret, il faut bien qu'il finisse par le posséder.

—Où est en ce moment M. de Balzac? il n'est point sorti de sa loge, il y est, je ne le vois pas. Qu'est-ce à dire? personne n'est sorti de cette loge, la porte est, tout le temps, restée fermée, et pourtant un homme en a disparu!... S'il est parti, par où est-il sorti? S'il est là, pourquoi ne le voit-on plus? Il est donc invisible... Invisible!...

Ce mot replongea Tancrède dans ses rêveries.

Que je voudrais être invisible!... Ah! si j'étais invisible!...

Gigès avait un anneau qui le rendait invisible...Robert le Diablea aussi un rameau qui le rend invisible. Ah! si j'avais ce rameau!... Dans la fable, dans toutes les poésies, les anciens, les Arabes, ont imaginé des objets qui rendaient invisible...

Et Tancrède, en rêvant, regardait toujours. Au même instant, et subitement, M. de Balzac reparut—et la porte de la loge ne s'était point ouverte! Il était certain que M. de Balzac n'avait pu quitter la loge.

Et M. de Balzac tenait en main sa grosse canne...

Tancrède le voit, et voit cette canne...

—Cette canne pense-t-il. Si cette canne était comme l'anneau de Gigès, comme le rameau de Robert le Diable! Si cette canne avait le don de rendre invisible!... C'est cela... oui, c'est cela... s'écrie alors Tancrède, hors de lui.

Et il sort de la salle en répétant comme un fou:

—Je le sais, je le sais; je le disais bien, qu'il y avait un mystère; je le connais, je n'en doute plus...

Il arrive dans le foyer où M. de Balzac se promenait avec M***.

Tancrède l'accoste hardiment.

—Qu'importe ce qu'il va dire de moi? il me prendra pour un original, et il m'observera comme tel: les gens d'esprit sont accoutumés aux choses bizarres, il me comprendra.

—Pardon, monsieur, dit Tancrède en s'efforçant de vaincre son embarras, son émotion, vous pouvez me rendre un important service.

—Moi, monsieur? mais je n'ai pas l'honneur de vous connaître, répond M. de Balzac; en quoi puis-je vous obliger?

—En voulant bien me prêter votre canne pendant quelques minutes.

À ces mots, M. de Balzac se trouble.

—Ma canne, monsieur? et pourquoi?

—C'est un pari que j'ai fait avec quelques amis... Je vous la demande pour cinq minutes seulement... croyez que...

—Cela m'est impossible, monsieur, reprend M. de Balzac sèchement. Cela m'est impossible; j'en suis fâché... Monsieur.

À ces mots, M. de Balzac s'éloigne; et s'adressant à la personne à laquelle il donnait le bras:

—Que me veut ce fou? dit-il, comprends-tu rien à cela?

—Ce monsieur est bu, répond l'ami de M. de Balzac, en contrefaisant Arnal dans je ne sais plus quelle pièce.

M. de Balzac sourit, mais il est inquiet.

—Quelle idée peut avoir ce jeune homme? pense-t-il.

Cependant l'intrépide Tancrède ne désespère pas encore de réussir; il revient à la charge, et, s'approchant du célèbre écrivain, il dit tout bas d'un ton d'oracle:

—Ce refus est un aveu, monsieur; j'ai votre secret; mais croyez que je saurai le respecter.

M. Balzac paraît de plus en plus troublé.

—Rassurez-vous, monsieur, continua Tancrède, je n'abuserai point d'une découverte due au hasard... Je comprends parfaitement que vous ne puissiez consentir à vous séparer d'une canne si précieuse, surtout en faveur d'un inconnu; je sais combien j'ai été indiscret de vous l'avoir demandée, et je vous prie de recevoir mes excuses.

—Sans doute, monsieur, répond alors M. de Balzac, évidemment fort agité, cette demande m'a paru singulière; mais, si je savais le motif qui vous a fait me l'adresser, je pourrais...

—Je ne puis m'expliquer ici, devant tout le monde, si vous voulez m'accorder un moment...

—Demain, oui, demain, interrompit M. de Balzac, venez chez moi à midi, nous causerons de cela.

Tancrède s'inclina gracieusement et s'éloigna.

—Connais-tu ce jeune homme? dit aussitôt M. de Balzac à son ami.

—Non, je ne sais pas son nom; mais je le vois souvent à l'Opéra, aux Italiens; c'est quelque agréable de province.

—Il est beau, mais je le crois fou; qu'est-ce qu'il me veut?

—Rien, reprend l'ami; c'est un prétexte pour voir de plus près un grand homme. Il est bien aise de pouvoir dire en retournant dans sa petite ville: «J'ai vu Balzac, j'ai vu Lamartine, j'ai vu Berryer.» Je te le dis, c'est quelque niais de province qui t'admire.

—Merci, reprit en riant M. de Balzac.

Et il s'éloigna, non sans inquiétude, car la pénétration du jeune inconnu le tourmentait.

MERVEILLE

Eh bien, oui, cela était ainsi; cette affreuse canne était semblable à l'anneau de Gigès, au rameau d'or de Robert le Diable: elle rendait invisible.

Cela ne se peut pas, dira-t-on.

Et n'a-t-on pas dit cela de toute chose?

Toute invention n'a-t-elle pas été niée à sa naissance? tout problème fraîchement résolu n'est-il pas mensonge jusqu'au jour où il passe à l'état de vulgarité?

L'industrie, de nos jours, enfante des merveilles, fait des miracles! Relisez, je vous prie, lesMille et une Nuits, et vous verrez que les chimères les plus flatteuses, les prodiges jadis inventés pour séduire l'imagination, sont réalisés, popularisés de nos jours, sans que même on conçoive l'idée qu'ils aient été rêvés comme impossibles. Ainsi, par exemple, dans l'histoire du prince Ahmed et de la fée Paribanou, il est dit que:

Le prince Houssain, frère du prince Ahmed, possédait un tapis sur lequel il suffisait de s'asseoir pour être transporté, presque dans le même moment, où l'on souhaitait aller, sans que l'on fût arrêté par aucun obstacle, et qu'il avait payé ce tapis quarante bourses.

On fit dans le temps beaucoup de bruit de cette merveille. Eh bien, aujourd'hui, nous avons mieux que cela, oui, mieux: les chemins de fer!—Ils sont cent fois préférables à ce tapis, par eux d'abord on va plus vite, on va plusieurs, et assurément à bien meilleur marché.

Il est dit encore:

Que le prince Ali, frère puîné du prince Houssain, avait acheté trente bourses un petit tuyau d'ivoire avec lequel il voyait tout ce qui se passait chez les gens les plus éloignés.

Eh bien! ce tuyau dont on faisait grand étalage n'était autre chose qu'une lunette d'approche, merveille à laquelle nous faisons, nous autres, fort peu d'attention; et pourtant quoi de plus admirable que d'être là, tranquillement assis à sa fenêtre, et de voir tout là-bas, là-bas, des vaisseaux qui arrivent, des hommes qui se battent, et d'assister ainsi à toutes sortes de dangers qui ne peuvent nous atteindre? mais qui donc a jamais pensé à admirer une lunette d'approche?

Enfin, on raconte:

Que le prince Ali, frère du prince Houssain, avait, de son côté, fait emplette, dans le bezeistein de Samarcande, d'une pomme artificielle qu'il paya trente-cinq bourses. Cette pomme avait la vertu de guérir toute espèce de maladies, et cela par le moyen du monde le plus facile,puisque c'était simplement en la faisant flairer à la personne.

Eh bien, je vous le demande, l'homœopathie n'en fait-elle pas bien d'autres?

Au lieu d'une pomme, c'est un petit flacon; vous le respirez, et vous voilà guéri.

Vous allez mourir... un peu de poudre sur la langue, et vous voilà sauvé... Avouons qu'il n'y a rien de plus vulgaire que les prodiges.

Dans lesMille et une Nuits, il est bien encore question d'un petit pavillon économique, qui, déployé d'une certaine manière, abritait une armée de deux cent mille hommes. Je ne sache pas qu'on ait imaginé encore rien de semblable; peut-être n'en a-t-on pas besoin. Bonaparte, lui, logeait chaque soir en idée ses soldats dans les villes qu'il comptait prendre dans la journée: nous, nous les logeons chez nous pour l'instant; mais si nous faisions la guerre, je gage que nous remplacerions avec avantage le parasol de la fée Paribanou, et que, ce qui fut la merveille d'un conte arabe, ne sera pour nous qu'un procédé économique fort ingénieux.

Tout cela vous explique comment un rival deVerdier, dont nous ne vous donnerons pas l'adresse, par des raisons qui nous sont particulières, a trouvé le moyen de faire une canne merveilleuse, qui a la propriété de rendre invisible celui qui la porte. Invisible, invisible seulement; non pas insensible, non pas impalpable: j'en conviens, l'invention n'est pas encore perfectionnée. Il faut même, pour que la canne ait toute sa puissance, qu'on la tienne de la main gauche. Dans la main droite, elle n'a aucune vertu; on vous voit, on la voit, elle est fort laide, et voilà tout. Mais sitôt que votre main gauche s'en empare, vous disparaissez aux yeux des humains; on vous cherche... vainement... vous êtes là et vous n'êtes plus là... c'est admirable...

Dans un an, tout le monde aura de ces cannes-là: cela deviendra commun et inutile; car, si tout le monde est invisible, à quoi servira-t-il de l'être soi-même? à quoi bon se cacher pour observer des êtres qu'on ne verra pas. Cela serait une nuit universelle, sans intérêt. Heureusement, le procédé est jusqu'à présent inconnu. M. de Balzac est le seul qui en ait usé, peut-être même abusé; car, nous le disons à regret, peut-être a-t-il manqué de délicatesse en dévoilant ainsi dans ses ouvrages les secrets qu'il avait surpris à l'aide de son invisibilité. N'importe, voilà maintenant son talent expliqué; nous savons comment il a fait pour lire dans l'âme de ses héros: dela Femme de trente ans, d'Eugénie Grandet, deLouis Lambert, deMadame Jules, deMadame de Beauséant, duPère Goriot, et dans tant d'autres âmes dont il a raconté les souffrances avec une vérité si palpitante.

On se disait: «Comment se fait-il que M. de Balzac, qui n'est point avare, connaisse si bien tous les sentiments, toutes les tortures, les jouissances de l'avare? Comment M. de Balzac, qui n'a jamais été couturière, sait-il si bien toutes les pensées, les petites ambitions, les chimères intimes d'une jeune ouvrière de la rue Mouffetard? Comment peut-il si fidèlement représenter ses héros, non-seulement dans leurs rapports avec les autres, mais dans les détails les plus intimes de la solitude? Qu'il sache les sentiments, soit: l'art peut les rêver et rencontrer juste; mais qu'il connaisse si parfaitement les habitudes, les routines, et jusqu'aux plus secrètes minuties d'un caractère, les manies d'un vice, les nuances imperceptibles d'une passion, les familiarités du génie... cela est surprenant. La vie privée, voilà ce qu'il dépeint avec tant de puissance; et comment est-il parvenu à tout dire, à tout savoir, à tout montrer à l'œil étonné du lecteur?» C'est au moyen de cette canne monstrueuse.

M. de Balzac, comme les princes populaires qui se déguisent pour visiter la cabane du pauvre et les palais du riche qu'ils veulent éprouver, M. de Balzac se cache pour observer; il regarde, il regarde des gens qui se croient seuls, qui pensent comme jamais on ne les a vus penser; il observe des génies qu'il surprend au saut du lit, des sentiments en robe de chambre, des vanités en bonnet de nuit, des passions en pantoufles, des fureurs en casquettes, des désespoirs en camisoles, et puis il vous met tout cela dans un livre!... et le livre court la France; on le traduit en Allemagne, on le contrefait en Belgique, et M. de Balzac passe pour un homme de génie! Ô charlatanisme! c'est la canne qu'il faut admirer, et non l'homme qui la possède; il n'a tout au plus qu'un mérite:

La manière de s'en servir:

Or, il arriva cela. Tancrède alla voir M. de Balzac, et lui conta comment il avait découvert la vertu singulière de sa canne.

—J'étais si préoccupé, lui dit-il, du besoin d'être invisible, qu'il n'est pas étonnant que j'aie deviné une merveille que je rêvais.

—Vous? s'écria M. de Balzac. Il me semble que vous avez moins intérêt qu'un autre à n'être pas vu.

Tancrède alors raconta naïvement tous les échecs que sa trop grande beauté lui avait valus depuis son séjour à Paris.

M. de Balzac l'écouta avec curiosité. Cette situation nouvelle lui plut à observer; il chercha à se lier plus intimement avec un jeune homme qu'il trouvait distingué, spirituel, et qui d'ailleurs possédait son secret: grâce à sa canne, M. de Balzac sait bien vite à quoi s'en tenir sur le caractère de ses amis. Tancrède, de son côté, ne négligea rien pour capter la confiance de l'illustre écrivain. Il se rapprocha de lui, loua un appartement dans son voisinage, et enfin trouva le moyen de lui rendre un de ces services qui fondent une amitié pour la vie.

Nous ne dirons point quel fut ce service—dont le sexe mérite des égards—les personnes qu'il pourrait compromettre nous sauront gré de cette discrétion.

Il suffit de savoir que Tancrède fit preuve en cette occasion de tant de délicatesse, de présence d'esprit, de réserve, que M. de Balzac consentit à lui prêter, pendant quelques jours, sa canne précieuse, sans crainte qu'il voulût jamais abuser de la puissance qu'elle lui donnait.

Tancrède était ravi, transporté, au comble de sa joie, il possédait enfin ce qu'il avait tant désiré; mais il lui arriva ce qui arrive quelquefois aux gens qui voient soudain leurs vœux les plus extraordinaires accomplis; ils se trouvent déroutés, ce bonheur inattendu les dérange; ils n'y comptaient pas, ils s'amusaient à rêver une chose, parce qu'ils la croyaient impossible; et puis, lorsqu'ils l'obtiennent, ils ne savent plus qu'en faire. Ô humanité!

Tancrède était toujours charmé de pouvoir être invisible à volonté, mais il se demandait à quoi cette puissance lui servirait?

—Comment, par exemple, se disait-il, à moins d'aller dévaliser les maisons, ce don me mènera-t-il à faire fortune?

Une circonstance vint heureusement répondre à cette question.

UN BEAU HASARD

Sur ces entrefaites, Tancrède reçut une lettre de sa mère—qui d'abord lui demandait pardon de l'avoir fait si beau—et qui ensuite le recommandait, en dernière espérance, à M***, ministre de ***, auprès duquel elle avait un protecteur tout-puissant.

Tancrède alla se faire protéger chez le protecteur, qui le protégea, et qui ne fit en cela rien d'extraordinaire, car il avait un bureau de bienveillance établi chez lui, certains jours à de certaines heures: il protégeait régulièrement une douzaine d'intrigants tous les jeudis dans la matinée.

Tancrède, ainsi recommandé, s'en alla chez le ministre, dont il avait reçu une lettre d'audience. M. le ministre, qui avait été taquiné, tourmenté, épluché la veille par un député de l'opposition—cela s'appelle, je crois, interpellé—M. le ministre était de fort mauvaise humeur; d'ailleurs, il fallait qu'il parût indigné dans sa réponse à la Chambre, et il se maintenait en courroux pour se préparer à un discours violent; il traitait son éloquence comme un cheval de course qu'onentraîneavant le combat. M. le ministre bousculait tout le monde—terme de bureaux—il bouscula Tancrède, il ne l'écouta point, lui répondit mal; enfin, il abusa de sa position pour le blesser sans qu'il eût le droit de se plaindre.

Tancrède se révolta.

—Ah! monsieur le ministre, pensa-t-il, vous me traitez ainsi parce que je suis un jeune homme inconnu dont vous n'avez rien à craindre; ah! vous m'écrasez de votre puissance, parce que vous me croyez sans crédit. Eh bien, moi aussi, j'ai une puissance; et puisque vous abusez de la vôtre, j'userai de la mienne, et nous verrons.

Tancrède traversa les salons, descendit l'escalier du ministre sans avoir encore de projets arrêtés.

Il rejoignit à la porte de l'hôtel le cabriolet qui l'avait amené, prit la canne qu'il avait laissée dans son manteau, congédia le cocher de cabriolet, et, bravant le suisse implacable, rentra invisible dans la vaste cour de l'hôtel.

Il se promena quelque temps invisible fort en colère.

Comme il marchait, la voiture de M. le ministre vint s'arrêter devant le perron. Un valet de pied bizarre, vêtu d'une livrée non-seulement de fantaisie, mais je dirais même fantastique, vint ouvrir la portière.

M. le ministre descendait lentement l'escalier, suivi d'un autre personnage qui lui parlait avec chaleur, et le domestique tenait toujours la portière de la voiture, dont le marchepied était baissé.

Tancrède, comme un écolier, s'approche; puis une idée folle s'empare de lui.

Voyant ce carrosse béant depuis un quart d'heure, il veut s'y asseoir et s'y reposer. Soudain il s'élance invisible sur le marchepied, et va se placer au fond de la voiture.

Le mouvement qu'il imprime à la voiture fait avancer les chevaux, le cocher les retient facilement; mais le bruit a réveillé M. le ministre de sa conversation. Il se rappelle qu'il est en retard, il se hâte et grimpe dans sa voiture. Tancrède veut sortir et se lève aussitôt; mais le ministre, qui vient de s'asseoir, se penche en dehors de la portière, il ferme l'entrée de toute sa capacité. Tancrède espère encore s'échapper, mais M. le ministre étend ses jambes officiellement, donne ses ordres; la portière de la voiture se referme, et voilà les chevaux partis.

M. le ministre s'établit dans son carrosse, il s'étale, il se carre et prend autant de place qu'il en peut prendre. Tancrède, au contraire, se presse, se blottit, se cache comme s'il n'était pas invisible. Il se sent indiscret, et il n'en veut plus tant au ministre. Les torts que nous nous trouvons avoir envers une personne qui nous a offensé calment tout à coup nos ressentiments, surtout lorsqu'ils sont involontaires, que nous ne les avons pas choisis. Un caractère noble n'imagine qu'une noble vengeance; il ne rêve que des cruautés dignes de lui. Les torts de hasard, les mauvais procédés de circonstances qu'il a envers son ennemi lui semblent au-dessous de sa haine, il en est honteux. Dans la loyauté de sa raison, il reconnaît que son ennemi n'a pas agi si mal que lui, et comme il est désenchanté de sa propre haine, il pardonne par humilité. Tancrède se reprochait sa conduite; le ministre avait simplement manqué d'égards en l'accueillant légèrement; mais lui manquait de délicatesse en le suivant à son insu comme un espion.

Tancrède se livrait à ces réflexions, lorsque tout à coup le ministre s'écria:

—Messieurs....

Tancrède ne put s'empêcher de sourire, il se pinçait les lèvres, il faisait des grimaces pour garder son sérieux, sans penser qu'on ne pouvait le voir; mais on a de la peine à s'accoutumer à être invisible.

—Messieurs, continua le ministre, le ministère n'est pas embarrassé de répondre aux attaques de ses ennemis...

Ici l'orateur s'arrêta; puis il reprit:

—Nous sommes en mesure, Messieurs, de prouver à nos adversaires...

L'orateur s'arrêta de nouveau... Il reprit:

—Ce n'est pas la première fois, Messieurs, que l'opposition nous...

Il s'arrêta encore...

—Bon, dit-il, je trouverai tout cela là-bas.

M. le ministre avait raison, il ne retrouvait toutes ses idées qu'à la tribune, ce qui était fâcheux. Cela faisait dire qu'elles y restaient.

—Il paraît que nous allons à la Chambre, pensa Tancrède; je n'y suis pas encore allé, tant mieux!

M. le ministre se remit à chuchoter entre ses dents.

—Le voilà maintenant qui se parle à lui-même, se dit Tancrède.

Mais le ministre élevant la voix...

—Sire... cela ne se peut pas. J'ai déjà eu l'honneur de le dire au roi, cela fera crier... on dira encore que...

En ce moment la voiture s'arrêta, non pas à la Chambre des Députés, comme le pensait Tancrède, mais aux Tuileries.

Le ministre descendit de voiture, Tancrède le suivit aussitôt. Par bonheur, le valet de pied était un lourdaud qui lui laissa le temps de descendre avant qu'il eût pensé à relever le marchepied.

Entraîné par le hasard et la curiosité, Tancrède s'attacha aux pas du ministre; il n'avait jamais visité les Tuileries: tout cela l'amusait. Il franchit le grand escalier dont la magnificence l'éblouit, traverse la salle des Gardes, et pénètre, toujours à la suite de M. le ministre, dans un grave salon tendu en bleu, au milieu duquel est une grande table recouverte d'un tapis de velours bleu,—chambre historique, autrefois le salon de l'Empereur, aujourd'hui le laboratoire diplomatique, qu'on appelle à Paris laboutique ministérielle, qu'on nomme en Europe le cabinet des Tuileries.

Plusieurs hommes étaient déjà réunis dans ce salon. Le ministre, que Tancrède escortait comme un recors invisible, était évidemment en retard; chez lui c'était un système. Si l'exactitude est la politesse des rois, l'inexactitude est, au contraire, l'habileté des ministres, de ceux du moins qui sont influents. D'abord elle ajoute à leur importance; ensuite un homme ingénieux, qui a les idées, ne risque rien de laisser les autres épuiser les mots, discuter longtemps, retourner, embrouiller les questions que lui seul sait pouvoir résoudre. C'est un avantage que d'arriver sain et frais d'esprit au milieu de gens fatigués, dégoûtés de leurs opinions par toutes les objections qu'elles ont essuyées; c'est un beau rôle à jouer; il semble toujours qu'on rallie les camps divers; on est toujours l'épée qui fait pencher la balance. C'est très-adroit, mais pour cela il faut être homme d'importance; car il est force gens que l'on n'attendrait pas, des malheureux que l'on n'attend jamais, que l'on n'a jamais attendus pour rien; oh! ceux-là, nous leur conseillons d'être exacts, d'arriver même un peu avant l'heure, s'ils veulent obtenir en leur vie une part de quoi que ce soit et être entrés pour quelque chose dans une décision quelconque.

Le ministre de Tancrède fut donc accueilli comme un homme qu'on attendait, et dont on attendait une idée.

Un personnage qui paraissait avoir une sorte de prépondérance sur les autres, vint à lui en lui tendant cordialement la main.

—Mais, pensa Tancrède, j'ai vu cette figure-là quelque part, cet homme ne m'est pas inconnu...

—Le roi sait-il?... dit un des ministres.

—Que je suis fou! pensa aussitôt Tancrède, c'est le roi; comment n'ai-je pas deviné cela tout de suite? je devais pourtant bien m'attendre à trouver le roi ici.

Le roi, peu d'instants après, s'assit devant la table, et les ministres prirent chacun leur place au conseil.

Tancrède était singulièrement embarrassé, combattu entre la curiosité d'écouter tout ce qu'on allait dire et la honte de commettre un espionnage indigne de lui.

Enfin, il capitula avec sa conscience.

—L'espionnage, se dit-il, consiste à répéter, et non pas à savoir.

Et il se disposa à écouter.

Par malheur, en se promenant dans l'hôtel du ministère, il avait eu froid. Ce froid avait réveillé un gros rhume qu'il combattait depuis huit jours et qui semblait l'avoir oublié un moment. C'était un de ces beaux rhumes qui font scandale au spectacle et à l'Académie, une de ces toux opiniâtres qu'on appelle quintes pendant toute la première jeunesse, mais qui, vers la fin de la vie, sont respectées sous le nom plus imposant de catarrhes.

Tancrède lutta d'abord avec la quinte ennemie, il étouffait et suffoquait; bientôt le combat devint impossible, il toussa, il toussa hardiment, et se livra à toute la frénésie de son rhume.

Le roi était occupé à lire, il parcourait, un travail qu'un des ministres venait de lui remettre; il ne leva pas les yeux, mais il entendit cette toux effroyable et il ne douta pas qu'elle n'appartînt à un de ses ministres. Jugeant un homme de guerre, épuisé par de nombreuses campagnes, plus capable d'en être le propriétaire que les autres ministres plus jeunes que lui, il s'adressa au ministre de la guerre, et lui dit avec bonté:

—Vous êtes bien enrhumé, monsieur le maréchal?

Le maréchal n'était point enrhumé; mais, trop bien élevé pour contrarier son souverain et pour détourner une marque d'intérêt qui pouvait faire envie à d'autres, il répondit en s'inclinant respectueusement:

—Oui, sire, oh! très-enrhumé; l'autre jour à la revue...

Et il se mit à tousser avec enthousiasme.

Tancrède était sauvé.

Une flatterie avait rendu probable ce rhume fantastique, dont le roi aurait pu s'étonner.

Il toussa de concert avec le maréchal, qui bientôt finit par le surpasser. La toux de celui-ci, d'abord flatteuse, était devenue sincère.

Ce genre de ruse est facile à cet âge; il s'en acquittait même si bien que Tancrède fut tenté de lui dire:

—Merci, brave homme, assez, on n'a plus besoin de vous.

En cet instant un huissier entra; il remit au ministre des affaires étrangères un paquet qui contenait des dépêches.

—Un courrier de Londres, dit le roi.

Il rompit le cachet.

«Le ministère est changé. Lord *** a donné sa démission.»

Cette nouvelle fit sensation dans le conseil. On s'agita, on s'alarma. Le roi prit la parole; la discussion s'engagea vivement et devint des plus intéressantes... si intéressante enfin, qu'il nous est défendu de la rapporter.

—Voilà qui va faire baisser les fonds, dit un des ministres bas à un de ses collègues pendant que les autres discouraient.

Ce fut ce que Tancrède comprit le mieux de toute la discussion.

—Si je profitais de cette circonstance? pensait-il.

Alors il n'écouta plus rien de ce que l'on disait; il se perdit dans ses combinaisons, médita vingt projets, rejeta les uns, pesa les autres, et finit par se décider à courir chez M. Nantua pour lui faire part de la nouvelle dont un hasard l'avait instruit.

Un huissier rentra sous je ne sais quel prétexte.

Dès que la porte fut ouverte, Tancrède s'échappa.

Il arriva bientôt chez M. Nantua. C'était précisément son jour d'audience, car le moindre millionnaire a ses jours de réceptions matinales.

M. Nantua, se rappelant la manière dont il avait trompé Tancrède dans ses espérances, le reçut d'abord avec embarras, mais Tancrède le mit bien vite à son aise.

—Monsieur, dit-il, je viens vous faire part d'une chose très-importante, et vous pouvez, de votre côté, me rendre un grand service. Une circonstance, que des raisons de délicatesse ne peuvent me permettre de vous expliquer, me rend, avant tout le monde, possesseur d'une nouvelle qui doit avoir la plus grande influence sur les fonds; je suis venu vous en instruire en toute hâte, en ne demandant, pour prix de ma bonne volonté, qu'un modeste intérêt dans vos opérations.

—Mais, mon cher enfant, dit le banquier en souriant, je ne vous comprends pas, car enfin...

—Et voilà bien le malheur! s'écria Tancrède; ah! monsieur, si je pouvais m'expliquer clairement, si je pouvais vous dire la vérité, comme vous verriez qu'il n'y a pas de doute, je vous tiendrais un autre langage, je vous dicterais de plus sévères conditions; mais j'ai besoin, avant tout, de vous inspirer de la confiance; et comme rien n'est plus extraordinaire que la situation où je me trouve, je ne suis préoccupé que d'une idée; c'est de ne point passer à vos yeux pour un fou, et cependant il y a de quoi perdre la tête. Tenir entre ses mains sa fortune, et ne pouvoir la faire! et cela parce qu'on est inconnu. Croyez, Monsieur, que si j'avais le moindre crédit, je ne viendrais pas vous tourmenter, j'aurais bien su faire mon affaire à moi tout seul, je vous en réponds.

—Vous oubliez, mon cher, reprit M. Nantua avec malice, que votre intention était de me rendre service.

Tancrède se mit à rire à son tour.

—Sans doute, je voudrais aussi vous rendre service, reprit-il, je voudrais surtout pouvoir vous parler franchement; mais vous connaissez trop le monde pour ne pas comprendre qu'il est vingt circonstances, dans la vie aventureuse d'un jeune homme, qui peuvent le mettre en possession d'un secret, honnêtement, légalement même, sans qu'il puisse cependant expliquer comment il en a eu connaissance; mais tenez, je m'engage, si je vous trompe... Oui, je signe à l'instant même une obligation de cinquante mille francs, avec laquelle vous pourrez me faire jeter en prison pendant une année, si la nouvelle que je vais vous apprendre n'est pas exacte.

—Eh bien, dit M. Nantua, j'ai confiance en vous; mais ayez aussi confiance en moi: dites-moi votre nouvelle, et si je juge...

—Au fait, dit Tancrède, je vous la dirai toujours; seul, je n'en puis rien faire, et j'aime autant que vous en profitiez.

—Eh bien?

—Eh bien, le ministère anglais est changé, lord *** a donné sa démission.

Cette nouvelle produisit sur le banquier encore plus d'effet qu'elle n'en avait produit sur le conseil des ministres.

—Mais, êtes-vous bien sûr?... dit-il.

—J'en suis aussi certain qu'il est possible de l'être, et je donnerais en ce moment tout l'argent que je voudrais gagner pour pouvoir vous inspirer ma conviction et vous raconter les étranges événements qui me l'ont donnée. Je le sais, vous dis-je, je le sais positivement.

—Comment le télégraphe n'a-t-il pas déjà?... Ah! le brouillard est tel depuis trois jours, que cela se comprend... Allons, mais vous me donnez votre parole d'honneur...

—Ma parole d'honneur, dit Tancrède avec l'accent de la loyauté.

—Eh bien, au revoir, mon associé! revenez demain matin.

Tancrède s'éloigna fort agité.

En le voyant partir:

—C'est quelque histoire de femme, pensa M. Nantua; ce beau garçon était sans doute caché dans quelque boudoir lorsque le ministre a lu ses dépêches. Il doit être discret, c'est cela.

La nouvelle était vraie, comme nous le savons. La baisse des fonds fut plus forte qu'on ne l'avait imaginé, et M. Nantua gagna une somme plus considérable qu'il ne l'osait espérer.

Tancrède eut sa part dans ses bénéfices, et cette fortune imprévue suffit à son ambition du moment.

Tancrède s'était dit:

—Je ne puis vivre sans argent.

Et il s'était mis en peine de trouver de l'argent.

Maintenant il se dit:

—Je ne puis vivre sans amour.

Et il se mit en peine de trouver de l'amour. C'était plus facile, dira-t-on; je ne le crois pas, moi. Les pauvres de cœur sont les plus nombreux à Paris; et comme il n'y a pas d'hospice pour ceux-là, on risque de les rencontrer partout, et ce sont ceux qui vous attaquent et vous dévalisent.


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