III

Avez-vous connu le capitaine Chambard de la 6edu 5edu 7eléger, le plus beau régiment de France,—celui que le vieux Bugeaud, qui s'y connaissait, appela «Fer et Bronze» le soir de la bataille d'Isly?

Vous savez pourquoi?

Si vous ne le savez pas, je vais vous le dire, comme le fusilier Brossapoil, le plus ancien de la compagnie, me l'a raconté lui-même trois jours après mon arrivée au corps. Ça me coûta deux litres de la mère Mouilletrou, la cantinière, femme cupide, qui vendait neuf sous son vin qu'elle achetait quatre sous; mais je ne regrette pas mes deux litres, dont Brossapoil avala les trois quarts, ni mes dix-huit sous, qu'il me laissa payer tout seul.

La science, voyez-vous, la science, ça ne peut jamais se payer trop cher.

«Donc, ce jour-là (celui de la bataille d'Isly), plus de trente mille Marocains à cheval vinrent se jeter au galop sur le 7ede ligne. Une vraie fantasia, quoi! Chacun tirait son coup de fusil ou de pistolet sur notre carré sans viser, faisait demi-tour et se sauvait à un quart de lieue, de peur d'être embroché par nos baïonnettes. Nous, sur trois rangs, sans nous inquiéter de rien, le premier faisant feu à trente pas, à coup sûr, le second tenant la baïonnette au nez des chevaux, le troisième chargeant les fusils et les passant aux camarades du premier rang, nous en abattîmes plusieurs centaines.

«Quand cet exercice eut duré une heure ou deux, nos cavaliers à nous, s'ennuyant de ne rien faire, prirent le galop à leur tour... Enfin, vous savez le reste. Les Marocains s'en allèrent plus vite qu'ils n'étaient venus. On prit leurs tentes, leurs bagages et le parapluie du fils de l'empereur du Maroc. On l'a montré aux Parisiens, et on l'appelait parasol, pour leur faire croire qu'il ne pleut jamais dans ce pays de moricauds; mais tu vois bien toi-même qu'il y pleut tout comme ailleurs et même davantage, quand il plaît à Dieu.

«Le soir, le vieux Bugeaud (un que je regretterai toujours) passa dans les tentes et nous dit: «Mes enfants, vos camarades ont fait leur devoir, et très bien, comme c'est leur habitude: mais vous... ah! vous...» nous attendions, inquiets de ce qu'il allait dire, «... je suis tout à fait content de vous. Je vous ai regardés opérer, pas un n'a bronché. C'est plaisir de conduire des gaillards de cette espèce. Vos anciens de l'armée d'Égypte n'ont pas fait mieux, eux qui faisaient si bien. Tous fer et bronze! Je vais l'écrire en France. Vos pères seront contents, et vos mères aussi. Le maire le fera afficher à la porte de la mairie, et le curé en parlera au prône.»

Il se fit donner un verre de vin, l'éleva en l'air et le vida en disant:

«Je bois à votre santé, camarades, à la santé du brave 7eléger, du régiment deFer et Bronze!»

«Et depuis ce temps-là le nom nous en est resté. Tâchez de le garder, tas de blancs-becs!

«—Mais le capitaine Chambard, est-ce qu'il en était?

«—S'il en était? le gaillard! mais c'est là qu'il fit ses premières armes! Il sortait de Saint-Cyr et venait d'arriver depuis six semaines au régiment. Grand, mince, maigre, avec un petit air riant qui faisait plaisir à voir; bon enfant tout à fait, pas punisseur du tout, pas assez même au commencement, parce qu'il faut se faire craindre des mauvais sujets et des coureurs de bordées, qui sans ça vous mangeraient dans la main et finiraient par taper sur le ventre au colonel. Mais le premier qui voulut s'émanciper n'y est jamais revenu; son affaire fut faite en dix secondes.

«Un fameux homme, le capitaine Chambard, en ce temps-là sous-lieutenant, et qui sera général quand il voudra, ou quand les ronds-de-cuir de Paris auront du bon sens.

«On l'avait mis ce jour-là—le jour d'Isly—tout à fait au coin, à droite et en tête du régiment.

«C'est lui qui devait recevoir le premier choc des moricauds. Comme il n'avait qu'un soupçon de barbe au coin de la lèvre, les voisins le regardaient en riant un peu. Ils avaient l'air de penser: «Comment ce blanc-bec va-t-il se tirer de là?» Lui riait aussi de cet air bon enfant qui donne confiance à tout le monde. Pourtant il ne parlait pas et faisait sa cigarette en regardant la plaine.

«Tout à coup en entend galoper une dizaine d'officiers. C'était le vieux et son état-major.

«Tout le monde crie: «Vive le maréchal Bugeaud!» Il salue et nous dit en riant: «Eh bien, les enfants, c'est pour ce matin! Êtes-vous bien disposés?—Oh! pour ça, oui, lui répond le sergent.—Avez-vous bien déjeuné?—Ça, dit le sergent, ça dépend des goûts. Pour du chevreau et du mouton, nous en avions notre suffisance. Pour le café, le vin et l'eau-de-vie, ces coquins de mercantis nous les font payer six fois plus cher que ça ne vaut.—Ah! dit le vieux, tu sais bien qu'il n'y a que l'eau du ciel ou de la rivière qui ne coûte rien... Mais n'importe, je vais vous envoyer de quoi boire un bon coup à la santé de la France.» Ce qu'il fit tout de suite. Comme il avait été simple soldat, il savait mieux que personne de quoi les soldats ont besoin en campagne. Il nous dit même en se moquant de nous: «De mon temps, on n'était pas si difficile. En Espagne, j'ai passé trois semaines sans goûter ni pain ni viande et, malgré tout, il fallait poursuivre dans les montagnes tantôt Mina, tantôt l'Empecinado,—des gaillards qui vivaient d'une once de riz par jour, d'un oignon, d'une gousse d'ail et d'une demi-douzaine de cigarettes... Mais vous autres, à présent, il vous faudrait du pain, de la viande, du café, du vin, de l'eau-de-vie, comme à des milords anglais ou à des seigneurs de trente mille livres de rente! Eh bien, soyez contents, vous en aurez aujourd'hui parce que c'est jour de fête...»

«Tout le monde cria: «Bravo! Bravo! Vive Bugeaud!»

«Il fit signe de se taire, regarda le sous-lieutenant qui se tenait debout d'un air respectueux et lui demanda:

«Où donc est le capitaine Bouteiller?

«—A l'ambulance. Il a eu la jambe cassée d'une balle avant-hier. répondit l'autre.

«—Et le lieutenant?

«—Pris de la fièvre typhoïde il y a cinq jours. On l'a laissé à Mostaganem.

«—Tant pis! ce sont deux braves officiers, dit le maréchal... Alors, c'est vous qui commandez la compagnie?

«—Comme vous voyez, mon maréchal.

«—Et vous vous appelez?

«—Chambard.

«—Vous êtes bien jeune!

«—Monsieur le maréchal, je ferai de mon mieux, dit Chambard. D'ailleurs, mes hommes ont vu le feu presque tous...

«—Bien, bien, mon garçon, reprit l'autre. Je vous regarderai. On fait bien à tout âge quand on a bonne volonté.»

«Chambard ne s'était pas vanté. Nous fîmes, ma foi, si bien, et lui aussi, surtout quand, la cavalerie marocaine se sauvant, on se forma en colonne pour s'emparer de leur camp, que le colonel nous en félicita le soir.

«Le vieux Bugeaud serra la main au blanc-bec et le fit lieutenant d'emblée, en attendant le brevet du ministère de la guerre. Enfin nous fûmes tous très contents, excepté, bien entendu, trois ou quatre, qui avaient des balles en divers endroits.

«Et depuis ce temps Chambard a bien fait son chemin. On l'a ramené de Sébastopol capitaine avec la croix, à vingt-neuf ans, et voilà.

«Avec ça, savant comme tout: qui connaît la terre et la mer, les arbres et les poissons, qui parle arabe comme un Arbi et qui monte à cheval comme s'il était vissé sur sa bête.»

«Si tu en connais un plus fort que ça, Pitou, tu me feras plaisir de me l'indiquer.

—Je n'en connais pas.» répliqua Pitou.

Comme ça, vers l'heure de l'absinthe du matin, qui est le meilleur moment de la journée pour causer là-bas, voilà que le capitaine Chambard, homme d'élite à pied et à cheval, était en train de siroter avec le capitaine Bonnivet, de la 5edu 7eléger: le lieutenant Caron, de la 6edu 7e; le sous-lieutenant Bardet, de la 3edu 5e, et quelques autres que je ne me rappelle pas. Suffit de savoir qu'ils étaient plusieurs et qu'ils parlaient du capitaine Corbeville, qui venait de permuter pour rentrer en France, vu qu'il avait attrapé la fièvre et la colique au Sénégal, et qu'il ne les avait pas perdues en Algérie, où rien ne se perd, tant la police est bien faite,—de ce côté-là du moins.

Les uns disaient qu'il aurait mieux fait de ne pas permuter et que pierre qui roule n'amasse pas mousse; d'autres, qu'il avait besoin d'aller à Vichy et de là voir son père, qui était très vieux et qu'il n'avait pas vu depuis sept ans...

Pendant qu'on causait, voilà que nous arrivons, Pitou et moi, pour raconter notre histoire et demander un congé de deux jours.

Naturellement, c'est moi qui fus chargé de porter la parole, qui est une chose si lourde, au dire de Pitou, qu'il n'y a pas plus lourd que ça dans la nature. D'ailleurs, comme il dit: «Tu es orateur, Dumanet, tu parlerais cinq heures de suite sans débrider. Va donc de l'avant; ce que tu feras sera bien fait; ce que tu diras sera bien dit.»

Voyant ça et que je ne risque pas d'être blâmé par mon Pitou, je dis à M. Chambard:

«Mon capitaine!»

Lui se retourne:

«C'est toi, Dumanet?

—Oui, mon capitaine, c'est moi et Pitou.

—Eh bien, qu'est-ce que vous me voulez?

—Un congé de deux jours, mon capitaine, si c'était un effet de votre bonté.

—Pour quoi faire?»

Ah! voilà! Je me grattais la tête, et Pitou aussi; c'est-à-dire, il grattait la sienne et moi la mienne. Si nous disions notre idée au capitaine Chambard, il était capable de nous la prendre. Dans un pays comme celui-là, où les lions ne sont pas aussi communs que les perdreaux en France, ça pouvait le tenter, lui et ses amis, une chasse au lion.

Il demanda encore:

«Dis tes raisons, Dumanet.

—Mon capitaine, voilà. Pitou et moi, nous avons une fameuse idée, mais nous avons peur, si quelque camarade venait à le savoir, qu'il voulût nous la voler. Ça fait que nous avons de la peine à nous confesser.

—Eh bien, confessez-vous, ne vous confessez pas, ça m'est égal. Mais, si vous ne dites pas pourquoi, vous n'aurez pas de congé.»

Voyant ça, je dis tout bonnement notre affaire, que nous avions vu et entendu le lion, qu'il était dans la montagne, enfin tout ce que j'ai déjà raconté.

Les officiers m'écoutaient comme si j'avais débité l'histoire la plus intéressante, et le capitaine Chambard les regardait du coin de l'œil, pour les avertir qu'il lui poussait une idée, à lui aussi. Malheureusement, c'était justement celle que je craignais.

Quand j'eus fini, il demanda aux autres en riant:

«Eh bien, qu'en pensez-vous? Voulez-vous en être?»

Tous firent signe que ça leur faisait plaisir.

Alors, se tournant vers moi, il dit:

«Eh bien, Dumanet, c'est convenu. Tu auras tes deux jours de congé, même quatre, si c'est nécessaire. Vous nous attendrez, toi et Pitou, et nous partirons ce matin à dix heures tous ensemble. Vous deux et l'Arabe Ibrahim vous nous servirez de guides.»

Quand nous fûmes seuls, à trois cents pas de là sur la promenade, je dis à Pitou:

«Eh bien, c'est une fameuse idée que tu as eue là, de consulter le capitaine Chambard!»

Pitou me regarda tranquillement et répondit:

«Après?»

Vous savez, je ne pouvais pas résister au regard de Pitou. Il avait l'air si doux, si bon, si sûr de lui et de moi, que je ne pouvais pas me fâcher avec lui ni lui donner jamais tort. Qu'est-ce que vous voulez? Il n'y a jamais eu deux Pitou, comme il n'y aura jamais qu'un Dumanet,—du moins je m'en flatte.

Cette fois, cependant, je lui dis:

«Pitou, je ne veux pas aller à la chasse au lion avec le capitaine Chambard.

—Ni moi, répondit Pitou.

—Il amènerait trois ou quatre officiers avec de belles carabines, et beaucoup d'Arabes pour rabattre le gibier. Le lion, qui est plus malin qu'on ne le croit, irait à cinquante lieues d'ici, et nous ne le reverrions plus jamais.

—Possible! dit Pitou en roulant sa cigarette.

—Et si, par hasard, il nous attendait et qu'on le tuât, comme on aurait tiré tous ensemble, on dirait que le capitaine Chambard, qui est un malin et qui a une belle carabine à deux coups, et ses amis, qui sont bien armés comme lui, ont abattu le lion, et nous, je veux dire toi Pitou et moi Dumanet, nous passerions pour rien.

—Probable, Dumanet!

—Est-ce que ça peut convenir au fils de la mère Pitou?

—Jamais de la vie, Dumanet!

—Est-ce que ça ferait plaisir au père Dumanet qu'on vint lui dire que son fils s'est mis en troupe avec cinquante mille autres pour attaquer un brave dans les bois, et qu'il ne l'a même pas tué, mais regardé tuer par le capitaine Chambard?»

Pitou répliqua:

«Non, ça ne lui ferait pas plaisir, au père Dumanet, pas plus de plaisir que s'il était assis toute la journée sur un cent d'épingles, la pointe en l'air.

—Tu vois donc bien, Pitou, qu'il faut partir sans attendre les officiers!

—Pour sûr!

—Eh bien, partons.»

Et alors nous allâmes chercher Ibrahim.

L'Arabe n'était pas loin. Il finissait de déjeuner d'une soupe que les soldats du 7eléger lui avaient donnée cinq minutes auparavant et s'essuyait la bouche avec la manche de son burnous graisseux et troué.

Quand il nous vit, il se prosterna le visage contre terre en invoquant Allah et criant de toutes ses forces:

«Louange à Dieu, maître de l'univers! Les infidèles Roumis font de bonne soupe!

—Et, ajouta Pitou, ils n'ont pas peur de la partager avec les fidèles de la tribu des Ouled-Ismaïl, qui sont d'abominables gredins de père en fils. Es-tu prêt à partir, Ibrahim?»

Il était prêt. Quant à nous, nos fusils étaient nettoyés et chargés avec soin, et Pitou, qui pensait à tout, acheta six livres de pain qu'il partagea comme un frère en trois portions égales, et dont il offrit la seconde à Ibrahim. La première, ça va sans dire, était pour moi.

Alors je dis:

«Partons, maintenant. Mais toi, Ibrahim, connais-tu bien la route?

—Si je la connais! répondit l'Arabe. J'y suis retourné ce matin, et j'ai retrouvé les traces de mon pauvre Ali et celles du lion.

—Ah! ah! dit Pitou. Tu me feras voir ça.»

Mais nous n'allâmes pas bien loin. A une demi-lieue, dans la vallée, presque au même endroit où nous nous étions rencontrés la veille, Ibrahim s'arrêta tout à coup et s'écria:

«Le voilà! le voilà!»

A ce cri, Pitou arma son fusil. J'armai pareillement le mien, et nous regardâmes devant nous.

Pitou était calme comme à la parade. Moi, j'étais... comment faut-il dire? j'étais content, si vous voulez, puisque j'étais venu là pour rencontrer le lion et que j'allais le rencontrer. Cependant je pensais aussi qu'il y a des moments dans la vie qui sont plus agréables les uns que les autres; et si le capitaine Chambard avait été là avec tous ses amis, eh bien, j'aurais partagé volontiers avec lui le plaisir de tuer le lion.

Quant à l'Arabe, il avait l'air content, il avait l'air effrayé, il avait l'air transporté de quelque chose que je ne pouvais pas deviner, comme qui dirait d'une envie de pleurer et d'une envie de rire, d'une envie de chanter et de danser, et aussi d'une autre envie d'arracher son burnous et de le déchirer en charpie.

«Où est-il?»

L'Arabe montra du doigt quelque chose à terre et répondit:

«Là!»

Pitou se baissa pour mieux voir et répliqua:

«Pas possible!

—J'en suis sûr,» dit l'Arabe.

Pitou reprit:

«Regarde donc, Dumanet.»

Moi, pendant ce temps, je regardais la montagne pour voir venir le lion de plus loin.

Quand Pitou m'appela, je baissai la tête à mon tour et je regardai.

«Qu'est-ce que ça, Dumanet?

—Parbleu! qu'est-ce que tu veux que ce soit, si ce n'est pas du crottin d'âne?»

Alors Ibrahim leva les mains au ciel et dit:

«Vous voyez bien: il a passé par là!

—Qui? demanda Pitou.

—Ali, mon pauvre Ali!

—Ali ou un autre, reprit Pitou, qui avait espéré trouver la trace du lion et qui ne voyait que du crottin d'âne. Il y a plus d'un âne à la foire qui s'appelle Martin: il y a plus d'un âne aussi qui s'arrête sur le chemin en revenant de la foire et qui laisse sa carte de visite aux voyageurs.

—Oh! dit Ibrahim, je ne m'y trompe pas, moi. Ali est un friand qui ne mange que des chardons: il n'a jamais voulu goûter l'herbe des champs ni l'orge... Tenez, voyez plutôt...»

Pitou l'interrompit:

«Comment ça? nous voyons bien Ali, puisque tu dis qu'il n'y en a pas d'autre dans la nature pour s'arrêter comme lui sur le grand chemin; mais l'autre, le lion, où est-il?»

Alors le pauvre Ibrahim, qui riait tant en reconnaissant le crottin de son âne que sa figure s'en élargissait comme une pleine lune, devint tout à coup sombre comme un jour d'orage et s'écria:

«Le gueux! le voilà! Le brigand! le voilà! Tenez, voyez-vous ses pattes, dont la plus petite est large comme le fond d'une assiette? Voyez-vous comme elles sont écartées? celles de derrière surtout?

—C'est vrai, dit Pitou: on croirait voir un seigneur à la promenade, après dîner, écartant les jambes et marchant le ventre en avant pour digérer mieux.»

Je pensai (entre moi) que c'était la pauvre Fatma, la femme d'Ibrahim, que le lion avait dû digérer, et je fis signe à Pitou de ne pas parler davantage, de peur de chagriner notre ami.

Pitou, qui est délicat de cœur mais non de structure (comme disait un Parisien, ouvrier sculpteur et notre camarade de chambrée), et qui ressemble plutôt à un bloc de pierre de taille qu'à celui que les bourgeois de Paris appellent un Apollon du Belvédère, je veux dire un joli garçon monté sur deux flûtes, Pitou donc se retourna brusquement et dit pour changer la conversation:

«Puisque c'est comme ça, nous le tenons: il n'y a qu'à suivre les pattes.»

En effet, il n'y avait qu'à suivre: Pitou avait trouvé ça du premier coup. Je vous l'ai dit, il n'y a pas, il n'y a pas, il n'y a pas pareil à Pitou dans toute l'Europe! ni même dans les deux Amériques et dans l'Océanie!

Alors Ibrahim s'arrêta et dit:

«Il est là!»

Et il montra du doigt le haut de la vallée.

«Oui, il est là, le seigneur! Mais s'il ne dormait pas?...»

Je répliquai:

«Ibrahim, si le lion ne dormait pas, c'est moi qui le ferais dormir pour toujours!»

Alors Pitou, étonné que je n'eusse rien dit de lui, fit: «Oh!» comme s'il avait eu un étouffement.

Mais je me repris et je dis:

«Moi et Pitou. Est-ce que Pitou va d'un côté pendant que Dumanet va de l'autre? est-ce que Pitou lave la vaisselle à la cuisine pendant que Dumanet fait le beau avec les dames au salon?... Allons donc, allons donc, ça ne serait pas à faire!»

L'ami Pitou vit bien que j'avais compris qu'il n'était pas content; il me serra la main et dit:

«Tout ça, c'est des paroles. Ibrahim, va toujours. Tu disais donc que le seigneur ne dort pas? Quel seigneur?

—Le lion, répondit l'Arabe.

—Et alors, s'il ne dort pas, qu'est-ce qu'il fait?»

Ibrahim répliqua:

«Il dîne.

—Et quand il a dîné?

—Il va boire à la rivière, et il revient par là chez lui.

—Eh bien, dit tranquillement Pitou, allons l'attendre sur la route.»

Ibrahim secoua la tête.

«Tu ne veux pas? continua Pitou.

—Non.

—Eh bien, nous irons tous les deux, Dumanet et moi.»

L'Arabe reprit:

«Vous irez, mais vous ne reviendrez pas!

—Pourquoi?

—C'est, dit Ibrahim, que le seigneur lion n'est pas seul.»

A ce mot, Pitou fit:

«Pas seul?»

Et il souffla pour mieux réfléchir.

Alors je pris la parole:

«Combien sont-ils?

—Quatre: le père lion, la mère lionne et deux petits lionceaux.

—Pfff! pfff! souffla Pitou: si nous attendions le capitaine Chambard et ses amis. Qu'en penses-tu, Dumanet?»

C'est vrai que le lion, la lionne et les petits, c'était beaucoup pour une fois. Mais, comme dit le père Dumanet, quand le vin est tiré, il faut le boire.

Je répondis:

«Pitou, si le seigneur lion, au lieu de ses petits et de leur mère, avait à côté de lui ses trois frères, ses deux beaux-frères, ses quatre tantes, ses cinq cousines et trente cousins, et s'ils venaient tous en procession sur cette route, Dumanet fils les attendrait baïonnette en main et leur ferait voir ce que c'est qu'un fusilier du 7eléger. On est de Dardenac, canton de Libourne, mille millions de marmites! ou l'on n'en est pas; et quand on est du canton de Libourne, on n'a pas le cœur d'une moule! Qu'en penses-tu, Pitou?»

L'ami Pitou répondit:

«Je pense ce que tu penses, Dumanet! Pourquoi donc est-ce que je voudrais penser subséquemment quand tu as pensé précédentement? J'aime bien mieux obtempérer tout de suite.»

C'est comme ça qu'il était toujours, l'ami Pitou. Quand j'avais parlé le premier, il obtempérait subséquemment; si j'avais parlé le second, il obtempérait encore; mais alors c'était à mon tour de le désobtempérer.

Je lui dis encore:

«Tiens, Pitou, tu n'as pas d'esprit...»

Il répliqua bonnement:

«Ça, c'est vrai. Qu'est-ce que tu veux que j'y fasse?»

Alors, pour le consoler, parce que je croyais que ça le rendait malheureux de n'avoir pas d'esprit, je repris:

«Mais ça ne fait rien, je t'aime bien tout de même!»

Alors Pitou me dit:

«Je l'espère bien, mon vieux Dumanet!... D'ailleurs à quoi ça sert-il d'avoir de l'esprit? Est-ce que ça tient chaud quand on a froid? est-ce que ça donne à manger quand on a faim? est-ce que ça donne à boire quand on a soif?

—Non, Pitou; non!

—Est-ce que ça me consolerait si la mère Pitou venait à mourir, ou la petite Jeanne, qui m'a promis de venir avec moi devant le maire et le curé, et de s'appeler madame Pitou aussitôt que mon temps sera fini?

—Non, Pitou, non!

—Eh bien, alors, pourquoi donc est-ce que ça me gênerait de n'avoir pas d'esprit comme le sergent Lenglumé, qui pourrait gagner sa vie à vendre des calembours dans les foires (trois mille pour un sou à cause de la beauté du papier)! Est-ce que ça lui rapporte quelque chose?»

Je répondis:

«Tu te trompes, Pitou! Il a eu l'autre jour une bonne gifle et un coup de sabre pour avoir dit du sergent Frotté: «C'est le plusfrottéde tous les sergents du 7eléger!» L'autre, qui n'est pas commode, lui a envoyé une gifle de première grandeur, et le lendemain lui a fait un trou de deux pouces de profondeur dans la cuisse droite. Il en a eu pour six semaines à ne pas faire le malin sur un lit d'hôpital... Et voilà ce que c'est, mon ami Pitou, que d'avoir de l'esprit et pourquoi je suis content que tu n'en aies pas... Mais tu as un cœur d'or.

—Ça, dit Pitou, c'est possible. Je ne sais pas ce que c'est qu'un cœur d'or; je n'en ai jamais vu... Mais ce n'est pas la peine de me passer la main dans les cheveux et de me chatouiller l'amour-propre. Tu veux aller à la chasse au lion, j'y vas; la lionne y sera, moi aussi, les petits aussi. Ça ne fait rien, Dumanet; si tu en es, j'en suis. Seulement, prenons nos précautions: ne va pas te faire dévorer aujourd'hui; le père Dumanet ne serait pas content...»

Après un moment de réflexion, il ajouta:

«Ni moi non plus.»

A quoi je répondis bien sincèrement, je vous assure:

«Ni moi, Pitou.»

Ce qui le fit rire et moi aussi.

Nous étions alors à l'ombre d'un grand et beau chêne, le même sous lequel nous nous étions arrêtés la veille. On voyait de là une grande partie du pays. Nous nous arrêtâmes pour faire chacun une cigarette.

Tout à coup, Pitou me dit:

«Où donc a passé Ibrahim? je ne le vois plus.»

En effet, l'Arabe avait disparu.

Au même instant, nous entendîmes une puissante voix d'âne qui criait de toutes ses forces:

«Hi han! hi han! hi han!»

Pitou, entendant cette belle musique, me dit:

«Dumanet, l'âne d'Ibrahim n'est donc pas mort?

—Probable, mon vieux, tout à fait probable et même conséquent! sans quoi il n'ouvrirait pas une si forte gueule.»

Alors Pitou ajouta:

«S'il chante, c'est que le lion s'est sauvé.

—Pourquoi sauvé?

—Parce qu'il aura entendu parler de toi et de ton fusil, qui ne manque jamais son coup à la cible. Sidi Lion est brave, mais il est prudent aussi.»

Nous entendîmes encore une fois:

«Hi han! hi han! hi han!»

Mais c'était une autre voix et un autre bourricot. Celui-ci avait l'air de pleurer et aussi d'appeler au secours. Presque en même temps suivit le rugissement du lion. Alors les deux bourricots ne dirent plus rien: muets comme des carpes au fond de l'eau. Je vis revenir Ibrahim, qui, sans avertir, était allé à la découverte et qui dégrafait son burnous pour courir plus vite. Il arriva en criant:

«Les voilà! les voilà!

—Qui?» demanda Pitou.

Mais l'Arabe, essoufflé et plus pressé de se mettre en sûreté que de répondre, nous fit signe de la main qu'on le suivait et se hâta de grimper d'abord dans les plus hautes branches du chêne. De là il nous cria:

«C'est mon pauvre Ali, le lion, la lionne et les petits!»

En effet, c'était bien eux. Ils étaient à cent pas de nous, au détour du chemin: le lion en avant qui courait au grand trot; Ali, le bourricot, derrière lui, qui portait les deux lionceaux dans deux paniers placés des deux côtés du bât, et la lionne en arrière-garde, qui veillait sur ses petits et qui empêchait Ali de se sauver à droite ou à gauche. Elle en avait fait son domestique, la vieille coquine; et elle le menait au marché, comme une bonne fermière, pour faire ses provisions.

Alors Ibrahim (car c'était lui qui avait poussé le premier «hi han!» pour appeler son âne) recommença à braire d'un ton lamentable, comme s'il avait voulu dire: «Pauvre ami, tu es bien avant dans la peine et moi aussi, mais prends patience; voici deux Roumis que j'ai amenés pour tuer ton persécuteur.»

Le bourricot se mit à braire à son tour pour répondre: «Je les connais bien, c'est Pitou et Dumanet, deux bons garçons; mais s'ils ne le tuent pas..., c'est moi qui serai mangé vivant. O quel triste avenir!»

Moi, je dis à Pitou:

«Cette fois, c'est certain, voilà le gibier. Qui est-ce qui va tirer le premier?»

Lui me rétorqua:

«Tire quand tu voudras, moi, je ne tire qu'à six pas: quand on n'a pas le temps de recharger, il ne faut pas manquer son coup.»

Ça, c'était bien pensé d'un côté; mais de l'autre c'était mal raisonné: car en tirant d'un peu loin j'avais la chance de crever un œil au lion ou de lui casser une patte et de le mettre pour quelque temps sur la paille, en supposant que l'affaire n'allât pas plus loin.

Tout à coup, le lion s'arrêta et poussa un rugissement. Ça, c'était pour nous effrayer. Pitou me regarda. Je regardai Pitou. Il me dit:

«Alors, c'est convenu, tu commences?

—Je commence.»

Et je mis en joue le lion. Dire que j'étais tout à fait tranquille et content comme à la noce, ce serait trop; mais enfin j'étais bien disposé, ça devait suffire. D'ailleurs, Pitou était là en réserve; et quand j'ai Pitou à côté de moi, je ne vous dis que ça, mes amis... Pitou, c'est ma cuirasse et mon bouclier.

Cependant le lion ne bougeait pas. Il avait l'air de se consulter avec son épouse. Enfin il se décida et poussa un second rugissement plus fort que le premier. Puis il s'avança lentement sur nous. La lionne, le bourricot et les lionceaux le suivaient à quelque distance. Quand il fut à vingt pas, il s'arrêta encore, nous regarda tous les deux en se battant les flancs avec la queue et rugit pour la troisième fois.

Brrr! c'était dur à entendre, ce grondement. J'en ai encore mal aux oreilles. Cependant, pour en finir, plutôt que parce que j'étais sûr de mon coup, je lâchai la détente...

Vrai! il n'était que temps. Le gredin faisait un bond qui aurait dû l'amener sur moi du premier coup. Il s'enleva dans l'air à plus de six pieds de haut et retomba à terre, tout près de moi, sur trois pattes. La quatrième de derrière était cassée. Voici comment:

J'avais bien visé la tête; mais, comme il s'enlevait au même moment pour bondir, la tête se trouva trop haute pour la balle, qui n'attrapa que le pied. Ah! mille millions de mitrailles! quel cri! on aurait dit trois cents douzaines de chats en fureur qui miaulaient en même temps. Mon fusil était déchargé; si Pitou n'était pas prêt, je n'avais qu'à faire mon testament.

Mais Pitou était prêt. Il s'était à moitié caché derrière un chêne nain et abaissait son fusil dans la direction du lion, qui n'était qu'à trois pas et ne pouvait pas le voir. Il me fit signe de la main de monter sur le rocher en face de lui.

J'y pensais. Je remis mon fusil en bandoulière et je commençai à grimper. Ah! comme on grimpe dans des moments pareils! les écureuils, voyez-vous, ne vont pas plus vite: mes ongles s'accrochaient au rocher comme des griffes. Je pensais entre moi:

«Pourvu que Pitou ne perde pas la tête!»

Tout à coup, comme j'arrivais sur le haut du rocher et je m'accrochais au chêne pour ne pas retomber, voilà que je me sens tiré fortement en bas par le bas de ma capote. C'est ce gueux de lion qui, malgré sa patte cassée, avait eu la force de sauter sur moi et qui m'avait attrapé avec les dents. Par bonheur, il croyait tenir ma chair et ne tenait que ma capote. Par l'âme de mon saint patron l'archange Michel, j'eus une belle peur à ce moment-là! Je criai à Pitou: «Tire donc! mais tire donc!»

Il n'était que temps, car le lion tirait de son côté, mais avec ses dents, et si fort que ma capote allait le suivre et m'entraîner avec elle. Vous voyez comme nous étions tous les quatre: j'étais accroché au chêne sur le haut du rocher, le lion était accroché à ma capote, et Pitou nous regardait et visait de l'autre côté du chemin.

A la fin, quand il se crut sûr de son coup, il fit feu. Au même instant le lion me lâche—ce qui me fit bien plaisir, comme vous pouvez croire—et tombe raide mort sur le chemin, les quatre pattes en l'air. Comme il prêtait le flanc à Pitou, la balle l'avait frappé au cœur. Ça, c'est une chance, comme disait plus tard le capitaine Chambard en regardant le trou de la peau: ça n'arrive pas une fois sur trois cent cinquante.

Alors je pus me retourner et regarder, et je criai dans un transport de joie:

«Toi, Pitou, tu n'as jamais eu et tu n'auras jamais ton pareil!»

Mais lui me répliqua:

«Dumanet, il n'y a pas pareil à moi, je te l'accorde conséquemment, mais il y en a de meilleurs: c'est le tout de les connaître.»

J'allais descendre pour l'embrasser, quand il me cria tout à coup:

«Attention! prends garde! voici l'autre qui arrive au trot avec les petits. Arme ton pistolet et donne-moi la main pour m'aider à grimper.»

Alors je vis la lionne qui venait sur nous à son tour.

Avez-vous vu la lionne qui était au jardin des Plantes en l'an 1859? Celle-là, je l'ai vue, moi, Dumanet, qui vous parle, ou si je ne l'ai pas vue, c'était sa cousine germaine, sa fille, ou sa nièce, enfin une de la famille. Elle était grande, mince, allongée, à peu près comme la fille aînée de M. le marquis d'Écorcheville, qui regarde les hommes de haut, à ce qu'on dit, parce qu'elle a un demi-pied de plus que les plus belles femmes de l'arrondissement de Libourne.

Eh bien, notre lionne, celle que Pitou venait de faire veuve, était à peu près comme ça, dans son genre. Quant à sa figure, il y en a peut-être de plus jolies... Vous savez, ça dépend des goûts... Elle avait un nez carré par le bout comme tous ceux de la famille, des yeux méchants comme ceux de la mère Cascarou, de Béziers, l'aubergiste, qui donne quatre-vingt-quinze soufflets par an à ses servantes et qui en reçoit trente ou quarante à son tour. Comme lui dit un jour le juge de paix: «Ma chère, on ne peut pas toujours donner; il faut recevoir quelquefois. Sans ça, on se ruinerait.»

Au-dessus des yeux, au milieu du front, il y avait une fente terrible, la même qu'on voit chez toutes les méchantes bêtes de la création: c'est la rue de la colère. Quand une dame vous regarde et que vous voyez cette rue tracée entre ses deux yeux, défiez-vous: elle va vous mordre.

Bien entendu, c'est encore pire pour les lionnes.

Celle-là donc, attirée par les deux coups de fusil, le mien et celui de Pitou, prit le grand trot pour voir ce que c'était, et si son mari avait fait bonne chasse. Car, il ne faut pas s'y tromper, le lion nous chassait comme nous chassions le lion. La différence, c'est qu'il avait des dents et des griffes toujours prêtes à travailler, et que nous n'avions, nous, que des fusils qu'il fallait recharger, ce qui demande du temps; sans compter qu'on pouvait manquer son coup, comme je l'avais manqué, moi, attrapant une patte de derrière au lieu du front que je visais.

En arrivant, elle fut bien étonnée de voir son lion étendu sur le dos, les quatre pattes en l'air et ne bougeant pas plus que s'il avait été de plomb. Le sang coulait sur le chemin.

Elle le regarda, le flaira, lui donna un léger coup de patte sur le mufle, comme pour savoir s'il était mort ou faisait semblant, vit qu'il ne disait rien, poussa un grognement terrible, le lécha doucement comme pour lui dire adieu, et enfin leva les yeux pour voir qui l'avait tué.

C'est alors qu'elle nous aperçut. Nous la regardions faire, Pitou et moi, tout étonnés.

Je dis à Pitou:

«Recharge vite ton fusil, elle va sauter sur nous.

—Recharger! avec quoi?

—Avec une cartouche, parbleu!»

Pitou me répondit:

«J'ai laissé ma cartouchière dans le buisson pour l'avoir à portée de la main. Donne-moi la tienne.»

Ah! tonnerre et quatorze millions de bombardes! ma cartouchière était tombée dans le fossé, pendant que je grimpais sur le rocher et que le lion tenait ma capote avec les dents. Je le dis à Pitou.

Il se gratta la tête, qui pourtant n'avait pas de démangeaison.

Non, quand Pitou se gratte, c'est qu'il cherche une idée dans son crâne. Il y en a là autant que de charançons dans un grenier à blé; mais elles dorment la plupart du temps, et il faut les réveiller.

Il se grattait donc. C'est sa façon de leur demander: «Êtes-vous là?» A la fin, il en trouva une et me dit:

«Dumanet?

—Mon ami?

—Ni poudre, ni balles. Nos fusils, c'est des bâtons. Je vais mettre ma baïonnette au bout du mien. Toi, monte dans l'arbre, fais-en autant pour le tien quand tu seras monté, et alors tu m'aideras à monter aussi, ou plutôt, avec ta baïonnette, tu garderas mes derrières pendant que je grimperai.

—Mais si elle t'attaque pendant que je vais grimper?»

Il me répondit:

«Monte donc, bavard!»

En même temps, ayant emmanché sa baïonnette, il se mit en garde pendant que je grimpais: le pied droit en arrière, le pied gauche en avant, le fusil fortement appuyé sur la cuisse,—en garde contre la cavalerie!

Juste au même moment, la lionne fit un bond et sauta sur lui. J'étais à peine debout sur une des grosses branches du chêne quand, me retournant, je vis le choc.

Ah! la mauvaise bête! Elle bondit de façon que sa gueule allait arriver à la hauteur de mon pauvre Pitou. Si elle lui avait attrapé le nez, c'était fait de lui. Jamais plus il n'aurait pu se moucher sur la terre! à peine un jour, plus tard, dans le ciel où nous ressusciterons avec nos enveloppes corporelles, comme dit M. le curé.

Mais Pitou, c'était Pitou! un bleu et lui, ça n'a jamais fait la paire!

Comme elle avançait sa gueule et ses quarante dents, il avança, lui, sa baïonnette, en appuyant son pied droit et la crosse de son fusil contre le tronc du chêne, de sorte qu'il ne risquait pas de tomber. De la pointe de son outil il lui piqua le mufle, et si fortement qu'il lui cassa deux dents de devant. Elle se rejeta en arrière et retomba sur le chemin en poussant un rugissement affreux.

Après tout, c'était sa faute à elle: pourquoi l'avait-elle attaqué? car c'est la lionne qui attaquait Pitou, ce n'est pas Pitou qui attaquait la lionne. Pitou est un bon enfant qui ne veut pas de mal à personne et qui rirait volontiers un brin avec les amis; mais là il ne s'agissait pas de rire. Elle grognait, elle grinçait des dents, elle rugissait, elle mordait, celle-là! Elle aurait pu faire un malheur si Pitou n'avait pris garde.

Mais il prenait garde! Oh! il n'y a pas comme Pitou pour se mettre en garde contre l'infanterie, la cavalerie, l'artillerie, les lions, les sangliers, les tigres, les hippopotames et les bombes! Avec sa baïonnette, il fait tout ce qu'il veut; s'il voulait, par saint Médard! il empêcherait la pluie de tomber sur son shako. Il ne me l'a jamais dit, mais j'en suis sûr.

Vous voyez où nous en étions.

Ali, le pauvre bourricot, sur le chemin, broutant ou faisant semblant de brouter l'herbe et les chardons. La lionne à côté, se léchant le mufle d'où le sang coulait; c'est sa manière de se moucher. Sur le rocher, le chêne. Sur le chêne, moi, dans le bas, debout sur la plus forte branche, emmanchant ma baïonnette au bout de mon fusil, et tout prêt à piquer la lionne si par hasard elle venait à rebondir pendant que Pitou allait grimper. Pitou enfin, rejetant son fusil sur son épaule en grimpant de toutes ses forces, comme on fait quand on a dans le dos une lionne démuselée. Dans l'effort, sa culotte se déchira, et par la déchirure s'ouvrit une porte si grande que le sirocco, qui est le plus chaud vent d'Afrique, pouvait y souffler à droite et à gauche, dans le corridor, comme le vent du nord souffle dans la caverne de Rochenoire entre les deux pics auvergnats du Ferrand et du Sancy, qui sont les plus beaux de France. C'est Pitou lui-même qui me l'a raconté, et pourtant il n'est pas vantard.

Voilà!

D'autres pourraient vous faire des discours, parce que c'est leur métier; mais moi, je vous dis les choses comme elles sont. C'est ça qui fait que je suis Dumanet et non un autre, et que la postérité la plus reculée, comme disait M. le préfet en parlant de Napoléon Ier, en fera des histoires.

Enfin Pitou arriva sur la grosse branche du chêne où j'étais déjà et se mit en garde à son tour. Alors, comme nous avions le temps de respirer, nous commençâmes à tenir un conseil de guerre.

Je dis:

«Pitou, as-tu des vivres?»

Il chercha, ne trouva rien et demanda:

—Non; pour quoi faire?

—Ah! c'est que nous allons soutenir un siège. Tiens, vois la lionne: elle va nous bloquer.»

En effet, elle faisait le tour du rocher en cherchant le moyen d'entrer dans la place. Elle regardait de tous côtés, et enfin elle vit un petit sentier étroit, mais assez large pour elle, qui était haute, longue et maigre. Elle allait y monter quand tout à coup Ali, qui, d'un air fin, la regardait faire, se mit à prendre le galop du côté de la ville en emportant les petits lionceaux. Elle les avait déposés dans les deux paniers qu'il portait sur le dos.

Ah! comme il courait, le pauvre bourricot! Vingt kilomètres à l'heure pour le moins, si la gueuse ne s'en était pas aperçue tout de suite. Mais au premier bruit de ses sabots dans le chemin elle se retourna, le rattrapa en sept ou huit bonds et, d'un coup de griffe, le ramena dare-dare, juste au moment où je descendais moi-même de mon arbre pour aller chercher ma cartouchière sur la route. Pitou n'eut que le temps de me crier:

«Remonte vite! la voilà!»

C'est qu'elle arrivait, la vilaine bête! et plus vite qu'une locomotive! si vite même, qu'en une minute elle était partie et revenue. Sans l'avis de Pitou, j'étais frit comme un goujon dans la poêle.

Alors elle recommença le blocus. Elle fit monter le bourricot sur le rocher par le petit chemin creux qui allait jusqu'au pied du chêne, et, de la patte, elle fit un geste comme pour lui dire:

«Toi! reste ici, à moins que tu ne veuilles servir à mon souper!

Ali comprit bien. Pauvre animal! il n'était pas bête. Il savait ce qu'on doit à ses supérieurs (quand on ne peut pas faire autrement), c'est-à-dire le respect, la discipline, l'obéissance, le dévouement et le reste. Il poussa un grand cri: «Hi han!» c'était sa manière de soupirer. Et quand il eut crié, ne sachant plus que faire pour se distraire, il se mit à brouter deux ou trois chardons sur le rocher.

Quant à la lionne, elle regardait.

De quels yeux! vous pouvez deviner: tout ce qu'il y a de plus féroce dans la nature. Un crocodile à qui vous marchez sur la patte n'en a pas de pareils. Ses dents grinçaient en s'aiguisant l'une sur l'autre. Son poil se hérissait. Elle fouillait la terre avec ses griffes. De temps en temps elle regardait le lion mort, couché dans le chemin, et ensuite Pitou et moi, comme si elle avait voulu nous dévorer tous deux en même temps. Elle regardait aussi ses lionceaux. Elle avait l'air d'une pauvre veuve dont le mari vient d'être assassiné par des brigands et qui crie vengeance à Dieu pour elle et pour les pauvres petits orphelins.

Et nous! Ni poudre, ni balles, ni cartouches, ni rien, excepté nos baïonnettes. Tout ce que nous pouvions faire, c'était d'attendre sur notre arbre en la surveillant toujours, et de la recevoir à la pointe de la fourchette si elle voulait sauter sur nous.


Back to IndexNext