V

—Oh! dit le docteur, nous n'en manquons jamais, madame,nunquam deficiunt.

—Alors, monsieur, je suis votre prisonnière?

—Vous êtes notre prisonnière, prononça le major Vif-Argent, en reprenant le ton froid et la tournure discrète qu'il affectait chaque fois qu'elle l'interrogeait.

—Mais cette captivité durera-t-elle longtemps?

Il ne fit pas de réponse.

—Puis-je au moins écrire à votre commandant?

—Vous pouvez lui écrire.

—Ah! s'écria-t-elle en souriant, c'est déjà quelque chose. Je pensais bien que ce farouche monarque était vulnérable par un point. Je lui écrirai donc.

—Comme il vous plaira.

—Mais, ajouta-t-elle, en se ravisant, qui lui portera la lettre?

—Moi, madame.

—Alors, monsieur, veuillez me donner ce qui est nécessaire…

—Vous trouverez tout cela dans votre chambre à coucher, madame.Voulez-vous que je vous y introduise?

Volontiers, monsieur.

Et elle se leva, en disant à Kate en anglais:

—Viens.

Le docteur Guérin, les précédant, traversa la pièce, écarta la draperie et ouvrit une porte cachée derrière. Une petite chambre à coucher, d'un goût aussi luxueux que le salon, se montra à leurs regards.

Catherine se croyait dans un palais enchanté.

—Pendant que vous écrirez la lettre, je vous ferai apprêter une collation, madame, dit le docteur, laissant retomber la tapisserie sur madame Stevenson.

—Que c'est donc beau, madame! que c'est donc beau ici! s'exclamait Kate. Ah! mon doux Jésus, il y a plus d'or que dans l'église de Saint-Patrick, à Dublin! Et de la soie! on habillerait toutes les dames d'Halifax, avec ce qu'il y en a ici. C'est pas pour dire, mais ces pirates savent joliment faire les choses! Ça doit être un bon métier qu'ils ont là! Oh! mais s'ils ne se tuaient pas comme ça, ça me serait égal d'en épouser un…

—Le docteur qui vous a soignée, n'est-ce pas? dit Harriet en riant.

—Pourquoi pas, madame? il n'est pas mal, cet homme! Est-ce que vous croyez…

—Qu'il voudrait de vous?

Catherine essaya de rougir.

—Il me conviendrait assez, murmura-t-elle.

—Eh bien, demandez-le en mariage! repartit Harriet donnant cours à un bruyant accès d'hilarité. Mais asseyez-vous, madame ladoctoresse. Je vais préparer un poulet pour monsieur notre ravisseur.

Elle se mit à un pupitre en bois de rose, placé sur un guéridon, prit du papier, une plume, et, d'une main assurée, elle écrivit:

«Au commandant duRequin,

»La soussignée, et sa femme de chambre, ont été attirées dans un piège qui leur avait été dressé, par vos ordres, sans doute. Elles n'ont point eu à se plaindre de vos gens; mais la soussignée veut savoir dans quel but vous vous êtes emparé de sa personne.

»Un galant homme, fût-il un pirate, ne refuse jamais une explication à une femme.

»Née de Grandfroy.

»A bord duRequince 23 juillet 1811.»

Elle cacheta son billet et y mit l'adresse:

«Au commandant duRequin.»

—Maintenant, Kate, dit-elle, vous allez m'aider à m'arranger un peu.Par bonheur que j'ai en l'idée de prendre quelques effets avec moi.

—Mais, voyez donc, madame, s'écria la soubrette qui venait de soulever un rideau près du lit.

L'enfoncement, masqué par ce rideau, formait une garde-robe, où se montraient à profusion des habillements de femme, aussi variés que fashionables.

—Ces bandits ne se refusent rien! dit madame Stevenson, en considérant les objets avec l'oeil exercé d'une coquette. Tout cela est à la dernière mode!

—Si vous mettiez cette jolie robe lilas! fit Kate qui palpait la soie avec un ravissement inexprimable.

—Fi! s'écria Harriet.

—Pourquoi donc! elle vous irait à merveille, j'en suis sûre!

—Moi, mettre les loques d'une… de la maîtresse de ces brigands, y songez-vous, Kate!

—Dame, on dirait qu'elles ont été accrochées là pour vous! Ma patronne! comme il y en a! comme elles sont belles!

—Il se pourrait, pourtant, qu'on les eût placées là à mon intention, se dit madame Stevenson.

Cependant, elle ne voulut point se parer de ces effets; et, après avoir rafraîchi sa toilette, elle rentra dans le salon.

Le docteur attendait.

Il reçut l'épître de madame Stevenson, et promit de la déposer entre les mains du commandant.

—Aurai-je une réponse, monsieur? demanda-t-elle.

—Madame, fit le major éludant la question, voici des fruits et des pâtisseries!

Il indiqua un plateau de vermeil chargé de friandises, et quitta brusquement le salon.

Harriet était gourmande; il serait superflu d'ajouter que miss Kate partageait ce joli défaut.

Elles s'attablèrent amicalement, l'infortune ayant cela de bon qu'elle efface les distances, et mangèrent d'excellent appétit.

—Ah! ah! voici la preuve de mes soupçons, s'écria tout à coup madame Stevenson, montrant à Catherine le coin de sa serviette, en fine toile de Hollande:

Comme le mouchoir, trouvé dans le jardin, elle était marquée d'un A et d'un L, surmontés d'une couronne de comte.

Pendant huit jours, madame Stevenson attendit la réponse à sa lettre; cette réponse ne vint pas.

Elle s'accoutumait à sa prison, assez douce d'ailleurs, et passait son temps à lire ou à faire de la musique. Souvent aussi le major Guérin lui tenait compagnie. Quoiqu'elle ne lui pardonnât point les caresses dont il comblait Catherine, et qui faisaient dire à celle-ci: «Qu'après tout, leRequinavait du bon,» la jeune femme recherchait volontiers, à défaut d'autre, la société du docteur.

Elle tenta même sur lui le pouvoir de ses charmes. Repoussée avec perte, Harriet essaya d'en obtenir quelques renseignements par sa femme de chambre. Celle-ci ne fut pas plus heureuse. Le chirurgien était impénétrable.

Le questionnait-on, il n'entendait pas, ou sautait habilement à un autre sujet.

Insensiblement, Harriet s'était vue forcée, par la nécessité, de recourir à la garde-robe mise à sa disposition. Elle avait commencé par un châle pour s'abriter contre la fraîcheur du soir; puis, ç'avait été un ruban, puis le linge dont elle manquait; enfin, les robes eurent leur tour.

—Il n'y a point de femme à bord, j'en suis certaine, se disait-elle en manière d'excuse, pourquoi me gênerais-je?

Et peu à peu, la toilette entière y avait passé.

Les matelots, les officiers, tout le monde témoignait à madame Stevenson une déférence extrême. Mais personne ne lui parlait, à l'exception du major Vif-Argent.

Elle pouvait se promener avec Kate sur toute l'étendue du pont; la dunette et la galerie, du haut de laquelle elle avait assisté à l'exécution, seules leur étaient interdites.

Plus d'une fois, Harriet y avait vu le comte Lancelot,—on l'a reconnu,—toujours masqué et accompagné d'un homme également masqué, son inséparable Samson.

Un matin, qu'il était ainsi sur le gaillard d'arrière, Harriet, s'armant d'audace, s'élança sur l'escalier qui y conduisait, et voulut l'aborder; mais Samson, qu'elle n'avait pas aperçu, caché qu'il était par une voile d'artimon, se jeta entre elle et lui, enleva la jeune femme, et sans souffler mot, la redescendit dans la cabine, où elle fut enfermée tout le jour.

—Si vous recommencez, ma chère dame, lui dit le major, le pont vous sera interdit,tibi interdictum tabulatum erit.

Elle se garda bien, dès lors, de s'exposer à être privée de cette distraction.

En dépit de son horreur pour les forbans, elle ne pouvait s'empêcher d'admirer l'ordre qui régnait parmi eux. Jamais une rixe, jamais une querelle. Chose inouïe! on n'entendait ni ces jurons, ni ces blasphèmes qui fatiguent, jour et nuit, les échos des navires ordinaires.

Quand ils n'étaient pas de service, les hommes causaient, contaient des histoires, ou réparaient leur uniforme.

Les jeux de hasard étaient strictement prohibés.

Une discipline draconienne soumettait à la Volonté du commandant, tout l'équipage, depuis le plus petit mousse, jusqu'à ses lieutenants.

Il en était de même à bord duCaïman, qui voyageait de conserve avec leRequinse tenant souvent à quelques brasses dans l'ouaiche du second, et recevait de fréquentes visites du capitaine.

Le cutterWish-on-Wishsuivait leRequinà la remorque.

Durant les huit premiers jours qu'elle passa sur ce dernier, les pirates firent diverses prises.

Quand ils s'étaient emparé d'un navire, tous ceux qui le montaient étaient impitoyablement jetés à la mer, s'ils avaient fait l'ombre d'une résistance. Se rendaient-ils complaisamment, on les entassait dans les chaloupes de leur bâtiment et on les abandonnait aux caprices des flots.

Le butin était divisé en deux parts égales.

L'une appartenait, tout entière, au capitaine. Elle servait à l'entretien de ses vaisseaux; l'autre était tirée au sort, par lots, sans distinction d'âge ni de grade.

Un mousse ou un simple calfat pouvait ainsi gagner un lot aussi précieux qu'un lieutenant.

La nourriture était la même pour tous.

Les officiers n'avaient d'autre avantage qu'un service moins pénible, et l'exercice d'une portion du commandement, plus ou moins grande, suivant leur rang.

Le respect de tous pour leur capitaine allait jusqu'à l'adoration. Celui-ci, du reste, était un marin consommé, qui lisait dans le ciel comme dans un livre, et ne se laissait jamais surprendre par un grain. Quand il était à bord, il ne confiait à personne autre que lui le gouvernement du navire. Il veillait à tout, devinait tout, pourvoyait à tout.

Nets et précis, ses ordres étaient, exécutés avec une rapidité qui tenait du prodige. Personne de son équipage ne l'avait vu démasqué. Ses deux seconds, et le capitaine duCaïmanseuls étaient en rapports directs avec lui; dans son intimité il n'admettait que Samson, surnommé par les matelots le Balafré, et le docteur Guérin.

Seuls aussi, ils pouvaient pénétrer dans son appartement, situé à la poupe, entre les deux batteries, et dont le salon et les deux cabines, occupés par madame Stevenson, formaient habituellement une partie.

Parmi tant d'étrangetés, il en était une que la jeune femme ne s'expliquait pas. Acharnés à la destruction des navires anglais, les Requins de l'Atlantique, loin d'insulter les bâtiments français, leur portaient fréquemment aide et secours.

Quoique les Français fussent alors en guerre avec la Grande-Bretagne, ce fait n'expliquait pas complètement la rage des pirates contre les Anglais. Ils les tuaient, les massacraient, les torturaient à plaisir.

Harriet en demanda un matin la cause au docteur Vif-Argent.

Ils venaient de déjeuner et prenaient le café.

A cette question, le major sourit amèrement.

—Ce serait une longue histoire, madame, dit-il, et vous n'auriez pas la patience…mulier patientiae non propensa.

—Si vous me faites grâce de votre latin, je vous jure de vous écouter sans ouvrir la bouche, répondit-elle.

—Il ne m'est pas défendu de la conter…

—Commencez, alors, mon cher docteur. Cela m'aidera à couler le temps; mais pas de votre baragouinage latin, surtout!

—Eh bien, madame, je vais vous satisfaire.

«Vous savez, ou ne savez pas, que la plupart d'entre nous sontAcadiens, descendants de braves Français, qui colonisèrent jadis laNouvelle-Écosse et les provinces limitrophes.»

—J'ignorais cela, dit Harriet en étouffant un léger bâillement.

Le major continua:

«Peuple simple et bon que ces Acadiens[4]; il n'aimait pas le sang, l'agriculture était son occupation. On l'avait établi dans des terres basses, et repoussant à force de digues la mer et les rivières dont ces plaines étaient couvertes. Ces marais desséchés donnaient du froment, du seigle, de l'orge, de l'avoine et du maïs. On y voyait encore une grande abondance de pommes de terre, dont l'usage était devenu commun.

[Note 4: Voyez Raynal.]

D'immenses prairies étaient couvertes de troupeaux nombreux; on y compta jusqu'à soixante mille bêtes à cornes. La plupart des familles avaient plusieurs chevaux, quoique le labourage se fit avec des boeufs. Les habitations, presque toutes construites de bois, étaient fort commodes et meublées avec la propreté que l'on trouve parfois chez les laboureurs d'Europe les plus aisés. On y élevait une grande quantité de volailles de toutes les espèces. Elles servaient à varier la nourriture des colons, qui était généralement saine et abondante. Le cidre et la bière formaient leur boisson; ils y ajoutaient quelquefois de l'eau-de-vie de sucre.

»C'était leur lin, leur chanvre, la toison de leurs brebis qui servaient à leur habillement ordinaire. Ils en fabriquaient des toiles communes, des draps grossiers. Si quelqu'un d'entre eux avait un peu de penchant pour le luxe, il le tirait d'Annapolis ou de Louisbourg[5]. Ces deux villes recevaient en retour du blé, des bestiaux, des pelleteries.

[Note 5: La première, alors la capitale de la Nouvelle-Écosse ouAcadie, était bâtie sur la baie Française, aujourd'hui baie de Fundy;la seconde, à cette époque, port très-commerçant de l'île Royale ou capBreton, était surnommée le Dunkerque et l'Amérique.]

»Les Français neutres[6] n'avaient pas autre chose à donner à leurs voisins. Les échanges qu'ils faisaient entre eux étaient encore moins considérables, parce que chaque famille avait l'habitude et la facilité de pourvoir seule à tous ses besoins. Aussi ne connaissaient-ils pas l'usage du papier-monnaie. Le peu d'argent qui s'était comme glissé dans cette colonie, n'y donnait point l'activité qui en fait le véritable prix.

[Note 6: Les Acadiens ne pouvant prendre part aux luttes entre la France et l'Angleterre, furent ainsi qualifiés.]

»Leurs moeurs étaient extrêmement simples. Il n'y eut jamais de cause civile ou criminelle assez importante pour être portée à la cour de justice, établie à Annapolis. Les petits différends qui pouvaient s'élever de loin en loin entre les colons, étaient toujours terminées à l'amiable par les censeurs. C'étaient les pasteurs religieux qui dressaient tous les actes, qui recevaient tous leurs testaments. Pour ces fonctions profanes, pour celles de l'Église, on leur donnait volontairement la vingt-septième partie des récoltes. Elles étaient assez abondantes pour laisser plus de faculté que d'exercice à la générosité. On ne connaissait pas la misère, et la bienfaisance prévenait la mendicité. Les malheurs étaient, pour ainsi dire, réparés avant d'être sentis. Les secours étaient offerts sans ostentation d'une part; ils étaient acceptés sans humiliation de l'autre. C'était une société de frères également prêts à donner ou à recevoir ce qu'ils croyaient commun à tous les hommes.

»Cette précieuse harmonie s'étendait jusqu'à ces liaisons de galanterie qui troublent si souvent la paix des familles…»

—Oh! je vous arrête-là, docteur, je vous arrête-là, s'écria madame Stevenson en riant aux éclats. De la morale sur vos lèvres, mon cher docteur!

Et ses regards malicieux se portèrent vers Kate, qui tendait l'oreille sans rien comprendre, puisque le major Vif-Argent s'exprimait en français.

—Il suffit, madame, il suffit, dit-il gaîment, vous savez le proverbe:Facite quod jubeo, sed…

—Docteur! docteur! et votre promesse! fit Harriet en le menaçant du doigt.

—C'est juste, reprit-il. Je poursuis mon récit:

«Au commencement du siècle dernier, ces excellentes gens, si dignes du repos dont ils jouissaient, formaient une population de quinze à vingt mille âmes. Mais, hélas! la guerre éclata entre l'Angleterre et la France, et leur pays devint le théâtre de cette lutte affreuse. En 1774, il n'en restait plus que sept mille environ; le reste avait émigré. Maîtresse de leur territoire, la Grande-Bretagne voulut leur imposer le serment d'allégeance. Ils s'y refusèrent. On les persécuta. Le moindre agent du cabinet de Saint-James prétendait faire subir sa tyrannie aux Acadiens, «Si vous ne fournissez pas de bois à mes troupes, disait un capitaine Murray, je démolirai vos maisons pour en faire du feu.»—«Si vous ne voulez pas prêter le serment de fidélité, ajoutait le gouverneur Hopson, je vais faire pointer mes canons sur vos villages.»

»Les Acadiens n'étaient pas des sujets britanniques, puisqu'ils n'avaient point prêté le serment de fidélité, et ils ne pouvaient être conséquemment regardés comme des rebelles; ils ne devaient pas être non plus considérés comme des prisonniers de guerre, ni renvoyés en France, puisque depuis près d'un demi-siècle on leur laissait leurs possessions, à la simple condition de demeurer neutres, et qu'ils n'avaient jamais enfreint cette neutralité.

»Mais beaucoup d'intrigants et d'aventuriers jalousaient leurs richesses, enviaient leur félicité. Quels beaux héritages! et par conséquent quel appas! La cupidité et l'envie s'allièrent pour compléter leur ruine. On décida de les expulser et de les disséminer dans les colonies anglaises, après les avoir dépouillés.

»Pour exécuter ce monstrueux projet, cette perfidie, comme seule l'Angleterre en sait imaginer et perpétrer, on ordonna aux Acadiens de s'assembler en certains endroits, sous des peines très-rigoureuses, afin d'entendre la lecture d'une décision royale. Quatre cent dix-huit chefs de familles, se fiant à la foi britannique, se réunirent ainsi, le 5 septembre 1755, dans l'église du Grand-Pré. Un émissaire de l'Angleterre, le colonel Winslow, s'y rendit en grande pompe, et leur déclara qu'il avait ordre de les informer: «Que leurs terres et leurs bestiaux de toute sorte étaient confisqués au profit de la Couronne avec tous leurs autres effets, excepté leur argent et leur linge, et qu'ils allaient être eux-mêmes déportés de la province[7].»

[Note 7: Garneau, Histoire du Canada.]

»En même temps une bande de soldats, de misérables se rua sur ces infortunés et en égorgea un grand nombre. Les femmes, les enfants ne furent pas plus épargnés; et ce fut le signal de boucheries, de violences sans nom, qui durèrent plusieurs jours. Tout fut mis à feu et à sang. La florissante colonie ne présenta bientôt plus qu'un monceau de décombres fumants. La plupart de ceux qui échappèrent au carnage furent plongés dans des navires infects et dispersés sur la côte américaine depuis Boston jusqu'à la Caroline.

»Pendant de longs jours, après leur départ, on vit leurs bestiaux s'attrouper autour des mines de leurs habitations, et les chiens passer les nuits à pleurer par de lugubres hurlements l'absence de leurs maîtres[8].»

[Note 8: Historique.]

—Oh! c'est affreux! interrompit madame Stevenson.

—«Le tableau est pâle, reprit le docteur. Si j'entrais dans les détails, si je vous montrais ces femmes outragées, ces enfants arrachés au sein de leurs mères et lancés, comme des volants à la pointe des baïonnettes, vous frémiriez d'horreur. Eh bien, madame, croyez-vous que les fils des malheureux qui furent si odieusement martyrisés, il n'y a guère qu'un demi-siècle, puissent voir un Anglais sans éprouver aussitôt le désir de se venger? Croyez-vous que quelques-uns ne songent pas jour et nuit à user de représailles? qu'il n'en est pas, qui ont pris en main la cause des assassinés, et qui, désespérant d'obtenir une réparation tardive, en s'adressant au tribunal des nations, au nom du droit des gens, se sont armés du glaive de la justice! Levez les yeux, madame, regardez lesRequins de l'Atlantique! Ce sont les fils et les petits-fils des victimes du 5 septembre!»

En prononçant ces mots, le docteur Guérin s'était transfiguré! Il avait le verbe éloquent, le geste pathétique; ses difformités corporelles disparaissaient. Il enthousiasmait par la majestueuse beauté que donnent les émotions puissantes aux physionomies les plus ingrates.

—Votre capitaine est donc un Acadien? demanda madame Stevenson.

Il est douteux que le major eût répondu à cette question. Mais alors un bruit inusité se fit entendre sur le pont du navire; et le canon détonna successivement deux fois dans le lointain.

—Vivat! s'écria le major Vif-Argent, cela annonce un combat. Ne bougez pas, madame, je reviens dans une minute.

Il sortit et rentra bientôt.

—Il faut me suivre, dit-il brusquement aux deux femmes.

Et comme elles hésitaient:

—N'ayez pas peur, ajouta-t-il; je ne veux que vous mettre en sûreté, car il va faire chaud, tout à l'heure, ici: le salon sera transformé en batterie.

Madame Stevenson et Kate descendirent avec lui dans une cabine propre, mais sans luxe aucun, placée en bas de la seconde batterie, au-dessous de la ligne de flottaison.

Une lampe l'éclairait.

—Je dois vous emprisonner, mesdames, dit le docteur Guérin en les quittant. Cependant, j'espère que ce ne sera pas pour longtemps. Excusez-moi.

Ayant dit, il ferma la porte de la cabine à la clef et remonta sur le pont.

Là, tout était en mouvement. Mais l'animation n'excluait pas le bon ordre. Quoique les matelots s'agitassent, courussent de côté et d'autre, les passages, les avenues, les écoutilles demeuraient libres. Chacun travaillait activement sans gêner son voisin, sans nuire à l'harmonie générale. C'étaient des artilleurs qui chargeaient leurs pièces; des hommes qui disposaient des armes en faisceaux, des fusils, des tremblons, des pistolets, des piques, des haches, des sabres, des grappins d'abordage; d'autres qui dressaient le porc-épic du bastingage; ceux-ci faisant déjà rougir des boulets à des forges portatives; ceux-là entassant des bombes derrière les obusiers, et les mousses, allant d'un canonnier à l'autre, distribuant des gargousses ou apportant des seaux d'eau pour refroidir les canons.

Les vergues ployaient sous le poids des matelots prêts à obéir au commandement du capitaine, qui arpentait la galerie médiane, une lunette et un porte-voix à la main.

Il était costumé et masqué comme d'habitude, seulement sous sa blouse de soie noire, il avait endossé une cotte de mailles en acier, très-fine, à l'épreuve de l'arme blanche et de la balle.

Le major Vif-Argent se dirigea vers lui:

—Eh! bien, dit-il, nous allons donc enfin faire une petite causette avec messieurs lesgoddem, istos Britannus debellare?

—Oui, mon digne docteur, répondit le comte; et nous aurons l'honneur de lier la conversation avec le vice-amiral.

—Le mari de madame Stevenson?

—En personne. J'aurais déjà engagé la partie; mais ils sont trois, comme vous voyez, et je vais tâcher de rallier leCaïman, qui ne doit pas être bien loin, afin d'égaliser les chances.

Il emboucha son porte-voix.

—Range à hisser les bonnettes hautes et basses!

La manoeuvre fut exécutée en quelques minutes. LeRequindonna deux ou trois embardées, puis il se releva et repartit légèrement avec une vitesse double.

Il était chaudement poursuivi par trois navires qu'on apercevait à deux milles de distance.

Cependant, grâce à sa marche supérieure, il aurait réussi à leur échapper, pour un temps au moins; mais la brise fraîchit, ronfla dans les voiles avec un grondement de tonnerre, et tout à coup le mât d'artimon, cassa en deux au chouquet de la grand'vergue.

Il s'abattit sur le pont, tua et blessa, quelques personnes.

—Allons, voici ma besogne qui commence, dit le docteur, en descendant de la galerie.

LeRequins'était penché sur le côté et ses bouts-dehors avaient plongé dans l'Océan.

Son allure se ralentit.

—A la mer le mât d'artimon! cria le capitaine.

Le bruit des haches résonna, l'arbre fut coupé au niveau de la batterie et précipité dans les flots avec tout son gréement.

—Samson, à ton poste, mon camarade, ordonna Lancelot, et envoie ta dragée à ce mendiant de vaisseau-amiral, qui nous gagne.

—Oui, maître, répondit le colosse.

Il s'avança près de la caronade, dont la bouche monstrueuse formait la gueule du requin sculpté à la proue, pointa cette pièce et y mit le feu.

Un éclair, un nuage de fumée, une explosion formidable s'en suivirent.

—Touché! tu l'as touché dans les oeuvres vives! c'est bien, Samson, dit le capitaine.

—Oui, maître, répliqua l'Hercule, en saluant militairement sans quitter la caronade.

—Mes enfants, reprit le commandant, préparez-vous au combat. Ils sont trois contre nous; vous savez votre devoir!

Lancelot ne pouvait plus échapper à la poursuite dont il était l'objet, la rupture de son mât d'artimon ayant alourdi le navire. Il résolut aussitôt d'affronter l'ennemi et de l'étonner par son audace. En conséquence, il fit serrer une partie des voiles, virer de bord et pousser droit aux agresseurs.

Le fracas de l'artillerie couvrit bientôt tous les autres bruits; et des tourbillons de vapeur voilèrent les objets.

Durant une heure une pluie de fer et de feu répandit la mort et le ravage sur les pirates et les troupes royales, car leRequinavait été, en effet, attaqué par trois bâtiments de la station d'Halifax, dont l'un, une frégate, portait le vice-amiral, sir Henry Stevenson.

Les autres étaient des bricks.

C'est vers cette frégate, l'Invincible, que tendirent les efforts de Lancelot. Il savait bien que s'il réussissait à s'en emparer ou à la couler, les bricks ne tiendraient pas davantage.

Longtemps il échoua, pressé qu'il était par ces petits navires qui le mitraillaient avec fureur.

Enfin, il parvint à mettre le feu à l'un. L'autre craignant d'être envahi par l'incendie prit le large, et Lancelot profita de sa retraite momentanée pour se jeter par bâbord sur le vaisseau-amiral au risque de se briser lui-même.

Aussitôt des hommes adroits, robustes, debout sur le beaupré et les vergues de misaine, lancèrent les lourdes griffes de fer destinées à amarrer les deux navires l'un à l'autre. Puis, comme des vautours, ils fondirent sur les Anglais la hache ou le sabre à la main, le poignard entre les dents.

Mais le brick, qui avait rebroussé chemin, revint en ce moment, prit position vis-à-vis duRequin, et lui lâcha une bordée à tribord.

Toujours sur sa galerie, les yeux étincelants sous son masque, Arthur Lancelot faillit tomber à la renverse, tant fut violent le choc de cette bordée.

La membrure duRequinen fut ébranlée.

—Samson, dit le capitaine, allonge-moi vite un soufflet sur la joue de ce braillard ou mal va nous arriver.

Le balafré fit pivoter sa caronade, ajusta le brick et lui lança, dans la carène, sous l'éperon, un énorme boulet de quarante-huit.

—Bravo! bravo! dit Lancelot.

—Oui, maître, répliqua l'artilleur imperturbable.

Une grande consternation s'observait sur le brick.

—Trois pieds de bordage en dérive! venait de crier le maître-calfat.

La répercussion d'un nouveau coup de canon retentit.

—LeCaïmanqui parle! s'exclama Samson, en se dressant sur sa pièce, pour regarder l'océan.

La seconde frégate des forbans accourait, en effet, toutes voiles dehors.

—En avant sur le vaisseau-amiral! s'écria Arthur Lancelot, brandissant son sabre au vent et passant, d'un bond, de sa galerie sur le pont deInvincible.

Samson y fut aussitôt que lui.

A l'instant où il arrivait, un jeune enseigne, armé d'une épée nue, attaqua l'intrépide capitaine, qui fut blessé au cou, avant d'avoir pu se mettre en garde.

Il tomba, baigné dans son sang.

Samson se rua sur le jeune homme, lui arracha son épée, la brisa comme un verre, et il allait étrangler l'enseigne, renversé, râlant sous son genou.

Mais Lancelot lui dit, d'une voix éteinte:

—Non… ne le tue pas… ne lui fais pas de mal… protège-le… Je le veux… Qu'il ne voie pas la femme!… Retournez à Anticosti…

Et le commandant desRequins de l'Atlantiqueperdit connaissance.

Est-il un voyageur européen, parcourant les grasses prairies du nord-ouest américain; les immenses et fécondes vallées de la rivière Rouge, la Saskatchaouane, l'Assiniboine, et cette terre promise nommée la Colombie où la flore et la faune des parties de l'univers les plus riches et les plus opposées ont formé un charmant hymen pour offrir à ce coin de l'autre hémisphère, des produits merveilleux dont l'excellence seule égale la beauté; est-il, dis-je, un voyageur qui ne déplore l'ignorance ou l'apathie d'une portion de notre population, condamnée par son insouciance à végéter sur un sol épuisé ou à languir, à s'étioler au souffle empoisonné des grandes villes manufacturières?

Un voyage de quelques semaines, quelques années d'un travail assidu, d'une sobriété salutaire, et ces malheureux se seraient procuré à eux, à leurs enfants, à leurs pauvres enfants, une vie large et abondante, une santé vigoureuse; ils verraient en perspective un avenir des plus brillants[9].

[Note 9: J'ai développé cette idée dansUne Famille de Naufragés, cinquième volume desLégendes de la Mer.]

Mais, sans aller aussi loin, sans mettre entre sa mère-patrie et sa patrie adoptive plus de huit jours d'intervalle, on trouve, dans le Nouveau-Monde, un emplacement magnifique, qui présenterait à des entreprises agricoles ou commerciales, conduites sur une grande échelle, des avantages inimaginables.

Terres fertiles, bois giboyeux, la côte la plus poissonneuse des deux continents, voilà les ressources premières de ces lieux (capables de nourrir aisément vingt mille individus et plus) situés aux portes de l'Amérique septentrionale, supérieurement défendus par la nature, et cependant à peu près inconnus à la civilisation.

C'est l'île d'Anticosti, dont l'exploration géologique officielle ne fut entreprise qu'en 1856, par la Commission canadienne, sous la direction de sir William Logan[10]. et encore M. Murray qui fit cette exploration, ne pénétra-t-il qu'à dix ou douze milles à l'intérieur.

[Note 10: VoyezExploration géologique du Canada, Rapport de progrès, années 1853-4-5-6, traduit par M. H. Émile Chevalier, attaché à la Commission, un volume grand in 4°, avec plans, cartes, atlas.]

Située à l'embouchure du golfe Saint-Laurent par le 49° de latitude nord et le 65° de longitude, elle a une forme générale ovoïde, figurant un couteau dont la pointe perce l'Océan et dont la poignée est enchâssée dans le golfe Saint-Laurent.

De l'est à l'ouest, son étendue est de cent quarante milles; du nord au sud, sa largeur extrême de trente-cinq environ; une distance de trente-cinq milles la sépare du Labrador, au nord, et une distance de quarante-deux la sépare du cap Rosier, dans le Canada, au sud-ouest.

Par route marine, elle se trouve à cinq cents milles environ d'Halifax, la capitale de la Nouvelle-Écosse.

C'est la clef du Saint-Laurent: Si l'on est surpris qu'elle ne soit pas colonisée, on l'est encore plus en remarquant que le gouvernement anglais n'a point songé à la fortifier ou à y établir une garnison, car Anticosti nous semble la sauvegarde de ses plus belles possessions transatlantiques.

La plus grande partie de la côte est bordée par des récifs à sec, quand la mer est basse, mais que le flux couvre ordinairement de dix ou douze pieds d'eau.

Les bords de ces récifs s'étagent en précipices de cinq, dix et même trente mètres, suivant Bayfield. Parfois ils sont inclinés, mais si peu généralement que les navires qui en approchent peuvent facilement apprécier le danger par des sondages.

Ils se projettent dans l'Océan, jusqu'à un quart et un mille et demi du rivage, et se conforment aux ondulations de la côte. Des blocs erratiques, quelques-uns d'une dimension énorme, en recouvrent un grand nombre.

La partie méridionale de l'île est basse, entrecoupée de grèves sablonneuses. Les points les plus élevés se montrent à l'embouchure de la rivière Jupiter, où les falaises atteignent quatre-vingts et cent-cinquante pieds de hauteur. Les autres ne dépassent guère dix ou vingt pieds, au-dessus de la mer.

De la pointe sud-ouest, à l'extrémité ouest, les collines intérieures sont plus escarpées qu'à l'est. Elles se dressent en général graduellement jusqu'à cent-cinquante pieds, sur un intervalle de un à trois milles. Cependant, on observe dans quelques localités du littoral, des plaines ayant une superficie de cent à mille acres, composées de tourbe sous-jacente, et qui nourrissent des herbes épaisses, ayant quatre à cinq pieds de hauteur; d'autres sont marécageuses, plantées de bouquets d'arbres et parsemées de petits lacs.

La partie septentrionale offre une succession de crêtes qui s'élancent de deux à cinq cents pieds au-dessus du niveau de la mer. Des vallées productives et des rivières les divisent.

Les caps les plus remarquables sont le cap Est à l'extrémité même de l'île, la Tête à la Table; les caps Joseph, Henry, Robert, la Tête d'Ours; le roc Observation; la pointe Charleston, le rocher Ouest, le grand Cap; le cap Blanc, et la pointe Nord.

Le grand Cap domine tous les autres: il a cinq cents pieds.

Les baies abondent sur ce bord que regarde le Labrador: c'est la baie du Naufrage, au-dessus du cap Est; la baie au Renard; de Prinsta, de la rivière au Saumon; de l'Ours, etc.

A l'aide de quelques travaux peu dispendieux, ces baies pourraient être converties en havres excellents.

La ceinture de récifs, d'un mille environ de large, qui ourle le rivage, est formée de calcaire argilacé en strates presque horizontales, à sec pendant les marées de printemps. Il ne serait pas difficile de pratiquer des excavations dans ce calcaire à la profondeur nécessaire, et de se servir des matériaux qu'on en tirerait, pour exhausser les flancs des excavations de manière à y construire les jetées et les brise-mer.

Les cours d'eau, que l'on rencontre sur la côte septentrionale, sont très-nombreux relativement à son étendue. On ne peut guère faire un mille sans en découvrir un, plus ou moins volumineux. Et, de dix milles en dix milles environ, il en existe qui sont assez considérables pour mettre en mouvement un moulin. Les chutes voisines de la côte, offriraient de grands avantages à l'industrie. L'eau des rivières est toujours plus ou moins calcaire.

Sur la côte méridionale, les principales rivières sont: la Becscie, laLoutre, le Jupiter, un vrai fleuve, le Pavillon et la Chaloupe.

Le grand Lac Salé, le petit Lac Salé, le lac Chaloupe et le lac Lacroix, sur le côté sud, ainsi que le lac au Renard, sur le côté nord, sont en réalité des lagunes d'eaux salées, soumises aux influences de la marée, et mêlées de l'eau douce des rivières.

Dans la plupart des rivières et des lacs, fourmillent la truite de ruisseau, la truite saumonée, l'esturgeon, le doré et le poisson blanc. Le maquereau se presse en bancs épais autour de l'île. Les phoques dont l'huile et la peau sont fort estimées, essaiment. Ils se foulent par milliers dans les baies et les lieux abrites. Les Indiens des îles Mingan et du Labrador leur font une chasse active.

Les baleines semblent avoir pris les battures occidentales pour leur résidence favorite. Fréquemment on les voit s'ébattre ou se chauffer au soleil; fréquemment on y entend leurs longs mugissements. A l'intérieur d'Anticosti, la végétation est très-variée; mais en général, elle a planté ses racines dans un sol d'alluvion, composé d'une argile calcaire et de sable léger, gris ou brun. Ce sont là de bons éléments de fécondité. Cependant, il faut avouer que ce sol n'est pas trop favorable aux fortes essences de bois, mais on peut l'ameublir ou le drainer aisément.

La pruche en est l'arbre le plus commun. Sa qualité et ses dimensions sont bonnes. Quelques arbres mesurent vingt pouces de diamètre à la base, quatre-vingts à quatre vingt-dix pieds de haut. On y rencontre aussi des bouleaux blancs et jaunes; des balsamiers, des tamaracks et des peupliers.

Parmi les arbres et arbustes à fruits dominent le sorbier des oiseaux; la pembina (viburnum, opulus); le groseillier rouge et noir, et une sorte de buisson donnant une baie violet-foncé très-savoureuse; le cannebergier et quelques pommiers.

La plage est couverte de fraisiers; rarement y voit-on un framboisier.

Toutes les parties de l'île produisent en quantité une espèce de pois très-mangeable, dont la tige et la feuille peuvent être employées à la nourriture des bestiaux.

Les pommes de terre viennent parfaitement.

Le peu d'orge et de blé, qu'on y a jamais semé, a donné un rendement des plus satisfaisants.

Anticosti renferme beaucoup d'animaux sauvages, entre autres: l'ours noir; le renard rouge, noir, argenté et la marte.

«Les renards et les martes sont très-abondants, dit M. Murray dans son Rapport. Souvent, pendant la nuit, on entendait les martes dans le voisinage de notre camp, et plusieurs fois nous vîmes des renards. Chaque hiver, les chasseurs ont tué de quatre à douze renards argentés, animaux dont la fourrure se vend desix cent cinquante à sept cent cinquante francs pièce.»

Les canards, les oies, les cygnes, toute la famille des palmipèdes, y a élu son domicile.

De grenouilles, crapauds, serpents ou reptiles, point.

Les animaux sont si peu poursuivis par l'homme, que sa vue ne les effraie pas.

M. Murray raconte, fort naïvement, l'anecdote suivante:

«On dit que les ours sont très-nombreux et les chasseurs rapportent les avoir rencontrés quelquefois par douzaines. Mais, dans mon excursion, je n'en ai aperçu qu'un à la baie Gamache, deux près de la pointe au Cormoran, et un dans le voisinage du cap Observation. J'ai trouvé ce dernier sur une étroite bande de la plage, au pied d'un rocher élevé et presque vertical. De loin, je le pris pour un morceau de bois charbonné, et ce ne fut qu'à cent cinquante pieds de lui, que je reconnus mon erreur. Il paraissait trop occupé à déjeuner avec les restes d'un phoque, pour faire attention à moi, car malgré les coups de marteau dont je frappai un caillou, et malgré les autres bruits que je fis pour lui donner l'alarme, il ne leva pas la tête, et continua de manger, jusqu'à ce qu'il eût achevé sa carcasse, ce qui m'obligea, faute de fusil, à demeurer une demi-heure, spectateur de son repas.

»Quand il ne resta plus du phoque que les os, maître Martin grimpa, tout à loisir, à la surface du rocher nu, lequel est à peu de chose près, perpendiculaire, et disparut au sommet, à cent pieds du niveau de la mer au moins.»

Pour compléter cette esquisse d'Anticosti, je n'ai plus qu'à dire un mot des matières économiques qu'elle contient, et dont l'exploitation suffirait à enrichir toute une population.

Son sol renferme la pierre de taille, la pierre à aiguiser, le fer oxidulé et peut-être même le fer limoneux. L'argile à briques, la marne coquillière d'eau douce, la tourbe y apparaissent sur de vastes superficies et des profondeurs incalculables. Dans les anses et les places abritées, les algues marines ont pousse à profusion; et on en pourrait tirer bon parti, soit pour fumer le sol, soit pour les exporter comme engrais dans les pays voisins.

Enfin, le littoral d'Anticosti est hérissé d'une accumulation de bois flottants telle, que M. Murray terminait ainsi son rapport de 1856[11]:

[Note 11: J'ai visité Anticosti, en 1853.]

«Suivant le calcul que j'ai fait, si tous ces bois étaient placés bout à bout, ils formeraient une ligne égale à la longueur totale de l'île, ou cent quarante milles, ce qui donnerait un million de pieds cubes. Quelques-uns de ces morceaux de bois équarris peuvent provenir des naufrages; mais le plus grand nombre, étant des billots qu'on n'embarque pas comme cargaison, nous porte à croire que la flottaison en est la source principale.»

Je partage entièrement l'opinion de M. Murray. On sait que le commerce du bois est immense au Canada. Après avoir été coupés, les arbres sont lancés sur les cours d'eau, assemblés en radeaux (cages)[12] et conduits ainsi à un port d'embarquement. Mais souvent les radeaux se brisent et les bois sont entraînés au loin.

[Note 12: Voir lesDerniers Iroquois(Collection desDrames de l'Amérique du Nord).]

L'île d'Anticosti, émergeant au milieu même du Saint-Laurent, la grande artère des provinces britanniques de l'Amérique septentrionale, reçoit la plupart de ces épaves.

Quoi qu'il en soit, cette île, dont le climat est tempéré, dont le sol et les sites sont si favorables à la colonisation, demeure aujourd'hui encore déserte, inculte, à peine habitée par deux ou trois garde-phares. Cependant, elle devrait et doit, dans un avenir prochain, s'animer, se défricher, se peupler au souffle fécondant de la civilisation moderne.

La baie au Renard est une vaste échancrure ouverte, comme nous l'avons dit, à l'embouchure de la rivière de ce nom, sur la côte septentrionale de l'île d'Anticosti.

Elle a un mille de profondeur sur une largeur égale.

Au sommet des rochers qui l'entourent, on voit, encore aujourd'hui, les ruines d'un grand nombre d'habitations, enfouies sous l'herbe et les pariétaires; silencieuses et mélancoliques, ces ruines furent, au commencement du siècle, un foyer de vie, d'activité.

Alors, elles présentaient un village industrieux avec ses maisonnettes, ses édifices publics, sa place ceinte de beaux peupliers, son port, ses chantiers de construction, ses greniers d'abondance.

Des traces de culture disent aussi que le labour y était un honneur, et tout rappelle la présence d'une population vigilante autant que policée.

Vers le milieu du mois de septembre 1811 cette population paraissait fort affairée.

Réunis dans le chantier de marine, hommes, femmes et enfants travaillaient aux réparations d'une frégate de guerre, fortement avariée. Le marteau, la hache résonnaient bruyamment; le goudron bouillait dans des chaudières énormes et saturait l'atmosphère de senteurs pénétrantes. Ceux-ci traînaient des pièces de bois; ceux-là chauffaient des ais au feu pour en faire des courbes; les uns préparaient des étoupes, les autres, montés sur des échafauds, calfeutraient les joints du navire: tous étaient occupés.

Mais nul chant, nulle exclamation joyeuse pour égayer leur tâche.

Une tristesse recueillie se peignait sur les visages. Plusieurs femmes portaient des vêtements de deuil.

Ces gens, c'étaient les Requins de l'Atlantique. Ils radoubaient leur principal vaisseau, qui avait été considérablement endommagé dans sa lutte avec la flottille royale.

L'autre, leCaïman, n'avait point souffert. Il était embossé, à dix-huit milles de là, dans la baie du Naufrage.

Le rivage était jonché de canons démontés, de mâts, vergues, espars, voiles, instruments de charpentier, cordier, forgeron, calfat.

Dépouilles de leurs sombres uniformes, les matelots avaient plutôt l'air de bons ouvriers, d'honnêtes pères de famille, que de pirates qui semaient la désolation partout où ils passaient. Leurs femmes étaient décemment vêtues. En général, elles paraissaient respectables. Quelques-unes avaient une beauté remarquable; mais la plupart avaient aussi les traits altérés par une empreinte de douleur profonde.

Le dernier combat leur avait coûté leur père, leur mari, leurs enfants, ou leurs alliés.

—Ah! oui que ça été chaud! disait le maître d'équipage transformé en scieur de long, et perché sur une longue poutre, dont il faisait du tavillon, aidé par un matelot.

—Chaud! répliqua l'autre, chaud que nous avons failli y laisser notre peau!

—Trente-cinq hommes tués, soixante blessés! Jamais nous n'avons été si maltraités.

—Mais trois contre un, la belle malice!

—Ça n'empêche que sans leCaïman!…

—Le Caïman! ne m'en parlez pas, maître! Il arrive toujours quand c'est fini, pour récolter les profits, lui!

—Tu crois?

—Si je crois? A l'affaire des Sept-Isles, ça été la même chose. Vous vous souvenez? Ils étaient trois bricks sur nous, avec deux chaloupes canonnières.

—C'est juste, Leroy.

—Eh bien, votreCaïmannous a laissé mitrailler. Et il est venu lorsqu'il n'y avait plus un coup de canon à lâcher. Je n'aime pas ces manières-là, moi!

—Si le capitaine le veut ainsi! dit le maître d'équipage.

—Oh! si le capitaine le veut ainsi, je tire la balançoire.

—A propos, il l'a échappé!

—Notre commandant?

—On dit que sans le Balafré…

—Oui; j'étais là!

—Ah! tu y étais, Leroy?

—Comme j'ai l'honneur de vous le dire, maître.

—Conte-moi donc ça.

—Voilà la chose: Nous nous étions jetés un tas sur le vaisseau de ce chien d'amiral anglais, sauf votre respect, maître, et, ma foi, nous tapions, tapions, comme des beaux diables. Mais, plus il en tombait de cesenglish; et plus il en sortait des écoutilles. C'était comme une fourmilière.

—Ils étaient au moins trois cents, à bord de l'Invincible?

—L'Invincible!Hein, que c'est bête d'appeler comme ça un sabot qui se laisse prendre en deux heures!

—Continue, Leroy, continue.

—Vous pensez donc qu'ils n'étaient que trois cents?

—Mais, tout au plus.

—Eh bien, moi qui vous parle, j'en ai vu, sans vous démentir, maître, des cents et des mille.

—Tu divagues, mon vieux. Nous ne sommes plus au sujet.

—Soyez tranquille, maître; je me remets à l'oeuvre.

—Alors, ne donne plus, comme ça, d'embardées à droite et à gauche.

—Non, maître, mais dites-moi où j'en étais, car c'est vous qui m'avez poussé hors de mon sillage.

—Tu disais que tu avais vu le capitaine!

—Ah! oui, que je l'ai vu. Il a dit à Samson: Fais tousser leRequin. Et quand leRequina eu toussé, qu'on aurait dit qu'il avait la coqueluche, le capitaine a sauté sur votre… comment est-ce donc que vous l'appelez, maître?

—L'Invincible.

—Il a donc sauté sur votreInvincible. Mais, en tombant, il a rencontré l'épée d'un freluquet d'enseigne…

—Si j'avais été là! maugréa le maître d'équipage.

—Si vous aviez été là, maître, vous auriez fait comme les camarades.

—Ta! ta! ta!

—Il n'y a pas de ta, ta, ta, qui tienne! Le mirliflor en était peut-être à son coup d'essai. Il avait son épée en l'air. Le capitaine s'y est accroché en dégringolant du Requin.

—Mais il fallait le prendre, l'embrocher, et le faire manger à son amiral…

—D'abord, sauf votre respect, maître, ça n'était pas possible. J'avais, moi, Hippolyte Leroy, fait passer le goût du pain au milord.

—Ah! c'est toi qui lui as servi son bouillon de onze heures?

—Sauf votre respect, maître.

—Eh bien, le polisson qui a blessé notre commandant, je l'aurais écorché vif, pour fabriquer un tambour avec sa peau.

—C'est une idée! Vous en avez des idées, vous!

—N'est-ce pas?

—Que oui, que vous en avez!

—Celle-là n'est pas tout à fait de moi, dit modestement le maître d'équipage. Dans les vieux pays[13], ils ont déjà fait un tambour avec un cuir d'homme, je ne me rappelle plus où. Ça ne fait rien; poursuis.

[Note 13: L'Europe est ainsi appelée par les Américains.]

—Où voulez-vous que je me retrouve? Ma corde est tout emmêlée.

—Tu en étais à la blessure.

—C'est ça; je m'en souviens. Dès que je distingue la chose, je fais voile sur le particulier. Le Balafré le serrait déjà dans ses grappins.

—Ah! ah!

—Oui; mais il ne lui a pas fait plus de mal qu'il n'y en a sur ma main.Seulement, le petit saignait comme un boeuf…

—Puisque Samson ne lui a pas fait de mal?

—C'est tout de même, il saignait, sans vous démentir.

—Il l'a jeté à l'eau!

—Non, maître, non, dit Leroy en baissant la voix. Ils l'ont pris à deux ou trois, et l'ont transbordé sur leRequin, en même temps que notre capitaine…

—Tu ne dis pas cela…

—Que je me meure, si ce n'est pas vrai, sauf votre respect!

—Mais on avait donné ordre de tout tuer, le capitaine lui-même; et sur ces deux damnés vaisseaux, nous n'avons pas laissé un chat vivant… le troisième a brûlé!

—Et qu'il flambait joliment! Quel feu de la Saint-Jean, maître!

—Ah! oui, c'était crânement beau! Mais ton enseigne…

—Impossible de vous en dire davantage, maître! la cale est vide.

—Tu t'es trompé, tu t'es trompé, mon brave. Qui est-ce qui aurait osé épargner un gaillard qui s'était attaqué…

—Chut, maître!

—Qu'est-ce qu'il y a donc, mon brave?

—Le capitaine, répondit Leroy, en désignant du regard deux personnages qui s'avançaient sur le rivage.

L'un, masqué, toujours vêtu de noir, était le comte Arthur Lancelot; l'autre, le major Guérin.

Lancelot s'appuyait au bras du major.

—Alors, disait-il d'un ton ému, vous répondez de sa vie, mon cher docteur?

—Comme de la mienne, commandant:mortem medicalis ars vincit.

—La nuit a donc été meilleure?

—Non pas; mais certains pronostics…

—Enfin, il est sauvé?

—Sauvé, commandant.

—Ah! si vous me le rendez, ma dette envers vous sera doublée, mon cher docteur.

—Du tout, commandant; je n'entends pas de cette oreille-là. Point de reconnaissance. Les obligés sont plus incommodes que les désobligés. C'est un principe pour moi.

Lancelot lui serra la main.

—Mais, dit-il, le délire n'a pas disparu?

—Ah! pour cela, non. Cette diablesse de chute que lui a fait faire Samson a déterminé une lésion qui me donne un mal horrible. Heureusement qu'elle est à la tête; car les blessures de cette partie sont presque toujours guérissables… quand elles ne déterminent pas la mort dans les vingt-quatre heures, ajouta-t-il en souriant.

—Il ne me reconnaîtrait pas? interrogea le comte.

—Ne le craignez point, commandant, ne le craignez point,noli timere.

—Eh bien, j'irai le voir ce matin, et ce soir je partirai.

—Partir! une imprudence, je vous le répète.

—Mais il le faut, mon pauvre ami. Il faut absolument que je retourne àHalifax!

Le major Vif-Argent branla la tête.

—C'est, dit-il, la plus grande imprudence que vous puissiez commettre. A peine êtes-vous rétabli. Votre blessure n''est pas encore cicatrisée. Hier, vous aviez la fièvre. Ce matin, vous avez peine à vous soutenir, et vous voulez prendre la mer dans un pareil état. Commandant, il y aurait de quoi tuer…

—Un homme! ajouta vivement le comte.

Ils échangèrent un coup d'oeil et partirent d'un éclat de rire.

Lancelot reprit un moment après.

—Je confie mon cher malade à votre amitié encore plus qu'à votre art, docteur. Mon absence durera un mois ou six semaines…

—C'est donc décidé?

—Décidé.

—Alors faites votre testament,testamentnm tuum conscribe.

—Mon testament, dit Arthur, en riant, c'est que vous quittiez mon cher protégé le moins possible; que vous l'amusiez__et vous êtes amusant quand vous voulez, cher docteur__mais veillez à ce qu'il ne s'échappe pas, n'ait de rapport avec personne autre que vous, et surtout que cette femme…

—Madame Stevenson, aujourd'hui la veuve Stevenson?

—Qu'il ne la voie pas!

—A la distance où elle est!

—N'importe. Cette femme est capable de tout, s'écria aigrementLancelot.

—Mais sur l'autre bord de l'île!

—N'importe, vous dis-je! répliqua le capitaine avec impatience.

—Savez-vous, commandant, dit le major Vif-Argent, que je regrette la gentille enfant,formosam puellam…

—Docteur, écoutez-moi bien et laissez cette fille. Que la femme de l'amiral soit toujours gardée à vue et qu'elle ne puisse rencontrer l'enseigne!

—Je vous en donne ma parole, commandant. Mais vous devriez différer votre départ de quelques jours.

—Impossible. Lâchez-moi le bras. Je veux parler à nos gens.

Le docteur s'étant retiré derrière lui, Arthur Lancelot éleva la voix.

Aussitôt tous les bruits cessèrent. Un silence religieux succéda à l'animation du travail.

—Mes enfants, dit le capitaine, hâtez-vous d'achever les réparations duRequin. Dans un mois un convoi anglais chargé de vivres passera dans le Saint-Laure. Ne souffrez pas que leCaïmanait seul la gloire de s'en emparer!

Je m'absenterai pendant quelques semaines. J'espère qu'à mon retour, il sera terminé et que les Requins de l'Atlantique ne démentiront pas leur vieille réputation.

Dans un an, si j'en crois mes espérances, ils auront reconquis le territoire de leurs ancêtres et rebâti leurs demeures sur la belle terre d'Acadie.

Vive la France!

—Vive la France! répondit unanimement la foule des ouvriers.

—Et vive le commandant duRequin! ajouta le maître d'équipage.

Cinquante échos redirent aussitôt avec enthousiasme:

—Vive le commandant duRequin!

Lancelot reprit le bras du chirurgien et s'avança vers une jolie résidence entourée d'un jardin charmant, où croissaient mille fleurs agréables à la vue et à l'odorat.

En arrivant devant la porte il siffla.

Samson, le balafré, accourut au pas gymnastique.

—Oui, maître, dit-il, on saluant militairement.

—Selle deux chevaux.

—Oui, maître.

—Puis tu enverras au cutter, à la baie de la Chaloupe. Il faut le faire parer.

—Oui, maître.

—Tu manderas au lieutenant duCaïmande mettre à la voile et d'aller courir les bordées sur la côte, devant Halifax.

—Oui, maître.

—Dix minutes pour exécuter mes ordres.

—Oui, maître.

Samson vira méthodiquement sur les talons et disparut.

—Je vous recommande de nouveau le jeune homme, docteur, dit Lancelot au major. Il pourra se promener en votre compagnie seulement. Mais point de relation avec qui que ce soit. Qu'il ne vienne pas ici!

Le chirurgien sourit.

—Compris, dit-il.

—Et s'il vous parle de moi, continua le comte en rêvant, s'il vous parle de moi… vous… vous lui…

—Soyez tranquille, capitaine. Je me charge de le catéchisersecundum artem, capitaine,secundum artem.

—Quant à elle, je n'entends pas qu'on la rudoie; cependant si elle tentait de s'évader… si elle cherchait à se rapprocher.

—Quelle idée puisqu'elle ignore…

—Je ne sais, mais un pressentiment… Ah! c'est absurde!—Voici Samson avec les chevaux. Au revoir, docteur; n'oubliez pas mes instructions.

—Non, commandant! mais vous ayez tort d'entreprendre ce voyage; vous ferez une rechute.Cave ne cadas; cave ne cadas!

Ils échangèrent une poignée de main et le comte essaya de se mettre en selle. Sa faiblesse l'en empêcha. Il lui fallut recourir à l'assistance de Samson.

—Cave ne cadas; cave ne cadas! répétait le docteur Vif-Argent en rentrant dans la maison.

Arthur piqua son cheval qui partit, au galop. Samson prit sa distance habituelle et suivit à la même allure.

A un mille du village, dans un vaste clairière entourée par une haie d'aubépine et de clématite, on voyait se dresser plusieurs croix de bois noir.

—Descends-moi, cria Lancelot en y arrivant.

Samson précipita la course de sa monture, mit pied à terre, saisit son maître dans ses bras robustes, et le déposa près du cimetière.

Le jeune homme se découvrit et pénétra dans le champ des morts.

Parmi les croix, on en remarquait deux plus élevées que les autres.

Sur l'une se lisait cette inscription en lettres blanches:

Premier Commandant duRequin.

1793

Sur l'autre:

Deuxième Commandant duRequin.

1804

Le capitaine s'approcha de cette croix, s'agenouilla, pria pendant un quart d'heure, releva son masque et baisa la terre.

Il avait le visage baigné de larmes.

Puis il s'éloigna, se fit remonter à cheval et poursuivit son chemin sur le bord de l'Océan.

Au bout d'une heure, il s'arrêtait à une cabane auprès de laquelle causaient deux vieilles femmes.

—Comment va-t-il? demanda le comte.

—Mieux, beaucoup mieux, depuis la visite du docteur, répondirent-elles.

A ces mots, Arthur sauta de cheval sans le secours de son domestique.

Il entra en frémissant dans la cabane.

Bertrand était étendu sur un lit, pâle, les joues amaigries, la respiration sifflante.

Mais il dormait.

—Restez dehors, cria Lancelot aux femmes.

Puis il arracha son masque.

Lui aussi était bien pâle, bien changé! Ses traits n'en paraissaient que plus fins, plus délicats, ils avaient un air de féminéité.

Le comte se prosterna devant le lit, contempla longuement le malade, avança, plusieurs fois ses bras et sa tête comme pour le caresser; les retira de crainte sans doute de l'éveiller, se pencha enfin, avec un frémissement indicible, coupa à l'aide de ciseaux une boucle des cheveux de Bertrand, lui glissa ses lèvres sur le front, serra la boucle de cheveux dans son sein, et comme si ce baiser eût été pour lui un cordial réparateur, un viatique, il sortit vivement de la hutte, s'élança sans assistance sur son cheval, en criant à Samson:


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