CHAPITRE XXIRIVAUX

— C’est impossible ! fis-je, à mi-voix. Froment ! c’est impossible !

Mais j’avais beau dire, je me rendais compte que c’était trop possible ; et je me mis à la lucarne afin de cacher mon visage à l’abbé Benoît… Froment ! Ce seul nom, maintenant que j’étais sur la voie, faisait la lumière. Compagnon de voyage, associé-conspirateur, protégé d’abord, puis protecteur, sa figure, telle que je l’avais vue à la portière de la berline dans la gorge voisine de Villeraugues, me revint à la mémoire, et je m’étonnai de n’avoir pas plus vite pénétré le mystère. Ce bourgeois ambitieux, une fois mis en présence de Denise, n’était-il pas évident que, tôt ou tard, il lèverait les yeux sur elle ? N’était-il pas vraisemblable que Mmede Saint-Alais, appauvrie et abreuvée d’amertumes, lancée dans la tourmente révolutionnaire, consentirait à lui donner la main de sa fille, en récompense de son audace ? Il était déjà riche, et le succès l’anoblirait ! Cet homme, d’ailleurs, fort alors que tant d’autres étaient faibles, résolu alors que cent autres fléchissaient, conscient de son but et acharné à le poursuivre alors que les autres n’en avaient pas, cet homme ne pouvait manquer de séduire des yeux féminins. De rage, je grinçai des dents.

Tout en remuant ces pensées, j’avais les yeux fixés sur une petite cour sale et pareille à un puits, que dominait la fenêtre, et de l’autre côté de laquelle, mais beaucoup plus bas, une arcade d’allure monastique et surmontée d’une statuette concentrait mon attention. Sans y penser, car j’aurais pu jurer avoir l’esprit occupé de tout autre chose, je vis deux hommes entrer dans la cour et s’enfoncer sous le porche. Ils ne heurtèrent ni n’appelèrent, mais l’un d’eux frappa deux coups de son gourdin sur les dalles ; la porte s’ouvrit aussitôt, comme d’elle-même, et les deux personnages disparurent.

J’avais suivi leurs gestes inconsciemment ; et ce fut sans nul doute le bruit de la porte refermée qui me tira de ma rêverie.

— Froment ! prononçai-je. Froment !

Puis je me détournai de la fenêtre.

— Où est-elle ? demandai-je d’une voix rauque.

L’abbé Benoît fit un signe négatif.

— Vous devez le savoir ! m’écriai-je, car indéniablement il le savait. Vous devez le savoir !

— Je le sais, répondit-il lentement, les yeux attachés sur les miens. Mais je ne puis vous le révéler. Je ne le pourrais pas, fût-ce pour vous sauver la vie, monsieur le vicomte. Je l’ai appris en confession.

Je le regardai fixement, désemparé. Sa réponse, plus qu’aucune autre, abattit mon courage. Je le savais : contre cette porte d’airain, cette porte massive et sans serrure, je pouvais frapper du poing et exercer ma fureur sans résultat jusqu’à la fin des siècles. A la fin cependant je m’écriai :

— Mais alors, pourquoi, pourquoi donc m’en avez-vous dit autant ? Pourquoi m’avoir dit quelque chose ?

Et j’éclatai d’un rire amer.

— Parce que je voulais vous faire quitter Nîmes, répondit affectueusement l’abbé Benoît, en posant la main sur mon bras, avec un regard significatif. MlleDenise est fiancée, et hors de votre portée. Dans quelques heures, à tout le moins dès que les élections auront lieu, il va se produire ici un soulèvement. Je vous connais, et je sais que vos sympathies n’iront à aucun des deux partis. Pourquoi donc rester, monsieur le vicomte ?

— Parce que, dis-je, si vivement que sa main retomba de mon bras comme si je l’avais frappé ; parce que tant que MlleDenise ne sera pas mariée, je la suivrai, fût-ce à Turin. Parce que M. Froment à tort de mêler les choses de l’amour à celles de la guerre, et que mes sympathies sont à présent d’un côté, et que ce côté n’est pas le sien ! Oh non ! ce n’est pas le sien !… Pourquoi ? me demandez-vous. Parce que vous ne pouvez pas parler ; mais il y en a d’autres qui le peuvent, et je vais aller les trouver !

Et sans écouter sa réponse ni ses protestations, malgré ses appels et ses efforts pour me retenir, j’attrapai mon chapeau et m’élançai dans l’escalier. Une fois hors de la maison et dans la rue, je pris mes jambes à mon cou et regagnai le quartier de la ville d’où j’étais parti. Les rues que je traversai étaient encore encombrées, mais le désordre s’y atténuait, comme si la procession que j’avais suivie eût laissé derrière elle un sillage de recueillement. A plusieurs reprises je vis des soldats en patrouille, qui exhortaient le peuple au calme, et à chaque pas des groupes inquiétants de citoyens qui chuchotaient et me lançaient au passage des regards soupçonneux. Sur dix individus mâles il y avait un moine, dominicain ou capucin, et malgré ma préoccupation exclusive de retrouver M. de Géol et Buton, pour leur demander ce qu’ils savaient, comme ennemis de Froment, de ses plans et de ses forces, je m’aperçus qu’il régnait par la ville une atmosphère insolite : si je voulais faire quelque chose avant que la convulsion ne se déchaînât, il me fallait agir sans retard.

Je fus assez heureux pour rencontrer M. de Géol et Buton à leur auberge. Le premier, que je n’avais pas revu depuis notre arrivée, et qui était probablement édifié sur la cause de ma disparition soudaine, m’accueillit les sourcils froncés, avec un air sarcastique ; mais quand je lui eus posé une ou deux questions, il s’aperçut que je parlais sérieusement, et changea d’attitude.

— Mettez-le donc au courant, fit-il, en adressant un signe de tête à Buton.

Je m’aperçus alors de leur surexcitation, qu’ils cherchaient en vain à dissimuler.

— Que se passe-t-il ? demandai-je.

— Il se passe, répondit le forgeron avec vivacité, que le parti de M. Froment s’est soulevé hier en Avignon. Prématurément. Et il a été écrasé, avec de lourdes pertes. Nous venons d’en recevoir la nouvelle. Cela peut précipiter les choses.

— J’ai vu des soldats dans les rues, dis-je.

— En effet, les calvinistes ont réclamé leur protection. Mais ces soldats et leurs patrouilles ne sont que de la farce, fit de Géol avec un sombre sourire. Le régiment de Guyenne est patriote et disposé à nous donner une aide qui serait efficace, mais ses officiers le retiennent dans les casernes ; le maire et la municipalité sont rouges, et quoi qu’il advienne, ils ne hisseront pas le signal d’alarme qui ferait sortir la troupe. Les cabarets catholiques regorgent d’individus en armes ; et bref, mon cher, si Froment réussit à s’emparer de la ville et à en rester maître durant trois jours, M. d’Artois, gouverneur de Montpellier, nous arrivera ici avec sa garnison, et…

— Et ?

— Et ce qui était une émeute deviendra une insurrection, reprit-il d’une voix éclatante. Mais il y a loin de la coupe aux lèvres, et il n’habite pas que des brebis dans les monts Cévennes !

Comme il achevait ces mots, un homme entra précipitamment, nous regarda, et lui fit un geste d’intelligence.

— Excusez-moi, dit vivement M. de Géol.

Et tout en lui parlant à voix basse, il entraîna l’homme hors de la pièce. Buton le suivit de près. Je restai seul.

Je croyais les voir revenir, et je les attendis avec impatience ; mais plusieurs minutes s’écoulèrent, et ils ne réapparurent point. A la longue, fatigué d’attendre, et inquiet de ce qui se préparait, je passai dans la cour de l’auberge, et de là dans la rue. Je ne les y trouvai pas ; mais rassemblés devant la porte je vis un groupe de domestiques et autres gens de la maison. Tous restaient silencieux, aux écoutes, et quand je m’approchai, l’un d’eux me lança un coup d’œil hargneux, et me fit signe de me tenir tranquille.

Je n’eus pas le temps de le questionner : un coup de feu lointain éclata, qui me fit battre le cœur, puis un second, et un troisième. Un bruit sourd leur succéda, la clameur d’une foule, peut-être, ou le roulement d’un lourd chariot ; puis une nouvelle série de détonations, nettes et sèches. Nous écoutions toujours. Alors, comme le dernier rayon du rouge soleil couchant s’effaçait sur les larmiers du toit, une cloche se mit à tinter, par coups précipités ; et un homme, débouchant du coin le plus proche, s’élança vers nous.

Mais le patron de l’Écune l’attendit pas.

— Rentrez vite tous ! cria-t-il à son monde, et fermez la grande porte ! Toi, Pierre, barre les contrevents. Et vous, monsieur, poursuivit-il en hâte, s’adressant à moi, vous ferez bien de rentrer avec nous. La ville se soulève, et il ne fait pas bon au dehors pour les étrangers.

Mais je m’éloignais déjà dans la rue. Je croisai le fuyard, qui me cria en passant que l’émeute arrivait. Je croisai un cheval sans cavalier, fou d’épouvante, qui descendait la chaussée au galop : il fit un écart pour m’éviter, et faillit tomber sur les dalles glissantes. Mais je ne m’occupai ni de l’un ni de l’autre. Je continuai à courir ; tant et si bien qu’à deux cents pas devant moi j’aperçus un nuage de poussière et de fumée, à travers lequel on distinguait de dos une rangée de soldats qui battaient en retraite, refoulés lentement par la poussée d’une foule compacte. Au bout d’un instant, ils furent débordés et engloutis dans la foule, qui força le barrage, en poussant des clameurs de triomphe.

J’eus l’esprit de voir l’impossibilité de me frayer un chemin au travers de cette foule ; et je plongeai dans une venelle latérale, étroite et enténébrée par la large saillie des larmiers qui cachaient presque le pâle ciel crépusculaire. Cette venelle me conduisit à une petite rue pleine de femmes qui d’un air terrifié prêtaient l’oreille au tumulte. En hâte je traversai leurs rangs, et lorsque je me jugeai parvenu assez loin pour prendre l’émeute à revers, j’avisai une ruelle qui me sembla mener dans la direction du gîte de l’abbé Benoît. Par bonheur, la foule n’occupait que les grandes artères, les rues latérales étaient relativement désertes, et j’atteignis sans encombre la petite place voisine de la porte.

C’était là que la troupe avait dû commencer d’attaquer, ou tout proche, car un mousquet rompu en deux gisait sur le pavé, et des faces blêmes, aux fenêtres des étages supérieurs, me suivirent des yeux, en un silence étrangement hagard, tandis que je traversais la place. Mais je ne rencontrai personne, et arrivai enfin à la porte de la maison où demeurait l’abbé Benoît. Je m’engageai dans l’escalier.

Au dehors il restait un peu de lumière, mais dans l’intérieur il faisait obscur, et je n’avais pas gravi deux marches que je trébuchai et tombai la tête la première sur un objet qui me barrait le passage. Ma chute fut rude, et je me relevai en geignant ; mais je cessai de geindre et demeurai sans souffle, lorsque dans le demi-jour de l’entrée je vis l’objet sur quoi j’avais buté. C’était le corps d’un homme.

L’homme était un moine, vêtu de la robe blanche et noire de son ordre ; et il était mort. Il me fallut un moment pour surmonter l’horreur de cette découverte, mais quand j’y eus réussi, je n’eus pas de peine à comprendre comment le corps se trouvait là. L’homme avait dû recevoir une balle dans la rue au début de l’émeute, si même il n’avait des premiers attaqué la patrouille ; et l’on avait traîné son corps sous cette voûte, tandis que son parti courait à la vengeance.

Je me penchai pour rabattre pieusement la cagoule que mon pied avait dérangée ; puis, comme ce n’était pas l’heure des sentiments, je m’éloignai de lui, et m’élançai dans l’escalier… Hélas ! quand j’arrivai à la chambre de l’abbé Benoît, elle était vide !

Indécis sur la conduite à tenir, je restai là une minute dans le jour tombant. Que pouvais-je faire ?… Presque à mon insu, je me dirigeai vers la fenêtre, et regardai au dehors. Dans la muraille nue et quasi aveugle que j’avais sous les yeux de l’autre côté de la cour, se trouvait une fenêtre au même niveau que la mienne, mais un peu de côté. Soudain, comme je fixais vaguement la muraille dans cette direction, une vive clarté jaillit de la fenêtre. On venait d’allumer une lampe dans la chambre ; et profilées en noir sur le fond lumineux apparurent la tête et les épaules d’une femme.

Je faillis crier son nom : c’était Denise !

Avant que j’eusse repris ma respiration, elle quitta la fenêtre, un rideau se tira, et tout fut sombre. Il ne resta plus que les grandes lignes de la croisée, qui s’évanouirent bientôt dans l’obscurité ; cela seul, et la morne cour pareille à un puits, qui me séparait d’elle.

Je m’accoudai un moment sur l’appui, le cœur bondissant. Les idées se succédaient en moi avec une rapidité fantastique. Elle était là, dans la maison d’en face ! La rencontre me parut merveilleuse, inexplicable. Puis je songeai que la maison était toute proche de la vieille porte que j’avais vue de la rue ; et ne m’avait-on pas dit que Froment habitait la Porte d’Auguste ?

Nul doute : il tenait la jeune fille en son pouvoir dans cette maison accolée à la porte et ne faisant qu’un avec elle. Je me penchai un peu plus, tant pour rafraîchir mon visage en feu que pour mieux voir. Parcourant avidement du regard la morne façade, je suivis la rangée de meurtrières qui marquaient le trajet de l’escalier. Je la suivis jusqu’au bas : elle se terminait à côté du porche surmonté d’une statuette, où j’avais vu entrer deux hommes.

On se battait toujours par la ville. J’entendais les sourds déchirements de la lointaine fusillade, et le tocsin des cloches ; et de temps à autre une bouffée tumultueuse de cris et de hurlements passait dans l’air du soir. Mais je ne quittais pas des yeux le porche inférieur, et il finit par me venir une idée. Cette fois je suivis en remontant la file des meurtrières — on ne les distinguait presque plus dans la nuit de la cour — et je notai avec soin la position de la fenêtre où Denise s’était montrée. Puis je me détournai, traversai la chambre, et descendis l’escalier.

Je manquais de lumière, et il me fallut tâtonner d’une main le long du mur ; mais je savais où se trouvait le cadavre du moine, et je le franchis sans difficulté. Arrivé à la porte, j’y passai la tête et regardai au dehors.

Deux hommes, tout justement, traversaient d’un pas rapide la petite place : avant d’arriver à la porte, ils s’enfoncèrent dans une entrée sur la droite, et disparurent. Par-dessus le toit de la plus haute maison, qui me dominait de sa sombre masse, vacillait une vague lueur rougeâtre. J’entendis des voix qui provenaient, me sembla-t-il, de la tour surmontant la porte ; et, là aussi, je crus voir un personnage se silhouetter sur le ciel. A part cela, tout était calme dans les environs, et je rentrai à l’intérieur.

Je ne dirai pas ce que je fis dans l’obscurité, au pied de l’escalier : ce souvenir m’est odieux. Mais au bout de deux minutes je sortis transformé en moine, cagoule rabattue et ceinture de corde. Puis, à mon tour, je m’enfonçai dans l’entrée, et ne tardai pas à me trouver dans la cour. Devant moi était le porche, et à l’aide du canon de mousquet brisé, que j’avais ramassé en passant, je frappai deux coups sur les dalles.

Je n’eus pas le temps de songer à ce qui allait se produire ou à l’accueil qui m’attendait. La porte s’ouvrit aussitôt, et j’entrai. Comme par enchantement la porte se referma sans bruit derrière moi.

Je me trouvai dans un long corridor ou vestibule, nu et sans un meuble, qui avait dû autrefois servir de cloître. Une lampe allumée était accrochée à un mur, et devant moi, assis sur un banc de pierre, deux personnages conversaient. Trois ou quatre autres allaient et venaient de long en large. Tous se turent à mon entrée, et me regardèrent attentivement.

— D’où venez-vous, mon frère ? me demanda l’un d’eux, en s’approchant de moi.

— DuCabaret de la Vierge, répondis-je à tout hasard.

Et comme la lumière m’éblouissait, je levai la main afin de m’en préserver.

— C’est pour le chef ?

— Pour lui-même.

— En ce cas, venez vite, reprit l’homme, il est sur le toit. Tout va bien ? reprit-il, en regardant mon arme avec un sourire.

— Tout va bien, répondis-je, sans lever la tête, afin de cacher mes traits dans l’ombre de la cagoule.

— Ça commence à chauffer, paraît-il.

— Ça commence.

Il prit un lampion, et ouvrant une porte dans une espèce d’arc-boutant où s’appuyait l’une des arcades, il m’y précéda, et me fit monter un étroit escalier à vis, pris dans l’épaisseur de la muraille. Nous dépassâmes une porte ouverte, que je repérai mentalement. Elle donnait accès aux pièces du premier étage à compter du sol. Vingt marches plus haut, je vis une autre porte — fermée, celle-ci. Encore quinze marches, et c’en fut une troisième. Cet étage-là me tenait à cœur, et avec l’avidité du désespoir je cherchai des yeux un moyen de fausser compagnie à mon guide et de m’y arrêter. Mais je ne vis que les pierres lisses du mur ; et il continuait à monter.

Une douzaine de marches plus haut, je fis halte.

— Qu’est-ce qui se passe ? demanda-t-il, en abaissant les yeux vers moi.

— Je viens de perdre un billet, répondis-je, et je me mis à tâtonner sur les degrés.

— Un billet pour le chef ?

— Oui.

— Tenez, voici la lumière ! répliqua-t-il avec impatience. Et ne traînez pas ! Quand il s’agit de nouvelles sérieuses… Sacré tonnerre ! qu’est-ce que vous fichez donc !

Je venais de lâcher la lampe, qui s’éteignit en roulant à bas des degrés, et nous étions dans les ténèbres. Durant le silence qui suivit, je pus entendre les voix des gens au-dessus de nous, et le bruit de leurs pas sur le toit en terrasse ; puis une bouffée d’air frais m’arriva. Mais mon compagnon, remis de sa surprise, poussa un nouveau juron.

— Descendez ! descendez ! s’écria-t-il en colère, et laissez-moi passer. Vous êtes un fameux messager !… Attendez-moi là, je vais chercher une autre lumière.

Il se faufila entre le mur et moi, et me laissa planté à l’endroit même que j’aurais choisi, dans l’angle de la porte que nous venions de dépasser. Il n’avait pas descendu six marches que je posais le doigt sur le loquet. O bonheur ! la porte que je m’attendais à trouver fermée, céda sous mon genou. Je la franchis, et la refermai derrière moi. Puis tournant à droite, toujours dans l’obscurité, je m’avançai à tâtons le long du mur. C’était, je le savais, le mur extérieur, et devant moi je distinguais vaguement la clarté d’une fenêtre. En cet instant, qui allait être celui de l’épreuve décisive, je recouvrai tout mon sang-froid. Je comptai dix pas, et arrivai, selon mes prévisions, à la fenêtre. Dix pas plus loin, je trouvai mon chemin barré par une porte. Ici devait être la chambre, — la dernière de ce côté. Tout en prêtant l’oreille aux premiers bruits de poursuite ou d’alerte, je cherchai à tâtons le loquet, le trouvai, et le fis jouer. De nouveau la chance me favorisa : la porte céda sous ma poussée ; mais au lieu de lumière je ne trouvai que l’obscurité, comme devant : j’en compris la raison, lorsque je me heurtai avec une certaine violence contre une deuxième porte.

Un cri étouffé d’intonation féminine s’éleva par derrière, et quelqu’un demanda vivement :

— Qui est là ?

Au lieu de répondre, je cherchai le loquet, je le trouvai, et la porte s’ouvrit. La lumière qui s’en échappa m’éblouit quelques secondes, mais tout en clignant des yeux sur le seuil, j’aperçus sous la lampe deux jeunes femmes aux abois, l’une derrière l’autre, et dont la plus proche était Denise.

Avec un cri de joie je fis un pas vers elle ; elle recula, l’horreur peinte sur son visage.

— Que voulez-vous ? bégaya-t-elle. Vous faites erreur, monsieur. Nous…

Je m’avisai alors de mon accoutrement, et que je tenais toujours mon canon de mousquet. Je rabattis la cagoule, découvrant mon visage, et tout aussitôt — la surprise fut des plus délicieuses, car je n’avais pas revu Denise depuis notre vis-à-vis de la voiture, et c’est à peine si alors nous avions échangé quatre mots — tout aussitôt elle fut dans mes bras, sanglotant la tête cachée sur ma poitrine, et ses cheveux sous mes lèvres.

— On m’avait dit que vous étiez mort ! s’écria-t-elle.

Je compris tout. Je la serrai contre moi, de plus en plus étroitement, et lui dis… Mais Dieu sait ce que je lui dis ! Et pour un moment elle ne résista pas, et nous oubliâmes tout le reste, le danger actuel, le sombre avenir, et jusqu’à la femme qui se trouvait là. Naguère, on nous destinait l’un à l’autre, mais cela ne comptait pas pour nous, tandis qu’à présent, mes lèvres sur les siennes, et ses bras autour de mon cou, je compris que c’était pour toujours, et que la mort seule pourrait nous désunir.

La mort, hélas ! rôdait autour de nous, et nous ne devions plus l’ignorer longtemps ! Au bout d’une minute, Denise se dégagea, et me repoussant loin d’elle, pâlissant et rougissant tour à tour, les yeux humides et brillants, sous la lumière de la lampe.

— Qu’êtes-vous venu faire ici, monsieur ? s’écria-t-elle. Et dans ce costume !

— Je suis venu pour vous voir, répondis-je.

Et ce disant je m’avançai d’un pas et voulus la ressaisir dans mes bras.

Mais elle me repoussa.

— Oh ! non, non ! s’écria-t-elle, frissonnante. Pas maintenant ! Savez-vous bien qu’ils vous tueraient ! Ils vous tueraient s’ils vous trouvaient ici ! Allez-vous-en ! vite, avant qu’il ne soit trop tard !

— Faut-il donc que je vous quitte ?

— Oui, répondit-elle avec un geste de détresse, il le faut. Je vous en conjure.

— Et que je vous abandonne à Froment ? exclamai-je encore.

Elle me regarda d’une façon nouvelle, et avec un léger sursaut.

— Vous savez donc cela ? fit-elle.

— Oui, je le sais, répliquai-je.

— Eh bien ! sachez encore ceci, monsieur, reprit-elle en relevant la tête et soutenant mon regard avec un air de parfaite intrépidité ; sachez encore ceci : quoi qu’il advienne, je refuse de l’épouser, lui, ou tout autre que vous.

J’allai pour me jeter à genoux et baiser la frange de sa robe, mais elle se recula et me pria instamment de me retirer.

— Vous n’êtes pas en sûreté dans cette maison, fit-elle. La mort vous y guette, monsieur, la mort ! Ma mère est sans pitié, mon frère est ici ; et quant àlui… la maison est pleine de ses âmes damnées. Une fois déjà vous lui avez échappé de près ; mais s’il vous retrouve ici maintenant il vous tuera !

— Mais si je dois le craindre tellement, répondis-je d’un air sombre, — car depuis qu’elle avait cessé de rougir je voyais son extrême pâleur, et les cernes bistrés que la crainte avait appliqués sous ses yeux, — si je dois le craindre tellement, qu’en est-il pour vous ? Pour vous, mademoiselle !… Dois-je donc vous abandonner à sa merci ?

Elle tourna vers moi un visage empreint d’un sérieux extraordinaire, et je n’oublierai jamais sa réponse :

— Monsieur, ai-je eu peur sur le toit du château de Saint-Alais ? Et je n’ai pas davantage à sauver maintenant. Ne craignez rien, il y a un toit ici aussi, et je m’y promène : mon mari n’aura jamais à rougir de moi.

— Mais à Saint-Alais j’y étais, répliquai-je vivement.

Dieu sait pourtant si la réplique était singulière. Mais elle n’en jugea pas ainsi.

— C’est vrai, fit-elle.

Et elle eut un sourire, et avec ce sourire son visage s’embrasa, et ses yeux s’humectèrent, et toute sa dignité disparut d’un seul coup, et elle me regarda, pensive. Et dans le même instant elle se jeta dans mes bras.

Elle n’y resta que quelques secondes. Puis elle s’en arracha avec une sorte de colère.

— Oh ! allez ! allez-vous-en, monsieur, s’écria-t-elle. Si vous m’aimez, allez-vous-en !

— Jurez-moi, dis-je, de mettre un mouchoir à votre fenêtre si vous avez besoin de secours !

— Comment ? A ma fenêtre ?

— Je puis la voir de chez l’abbé Benoît.

Un éclair de bonheur illumina son visage.

— Je n’y manquerai pas, dit-elle. Oh ! Dieu soit loué de ce que vous êtes si près ! Mais j’ai Françoise également, qui m’est dévouée. Aussi longtemps que je l’ai…

Elle s’arrêta, les lèvres entr’ouvertes et les joues soudainement exsangues. Nous nous regardâmes… Hélas ! j’avais tardé trop longtemps. Un bruit de pas se rapprochait dans le couloir ; on entendit des voix confuses, et une porte claqua, refermée précipitamment. Nous respirions à peine ; et ce fut la camériste qui au bout d’une minute fit le premier geste. Sans bruit elle courut à la porte et lui donna un tour de clef.

— Cela ne sert à rien ! chuchota Denise d’une voix altérée, et, pâle comme la neige, elle s’appuya contre la table. Ils vont prévenir ma mère, et ils vous tueront.

— Il n’y a pas d’autre porte ? balbutiai-je, en promenant autour de moi des yeux de bête traquée, et saisissant pour la première fois dans sa plénitude le danger de ma conduite.

Elle secoua la tête.

— Et cela, qu’est-ce que c’est ? fis-je, en désignant l’autre extrémité de la pièce, où l’on voyait un lit au fond d’une alcôve.

— C’est un cabinet, répondit la femme, avec un hoquet de joie. C’est cela, monsieur, c’est cela, ils s’abstiendront peut-être d’y fouiller. Vite, que je puisse vous enfermer.

En pareil cas, l’on n’obéit qu’à l’instinct. J’entendis manœuvrer le loquet de la porte, après quoi on frappa un coup impérieux. J’hésitais toujours. Mais un second coup succéda au premier, et une voix familière cria impérativement :

— Ouvrez, Françoise, ouvrez !

Alors, je me dirigeai vers le cabinet. La fille éperdue de terreur hésita un instant entre moi et la porte de la chambre ; mais elle se décida enfin pour cette dernière, si bien que je tirai simplement sur moi la porte du cabinet.

A l’instant même je m’avisai que, si l’on me découvrait là, je compromettais Denise. Si j’étais pris à me cacher derrière cette porte close et parmi ses objets féminins, je lui ferais cent fois plus de tort qu’en restant au milieu de la chambre pour affronter le péril. Et le visage en feu à cette seule pensée, je rouvris la porte et m’avançai d’un pas. Il n’était que temps : car à la même seconde la porte de la chambre s’ouvrait, et M. de Saint-Alais y pénétrait. Son premier coup d’œil fut pour moi.

Trois ou quatre hommes l’accompagnaient, entre autres celui auquel j’avais faussé compagnie dans l’escalier. Mais je rencontrai le regard de M. de Saint-Alais tout flamboyant de colère, et n’en pus détacher mes yeux : dès lors les autres n’existèrent plus pour moi.


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