CHAPITRE XXIINOBLESSE OBLIGE

Il ne fut pourtant pas le premier à parler. L’un de ses acolytes fit un pas en avant, et s’écria :

— C’est lui ! Voyez, il tient encore son canon de mousquet.

— Eh bien, saisissez-vous de lui, répliqua M. de Saint-Alais. Et emmenez-le hors d’ici ! Monsieur, continua-t-il, en s’adressant à moi d’un ton et d’un air féroces, qui que vous soyez, lorsque vous avez entrepris le métier d’espion, vous en avez pesé les conséquences, j’imagine ? Emmenez-le, mes amis !

Deux des individus s’avancèrent, et m’empoignèrent par les bras. La surprise que me causaient l’apparition et le discours de M. de Saint-Alais m’empêcha de faire aucune résistance. Mais en de pareils cas la pensée devient prompte, et en un clin d’œil je me ressaisis.

— Voilà qui est absurde, monsieur de Saint-Alais, fis-je. Vous savez bien que je ne suis pas un espion. Vous savez pourquoi je suis ici. Et quant à ce déguis…

— Je ne veux rien savoir ! répliqua-t-il.

— Mais…

— Je ne veux rien savoir, vous dis-je ! répéta-t-il, avec un geste gouailleur. Si ce n’est, monsieur, que nous vous trouvons ici, vêtu en moine, ce que vous n’êtes évidemment pas. Vous auriez mieux fait de tenter à la nage la traversée du Rhône en pleine crue, que de pénétrer ce soir dans cette maison, je vous le garantis… Et maintenant, dehors ! On lui réglera son procès en bas.

Mais je n’y tins plus. Je repoussai les hommes qui me maintenaient, et fis un bond en arrière.

— Vous en avez menti ! m’écriai-je. Vous savez qui je suis, et pourquoi je suis ici !

— Je ne vous connais pas, répondit-il sans broncher. Et j’ignore également pourquoi vous êtes ici. J’ai connu autrefois un homme qui vous ressemblait, il est vrai. Mais celui-là était un gentilhomme, et il eût préféré mourir plutôt que devoir son salut à un mensonge, à une fausseté aussi évidente. Emmenez-le. Il a fait une peur mortelle à MlleDenise. Je suppose qu’il aura trouvé la porte ouverte, et se sera introduit, croyant se mettre en sûreté.

Je compris enfin son intention : dans sa fureur il voulait me sacrifier pour garder intact l’honneur de sa sœur. Je dirai plus : il envisageait avec une joie féroce le dilemme en présence duquel il me mettait. Mon front devint moite, et je promenai autour de moi des yeux égarés, en m’efforçant de résoudre le problème. Les bruits du combat des rues m’emplissaient encore les oreilles ; les gens qui risquent leur vie dans une pareille lutte, je ne l’ignorais pas, sont dépourvus de scrupules autant que de pitié. Cet homme en particulier était visiblement affolé par les pertes et les humiliations qu’il avait subies, et j’entravais ses desseins. Le risque était réel, et il ne s’agissait pas d’une simple menace. Il y avait générosité à courir ce risque.

Et néanmoins j’hésitais. Je me laissai même entraîner jusqu’à mi-chemin de la porte ; mais alors — Dieu sait ce que j’aurais fait si mon devoir me fût apparu plus clairement — une intervention extérieure trancha la question. Avec un grand cri, Denise, qui depuis l’arrivée de son frère était restée appuyée contre le mur, prête à défaillir, s’élança en avant, et lui saisit le bras.

— Non, je ne veux pas ! s’écria-t-elle d’une voix étranglée. Non ! vous ne ferez pas cela ! Grâce ! pitié ! Je…

— Mademoiselle ! fit-il, en lui coupant tranquillement la parole, mais avec un éclair de rage dans les yeux. Vous êtes épuisée de fatigue, et ne vous connaissez plus. Cette scène vous a achevée. Allons ! poursuivit-il, s’adressant à la camériste, prenez soin de votre maîtresse. Cet homme est un espion, indigne de sa pitié.

Mais Denise s’accrocha à lui.

— Ce n’est pas un espion ! s’écria-t-elle, d’une voix qui m’alla droit au cœur. Ce n’est pas un espion, vous le savez bien !

— Assez, jeune fille ! taisez-vous ! répliqua-t-il furibond.

Mais il ne s’attendait pas au changement qui s’opéra en elle, changement auprès duquel le sien à lui était minime.

— Je ne veux pas ! exclama-t-elle, je ne veux pas !

Et à ma surprise, lâchant le bras auquel elle s’agrippait, et d’une secousse rejetant en arrière ses cheveux dérangés par ses brusques mouvements, elle se redressa d’un air provocateur.

— Je ne veux pas ! reprit-elle. Ce n’est pas un espion, et vous le savez bien, monsieur. Il m’aime, poursuivit-elle, avec un geste orgueilleux, et il est venu pour me voir. M’entendez-vous ? C’est mon fiancé, qui est venu me rendre visite.

— Jeune fille, êtes-vous folle ? grinça-t-il, dans le silence général.

Et dans le même silence tous les yeux se fixèrent sur elle.

— Je ne suis pas folle, répondit-elle, pâle et les yeux flamboyants.

— Insensible à la honte, le serez-vous aussi à la crainte ? lui lança-t-il, d’une voix terrible.

— La crainte ? Quand je vous dis que j’aime ! Et que je l’aime, lui !

Je ne saurais décrire les sentiments que cet aveu m’inspira. D’une part, j’étais dans une fureur telle que je me connaissais à peine ; et d’autre part, la jeune fille n’eut pas plus tôt prononcé ces paroles que M. le marquis la saisit brutalement par la taille et l’entraîna, malgré ses cris et sa résistance, jusqu’à l’autre bout de la pièce.

Ce fut le signal d’une scène innommable. Je m’élançai pour lui porter secours ; aussitôt les trois hommes se jetèrent sur moi, et leur commune poussée me refoula vers la porte. Saint-Alais, écumant de rage, leur hurlait de m’emmener, tandis que je le traitais de lâche, l’invectivais, et m’efforçais vainement de l’atteindre. Un instant je réussis à leur tenir tête à tous trois, malgré leur nombre. Les cris de la jeune fille augmentaient le tumulte. Puis la force des choses l’emporta ; ils finirent par m’entraîner hors de la chambre, dont la porte se referma sur Denise et sur ses appels.

J’étais pantelant, hors d’haleine, frénétique. Mais aussitôt la lutte terminée et la porte close un calme relatif nous envahit. Mes gardiens desserrèrent leur étreinte, et se mirent à m’examiner en silence. Pour moi, appuyé contre le mur, je roulais des yeux farouches. Puis l’un d’eux me dit assez civilement :

— Allons, monsieur, en voilà assez. Tenez-vous tranquille, et nous vous traiterons bien ; sinon…

— C’est un lâche infâme ! criai-je dans un sanglot.

— Tout doux, monsieur, tout doux !

Ils étaient cinq à présent, avec les deux hommes restés sur le palier. Le corridor était sombre, mais ils avaient un falot, et nous attendîmes en silence deux ou trois minutes. Puis la porte s’entre-bâilla de quelques pouces, l’homme qui paraissait les commander s’approcha de l’ouverture, et ayant reçu ses instructions, s’en revint.

— En route ! fit-il. Au no6. Toi, Petitot, va chercher la clef.

Le dénommé Petitot s’éloigna en hâte, et nous le suivîmes plus lentement au long du corridor : mes gardiens m’encadraient, et leurs pas pesants éveillaient des échos sonores qui se répercutaient au loin devant nous. La jaunâtre lumière du falot nous montrait de chaque côté des murs au badigeon grossier ; et dans celui de droite une lugubre enfilade de portes pareilles à des portes de cachots. Nous fîmes halte devant l’une d’elles, et je crus qu’on allait m’enfermer là : je repris courage, car je n’y serais pas loin de Denise. Mais la porte, en s’ouvrant, ne laissa voir qu’un petit escalier, que nous descendîmes à la queue leu-leu, et qui nous mena dans un corridor pareil à celui d’au-dessus. Arrivés à la moitié de ce nouveau corridor, nous fîmes halte derechef, auprès d’une fenêtre ouverte, par où le vent de la nuit s’engouffrait avec violence, au point d’agiter les cheveux et d’obliger le porteur du falot à l’abriter sous ses basques. Et le vent de la nuit n’entrait pas seul ; il nous apportait tous les bruits nocturnes de la ville en émoi : des clameurs farouches, des acclamations, avec le sempiternel brimbalement des cloches, et de temps à autre un coup de pistolet, bruits trop révélateurs de ce qui se passait sous le voile de ténèbres nous cachant le labyrinthe des maisons et des rues. Même, en un point, ce voile était déchiré, et par la trouée, une colonne rougeâtre jaillissait des toits, projetant des étincelles : ardente réverbération d’un vaste incendie qui, dévorant le cœur de la cité, semblait faire participer le ciel aux crimes et aux abominations qui se perpétraient sous sa voûte.

Mes compagnons se pressèrent à la fenêtre et s’y penchèrent, tout yeux et tout oreilles. Je ne m’en étonnai pas, non plus que d’entendre l’homme responsable de tout, l’homme qui avait tout engagé dans cette partie, se promener d’un pas inlassable sur le toit, au-dessus de nos têtes. Car ce conflit de là-bas était l’unique grand conflit du monde, celui qui n’a jamais cessé depuis l’antiquité la plus reculée ; et on s’y adonnait comme il était de règle dans Nîmes depuis des siècles, avec une ardeur sauvage et sans merci, parmi des ruisseaux de sang. L’on n’en pouvait prédire l’issue ; mais selon toute apparence, tel il se déroulait ici, tel il faisait rage par la moitié de la France. De cette fenêtre, nous regardions dans la nuit avec nos yeux matériels ; mais par delà la frontière, à Turin, et plus près de nous, à Sommières, à Montpellier, des milliers de Français, la fleur de l’armorial de France, le suivaient également, tournés vers Nîmes, et d’un cœur aussi angoissé que les nôtres.

Aux propos de ceux qui m’entouraient, je compris que M. Froment s’était emparé des Arènes, et s’y était retranché. Les flammes que nous voyions s’élevaient de l’une des églises réformées. J’appris aussi que les patriotes, attaqués à l’improviste, avaient fait peu de résistance, et que si les Rouges tenaient vingt-quatre heures encore, l’arrivée des troupes de Montpellier assurerait leur succès, et du même coup mettrait le mouvement sous l’égide des plus hauts personnages.

— Mais il s’en est fallu de peu, chuchota l’un des hommes. Si nous ne leur avions sauté à la gorge ce soir, ils nous en faisaient autant demain.

— Et cependant il n’y a pas la moitié de nos cohortes qui aient répondu à l’appel.

— Les villages seront là dans la matinée, s’écria vivement un troisième. On va mettre en branle toutes les cloches d’ici au Rhône.

— Oui, mais si les Cévenols arrivent les premiers ? Que se passera-t-il, camarade ?

Personne ne sut que répondre, et tous restèrent aux aguets. Un bruit de pas qui se rapprochait dans le couloir leur fit rentrer la tête.

— C’est Petitot avec les clefs, dit le chef. Allons, monsieur !

Mais il se trompait. Le nouvel arrivant était un personnage de très haute taille, enveloppé d’un manteau, et le chapeau sur la tête, qui s’approchait à grands pas dans le corridor, suivi de trois ou quatre individus. Arrivé auprès de nous, il interpella :

— Est-ce que Buzeaud est ici ?

L’homme qui venait de parler s’avança respectueusement :

— Oui, monsieur, le voici.

— Prenez six hommes, les plus vigoureux que vous ayez en bas, répondit le nouveau venu (c’était Froment lui-même) et allez en chercher autant à laVierge, pour barricader la rue qui longe les casernes et mène à l’arsenal. Vous trouverez facilement de l’aide. Occupez aussi quelques maisons, afin de commander la rue. Et…

Mais il s’interrompit, car ses yeux, qu’il promenait à la ronde, venaient de se poser sur moi.

— Qu’est-ce que cela signifie ? reprit-il. Que fait ici ce monsieur ? Et dans ce costume ?

— M. le marquis l’a surpris… là-haut.

— M. le marquis ?

— Oui, monsieur, et il nous a donné l’ordre de l’enfermer au no6, en attendant.

— Ah bah !

— Comme espion.

M. Froment sifflota, et nous nous entre-regardâmes tout d’abord. La lumière incertaine des falots, et peut-être aussi sa préoccupation, durcissaient les traits de son visage massif et ombraient fortement ses orbites et sa bouche ; mais il poussa un profond soupir, et sourit, comme s’il appréciait l’étrangeté de la situation.

— Nous voilà donc de nouveau en présence, monsieur le vicomte, fit-il. Cela me rappelle que j’ai ici quelque chose qui vous appartient. Vous êtes venu pour me le réclamer, j’imagine ?

— Oui, monsieur, je suis venu pour vous la réclamer, fis-je d’un ton hautain, en lui renvoyant regard pour regard, et je vis qu’il me comprenait.

— Et M. le marquis vous a trouvé là-haut ?

— Oui, là-haut.

— Tiens !

Il resta songeur un instant. Puis, s’adressant aux hommes :

— C’est bon. Vous pouvez aller, Buzeaud. Je prends sous ma responsabilité ce monsieur… qui fera bien de quitter cette mascarade. Quant à vous, ajouta-t-il pour les trois ou quatre individus qui l’accompagnaient, allez m’attendre là-haut. Dites à M. Flandrin — et c’est mon dernier mot — que quoi qu’il arrive le maire ne doit pas hisser le signal pour réclamer la troupe. Il lui dira de ma part tout ce qu’il voudra… par exemple que je le ferai pendre aux plus hauts créneaux de la tour… mais qu’on se garde bien de mettre cette menace à exécution. C’est compris ?

— Oui, monsieur.

— Allez. Je vous rejoins dans un instant.

Ils sortirent, laissant une lanterne sur le carreau, et je restai seul avec Froment. J’attendais qu’il me parlât, mais il ne me regardait même pas. Au contraire, allant à la fenêtre ouverte, il s’y accouda, considéra la nuit, et resta ainsi quelques minutes sans mot dire. Les ordres qu’il venait de donner avaient-ils modifié réellement le cours de ses idées, ou bien ne savait-il encore de quelle façon me traiter ? c’est un point qui m’échappe. A plusieurs reprises, je l’ouïs soupirer, et à la fin il me dit à brûle-pourpoint :

— Trois cohortes seulement ont répondu à l’appel !

Je ne sais ce qui me poussa, mais je le suivis sur ce terrain :

— Trois cohortes seulement sur combien ? demandai-je froidement.

— Sur treize. Ils ont la supériorité numérique. Mais notre offensive nous a valu le dessus, et il s’agira de le garder. Si les gens des campagnes arrivent demain…

— Et les Cévenols pas.

— Exact. Si de plus les officiers parviennent à maintenir le régiment de Guyenne dans les casernes, si le maire ne hisse pas le signal pour les appeler, et si les Calvinistes ne s’emparent pas de l’arsenal… je crois que nous pourrons y arriver.

— Mais les chances sont ?…

— Contre nous, monsieur. Raison de plus (il se retourna enfin vers moi et me montra son visage qui rayonnait d’un sombre orgueil) ; raison de plus pour qu’il faille un homme ! Car, le savez-vous ? le prix de la lutte qui se déroule là-bas, c’est la France ! Oui, la France ! répéta-t-il avec amertume, et laissant paraître son émotion. Et je n’ai pour accomplir cette besogne que quelques centaines de coupe-jarrets, de bandits et de moines, cependant que vos jolis messieurs restent bien tranquilles à se chauffer de l’autre côté de la frontière, en attendant de voir ce qui va arriver ! C’est moi qui cours les risques, et ce sont eux qui tiennent les enjeux ! Je tue l’ours, et ils en prennent la peau. Ils sont à l’abri, et si j’échoue, me voilà pendu comme Favras !… Pouah ! ce serait à se faire patriote et à crier : « Vive la Nation ! »

Sans attendre ma réponse, il attrapa vivement la lanterne, me fit signe de le suivre, et me précéda au long du corridor. Il n’avait pas dit un mot de ma présence dans la maison, ni de ma situation, ni de Mllede Saint-Alais, ni de la façon dont il prétendait me traiter ; aussi, arrivé à la porte, comme j’ignorais ses intentions, je lui touchai l’épaule et l’arrêtai.

— Excusez-moi, monsieur, dis-je, avec toute la dignité dont je disposais ; mais j’aimerais savoir ce que vous allez faire de moi. Je n’ai pas besoin de vous dire que je ne suis pas entré dans cette maison comme espion…

— Vous n’avez besoin de me dire rien du tout, trancha-t-il avec rudesse. Et quant à ce que je vais faire de vous, cela tient en quatre mots. Je vais vous garder auprès de moi, afin que si les choses en viennent au pis, auquel cas il est peu probable que je voie la fin de cette semaine, vous puissiez protéger Mllede Saint-Alais et la conduire en lieu sûr. A cette fin votre brevet, que je détiens, vous sera restitué. Si, d’autre part, nous gardons l’avantage et allumons l’incendie qui doit enflammer ces pédants à sang-froid, alors, monsieur le vicomte, j’aurai deux mots à vous dire. Et nous causerons de la chose en gentilshommes.

Tout d’abord la surprise me rendit muet. Nous étions alors devant la porte du petit escalier par où j’étais descendu ; et son dernier mot prononcé, comme s’il n’attendait pas de réponse, il l’ouvrit et posa le pied sur la première marche, en projetant devant lui la clarté de son falot. Je l’arrêtai par la manche, et il se retourna vers moi.

— Monsieur Froment…! murmurai-je.

Mais il me fut impossible d’ajouter un mot.

— Inutile de faire des phrases, dit-il majestueusement.

— Êtes-vous bien certain… que vous savez tout ? balbutiai-je.

— Je suis certain qu’elle vous aime, et qu’elle ne m’aime pas, répliqua-t-il, en fronçant la lèvre et d’une voix où vibrait le dépit. En dehors de cela, je ne suis certain que d’une chose.

— Laquelle ?

— C’est que d’ici vingt-quatre heures le sang va couler à flots dans toutes les rues de Nîmes, et que le bourgeois Froment sera le baron Froment… ou qu’il n’existera plus ! Dans le premier cas, nous causerons. Dans le second (et il haussa les épaules d’une façon tant soit peu théâtrale), cela n’a plus d’importance.

Là-dessus il se mit à gravir les marches, et je le suivis. Au haut de l’escalier, il prit le corridor supérieur, puis l’escalier extérieur, où j’avais faussé compagnie à mon guide ; et enfin sur le toit, une courte échelle de bois menant jusque sur les plombs d’une tour. De là, nous dominions, étalé confusément sous nos pieds, tout le ténébreux chaos de Nîmes, ici offrant à l’imagination un amas de formes titanesques, et là un fouillis de rouges lueurs et d’ombres qui se découpaient en noir sur la clarté de l’église en feu. En trois points différents j’aperçus des falots piquetant le ciel comme des étoiles : l’un sur le couronnement des Arènes, un autre plus loin sur le clocher d’une église, le troisième sur une tour, en dehors des remparts. Mais la plus grande partie de la ville était à cette heure plongée dans le sommeil. L’émeute avait expiré, les cloches se taisaient ; la brise de la mer, chargée de sel, rafraîchissait nos fronts.

Sur les plombs une douzaine de personnages enveloppés de manteaux contemplaient pensivement le panorama, ou bien marchaient de long en large, tout en causant ; mais l’obscurité m’empêcha d’en reconnaître un seul. Après avoir reçu deux ou trois messages, Froment s’éloigna jusqu’à l’extrême bord de la tour qui donnait sur la campagne, et s’y promena seul, la tête basse, les mains derrière le dos. Il y avait là-dedans, j’imagine, plutôt un désir de sauvegarder sa dignité qu’un réel besoin de solitude. Mais les autres respectèrent ses volontés ; et, suivant leur exemple, je m’assis dans un des créneaux, d’où l’on apercevait l’incendie, alors sur son déclin.

J’ignore quelles étaient les pensées des autres. Un mot entendu par hasard m’apprit que Louis de Saint-Alais commandait aux Arènes, et que M. le marquis attendait seulement que le succès fût assuré pour partir à Sommières, dont le gouverneur avait promis un régiment de cavalerie au cas où Froment pourrait triompher sans son aide. La combinaison me parut des plus singulières ; mais les Émigrés, par crainte de compromettre le roi, et mis en garde par le sort de Favras, — lequel, abandonné des siens, avait été fusillé quelques mois plus tôt à la suite d’une conspiration analogue, — n’avaient guère que de la timidité. Et si ceux qui m’entouraient en ressentaient de l’indignation, ils n’eurent garde de l’exprimer.

La plupart néanmoins se taisaient, sauf lorsqu’un mouvement dans la ville, ou un appel au secours, leur arrachaient quelques paroles vives. Quant à moi, mes pensées n’avaient rien à voir avec cette lutte où les deux partis s’observaient l’un l’autre en attendant le jour : je ne m’occupais ni du lendemain, ni de Denise, mais bien de Froment lui-même. Si le but de cet homme avait été de faire impression sur moi, il l’avait atteint. Assis là dans les ténèbres, je sentais peser sur moi son influence ; j’étais ému par la crise comme lui et parce que lui-même l’était. Je vibrais de cette angoisse qui saisit le joueur à son dernier enjeu, du seul fait qu’il avait jeté les dés. Je me trouvais avec lui sur un même pinacle vertigineux, et à l’idée du menaçant avenir, je tremblais pour lui et avec lui. Mon regard se détournait des autres, et cherchait instinctivement sa haute taille dans l’ombre où il se promenait solitaire. Sans la moindre volonté de ma part je lui rendais l’hommage dû à celui qui se tient sur la brèche, impassible, et maître de soi devant la mort qui le guette.

Vers minuit eut lieu un mouvement général de descente. Je n’avais rien absorbé depuis douze heures, et j’avais beaucoup agi ; nonobstant la situation ambiguë où je me trouvais, la faim m’incitait à faire comme les autres. Je me mêlai donc à eux, et me trouvai une minute plus tard sur le seuil d’une pièce oblongue, brillamment éclairée par des lampadaires, et garnie de tables apprêtées pour une soixantaine de convives. Par une trouée de la foule masculine, il me sembla entrevoir dans un coup d’œil, à l’autre bout de la salle, des femmes, des bijoux, des regards étincelants, et un battement d’éventail : vision bien propre à augmenter l’effet ahurissant du contraste au sortir de l’obscurité des plombs balayés par le vent ! Mais je n’eus guère le loisir de la réflexion. Je m’étais à peine avancé de quelques pas dans la salle, lorsque la presse qui me dérobait l’autre bout acheva de se dissiper, à mesure que chacun prenait son siège, parmi le bourdonnement des conversations. Au bout d’une minute mes regards avides se fixaient sans contrainte sur Denise, — pâle et languissante, l’air navré, — placée auprès de sa mère au haut bout de la table, comme une statue de la désolation. Elles avaient auprès d’elles MmeCatinot, deux ou trois dames et un nombre égal de gentilshommes.

Soit par une attraction sympathique, soit simple effet du hasard, elle ne tarda pas à jeter les yeux sur moi, et se leva toute droite en poussant une exclamation étouffée. Il n’en fallut pas plus : Mmede Saint-Alais me regarda, et elle poussa également un cri. En un clin d’œil, tandis qu’une faible partie des convives intermédiaires causaient encore sans s’apercevoir de rien, et que les domestiques circulaient à pas feutrés, tous les yeux se levèrent sur moi, à l’autre bout de la table, et me prirent pour point de mire. Juste à ce moment, par malheur, M. de Saint-Alais, un peu en retard, entrait : il ne manqua point de me voir, lui aussi. Un juron éclata derrière moi, mais je ne m’occupais que de l’autre bout de la table et de Denise, et ce fut seulement lorsqu’il posa la main sur mon bras que je me retournai tout d’une pièce et que je l’aperçus.

— Monsieur ! s’écria-t-il, avec un nouveau juron (il étouffait presque de rage et de surprise). C’en est trop.

Je le regardai en silence. La situation était inextricable, et je m’y perdais.

— Comment se fait-il que je vous retrouve ici ? reprit-il avec fureur et d’un ton qui acheva d’attirer sur moi tous les regards.

Il était blême de colère. Il m’avait laissé prisonnier et me retrouvait son hôte.

— Je n’en sais rien moi-même, fis-je. Mais…

— Je le sais, moi, prononça quelqu’un, dans le dos de M. de Saint-Alais. Si vous tenez à le savoir, marquis, c’est sur mon invitation que M. de Saux est ici.

C’était Froment, qui venait tout juste d’arriver. Saint-Alais se retourna, comme si on l’eût poignardé.

— En ce cas, c’est moi qui ne suis pas à ma place ici ! exclama-t-il.

— Comme il vous plaira, dit Froment avec calme.

— Mais il ne me plaît pas ! riposta le marquis, lui jetant un regard de dédain, et d’une voix qui emplit la salle. Il ne me plaît pas !

En l’entendant, et me voyant, sous les lumières, le centre de tous les regards, je pouvais me croire de nouveau dans le salon de Saint-Alais, lors du vain serment des épées ; comme si les trois quarts d’un an ne s’étaient pas écoulés depuis le début de la révolution. Mais la voix de Froment me tira de cette rêverie.

— Fort bien, dit-il gravement. Il me semble, toutefois, que vous oubliez…

— C’est vous qui oubliez, s’écria Saint-Alais avec emportement. Ou vous ne comprenez pas, ou vous ignorez, que ce gentilhomme…

— Je n’oublie rien ! répliqua Froment, dont le visage s’assombrit. Rien, si ce n’est que nous faisons attendre nos hôtes. Moins que tout, j’oublie les services, monsieur, que vous m’avez jusqu’ici rendus. Mais, monsieur le marquis, reprit-il avec dignité, c’est mon tour de commander ce soir, et c’est à moi de prendre des mesures. Je les ai prises, et je dois vous prier de vous y soumettre. Je sais que vous ne me ferez pas défaut en cette extrémité. Je sais, et ces gentilshommes savent, qu’en cas de malheur vous me secourriez ; mais je crois aussi que, tout allant bien, comme c’est le cas, vous ne me susciterez pas d’obstacles inutiles. Allons, monsieur ; ce gentilhomme ne refusera pas de s’asseoir à cette place. Et nous serons tous les invités de madame votre mère. Faites-moi ce plaisir.

La face de Saint-Alais était sombre comme la nuit, mais l’autre était un homme, et il usait d’un ton courtois mais énergique. Avec une nonchalance hautaine, M. le marquis céda — pour la première fois de sa vie, je pense — et je l’accompagnai jusqu’au haut bout de la table. Resté seul, je m’assis à la première place venue, sous les regards scandalisés de mes voisins. Mais plus qu’eux encore, j’étais scandalisé par ce festin étrange, à l’heure où Nîmes veillait, par cette joyeuse médianoche, à l’heure où les morts gisaient encore dans les rues, où l’air frémissait, où la nuit entière se taisait, dans l’attente de ce qui allait survenir.


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