— Je vous remercie, mademoiselle ; maintenant je ne vous retiens plus, dit-il.
Mais il n’avait pas besoin de parler, car dès l’instant où elle lui eut obéi, sa sœur se détournait de nous ; il n’avait pas ouvert la bouche qu’elle s’élançait vers le perron, torturée de douleur, les deux mains sur le visage, tout entière secouée de sanglots qui parvenaient jusqu’à nous dans le matin d’été.
Ce spectacle me rendit furieux ; mais pour un instant, et par un effort démesuré, je me contins. Je voulais d’abord laisser parler le marquis.
Mais il ne voyait pas, ou refusait de voir, l’effet qu’il avait produit.
— C’est tout, messieurs, dit-il, légèrement pâle. Je vous suis obligé de votre complaisance. Vous savez désormais ce que je pense de vos trois couleurs et de vos bons offices. Je refuse leur sauvegarde pour les miens comme pour moi. Je ne parlemente pas avec des assassins.
Je ne me contins plus, et bondis en avant.
— Et moi ! m’écriai-je, moi aussi, monsieur le marquis, j’ai quelque chose à dire. J’ai quelque chose à déclarer. Il n’y a qu’un instant j’ai refusé les trois couleurs. J’ai repoussé les ouvertures de ceux qui me les présentaient. J’étais résolu à me ranger à vos côtés et à ceux de mes frères en dépit de ma raison. J’étais de votre parti, bien que sans y avoir foi ; et vous auriez pu m’attacher à lui. Mais ce monsieur a raison, c’est vous qui êtes le meilleur argument contre vous-même. Et voici ce que je fais ! voici ce que je fais ! répétai-je dans un transport. Regardez, monsieur le marquis, et connaissez votre œuvre.
A ces mots je saisis le ruban que Denise avait foulé aux pieds, et de mes doigts qui tremblaient presque autant que les siens lorsqu’elle le détacha, je l’épinglai sur ma poitrine.
Il s’inclina, avec un sourire sarcastique.
— On change facilement de cocarde, dit-il.
Mais il était livide de rage, et il m’eût volontiers tué pour cette nasarde que je lui infligeais.
— Vous voulez dire que je tourne casaque facilement ? dis-je d’un ton agressif.
— Vous avez mis le doigt dessus, monsieur le vicomte, riposta-t-il.
Les trois autres personnages s’étaient retirés un peu à l’écart — non sans manifester leur révolte — et nous laissaient face à face au même endroit où nous nous tenions trois semaines plus tôt, la veille de la soirée chez sa mère. Tout bouillant de colère au ressouvenir de sa conduite avec sa sœur, et dans l’intention de le blesser, je lui rappelai cette circonstance, avec les prophéties qu’il avait alors émises, prophéties qui s’étaient si mal accomplies.
Il me prit au mot.
— Elles se sont mal accomplies ? dit-il sombrement. Certes, monsieur le vicomte, mais pourquoi ? Parce que ceux qui devraient nous soutenir, ceux qui d’un bout de la France à l’autre devraient soutenir le roi, sont comme vous : des irrésolus qui ne savent ce qu’ils veulent ! Parce que les gentilshommes de France se révèlent indolents et couards, et indignes des noms qu’ils portent ! Oui, mal accomplies, reprit-il amèrement, parce que vous, monsieur de Saux, et les gens comme vous, êtes pour ceci aujourd’hui, et demain pour cela, et que vous criez maintenant : « Réforme ! » et l’heure d’après : « Ordre ! »
Ma colère s’affaissa. Je ravalai le démenti prêt à jaillir, et me bornai à lancer au marquis un regard prolongé. Il s’aperçut de mon embarras et en prit avantage.
— Mais suffit, continua-t-il d’un ton de dignité offensée d’autant plus mortifiante pour moi que c’était lui qui avait tort, et non moi. Laissons cela. Jusqu’au dernier moment, j’ai recherché votre concours, monsieur de Saux ; et je reconnais, je ne cesse de reconnaître, et je serai le dernier à renier, l’obligation que nous vous devons depuis la nuit passée. Mais il ne peut plus y avoir de réelle amitié entre ceux qui portent ce machin (et il désigna la cocarde tricolore que j’avais adoptée) et ceux qui servent le roi à notre manière. Vous m’excuserez donc si je prends congé de vous, et si j’emmène ma sœur sans délai d’une maison où sa présence peut être mal interprétée, tout comme la mienne, après ce qui vient de se passer, doit être déplaisante.
Sur quoi il s’inclina de nouveau, et se dirigea vers la maison. Je le suivis, bouche cousue et le cœur soudainement glacé. André se trouvait seul dans le vestibule, à muser devant l’autre porte ; mais au delà de celle-ci, dans l’avenue, trois ou quatre domestiques montés attendaient M. de Saint-Alais, et un peu plus bas trois cavaliers s’en allaient vers le portail. Un regard me suffit pour voir que MlleDenise était à leur tête, et qu’elle se tenait courbée sur sa selle, comme si elle pleurait encore. Je me tournai vers Saint-Alais, dans un accès de violence.
Mais son regard était fixé sur moi de telle sorte que les paroles expirèrent sur mes lèvres. Il toussota.
— Ah, ah ! dit-il, MlleDenise a compris d’elle-même que la bienséance lui ordonnait de partir. Vous me permettrez donc, monsieur de Saux, de vous faire ses compliments et de prendre congé de vous à sa place.
Ayant dit ces paroles, il me salua et se dirigea vers sa monture. Il levait le pied vers l’étrier quand je murmurai son nom.
Il fit demi-tour.
— Pardon ! dit-il. Est-ce que…
Je fis signe aux valets de s’écarter. Mon accès de violence avait disparu, je restais douloureusement tiraillé entre la colère et la honte.
— Monsieur, dis-je, j’ai encore un mot à vous dire. Tout n’est pas fini pour cela entre MlleDenise et moi. Quant à elle…
— Qu’il ne soit plus question d’elle ! trancha-t-il.
Mais je ne me laissai pas démonter.
— Quant à elle, je ne connais pas ses sentiments, repris-je, sans tenir compte de l’interruption. Mais pour ma part, monsieur de Saint-Alais, je vous déclare avec franchise que je l’aime ; et je ne changerai pas, qu’elle porte la cocarde tricolore ou une autre. Par conséquent…
— Je ne vous dirai qu’une chose, s’écria-t-il, en levant la main pour m’arrêter.
Je cédai, avec un grand soupir.
— Quoi donc ? demandai-je.
— C’est que vos déclarations sont dignes d’un bourgeois, répliqua-t-il, avec un rire insultant. Ou d’un toqué d’Anglais ! Et comme Mllede Saint-Alais n’est pas la fille d’un mitron, pour qu’on lui fasse une cour de ce genre, je trouve votre cour intolérable. Cela vous suffit-il, ou voulez-vous en entendre davantage, monsieur le vicomte ?
— Cela ne peut suffire à me détourner de mon chemin, répondis-je. Vous oubliez que j’ai apporté ici entre mes bras mademoiselle votre sœur, la nuit dernière. Mais moi je ne l’oublie pas, et elle non plus ne l’oubliera pas. Notre situation ne peut redevenir ce qu’elle était, monsieur le marquis.
— Vous vous targuez de lui avoir sauvé la vie pour prendre des droits sur elle ? dit-il avec mépris. Voilà qui est généreux et digne d’un gentilhomme !
— Non, je ne m’en targue pas ! répliquai-je avec véhémence. Mais j’ai tenu MlleDenise entre mes bras, sa tête a reposé sur ma poitrine, et vous ne pouvez faire que l’un et l’autre n’aient pas été. J’ai par conséquent le droit de demander sa main, et je saurai l’obtenir.
— Moi vivant, vous ne l’aurez jamais ! répondit-il avec âpreté. Je le jure ; tout comme elle a foulé aux pieds ce ruban, sur un mot de moi, monsieur, de même elle foulera aux pieds votre amour. Mllede Saint-Alais n’est pas pour vous.
Je tremblais de rage.
— Vous savez bien, monsieur, que je ne puis me battre avec vous ! dis-je.
— Ni moi avec vous. Je le sais. Donc, poursuivit-il, après une pause, et revenant avec une souplesse merveilleuse à sa courtoisie première, je vais vous fuir. Adieu, monsieur, je ne dis pas au revoir ; car je doute que l’avenir nous réserve beaucoup de rencontres.
Je ne trouvai absolument rien à lui répliquer, et il s’éloigna, descendant l’avenue. MlleDenise et son escorte avaient disparu ; ses serviteurs, ayant obéi à mon geste, étaient déjà près du portail. Je le vis s’enfoncer sous les ramures des noyers, dont la voûte laissait filtrer çà et là des rais de soleil qui tombaient sur lui ; et dans la tristesse de mon cœur broyé, j’admirai l’air de vaillance qu’il conservait, et la grâce insoucieuse de son allure.
Assurément il avait de la force de caractère ; et cette force, dont manquaient ses amis, il la possédait à un tel degré qu’en le suivant du regard j’estimai faibles et sottes les paroles dont je m’étais servi avec lui, et puérile la résolution que je lui avais opposée. Il avait raison, après tout ; cette manière de faire la cour, que j’avais employée sous l’impulsion de la colère et de l’amour, n’était ni française ni digne, et je ne l’aurais certes pas goûtée s’il se fût agi de ma propre sœur. Pourquoi donc avoir avili Denise et m’être rendu ridicule par ce moyen, bon pour des maîtresses, et non pour des fiancées ?
Je me sentais donc fort malheureux quand je quittai la place et réintégrai la maison. Mais dans le vestibule mon regard rencontra les pistolets déposés sur la table, et par un revirement soudain je m’avisai que je n’étais pas le seul dont les affaires n’allaient pas tout droit ; que le château de Saint-Alais comme celui de Marignac étaient en cendres, que la nuit précédente j’avais arraché Denise à la mort, qu’au delà de l’avenue de noyers allongeant son ombre fraîche et tachetée de soleil, au delà de la paix de ce jour d’été, il y avait le monde effervescent et braillard du Quercy et de la France, un monde de paysans affolés et de citadins terrifiés, de soldats qui refusaient de se battre, et de nobles qui ne l’osaient pas.
Hé bien donc, « Vivent les trois couleurs ! » le sort en était jeté. Je traversai la maison pour aller retrouver l’abbé Benoît et ses compagnons, afin de risquer mon enjeu avec le leur. Mais la terrasse était déserte ; je ne les vis nulle part. De tous les domestiques je ne pus découvrir que le seul André, qui s’avança vers moi d’un air affairé, les lèvres pincées, et prêt à récriminer. Je lui demandai où était le curé.
— Parti, monsieur le vicomte.
— Et Buton ?
— Également. Et la moitié des domestiques en ont fait autant.
— Ils sont partis ? exclamai-je. Pour où aller ?
— Bavarder au village, répondit-il âprement. Il n’est pas aujourd’hui un galopin de tournebroche qui ne doive connaître les nouvelles, prendre son congé à sa guise et à son heure pour aller s’en informer. C’est le monde renversé, m’est avis. Il est temps que S. M. le roi s’en mêle.
— M. le curé ne t’a-t-il chargé de rien me dire ?
Le vieux serviteur hésita.
— Dame oui, fit-il en rechignant. Il m’a dit que si M. le vicomte restait chez lui jusque dans l’après-midi, il aurait de ses nouvelles.
— Mais il allait à Cahors ! dis-je. Il ne va pas revenir aujourd’hui ?
— Il a pris la petite allée qui mène au village, répondit André d’un ton bougon. Il ne m’a pas parlé de Cahors.
— Allons, va-t’en au village tout de suite, dis-je, et informe-toi si oui ou non il a pris la route de Cahors.
Le vieux valet partit en maugréant, et je restai seul sur la terrasse. Une tranquillité insolite pesait sur la maison, en ce matin d’été, comme si l’heure de la sieste fût déjà venue. Je m’assis sur un banc de pierre contre le mur, et me mis en devoir de récapituler mes aventures de la nuit, revoyant avec une vivacité extrême des choses qui sur l’heure avaient à peine arrêté mon regard, et frissonnant à l’évocation des horreurs dont la réalité m’avait à peine ému. Insensiblement je me détournai de ces sujets qui faisaient battre mes artères, et je m’occupai de Denise. Je la revis qui s’éloignait affaissée sur sa selle et pleurant. Les abeilles vrombissaient dans l’air chaud, les pigeons roucoulaient doucement dans le colombier, les ramures bordant la pelouse, au-dessous de moi, simulaient un dôme d’avenue par-dessus la tête de la jeune fille, et, sur cette vision, je m’endormis.
Après la nuit que je venais de passer, le fait n’avait rien d’extraordinaire. Mais quand je me réveillai et m’aperçus qu’il était plus de midi, je m’effarai. Je me dressai d’un bond, et jetant autour de moi des regards inquisiteurs, je surpris André qui s’éloignait à pas de loup le long du mur de l’habitation. Je le rappelai, et lui demandai pourquoi il m’avait laissé dormir.
— J’ai pensé que vous étiez fatigué, monsieur, marmotta-t-il, en clignant des yeux sous le soleil. Monsieur le vicomte n’est pas un paysan pour qu’il ne puisse dormir quand il en a envie.
— Et M. le curé ? N’est-il pas revenu ?
— Non, monsieur.
— Et il est parti… de quel côté ?
André nomma un village éloigné d’une demi-lieue ; et il ajouta que mon dîner m’attendait.
J’avais faim, et sans plus insister pour le moment, j’allai me mettre à table.
Il était près de deux heures quand je la quittai. Comme j’attendais l’abbé Benoît d’une minute à l’autre, j’ordonnai de seller mes chevaux et de les tenir prêts ; puis, trop agité pour rester en place, j’allai faire un tour dans le village. J’y trouvai tout sens dessus dessous. Les trois quarts des habitants étaient partis à Saint-Alais pour voir les ruines, et ceux qui restaient n’avaient pas la moindre velléité de s’occuper des travaux habituels, mais tenant des conciliabules sur le pas des portes, ou à la croisée des chemins, ou devant l’église, ils discutaient les événements. L’un prit sur lui de me demander s’il était vrai que le roi eût donné toutes les terres aux paysans ; un autre, s’il y aurait encore des impôts ; un troisième me posa une question encore plus niaise. Malgré tout, aucun ne me manqua de respect ; et tous ou peu s’en faut m’exprimèrent leur joie de ce que j’avais échappé aux malandrins delà-bas. Mais à chaque fois que je m’approchais d’un groupe, je croyais voir une ombre subtile d’inquiétude, de gêne et de suspicion passer sur les visages qui m’étaient les plus familiers. Sur l’instant je n’en compris pas la raison, et même n’y attachai qu’une faible importance. Mais aujourd’hui, après coup, aujourd’hui qu’il est trop tard, je reconnais dans ces symptômes le premier indice de l’œuvre funeste que devait accomplir à la longue le poison social.
Avec tout cela, il me fut impossible de rien savoir au sujet du curé. L’un prétendait qu’il était ici, l’autre là, un troisième qu’il s’était rendu à Cahors. A la fin, je m’en retournai au château, dans un état de malaise et d’agitation inexprimables. Par crainte de le manquer, je ne quittai plus le devant de la maison ; et durant des heures j’arpentai l’avenue, tantôt arrêté à la grille pour interroger la route, tantôt marchant à grands pas sous les noyers. Le soir tomba, puis la nuit ; et enchaîné à la maison muette, j’attendais toujours la venue du curé, tandis que les imaginations de ce qui se passait au dehors me torturaient l’esprit. L’inquiet démon de l’époque s’était emparé de moi : je me voyais ici à ne rien faire, tandis que le monde s’agitait, et cette idée intolérable m’accablait de remords. Quand à la fin André vint m’appeler pour souper, je lui lançai un juron ; et mon repas terminé, je montai sur le toit du château, pour scruter la nuit, m’attendant à voir encore le ciel éclairé par la lueur lointaine des incendies.
Tout compte fait, je ne vis rien, et le curé ne vint pas. Aussi, dès sept heures du matin, après une nuit de veille, j’étais à cheval, en route pour Cahors. André se déclara indisposé, et je ne pris avec moi que Gilles. Aux environs de Saint-Alais, le pays semblait désert ; mais une demi-lieue plus loin, sur la hauteur, je rattrapai une vingtaine de lourds paysans qui cheminaient d’un air décidé. Je voulus savoir où ils allaient, et pourquoi ils n’étaient pas aux champs.
— Nous allons à Cahors, monseigneur, chercher des armes, me répondit-on.
— Des armes ! Pour combattre qui ?
— Les brigands, monseigneur. Ils sont de tous côtés, brûlant et massacrant. Dieu a permis que nous ne les ayons pas encore vus. Et ce soir nous serons armés.
— Les brigands ! dis-je. D’où sortent-ils ?
Ils furent incapables de me le dire ; et m’étonnant de leur crédulité, je les laissai là et continuai mon chemin. Mais je n’en avais pas fini encore avec ces brigands. Une demi-lieue avant Cahors, je traversai un hameau où régnait la même crainte chimérique. Là, on avait élevé une barricade grossière au bout de la rue regardant la campagne, et je vis sur la tour de l’église un homme faisant le guet. Cependant tous ceux de l’endroit en état de marcher étaient partis à Cahors.
— Comment cela ? Pour quoi faire ? demandai-je.
— Pour s’informer des nouvelles.
Je commençais à voir que mon imagination ne m’avait pas leurré. Tout le monde était en rumeur, tout le monde était en l’air. Chacun avait hâte d’entendre, de savoir et de raconter ; tel prenait les armes qui n’en avait jamais tenu, tel donnait des conseils qui avait passé sa vie à obéir ; on faisait tout et n’importe quoi sauf la tâche quotidienne. Après cela, quand je trouvai Cahors en émoi comme une ruche d’abeilles prête à essaimer, et le pont Valentré si encombré que j’eus de la peine à franchir ses trois portes successives ; quand je vis la queue de ménagères attendant leurs rations, plus longue, et ces rations plus exiguës que jamais ; après cela, dis-je, tout ceci me parut presque naturel.
Je ne fus non plus guère étonné, en passant à cheval par les rues, la rosette tricolore au chapeau, d’être accueilli çà et là par des vivats. Je remarquai d’ailleurs que les porteurs de cocardes blanches ne manquaient pas. Ils tenaient le haut du pavé, par deux ou par trois, et s’avançaient le menton en avant, la main sur le pommeau de l’épée, regardés de travers par le populaire. Quelques-uns m’étaient connus ; la plupart étaient des étrangers ; et si je rougissais sous les regards méprisants des premiers, qui devaient voir en moi un renégat, je me demandais qui étaient les seconds. Finalement, je fus heureux d’échapper aux uns et aux autres en descendant chez Doury, dont la porte était surmontée d’un vaste drapeau tricolore qui pendait au soleil.
M. le curé de Saux ? Tout justement il était là-haut en séance avec le Comité. Si M. le vicomte voulait monter ?…
Je montai, parmi une presse de gens bruyants, qui obstruaient l’escalier, les couloirs et les réduits, et parlaient et gesticulaient, et semblaient disposés à passer la journée là. Je réussis à me frayer un chemin parmi eux, la porte s’ouvrit, m’envoyant une nouvelle bouffée de bruit, et j’entrai. Dans la pièce, assis autour d’une longue table, je vis une vingtaine d’hommes, dont plusieurs se levèrent pour venir à ma rencontre, tandis que la plupart demeuraient à leur place. Trois ou quatre orateurs parlaient à la fois et mon entrée ne les arrêta point. Je reconnus à l’autre bout de la table l’abbé Benoît et Buton, qui vinrent à ma rencontre, et le capitaine Hugues, qui se leva, mais continua de parler. Outre ceux-ci, il y avait deux petits noblaillons, qui laissèrent leurs chaises, pour venir à moi tout extasiés ; Doury, qui se leva et se rassit une demi-douzaine de fois ; plus deux ou trois curés ou ecclésiastiques, que je connaissais de vue. Le remue-ménage fut grand, et non moindre la confusion. Mais en somme, après une minute d’agitation, je me trouvai reçu avec bienveillance, et installé dans un fauteuil au bout de la table, entre M. le capitaine d’un côté et de l’autre un notaire de Cahors. A la faveur du bruit, j’échangeai quelques mots avec l’abbé Benoît, qui s’attarda un instant à mon côté.
— Pourquoi donc n’être pas venu hier ? me glissa-t-il, avec un regard dont je fus seul à comprendre le pathétique.
— Mais vous m’aviez fait dire que je devais vous attendre ! répliquai-je.
— Moi ? fit-il. Pas du tout ; je vous ai fait dire que je vous priais de venir nous rejoindre… si vous le vouliez bien.
— Alors la commission ne m’a pas été faite, repris-je. André m’a dit…
— Ah ! André ! vous m’en direz tant ! fit-il à voix basse.
Et il hocha la tête.
— Le maraud ! exclamai-je ; il m’a donc menti. Et…
Mais le curé fut prié de regagner sa place, et il fallut nous séparer. A la même minute la plupart des conversations cessèrent, et il ne resta bientôt plus que deux orateurs. Sans faire la moindre attention l’un à l’autre, ils s’obstinaient à tenir tête à leurs voisins, discourant, l’un sur le contrat social, l’autre sur les brigands, ces brigands qui étaient partout à brûler les moissons et à massacrer le monde !
A la fin, M. le capitaine, qui attendait de prendre la parole, interpella le premier orateur :
— Ta ta ta ! monsieur ! L’heure de la théorie est passée. Un liard de faits…
— Vaut une livre de théorie ! s’écria l’homme aux brigands (un épicier, je crois), et il asséna un grand coup de poing sur la table.
— Mais l’heure est venue !… l’heure providentielle de faire cadrer les faits avec la théorie ! s’égosilla l’autre champion. L’heure de constituer un système idéal ! de régénérer le monde ! de…
— De régénérer la poudre de perlimpinpin ! riposta son adversaire, avec une ardeur égale. Quand les brigands sont à nos portes ! quand on brûle nos moissons et que l’on met le feu à nos demeures ! quand…
— Monsieur, dit sèchement le capitaine, avec un sérieux qui exigeait le silence, permettez !
— Soit, monsieur.
— Eh bien, à parler net, je ne crois pas plus à vos brigands qu’aux théories de M. le tabellion.
Ce fut cette fois l’épicier qui se récria.
— Hé quoi ! exclama-t-il. Quand ils ont été vus à Figeac, à Cajarc, à Rodez, à…
— Par qui ? demanda nettement le militaire, en l’interrompant.
— Par des centaines de personnes.
— Citez un nom.
— Mais la chose est notoire.
— Oui, monsieur, la chose est un notoire mensonge ! répondit tout à trac M. le capitaine. Croyez-moi, les brigands auxquels nous avons affaire sont plus près d’ici. Laissez-nous d’abord nous occuper d’eux, et ne rabattez plus les oreilles à M. le vicomte avec vos billevesées.
— Écoutez-moi ! s’écria l’officier ministériel.
Mais c’en était trop pour l’homme aux brigands. Il repartit de plus belle, et d’autres firent chorus, pour lui ou contre lui. A mon découragement, il semblait que la dispute ne fît que commencer, et qu’il fallût à nouveau rétablir la paix.
Inutile de dire à quel point j’étais affecté par tout ce vacarme, ce tohu-bohu, ce chamaillis sans l’ombre d’une politesse à laquelle j’étais accoutumé depuis toujours ; par ces vulgaires prises de bec et ces braillements. Je restais étourdi, perdu dans le bacchanal, sans plus d’importance, pour l’heure, que Buton. Voire moins, car tandis que je regardais autour de moi, plongé dans la stupeur de me trouver à cette table avec des gens d’une classe à côté de qui je ne m’étais jamais assis, — sauf par hasard à l’auberge, où ma présence maintenait tout dans les justes limites, — ce fut Buton qui, venant à la rescousse de l’officier, obtint finalement le silence.
— Maintenant qu’on vous a laissé parler, vous me permettrez peut-être d’en faire autant, dit le capitaine, d’un ton acerbe, s’emparant de l’attention qu’on lui avait ramenée. Cela va bien pour vous, monsieur le notaire, et pour vous, monsieur dont j’ai oublié le nom, vous n’êtes pas des combattants et n’avez cure de la difficulté où je me trouve. Mais une demi-douzaine de ceux qui siègent à cette table sont dans la même situation que moi, et ils me comprennent. Vous aurez beau réorganiser, si vos officiers sont emportés chaque matin, vous n’irez pas loin.
— Emportés ? comment ça ? cria le tabellion, bouffissant ses joues caves. Membres du Comité de…
— Comment ? reprit M. le capitaine, le coupant sans cérémonie ; par la piqûre d’une épée de ville ! Vous ne me comprenez pas, vous ; mais nous sommes ici quelques-uns qui ne pouvons faire trois pas dans la rue sans risquer d’être insultés ou provoqués.
— C’est la vérité ! déclarèrent d’une seule voix les deux noblaillons, au bas bout de la table.
— C’est la vérité, et il y a plus, poursuivit le capitaine, s’échauffant à mesure. Ce n’est pas là l’œuvre du hasard, mais le résultat d’un plan préconçu. C’est par ce moyen qu’on prétend nous réduire. J’ai vu tout à l’heure dans la rue trois hommes qui, j’en jurerais, sont des prévôts d’escrime déguisés.
— Des spadassins ! lança le notaire avec emphase.
— Je veux bien, dit Hugues avec plus de sang-froid. Donnez-leur le nom qu’il vous plaira. Mais quel parti prendre ? Si nous ne pouvons faire un pas sans provocation ni duel, nous voilà désarmés. On vous prendra tous vos chefs successivement.
— Le peuple vous vengera ! dit le notaire, d’un ton majestueux.
M. le capitaine haussa les épaules.
— Vous êtes trop aimable, dit-il.
L’abbé Benoît intervint.
— Pour le moment, dit-il d’un air soucieux, je ne vois qu’une chose à faire. Vous avez dit, monsieur le capitaine, que plusieurs membres du Comité ne sont pas des combattants. Pourquoi donc, je vous le demande, l’un quelconque de nous se battrait-il pour faire le jeu de nos adversaires ?
— Pardieu ! il me semble que vous avez raison ! répliqua Hugues avec franchise. (Et il promena les yeux autour de lui comme pour quêter des suffrages.) A quoi bon se battre, en effet ? Je sais pour ma part que je n’y tiens aucunement. J’ai fait mes preuves.
Il y eut un silence, au cours duquel nous nous entre-regardâmes, indécis.
— Allons, qu’est-ce qui vous retient ? prononça enfin le capitaine. Ceci n’est pas une plaisanterie, mais une affaire sérieuse. Nous ne sommes plus de libres gentilshommes, mais des soldats sous le joug de la discipline.
— Oui, fis-je avec embarras, car j’étais le centre de tous les regards. Mais il est difficile pour des hommes d’honneur, monsieur le capitaine, de se dépouiller de certaines idées. Si nous cessons de relever les insultes, nous nous ravalons au niveau des bêtes.
— N’ayez crainte, monsieur le vicomte ! s’écria soudainement Buton. Le peuple ne le souffrira pas !
— Non, non ! le peuple ne le souffrira pas ! répétèrent plusieurs voix, et pour une minute la salle retentit d’acclamations indignées.
— Eh bien ! en tout cas, dit à la fin le capitaine, nous voilà tous avertis. Et désormais, ceux qui se battront à la légère le feront en pleine connaissance de cause : ils favorisent le jeu de nos adversaires. J’espère que tous le comprennent. Pour ma part, conclut-il en haussant les épaules avec un rire bref, ils peuvent bien me bâtonner ; je ne serai pas assez sot pour me battre.