The Project Gutenberg eBook ofLa capitaineThis ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.Title: La capitaineAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: June 8, 2006 [eBook #18535]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CAPITAINE ***
This ebook is for the use of anyone anywhere in the United States and most other parts of the world at no cost and with almost no restrictions whatsoever. You may copy it, give it away or re-use it under the terms of the Project Gutenberg License included with this ebook or online atwww.gutenberg.org. If you are not located in the United States, you will have to check the laws of the country where you are located before using this eBook.
Title: La capitaineAuthor: H. Emile ChevalierRelease date: June 8, 2006 [eBook #18535]Language: FrenchCredits: Produced by Rénald Lévesque
Title: La capitaine
Author: H. Emile Chevalier
Author: H. Emile Chevalier
Release date: June 8, 2006 [eBook #18535]
Language: French
Credits: Produced by Rénald Lévesque
*** START OF THE PROJECT GUTENBERG EBOOK LA CAPITAINE ***
Produced by Rénald Lévesque
Chroniqueur duMonde illustré.
Vous avez bien voulu, mon cher confrère, accepter la dédicace de ce livre; je vous en remercie sincèrement, car il ne sera un moyen de payer une partie de la dette de gratitude que j'ai contractée envers vous. Mais soyez assuré que je ne me considère pas comme quitte, et que, toujours, je conserverai, avec l'appréciation de vos éminentes qualités, le souvenir de cette précieuse bienveillance que vous mettez si généreusement au service de tous les artistes.
Châtillon-sur-Seine (Côte-d'Or), août 1862.
Les deux époux restèrent seuls.
Durant ce dernier repas de chasse, où il devait dire adieu aux aimables folies de la jeunesse, suivant son expression, M. de Grandfroy avait fait des libations inaccoutumées.
Ses yeux étaient rouges, son teint animé, ses lèvres ardentes.
Il quitta son cigare, le jeta au feu, et, s'établissant sur le canapé oùClotilde travaillait à une tapisserie:
—Palsembleu! ma chère, lui dit-il, vous êtes ravissante, ce soir. Jamais je ne vous vis si belle; les lys et les roses de votre visage effacent les fleurs les plus parfumées; je me sens rajeuni à cet aspect adorable, et je voudrais n'avoir que vingt ans pour jouir de la charmante perspective d'un demi-siècle à passer près de vous.
Avec ces paroles de goût équivoque, et ponctuées d'un regard dont la signification n'était guère douteuse, M. de Grandfroy se pencha vers Clotilde, et essaya de lui dérober un baiser.
Mais la jeune femme fit un mouvement dans le sens opposé, et le baron, perdant son équilibre, roula du canapé vers le garde-feu.
Madame de Grandfroy dissimula un sourire méprisant derrière son ouvrage.
Son mari se releva bravement en s'écriant:
—Palsembleu! j'ai failli tomber! Ces diablesses de nouvelles inventions—et du bout du pied il frappa le canapé—sont tellement étroites et peu profondes, qu'on n'y peut tenir à l'aise. Parlez-moi des sofas, des bons et spacieux fauteuils comme il y en avait jadis. Ah! dans notre temps, en 17…
Mais il se reprit, comme si cette réminiscence lointaine lui paraissait inopportune:
—C'est-à-dire, enfin, quand j'étais à mon printemps. Alors on se disputait mon coeur; c'était la duchesse de L…, la marquise de B…, la petite vicomtesse de R…, une délicieuse créature! Ah! oui; elle vous ressemblait, ma chère. J'étais difficile, pourtant, oh! très-difficile: on m'avait tant gâté! croiriez-vous que j'ai fait attendre un an la princesse de P…, et que la présidente D… est morte de chagrin parce que je lui tenais rigueur. Ce n'est pas qu'elle manquât d'attraits, la présidente! Palsembleu! on se l'arrachait à la cour où elle avait ses petites entrées. Grands yeux noirs assassins, nez à la Roxelane, carnation qui faisait pâlir la palette de M. Boucher; fossette au menton, et une bouche! Oh! ma toute belle, une bouche à la vôtre seulement comparable!
Pour confirmer sans doute la justesse de la comparaison, le baron de Grandfroy, qui s'était replacé près de Clotilde, lui passa sournoisement un bras autour de la taille et l'attira à lui.
—Ah! monsieur, vous êtes inconvenant! dit la jeune femme en se dégageant.
—Inconvenant! ma chère, moi, votre mari?
—Permettez que je me retire dans mon appartement.
—Un moment, un moment, ma diva. Causons un peu! Que diable, vous êtes plus sauvage et plus prude qu'au sortir du couvent! Dirait-on jamais qu'il y a un an que vous êtes mariée?
Et il lui prit la main.
—Laissez-moi, monsieur, laissez-moi, je vous prie! dit Clotilde d'un ton suppliant.
—Vous laisser! fit le baron en lui roulant des yeux qui voulaient être tendres et n'étaient que lubriques; vous laisser! Mais si je vous laissais, vous diriez que je suis le plus grand sot du monde, et vous auriez mille fois raison. Allons, rasseyez-vous, mon ange, et faisons la causette comme de bons époux. Eh! je ne suis ni aussi vieux, ni aussi cassé que j'en ai l'air. Demandez à nos amis: à peine pouvaient-ils me suivre à la chasse, aujourd'hui. Et soyez sûre que si je renonce à ce plaisir, ce n'est point par impuissance: c'est afin de vous consacrer désormais tous mes instants! Nous autres hommes nous n'avons point d'âge, voyez-vous, et tant que nous possédons de la vigueur, ô souveraine des Grâces…
Tout en parlant, M. de Grandfroy s'efforçait d'amener doucement la jeune femme sur ses genoux. Clotilde se laissa d'abord rapprocher sans trop de résistance; mais dès qu'elle découvrit le dessein du baron, elle recula précipitamment.
Il la retint avec force.
—Vous me faites mal! vous me brisez les doigts! dit-elle.
—Oh! la petite folle, la petite folle, prononça-t-il en riant et en allongeant son autre main pour la ressaisir par la ceinture.
—Je vous dis que vous me faites mal, et je vous ordonne de me lâcher ou j'appelle vos gens, s'écria Clotilde irritée.
Ses sourcils s'étaient froncés et elle tendait le bras vers le cordon d'une sonnette.
Le baron profita de ce qu'elle avait détourné la tête pour l'étreindre brusquement, l'enlever du parquet et la placer sur ses genoux.
Avant qu'elle fût revenue de sa surprise, il avait imprimé un chaud baiser sur l'épaule nue de la jeune femme.
Elle bondit sous ce baiser comme sous une brûlure, et se précipita au milieu du salon.
—Ah! monsieur, vous êtes ignoble et lâche! proféra-t-elle avec un accent d'horreur et de dédain intraduisible.
Mais, enflammé par la luxure, le baron se leva et courut après elle.
C'était un homme de soixante-cinq à soixante dix ans, petit, maigre, bilieux, cacochyme; une figure de casse-noisettes, montée sur des membres grêles, courts, dont toute la personne offrait le type de l'ancien roué de la Régence, usé, perclus par les excès encore plus que par l'âge, et réduit à l'état de satyre impotent.
—Vraiment, ma belle, balbutia-t-il entre des hoquets, en trébuchant; vraiment, vos drôleries passent les bornes! Pour une péronnelle de votre espèce, vous jouez trop à la reine.
Clotilde se retrancha derrière un guéridon, et, s'armant d'un sucrier, elle s'écria:
—Je vous jure que si vous faites encore un pas, je vous brise cette porcelaine sur la tête!
Déjà grande de taille, malgré ses seize ans à peine accomplis, bien faite, les traits agréables, d'une régularité antique, quoique un peu durs, notamment quand la passion l'excitait, Clotilde était magnifique à voir dans cette attitude.
L'ivresse prêtait au vieux podagre une ardeur dont il n'était plus coutumier depuis longtemps. Cependant, il n'osa point avancer.
—Encore une fois, monsieur, je vous en conjure, laissez-moi m'en aller, reprit la jeune femme en adoucissant le timbre de sa voix.
—Non, répondit-il sèchement, non, vous ne vous en irez pas ainsi. Pendant une année, j'ai joué le rôle de niais; c'est assez. Il faut que cela finisse. Imaginez-vous, madame, que je vous ai épousée par amour platonique? que je vous ai constitué cinquante mille livres de rentes pour passer ma vie à vous admirer comme on admire une peinture ou pour faire généreusement cadeau de vos charmes à mes amis…
—Monsieur! exclama Clotilde blessée jusqu'au fond du coeur par ce trait, vous êtes indigne…
—Ta, ta, ta, des grands mots!
—Oui, vous êtes indigne du titre de gentilhomme. Vous traitez votre femme comme une courtisane, c'est infâme!
—Ma femme! mais est-ce que vous l'êtes, ma femme? ricana-t-il. Nous sommes mariés, voilà tout.
—Eh! que m'avez-vous promis en nous mariant?
—Bah! des promesses qui n'en sont pas.
—Si vous oubliez, monsieur, moi je n'oublie pas. Vous m'avez épousée contre mon gré; j'en aimais un autre…
—Madame!… tonna M. de Grandfroy.
—Je vous répète, dit-elle froidement, en scandant les syllabes, je vous répète que j'en aimais un autre. Je vous le déclarai, espérant que vous abandonneriez vos prétentions et m'aideriez à déjouer les projets de ma belle-mère qui me sacrifiait à son avarice, à sa jalousie: car je vous croyais noble, je vous croyais homme de coeur, M. le baron. Mais je me trompais! ah! je me trompais terriblement, ajouta-t-elle avec un soupir; oui, je me trompais. Loin de vous désister, vous vous êtes ligué avec mes ennemis. Vous m'avez arraché mon consentement; que dis-je, vous l'avez surpris… et vous m'aviez juré, juré devant Dieu, de me traiter comme votre fille…
—Palsembleu, vous êtes plaisante, madame, on se marie pour avoir des filles, et non pour posséder une femme-fille!
Il accompagna ce pitoyable jeu de mots d'un bruyant éclat de rire.
Clotilde haussa les épaules.
—Eh bien, dit-elle d'un ton provocateur, j'ai votre parole, monsieur, et je vous obligerai à la tenir si vous ne le voulez pas.
—Il ferait beau voir! riposta-t-il, en marchant sur la jeune femme.
—N'allez pas plus loin, monsieur; ne me défiez pas! dit-elle en brandissant le sucrier.
—A vaincre sans combat, on triomphe sans gloire! répliqua gaillardement le baron, qui avait recouvré sa hardiesse.
Et il se jeta vers le guéridon.
Mais, par malheur, ses pieds heurtant un tabouret, il tomba étendu tout de son long.
Clotilde saisit cette occasion pour quitter le salon, et gagna son appartement.
—Je me passerai de vous. Maria, dit-elle à sa camériste qu'elle rencontra dans le vestibule, et qui se disposait à l'accompagner pour l'aider à faire sa toilette de nuit.
En entrant dans sa chambre à coucher, elle s'enferma, s'enfonça dans un fauteuil devant la cheminée, où pétillait un bon feu de hêtre, et se mit à réfléchir.
Bientôt on frappa à la porte.
—Ah! mon Dieu! dit-elle en fureur, il me poursuivra donc jusqu'ici!
—C'est moi, Clotilde, je ne vous tourmenterai pas, je veux seulement vous souhaiter le bonsoir, dit la voix du baron à travers la serrure.
—Je ne puis; je suis couchée, répondit-elle.
Monsieur de Grandfroy insista.
Elle garda le silence; et, après quelques minutes de supplications et de menaces, elle eut le plaisir de l'entendre partir en grommelant des injures.
—Ah! cette situation n'est plus tenable; il la faut rompre! s'écria la jeune femme en ensevelissant sa tête dans ses mains. Demain, j'aviserai, et si ma belle-mère ne me veut point recevoir, eh bien, j'irai à Paris; j'y travaillerai pour vivre. Mais rester davantage dans cet enfer, non, mille fois non! Pourtant, il m'en coûtera de délaisser ces deux chers petits enfants du baron. Ils sont si jeunes, si intéressants! l'aîné surtout qui commence à parler… Ah! que leur mère a dû être malheureuse! Morte, après trois ans de mariage! Pauvre femme, je suis certaine gué c'est ce misérable qui l'a tuée par ses hideuses brutalités. Ah! pourquoi une marâtre m'a-t-elle vendue à lui! Pourquoi ai-je ajouté foi à leurs mensonges! Pourquoi, lasse de leurs obsessions, ai-je prononcé ce oui fatal?… Mais comme il fait froid ici! Est-ce que Maria aurait oublié de fermer la fenêtre? Je sens un courant d'air…
En murmurant ces paroles, Clotilde se leva et se dirigea vers la croisée.
Aux premiers pas, son pied cria sur un corps friable..
—Tiens, dit-elle, on a cassé un carreau. Cette chambre est remplie de verre. Comment se fait-il que Maria ne l'ait pas remarqué! On risque de se blesser.
La jeune femme se baissa pour ramasser un fragment de vitre qui gisait sur le parquet, et elle aperçut un objet blanc près des débris de verre.
Elle prit cet objet dans ses mains et l'examina.
C'était une feuille de papier roulée autour d'un petit caillou.
Clotilde développa le papier. Quelques lignes y étaient tracées au crayon.
A peine la jeune femme eut-elle jeté les yeux sur ces lignes, qu'elle tressaillit et changea de couleur.
—L'écriture de Maurice! fit-elle en serrant le papier dans sa main par un mouvement involontaire, et en regardant, de côté et d'autre, comme si elle avait peur que quelqu'un ne l'épiât.
La pièce était bien close; il n'y avait personne.
Néanmoins, madame de Grandfroy tira les rideaux des fenêtres et alla s'assurer que la porte était verrouillée.
Puis, elle s'approcha d'une lampe, et, tremblante, elle lut le billet.
Il était conçu en ces termes:
«Je suis ici; j'attends dans le parc depuis la chute du jour; j'attendrai toute la nuit, s'il est nécessaire; je veux vous voir, vous parler… Un signe, j'escalade le balcon, je suis près de vous; un refus, demain, vous apprendrez ma mort.»
—Maurice ici! Maurice de retour! dit Clotilde en joignant ses mains avec autant de joie que d'effroi, après avoir lancé le papier au feu. Que vais-je faire? Je ne puis le recevoir! Si on venait… si on le surprenait dans ma chambre… Mais le laisser dans le parc… par cette température glaciale… Et ce suicide… ce suicide dont il parle… Oh! non, non, non… Mais je ne suis plus libre… je ne puis plus disposer de mes actions… je suis mariée! Mariée!… le déshonneur!…. N'importe! Maurice est honnête… Je le reverrai cette fois… rien que cette fois… une heure… pas davantage… et nous nous quitterons… pour toujours…
Madame de Grandfroy avait déjà la main sur l'espagnolette de la fenêtre, elle l'ouvrit en frémissant.
Un jeune homme, enveloppé dans un manteau couvert de neige, tomba à ses pieds.
—Clotilde! s'écria-t-il en lui embrassant les genoux.
—Maurice! balbutia-t-elle.
—Ah! continua le jeune homme, je paierais volontiers de mes jours ce moment d'ivresse. Un baiser, ma Clotilde! un baiser! Oh! donne-le moi! que je respire le parfum de tes lèvres…
—Maurice, dit la jeune femme haletante, relevez-vous, de grâce! j'ai été folle de vous ouvrir… Ne me faites pas regretter ma faiblesse… Mais comme il a froid, mon Dieu!… Il grelotte… Quelle imprudence aussi… Venir par cette nuit d'hiver… Voyons, mon bon Maurice, laissez-moi fermer la fenêtre et asseyez-vous…
—Quoi! pas un baiser auparavant! dit-il en l'inondant de ses regards magnétiques. Vaincue, subjuguée, elle s'inclina languissamment et lui effleura le front.
La croisée fut refermée; et le jeune homme, entraînant madame deGrandfroy à une causeuse, se coucha devant elle.
—Vous me pardonnez donc, lui dit Clotilde d'un ton bas en enroulant son bras au cou de Maurice, dont le manteau dégrafé avait coulé de ses épaules, et qui apparaissait maintenant en uniforme de lieutenant de marine.
—Si je vous pardonne! si je te pardonne! dit-il avec des inflexions caressantes, en renversant sa tête sur les genoux de sa maîtresse et lui jetant aussi les bras autour du col dont il abaissa doucement la tête vers la sienne; si je te pardonne! Eh! ne sais-je pas ta vie, ma pauvre Clotilde? N'ai-je point appris qu'après t'avoir martyrisée on s'était joué de toi! qu'on avait fait courir le bruit que j'étais mort, pour te forcer à épouser ce…
—Maurice, ne prononcez pas son nom, je vous en conjure!
—Oui, j'ai appris tout cela, poursuivit le jeune homme. Il était trop tard… tu étais mariée… J'ai souffert!… Mais à quoi bon parler des souffrances passées, quand la félicité me verse sa coupe d'ambroisie… Oh! qu'ils sont boas, qu'ils sont suaves, tes baisers! Encore, ma bien-aimée, encore…
—Non, assez… assez… Maurice… épargnez-moi… Si vous m'aimez, respectez-moi!
—Vous épargner! C'est vrai! dit le jeune homme en changeant de ton et devenant brusque, c'est vrai, vous avez un mari!
—Maurice! Maurice! Oh! ne me dites pas cela! ne me rudoyez pas ainsi; je ne le mérite pas. Je n'ai pas cessé de vous aimer, pas cessé de vous être fidèle.
—Fidèle! répéta ironiquement le jeune homme.
—Je vous le jure devant Dieu, Maurice; je n'ai pas cessé un seul instant de vous être fidèle! s'écria madame de Grandfroy avec un accent qui émut profondément son amant. Jamais, ajouta-t-elle en se faisant un voile de ses longues paupières pour cacher l'éclat qui animait ses pupilles, jamais, depuis que je l'habite, le baron n'a mis le pied dans cette chambre.
Maurice s'était retourné. Il se souleva sur les genoux, pressa la jeune femme éplorée contre son coeur, et, la contemplant avec une tendresse idolâtre:
—Pardonne, je t'aime! soupira-t-il.
—Oh! pourvu que vous m'aimiez, que vous m'aimiez toujours, Maurice!
—Toujours! dit-il en écho.
Et leurs haleines se confondirent
Le lendemain, madame de Grandfroy avait disparu du château de T…, dans la Basse-Bourgogne, où elle résidait avec son mari.
On se perdit en conjectures sur cette disparition subite, qui ne laissa aucune trace, et jamais dans le pays, l'on ne sut ce qu'était devenue la baronne.
Halifax, colonie anglaise, dans l'Amérique septentrionale, est une jolie ville de vingt-cinq à trente mille âmes.
Les navires à vapeur, affectés au service trans-atlantique, y font généralement escale, et s'y ravitaillent de charbon, eau, provisions diverses.
Capitale de la Nouvelle-Écosse (péninsule à la pointe est du Nouveau-Monde, et qui offre sur l'Océan un front de deux cent quatre-vingts milles environ d'étendue), Halifax a été bâtie, en 1749, au fond d'une baie, par trois mille huit cents émigrants anglo-saxons, sur l'emplacement d'un poste français célèbre, sous le nom de Chibouctou, dans l'histoire de nos guerres avec la Grande-Bretagne.
Son port est beau, spacieux, commode, mais l'entrée on est encore difficile, quoiqu'on l'ait fort améliorée, dans ces derniers temps surtout.
En 1811, à l'époque où commence notre récit, l'accès de ce port présentait une foule d'écueils redoutés par les marins qui, dans leur langage imagé, l'avaient baptisée l'Avenue du Diable (Old Nick's Avenue.)
On y voyait des rochers énormes, à fleur d'eau, contre lesquels plus d'un vaisseau s'était brisé, et que les légendes terribles rendaient fameux dans tout le golfe de Saint-Laurent.
Construite en bois, à l'exception de la maison du Gouvernement, et d'un très-petit nombre d'habitations particulières, appartenant à des armateurs, la ville faisait déjà un commerce considérable, dont le hareng, la morue et les huiles de poisson formaient les articles principaux.
La pêche était donc l'occupation par excellence de ses habitants, qui y consacraient la plus grande partie de leur temps.
La population, y compris la garnison, s'élevait à dix ou douze mille individus. Elle se composait généralement d'Anglais; mais on y remarquait quelques Canadiens,—descendants de ces malheureux Acadiens qui furent si indignement persécutés par la Grande-Bretagne, à la fin du XVIIe siècle,—et même quelques Français d'outre-mer.
Parmi ces derniers se trouvait une famille riche et très-considérée dans le pays.
Son chef se nommait M. du Sault. Il était arrivé dans la Nouvelle-Écosse, quelque vingt ans auparavant, avec sa femme et deux enfants en bas âge.
Aujourd'hui, Bertrand, l'aîné de ces enfants, était âgé de vingt-deux ans; Emmeline, sa soeur, en comptait vingt.
Ils vivaient chez leurs parents, dans une belle campagne sur les bords de la mer, à un demi-mille environ d'Halifax.
Jamais frère et soeur ne s'aimèrent plus qu'eux; jamais natures sensibles ne furent mieux faites pour s'entendre. Toujours ensemble, toujours d'accord, ils n'avaient point de secrets l'un pour l'autre. Ils chérissaient également M. et madame du Sault, qui leur rendaient cette tendresse avec usure.
Cette famille paraissait aussi heureuse qu'on peut l'être en ce monde, et chacun se la proposait pour modèle, chacun enviait sa félicité.
M. du Sault était pauvre en débarquant à Halifax, vers 1792. Ceux-ci disaient qu'il avait fait naufrage, ceux-là qu'il avait été assailli et dépouillé par des pirates; mais on ne savait à laquelle des deux versions s'arrêter. Quant à lui, il était muet sur ce sujet, laissait volontiers causer les gens, et savait éluder la question quand on l'interrogeait directement.
Depuis lors, il avait fait fortune, une fortune princière, évaluée à plusieurs millions. Prévoyant l'importance que les pêcheries ne tarderaient pas à acquérir, il avait, un des premiers, organisé un établissement sur une vaste échelle, et le succès était venu couronner son entreprise. Plus tard, il acheta du gouvernement britannique des terres à vil prix, les engraissa avec des bancs de poissons en décomposition, que le flux avait jetés sur la côte, et obtint des récoltes merveilleuses.
C'était un homme audacieux, mais éclairé, et sage autant que progressiste.
Bertrand et Emmeline reçurent une éducation excellente et une instruction aussi bonne qu'on se la pouvait alors procurer dans les colonies de l'Amérique septentrionale.
On leur apprit l'anglais, le français, un peu de dessin, un peu de musique, l'histoire et les mathématiques.
Bertrand témoignait du goût pour la marine. A quinze ans, on l'envoya à l'école navale en Angleterre. Il revint, au bout de trois années, avec le grade d'enseigne.
Monsieur du Sault demanda et obtînt qu'il fût placé sur un des navires de la station d'Halifax.
De la sorte, le jeunemidshipmandemeura près des siens, à la grande joie d'Emmeline, que son absence avait plongée dans une mélancolie profonde.
Le service n'est point pénible dans les colonies.
Riche et influent par son père, Bertrand était à peu près le maître de ses actions. Il ne montait guère à bord que pour les revues extraordinaires, et passait tout son temps avec sa soeur.
La journée, ils lisaient ou faisaient de longues promenades, soit à cheval, soit en canot, soit même à pied; quelques visites et quelques réceptions occupaient leurs soirées.
Ils voyaient peu de monde, mais des personnes choisies ou du moins qui semblaient l'être.
Depuis quelques mois, le nombre de leurs amis s'était accru d'un jeune homme étranger, fort élégant, fort brave, fort aimable, dont la présence avait révolutionné Halifax et tourné la tête à la plus charmante moitié de ses habitants.
Cavalier accompli, il parlait avec une facilité égale l'anglais et le français. On ignorait son origine; mais à ses avantages personnels, il joignait des revenus fabuleux, s'il en fallait juger par ses prodigalités, et nul ne songeait à lui faire un crime du mystère dont il enveloppait son existence.
N'avait-il pas, d'ailleurs, ses entrées à l'hôtel du Gouvernement? n'était-il pas cousin du secrétaire particulier de sir George Prévost, qui, lui-même, l'avait présenté à la haute société civile et militaire de la Nouvelle-Écosse? Et sir George Prévost était gouverneur-général, c'est-à-dire vice-roi de la colonie.
Ce mortel fortuné se faisait appeler le comte Arthur Lancelot, nom qui pouvait être anglais, comme il pouvait être français.
Le comte Arthur Lancelot s'était donc lié avec la famille du Sault; et si les jeunes misses à marier jalousaient furieusement Emmeline, les jeunes dandys d'Halifax en voulaient sérieusement au comte Arthur de ses préférences pour Bertrand, «après tout un maudit Français dénationalisé(a damn'd denationalized French-man),» disaient-ils.
Cependant, Arthur Lancelot n'avait pas à une résidence fixe. Il voyageait beaucoup, paraissait et disparaissait subitement. On l'avait épié; on avait cherché à savoir où il allait, d'où il venait. Peines perdues. A bout de perquisitions, ses envieux assuraient, sous le sceau du secret, que c'était un espion du gouvernement anglais, qu'il surveillait les États-Unis, avec lesquels la Grande-Bretagne était alors en hostilités, et qu'il avait établi provisoirement son quartier général dans la capitale de la Nouvelle-Écosse.
Malgré ces rumeurs, et bien d'autres, que nous nous abstiendrons de reproduire, aucun des colons ne pouvait se flatter d'avoir des renseignements exacts sur le comte Arthur, quoique les plus notables courtisassent avidement ses faveurs. Lorsqu'il habitait Halifax, c'était à qui l'aurait à dîner, en soirée, à qui pourrait se vanter, le lendemain, de l'avoir possédé pendant une heure. On copiait sa mise, sa tournure, ses manières; on se disputait ses bons mots. Le journal de la localité, laNova-Scotia, lui consacrait régulièrement une colonne, chaque semaine, dans sesWeekly Reports.
Enfin, il était, dans ce petit coin du Nouveau-Monde, ce que le beauBrummel fut un peu plus tard à Londres.
Vers la fin de mai 1811, pendant une absence du comte Arthur, le repos de la famille du Sault fut tout à coup troublé par une de ces catastrophes épouvantables, toujours suspendues sur nos têtes, et qui nous frappent sans pitié, alors que, pleins de quiétude pour le présent, d'espérance pour l'avenir, nous nous abandonnons sans crainte, sans appréhension, au bonheur de vivre en répandant le bien et la paix autour de nous.
Bertrand tomba subitement malade.
Ce fut une maladie étrange, rapide, qui le paralysa dès sa première atteinte, confondit la science entière des plus vieux chirurgiens de marine, et mit au défi les soins empressés dont on entoura le jeune homme.
Le lendemain, il ne pouvait plus parler, plus bouger; le jour suivant, il était raide, insensible, glacé.
Les médecins déclarèrent à ses parents qu'il avait cessé d'exister.
Je n'essaierai point de peindre la douleur de ces derniers. Elle fut immense. Emmeline fut prise d'une attaque de nerfs qui mit ses jours en danger, et sa mère faillit devenir folle.
Avant l'ensevelissement, M. du Sault voulut que le corps fût soumis à un nouvel examen. D'autres praticiens furent mandés. Leur rapport ne se rapporta que trop, hélas! avec le premier.
Bertrand était mort: la vie était éteinte depuis plus de vingt-quatre heures.
Le jeune homme avait conquis l'estime ou l'affection de tous ceux qui le connaissaient; un concours immense de citoyens accompagna ses restes au cimetière.
La plupart des assistants avaient le visage baigné de larmes. Seul de sa famille à l'enterrement, car il n'est pas d'usage, parmi les Anglais, que les femmes suivent les convois funèbres, M. du Sault ne pleurait pas; mais ses yeux secs, rougis, ses traits altérés disaient assez la violence du chagrin qui rongeait son coeur.
Bertrand fut inhumé, d'après les rites de l'église catholique, dans laquelle il avait été élevé.
Sur la fosse, le prêtre dit l'office des trépassés; puis, tour à tour, et lentement, les amis du jeune homme aspergèrent d'eau bénite son cercueil, le jonchèrent de couronnes d'immortelles, et le fossoyeur arriva avec sa bêche, innocent outil qui, dans ses mains, devient le plus sinistre des instruments.
Déjà le cimetière se vidait; déjà ceux qui avaient pris part aux obsèques perdaient leur air grave et recueilli, et s'entretenaient complaisamment des qualités et des défauts du défunt.
Et, pelletée par pelletée, la terre, la froide terre, tombait, s'entassait avec un bruit sourd, caverneux, monotone, sur le corps du malheureux Bertrand.
Un quart d'heure après, un petit tertre et une croix de bois noir marquaient seuls la place où il gisait.
Le comte Arthur Lancelot arriva dans la soirée de ce jour à Halifax.
On lui apprit la lin prématurée du fils de M. du Sault.
Cette nouvelle le frappa comme un coup de foudre. Il pâlit, chancela, et serait tombé si on ne l'avait soutenu. Mais cette révolution passa, en apparence, avec la rapidité de l'éclair. Le comte se remit de son émotion, causa un moment de Bertrand, comme d'un ami sincère dont la perte l'affligeait vivement, sans toutefois le désespérer, et il regagna la maison qu'il occupait dans la ville.
Chez lui, sa douleur éclata encore; elle y éclata avec une véhémence navrante. Il s'arracha les cheveux, se tordit les mains, se roula sur le parquet, poussa des cris déchirants, jusqu'à ce que des larmes abondantes vinssent le soulager. Calmé par cette rosée salutaire, Arthur Lancelot sortit, il se fit conduire au cimetière, tomba à genoux sur la tombe de Bertrand et pria longuement.
Le crépuscule étendait ses ombres sur Halifax, quand il se releva.
Il était en proie à une excitation fiévreuse.
—C'est décidé, murmura-t-il; il faut que je le voie… Cette nuit…Oui, cette nuit…
Et il quitta le cimetière après avoir minutieusement observé les lieux et s'être assuré qu'il pourrait les reconnaître, même au milieu des ténèbres.
De retour à son logis, il sonna.
Un homme d'une corpulence énorme et le visage couturé de balafres, qui le rendaient hideux, parut en faisant le salut militaire.
—Oui, maître, dit-il.
—Samson, lui commanda le comte, tu m'accompagneras cette nuit.
—Oui, maître.
—Tu te muniras d'une lanterne sourde.
—Oui, maître.
—De pelles et de pioches.
—Oui, maître.
—Est-ce tout?… Voyons… Non, nous aurons encore besoin de cordes.
—Oui, maître.
—C'est bien.
—Oui, maître.
—Va!
—Oui, maître, répondit le serviteur évoluant sur les talons avec la précision d'un vieux troupier.
—Ah! se ravisa le comte, à minuit tu frapperas à ma porte.
—Oui, maître.
Ces deux mots, changés quelquefois en «non, maître,» étaient les seuls qu'on eût jamais entendus sortir de la bouche de Samson. Aussi les curieux, qui avaient tenté de le séduire, pour en tirer quelques informations sur le comte, disaient-ils que c'était un automate ambulant. Ses pas étaient, du reste, toujours comptés, toujours mesurés; ses mouvements avaient la régularité d'une horloge; sa vois conservait toujours la même inflexion. C'était une note brève et sèche, laquelle fatiguait, irritait l'oreille par son uniformité.
Jamais on n'avait vu Samson en colère. Cependant, il ne laissait pas facilement approcher du comte. Plus d'un indiscret, plus d'un importun avaient été méthodiquement appréhendés au corps par l'Hercule et aussi méthodiquement lancés à cinq, dix, quinze ou vingt pas, suivant le degré d'ennui qu'ils avaient causé audit Samson. Les larmes lui étaient étrangères; le rire lui était inconnu. D'émotion, il ne paraissait pas susceptible. C'était une surface de bronze qui ne laissait rien percer de ce qui s'agitait derrière.
Le comte n'avait pas d'autre domestique attitré. Quand il demeurait à Halifax, il louait un laquais et un cocher pour sa voiture, un groom et un valet d'écurie pour ses chevaux. Mais ces gens vivaient au dehors, et il leur était défendu de se présenter à l'appartement du jeune homme.
Comment se nourrissait-il? on l'ignorait. Quand il rendait un dîner, c'était à l'hôtel.
Samson le suivait partout, l'attendait à la porte des maisons où il avait affaire, et rarement se trouvait-il à plus de cent pas de lui.
A minuit sonnant, il heurta trois coups à la porte du comte.
—C'est bien, j'y suis, répondit celui-ci.
Et il ouvrit.
—As-tu les instruments? dit-il.
—Oui, maître.
—Prends aussi des pistolets.
—Oui, maître.
Samson fit trois enjambées dans la chambre, ramena ses pieds en équerre, et décrocha une paire de pistolets d'arçon pendus dans une panoplie à la muraille.
—Es-tu prêt? dit Arthur Lancelot.
—Oui, maître.
Ils descendirent dans la rue.
Tout était noir, silencieux.
On n'entendait que les lointains gémissements de la mer sur les grèves sablonneuses.
Les deux hommes furent bientôt au cimetière, situé aux portes de la ville.
En approchant, ils perçurent des sons de voix, et distinguèrent une faible lumière qui semblait voltiger au milieu des arbres dont les tombeaux sont ombragés.
—On dirait un feu follet, murmura le comte qui n'avait pas desserré les dents pendant tout le trajet.
—Oui, maître.
—Mais, vois-tu ces ombres qui remuent là-bas?
—Oui; maître!
—Ah! je parierais que ce sont quelques misérables étudiants on médecine, qui pour avoir un cadavre profanent la sépulture… Qu'est-ce que cela?
Un cri de frayeur s'était élevé du cimetière et un spectre se dressait au milieu.
Trois ou quatre individus, fuyant à toutes jambes, passèrent presque aussitôt près de Lancelot et de son domestique.
Le spectre avait l'air de marcher sur eux.
—C'est extraordinaire, dit Arthur. Mais tu n'as pas peur?
—Non, maître.
Ils entrèrent dans le lieu saint. L'apparition s'était évanouie, comme, si elle était rentrée soudainement en terre.
Samson alluma sa lanterne et ils s'avancèrent vers la tombe de Bertrand.
La fosse était découverte; elle était vide!
—Mon Dieu! ces jeunes gens, ces résurrectionnistes[1] auraient-ils emporté le cadavre, pour le disséquer! s'écria Lancelot avec une expression d'angoisse.
—Non, maître.
Et Samson montra, avec sa lanterne, un corps enveloppé d'un suaire, étendu dans des touffes de hautes herbes.
[Note 1: En Amérique on nomme ainsi les étudiants qui déterrent en cachette les cadavres, pour les faire servir à leurs étude» médicales.]
L'habitation de M. du Sault se composait d'un gros pavillon carré, bâti à la cime d'un cap énorme, que battaient incessamment les flots de la mer.
Ce pavillon avait trois étages, couronnés par une terrasse, du haut de laquelle se déroulaient des tableaux sublimes ou charmants. Ici, l'Océan avec toutes ses grandeurs, ses abîmes, ses mystères, sa vie prodigieuse, mais à peine soupçonnée, l'Océan avec ses infinis horizons; là, des campagnes nouvellement ouvertes à l'industrie humaine, et déjà fécondées par son travail ingénieux, égayées par ses maisons, ses troupeaux; plus loin de sombres forêts vierges encore, que le pied de l'homme civilisé ne foula jamais; à droite une côte découpée et tailladée comme de la dentelle qui serpente, blanche ligne de démarcation, entre le bleu foncé des eaux et le vert éblouissant des prairies salines; à gauche, la ville d'Halifax, avec son port plein de mouvement, sa forêt de mâts, les rochers pittoresques et les forts qui la défendent, les vastes entrepôts, les chantiers, présages certains d'un florissant avenir, les édifices publics dont elle s'enorgueillit déjà, les beaux massifs d'arbres desquels on lui a fait une ceinture, et la gracieuse colline qui l'abrite contre les froides haleines de la bise.
Où que vous vous tourniez, sur la terrasse de M. du Sault, le spectacle enchantait.
La maison était construite, sur fondations en pierre de taille, avec des briques rouges, striées de filets blancs, qui lui donnaient un air de fête et conviaient le voyageur fatigué à s'y venir reposer.
On arrivait au premier étage par une double rangée d'escaliers formant à leur sommet un perron, sur lequel quatre colonnes en marbre vert servaient d'assises à un balcon, placé au deuxième étage.
Le reste de la façade était tout uni.
Devant cette façade se déployait une pelouse, arrosée par un jet d'eau et entourée d'une haute grille en fer qui enveloppait aussi, dans son corset, plusieurs bâtiments adjacents: une belle métairie, avec ses écuries, ses granges, ses cour et basse-cour, son pigeonnier, tout son matériel d'exploitation; puis l'établissement de pêcherie de M. du Sault, consistant en une série de hangars et séchoirs en bois qui n'avait pas moins d'un quart de mille de longueur.
La métairie et la pêcherie se trouvaient entre la villa et Halifax; mais, de l'autre côté, s'étalait un parterre délicieux, suivi d'un parc immense, longeant la mer où il baignait son pied.
Un ruisseau, dérivé de son cours naturel, l'arrosait par cent festons capricieux et lui communiquait une fraîcheur avidement recherchée pendant les ardeurs de l'été.
Quelques kiosques, tapissés de lierre, liserons, clématites et autres plantes grimpantes, s'enchâssaient ça et là dans le parc, soit sur le bord du ruisseau, soit sur une haute falaise, dominant l'Atlantique.
Dans ces kiosques, tantôt sous les ombrages, au concert de mille oiseaux aimables, tantôt sur la roche nue, aride, au formidable solo de l'Océan dont les fureurs rejaillissaient, en blanche écume, jusque sur eux, que de douces et rapides heures Bertrand et Emmeline avaient coulées! que de projets d'avenir, de bonheur ils avaient fait éclore et miroiter au souffle de leur vive imagination, comme ces bulles de savon que les écoliers lancent en jouant dans l'air!
Autant en emporte le vent, mais autant en retrouve notre esprit quand il est jeune, enflammé par l'amour ou l'ambition.
En l'un de ces adorables réduits, devant une pièce d'eau où s'ébattaient deux beaux cygnes, par une chaude après-midi du mois de juillet, Emmeline et Bertrand causaient, tendrement enlacés l'un à l'autre.
L'endroit était ravissant. Aussi avait-il la prédilection des doux jeunes gens.
Des arbres séculaires, reliés par des buissons de houx impénétrables, et des acacias aux épines acérées, l'environnaient de mystère en le protégeant contre les regards indiscrets. On y arrivait par un étroit sentier dérobé, perdu dans un fouillis de végétations sauvages, épaisses et repoussantes.
Avant d'aboutir à l'Oasis,—ainsi le frère et la soeur avaient-ils dénommé leur Éden,—le sentier se tordait comme un écheveau de fil, et fatiguait le non-initié par des méandres qui paraissaient inextricables.
Mais à l'extrémité de ce labyrinthe quel dédommagement!
Un vaste réservoir, dont les rives sont émaillées de fleurs chatoyantes et odoriférantes; des ondes limpides, diaphanes ainsi que le cristal, où se jouent, à travers les larges feuilles du nénuphar, aux corolles blanches et jaunes, des poissons qui brillent comme le diamant, chaque fois qu'un rayon de soleil effleure leurs écailles.
De la musique enchanteresse que font sous la feuillée les fauvettes, les chardonnerets et le roi des ténors ailés, l'oiseau moqueur, pourquoi parler? Mais, comme le gazouillement du ruisseau qui frétille là-bas, sur une cascatelle, avant de tomber dans sa vasque d'émeraude, est donc argentin! comme il charme l'oreille! endort la mélancolie! Que ces gazons sont frais! Que ces centenaires de la forêt ont de séduction avec leurs troncs noueux, habillés de lierre; leurs longs rameaux chargés de gui, avec la pénombre qu'ils étendent mollement à leur pied! Que l'on aime à suivre ces fleurs d'acacia, sveltes carènes détachées de la tige, sillant le petit lac en tous sens au gré de la brise!
Le kiosque de l'Oasis s'élevait au sommet même de la cataracte en miniature, sur une voûte formant grotte jetée en travers du ruisseau. Il était rustique comme un chalet suisse, vêtu de mousse des pieds à la tête, et n'avait qu'une pièce.
C'était une chambre octogone tendue de nattes de jonc et garnie de banquettes en canne.
Une table, une bibliothèque composée avec goût, voilà pour le mobilier. On s'était bien gardé d'y mettre une pendule, une horloge, ou quoique ce soit qui rappelât la marche du temps.
—Oh! dit Emmeline en embrassant son frère, comme c'est bon de te sentir près de moi!
—Et comme c'est bon d'être ici, petite soeur! dit Bertrand avec un sourire.
—O mon Dieu, quand je songe aux tortures…
—Dis à l'agonie!
—Oui, à cette agonie de trois jours!
—C'est effroyable!
—Tu me fais peur, rien que d'y penser.
—Ah! dit Bertrand, il faut l'avoir éprouvée cette agonie cent fois pire que la mort, pour en pouvoir parler. Et encore! Y a-t-il des capables de traduire fidèlement toutes ces épouvantables émotions! Je me demande comment on n'en meurt pas! comment la violence des chocs ne fait pas éclater le cerveau, rompre les attaches du coeur!
—Pauvre frère! dit Emmeline en se jetant de nouveau à son cou; pauvre frère, oh! comme je t'aime! N'est-ce pas que nous ne nous quitterons plus… non, jamais… D'abord, je veux,monsieur, que vous abandonniez ce vilain métier de marin!
—Nous verrons, nous verrons, petite folle, dit Bertrand, en lui rendant prodigalement ses caresses.
Ils formaient un groupe exquis que l'art eût aimé à reproduire.
Grande, mince, élancée, Emmeline avait des proportions admirables, dont un élégant déshabillé faisait merveilleusement ressortir les beautés. Ses cheveux étaient blonds comme l'or, ses yeux—contraste saisissant—noirs comme le jais.
Des traits corrects, un teint ordinairement rose, des extrémités fines, nerveuses, une physionomie de race achevait d'en faire à l'extérieur une femme entièrement séduisante.
Pour le caractère, elle était languissante, molle comme une créole; mais impérieuse comme elle, à certains moments; comme elle aussi dure, opiniâtre, inflexible.
Ce caractère n'avait pas, du reste, reçu tout son dessin. Il offrait des lignes indécises, noyées, que le feu des passions n'avait pas encore accentuées, mais qu'il ne tarderait pas à creuser, à mettre en relief.
Bertrand était tout l'opposé de sa soeur, au physique comme au moral.
Si elle avait les cheveux blonds, il les avait châtains foncés; si elle avait les yeux noirs, il les avait d'un bleu d'azur. Quoique pâli par la maladie, son visage était rond, plein; une de ces figures dont le peuple dit: «C'est une figure de bon enfant.»
Sans manquer de distinction, il était loin de posséder le galbe et le maintien aristocratiques d'Emmeline.
Elle semblait la fille d'une duchesse, en présentait la grâce, la fierté innée; lui, le fils d'un parvenu, en montrait la tournure et le naturel un peu vaniteux.
Ce gui ne l'empêchait pas de passer, à Halifax, et d'être en somme un jeune homme de bon ton et de manières excellentes. Si j'étais commère, j'ajouterais qu'avant l'arrivée d'Arthur Lancelot, il était le point de mire des plus riches et des plus nobles héritières.
—Mais, reprit-il, comment se fait-il qu'on n'ait pas attendu davantage, qu'on ne m'ait pas saigné avant de m'ensevelir?
—Que veux-tu? les médecins assuraient…
—Ah! je le sais bien, je ne le sais que trop ce qu'ils assuraient, les imbéciles! Je les entendais assez, si je ne les voyais!
—Quoi! tu entendais! s'écria Emmeline surprise.
—Comme je t'entends, ma chère soeur.
—Et tu ne sentais pas?
—Non, rien!
—Se peut-il?
—Quand, en sanglotant, ma mère et toi, vous avez dit que vous vouliez m'embrasser une dernière fois, je vous ai entendues: j'aurais voulu crier, faire un mouvement, briser ces chaînes de plomb qui me tenaient immobile; j'aurais voulu vous dire: mais je ne suis pas mort! Je vis, consolez-vous, séchez vos larmes! Je suppliais Dieu de me rendre les sens pour une minute, pour une seconde; je le conjurais de faire glisser un souffle, un seul sur mes lèvres, d'animer mon coeur d'un battement, mon sang d'une pulsation; mais je ne distinguais rien, ne recevais d'impression que par l'ouïe: un corps inerte, de glace, accessible seulement au son, emprisonnait mon esprit.
—Oh! c'est affreux!… affreux!…
—Oui, bien affreux! continua le jeune homme. Il ne peut y avoir de supplice comparable; car cet esprit, il avait toute sa lucidité. Je crois même que sa sensibilité avait décuplé pour la perception l'analyse et la souffrance de douleurs qu'à l'état normal un homme ne saurait supporter.
—Oh! tais-toi! tais-toi! tais-toi, Bertrand! dit Emmeline en cachant son visage dans ses mains.
Mais le frère aimait à parler de lui. C'était son défaut. Il continua, en s'animant:
—Et quand les chirurgiens eurent déposé que j'étais mort, quand vinrent les ensevelisseuses, quand j'assistai à leur conversation lugubre, quand sur ma tête retentit le marteau qui clouait mon cercueil! puis les chants funèbres, le Requiem: cette voix solennelle du prêtre, ces répons nasillards et comme ironiques des chantres et des enfants de choeur, et les gémissements des assistants sur ma fosse, et le cri déchirant de notre père,—lorsqu'on l'entraîna loin du lieu où je devais expirer, en toute connaissance de moi-même et sans pouvoir protester contre l'ignorance implacable qui me condamnait,—et la première pelletée de terre qui m'annonça que c'en était fait, que tout était fini, irrévocablement, entre ce monde et moi…
—Quelle destinée! quelle destinée! balbutia Emmeline frémissante.
—Jusque-là, poursuivit Bertrand, j'avais nourri quelque espoir. Je me disais que le bon Dieu serait miséricordieux, qu'il se laisserait fléchir à mes ardentes prières, que chauffée par les brûlants désirs de mon esprit, ma chair s'amollirait, qu'elle reprendrait son impressionnabilité; mais quand sur mon cercueil tombèrent ces cailloux avec un bruit sépulcral, on! je n'eus plus que blasphème, rage et désespoir dans tout ce qui agissait encore en moi! Je ne conçois point que les derniers ressorts de l'existence ne se brisent pas en mille et mille pièces dans un pareil instant, ne durât-il qu'une tierce.
—Tu perdis alors le sentiment?
—Oui, tout à fait, et fort heureusement…
—Pauvre bon frère!
—Je serais devenu fou! Que dis-je? sais-je ce que je serais devenu?Fou! ne l'étais-je pas déjà?
—Mais ton retour?
—Ah! ce fut comme un réveil après un long et terrible cauchemar.
—Je le crois bien!
—J'étais accablé de fatigue, courbaturé dans tous mes membres. Des images flottaient confuses devant mon cerveau. Je voulus me remuer, mes mains rencontrèrent un corps dur; j'en eus peur, une peur atroce, et restai quelques moments immobile. J'avais oublié le passé; je me demandai, chose inouïe! si l'on ne m'avait pas enterré vif. Est-ce que je rêve, ou suis-je éveillé, me disais-je? Cependant ma respiration était pénible. J'avais sur la poitrine un poids qui l'étouffait, mes oreilles bourdonnaient comme si elles avaient renfermé des essaims de frelons…
—Que tout cela est étrange!
—Ah! bien étrange, petite soeur!
—Mais l'air te manquait?
—Quand j'aspirais, c'était comme si j'avais eu la bouche près d'une fournaise.
—Il y avait de quoi mourir cette fois pour tout de bon, fit Emmeline, en lui prenant la main et la serrant doucement dans les siennes.
—Je pensais m'évanouir et retombais dans une indicible torpeur, que ne pouvaient dissiper des sons aigus au-dessus de moi, lorsqu'un courant frais vint caresser mon visage.
—Ah! c'était le secours…
—Ce que c'était, pour moi, chère Emmeline, c'était la plus agréable, sensation que j'eusse éprouvée jamais; je renaquis; la circulation de mon sang se rétablit. Je fus inondé d'un bien inexprimable, dont je jouissais voluptueusement sans vouloir me bouger, sans en avoir même l'idée, tant j'étais heureux, tant je me complaisais au sein de ces délices nouvelles.
—Égoïste! dit la jeune fille en souriant.
—Une brusque secousse, accompagnée de tortures dans tout le corps, comme si on me l'eût broyé à coups de massue, m'arracha à ce paradis.
—C'était les résurrectionnistes qui t'enlevaient.
—Alors je ne songeais qu'à mon martyre. Mon cerveau était toujours en feu, un véritable chaos incandescent. Mes yeux demeuraient fermés. Un froid glacial m'enveloppa subitement. Je discernai des voix humaines autour de moi. Une force indépendante de ma volonté m'obligea à me lever. Je m'en souviens parfaitement, je fis quelques pas. Le vertige me prit…
—Grâce à Dieu, il y avait là quelqu'un pour te venir en aide, mon Bertrand; car ces poltrons d'étudiants s'étaient sauvés à qui plus vite, en te voyant ressusciter!
—Ah! ne te moque pas d'eux, Emmeline. Je leur dois une reconnaissance éternelle.
—C'est-à-dire, fit la jeune fille, en rougissant, que cette reconnaissance tu la dois à M. Arthur.
—Qu'est-ce que M. Arthur aurait fait si…
—Mon cher frère, je vais te confier un secret; mais promets-moi de n'en point parler à notre ami, car il ignore que je le sais.
—Quel est donc ce grand secret?
—Je l'ai appris ce matin même du gardien du cimetière, en allant visiter sa femme, qui est malade.
—Je t'écoute.
—Tu jures de ne me pas trahir?
—Soit, petite soeur, je te le jure, répondit gaiement Bertrand.
—Eh bien, en s'enfuyant, les étudiants ont fait du bruit; attiré par ce bruit, le gardien du cimetière est sorti et il a trouvé M. Arthur et son domestique, qui te rapportaient à la maison.
—Tout cela n'est pas fort mystérieux.
—Attends! je n'ai point terminé. Le gardien a remarqué que Samson était muni d'une pioche, d'une pelle et de cordes.
—Ah!
—Tu ne devines pas?
—Pas le moins du monde.
—Tu sais que M. Arthur a des connaissances médicales…
—Très-profondes.
—Alors? dit Emmeline en regardant son frère.
—Alors, je n'y suis pas.
—Ce n'est pourtant pas difficile à comprendre, s'écria la jeune fille avec un geste d'impatience, M. Arthur t'aime au point que j'en suis jalouse et que, s'il était femme, je le croirais amoureux de toi, car parfois, il te dévore des yeux… Enfin! il aura appris que tu étais mort subitement, et, soupçonnant la vérité, une léthargie, il aura voulu t'examiner avant…
—Ah! j'y suis, j'y suis! exclama Bertrand avec la satisfaction d'un homme qui vient de trouver enfin le fil d'une idée longtemps cherché.
—Et moi aussi, j'y suis! cria une voix joyeuse derrière eux.
Emmeline poussa un petit cri d'effroi et devint rouge comme un coquelicot.
—Oh! vous nous avez fait peur; c'est mal à vous de surprendre ainsi vos amis, dit-elle en tendant la main au comte Arthur Lancelot, qui paraissait sur le seuil du kiosque.
Il était de moyenne stature, mais il avait la taille d'une élégance féminine, qui se dessinait avec grâce sous son gilet de piqué blanc à boutons d'or ciselés.
Ses cheveux noirs, soyeux, bouclés, frisaient naturellement autour de son col; quoiqu'il portât vingt-cinq à vingt-sept ans, son visage était complètement imberbe. La couleur brune de son teint ne nuisait pas à l'expression un peu sévère de sa physionomie: correctes et onduleuses, les lignes de cette physionomie devenaient dures et tourmentées lorsqu'une passion l'agitait. Alors ses grands yeux fauves s'animaient d'un insoutenable éclat. Il avait les mains fines, nerveuses, délicates, hâlées comme ses joues. Mais, un hasard découvrait-il son poignet, on était surpris de la blancheur lactée de sa peau, que nuançait un réseau d'azur.
Il était vêtu d'un paletot de soie grise et d'un pantalon en étoffe semblable.
Une cravate bleue, négligemment nouée, flottait sur sa poitrine.
A la main droite il tenait un jonc, dans la gauche un chapeau de paille à larges ailes.
En entrant, il jeta son chapeau et sa canne sur la banquette.
—Suis-je donc indiscret? dit-il, en déposant un baiser respectueux sur la main de mademoiselle du Sault.
—Mais vous savez bien que telle n'est pas notre pensée! répondit-elle.
—Et comment va ce cher convalescent? demanda le comte en prenant la main de Bertrand et la serrant avec quelque émotion.
—Oh! bien! bien! dit-il. Nous parlions de vous, mon cher ami.
—Vous parliez de moi?
Ces mots furent prononcés avec un léger tremblement dans la voix.
—Oui, monsieur, repartit vivement Emmeline; nous disions que vous étiez un méchant…
—Moi! un méchant! fit Arthur en souriant.
—Oui, un grand méchant, riposta la jeune fille. Asseyez-vous entre nous deux… là… comme cela… Et je vais vous gronder; oh! mais vous gronder…
—Vous êtes vraiment trop bonne, mademoiselle! dit distraitementLancelot, dont toute l'attention semblait concentrée sur Bertrand.
Emmeline ne put retenir un geste d'humeur, qui échappa à ses deux compagnons.
—Ma soeur a raison, dit le fils de M. du Sault. Vous ne vous donnez pas assez à vos amis.
—Mes affaires!… balbutia-t-il.
—Oh! vos affaires! s'écria Emmeline. C'est le mot, l'excuse par excellence des hommes, les affaires! Quand ils l'ont prononcé, ils s'imaginent avoir tout dit, et que nous sommes dupes…
—Mais, mademoiselle…
—Il n'y a pas de mais qui tienne. Vous méritez une verte semonce et vous l'aurez. Quoi! vous partez pour cinq ou six jours, nous dites-vous, et vous en restez quinze absent! C'est une déloyauté…
—Un crime de lèse-galanterie, n'est-ce pas, Emmeline? ajouta Bertrand en souriant.
—Oui, un crime de lèse-galanterie; l'expression est juste, je la maintiens, dit la jeune fille.
Le comte saisit la main de mademoiselle du Sault et la baisa.
—Je m'incline devant la rigueur de votre arrêt, dit-il.
Ce baiser n'était que pure forme de courtoisie. Emmeline crut que la tendresse l'avait inspiré; elle reprit sa bonne humeur.
On aime tant à s'illusionner, quand l'on aime!
—Pour votre punition, dit-elle gaiement, je vous enjoins, chevalier perfide et félon, de me demander pardon à genoux.
Le comte se prêta de bonne grâce à ce caprice de la jeune fille, mais ses yeux ne quittaient guère Bertrand.
—Allons, dit celui-ci, moi j'intercède en votre faveur; relevez-vous, mon cher ami, et laissez-moi vous témoigner ma reconnaissance pour…
Emmeline lança un regard suppliant à son frère.
—J'ai pourtant… commença Lancelot en se rasseyant.
La jeune fille l'interrompit brusquement.
—Rien! rien! je ne veux rien entendre avant que vous ne nous ayez dit d'où vous venez.
Arthur essaya de répondre par un sourire.
—Oh! s'écria-t-elle, je ne me paierai pas de cette monnaie-là. Il faut vous confesser, et ce que femme veut…
—Notre ami ne le veut pas, acheva Bertrand en riant aux éclats.
—C'est ce que nous verrons, dit Emmeline menaçant Lancelot du bout de son doigt.
—Eh bien, mademoiselle, je vais vous satisfaire, répondit Arthur.
—Je suis tout oreilles, monsieur.
—Et moi je donne ma langue aux chiens, fit Bertrand d'un air malicieux.
—J'arrive du cap Breton.
—C'est tout? dit Emmeline, rien moins que satisfaite.
—Tout, mademoiselle.
—Bravo! clama Bertrand en frappant dans ses mains.
Il y eut va moment de silence.
—Je parie que ma soeur n'est pas contente, reprit le jeune du Sault.
—Contente, ma foi, non! riposta-t-elle.
—Que vous disais-je, mon cher ami, la curiosité des dames ressemble au tonneau des Danaïdes…
—Joli compliment, murmura Emmeline.
—Si Mademoiselle désire savoir ce que je suis allé faire au cap Breton? insinua poliment le comte.
—Oh! pas du tout! pas du tout, monsieur! répondit-elle en rougissant.
—Elle en brûle d'envie, intervint Bertrand.
—Taquin, va! fit sa soeur.
—Je suis, dit Arthur, allé au cap Breton pour régler des comptes avec un capitaine de navire au long-cours, et je repartirai…
—Vous repartirez! répétèrent les enfants de M. du Sault d'une voix émue..
—Oui, mes amis,… demain.
—Ce n'est pas possible, dit Bertrand; vous nous consacrerez au moins quelques jours… une semaine!
—Je ne le puis, dit-il tristement.
Emmeline se détourna pour cacher une larme qui perlait sous ses longs cils.
—Mais vous reviendrez bientôt? dit Bertrand d'un ton interrogateur.
—Bientôt… oui… je l'espère!
—Comme vous dites cela! bégaya la jeune fille, prête à fondre en larmes.
—Que voulez-vous, mes bons amis, répliqua le comte avec un accent sérieux et mélancolique, en opposition singulière avec son âge apparent et l'amabilité souriante qui lui était habituelle; que voulez-vous, l'avenir est incertain, toujours plus gros de nuages que brillant de sérénité. Qui de nous peut répondre de la minute, de la seconde qui va suivre!
Et il leva rêveusement ses yeux au ciel.
Cette réflexion avait assombri les fronts. Mais bientôt le comte, sortant de sa préoccupation, dit en offrant son bras à mademoiselle du Sault:
—Eh! j'oubliais l'invitation dont je suis chargé pour vous!
—Une invitation! quoi donc?
—Un impromptu que que offre Son Excellence.
—Sir George Prévost?