Je rencontrai bon nombre de singularités au cours de ce voyage. Telles, par exemple, de voir dans les champs des paysans armés ; d’arriver dans chaque village sur des hommes à l’exercice ; d’entrer dans les auberges pour y trouver une douzaine de rustres attablés devant des verres de vin, parfois même devant un encrier, et que l’on m’apprenait s’intituler un Comité. Mais vers le soir du troisième jour, je vis quelque chose de plus singulier que tout cela. Je commençais à remonter la vallée du Tarn qui, à Millau, s’enfonce dans les Cévennes ; le vent soufflait du nord, le ciel était couvert, le paysage grisâtre et nu ; à une lieue devant moi la montagne dressait son massif morne et bleuâtre. Soudain, comme je marchais fatigué à côté de mon cheval, j’ouïs un chœur de voix qui chantaient. Je regardai autour de moi. Le son, clair et doux comme une musique surnaturelle, semblait sortir de terre juste à mes pieds.
Quelques pas plus loin, j’eus la clef du mystère. Je me trouvai sur le bord d’un petit creux de terrain, et vis devant moi les toits d’un hameau, et en deçà de celui-ci une réunion d’une centaine d’individus, hommes et femmes. Ils dansaient et chantaient alentour d’un grand arbre dépouillé de ses feuilles mais tout pavoisé ; quelques vieillards étaient assis contre son tronc, à l’intérieur du cercle, et n’eussent été le froid et le paysage d’hiver, j’aurais pu me croire à la fête du Mai.
Mon apparition fit tout d’abord cesser les chants ; puis deux des vieux paysans traversèrent le cercle et vinrent à moi, en se tenant par la main.
— Honneur à Vlais et Giron ! cria l’un.
— Honneur à Giron et Vlais ! cria l’autre.
Et sans me laisser le temps de répliquer, tous deux ajoutèrent :
— Vous arrivez en un jour de bonheur !
Je ne pus m’empêcher de sourire.
— J’en suis fort aise, dis-je. Mais permettez-moi de vous demander le motif de cette réunion.
— Les communes de Giron et Vlais, de Vlais et Giron, répondirent-ils, mêlant leurs voix, ne font plus aujourd’hui qu’une seule. Aujourd’hui, citoyen, les anciennes limites disparaissent, les vieilles rivalités meurent. Le noble cœur de Giron, le noble cœur de Vlais, battent à l’unisson.
J’eus peine à ne pas rire de leur naïveté ; par bonheur, à ce moment, les chants et les danses reprirent alentour de l’arbre, et cette ronde, même par ce temps, avait quelque chose de gracieux, qui rappelait une fête de Watteau. Je félicitai les deux paysans.
— Mais, citoyen, ceci n’est rien, répliqua le premier avec une parfaite gravité. Ce ne sont pas seulement les limites des communes qui disparaissent ; celles des provinces sont également une chose du passé. A Valence, au delà des montagnes, les deux rives du Rhône se sont tendu la main et juré une amitié éternelle. Désormais tous les Français sont frères ; tous les Français sont de toutes les provinces.
— Voilà une idée superbe ! fis-je.
— Aucun fils de la France ne versera jamais plus le sang français ! continua-t-il.
— Ainsi soit-il.
— Catholiques et protestants, protestants et catholiques vivront en paix ! Il n’y aura plus de procès. Le blé circulera librement, sans entrave de péages ou de taxes. Tous seront libres, citoyen. Tous seront riches.
Ils continuèrent sur le même ton de simplicité ingénue et avec la même confiance naïve ; mais mon attention dévia, attirée qu’elle fut par un homme assis au pied de l’arbre, entre les paysans, mais qui me parut être d’une classe différente. Grand et mince, avec de longs cheveux noirs et des traits sévères et durs, il n’y avait rien dans son aspect extérieur pour le différencier de ceux qui l’entouraient. Son habillement, un grossier costume de chasse, était vieux et rapiécé ; les éperons de ses bottes brunes et boueuses étaient rouillés et tordus. Mais son port avait une aisance qui manquait aux autres ; et je lus un paisible mépris dans le regard qu’il promenait sur la ronde rustique.
Je ne remarquai pas qu’il s’aperçût de mon attention, mais je n’avais pas fait cent pas sur le chemin, après avoir pris congé des deux maires, que j’entendis un pas, et me retournant, vis l’étranger qui me suivait. Il me fit signe, et je m’arrêtai pour lui laisser le temps de me rejoindre.
— Vous allez à Millau ? dit-il, sans préambule et avec un fort accent du pays, mais du ton de celui qui parle à un égal.
— Oui, monsieur, dis-je. Mais je doute d’y arriver ce soir.
— J’y vais également, répondit-il. Mon cheval est resté au village.
Et sans rien ajouter il marcha à côté de moi jusqu’à ce que nous fûmes au hameau. Arrivé là — l’endroit était désert — il tira d’une écurie une piètre jument, et se mit en selle. Je le regardai faire en silence.
— Que pensez-vous de cette bêtise ? dit-il tout à coup, quand nous eûmes repris notre route.
— Je crains qu’ils ne se fassent des illusions, répliquai-je en me tenant sur mes gardes.
Il eut un gros rire plein de mépris.
— Ils se figurent que l’âge d’or est arrivé, dit-il. Et dans un mois ils verront leurs granges brûlées et eux-mêmes égorgés.
— Je souhaite que non, dis-je.
— Oh ! moi aussi, répliqua-t-il d’un air cynique. Je souhaite bien que non, comme de juste. Mais dans ce cas même,Vive la Nation ! Vive la Révolution !
— Hé quoi, si tels en doivent être les fruits ? demandai-je.
— Et pourquoi pas ? reprit-il, en fixant sur moi ses yeux sombres. C’est chacun pour soi, et l’ancien ordre de choses n’a pas tant fait pour moi que je doive craindre d’essayer le nouveau. Il me laissait à crever la faim sur un vieux donjon, auprès d’un vieux colombier, entre quatre murs de pierre nue, avec un vieux pot noirci en fait de vaisselle plate ! Et cela tandis que des femmes et des traitants, des muguets parfumés et des abbés fainéants paradent devant le roi ! Et pourquoi ? Parce que je suis resté, monsieur, ce que la moitié de la nation était autrefois.
— Vous êtes protestant ? hasardai-je.
— Oui, monsieur, et gentilhomme pauvre, répondit-il avec amertume. Le baron de Géol, à votre service.
En retour de sa politesse je lui donnai mon nom.
— Vous portez les trois couleurs, dit-il ; et pourtant vous me jugez excessif ? Je répondrai à cela que c’est très joli pour vous, mais que nous sommes des gens différents. Vous êtes sans doute père de famille, monsieur le vicomte, avec femme…
— Pas le moins du monde, monsieur le baron.
— Alors, une mère, une sœur…
— Non, dis-je en souriant. Je n’ai ni l’une ni l’autre. Je suis absolument seul au monde.
— Vous avez du moins un toit, persista-t-il, de la fortune, des amis, un emploi, ou l’espoir d’en avoir un ?
— Oui, dis-je, c’est exact.
— Tandis que moi… moi, reprit-il, d’une voix que sa surexcitation rendait gutturale, je n’ai rien de tout cela. Je ne puis entrer dans l’armée : je suis protestant ! Je me vois exclu des fonctions de l’État : je suis protestant ! Je ne puis être avocat ni juge : je suis protestant ! Les écoles royales me sont fermées : je suis protestant ! Je ne puis témoigner en justice : je suis protestant ! Je… aux yeux de la loi, je n’existe pas ! Moi, moi, monsieur, continua-t-il plus posément et d’un accent non dénué de noblesse, alors que mes ancêtres ont figuré devant les rois, alors que le grand-père de mon grand-père a sauvé la vie de Henry IV, devant Coutras, je n’existe pas !
— Mais maintenant ? dis-je, ému par son ton d’emportement.
— Ah oui, maintenant, répondit-il d’un air sombre, cela ne sera plus pareil. Maintenant cela va être tout autre, si toutefois ces noirs corbeaux de prêtres ne font pas rétrograder à nouveau la marche du progrès. C’est pour cela que je me suis mis en route.
— Vous allez à Millau ?
— J’habite près de Millau, répondit-il. Et j’ai été absent de chez moi. Mais ce n’est pas chez moi que je retourne à cette heure. Je vais plus loin, à Nîmes.
— A Nîmes ? fis-je, avec étonnement.
— Oui, reprit-il, à Nîmes.
Et il me jeta du coin de l’œil un regard presque menaçant, et n’ajouta plus rien. Le soir tombait ; la vallée du Tarn, que suivait notre route, bien que fertile et agréable à voir en été, offrait en cette saison, et dans le crépuscule, un aspect farouche et désolé. A droite et à gauche, les montagnes nous dominaient ; et lorsque la route se rapprochait de la rivière, le bruissement de l’eau torrentueuse et tournoyant au-dessous de nous parmi les rochers, aggravait la mélancolie du paysage. Je frissonnai. L’incertitude de mon but, l’incertitude de tout, le sombre silence de mon compagnon, m’oppressaient. Je fus bien aise quand il sortit de sa rêverie, et me montra les lumières de Millau éparpillées dans une petite plaine que font les montagnes en s’écartant de la rivière.
— Vous allez sans doute à l’auberge ? dit-il, comme nous arrivions dans les faubourgs. Demain, si vous allez à Nîmes, voulez-vous… Mais vous préférez peut-être voyager seul ?
— Loin de là, répondis-je.
— Eh bien ! je partirai de la porte de l’est, vers huit heures, répliqua-t-il d’un air bourru. Bonne nuit, monsieur.
Je lui rendis son souhait, et le quittai pour entrer dans la ville. Je passai par des rues étroites et laides, sous des voûtes sombres et des lanternes suspendues, qui grinçaient et se balançaient au vent, et faisaient de vains efforts pour dissiper la lugubre obscurité. Bien que la nuit fût complète, les gens circulaient activement, ou se tenaient sur le pas des portes ; ce bourg, après la solitude que je venais de traverser, prenait des airs de grande ville. Je m’aperçus bientôt qu’une petite troupe suivait mon cheval. Avant que j’eusse atteint l’auberge, qui se trouvait sur une place à peine éclairée, cette troupe était devenue une foule, et menaçait de se refermer sur moi : l’individu qui marchait le plus près de moi examinait attentivement mes traits, tandis que d’autres, plus éloignés, s’adressant à leurs voisins ou à des personnages entrevus aux fenêtres des rez-de-chaussée, criaient que c’étaitlui!
Je trouvai la chose assez alarmante. Mes suiveurs ne me molestaient toujours pas ; mais quand je m’arrêtai ils s’arrêtèrent aussi, et je fus forcé de descendre de cheval presque dans leurs bras.
— Est-ce ici l’auberge ? demandai-je aux plus proches, tout en m’efforçant de faire bonne contenance.
— Oui, oui, crièrent-ils d’une seule voix, c’est ici l’auberge !
— Mon cheval…
— On prendra soin du cheval. Entrez seulement ! entrez !
Je n’avais guère de choix, tant ils me serraient de près. Avec une insouciance affectée, j’obéis, comptant qu’ils ne me suivraient pas, et qu’à l’intérieur on m’apprendrait la raison de leur conduite. Mais j’eus à peine le dos tourné qu’ils entrèrent pêle-mêle derrière et autour de moi, et me soulevant presque de terre, me poussèrent bon gré mal gré dans l’étroit couloir de la maison. Je voulus résister, protester ; mais les plus avancés étouffèrent ma voix en appelant à grands cris :
— M. Flandre ! M. Flandre !
Par bonheur, celui auquel ils s’adressaient n’était pas loin. Une porte vers laquelle on me poussait s’ouvrit, et il apparut. C’était un homme d’une obésité monstrueuse, avec une figure à l’avenant. Il nous examina tout d’abord, ahuri par cette invasion. Puis avec colère, il demanda de quoi il s’agissait.
— Ventrebleu ! s’écria-t-il. Est-ce ici ma maison ou la vôtre, sacripants ? Qui est cet individu ?
— Le capucin ! le capucin ! crièrent une dizaine de voix.
— Ho ! ho ! répliqua-t-il, avant que j’eusse le temps de parler. Apportez de la lumière !
Deux ou trois femmes aux bras nus, que le bruit avait attirées sur le seuil de la cuisine, s’approchèrent avec des chandelles, et les élevant au-dessus de leurs têtes, m’examinèrent avec curiosité.
— Ho ! ho ! reprit-il. Est-ce là le capucin ? Vous l’avez donc attrapé ?
— Est-ce que j’ai l’air d’un capucin ? exclamai-je, furieux, en repoussant ceux qui me serraient de trop près. Mordieu ! Est-ce ainsi que vous recevez vos hôtes, monsieur ? Ou bien est-ce que tout le monde est devenu fou dans cette ville ?
— Vous n’êtes pas le moine ? dit-il, un peu démonté, à ce que je vis, par ma hardiesse.
— Ne viens-je pas de vous dire que je ne le suis pas ? Est-ce que dans votre pays les moines ont l’habitude de voyager bottés et éperonnés ? ripostai-je.
— En ce cas, vos papiers ! reprit-il sèchement. Vos papiers ! Il faut que vous sachiez, continua-t-il en se bouffissant les joues, que je suis maire de la ville aussi bien qu’hôtelier, et que je dirige la prison aussi bien que l’auberge. Vos papiers, monsieur, si vous préférez la seconde à la première.
— Devant vos amis que voilà ? dis-je d’un air dégoûté.
— Ce sont de bons citoyens, répondit-il.
Je craignais un peu, en cette extrémité, que si je tirais mon brevet de ma poche, il ne produisît pas tous les effets que j’en attendais. Mais je me voyais contraint, et ne pouvais finalement y perdre ; aussi après une courte hésitation, je l’exhibai. Il était heureusement libellé en termes flatteurs et il donna au maire, je ne sais trop pourquoi, l’idée que j’étais réellement chargé d’une affaire d’État. Lorsqu’il l’eut parcouru, donc, il se répandit en excuses, sollicita l’honneur de me rendre ses devoirs, et déclara à la foule attentive qu’elle avait commis une erreur.
J’estimai tout d’abord singulier que la foule ne parût pas le moins du monde embarrassée de sa méprise. Au contraire, tous s’empressèrent de me féliciter de mon innocence, et ils allèrent dans leur bonne humeur jusqu’à me taper sur l’épaule. D’aucuns allèrent veiller à ce qu’on mît mon cheval à l’écurie, ou donner des instructions en ma faveur, et les autres ne tardèrent pas à se disperser, me laissant tenté de croire qu’ils m’auraient pendu au prochain réverbère avec la même satisfaction stupide.
Lorsqu’il n’en resta plus que deux ou trois, je demandai au maire pour qui l’on m’avait pris.
— Pour un moine déguisé, monsieur le vicomte, répondit-il. C’est un très dangereux individu, que l’on sait être en chemin avec deux dames, pour Nîmes. Et l’ordre de l’arrêter m’a été envoyé de haut lieu.
— Mais je suis seul ! protestai-je. Je n’ai pas de dames avec moi !
Il haussa les épaules.
— Précisément, monsieur le vicomte, répliqua-t-il. Mais nous tenons les deux dames. Elles ont été arrêtées hier matin, alors qu’elles tentaient de traverser la ville en voiture. Nous savons donc que lui également est seul.
— Oh ! oh ! dis-je. Ainsi donc à présent il ne vous manque plus que lui ? Et de quoi l’accuse-t-on ? repris-je, me rappelant avec un léger battement de cœur qu’un père capucin avait rendu visite à l’abbé Benoît avant son départ. Je trouvais singulier d’arriver ici sur les traces d’un autre moine.
— Il est accusé, répondit majestueusement M. Flandre, de haute trahison envers la nation, monsieur. Il a été vu ici et là, et ailleurs, à Montpellier, à Cette, à Albi, et même jusqu’à Auch, et toujours prêchant la guerre et la superstition, et corrompant le peuple.
— Et les dames ? dis-je en souriant. Ont-elles aussi corrompu…
— Non, monsieur le vicomte. Mais l’on croit que, voulant retourner à Nîmes, et sachant les routes surveillées, il s’est déguisé et s’est joint à elles. Ce sont probablement des dévotes.
— Pauvres créatures ! dis-je, avec un frisson de sympathie. Qu’allez-vous faire d’elles ?
— Je vais demander des instructions. Dans son cas à lui, reprit-il d’un air dégagé, je n’en aurais pas besoin. Mais voici votre souper. Excusez-moi, monsieur le vicomte, si je ne vous sers pas moi-même. En tant que maire, je dois prendre soin de ma réputation… Mais vous le comprenez.
Je lui répondis que je le comprenais ; et le souper étant servi dans ma chambre, selon la coutume des petites auberges d’alors, je lui offris de prendre un verre de vin avec moi, et au cours du repas j’appris beaucoup de choses sur l’état du pays, sur la fermentation qui se propageait le long de la côte méridionale, sur les prêtres qui excitaient le peuple par des processions et des sermons. Il s’étendit avec une éloquence particulière sur l’agitation qui régnait à Nîmes, où les masses étaient des catholiques romains fanatiques, tandis que les protestants avaient pour eux les hardis paysans de la montagne.
— Il y aura du grabuge, monsieur le vicomte, il y aura du grabuge par ici, dit-il d’un air significatif. Les choses vont trop bien pour ceux de là-bas. On les arrêtera si on peut.
— Et cet homme ?
— C’est un de leurs missionnaires.
Je songeai à l’abbé Benoît, et soupirai.
— A propos, dit tout à coup le maire en me considérant d’un air rêveur, voilà qui est curieux !
— Quoi donc ?
— Vous venez de Cahors, monsieur le vicomte ?
— Oui, eh bien ?
— Ces femmes aussi ; ou du moins elles le prétendent. Les prisonnières.
— De Cahors ?
— Oui. Cela me frappe maintenant, reprit-il, en se caressant le menton, mais quand j’ai lu votre brevet, je ne m’en suis pas avisé.
Je haussai les épaules avec impatience.
— Il ne s’ensuit pas que je sois de la conspiration, dis-je. De grâce, monsieur le maire, ne recommençons pas. Vous avez vu mes papiers…
— Ta ta ta ! reprit-il. Ce n’est pas cela que je veux dire. Mais vous connaissez peut-être ces personnes.
— Au fait ! dis-je.
Et je restai un moment la fourchette en l’air, à l’examiner à la lueur des chandelles. Une idée saugrenue, insensée, m’avait traversé l’esprit. Deux dames de Cahors ? De Cahors, entre toutes les villes !
— Comment s’appellent-elles ? demandai-je.
— Corvas, répondit-il.
— Corvas ! tiens, fis-je, en me remettant à manger.
Et je continuai mon souper.
— Oui. La femme d’un marchand, à ce qu’elle dit. Mais vous allez la voir.
— Ce nom ne me rappelle rien, répliquai-je.
— N’importe, vous pouvez les connaître, reprit-il, avec l’insistance d’un homme dénué d’idées. Il se peut à la rigueur que nous ayons commis une méprise, car nous n’avons pas trouvé de papiers dans la voiture, mais seulement un objet qui a paru suspect.
— Quel était cet objet ?
— Une cocarde rouge.
— Une cocarde rouge ?
— Oui, reprit-il. L’insigne des anciens Ligueurs, rappelez-vous.
— Mais, dis-je, je n’ai pas ouï dire qu’aucun parti l’ait adopté.
D’un air dubitatif, il gratta son crâne chauve.
— Non, dit-il, c’est juste. Pourtant, c’est une couleur que nous n’aimons pas, ici. Et deux dames voyageant seules… Seules, monsieur ! Puis, leur cocher, une sorte d’innocent, qui raconte qu’elles l’ont pris à Rodez, tout en niant mordicus avoir vu le capucin, a varié dans ses déclarations. En attendant, si vous avez fini de manger, monsieur le vicomte, je vais vous mener les voir. Vous aurez peut-être quelque chose à dire pour ou contre elles.
— Si vous ne croyez pas qu’il soit trop tard ? dis-je, appréhendant un peu l’entrevue.
— On ne fait pas ce qu’on veut en prison, répliqua-t-il avec un mauvais rire.
Et il cria par la porte pour réclamer une lanterne et son manteau.
— Les dames ne sont donc pas ici ?
— Hé non (et il me fit un clin d’œil). Qui enferme bien retrouve bien. Mais elles n’ont pas à se plaindre. Comme il y a un ou deux mauvais garçons au violon, Babet, le geôlier, leur à donné une chambre chez lui.
Cependant la lanterne arriva, et le maire ayant drapé dans un manteau son imposante personne, nous sortîmes de la maison. Il faisait absolument noir sur la place, le peu de réverbères qui l’éclairaient lors de mon arrivée ayant été éteints, j’imagine, par le vent qui se levait et tourbillonnait maintenant avec force dans cet espace resserré. La jaune clarté de la lanterne nous était indispensable, mais bien qu’elle nous fît voir à quelques pas où poser le pied sur le pavé, elle rendait plus noires les ténèbres d’alentour. Je ne distinguais même pas la silhouette des toits, et n’avais aucune idée de la direction ni de la distance parcourues. Tout à coup, M. Flandre fit halte, et levant son falot, en projeta la clarté sur un mur de pierre lisse, où une porte basse et cloutée de fer, profondément encastrée dans la maçonnerie, nous montrait son visage rébarbatif. Au milieu de cette porte il y avait un énorme heurtoir, et au-dessus, un petit judas.
— Qui enferme bien retrouve bien ! répéta le maire, avec un rire opaque.
Mais au lieu de soulever le heurtoir, il frappa de son bâton sur les barreaux du judas.
Cet appel reçut vite sa réponse. Une tête regarda un instant par le grillage, puis la porte s’ouvrit devant nous. Le maire me précéda, et nous quittâmes la nuit pour pénétrer dans une atmosphère étouffante et chaude puant l’oignon et le mauvais tabac, plus toute une variété d’odeurs analogues. Sans mot dire, le geôlier reverrouilla la porte derrière nous, et prenant le falot des mains du maire, il nous conduisit par un couloir sombre et bas juste assez large pour une personne. Il fit halte devant la première porte à la gauche du couloir, et la poussa.
M. Flandre entra le premier, et s’arrêtant pour ôter son chapeau, obstrua momentanément le cadre de la porte. J’eus le loisir d’entendre un bout de refrain obscène qui provenait d’une pièce située plus loin dans le couloir, et les aboiements répétés du chien de la prison, qui, à notre bruit, tirait sur sa chaîne, quelque part dans la même direction. Je remarquai aussi que les murs du couloir étaient crasseux et ruisselants d’humidité. Mais une voix, qui répondait aux salutations de M. Flandre, frappa mon oreille, et me figea sur place.
C’était la voix de Mmede Saint-Alais !
Il était heureux que j’eusse envisagé, même une seconde, l’idée extravagante et folle qui m’avait traversé au cours du souper ; car elle me préparait dans une certaine mesure. Et je n’eus guère le loisir d’autres préparations, pour réfléchir et me décider. Par chance la pièce était obscurcie de tabac et de la vapeur du linge qui séchait devant le feu ; et je profitai d’un accès de toux, en partie simulé, pour m’attarder un peu sur le seuil après que M. Flandre fut entré. Puis je le suivis.
Outre le maire, quatre personnes occupaient la pièce, mais je négligeai l’homme et la femme maussades installés devant une table avec un jeu de cartes poisseuses. Je vis seulement la marquise et sa fille, que je dévorai des yeux. Elles étaient assises sur deux escabeaux, de l’autre côté de l’âtre : la jeune fille, les yeux à demi clos, s’adossait au mur d’un air de lassitude ; la mère, droite et alerte, soutenait le regard du maire avec un sourire dédaigneux. Ni la prison, ni le danger, ni l’entourage de ce taudis infect, n’avaient eu le pouvoir de dompter cette âme hautaine ; mais, lorsque ses yeux se détournant du maire rencontrèrent les miens, elle se leva d’un bond avec un cri étouffé, et resta interdite devant moi.
Pour une seconde, la vue gênée par le voile de fumée, elle eut quelques raisons de douter. Mais il y en avait là une autre qui ne douta pas. Au cri poussé par sa mère, MlleDenise avait sursauté d’effroi, et toutes deux échangèrent un regard instantané. Puis elle s’affaissa sur son escabelle et éclata en sanglots.
— Holà ! dit le maire. Qu’y a-t-il ?
— Il y a erreur, je le crains, répondis-je d’une voix altérée, mais déjà prêt à la riposte.
Et adressant à la marquise un salut cérémonieux que je m’efforçai de rendre froid et dégagé :
— Je me félicite, madame, de la bonne fortune qui m’a amené dans cette ville.
Elle n’avait pas encore surmonté son trouble, et elle balbutia une réponse, en s’appuyant contre la muraille.
— Vous connaissez donc ces dames ? fit le maire, en m’interpellant d’une voix rude où pointait un soupçon.
Et il nous examina attentivement l’un après l’autre.
— Je les connais très bien, répondis-je.
— Elles sont de Cahors ?
— Oui, du voisinage.
— Mais quand je vous ai dit leur nom, vous m’avez répondu que vous ne les connaissiez pas, monsieur le vicomte ?
Je cessai de respirer : une terreur soudaine apparut sur le visage angoissé de la marquise. Faute de mieux, je risquai le paquet.
— Corvas ; vous m’avez dit que cette dame s’appelait Corvas, murmurai-je.
— Oui, eh bien ? fit-il.
— Mais c’est Corréas, le nom de madame !
— Corréas ? répéta-t-il, en ouvrant la bouche toute grande.
— Hé oui, Corréas. Je suppose, repris-je avec une politesse affectée, que ces dames étaient trop émues pour parler distinctement.
— Alors, elles s’appellent Corréas ?
— C’est ce que je vous avais dit, répliqua Mmede Saint-Alais, prenant enfin la parole, et j’ai ajouté que je ne savais rien de votre père capucin. Et cela, poursuivit-elle avec gravité, en m’adressant du regard une supplication muette à quoi je ne pouvais me méprendre, je l’affirme de nouveau, sur mon honneur !
Je devinai à ces derniers mots ce qu’elle attendait de moi, et je répondis à son appel.
— Oui, monsieur le maire, dis-je, je crains que vous n’ayez commis une erreur. Je réponds de madame comme de moi-même.
Le maire se gratta la tête.