«Je crains qu’il ne vous ait infligé sa conférence de propagande, disait Mme Randal en sortant de la tente, une demi-heure plus tard. Il vous a rasé, monsieur Delannes, avouez-le!
—Mais, non, Madame, pas du tout. Il m’a étonné d’abord: je ne m’attendais guère à ce ton presque religieux, à tant de noblesse alliée à tant de précision. Cela n’a rien d’ennuyeux, au contraire.
—Voyez-vous, mon mari est un type, un brave homme aussi. Vous vous habituerez à lui. Ses discours, ses sermons... il n’y a qu’à le laisser dire, à ne pas l’écouter. Ça vient par crises. En affaires, il est remarquable. Oh! oui, un drôle de mélange et, je le répète, le brave homme reparaît toujours.
—Je n’en doute pas... Votre troupe m’intéresse déjà prodigieusement, Madame; je voudrais l’étudier de près.
—Vous y trouverez de quoi vous amuser. Tenez, promenons-nous un peu. Je vous servirai de guide. Saviez-vous que j’étais française?... C’est bon de se sentir en France, d’y rester quelques mois, sans bouger... Si longtemps que je n’y étais revenue! Ça console de l’Amérique.
—M. Randal semble doué d’un rare instinct d’organisation; mon gérant m’a donné certains détails vraiment surprenants.
—Une grosse boîte... Si James n’était pas là pour diriger, pour surveiller, elle crèverait de partout... J’ai entrevu M. Hourgues; sa fillette est bien gentille.
—Charmante; sa femme aussi.
—Attention! voilà un de nos courtiers: M. Boucbélère... Bonjour, Boucbélère! Vous désirez parler à mon mari? Je devineà votre figure que vous apportez du nouveau...»
Et, s’adressant à Mathieu:
«Quand Boucbélère fait une découverte, il prend l’expression accablée qui convient: son trésor est trop lourd. Comme dit James, sans rire: il arrive chargé des péchés du monde.
—Salut, Madame! ah!... bonjour, Monsieur! je crois vous avoir déjà rencontré au café. Du nouveau? non, Madame, rien de nouveau, mais je voudrais montrer à M. Randal l’intérêt qu’il aurait à changer d’avis à propos du cul-de-jatte de Bordeaux: le bonhomme est libre depuis hier, je me charge de l’engager à des conditions excellentes... un numéro inédit et qui rapportera. Que M. Randal se montre moins intransigeant, et je télégraphie à Bordeaux, ce soir.
—Faire changer James d’avis! ah! Boucbélère, vous y perdrez votre accent toulousain! Comment va Rachel?
—Elle n’est pas à prendre avec des pincettes: graissée jusqu’au bout des doigtset de très mauvaise humeur, elle invente une pommade extraordinaire que nous lancerons un jour: «la bélériane». Les boîtes porteront sur le couvercle un bouc qui, si j’ose dire, aura «bel air»... Des bêtises! Tout de même, je vais voir le patron.
—Comme il vous plaira.
—Mais je tiens à rectifier quelque chose: M. Randal dit que je rentre chargé de toute l’horreurdu monde et non pas de tous lespéchés... C’est très différent.
—Évidemment! Pardon, Boucbélère; bonne chance.
—Au revoir, Madame; salut, Monsieur.»
Il rétablit du doigt l’ordonnance de ses cheveux luisants, s’inclina, sourit, boutonna son veston pour avantager sa taille et se dirigea vers la tente du chef.
«Je vous prie de croire que nous n’en comptons pas beaucoup de ce calibre, dit Mme Randal.
—Boucbélère est à tout le moins singulier.
—Oui, mais un, ça suffit. J’aurai mieux à vous montrer, plus tard. Celui-là, je le trouve abject. Vous savez, sans doute, qu’il nous procure nos monstres. J’avoue qu’il y met une habileté consommée: il a le flair du chien de chasse, dès qu’il s’agit de dénicher un être anormal, épouvantable, étonnant par sa taille, ou son poids, ou ses traits. Et comment expliquer?... il les aime d’un amour paternel et bizarre; il les soigne, il les protège avec une tendresse qui donne froid dans le dos. Au demeurant, cet affreux individu est honnête... Quant à sa femme, Rachel, on ne peut lui reprocher de gagner sa vie en confectionnant des pommades, des lotions, des crèmes et des poudres... Elle n’appartient pas officiellement à la troupe.
—Je l’ai vue.
—Je ne vous la décrirai donc pas... Mais voici Boucbélère qui revient; la séance n’a pas été longue; et voici James.»
M. Randal semblait indigné, tristement indigné. Il s’appliquait à garder un calme que démentait le trouble de sa voix.
«Boucbélère, dit-il d’abord, veuillez vous retirer.»
Puis, quand le délinquant fut parti, l’oreille basse:
«Ma chère Ida et vous, monsieur Delannes, je vous fais juges, tous deux, d’un cas infâme. Présenter au peuple les images les plus désolantes de la détresse humaine, cela ne se défend que par l’excellence du but que l’on veut atteindre. Un pareil spectacle force à réfléchir, à rentrer en soi-même; il apporte une leçon douloureuse et, par conséquent, un bienfait. On oublie si vite sa santé! Être normal, cela paraît tout naturel; on n’y songe pas... Je donne, ici, l’occasion d’y songer et j’incite à en rendre grâces, un jour, à qui de droit. C’est une prière qui monte, c’est une prière de plus. L’homme sain remercie Dieu de sa santé, au lieu de le supplier seulement au cours d’une maladie. Je pense que, pour sa rareté même, cette prière inattendue sera agréée, comme un don gratuit... Et que vient de me proposer Boucbélère, pour la seconde fois? un cul-de-jatte qui joue avec son infirmité, qui fait le singe, qui fait le clown! qui dessine la caricature de sa déchéance et provoque la gaieté par une parade sacrilège! A la façon de Ned Walkins, il casse des douzaines d’assiettes, sans arrêt, avec un sourire surpris et cette expression sottement ravie qui, chez Walkins, était une trouvaille... A-t-on jamais vu un forçat jongler avec ses chaînes?... A coup sûr, ce cas est infâme, et vous ne me contredirez pas!»
Il se tut, il s’éloigna d’un pas rapide, sentant qu’il ne se tenait plus en main.
Mme Randal ne paraissait nullement émue.
«Vous le retrouverez souvent dans cet état. J’avoue que j’ai peine à le comprendre, car, en somme... N’importe!... Au revoir, Monsieur.»
Il ne restait à Delannes que de prendre congé.
Pendant le jour, Mathieu errait souvent aux abords du camp, et le soir, après la fermeture des grilles, s’attardait en de longues causeries, jusqu’à l’heure où un tintement de cloche annonçait pour tous la fin de la veillée.
«Je trouve là, disait-il à son ami Hourgues, des gens qui m’intéressent, avec qui je m’entends bien: Sam Harland me parle de ses chevaux; je les connais presque tous et plus d’un m’a déjà fait mordre la poussière. On se moque de moi qui prétendais être bon cavalier; on me donne des conseils pratiques; je les suis.
—Avery Leslie me plaît beaucoup: il me décrit ses premiers essais sur la corde,ses projets, ses tentatives, ses erreurs et ses réussites. Le ton sincère qu’il met à m’expliquer tout cela finit par me convaincre. Je partage bientôt ses peines et ses plaisirs... Il m’arrive de chercher avec lui quelque perfectionnement nouveau à la construction de son balancier, quelque façon inédite de mettre en valeur son périlleux passage aérien. J’y réussis parfois. D’autres me racontent de belles histoires, simples comme des images d’Épinal, mais un peu longues... d’autres me disent leur vie; tous, ils s’efforcent de se faire comprendre, ce qui attire la sympathie. Assurément, il y a Boucbélère qu’il faut subir de temps en temps, mais on finit par excuser sa bassesse: ses discours ont tant de naïveté comique! tant d’abandon! Cela désarme.
—Oh! s’écria Hourgues, le Boucbélère: un bouffon lugubre! Et que pensez-vous des patrons de la troupe, du couple Randal?
—Le vieux m’ahurit: il est tellement particulier, étranger... comment dire?...unique en son genre! Pas bête, certes, assez noble, et, tout de même, effarant! Quant à sa femme, elle paraît intelligente, mais, en quelque sorte, pas à sa place. Je la connais peu. Qu’en dites-vous?
—J’ai rarement causé avec elle... Une expression bizarre, n’est-ce pas? Elle a beaucoup déplu à Alice, tout de suite, parce qu’elle s’entend mal avec les enfants. Vous savez que ma femme a des opinions très particulières, certains préjugés: elle se méfiera volontiers de quelqu’un que les enfants ni les bêtes n’aiment.
—Alice a raison.
—D’ailleurs, Mme Randal est une curieuse figure. Elle exerce sur sa troupe une influence très forte, dont elle se doute à peine, dirait-on, ou dont elle a peur... On respecte Randal, on l’admire; elle, on ne la perd jamais de vue, on obéit à son moindre signe, on a l’air de la considérer comme un fétiche... le porte-bonheur... le porte-guigne du Randal Circus... Comment savoir?...
—Sa façon si brusque de s’exprimer me gêne, dit Mathieu, un mélange de réserve et de passion assez inquiétant: on ignore où l’on va...
—Parlez d’Ida Randal aux hommes de la troupe et vous jugerez de l’importance de son rôle.
—Que faites-vous, ce soir, Hourgues?
—Des écritures indispensables, puisqu’il nous faut cette machine agricole dont je vous parlais hier... et vous?
—Je vais me promener un peu, regarder la lune... Elle s’arrondit délicieusement.
—Rendez donc visite à vos amis du camp. C’est je ne sais quelle fête d’anniversaire, en Amérique. Ici, l’on veillera jusqu’à minuit, pour commémorer.
—Excellente idée. Vous ne m’accompagnez pas?
—Non: cette lettre, quelques papiers à classer, et je me couche.
—Tant pis; dormez bien, mon ami.
—Belle promenade, Mathieu!»
Ils se quittent.
Le paysage vaut, en effet, d’être contemplé longuement. Immobiles, sans un frisson de feuilles, les arbres se dressent, tout argentés, devant leurs ombres bleues, et le gazon prend d’étranges teintes mauves. Enfin, sur la mer, c’est une vaste scintillation de féerie, une piste éblouissante, poudrée de diamants pour quelque divine chevauchée.
Le camp, moins silencieux que d’habitude, ne dort pas encore. Des feux brillent de-ci, de-là, on entend parfois sonner des rires... Un peu de musique passe, poussive ou grêle, qui n’offre rien d’émouvant mais qui n’inquiète pas trop l’oreille.—Sans doute, Sam Harland joue-t-il de l’accordéon, sa pipe à la bouche, l’œil malin, l’air bonhomme et satisfait, puis ce sera John Plug, palefrenier de son état, acrobate à ses heures et connu par sa virtuosité sur un instrument soufflé en figure obèse de citrouille, dont il se sert à merveille au cours d’un numéro de clowneries fantasques. De ce fruit démesuré qu’il lui faut saisir à pleins bras, il tire une toutepetite mélodie dessinée en fil de fer, qui monte et se tortille, anormale et falote, presque plaisante.
On chante aussi: chansons populaires, sentimentales, souvenirs du pays natal, évocations d’images lointaines... près du foyer, là-bas, une mère tricote, elle attend; penchée à sa fenêtre, une fiancée rêve; sujets de cartes postales. Aucun hymne: la fête gardera, ce soir, un ton laïque, un ton très moral aussi, car personne, bien entendu, ne boit de vin, à l’intérieur du camp, et toute joie grossière est interdite par un règlement signé James Randal, dûment affiché, qui, en paragraphes précis, loue ou réprouve, conseille ou blâme les formes diverses du plaisir. On s’y conforme; on ne s’amuse pas moins.
Mathieu reste debout devant une barrière de bois, non loin du hangar illuminé, ruche de chants et de rires. On l’aperçoit, on crie aussitôt à l’ami «français» d’entrer au plus vite; il est reçu avec des paroles bruyantes de bon accueil où le «welcome!» domine.
Plus tard, Mathieu se rappela souvent cette nuit et son croissant de lune et cette longue veillée.
Une trentaine de convives sont installés autour de quelques tréteaux, devant de hautes cruches pleines de limonade. Chacun a son gobelet; certains l’accrochent à leur ceinture et, souffrant de rester immobiles, marchent de long en large, la pipe à la bouche, puis reviennent boire; certains jouent aux dominos, aux dames, d’autres au bilboquet, le plus sérieusement du monde, en comptant les coups, sauf un maladroit qui s’excuse de ses ratés par des contorsions burlesques.—Peu de femmes: miss Jones, la dactylographe duchef, trois écuyères mariées, la caissière, personne mûre dont les lunettes n’attristent pas le visage souriant et joufflu; celle-ci tricote des bas et cause avec tout le monde; qui donc l’a surnommée «Joy-for-ever», à cause de sa constante et facile gaîté? on ne l’appelle pas autrement. Sous la visière de sa casquette, une maigre, très maigre dame interprète, qui sait mal toutes les langues parlées, discourt de mille choses, sur quel ton d’assurance! enfin Rachel Boucbélère, minuscule, vêtue de noir, fripée, l’air mécontent et boudeur, fait sans trêve des patiences sur le coin d’un tréteau, manie nerveusement ses cartes crasseuses, puis son collier d’ambre, quand «ça ne vient pas», et prend, en désespoir de cause, une expression sournoise du plus haut comique pour tricher inaperçue. Boucbélère la surveille de loin, gras, sale, des bagues aux doigts.
Mathieu s’assit entre Sam Harland et Avery Leslie.
«Vous auriez dû arriver plus tôt, ditHarland, notre camarade Boucbélère vient de chanter une chanson que je n’ai pas très bien comprise, mais qui...
—Ah! c’est qu’il y avait de l’argot de Paris, s’écria Boucbélère d’une voix alliacée, si vous voulez...
—Merci, je dois la connaître, interrompit Mathieu, craignant qu’il ne recommençât.
—Un de ces soirs, fit Avery Leslie, moi aussi, je vous chanterai une chanson. Je l’ai entendue, d’abord, en me promenant sur les quais du Havre, la nuit, devant les bateaux, et je n’ai pas été long à l’apprendre... Je ne sais pas qui la chantait. C’est une chanson pour monter le long de la corde oblique, avec le balancier ou le parasol. Elle exprime le danger, la joie, l’espoir d’arriver et la prudence qu’il faut garder jusqu’au bout, et l’impatience qui me travaille à mi-chemin... Je la chanterai en moi-même, pour moi-même; elle sera mon guide... Non, je ne vous la chanterai pas ici, car vous n’entendriez rien du tout; c’est une chanson pour le cœur.
—Et comment avez-vous senti que cette chanson vous était destinée?
—Je vais vous le dire, monsieur Mathieu, mais il ne faudra pas vous moquer... Tous ces cordages, n’est-ce pas, tendus devant la mer, éclairés par la lune et les feux, et qui s’entre-croisaient, cela me faisait tourner la tête; je souffrais de ce vertige dont j’ai peur quand je travaille... Mais la chanson montait si droit, malgré les ficelles et les lumières, qu’elle me rendait toute ma confiance, tout mon équilibre; le malaise disparut et j’appris la chanson.
—Mon cher Leslie, répondit Mathieu, chacun de nous a besoin d’une chanson pareille pour les passages difficiles de sa vie, mais certains ne la trouvent jamais; il faut, je crois, la mériter d’abord, à votre façon.
—Tu vois, Avery, dit Sam Harland, que M. Mathieu n’avait pas envie de se moquer de toi.»
Auprès des autres causeries, plus bruyantes, celle-ci, à voix presque basse,se perpétuait entre Mathieu, le danseur de corde et l’écuyer.
«Déjà, dit Mathieu, quand vous montez le long de la corde, vous avez soin de fixer votre regard à son extrémité. Vous ne faites pas autre chose, quand vous chantez en vous-même: vous fixez votre pensée...
—Oh! oui!...
—Moi aussi, monsieur Mathieu, dit Sam Harland, je fixe ma pensée. Le métier d’écuyer, ce n’est pas une route unie. Il faut prendre garde à la bouteille de gin sur la droite, à la bouteille de whisky sur la gauche, qui vous font signe, toutes deux, de descendre et de goûter, et puis il y a des fossés et des caniveaux que l’on ne voit pas d’abord, où le cheval s’embronche, et surtout, il y a la fatigue de rester en selle si longtemps, quand on pourrait être mieux assis dans un bar, avec des camarades et des compagnes, ce qui ne servirait qu’à mener ces hommes et ces femmes dans la même prison... Alors, moi, pour ne pas trop pécher, jefixe ma pensée, comme vous dites, je fixe ma pensée sur une belle image, et, tout de suite, je n’ai plus envie de boire ni de toucher au vice.»
Il parlait simplement, tranquillement, semblant avoir peur de faire des phrases ou de paraître trop sérieux. Afin de s’excuser un peu, il accompagna ses dernières paroles d’un sourire...
Mais un incident sut distraire tout le monde. La porte du fond s’ouvrit, chacun se leva. On se mit à chanter de nouveau, un chœur cette fois, que l’on eût dit entonné par ordre ou pour faire honneur.
Quelqu’un entrait.
Le chant montait, unanime, véritable hymne de salutation. Les amateurs de bilboquet haussèrent leurs boules à bout de bras et John Plug, étreignant passionnément sa citrouille, la délivra d’un cri de petit pourceau...
«Ratée! pour la septième fois!» gémit Rachel Boucbélère en brouillant ses cartes...
Alors, on vit s’avancer, coiffée d’un voile gris qui serrait ses cheveux, vêtue d’un tailleur gris de coupe nette, une badine à la main, souriante, élégante, élancée, le regard posé devant elle comme sur des sujets de sa dépendance, la reine de la troupe, son idole peut-être: Ida Randal.
Cette entrée fit sensation. Mathieu songeait à des scènes de cinéma où l’héroïne, impatiemment attendue, paraît enfin; et pourtant, quoi de plus naturel? Ida Randal se joignait aux réjouissances de sa troupe réunie, un soir de fête.
«Plug! s’écria-t-elle en riant clair, n’oubliez surtout pas ce que vous avez inventé, à l’instant: ce cri nouveau, sorti de votre citrouille! Je vous promets un beau succès si vous le retrouvez au cirque, dans un sketch!
—On inventerait bien autre chose pour l’amuser, dit Avery Leslie à mi-voix.
—Ah! pour sûr! affirma Sam Harland, en passant sa pipe dans le coin gauche de sa bouche.
—Et tous, mes amis, je vous remercie de cet accueil... Bonsoir, Boucbélère, Leslie, Harland; bonsoir, Joy-for-ever.»
Ravie, les yeux au ciel, la caissière soupira:
«Dear lady!
—Bonsoir, Rachel! Ah! monsieur Delannes, c’est gentil de nous rendre visite.
—Madame, je passe une soirée excellente...»
En somme, Mathieu se sentait content de la revoir. Leur première rencontre, leur seule conversation, devant la tente de Randal, lui laissait un souvenir trouble, et il disait vrai en affirmant à Hourgues qu’il ne connaissait pas cette femme dont certains propos l’avaient gêné, l’avaient surpris... Elle l’intriguait: qui était-elle?
Poussant sa chaise, il fit à Ida Randal une place auprès de lui.
«Votre mari viendra-t-il, Madame?
—Non,» dit-elle...
Et, tout de suite après, mais plus bas:
«Il suffit de moi pour tuer l’entrain d’une réunion comme celle-ci.»
Sans avoir disparu, la joie de cette fête n’était cependant plus la même: on s’entendait mieux, le bavardage sonore s’assourdissait, et il semblait aussi que chacun, tout en parlant, chantant ou riant, ne perdait pas de vue celle qui venait de s’asseoir et qui causait avec Mathieu, tantôt en anglais, tantôt en français, mais toujours d’une façon rapide, impersonnelle et dégagée, qui passait inaperçue.
«Il faudra revenir souvent, monsieur Delannes. On vous aime bien dans la troupe.
—J’en suis heureux, Madame, et je compte me faire, au Cirque Randal, des amis.
—Vous en avez déjà. On apprécie votre bonne camaraderie, votre simplicité.
—A fréquenter tout ce petit monde dans son décor, je m’instruis et m’amusemieux qu’en traînant mes guêtres à Paris. Être simple et bon camarade, cela ne souffre, ici, pas de difficulté.
—Je le conçois; encore faut-il y mettre du sien, ce que vous faites avec aisance.»
Ils ne se regardaient pas; ils parlaient, en quelque sorte, devant eux. Ils ne ressentaient nul besoin de se communiquer leurs pensées autrement que par des phrases dites sur un ton banal.
Boucbélère se levait. Il chanta de nouveau, et ce fut une lamentable romance parfumée de roses, palpitante d’hirondelles. Des gloussements émus, des gestes pathétiques accentuaient les beaux passages amoureux.
«Oh! s’écria Rachel, quand mon Octave dit qu’il aime, moi, je l’adore!
—Elle montre de la vaillance, murmura Mme Randal.
—Comment pouvez-vous chanter ces choses, Boucbélère? demanda Leslie sur un ton de parfaite candeur.
—Plus tard, petit garçon, tu les chanteras aussi pour plaire aux femmes!
—Je ne pense pas, grogna Sam Harland.
—Mais... vous croyez à tout cela que vous racontez?»
Une explosion de gaîté bruyante fut la seule réponse du chanteur.
«Si vous ne le croyez pas, Boucbélère, alors, c’est vilain! déclara Leslie qui semblait souffrir.
—Une leçon? à moi! oh! mon petit, va danser sur ta corde!...
—Fichez donc la paix à cet enfant,» interrompit Mme Randal d’une voix nette.
Boucbélère, ayant pris le ciel à témoin de la pureté de ses intentions, se rassit, le visage marqué d’une grimace excessive d’ironie. Rachel, très nerveuse, mais qui n’osait intervenir, le flatta d’un long regard, comme elle eût déclaré: «Je suis de cœur avec toi, mon bel Octave!»
Et la fête continua, coupée d’intermèdes.
«Avez-vous repensé au discours de mon mari? demanda Mme Randal.
—Souvent, Madame, répondit Mathieu,mais je n’ai guère eu l’occasion de m’entretenir avec lui; une fois seulement, avant-hier, où il m’a défini et développé, avec beaucoup de bienveillance, la règle morale de sa troupe. Cela m’a paru, tout ensemble, très judicieux et très élevé.
—Oui... une police de protestant.
—Si vous voulez, mais qui explique son influence acceptée par chacun.
—Et dont certains ne se félicitent pas!
—La vôtre aussi est intéressante à étudier, Madame.
—La mienne?
—... Si manifeste: elle se retrouve partout et toujours.
—Je l’ignorais.
—Non, Madame, vous la sentez fort bien: votre entrée, il y a deux heures, dans cette salle où nous sommes, la montrait clairement et prouvait même que vous en aviez conscience! Il suffisait de suivre votre regard dominateur. Tous vos sujets tournaient les yeux vers vous, vers vous seule, et vous leur en saviez à peine gré...
—Sans doute écrivez-vous des romanspsychologiques, cher Monsieur... des romans français!
—Je n’y ai jamais songé, je vous assure, mais il m’arrive de prendre des notes, de remarquer ceci ou cela, de me souvenir aussi, quand il faut.»
Ce fut à cet instant qu’il considéra le visage d’Ida Randal et s’aperçut que le beau visage était pâle.
Malgré lui, avec la maladresse que l’on met souvent à réparer, il ajouta:
«Pardon, Madame!»
Sans broncher, elle répondit:
«Je vous pardonne.»
Certaines paroles d’Ida Randal avaient dérouté Delannes. Il restait silencieux, prêtant l’oreille, vaguement, aux bruits de la fête finissante, regardant autour de lui les gestes exaltés ou comiques, mais déjà lassés, illustrant une joie à son déclin que bientôt le sommeil étouffera.
Ida s’était levée, elle se promenait de table en table, disait bonsoir à chacun, causait un peu, posait quelque question, donnait un encouragement, et, de nouveau, Mathieu fut frappé d’une expression commune à tous ces hommes réunis... Elle ne se retrouvait pas chez les femmes: miss Jones, la dactylographe, causait de ses affaires, la dame interprète précisait avecautorité la prononciation d’un vocable français, les trois écuyères échangeaient des potins à voix basse, seule Joy-for-ever gardait cette béatitude vivante dont témoignaient sa bouche ronde, ses joues roses et, sous le verre des lunettes, ses yeux bleus d’enfant.
«Dormez bien, ma chère. C’est un plaisir de vous voir ici; j’aime vous entendre rire. Je vous fais aussi mon compliment sur la façon remarquable dont votre caisse est tenue.»
C’en était trop pour Joy-for-ever, trop d’émotion:
«An angel!s’écria-t-elle,an angel from heaven!»
Leslie avait entendu... Il se pencha vers Mathieu et murmura:
«Oh! oui! un ange, un ange du ciel!»
Mme Randal continuait sa promenade et Mathieu la regardait. Cette beauté, indéniable assurément, n’évoquait rien d’angélique ni de céleste. Mince, fine, Ida paraissait grande, bien qu’elle fût de taille moyenne. Ses mouvements avaient quelquechose d’élastique, d’aisé, de facile, d’entraînant aussi, que l’on retrouve chez les bêtes de chasse ou de course, et son visage aigu aux yeux jaunes rapprochés donnait une impression de dureté cruelle, à cause du petit nez courbe et fin, de la mâchoire obstinée et surtout d’une large bouche frémissante qui, semblait-il, devait sourire difficilement, méchamment peut-être. De légers cheveux noirs moussaient avec abondance sous le voile gris, et la robe de même teinte, très simple, au dessin net, accentuait l’allure de ce corps jeune, plein de santé, de vigueur. Mathieu avait déjà remarqué les mains intelligentes, la cambrure du pied, la cheville... Oui, mais que voyait-on là qui fût d’un ange ou vînt du ciel?
«Un ange du ciel, répétait Leslie à mi-voix, un ange descendu droit du ciel!... n’est-ce pas, monsieur Delannes?»
Comment répondre à pareil propos?
Heureusement, Ida, qui allait franchir la porte, se retourna sur le seuil même et fit signe à Mathieu. Il s’excusa auprès deses voisins par quelques paroles amicales et se hâta de la rejoindre.
«Vos bois sont merveilleux, à cette heure, dit-elle, et la nuit semble très douce. J’ai envie de suivre jusqu’au bout le petit sentier, vous savez bien, celui qui passe sous les chênes et coupe le ruisseau. Accompagnez-moi.»
Sans dire mot, Delannes acquiesça par un salut, et ils sortirent.
Douce, tiède, surprenante par sa tranquille pureté, après une telle atmosphère de tabagie, mais très obscure, la nuit ne portait à son front qu’un mince croissant mouillé. Ce trait courbe d’argent se découpait seul, à mi-hauteur du ciel noir, la brume offusquant les étoiles, au-dessus du rideau des arbres d’un noir plus mat.
Le bois lui-même était opaque et tiède; on y voyait à peine; peu importait aux deux promeneurs qui semblaient bien connaître le chemin. Saisis par cette ombre embuée, ils se turent, d’abord, écoutant le bruit de leurs pas. On n’entendait d’ailleurs que ce bruit mou et, parfois, au sein des feuilles, un frisson furtif: réveil d’oiseau? battement d’ailes? passage d’écureuil? Puis Mme Randal se mit à parler, sur un ton très simple, très posé; elle reprit au point où elle voulait reprendre:
«Un jour, dit-elle, il vous parlera de moi, sans préambule, à sa manière que je qualifiais de protestante: il me citera, comme il citerait un personnage quelconque de la Bible ou de l’histoire, pour servir d’exemple à ce qu’il raconte... Il vous expliquera que, moi aussi, j’ai été ramenée au bien, qu’il m’a trouvée sur une scène de music-hall, au Canada, où je dansais des danses singulières, de mon invention, qui lui plurent, dont il escomptait, je pense, le succès sur un de ses programmes... qu’il voulut me parler, après la représentation, et qu’aussitôt il comprit qu’il m’aimait, qu’il ne pouvait me laisser là, que je devais le suivre... Trois mois plus tard, je m’appelais Mme Randal... Et c’est toute mon histoire: une rencontre fortuite, à Toronto, une conversation dans un bar avec un directeur de cirque, un engagement signé sur le bord d’une table sale...un engagement pour la vie! Parfois, quand il me regarde, je sens que je suis sa proie, celle qu’il a sauvée du marécage. Il ne ment pas: il m’a sauvée du marécage... mais pourquoi le dire? et s’il ne vous l’a pas dit, hier, il vous le dira demain... pourquoi le dire à tout le monde, puisqu’il m’aime?»
Sans violence encore, sans éclats, sa voix s’était cependant réchauffée. Ida, marchant à côté de Mathieu, ne le voyait pas. Eût-elle osé parler ainsi à une autre heure, en d’autres lieux? Ses mots, sitôt prononcés, se perdaient dans la nuit; elle n’en pouvait noter l’effet, elle n’en devinait pas l’action; elle laissait tomber son aveu comme en un puits sourd.
Sur un ton presque timide, un peu hésitant, Mathieu demanda:
«Du moins, êtes-vous heureuse, Madame?
—Je n’en sais rien, répondit-elle. Je ne suis pas libre!
—Comment l’entendez-vous?»
Elle répéta:
«Je ne suis pas libre! Vous ne sentezdonc pas ce que cela veut dire? Oh! j’ai toute liberté d’agir à ma guise, d’aller à droite, à gauche, où il me plaît, mais puis-je penser et sentir à ma guise?... Ma tête n’est pas libre! En ce cas, il vaut mieux être enchaîné pour de bon, comme les forçats.
—Chacun de nous est retenu par quelque lien, Madame...»
Il rougit d’avoir proféré une banalité si plate.
«Oui, oui, mais la contrainte a des moments trop insupportables! James est un maître d’une bonté terrible: il force ceux qui dépendent de lui à se rendre compte de tout... il veut que l’on vive ainsi, pas autrement. Tout, à ses yeux, se dessine en blanc et noir, clairement, tout devient évident. Il faut avoir conscience de tout pour vivre bien. Ah! que de fois ai-je entendu cette phrase! Vraiment, elle donne envie de vivre mal! Elle enlève à l’existence tout son imprévu, tout son hasard, tout ce qui intéresse et qui amuse, tout ce qui a du goût: la surprise qui fait sourire. Vous concevez bien que, parfois, l’on veuille ignorer un peu le menu de son repas? Ici, chaque jour apporte un devoir annoncé, une peine inscrite, comme à la table d’hôte en province, où le vendredi apporte le plat de morue et de pommes de terre... Cela me fait perdre l’appétit, même du plaisir!... Et maintenant, dites que je suis folle, si vous voulez!»
Mathieu ne dit rien d’approchant. La dernière plainte de Mme Randal le touchait: il s’en fallait de peu qu’il ne sympathisât.
«Non, Madame... Sachez seulement que vous avez, à Villedon, un compatriote. Je parle votre langue et la gêne que vous ressentez n’a pour moi rien de mystérieux. La liberté de l’esprit et du cœur me semble un bien suprême; je conçois que l’on tâche d’y atteindre. A l’occasion, nous reviendrons sur ce pénible sujet... Oui, reine d’une tribu d’étrangers, astreinte à suivre les usages de la cour, vous ne cessez d’être en exil. En somme, vous restez trop française.»
Elle ajouta d’une voix plus gaie:
«Et je vous ai bien dit, n’est-ce pas, que je me trouvais au Canada par le hasard d’un engagement? Je suis née française, de parents français, à Château-Thierry (Aisne). Plus tard, j’ai beaucoup, j’ai trop voyagé. Parfois, je me sens un peu américaine.»
Elle conclut en riant:
«N’importe! le fond demeure, le fond... théodoricien!»
Mais ce rire sonnait faux.
On sortait du bois, l’ombre était moins épaisse, sur la prairie flottait comme un reste de clarté confuse, des étoiles étincelaient au ciel dégagé de brume. Alors Mme Randal revit la figure réelle de cet homme qui, par occasion, avait reçu sa confidence, tandis qu’elle s’appuyait à son bras, et de nouveau Mathieu aperçut le souple contour d’une femme auprès de lui... Ils n’étaient plus seulement deux voix, sous les arbres obscurs. Ils ne pouvaient parler ainsi davantage, ils se séparèrent, ils reprirent leurs distances.
Puis Mathieu dit encore:
«Nous avons fait le tour du bois et sommes à quelques pas de chez vous, Madame; permettez que je vous accompagne jusqu’au camp.
—Vous plaisantez! répliqua-t-elle. Je ne suis pas de ces personnes que l’on accompagne ou que l’on met en voiture: non, non! je rentre par mes propres moyens... Bonsoir, cher Monsieur; grâce à vous, j’ai fait une excellente promenade.»
Ils se serrèrent la main par une prise vigoureuse et franche. Un instant d’arrêt... peut-être pour se rendre bien compte du point où l’on se trouve...
«Amis?... tout de même? demanda-t-elle.
—Amis?... certes!»
Il était sincère.
Mathieu réfléchissait, assis devant la fenêtre ouverte de son bureau, mais le spectacle d’une mer nuancée sur laquelle passaient de grands nuages ne le touchait en rien: il s’occupait de lui-même.
Que ferait-il à Villedon, puisque son propos d’y rester était bien affermi? Quelle y serait sa vie?—Le cirque ne figurait qu’une distraction de quelques semaines et pourtant, seule, pensait-il, cette assemblée de gens étrangers par leur race, leur culture, leur morale et leurs travaux, l’empêchait de s’ennuyer. Demain, il s’ennuierait, à coup sûr, se sentant de nouveau maître de ses champs et de ses bois, maître aussi de ses loisirs; demain, il se trouveraiten exil, chez lui.—Rentrer à Paris, il n’y songeait guère. Les gens qu’il y fréquentait, ceux qu’il s’était habitué à voir, lui faisaient l’effet de caricatures. Il ne pourrait plus supporter les papotages, les protestations et les plaintes au sujet d’une robe, d’un souper mal servi, d’une femme de chambre infidèle ou d’un vaudeville vraiment trop lugubre. Hélas! l’on ne change pas son entourage comme l’on change de veston. Il y a la rue où l’on se retrouve, le théâtre où l’on vous aperçoit, le restaurant où Nicole s’installe par hasard à une table toute proche... Et l’on ne peut cependant s’enfermer chez soi, se boucler, vivre comme en prison. La prison où l’on se croit libre est assez rigoureuse déjà!
Mathieu souffre de cette incertitude; des souvenirs lui rendent son mal plus cuisant. Eh quoi! une enfance orpheline, une jeunesse enfermée, une adolescence étroite, sans joie, où quelques visites à un vieil oncle singulier accentuaient encore sa détresse; quelques années de plaisir à Paris... qu’en avait-il retenu? des grimaces, de petitscalculs d’intérêt, de fausses larmes, de faux serments qui ne prétendaient même pas à convaincre ni à toucher, étant de passage, comme tout le reste. Lui serait-il donc défendu de goûter au sel de la vie, à ce que la vie offre de grand et de sincère, à la belle amitié avec un être qui vous comprend et vous ennoblit, au bel amour qui vous élève toujours plus haut, qui dégage des nuées, qui rend limpide le ciel que l’on porte en soi, et dont l’âme s’illumine?
Pourquoi ne pouvait-il toucher à ces fruits spirituels, à ces fleurs secrètes? Pourquoi ne trouvait-il à portée de sa main que du rebut fait de grappes gâtées et de corolles fausses?
Mathieu se posait la question, mais ne savait y répondre. Quant à ses projets de voyage, il les avait écartés pour de bon: courir le monde deviendrait vite un amusement de touriste; le voyage mieux entendu qu’il rêvait naguère exigeait une préparation longue qu’il n’avait plus le courage d’entreprendre; il était envahide paresse... de quelle paresse étrange, nouvelle, dont le goût lui semblait inconnu? Cela montait insidieusement, comme ferait une peur sourde, cela l’écartait de toute action immédiate, l’engageant à la remettre au lendemain, et surtout cela lui faisait un malaise, une langueur inquiète, la stupeur que les bêtes ressentent prostrées sous l’orage menaçant. Mais encore une fois, où trouver une raison à tout cela, un allégement, un remède? et que faire en attendant?... Continuer d’attendre?
Huit jours plus tard, Mathieu, monté sur Flea, le cheval étourneau de Sam Harland, galopait joyeusement à travers les prés. L’air était encore vif à cette heure matinale. On ne pouvait que se plaire à pareil exercice, sur une herbe si fraîche et sous un ciel si pur. Leslie venait de passer qui menait des bêtes à l’eau avec de grands gestes centauréens et des cris enthousiastes. Un pantalon de toile bleue pour tout vêtement représentait encore une concession absurde, à son avis, puisque l’on ne se sent soi-même que nu. Harland avait fait de beaux essais de saut de barrière, et Plug tâchait de tomber sans dommage, et le plus ridiculement possible, du dos del’âne qu’il enfourchait. D’autres écuyers s’entraînaient au lasso devant un mannequin servant de but. Mathieu se contentait d’un galop modeste qui le ravissait; de plus, il remarquait avec satisfaction que Flea, dont l’humeur était ombrageuse, à l’ordinaire, et qui l’avait désarçonné plusieurs fois, lui obéissait, maintenant, le mieux du monde. Le front dans le vent, il buvait l’air, puis il fermait les yeux, un instant, pour goûter sa joie, et les rouvrait pour reconnaître, alentour, l’herbe, le ciel, les bois et, là-bas, scintillante, miroitante, déjà criblée de soleil, la mer.
Bientôt il aperçut Mme Randal coiffée d’un béret noir, culottée de noir, à califourchon sur Mouse, sa jument grise. Elle portait une rose rouge à son corsage: amazone habillée en adolescent, elle avait vraiment belle allure. Ils se croisèrent, ils se saluèrent du geste et de la voix. Tout à coup, Mathieu se ressouvint d’un vers lu jadis: «Contre le sein brûlé d’une antique amazone...» Il se représenta Mme Randal tenant au poing, en place de cette cravacheinutile, un javelot, et le brandissant, mais l’image s’effaça vite pour se proposer d’autre façon: une valkyrie qui foulerait des nuées... et l’héroïque appel sonna à ses oreilles.
Mathieu s’arrêta net. Mme Randal faisait le tour de la prairie, au petit galop, puis elle la traversa d’une allure plus vive, sauta plusieurs fois le ruisseau, revint et frôla presque le cheval immobile. Mathieu en ressentit un léger agacement, car elle n’avait plus tourné la tête; elle semblait tout occupée de sa course et de cela seulement... Il admirait sa grâce, sa vigueur, plus manifestes que jamais: cette danseuse se révélait écuyère étonnante, et son costume peu féminin n’offrait pourtant, si crânement, si simplement porté, rien de théâtral, malgré la touche de romantisme, et surtout rien d’équivoque.
Flea piaffait, agacé lui aussi. Mme Randal acheva son tour. Que n’invitait-elle Mathieu à la rejoindre?... Elle s’éloignait déjà. Il en eut un surcroît de mauvaise humeur et, pour se justifier, inventade mauvaises raisons: ils galoperaient si bien de conserve! à rester seule, ainsi, Mme Randal lui semblait faire de la parade, un numéro, un sketch d’équitation! Pourquoi? pour le charmer? pour l’éblouir? Il n’avait nulle envie de reprendre une promenade solitaire, de sentir la brise sur son front, sur ses yeux... Mme Randal repassa encore... Subitement, Mathieu ne put se tenir de toucher du talon le flanc jaune de Flea et de rendre la main.
Flea n’en demandait pas tant pour faire un beau partir en coupant la prairie, même il dépassa Mouse et, comme l’on se trouvait sur la pente qui menait à la mer, par prudence, Mathieu ne voulut pas l’arrêter trop court. Bientôt il s’aperçut que Mme Randal en profitait: elle avait changé de direction et remontait vers le village. Il la suivit, poussant Flea, l’excitant de son mieux. Quand l’amazone vit ce cavalier à ses trousses, elle aussi entra dans le jeu, et Mouse étant vaillante, Flea plus petit, moins robuste, moins bienmonté, fut gagné de vitesse. Course folle... Soudain, Mme Randal tourna dans le bois et, le ruisseau franchi, disparut, entraînant Delannes après elle. Quelques instants plus tard, il la revit, bricolant savamment entre les arbres et les buissons. Mathieu se fatiguait, la tête perdue, les mains nerveuses, grisé, non plus de vent et de vitesse, mais de chaude colère à sentir que cette femme se moquait de lui. Il l’atteignit enfin. Elle avait sauté à terre, sans aide, et caressait le museau de Mouse qui encensait doucement.
«Bonne course, n’est-ce pas?» dit-elle.
Et tout de suite elle ajouta sur un ton de reproche:
«Mais il ne faut pas trop demander à des chevaux délicats...»
Mathieu aurait voulu parler d’autre chose.
«Et «fort comme un cheval» est une expression absurde, indigne d’un cavalier.»
Allait-il entendre un cours d’équitation sentimentale? Il avait mis pied à terreaussi et se tenait près d’elle, encore essoufflé, toujours furieux. Il se reprit un peu, pour la complimenter sur son art d’amazone; il dut le faire habilement, car elle sourit, mais il se trouvait ridicule et en avait honte... Et puis, surtout, il eût voulu savoir ce que pensait Mme Randal.
«Si je monte à peu près bien, dit-elle, ce n’est pas venu tout seul, croyez-moi! les débuts furent pénibles; mais cela me plaisait et j’aime les chevaux... Tiens! voilà Sam Harland... Sam! ramenez donc Mouse et Flea à l’écurie; bouchonnez-les et mettez-leur des couvertures.»
Harland considéra d’un air scandalisé les deux bêtes en sueur.
«Oh!... c’est du joli! D’ailleurs, je le prévoyais: je venais pour cela, Madame.»
Il passa les brides à ses bras et, comme il s’en allait, son regard chargé de reproches s’appesantit sur Mathieu.
«Maintenant, regagnons chacun notre logis.
—Déjà, Madame! Vous n’attendrez pas un instant? Nous voilà seuls... Jedésirais tant vous revoir, vous serrer la main! Tout à l’heure, j’avais l’impression que vous tentiez de m’échapper, quand vous galopiez devant moi, sur la prairie... et j’en souffrais; je vous admirais parce que vous me paraissiez si belle, et je vous détestais parce que vous tâchiez de me fuir... car c’est bien cela que vous faisiez, n’est-ce pas?
—Oh! monsieur Delannes!... répondit la voix triste d’Ida.
—Mais la course est finie: je retrouve mon amie d’il y a huit jours, à qui j’ai si souvent pensé depuis...»
Mathieu ressentit au même moment une gêne horrible qui dura juste le temps d’une fulguration, pas assez pour qu’il interrompît sa phrase: gêne d’avoir adressé maintes fois des paroles analogues, sur un ton très passionné, à de petites Parisiennes accueillantes.
«... Si souvent, reprit-il, et avec tant de sollicitude!»
En achevant, Mathieu se découvrait de nouveau une âme obscure.
«Non, c’est faux!
—Oh! je sais bien! vous ne croirez pas un mot de ce que je dis, et cela est tout naturel... Comment pourriez-vous me connaître?...»
Mathieu rendait la main au mensonge. Mieux encore que Flea traversant la prairie ensoleillée, le mensonge était lancé pour une longue course.
Et Mathieu parla.
Il parla avec ferveur, avec subtilité, sur un ton de franchise ouverte et parfois de supplication. Il ne parlait pas pour lui-même: il faisait parler un homme épris qui avoue enfin son beau désir; il parlait bien. Son inconsciente méthode fut retorse: trop évidente, trop simple, car on ne ment pas aussi simplement, elle valait par l’accent. Il se trouvait à ce tournant de la vie où un hasard vraiment divin fait apparaître cela même qu’on attendait, dont la venue est un éblouissement: l’amour. Il disait le premier soubresaut qui, devant la merveille, laisse interdit, et la peur que cette présence donne et ladéroute où elle jette qui la brave... Mesure de la voix, sincérité, sobriété du geste, expressions de la face allant du pathétique au douloureux, rien n’y manquait! même pas l’aveu couvert de la mauvaise foi... (tant de brusque hardiesse était inconcevable, on ne pouvait admettre la plénitude d’un tel cœur!... sans doute... et cependant...), puis, ce fut une prière très humble, toute basse, qui se troublait, qui s’égarait, qui ne s’affermissait que par l’espérance lointaine d’être agréée enfin et qui, devant une chimère si folle, renonçait aussitôt, ou faisait semblant.
«Taisez-vous, monsieur Delannes!»
Cri de colère? non: de détresse tout au plus.
Et Mme Randal parla à son tour.
«Vous aussi!... vous aussi!...»
Elle ne sut dire que cela, d’abord; ensuite ce fut le déchirement:
«C’est donc une vocation! il faut que j’en prenne mon parti: je ne connaîtrai les hommes que pour me défendre d’eux! toujours, j’en serai entourée comme de bêtes... Non! les bêtes sont meilleures, les bêtes sont plus pures que les hommes; eux s’avancent vers moi avec un sourire; ils causent en toute franchise, sur un ton de camarade, à cœur ouvert, ainsi que des amis; ils plaisantent ou parlent sérieusement, ils m’intéressent, en passant ils me flattent, et puis je m’aperçois qu’ils font la roue; me voilà prévenue! je n’aiqu’à me tenir sur mes gardes: je sais ce qui va suivre... Ou bien, ils deviennent soudain moroses, ils ne desserrent plus les dents, ils me regardent sans oser rien dire, mais ils me montrent leur détresse autrement: je la vois dans leurs yeux, je l’entends, je l’écoute dans leur rire qui a perdu sa gaîté, je la remarque dans leurs gestes, dans leurs façons de marcher, de saluer, de se tourner vers moi subitement et de se détourner plus vite encore... Ils souffrent, je les aide à souffrir, ils souffrent à cause de moi. Ils n’ont pas le courage d’avouer ce qu’ils pensent et pas celui non plus de le cacher! C’est, à la longue, un spectacle lugubre qui brise les nerfs. L’un ou l’autre: la brute en folie ou le mendiant malheureux. Tous, vous vous montrez ainsi, dès que je vous connais un peu. Vous-même l’avez remarqué, lorsque vous parliez de mon influence sur les hommes du camp. Au lieu de vous taire, par décence, par charité, vous me l’avez dit, cruellement, pour me blesser, pour que je saigne!... Ah! je ne l’ignorais pas,cette influence! Moi qui n’aime que la liberté, qui ne cherche que la liberté, je ne me sens jamais libre, je rencontre partout des pièges tendus afin que je trébuche, que je me fasse mal, car vous êtes méchants! (Pas vous seul... tous!) Voilà qui ôte le goût de vivre! Ah! quand pourrai-je surprendre, dans les yeux d’un homme vivant près de moi, le regard clair qui ne sous-entend rien?... Les enfants ont ce regard, direz-vous? Non: les enfants voient bien vite que j’ai peur et, pour cela, s’éloignent de moi... C’est moi qui leur fais peur! En vous, j’avais presque confiance; je me disais: il sera peut-être l’ami. Je me montrais encore une fois stupide... Nous galopons à travers vos prés; je pense que vous jouez à la course; je me hâte, vous aussi... vous essayez donc de me dépasser? eh non! vous tâchez de m’atteindre, et déjà vous savez pourquoi!... Alors, maintenant, je vous déteste, monsieur Delannes, puisque vous ressemblez à tous les autres, et je vous prie... lâchez mon bras!... et je vous prie de me quitter à l’instant.
—Vous me pardonnerez, Madame, répondit Mathieu d’une voix sourde et confuse; votre colère vous aveugle; ne soyez pas injuste! Vous ne sentez ni la sincérité de mes paroles, ni celle de mon profond repentir! Ce sera pour demain: vous aurez oublié; vous verrez alors les choses telles qu’elles sont... Vous viendrez chez moi, un jour très proche; paisiblement, là-haut sur la terrasse, nous causerons de notre double erreur, en vrais amis, et je vous convaincrai de mon respect, de mon amour... Adieu, madame Randal, non!... à bientôt.»
Il s’éloigna, sans dire plus et sans se retourner. Comme il sortait du bois, il vit paraître Avery Leslie, à pied, vêtu seulement d’un pantalon bleu et qui lui dit:
«Oh! tout à l’heure, je vous voyais de la plage; il ne faut pas galoper si vite! Flea aura pris froid, et puis il ne faut pas faire semblant de chasser, monsieur Delannes... elle pourrait avoir peur.»
Mathieu n’était pas du tout en veined’écouter les remontrances d’un adolescent américain...
«Viendra-t-elle?» se demandait-il...
«Viendra-t-elle? se demandait-il encore, un quart d’heure plus tard, en rentrant chez lui. Viendra-t-elle?»
Ida Randal essayait de se recueillir. Elle avait d’abord longuement songé à elle-même, mais ne parvenait qu’à brouiller un esprit déjà perdu et mettre plus encore d’agitation dans un cœur en désordre. Il lui fallait se rendre à l’évidence: non, elle ne pouvait échapper à sa joie. Sa joie la reprenait toujours; elle avait beau fuir, la joie aux lèvres chantantes savait la rattraper, et si, par ruse, elle se cachait au sein de quelque vieux souvenir, c’était en vain: elle se découvrait, elle se livrait bientôt elle-même, tant la joie chantait clair, tant cet appel semblait persuasif et tant le souvenir gardien la protégeait peu.
De quel bénéfice pouvait être une évocation austère et grave, noble, à coup sûr, mais glacée, au passage de ce glorieux fantôme à la démarche vivante et dansante, aux mains pleines de fleurs, et qui chantait!
Oui, Randal l’avait sauvée de la misère, de la honte, peut-être; ses attentions ne se comptaient plus, délicates et même tendres; sa bonté ne se lassait pas, mais la joie avait une autre bonté, moins voulue, et d’autres attentions, incessantes, que l’on ne pouvait dénombrer, qui toutes ravissaient le cœur: un geste, une parole, un sourire, une façon de dire, une façon de penser, un regard... et chaque fois on en ressentait ce même ineffable saisissement, ce même sursaut, et chaque fois, résonnait l’écho de cette voix qui chante, l’exaltant écho de la joie.
Que valaient, au juste, les discours de Randal, ses théories, ses préceptes, ses principes?... Oh! l’ennui qui s’en dégageait!... Randal disait toujours la vérité. Ce soir, Ida préfère le mensonge... Maisune piqûre aiguë lui perce la poitrine, soudain: le mensonge? la joie peut-elle donc mentir? mentir en souriant, en souriant ainsi? mentir en chantant, et de cette voix?
Ida est seule dans sa chambre où le crépuscule glisse des ombres grises. Randal, occupé par de longues besognes, ne viendra pas. Elle s’écoute vivre. Pourquoi cette révolution dans le cours égal de ses jours? Parfois, elle souffrait de leur règle exacte et scrupuleuse, elle s’indignait d’être soumise à un maître qu’elle n’avait pas choisi, qu’elle supportait, en somme, sans trop d’impatience: un bon maître. Elle l’accorde, il fut un bon maître; elle se le répète, mais l’affirmation est inutile: ce sont là des paroles vides, privées d’accent, dont elle saisit à peine le sens. Maintenant, elle revient à la raison, elle comprend: le bon maître est celui qu’on aime, celui qu’elle aime... ce dernier mot, elle l’a tout au plus balbutié du bout des lèvres, sans presque le dire. Eh!qu’importe! puisqu’elle l’a dit!—Le bon maître est celui qui vient vers elle malgré lui, qu’elle n’a pas appelé et qui l’a néanmoins entendue, qui ne la chargera pas de chaînes, mais simplement la prendra par la main et l’emmènera.—Celui-là sera le bon maître.
Une rumeur la distrait: d’abord un hennissement de cheval, puis des voix bourdonnantes; on se dispute à l’écurie. Tout ce monde qui l’entoure ne lui est-il pas cher d’une certaine façon? Ne ressent-elle pas de l’orgueil à connaître son influence sur ces hommes simples qui l’écoutent avec une attention dévote, comme des enfants sérieux et sages? Ne vont-ils pas souffrir, elle partie?
Un regret encore mal défini se présente... Partir! partir! l’idée de partir lui fait lâcher prise aussitôt; d’ailleurs, elle tenait le regret d’une bien faible main.
Elle voudrait penser aux jours qui viendront: non pas à mercredi prochain, par exemple, non pas à la fin de la semainesuivante (cela se devine trop aisément), mais plus loin, aux mois, à l’an d’après, et plus loin encore, aux jours qu’elle ne voit guère, qu’elle imagine peu.
Elle se martyrise en tâchant de se figurer vieille, auprès de lui, plus âgé; moins belle, auprès de lui, plus grave; moins souple en sa grâce vigoureuse, auprès de lui qui, tendrement, la soutient de son bras; toujours aimante, auprès de lui qui l’aime toujours. Ah! qu’elle désire évoquer en elle-même ce beau spectacle!—Non! non! c’est impossible! elle ne peut pas!—Ida ne pense qu’à aujourd’hui ou bien à cette heure qui dépend d’elle, qui, suivant son vœu, commencerait tout de suite, ou qui ne sera pas.
A ses oreilles, la joie chante encore, et cependant Ida Randal reste écroulée au fond de ce fauteuil, dans un coin de sa chambre obscure, sans forces pour agir, éblouie dans l’ombre. De temps en temps, une image surgit, de délice ou de désolation, un doute inattendu, une question harcelante, la mémoire d’un instant échuqu’elle croyait effacé, si précis, si vivant en toutes ses nuances qu’il lui semble odieusement le revivre. Elle se souvient d’elle-même au point d’oublier que ce souvenir où elle joue un tel rôle appartient au passé... Saura-t-elle aimer?
Ceux-là qui la regardent d’un si beau regard fidèle, ses amis du camp, la rappelleraient en vain, elle le sait bien, mais ici, elle est reine d’un petit peuple aimant et sincère... Là-bas, saura-t-elle se faire aimer?
Il lui vient une grande honte, soudain. Si cette pensée le touchait de loin, s’il avait vent de cette incertitude, lui qui, à la même minute, pense à elle, rêve d’elle, la désire, offre sa vie... oh! comme elle rougirait!
Et l’effort paraît surhumain de se lever, de marcher jusqu’à la porte, de l’ouvrir, de franchir le seuil, de traverser toute la prairie en pente douce, puis de marcher encore, d’atteindre la terrasse et l’autre seuil... Enfin, pour souffrir davantage, elle se dit que peut-être ne l’aura-t-il pas attendue, qu’il ne sera pas là, debout, en expectative du bonheur, attentif au moindre bruit.
On n’y voit plus clair du tout.
Ida se lève, allume une bougie. Elle ignore maintenant ce qui se passe en elle, et même ce que peut révéler son image. Elle s’approche de sa glace, elle se regarde dans la glace, longuement, haussant et baissant la petite flamme pour mieux se voir.—Une figure immobile, très blanche, très pâle, une figure qui ne dit rien, mais, peu à peu, il semble que la bouche s’anime; un sourire naît sur les lèvres, dans les yeux; elle sourit, comme en extase, possédée par une trop haute, par une trop splendide joie... Alors Ida se détourne de son reflet, ferme la porte à double tour et, brusquement, souffle la petite flamme.