XX

Elle ne vint pas. Il l’attendit patiemment. Elle ne vint pas.

Mathieu ne sortait plus, sa patience s’usait, il n’allait plus au camp, ne sachant au juste à quelle heure viendrait Ida Randal; mais elle ne vint pas. Il tâcha de raisonner son aventure, de l’examiner de sang-froid. Pourquoi rester ainsi à l’affût de quelqu’un qui ne paraîtrait point?... Attente absurde!... et néanmoins, il l’attendait, mais elle ne vint pas.

Pourtant, il fallait qu’elle vînt; cela ne pouvait durer ainsi. Mathieu se sentait tout changé, d’humeur hargneuse. Il parlait à peine à son ami Hourgues et sans aménité: attendre tout un jour, tousles jours qui suivent, du matin jusqu’au soir, se réveiller, la nuit, pour attendre encore, cela aigrit, cela exaspère, cela rend agressif. Plus tard, quand elle serait venue, on verrait bien, on discuterait, on se rendrait compte, on retrouverait la liberté de penser et d’agir... Halluciné par cette attente, Mathieu était chez lui comme en prison. Il n’en pouvait plus! Il fallait que quelqu’un lui ouvrît la porte qu’il ne pousserait pas tout seul. Quand Ida se plaignait de n’être point libre, savait-elle tout le poids d’une contrainte, celle d’attendre?...

«Je prends des façons de neurasthénique, se disait Mathieu, car en somme, depuis plusieurs jours, je souffre simplement des suites de l’accès de fureur qui me prit quand cette proie que je poursuivais par jeu, d’abord, et sans passion, puis tout au plus par désir, voulut s’échapper et y parvint.»

Mais que lui servait de faire preuve de bon sens, puisqu’il attendait encore? Jamais il ne songea même à lui écrire, à luifaire tenir quelque message: c’eût été si facile! Non, elle devait venir chez lui, elle, femme libre qui forçait un homme libre à l’attendre. Afin de s’apaiser, sans doute, il imaginait cette visite, en construisait, en détruisait les incidents et la péripétie, ajoutait, effaçait un détail, remettait tout en scène, recommençait.

Or, un matin, assis sur la terrasse de Villedon, Mathieu rongeait son frein et tâchait d’user le temps, de s’occuper, une heure encore, à lire les feuilles de Paris et à fumer des cigarettes. Ce matin-là, il se sentait plus calme, même il considérait son cas avec une certaine ironie. En somme, cette retraite lui pesait, l’ennuyait. Hourgues se montrait inquiet de sa méchante humeur, ce qui l’ennuyait aussi. L’ironie de son point de vue s’accentua: il se moqua durement de lui-même et sa contrainte en fut allégée... Il résolut de reprendre sa vie normale où il l’avait laissée, comme l’on se rassied après s’être, un instant, levé de table.

«Oui, se dit-il, mais le plat s’est refroidi... Mes sentiments ont dû faire de même.»

Il eut un sourire de mauvais aloi, de mauvais goût.

«Allons! je ne suis qu’un imbécile, et je le prouve abondamment. Voilà-t-il pas des histoires, pour peu de chose! Je rencontre une femme d’un genre assez particulier que je ne connais pas, auquel, jadis, Gaby, Lily, Nicole ni May Read ne m’avaient habitué, une femme qui ne leur ressemble guère, oh! non! mais qui, peut-être... de fait, je n’en sais rien... et je m’emballe! et je me rends malheureux! Quelle tête de turc j’aurais présentée à mon vieil oncle!»

Mathieu rabattit sur ses genoux le journal qu’il ne lisait plus et regarda devant lui. Villedon n’avait pas changé, le paysage ne perdait rien de son attrait, le charmait comme à l’ordinaire, offrait, pour l’après-midi, une délicieuse promenade et, au retour, en compagnie de certains membres du cirque, un bain demer tonifiant où «l’ami français» ferait les pires farces à Sam Harland, nageur médiocre.

«On s’amusera!»

Alors seulement, Mathieu entendit quelqu’un pousser à petit bruit la grille du jardin. Il sut tout de suite qui lui rendait visite. Il ne s’étonna point. Il se leva, jeta sa cigarette et s’avança d’un pas tranquille de propriétaire bien appris qui sait vivre.

Elle était venue.

Ida Randal parlait avec modération, sur un ton de froideur calculée, cependant sa bouche était instable, son regard un peu fixe; ses mains aussi obéissaient mal, tremblaient. Elle ne contrôlait parfaitement que sa voix.

«La dernière scène, je devrais dire la dernière réprimande, car James ordonne et punit mais jamais ne se fâche, fut au sujet de cette danse de music-hall que j’invente et qu’il déclare «indigne d’une chrétienne». Comme si un sketch devait avoir les qualités d’un sermon!».

Que James Randal fût un honnête homme, méritant l’estime et certaine admiration, un homme d’élite à sa manière,cela ne se discutait pas, étant reconnu d’avance; néanmoins, on peut juger diversement un prophète, directeur de cirque, suivant qu’on l’étudie au sein de sa tribu et de sa troupe, dans l’exercice de ses fonctions, ou qu’on l’envisage en chemise.—Ida Randal ne disait rien d’autre.

Pour ce qui était de cette danse «indigne d’une chrétienne», la description terne et brève qu’elle en donna ne permettait guère de l’imaginer. En vérité, l’incident s’était produit dans des circonstances moins sommaires.

On réservait d’habitude certain hangar, meublé d’un piano et de quelques banquettes, à des répétitions de music-hall qui n’exigeaient ni décor ni figuration; une estrade dressée au fond suffisait amplement à tous les besoins. Dans ce hangar dénommé «salle d’études», Ida était entrée, la veille, suivie d’un nègre qui posa sur le piano des musiques diverses.

«Vous jouerez, dit-elle, les numéros 7, 14 et 57, à la suite.»

Par son sketch de danse, «lever dujour», elle comptait rendre sensible l’attente anxieuse, l’exaltation et la joie d’un être devant l’aube et l’aurore. De semblables «chorégraphies décoratives» avaient fait un certain bruit, surtout dans les grandes villes, et lui attiraient force compliments. Des critiques réputés s’y intéressèrent au point de lui consacrer de longs articles, et l’affiche ne laissait pas ignorer qu’elle imaginait elle-même ces séduisantes créations.

Elle écouta les trois mélodies correspondant aux trois moments de la danse, fit des recommandations précises à l’accompagnateur et monta sur les planches.

Quelqu’un poussait la porte du hangar.

«Nous ne vous gênerons pas en assistant?» demanda Sam Harland que suivait Avery Leslie.

Après une courte hésitation, elle se décida. Peu importait: comme elle le danserait plus tard en public, pourquoi ne pas juger tout de suite de l’effet produit par son «lever du jour»?

«Entrez, entrez! vous me direz votre opinion à la fin seulement.

—Le Maître viendra dans quelques minutes.»

Elle ne put réprimer un geste de mauvaise humeur: James la surveillerait donc toujours! Tant pis! elle tâcherait d’oublier sa présence.

«Personne d’autre, en tout cas; après lui, vous donnerez un coup de clef.»

Et, s’adressant au nègre:

«Commencez.»

La trame de ses pas était fixée, déjà; il lui restait à trouver la broderie et les couleurs: la mimique expressive qui animerait l’ensemble. Elle ne chercherait pas à se vêtir de façon rare ou surprenante: n’importe quelle robe très ample, de tissu léger, de teinte grise, comme elle en portait une, ferait l’affaire. Maintenant, alerte, le pied sûr dans le chausson serré, il lui venait une vague curiosité de ce qu’elle allait entreprendre.

Elle dansa.

Elle errait, en pleine nuit, sur le tapis de mousses d’une clairière; de hautes ombres immobiles l’entouraient de tous côtés mais ne la protégeaient point: elle était prise dans le cercle noir de ces gardiennes tressant leurs longs bras. A quoi servait d’invoquer le ciel? rien ne répondait jamais à son geste de supplication. Il ne lui restait que de danser suivant la rumeur du feuillage, de danser pour se distraire de la nuit, de danser pour fuir un peu, sans nul espoir de s’échapper.

«Oui, c’est cela: diminuez le vent sans brusquerie et reprenez ensuite doucement.»

Affreux silence! instant saisissant qui la tient immobile, toute droite, les mains basses, grandes ouvertes, et lorsque le bruissement se fait entendre de nouveau, elle en a peur: elle s’accroupit sur la mousse, elle tremble, puis se relève, se jette à droite, se jette à gauche, toujours en vain, car toujours un arbre noir se dresse devant elle, l’oblige à reculer, la repousse,alors quelle voudrait bondir, tenter le grand saut libérateur dans l’ombre.

Et bientôt, elle renonce: vaincue par l’effroi, elle perd courage, elle s’abandonne; chacun de ses gestes est une plainte; elle appelle la nuit pour s’y ensevelir, elle livre à la nuit son pauvre corps brisé, elle s’étend par terre, elle s’étire mollement, en attendant la nuit qui va venir; exténuée, elle s’offre à la nuit.

Soudain, elle se redresse un peu sur ses deux bras raidis—Ce faible gazouillis... où donc?... elle écoute,—et le gazouillis devient un chant d’oiseau. Ah! quel relâche en sa dure angoisse! l’oiseau chante: divine charité! Elle est debout et l’oiseau chante; alors elle danse, elle danse en reconnaissance de ce chant, elle dessine des méandres, en imitant le labyrinthe de ce chant.

Mais que voit-elle, pour s’étonner ainsi, pour paraître à ce point stupéfaite, si peu rassurée encore et comme incrédule? Là-haut, ne dirait-on pas que le ciel s’éclaire, que la nuit supérieure est moinssombre? Elle se blottit, peureusement, contre le tronc d’un grand chêne... Elle attend. Est-ce cela qu’annonçait l’oiseau? Oui, les murs de sa prison semblent s’ouvrir par féerique prodige; le rideau des arbres est moins opaque; serait-ce donc le jour, l’aube incertaine qui annonce le jour?

Le jour va paraître, elle le sait! Elle se prend la tête dans les mains, elle court, insoucieuse de l’obstacle; elle ne danse plus, elle se lance en avant, d’ici, de là, avec des soubresauts et des écarts, le visage toujours enseveli, puis, tout à coup, elle s’arrête, elle regarde: c’est lui!

Alors sa danse devient une danse de triomphe; elle a deviné le jour; la forêt autour d’elle s’approfondit, la clairière est toute grise, le feuillage revit, une brise murmure; voici enfin le jour! Elle danse pour le jour; la nuit n’est plus; elle danse pour le jour qui chante; elle se donne au jour, non plus comme elle se donnait aux ombres, mais d’un don libre et joyeux: elle offre au jour sa poitrine où le cœurprend un rythme nouveau; elle offre ses bras qui sauront étreindre, ses mains qui sauront caresser; elle offre ses jambes et son ventre, et, d’un coup de tête, elle défait toute sa chevelure, pour offrir au jour ses cheveux.

«Il faudra bien veiller à ce que le rideau tombe juste à cet instant. Je suis sûre de l’effet, car je retire mon peigne sans qu’on puisse le voir, mais je n’aurai aucun moyen de sortir de scène si le rideau est levé. Ce sera délicat.»

Elle s’explique sur un ton que l’essoufflement ne rend pas moins calme: elle parle de son métier.

«Nous allons nous en occuper, interjeta James Randal, assis dans un coin et qui n’avait rien perdu de la danse. Chaussez-vous, recoiffez-vous et, surtout, mettez un manteau. Je vous attendrai dehors.

—Je veux prendre l’air!» grogna Sam Harland à voix basse.

Il sortit, laissant Avery tout secoué d’émotion.

«Oh! madame Randal! que c’était beau! J’y songerai cette nuit, j’en rêverai chaque nuit!»

Elle agréa l’hommage par un bon sourire.

«Mais pourquoi ne m’avez-vous pas fait signe? demandait Mathieu. J’aurais tant aimé voir cela!»

Si vague que fût la description que cette femme donnait d’elle-même, si incertaine l’image qu’elle offrait de sa danse (elle employait les mots les plus secs, les plus froids et beaucoup de termes de métier qui ne rendaient rien), Mathieu n’en regrettait pas moins l’occasion manquée.

«Hier, à cinq heures, pendant que vous dansiez, moi, je m’ennuyais en fumant des cigarettes.

—Non, non... une esquisse, ça ne se montre pas. Plus tard, quand tout sera mis au point, on verra. D’ailleurs, j’auraisété inquiète de ce que vous dirait mon mari: quand il s’indigne, il parle trop... Il veut placer son homélie! Je vous parais injuste? Ah! mon ami, il arrive un moment où l’on n’en peut plus, où le ver lui-même se retourne!»

Elle s’exaspérait de ce que James fût toujours si autoritaire, si sûr de lui, qu’il édictât des lois plutôt que de donner des avis et que, chaque fois, implacablement, il eût raison. Elle s’était d’abord habituée, comme par lassitude, à cette vie coupée de commandements et de remontrances; elle haussait les épaules, elle n’écoutait pas.

«Aujourd’hui, ce moyen de défense m’échappe: il me semble que James cherche les occasions de conflit au lieu de les éviter ou de les prendre seulement quand elles se présentent. Il s’ingénie à me blesser par des phrases courtoises, à me contrecarrer en tout... alors je réagis, je me révolte... Et puis, ce matin, songeant qu’un ami était là qui m’offrait ses conseils, son aide, son affection peut-être, je suis sortiedu camp, j’ai traversé la grande prairie et j’ai poussé la grille de votre jardin.»

Chez Mathieu, pas la moindre émotion du genre où le cœur se révèle: rien que le sentiment du joueur qui gagne une partie bien jouée, et qui s’en félicite... Chez Ida Randal, une angoisse visible, clairement lue sur le visage harassé d’inquiétude, tout à coup: quelle serait la réponse de Mathieu?

Elle fut habile encore, très cordiale, pleine de franchise, avec un accent de camaraderie tendre qui donnait confiance. Il installa Mme Randal près de lui, sur la terrasse, au grand air, et là, dans des fauteuils cannés, face à un charmant paysage, ils causèrent amicalement. Peu à peu, les traits d’Ida reprirent leur calme et ses yeux leur mobilité naturelle, tandis que ses mains se reposaient.

«Par ce moyen, ma pauvre amie, vous supporterez l’épreuve si lourde, disait Mathieu; vous savez maintenant où venir; je serai là, toujours. Rien n’est changé, sauf que vous ne vous sentirez plusmalheureuse, que la moindre blessure sera pansée aussitôt et la parole méchante effacée. Vous reviendrez souvent, tous les matins si vous le pouvez: un instant, une heure, plus longtemps... L’après-midi, nous monterons à cheval ensemble et, plus tard, nous tâcherons de nous retrouver aussi le soir... n’est-ce pas?

—Peut-être à pareille heure, demain, mon ami,» murmura-t-elle, quand elle lui prit et lui serra les mains, au départ, avec une sorte de ferveur reconnaissante.

Mathieu remontait dans sa chambre.

«Et, pour finir, se disait-il, j’y trouve du mécompte, car il est bien évident que je ne l’aime pas!»

La corde oblique s’attachait à un anneau maçonné en terre et à la fourche d’un vieux chêne de l’orée du bois, dont le tronc ne risquait ni de plier ni de rompre. Un filet tendu écartait d’ailleurs la possibilité même de tout accident. Avery Leslie, profitant de l’absence de James Randal, parti en voyage d’affaires de huit jours à Londres, lui préparait pour son retour la surprise d’un numéro compliqué mais surprenant et très propre à exciter les bravos, où, glissant le long de la corde après en avoir fait l’ascension méthodique, il enfilerait des bagues dorées sur une lance, tandis que Plug, invisible, produirait, à l’aide de quel instrument, on l’ignorait encore, un bruit aigu, affreux, de déchirure, qui durerait autant que la glissade. Leslie devant fermer d’abord le parasol chinois qui lui servait de balancier et, par suite, être bien sûr de son équilibre au départ, ce beau travail exigeait une mise au point des plus minutieuses.

Une douzaine de spectateurs assistaient aux premiers essais. Cela passionnait Mathieu qui avait fourni le bois de la lance, un long bambou très léger, bien en main, que l’on dorerait plus tard.

«Ce sera joli au soleil et aux lumières, mais si l’on pouvait le faire au clair de lune, avec des anneaux et une lance d’argent, ou bien en crevant des bulles de savon! Et puis, songez donc! je porterais alors un maillot tout noir et une calotte noire sur la tête!

—Avery! interrompit Mme Randal, il faut attendre le jour où notre cirque se rendra au pays des contes de fées...

—Bientôt, Madame, bientôt! Déjà, vous, quand vous dansez...

—Ce gosse est charmant!» dit-elle à Mathieu.

La répétition fut peu satisfaisante et Leslie ne tarda pas à se sentir fatigué.

«Rentrons, dit-il. Monsieur Delannes, Harland, Plug, aidez-moi donc à plier le filet. Merci; la corde peut rester, on la retendra, mais, la nuit, le filet s’abîme.»

Quelques instants plus tard, Ida s’approcha de Mathieu:

«Au revoir,» dit-elle.

Puis elle ajouta secrètement:

«Rentrez dans une demi-heure: vous me trouverez chez vous.»

Le filet avait été mis en lieu sûr; Harland et Plug s’éloignaient.

«Venez-vous avec moi jusqu’au camp? dit Leslie à Mathieu.

—Bien volontiers, mon cher, et j’en profite pour vous féliciter... Très réussies, cette montée, cette descente... M. Randal sera content.

—La descente, oui, on applaudira, on aura l’impression d’étrangler, d’étouffer, ce qui ravit le public, mais moi, c’est la montée que je préfère: cela signifie quelque chose... Pendant la montée, je me répètela chanson dont nous parlions, l’autre soir, et je l’entends. Je quitte la terre, je m’élève à cause d’elle. Je deviens de plus en plus pur, je chante cette chanson pour moi-même, je sens que je m’éloigne du mal, que je monte vers ce qui est beau, vers ce qui est bon, vers ce que chante ma chanson, et un jour, ou peut-être cette nuit de lune où je serai vêtu de noir, la chanson m’entraînera plus haut encore, si haut! si haut que j’atteindrai le ciel, et alors je serai heureux.

—Vous deviendrez un grand danseur de corde, Avery...

—Si Dieu le veut... Mais vous voici arrivé. Vous verrai-je demain?

—Assurément.»

Mathieu se dirigea vers son logis où il savait trouver Ida. Il songeait en marchant.

«Pourquoi pas une amie, puisque je ne l’aime pas d’amour? Cet enfant est plus près du grand amour que je ne fus jamais... Je la vois souvent, je crois l’aimer quandje suis auprès d’elle, mais c’est tout autre chose, l’amour!»

Il poussa la grille.

«Connaîtrai-je l’amour où l’on se sent heureux et libre à la fois?»

Il entra sur la terrasse.

«Ida, mon amie!»

Mme Randal parut...

Et ce même jour, comme tombait le crépuscule, une forme fugitive s’échappa du jardin de Villedon, tandis qu’au fond de la pièce où, jadis, M. Jacques Mesnard fumait, ironisait et souffrait de la goutte, un jeune homme pleurait désespérément, la tête dans ses mains.

Or, quelques jours plus tard, Sam Harland, assis dans un coin de son écurie, causait avec Avery Leslie, venu en visiteur.

«Je les surveille, disait-il, et je suis sûr qu’ils font le mal. Ça ne trompe pas, mon garçon: quand le ver est dans le fruit, le fruit perd ses belles couleurs; quand le mal est dans l’esprit, l’œil perd sa clarté. Ils n’ont plus le regard clair.

—Ne parle pas ainsi, répondit Leslie; tu ne sais pas: tu juges de choses que tu ignores. Tais-toi: tu me fais de la peine.

—Tu penses comme moi, seulement, tu as peur de le dire. Si notre maison tient debout, c’est à cause d’elle. Elle partie, les murs céderont de tous côtés, le toittombera sur nos têtes, et ce sera la désolation.

—Elle ne partira pas, dit Avery: elle a la charge de nos âmes, elle le sait. Elle est comme la madone des églises où vont les catholiques: la madone ne s’en va pas, tant qu’il reste des âmes à sauver. La nôtre doit nous conduire doucement vers le ciel. Comment pourrait-elle partir? Nous serions trop malheureux...

—Oui, dit Harland, au fond du malheur, tout au fond... Mais lui est un méchant!

—Je ne crois pas; il me semble que son cœur est pur; il s’est toujours montré bon camarade; je l’aime beaucoup... Et puis, si une mauvaise pensée l’a touché, peut-être ne s’en rend-il pas compte: on n’a pas toujours de la lumière dans le cœur!... Oui, je l’aime beaucoup.

—Moi, je le déteste et voilà pourquoi je ne le perds pas de vue... Avery, écoute-moi. Devant Dieu, j’en suis certain: le ver est dans le fruit.»

Après quoi, Sam Harland sortit de l’écurie, s’installa sur un banc d’où il pouvait surveiller le petit domaine qui lui était confié et, refusant de parler davantage, fuma sa pipe d’un air rageur, tandis que Leslie, un peu désemparé, allait se promener tout droit devant lui, l’œil vague et les bras ballants.

Et, ce même jour, Joy-for-ever, la caissière, causait avec miss Jones, la dactylographe, dans le bureau de James Randal parti en voyages d’affaires.

«Tout ça, c’est des idées, ma chère! vous avez la tête tournée...»

Mais miss Jones ne se laissait pas convaincre:

«Non! non! moi, j’ai des yeux pour voir et des oreilles pour entendre; d’ailleurs, il suffit de n’être pas aveugle et d’écouter un peu. Ils ont l’air inquiet, ce qui pourrait s’expliquer autrement, et ils ont l’air joyeux, ce qui serait tout simple, mais ils ont l’air inquiet et joyeux à la fois, et voilà où je m’arrête pour réfléchir... Réfléchissez à votre tour, Joy-for-ever.

—Je ne sais pas réfléchir: ça fait du mal et ça rend triste.

—Enfin les autres parlent dans les coins, tout bas, comme s’ils se confiaient des secrets...

—Eh bien, moi, j’affirme qu’on ne parle pas dans les coins pour dire la vérité, parce que la vérité se dit tout haut: on parle dans les coins seulement lorsqu’on a honte ou que l’on invente un mensonge.

—Ma chère!... quel âge avez-vous?

—Cinquante et un ans, au jour de l’Indépendance.

—Quand vous parlez ainsi, je vous en donnerais douze!»

Joy-for-ever s’agitait sur sa chaise.

«Mais regardez donc ses yeux! s’écria-t-elle. On n’a pas des yeux pareils si l’on fait ce que vous dites!... Et lui, ce bon sourire!... aurait-il ce bon sourire? Je ne savais pas qu’un Français pût sourire comme ça!... Oh! vilaine! qui pensez à des choses abominables!... Vilaine!... j’ai tort de vous écouter!»

Et Joy-for-ever, frappée, moins parl’odieux de tels soupçons que par leur absurdité bien évidente, fut prise d’un accès de gaîté, fut saisie, soudain, d’un rire de délivrance qui la secoua tout entière.

«Maintenant, je vais revoir les comptes de ce mois, dit-elle en se levant, car il me manque deux francs soixante-quinze.

—J’ai encore plusieurs lettres à écrire, répliqua miss Jones; adieu, ma chère... ma chère enfant.»

A la même heure, dans le cirque désert, bâtisse de fortune dressée au fond du camp, John Plug errait, vêtu d’un large pantalon de clown, très ridicule, et du veston fort convenable qu’il mettait pour se rendre au village. Il tenait à la main et balançait un sac de toile. Ayant fait d’abord le tour des gradins, il inspecta soigneusement les issues, regarda de tous côtés et ne descendit dans la piste que bien certain de n’être pas dérangé. Alors, sur le tapis couleur de crottin clair, il vida son sac d’où tombèrent cinq boules de bois doré.

«Cinq, dit-il... Pas plus, pas moins: lejeu de quatre est trop facile et jamais je ne réussis le jeu de six. Il faut que j’en prenne cinq, pour l’équité... Quand on doute, qu’on hésite, qu’on se sent malheureux, voilà le bon moyen. Je vais essayer.»

Il cueillit les cinq boules, successivement, et les jeta en l’air pour juger de leur poids, puis il les regarda, tombées à ses pieds.

«Je commence!»

John Plug parle à voix haute... à qui donc s’adresse-t-il?

«Si je dure le temps d’un numéro ordinaire, cela prouvera que nous avons tous dans notre bouche une langue venimeuse et que nous méritons le fouet et le cachot... Mais alors, rien ne change pour elle. Si je rate, eh bien, je souffrirai plus à mon aise... Oh! l’éclairage est vraiment mauvais... Tant pis! A d’autres heures, je ne serais pas seul... Oui, je commence.»

Et John Plug, debout au centre de la piste, se met à jongler de façon burlesque avec les cinq boules de bois doré, se retournant par de brusques secousses, et sans cesse dansant. Les cinq boules montent,s’envolent, redescendent; elles ne touchent les mains expertes que pour en rejaillir; elles ne se choquent pas: elles dessinent au-dessus de la tête de Plug une arcade feinte, en mouvement, et Plug sourit, se tortille, esquisse des ronds de jambe comiques et de monstrueuses grimaces, tout en ne quittant pas des yeux ses boules bondissantes, mais il n’ose simuler, comme il fait en public, aux soirs de gala, un geste maladroit, si drôle!... Il ne joue que le jeu seul, il ne risque pas de fantaisie superflue.

Voici que la durée d’un numéro est presque atteinte. Jusqu’à présent, nul accident, nulle bavure, travail parfait. Il ne reste qu’à relancer, d’un tour de poignet plus vif, cinq fois répété, les cinq boules, quand elles passeront, et à les recevoir toutes cinq dans le sac vite saisi... La première part, et la seconde... voici la troisième; déjà l’arcade mouvante se surhausse; la quatrième boule jaillit... et soudain, en se baissant pour prendre le sac de toile, Plug trébuche, il va tomber...pourtant il poche la première boule, sitôt la cinquième partie; les trois autres qui volaient sont au fond du sac; tout en cherchant à retrouver son équilibre, car maintenant il tombe, ses bras se tendent, puis il lâche d’une main le rebord de toile et de l’autre il quête la chute attendue... il est tombé... n’importe! cette cinquième boule qui vient de signer en l’air le paraphe de son ouvrage, il la touche, il la tient, il l’a... mais, dans le même instant, elle lui échappe, elle glisse entre ses doigts!

Assis sur le tapis du cirque désert, les jambes croisées, Plug, devant le sac où reposent quatre boules seulement, Plug, la tête basse, le souffle court, se livre à une méditation douloureuse.

«J’ai tenté l’épreuve, murmure-t-il, ai-je réussi? non, c’est raté... pas tout à fait, cependant. Mais je ne puis dire que j’ai réussi: on n’aurait pas applaudi, ou bien par charité... Alors... que fait-elle? que pense-t-elle?... A qui pense-t-elle?»

Pendant que John Plug interrogeait à samanière le destin, M. et Mme Hourgues se promenaient sous bois et causaient en longeant le ruisseau.

«Sincèrement, Jérôme, je crois que nous nous inquiétons à tort. Notre ami a le cœur trop bien placé pour agir comme tu le supposes. Il a rencontré quelqu’un qui le séduit, qui l’étonné, qui l’amuse, dans ce pays un peu désert, et il passe beaucoup de son temps auprès d’elle. Nous ne pouvons rien dire de plus.

—C’est à cause de cette solitude dont tu parles que les façons de Mathieu me troublent et me gênent. Que signifie cette exaspération si vite tombée? Représente-toi son entourage parisien avant qu’il ne vînt à Villedon: la vie qu’il menait là-bas, et ce qui la remplace. Il n’a rien de l’anachorète... Qu’il eût fait une lourde sottise ne m’étonnerait guère.

—Plus qu’une lourde sottise: une lourde faute, une mauvaise action, et de cela notre ami est incapable.

—Ma petite Alice! parce que nous partageons une heureuse expérience conjugale,ne jugeons pas trop vite les autres à ce point de vue tout personnel. Mathieu connaît mal les femmes, il ne les connaît même pas: il a eu quelques aventures flatteuses... S’emballe-t-il aujourd’hui comme il faisait jadis, ou bien, est-ce l’amour? Les deux hypothèses seraient très regrettables assurément, mais la seconde m’épouvante.

—Jérôme, comment te permets-tu de parler ainsi!... Qu’elle me déplaise, je ne te l’ai pas caché, mais pourquoi en faire une personne frivole, pis encore? Singulière, bizarre même, peut-être a-t-elle des qualités profondes que nous ne soupçonnons pas et qu’il a découvertes... Jouerait-il avec une femme qu’il aime? non.

—L’aime-t-il?... voilà!

—Et il s’agit d’un ami intime! c’est de notre meilleur ami que nous disons ces choses affreuses!... Jérôme, j’ai vraiment honte, tout à fait.

—Le camp bourdonne de petits bruits incertains qui finissent par m’atteindre; on s’agite, on est anxieux; des rumeurs naissent chaque jour et se détruisent pourrenaître le lendemain: il se montre si imprudent! Ces braves garçons du camp ne sont plus les mêmes: l’un a l’air embarrassé, l’autre paraît nerveux, tous semblent distraits de leur vie quotidienne par quelque chose que je ne sais pas, qui me consterne... Alice, je voudrais beaucoup me ranger à ton avis, mais j’ai peur que tu ne te trompes, j’ai peur que lui aussi ne se soit trompé, lui que nous aimons tant!»

Enfin, le soir de ce même jour, Octave Boucbélère et Rachel, son épouse, après un repas arrosé de vin rosé et d’un armagnac de qualité qui leur appartenait en propre et dont ils ne se vantaient pas, furent amenés à l’échange de quelques confidences. Cela dura peu et la causerie familière se muait, dès la sixième réplique, en scène de ménage.

«Je la comprends, avait dit Rachel: il est bien de sa personne.

—Oh! tu sais... les rouquins...

—Blond roux, tout au plus... Un joli garçon.

—Mais... je le félicite.»

Il baissa la voix.

«Une belle femme.

—Octave!...

—Et pas si maigre qu’on pourrait croire!»

La noise conjugale était amorcée.

C’est l’automne sur Villedon, un merveilleux après-midi d’automne. La vue que l’on a des fenêtres de sa chambre sur le bois jaunissant à peine plairait à Mathieu s’il pouvait s’intéresser aux spectacles du monde, mais en ce moment ses yeux ne regardent nulle part, ses yeux ouverts ne reçoivent rien de la beauté des choses, ils sont plus fermés que sous le poids du sommeil.

Un pas léger, la porte s’entre-bâille. Une voix douce s’excuse tendrement:

«Vous m’avez attendue?

—Je vous attends toujours...

—Comme d’habitude, des questions stupides, au dernier instant: il veut savoirce que je pense du départ de la troupe, vers la fin de ce mois; il propose une saison d’hiver dans le Midi... Ah! que le cirque aille faire sa saison en Sicile ou en Finlande, que m’importe: je saurai toujours m’échapper! Le soleil, je le trouve ici, Mathieu, auprès de vous.»

Ils s’entretiennent d’eux-mêmes, d’abord; elle décrit son espoir, elle dit sa joie; il répond en souriant; elle lui prend les mains.

«Je veux que vous le compreniez: malgré les entraves, malgré tout ce qui m’enchaîne là-bas, tant d’heures chaque jour, je me sens libre! Votre seule présence me rend libre et le désir et la promesse d’une prochaine rencontre. C’est une autre femme qui agit, qui parle quand vous êtes ailleurs, mais c’est la même qui pense à vous. Parfois un peu d’agacement, un sursaut que je réprime... alors je me dis: quelques minutes encore, patientons encore quelques minutes, et je serai libre! je le trouverai dans sa chambre, je reverrai son bon sourire, son bon regard et j’entendrai savoix! Pour ce bienfait, ce n’est rien que j’endure. Et j’accomplis ma besogne, scrupuleusement, je reçois des ordres, je discute avec Joy-for-ever, peut-être avec Boucbélère, sans dégoût, presque sans hâte, sachant ce que je sais.

—Ma précieuse amie, cela ne vous empêche pas de souffrir par ma faute! Lorsque j’y songe, et j’y songe sans cesse, je m’en désole. Je me dis que je suis allé vers vous pour vous faire souffrir encore: comment n’en aurais-je pas de la peine?

—Oh! mon libérateur!»

Ses yeux brillent, ses bras se tendent...

«Tu ne vois donc pas que je suis heureuse!»

Phrase jaillie du tréfonds d’elle-même, expression de tout son être, aveu de sa raison de vivre; le radieux visage, le regard transparent, l’accent pathétique de la voix, ce geste implorant qui promet, qui remercie et jusqu’au tremblement des lèvres humides l’affirment sincère, cette phrase, et Mathieu le comprend bien... et Mathieu tâche de détourner son esprit de l’évidencequi s’impose comme une lumière de plein jour, mais il ne trouve nulle ombre où se recueillir, aucun retrait obscur où se livrer au doute, nul refuge où se donner un délai: Ida Randal l’aime d’amour, aujourd’hui, à cette heure, à ce moment présent, ici, d’un grand amour qui la transfigure et qui, tant que son cœur saura battre, durera.

On ne vit pas impunément avec des êtres faits autrement que soi, qui sentent, pensent, réagissent et s’expriment d’autre façon que soi. On finit par subir leur influence, on se pose des questions bizarres, au demeurant très ridicules, on est troublé, sans se l’avouer encore, et puis, surtout, on a un peu peur et l’on ne sait au juste de quoi, mais un homme perdu dans une foule étrangère n’a-t-il pas, loin de tout péril, ces mêmes mouvements de peur insidieuse et sourde?

Mathieu fréquentait toujours ses amis du cirque, assidûment. De chacune de ses visites, il revenait inquiet: ces gensn’étaient plus les mêmes, du moins en jugeait-il ainsi.

Sam Harland avait perdu ce ton de familiarité fruste et forte, si plaisant. Il mettait moins d’enthousiasme à discourir d’équitation savante et de voltige; il gardait ses secrets par devers lui, comme si l’enquête amicale de Mathieu fut devenue indiscrète.

Avery Leslie prenait depuis quelque temps une mine étrange: pâle, les yeux battus, le regard incertain, son expression semblait parfois égarée. Sa fièvre coutumière qui charmait Mathieu se doublait d’une fièvre nouvelle: on l’eût dit pénétré d’angoisse, bouillonnant de pensées obscures, et ses paroles ne suffisaient pas à rendre ce que, manifestement, il voulait expliquer, ce dont il voulait tant se délivrer!... De quelle étreinte presque douloureuse il serrait les mains de son ami, à l’arrivée, au départ!

Et, sur un plan tout autre, que signifiait aussi ce détail absurde: chaque fois que Mathieu rencontrait Joy-for-ever, ellefaisait d’abord une grimace, celle de quelqu’un qui retient avec peine sa gaîté. Le visage rond en était tout bouleversé, des lèvres à ce point pincées ne convenant pas à de telles joues; et tout à coup, n’en pouvant plus, Joy-for-ever éclatait de rire, d’un joli rire frais, puéril, plein d’évidence, d’ailleurs inexplicable, qui n’avait rien d’un rire de moquerie et qu’elle interrompait, le plus souvent, par une fuite précipitée, en balbutiant de vagues excuses.

Boucbélère affectait maintenant des manières goguenardes qui frisaient l’insolence, et Rachel, une retenue dédaigneuse de femme très «comme il faut».

Plug non plus n’était pareil: il se répétait, contant éternellement la même histoire de numéro raté qu’il ne réussirait jamais plus, et se plaignant du sort avec amertume, sur un mode lassant de vieillard diminué qui rabâche.

Seul James Randal n’avait point changé.

Mathieu s’était vu forcé de causer deux fois avec lui, longuement, depuis son retour de Londres, Randal l’ayant rencontré par hasard et retenu. Conversations singulières d’où se dégageait une gêne affreuse, car il s’agissait de la bonne influence que Mathieu pouvait prendre sur les hommes de la troupe, étant donnée la sympathie évidente qu’il leur inspirait, et le chef l’en remerciait déjà.

Même calme, même fermeté grave dans ses propos, lorsqu’il décrivait sa lourde tâche, la dépendance de tant d’âmes guettées par le péché, par toutes les formes du mal. Il fallait instruire ces êtres, souvent si jeunes et que le spectacle du monde ravissait, il fallait leur montrer Satan sous mille déguisements et travestissements, quelques-uns même comiques, afin qu’ils pussent toujours le reconnaître.

«Faire le mal, cela se pardonne quand on ne vous a pas explicitement interdit de toucher au fruit de cet arbre, quand on ne vous a pas bien montré l’arbre et son fruit. La faute irrémissible est celle où l’on est amené par désir, les yeux ouverts et la conscience avertie. Pour ce péché-là,l’homme connaîtra les peines éternelles, les hautes flammes que rien ne rabat, que rien n’assouvit.»

De retour chez lui, Mathieu s’aperçoit que le souvenir de ces heures passées au camp ne s’écarte ni par un geste, ni par une plaisanterie. Parler de morale protestante pour s’en moquer, fût-ce avec des mots d’esprit, cela est vraiment trop facile et tout à fait insuffisant.

En quoi ses camarades montraient-ils de la raideur, cette austérité sinistre que la caricature habille de noir et d’un col blanc? N’a-t-il pas ri, en leur compagnie, aisément, librement? Ses rapports avec eux ne gardaient-ils pas, jusqu’à ces derniers jours, une parfaite désinvolture, et leur ouverture de cœur, fallait-il la compter pour rien? Morale protestante: morale ridicule... cela se dit; cela ne se sent plus, maintenant.

Et Mathieu repensait à ces hommes qui lui paraissaient avoir changé de figure. Que savaient-ils? que pouvaient-ils soupçonner? Au fond de leurs yeux, il lisait un reproche, non pas ce reproche hautain du sage qui détient la vérité et s’en croit le gardien officiel, mais plutôt celui de la bête fidèle à qui l’on a fait une injustice, à qui l’on a refusé son dû, et qui n’a qu’un regard pour exprimer sa douloureuse surprise à l’être qu’elle estimait de vertu peu commune.

Gêne, gêne insupportable à quoi se mêlent de la colère, par instants, un agacement cruel et, surtout, pour mieux préciser, de la mauvaise humeur vulgaire dont la qualité basse rappelle les sentiments de quelqu’un qui a commis une lourde gaffe et s’en mord les doigts jusqu’au sang.

Les paroles de Randal venaient encore augmenter son désarroi. Le péché... une idée pour gens pieux, pas pour lui. Et cependant, cette idée rôdait alentour, imprécise mais présente. A peine Ida était-elle partie, le laissant seul, que cette figure surprenante la remplaçait, s’installait, se mettait à son aise. Elle ne l’obsédait pastrop, en somme: elle ne se manifestait que de temps à autre, par un tiraillement de cœur, une rougeur subite, une impatience de l’esprit qui se détourne. Elle s’occupait à sa besogne de façon discrète; elle se contentait d’être là, de rester là.

Par prudence, il accepta l’invitation, ne voulant point paraître se désintéresser du Randal Circus.

«Mais oui, très volontiers, Boucbélère.»

Celui-ci dut cacher son étonnement sous un large sourire.

«Dans la petite salle du fond... nous serons seuls avec mes élèves. Vous les avez peu vus; je vous les présenterai. Ah! les pauvres! ils méritent bien qu’on les aime un peu. Ils rendent de grands services au cirque et on ne leur en sait aucun gré; pourtant...

—Affaire entendue, dit Mathieu: ce soir à sept heures et demie.»

Pour finir sur un mot spirituel, Boucbélère assura que l’habit n’était pas de rigueur.

Prendre un repas en compagnie d’Octave, de Rachel et de quelques monstres n’offrait rien qui pût plaire à Mathieu, mais il s’était engagé, il irait donc.

«Par ici, mon bon ami, dit Boucbélère, deux heures plus tard, en lui ouvrant la porte. Soyez le bienvenu et croyez que mes élèves sauront apprécier l’honneur que vous leur faites.»

Il sentait l’ail à plein nez, il suait, plus abject que de coutume en sa rondeur courtoise.

Mathieu se trouva dans une petite salle où la table du repas était dressée. Rachel tournait autour, affairée comme s’il se fût agi d’une cérémonie importante; même elle posa au centre un vase débordant de fleurs des champs et de feuillages roux. Elle accueillit Mathieu par des phrases équivoques dont on ne pouvait dire si elles étaient sirupeuses ou vinaigrées. Ace moment, Boucbélère donna le signal par une sonnerie et les monstres entrèrent.

Un beau cauchemar, assurément, un cauchemar de choix, aggravé par le sourire paternel du gros Toulousain... Ils s’assirent et, par charité, sans doute, Mathieu fut placé entre Octave et son épouse... Oh! qu’il eût aimé fermer les yeux! oh! qu’il eût aimé prendre la fuite!...

Rachel venait d’installer à sa droite, sur une haute chaise d’enfant, un nain difforme et chauve, très bavard, petit paquet gris de laideur concentrée, dont les yeux de grenouille donnaient le frisson.

Puis se présentait l’homme poilu: sa barbe l’inondait d’un vaste flot roux, partiellement recouvert d’une serviette, et que la double chute des moustaches épaisses élargissait encore. Son crâne flambait comme un bûcher résineux, ses grosses pattes poilues de roux étonnaient moins que sa face où se devinaient à peine, dans un tapis de poils, la ligne des lèvres et deux petits yeux noirs.

Plus loin, l’homme bleu, très normal par ailleurs, se contentait d’être bleu, d’un bleu indélébile d’ardoise que rien n’expliquait, car cette maladie de peau ne le faisait pas souffrir. Il était bleu, tout simplement, congénitalement bleu; il s’en vantait comme une femme d’être pâle.

Son voisin, dont la figure exprimait une tristesse infinie et une atroce lassitude, dépassait de plusieurs centimètres la taille réputée du géant russe Pétroff. Manifestement, il ne savait que faire de tout ce corps; chacun de ses gestes encombrait; il s’en rendait compte: cela n’est guère divertissant ni honorable de jouer tous les jours le rôle de l’éléphant introduit dans une maison de poupée.

L’homme élastique, à sa droite, n’offrait rien de très stupéfiant, au premier regard, mais son épiderme (par quelle fantaisie de la nature?), mal collé à sa chair, était extensible: il pouvait en tirer les plis plus aisément qu’on ne pince un tissu de caoutchouc... geste affreux que suivait le bruit d’une claque étouffée.

On admirait ensuite l’homme maigre qui, à coup sûr, avait passé de longs mois juché sur une colonne en plein désert. Il accentuait ce décharnement par des vêtements lâches et l’entretenait par un régime d’abstinence très surveillé.

L’albinos, bien modeste, bien effacé, faisait mal à voir, à cause de sa figure blême de cochon d’Inde, mais il ne retenait guère l’attention pour peu que son voisin parlât...

Quelle voix! elle déchirait l’oreille et, s’il criait, on songeait à quelque locomotive en mal d’enfant. «La voix la plus perçante du monde» annonçait le programme du cirque... Son moindre murmure avait quelque chose de strident.

A côté de lui, deux adolescents blêmes inquiétaient d’abord, épouvantaient bientôt; si près l’un de l’autre, trop près, embarrassés par cet extrême rapprochement, ils bougeaient peu: ils n’osaient, semblait-il. Une ressemblance étrange les unissait, les confondait: des traits, une expression, un regard pareils; mais autre chose leurinterdisait de se désunir. Liés, dès leur naissance, par un pont de chair commune, ils ne se sépareraient que sous le couteau du chirurgien. On attendait la mort de l’un d’eux avant d’engager cette libération: on ne divise pas de gaîté de cœur un capital aussi productif. Pour l’instant, Ralaô et Paraô, venus de Sumatra, par delà les mers bleues, assis sur un même banc, soufflaient, de leurs deux bouches semblables, sur deux cuillerées de soupe chaude et tenaient les cuillers l’un de la main gauche, l’autre de la droite, pour ne pas se gêner.

Monstre interne ou, du moins, monstre discret que Mathieu connaissait déjà, Reginald Howe possédait la faculté rare d’ingurgiter, sans peine apparente, un nombre étonnant de litres d’eau. Il avalait aussi des poissons rouges, des grenouilles, voire une courte anguille, puis il rendait le tout, bêtes et liquide, en bon état. Il faisait, à chaque tournée du cirque, la joie des enfants; par malheur, son exemple, disait-il, les incitait à s’abreuver secrètement au pot à eau de leur chambre.

Enfin, près de Boucbélère, et dernier exemple phénoménal de la réunion, trônait l’homme nourrice: un homme, certainement, (il caressait des fils noirs d’authentique moustache), mais dont la poitrine simulait une couple de seins plantureux, vides de nourriture et cependant plus gonflés, sous la mousseline qui les voilait par décence, que les célèbres mamelles de la chèvre Amalthée.

Mathieu mangeait en silence, luttant contre ce dégoût, cette peur, cette pitié sèche qui l’obsédaient. De temps en temps, Rachel lui parlait à l’oreille, Octave lui faisait des confidences, donnait à voix basse un renseignement spécial et vilain que Mathieu ne demandait guère. Il répondait par quelques mots polis puis se taisait, mais il ne pouvait s’empêcher de regarder encore, un à un, ses étranges commensaux.

Plus que leur difformité, leur solitude le glaçait d’épouvante... Abominable solitude: l’un est seul sous son poil, un autresous sa graisse, un autre dans son squelette maigrement recouvert; cet autre, emprisonné dans le bleu de son épiderme, n’est pas plus seul que celui qu’une arbitraire subversion d’estomac particularise; l’homme gigantesque reste seul comme le trop petit; une voix à ce degré inhumaine étonne, repousse autant que des yeux roses ou une peau en caoutchouc, et ne sont-ils pas isolés déjà par un irréalisable désir de solitude, ces deux êtres condamnés à toujours vivre ensemble?

Boucbélère se pencha vers Mathieu:

«S’ils étaient douze, dit-il à petit bruit (mais je ne puis compter Ralaô-Paraô que pour un seul: il n’a pas d’autre valeur!) s’ils étaient douze, je les appellerais mes douze apôtres.»

Surpris par cette fine remarque, Mathieu voulut piquer le gros homme en l’assurant que sa collection ne serait en rien déparée pour peu qu’il consentît à tenir en personne le rôle dégradant du douzième. Réflexion faite, il rengaina la pointe inutile; d’ailleurs, Octave se levait pour illustrerpar quelques affectueuses paroles la fin prochaine du repas.

Un frisson d’attente courut sur l’assemblée et Mathieu vit que les yeux des convives ne quittaient plus, au centre de la table, le pot fleuri que l’orateur désignait du doigt...

«Ces fleurs, ces simples fleurs, mes amis, ce feuillage d’automne... nous ne pouvions trouver mieux: est-il des fleurs plus précieuses que celles de nos champs, de nos buissons?... Les riches, les heureux de ce monde ont des fleurs de serre; nous, les humbles, nous cueillons nos bouquets au sein de l’herbe, humide encore de rosée...»

A ses heures, Octave ne manquait certes pas de poésie.

«Or, vous savez ce qui nous réunit, ce soir: une même pensée de respect et d’amour...»

Rachel pinça les lèvres et fit semblant d’avoir perdu son rond de serviette, mais autour d’elle tous les regards se levaient vers Octave, tous les visages souriaient, attentifs et rayonnants.

«Touchant anniversaire de sa naissance!... elle sait que nous le fêtons et souffre à coup sûr de ne pas présider nos agapes. Mais elle a des devoirs qui la retiennent, des devoirs graves... elle ne pouvait pas. Néanmoins, pour distinguer ce repas familial, M. Delannes a bien voulu se joindre à nous... Remplacer l’absente? non pas! ni la faire oublier, mais l’honorer simplement, telle fut son intention... telle fut votre intention, n’est-ce pas, monsieur Delannes?»

Mathieu acquiesça par un muet salut...

Comme la porte était loin, de l’autre côté de la table!

«Je termine donc en vous invitant tous à crier: «Vive notre Directrice.»

—Vive notre Directrice! hurla un chœur sonore que la voix perçante dominait de haut.

—Très bien, pensait Delannes; très réussie, l’allusion; très délicate, la mise en scène... Tant pis! j’en ai assez!»

Il se leva.

«Messieurs, dit-il, je vous quitte pouraller fumer une cigarette au dehors... Bonsoir.

—Grand Dieu! je me lève aussi, s’écria Rachel: nous ne sommes plus que treize!...»

Mathieu rentrait chez lui, lentement. Il se sentait seul, plus seul que d’habitude. Il ne pouvait songer à Ida Randal sans rougir: il revoyait les monstres transfigurés à son évocation. Il s’imaginait cette femme salie par leurs regards, cette femme qui lui appartenait, qui, de toute son âme, l’aimait, et qu’il n’aimait pas.

«Mais... demain? songeait-il. Demain?»

Trouble sinistre, nuit épaisse où l’on s’égare... Une pensée unique brillait dans ce labyrinthe d’incertitude, la plus cruelle:

«Je ne pourrai ni la fuir, ni la rejeter loin de moi... Non... Alors... demain?»

James Randal écoutait depuis un quart d’heure, immobile, muet, sans du tout laisser voir ce qu’il pensait. Accoudé, il tenait sa tête dans ses mains et, de temps à autre, levait seulement les yeux.

Assise devant lui, Rachel Boucbélère parlait beaucoup et vite, rendue nerveuse par ce calme. Octave n’eût pas écouté ainsi! Un flot malsain coulait de ses lèvres peintes, comme d’une source impatiente, avec des bouillons et des mousses et de subits engorgements. Elle se hâtait, ayant peur du moment où le chef parlerait à son tour; elle bouchait les trous de son bavardage empoisonné par de brèves exclamations de regret, de douleur, d’étonnement,et par des gestes expressifs. Elle s’affolait un peu: Randal n’avait rien répondu que, par deux fois, très bas, très clairement: «Taisez-vous, Rachel, et sortez!» Un mur, James Randal faisait l’effet d’un mur froid, tout droit, tout nu, au pied duquel se tortillait une sordide bête punaise.

Il répéta, sur le même ton tranquille:

«Taisez-vous, Rachel, et sortez!»

Suffoquée, elle tendit vers le ciel ses bras grelottants de bracelets:

«Dieu m’est témoin!...»

Puis, cette invocation lui restant pour compte, en quelque sorte, elle ajouta, par dégoût d’être si mal comprise:

«Bien! bien! mettons que je n’aie rien dit! Néanmoins, je ne veux pas que l’on me chasse, que l’on me flanque à la porte, simplement parce que je fais mon devoir!... Ah! non! une honnête femme courbera la tête, quelque temps, mais un jour vient où il faut qu’elle la relève, où elle proteste. J’en suis arrivée là: je proteste! l’indignation m’étouffe, monsieur Randal... m’étouffe! Oh! je sais: Octave et moin’appartenons pas officiellement au «Randal Circus»; d’un trait de plume, vous pouvez nous jeter à la rue! N’importe! nous sommes de cœur avec ce corps d’élite; ce qui le touche nous touche aussi et, de façon plus vive, plus douloureuse, quand il s’agit de ce qui le diminue au point de vue de la moralité.»

James Randal s’essuya le front.

«Trois fois, je vous ai dit de vous taire.

—J’ai attendu, par crainte de commettre une injustice; j’ai attendu peut-être trop longtemps. Maintenant, il n’y a plus de doute, on est forcé de voir, à moins de se fourrer la tête dans un sac. Ma conscience le déclare, ma conscience me fait des reproches... sanglants, monsieur Randal! je finirais par me sentir moi-même coupable, tant ma conscience s’insurge!

—Votre... conscience... ah!

—Je vous ai tout expliqué: mes premiers soupçons, que j’écartais en haussant les épaules, mes premières certitudes... Je vous ai apporté les preuves! Oui, j’ai beaucoup souffert, mais pour une femmevraiment honnête, il n’y a pas de... pas de compromission possible: il faut marcher! Et puis...»

Quelque chose de très émouvant lui restait dans la gorge.

«Et puis, on vous aime tant! je vous aime tant! Vous êtes le grand chef à qui l’on ne doit faire de mal sous aucun prétexte... Alors, moi, je vous défends!

—Vous m’aimez à ce point!»

Se sentant écoutée, Rachel ne prit pas garde à l’horrible expression de cette bouche, tordue soudain par l’ironie, et poursuivit avec plus encore de ferveur:

«Vous ne le saviez pas?... Que l’on est mal payé, en ce monde, de son dévouement! Au moins, si je me trouvais seule à avoir deviné tout cela, le scandale serait évité, mais chacun l’a vu, plus ou moins bien, comme il peut le voir: chacun en est, à présent, convaincu, sauf les aveugles et les sourds; chacun le répète, le soir, à voix basse.

—Rachel, vous...

—Aucun n’a eu le courage de parlerfranc, de parler haut; moi, j’ai eu ce courage...

—Ce courage ignoble!

—Monsieur Randal, on ne s’adresse pas ainsi à une femme!

—Sortez! sortez vite!

—C’est bon... encore une fois, mettons que je n’aie rien dit, mais n’oubliez pas que, demain, si vous ne prenez pas des mesures, toute la troupe se lèvera comme un seul homme et se mettra à crier. Alors, vous serez bien obligé d’entendre; il valait mieux ne pas vous boucher les oreilles, aujourd’hui.

—Rachel!... je vais vous... expulser, moi-même!

—Ne vous donnez pas cette peine: je me retire; vous réfléchirez.»

M. James Randal reste seul.


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