Le pillage de l’hôtel de Saint-Alais, à Cahors, eut lieu en août, et les feuilles des noyers étaient encore vertes, quand je tombai sans connaissance. Les frênes étaient dénudés, et les chênes avaient pris leur rousse toison, lorsque la conscience des choses me revint peu à peu, et que je retrouvai la volonté de vivre en regardant le paysage automnal de dessus mon oreiller. Mais il s’écoula en réalité bien des jours encore où je menai une vie purement animale, réduit à manger, boire et dormir, et prenant l’abbé Benoît agenouillé à côté de mon lit pour un simple phénomène de la nature. Mais vint enfin une heure, dans les derniers jours de novembre, où la lucidité me revint, alors que ceux qui me veillaient en désespéraient presque ; et mes yeux venant à rencontrer ceux de l’excellent curé, je le vis se détourner pour verser des larmes de joie.
Une semaine plus tard, je savais tout — l’histoire complète, publique et privée, de ce prodigieux automne, que j’avais passé dans mon lit, tel un soliveau. Tout d’abord, et en évitant les sujets qui me touchaient de trop près, l’abbé Benoît me raconta les événements de Paris : les dix semaines de suspicion et d’attente qui suivirent les émeutes de la Bastille, ces semaines durant lesquelles les Faubourgs, timidement contenus par La Fayette et ses gardes nationaux, surveillaient jalousement Versailles, où l’Assemblée ne perdait pas de vue le roi ; la disette qui régna durant cette période harassante, et les bruits renouvelés que la cour méditait un coup de force ; puis ce malencontreux banquet de la reine, d’où sortit l’étincelle qui mit le feu aux poudres ; enfin, la sortie en masse des femmes de la halle sur Versailles, le 5 octobre, qui ramenant de force à Paris le roi et l’Assemblée, et faisant le roi prisonnier dans son propre palais, mit fin à cette période d’incertitude.
— Et depuis lors ? dis-je, en un pâle étonnement. Nous sommes au 20 novembre, me dites-vous ?
— Il ne s’est rien produit, répondit-il, rien que des symptômes et des présages.
— Mais encore ?
Il hocha la tête avec gravité.
— Tout le monde fait partie de la garde nationale : et d’une. Chez nous en Quercy, le corps que M. Hugues avait entrepris de former compte plusieurs milliers d’hommes. Tout le monde est armé, par conséquent. Puis, les lois de chasse étant abolies, tout le monde est chasseur. Et tant de nobles ont émigré, que l’on peut dire qu’il n’y a plus de nobles, ou bien que tout le monde est noble.
— Mais qui gouverne ?
— Les municipalités. Et là où il n’y en a pas, les Comités.
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— Et le vôtre, de comité, monsieur le curé ? dis-je.
— Je n’y vais plus, dit-il, en fronçant un peu les sourcils. A parler franc, ils vont trop vite pour moi. Mais j’ai pire encore à vous apprendre.
— Quoi donc ?
— Le 4 août l’Assemblée abolissait les dîmes ecclésiastiques ; avant le milieu du mois on proposait de confisquer les biens de l’Église. Actuellement ce doit être chose faite.
— Hé quoi ! Le clergé va-t-il mourir de faim ? m’écriai-je avec indignation.
— Pas tout à fait, répondit-il avec un sourire mélancolique. Nous allons être payés par l’État… aussi longtemps que nous resterons dans ses bonnes grâces.
Il me quitta là-dessus ; et je restai à rêver, en regardant par la fenêtre, et m’efforçant de me représenter sous son nouvel aspect le monde qui s’étendait autour de moi. Puis André vint m’apporter un bouillon. Je me plaignis de le trouver si fade : la grande rafale de vie extérieure que les nouvelles avaient fait passer dans ma chambre, excitaient mon appétit, et me donnaient le dégoût des tisanes et des drogues.
Mais le vieux valet prit ma réclamation très mal.
— Oh bien ! monsieur, grommela-t-il, à quoi peut-on s’attendre de mieux, lorsque les fermages ne rentrent pas, qu’on a tordu le cou à la moitié de vos pigeons, et qu’il ne reste pas un lièvre dans le pays ? Quand on voit tout le monde chasser et baguenauder, et les forgerons et les tailleurs se pavaner à cheval — oui, et voire l’épée au côté ! — quand la noblesse a disparu ou se cache la tête dans l’oreiller, il n’y a rien d’étonnant à ce que le bouillon soit fade ! Si monsieur le vicomte aimait le bouillon fort, il aurait dû avoir la prudence de garder la vache lui-même, et non…
— Ta ta ta, mon ami, dis-je, en fronçant les sourcils à mon tour. Que devient Buton ?
— Monsieur veut parler de M. le capitaine Buton ? répondit le vieux valet en ricanant. Il est à Cahors.
— Et y a-t-il eu quelqu’un de puni pour… pour l’affaire de Saint-Alais ?
— On ne punit plus personne, de nos jours, répliqua André, vertement. Sauf parfois un meunier, que l’on pend sous prétexte que le blé est cher.
— En ce cas Petit-Jean lui-même…
— Petit-Jean est parti à Paris. Il est probablement à l’heure qu’il est major ou colonel.
Sur ce dernier trait le vieux valet me laissa, et je restai à la torture. Car je n’avais pas encore trouvé le courage de demander la seule chose que je désirais savoir ; cette chose qui avait développé en moi, parallèlement au retour de mes forces, d’abord une vague inquiétude, transformée par degrés en une angoisse redoutable, en une crainte accablante qui pesait sur moi comme un cauchemar, et en dépit de ma jeunesse minait mon existence, et retardait ma guérison.
J’ai lu qu’en certains cas l’amour s’éteint avec la fièvre, et que des gens se relèvent guéris non seulement de leur maladie, mais de la passion qui les consumait lorsqu’ils s’alitèrent. Mais tel ne devait pas être mon cas : dès l’instant où cette angoisse vague et sans cause prit forme et consistance, et où je vis sur les rideaux verts de mon lit un pâle visage d’enfant, un visage qui tantôt pleurait et tantôt me regardait triste et suppliant, — dès cet instant Denise ne resta plus une heure absente de mon esprit. Les pensées qu’elle me consacrait dans sa détresse, les muets élans de son cœur vers moi, jouèrent-ils un rôle dans cette hantise ? Dieu le sait ! Mais tel était le fait.
Le lendemain cependant, je fus délivré de cette crainte opprimante. L’abbé Benoît, j’imagine, avait résolu d’entamer ce sujet ; car sa première question, après s’être informé de ma santé, alla droit au fait.
— Vous ne m’avez jamais demandé ce qui s’est passé après que vous fûtes blessé, monsieur le vicomte, dit-il après une courte hésitation. Vous rappelez-vous ?
— Je n’ai rien oublié, dis-je en laissant échapper une plainte.
Il poussa un soupir de soulagement. Il devait craindre que je n’eusse le cerveau dérangé.
— Et pourquoi ne l’avez-vous jamais demandé ? reprit-il.
— Ne le comprenez-vous donc pas, mon ami ? exclamai-je d’une voix altérée, en me soulevant, et retombant dans mon fauteuil, en proie à une agitation incoercible. Ne comprenez-vous pas que je voulais garder l’espoir ? Mais à présent ne me torturez pas davantage. Racontez, racontez-moi tout, mon ami, et alors…
— Je n’ai rien que d’heureux à vous raconter, répliqua-t-il joyeusement, afin de dissiper mes craintes dès les premiers mots. Vous savez tout le pis. Le pauvre M. de Gontaut fut tué dans l’escalier. Il était trop peu ingambe pour fuir. Les autres, jusqu’au dernier des serviteurs, ont gagné les toits des maisons voisines.
— Et ils ont échappé ?
— Oui. La ville a été en effervescence durant plusieurs heures, mais ils étaient bien cachés. Je crois qu’ils ont quitté le pays.
— Vous ne savez donc pas où ils sont ?
— Non. Je n’ai revu personne d’entre eux depuis l’attentat. Mais j’ai ouï dire qu’ils étaient dans un château ou dans l’autre, chez les Harincourt, ou ailleurs. Puis les Harincourt sont partis, vers la mi-octobre, et M. de Saint-Alais et sa famille ont dû les accompagner.
Dans l’excès de ma joie je restai tout d’abord incapable de dire un mot. Puis :
— Et vous ne savez rien de plus ?
— Rien, répondit le curé.
Mais c’en fut assez pour moi. Lors de sa visite suivante, j’étais en état de me promener avec lui sur la terrasse. Je recouvrai mes forces avec rapidité. Toutefois, à mesure que l’air et l’exercice me revigoraient, je voyais l’excellent prêtre décliner. Son visage doux et sensible devenait de jour en jour plus sombre, et sa taciturnité croissait. Si je lui en demandais la raison :
— Cela tourne mal, cela tourne mal, répondait-il. Et, Dieu me pardonne, je n’en suis pas innocent.
— Qui donc l’est ? disais-je, pour l’apaiser.
— Mais j’aurais dû prévoir ! répliqua-t-il, en se tordant les mains ouvertement. J’aurais dû me rappeler que le premier don fait par Dieu à l’homme est l’ordre. L’ordre !… Et aujourd’hui, dans Cahors, les tribunaux sont comme inexistants : les anciens magistrats ont peur, on se moque des anciennes lois, et on ne peut même plus recouvrer une créance ! L’ordre ! Mais quand un criminel est jeté en prison, la pire chose qu’il ait à craindre aujourd’hui, c’est d’y être oublié. L’ordre ! Et je ne vois partout que des armes ; et ceux qui ne savent pas lire en remontrent aux plus instruits ; et ceux qui ne payent pas d’impôts disposent de l’argent de ceux qui les payent ! Je vois la ville dans la disette, et les paysans vont à la chasse ou se croisent les bras : quand l’avenir est incertain, qui donc travaillerait encore ? Les hôtels des riches sont déserts et leurs serviteurs meurent de faim ; on ne vend et on n’achète que le strict nécessaire, il n’y a plus ni industrie, ni commerce, ni trafic !… Je vois toutes ces choses, monsieur le vicomte, et je ne dirais pas :Mea culpa, mea maxima culpa?
— Mais la liberté, fis-je timidement. Vous-même m’avez dit une fois qu’une certaine rançon devait…
— La liberté est-elle donc la licence de faire le mal ? répliqua-t-il avec une chaleur croissante. (Je l’avais vu rarement aussi ému.) La liberté est-elle la licence de voler ? La tyrannie cesse-t-elle d’être tyrannie, quand les tyrans sont mille au lieu d’un seul ? Monsieur le vicomte, je ne sais plus que faire, non, je ne le sais plus, continua-t-il. Pour un peu je m’en irais par le monde, pour dédire à tout prix ce que j’ai dit, et défaire ce que j’ai fait ! Oui, pour un peu ! je ne sais ce qui me retient !
— Serait-il arrivé encore quelque chose ? dis-je, tout étonné par cette sortie. Quelque chose que j’ignore ?
— L’Assemblée nous a dépouillés de nos dîmes et de nos biens, répondit-il avec amertume. Vous le savez, cela. En tant qu’Église on nous conteste le droit à l’existence. Vous savez cela. On vient maintenant de décréter la suppression de toutes les maisons religieuses. Bientôt on fermera aussi nos églises et nos cathédrales. Et on rétablira le paganisme !
— C’est insensé ! m’écriai-je.
— Mais cela est.
— La suppression, oui. Mais pour les églises et les cathédrales…
— Pourquoi pas ? répondit-il avec tristesse. Dieu sait combien il reste peu de foi. La chose n’est que trop possible. Je la vois venir. Notre témoignage à nous qui croyons est d’autant plus nécessaire.
Je ne compris pas bien sur le moment ce qu’il voulait dire ou à quoi il faisait allusion ; mais je vis que sa conscience scrupuleuse se tourmentait à l’idée qu’il avait hâté la catastrophe ; et je me sentis mal à l’aise quand il n’apparut pas le lendemain à l’heure ordinaire de sa visite. Il vint le jour suivant ; mais il était abattu et morose, et lors de son départ il prit congé de moi avec une douceur si navrée que je fus tenté de le rappeler. Le lendemain il ne vint de nouveau pas ; ni le jour d’après. Alors j’envoyai chez lui, mais trop tard : mon messager s’entendit répondre par la vieille gouvernante qu’il était parti de chez lui brusquement, après s’être entendu avec un curé du voisinage pour se faire remplacer par lui durant un mois.
J’étais alors en état de sortir un peu, et je fis la route à pied jusqu’à sa maisonnette. Je n’y appris rien de plus, si ce n’est qu’un père capucin avait été son hôte pendant deux nuits, et que M. le curé était parti pour Cahors mécontent et préoccupé. Les villageois que je rencontrai en chemin me saluèrent avec respect, et même avec sympathie : c’était la première fois que je réapparaissais dans le hameau ; mais l’ombre de suspicion que j’avais remarquée sur leurs visages des mois auparavant s’était accentuée depuis lors. Ils perdaient la notion exacte des distances, comme de nos droits respectifs ; et timides devant moi et doutant d’eux-mêmes, ils étaient bien aises de me voir m’éloigner.
Devant le portail de l’avenue je rencontrai un homme que je connaissais ; un marchand de vin d’Aulnoy. Je m’arrêtai pour lui demander si la famille était au château.
Il me regarda tout surpris.
— Non, monsieur le vicomte, dit-il. Ils ont quitté le pays depuis plusieurs semaines… après que le roi s’est laissé persuader d’aller à Paris.
— Et M. le baron ?
— Lui aussi.
— Ils sont partis pour Paris ?
L’homme, un honnête bourgeois, me fit un clin d’œil.
— J’ai dans l’idée que non, monsieur. Vous devez le savoir mieux que moi, monsieur le vicomte ; mais si je disais Turin, je pense que je ne me tromperais pas de beaucoup.
— J’ai été malade, expliquai-je. Et je ne suis au courant de rien.
— Votre place serait plutôt à Cahors, répondit-il avec une bienveillante rudesse. Les nobles sont là pour la plupart, ceux qui ne sont pas partis au delà. Par le temps qui court, la ville est plus sûre que la campagne. Ah ! si mon père vivait encore…
Il compléta sa phrase inachevée par un haussement des sourcils et des épaules, me salua, et s’éloigna. Il était visible, en dépit de sa surprise, que la révolution lui était agréable, bien qu’il dissimulât sa joie, par politesse.
J’éprouvai un sentiment de solitude et de tristesse en rentrant au château. Dépouillés du voile de verdure qui adoucissait leurs lignes, en été, la grande bâtisse de pierre, avec la tour seigneuriale, la poivrière et le pigeonnier, se découpaient crûment au fond de l’avenue ; ils semblaient en quelque façon mystérieuse partager ma solitude et m’entretenir des mauvais jours qui étaient notre lot commun. En perdant l’abbé Benoît, je perdais mon unique compagnie, et cela juste au moment où le besoin de société et le désir d’une vie plus active s’éveillaient en moi, avec le retour de mes forces. Comme je faisais cette réflexion mélancolique, j’eus l’agréable surprise de voir, en m’approchant de la porte, un cheval attaché à l’anneau voisin de celle-ci. La selle était munie de fontes, et il y avait de la boue sur le harnais.
Je trouvai André dans la salle, mais à mon étonnement, au lieu de m’informer du nom du visiteur, il continua d’épousseter une table, sans se retourner vers moi.
— Qui est ici ? demandai-je d’un ton acerbe.
— Personne, répondit-il.
— Personne ? Alors à qui est ce cheval ?
— C’est celui du forgeron, monsieur.
— Comment ? de Buton ?
— Hé oui, de Buton ! C’est une nouveauté que de l’attacher à la porte d’honneur, ajouta-t-il, ironiquement.
— Mais que fait-il ? Où est-il ?
— Il est là où il doit être, c’est-à-dire aux écuries, répliqua le vieux valet, d’un air revêche. Je dois dire que c’est le premier travail honnête qu’il ait accompli depuis longtemps.
— Il ferre des chevaux ?
— Que ferait-il d’autre ? Monsieur aurait-il l’intention de l’inviter à dîner avec lui ?
Sans m’arrêter à cette impertinence, je me dirigeai vers les écuries. J’entendis le râle du soufflet ; et en tournant le coin du bâtiment je tombai sur Buton au travail avec deux de ses aides. Le maréchal avait mis bas son habit, et ceint du vaste tablier de cuir, avec ses bras nus et noircis, il ressemblait au Buton d’il y avait six mois. Mais sur le devant de la forge se trouvaient des vêtements pliés avec soin en un petit tas : un habit bleu à revers rouges, un long gilet bleu, surmontés d’un chapeau à large cocarde tricolore. Quand il laissa retomber le pied du cheval dont il s’occupait, il se redressa pour me saluer, et me regarda d’un nouvel air, où il entrait de l’humilité et du défi.
— Est-il possible ? dis-je, le persiflant. C’est trop d’honneur, monsieur le capitaine ! Être ferré par un membre du Comité !
— Monsieur le vicomte a-t-il quelque chose à me reprocher ? dit-il, en rougissant sous son hâle.
— Moi ? Pas du tout. Je suis seulement accablé sous l’honneur que vous me faites.
— Je suis venu ici une fois par mois pour ferrer, reprit-il avec obstination. Monsieur a-t-il à se plaindre que ses chevaux ont souffert ?
— Non. Mais…
— Le château de monsieur le vicomte a-t-il souffert ? Lui a-t-on brûlé une seule gerbe de blé, pris un poulain dans ses prairies, ou un œuf dans son poulailler ?
— Non, dis-je.
Buton hocha la tête gravement.
— Puisque donc monsieur n’a rien à me reprocher, reprit-il, monsieur voudra bien me laisser finir mon ouvrage. Ensuite, je lui ferai part du message que j’ai à lui transmettre. Mais c’est confidentiel, et la forge…
— Ne vaut rien pour les secrets, même ceux du forgeron, répliquai-je, en lui lançant par-dessus l’épaule ce trait du Parthe. Eh bien ! venez me rejoindre sur la terrasse quand vous aurez fini.
Il arriva une heure plus tard, l’air fortement empêtré dans ses beaux habits, et l’épée — Dieu me pardonne ! — oui, l’épée au côté. Le fameux secret me fut bientôt révélé : il était porteur d’un brevet me nommant lieutenant-colonel de la garde nationale de la province.
— Ce brevet vous a été conféré sur ma demande, dit-il, avec une fierté maladroite. Il y en avait plusieurs, monsieur le vicomte, qui estimaient que vous ne vous étiez pas trop bien conduit dans l’affaire de l’émeute, mais je les ai vite remis à leur place. En outre j’ai déclaré : « Sans lieutenant-colonel, pas de capitaine ! » Et ils ne peuvent se passer de moi. C’est moi qui maintiens le calme par ici.
Quelle situation ! En vérité je ne sais si je la trouvai d’abord plus ridicule ou plus humiliante ! Six mois plus tôt, j’aurais déchiré cette feuille dans un accès de rage et lui en jetant les morceaux à la figure, l’aurais chassé loin de ma présence à coups de canne. Mais il s’était passé beaucoup de choses depuis lors ; et je sus même résister à la tentation de donner libre cours aux éclats de rire d’une sombre gaieté. Je la refoulai d’un effort dicté en partie par la prudence, en partie par un mobile plus noble : le souvenir du fruste attachement que cet homme m’avait témoigné dans les pires circonstances. Je le remerciai donc, tout en me contenant à grand’peine, et lui dis que j’en écrirais au Comité.
Il ne s’en allait toujours pas, se dandinant d’un de ses grands pieds sur l’autre ; et j’attendais avec une politesse railleuse qu’il débitât son affaire. Enfin il grommela :
— Il y a encore une chose que je voulais vous dire, monsieur le vicomte. C’est que M. le curé a quitté Saux.
— Et alors ?
— Oh ! c’est un brave homme, ou plutôt c’en était un, poursuivit-il à contre-cœur. Mais il va se jeter dans un guêpier, et vous feriez bien de l’en avertir.
— Comment ? dis-je. Savez-vous où il est ?
— Je le devine. Il est là où il y en a d’autres aussi, et où il y aura bientôt du grabuge. Ce n’est pas pour rien qu’on voit ces pères capucins courir le pays. Quand ces corbeaux retourneront chez eux, il y aura du grabuge. Et je ne veux pas qu’il y soit mêlé.
Le ton du forgeron était devenu sauvage et menaçant.
— Je n’ai pas la moindre idée du lieu où il se trouve, dis-je froidement. Ni de ce que vous voulez dire.
— Il est allé à Nîmes, répondit-il.
— A Nîmes ? m’écriai-je, stupéfait. Comment le savez-vous ? Vous êtes mieux renseigné que moi.
— Je le sais, répondit-il. Et je sais aussi ce qui se brasse là-bas. Et beaucoup d’autres sont au courant. Mais cette fois les Saint-Alais et leurs séides, monsieur le vicomte, — oui, ils y sont bien tous, — ne nous échapperont pas. Nous leur casserons la tête. Oui, monsieur le vicomte, ne vous y trompez pas, reprit-il, en fixant sur moi des prunelles enflammées par la méfiance et la colère, n’allez pas vous fourrer dans cette manigance ! Nous sommes le peuple ! Oui, le peuple ! Et malheur à tous ceux qui se trouvent sur notre chemin.
— Allez, dis-je. J’en ai entendu assez. Retirez-vous.
Il me regarda un instant comme prêt à répliquer. Mais les vieilles habitudes l’emportèrent, et sur un mot d’adieu bourru il s’éloigna en faisant le tour de la maison. Une minute plus tard j’entendis le trot de son cheval qui descendait l’avenue.
Je lui avais moi-même coupé la parole ; et néanmoins à peine était-il parti que j’aurais voulu le rappeler, afin de lui en demander davantage. Les Saint-Alais à Nîmes ? L’abbé Benoît à Nîmes ? Et un complot se brassant là-bas, auquel tous prenaient part ? Tout à coup cette nouvelle m’ouvrit pour ainsi dire une échappée sur le monde extérieur, et en y regardant je cessai de me sentir claustré dans la solitude de la campagne, loin de toute compagnie. La grande cité du Midi, blanche et poussiéreuse, m’apparaissait ; je voyais les troubles s’y élever, et au milieu de ces troubles, me regardant avec tristesse, Denise de Saint-Alais.
L’abbé Benoît était parti là-bas. Pourquoi n’irais-je pas ?
Je me promenais de long en large, dans un grand trouble d’esprit. Plus je considérais cette idée, plus elle me séduisait ; plus je songeais à la morne inaction où j’étais condamné à croupir chez moi, faute de consentir à fraterniser avec Buton et sa clique, plus j’étais séduit par le désir du départ.
Et après tout pourquoi pas ? Pourquoi n’irais-je pas ?
J’avais en poche mon brevet, aux termes duquel j’étais non seulement nommé de la garde nationale, mais désigné comme ci-devant, « président du Comité de Salut public de la généralité de Quercy ». En me tenant lieu de papiers et de passeport, ce document me faciliterait le voyage. Ma longue maladie était un prétexte tout trouvé pour justifier un changement d’air, et expliquer mon absence de chez moi. J’avais au château plus d’argent qu’il ne m’en fallait. En un mot, je ne rencontrerais aucune difficulté, ni rien qui m’empêchât, si je me résolvais au départ. Je pouvais suivre ma fantaisie.
Mon choix fut bientôt fait. Le lendemain je montai à cheval pour la première fois, trottai deux tiers de lieue sur la route, et rentrai chez moi harassé.
Les jours suivants je poussai jusqu’à Saint-Alais, où je vis les ruines du château, et m’en revins. Cette fois j’étais moins fatigué.
Le lendemain dimanche, je me reposai ; et le lundi j’allai jusqu’à mi-chemin de Cahors, et retour. Ce soir-là, je nettoyai mes pistolets, et sous ma direction, Gilles fit mes valises. Je pris deux habits simples, l’un à mettre sur moi, et l’autre de rechange, plus un chapeau orné d’une petite rosette tricolore. Le matin suivant, 6 mars, je me mis en route ; et me séparant d’André à la sortie du village, tournai bride vers Figeac. La sensation d’être libre et d’échapper aux difficultés et aux embarras, avec l’espoir de ce que j’allais trouver, me firent passer une première heure exquise, et ne cessèrent de me soutenir jusqu’à l’heure où le soleil de mars disparut et fut remplacé par cette obscurité glacée du soir, qui dans un endroit inconnu et nouveau est toujours sombre et mélancolique.