IIILESCOUSINS D'ADOLPHE

IIILESCOUSINS D'ADOLPHEA Charles Du Bos.

A Charles Du Bos.

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Parmi les dîners périodiques qui réunissent à Paris, dans un cabinet de restaurant, des artistes, des écrivains, les compatriotes d'une même province, des camarades de lycée, d'école, d'atelier, d'anciens collègues de ministère, que sais-je? aucun n'a passé plus inaperçu que celui qui s'intitulait énigmatiquement:les Cousins d'Adolphe. Il fut fondé, voici quelques années déjà, par une demi-douzaine de fanatiques du célèbre roman de Benjamin Constant. C'était l'époque où M. Maurice Barrès venait de publierUn Homme libre, et cetteMéditation spirituellesur l'amoureux de Mme Récamier qui commence: «J'aime qu'il cherche avec fureur la solitude où il ne pourra pas se contenir... J'aime les saccades de son existence qui fut menée par la générosité et le scepticisme, par l'exaltation et le calcul...» et la suite, jusqu'à l'Oraison: «Ainsi, Benjamin Constant, comme Simon et moi, tu ne demandais à l'existence que d'être perpétuellement nouvelle et agitée...» Ces pages subtiles et passionnées donnèrent à six ou sept jeunes gens l'idée d'une réunion bi-annuelle, sous l'invocation du chef-d'œuvre de cet homme supérieur, mais incohérent, auquel ils auraient volontiersdit, comme l'Homme libre: «Je te salue avec un amour sans égal, grand Saint, l'un des plus illustres de ceux qui, par orgueil de leur vraimoi, qu'ils ne parviennent pas à dégager, meurtrissent, souillent et renient sans cesse ce qu'ils ont de commun avec la masse des hommes...» Ces jeunes gens s'appelèrent lescousins d'Adolphe, et il faut croire qu'en dépit du paradoxe un peu enfantin qui les avait décidés à cette parenté imaginaire, ils avaient réellement entre eux des points de sympathie d'esprit très intimes. Fondé en 1889, le dîner desAdolphesdure encore en 1909. La demi-douzaine n'est plus qu'unquatuor. Les cheveux noirs ou blonds sont devenus gris, ou s'en sont allés. Les trente ans sont devenus le demi-siècle. Et cependant lesAdolphescontinuent desodaliser—pour employer le mot d'un d'entre eux—au printemps et à l'automne. Je ne sais plus s'ils professent la même adoration pour la fin d'existence de Benjamin et son désarroi: «Toi-même, vieillard célèbre et mécontent, tu ne pus résister au plaisir de te déconsidérer...» Deux sont membres de l'Institut. Je ne sais pas non plus s'ils continuent d'admirer les «détours un peu brusques» des convictions de leur grand cousin, lors des Cent-Jours. Un desAdolphesest à la Chambre le chef intransigeant d'un des groupes de l'opposition. Mais ce dîner au surnom naïvement agressif, c'est leur jeunesse, et ils s'obstinent à maintenir le rite de la fondation. Il y a toujours à leur table deux couverts mis pour deuxcousins d'Adolphe:MM. Dominique et Muller, qui ne sont jamais venus,—et pour cause. Dominique, c'est Beyle qui signait ainsi ses lettres! Muller, c'est le pseudonyme que Gœthe avait pris pour voyagerincognitoen Italie!

Ce n'est pas manquer à la discrétion que de donner ces détails. Ils ne trahiront pas l'individualité vraie de ces inconnus. Ils prouvent seulement que ces fidèles de Benjamin étaient fortement teintés de littérature, quoiqu'il n'y ait jamais eu parmi eux qu'un homme de lettres professionnel. Mais tous, diplomates ou officiers, peintres ou simples oisifs, écrivaient peu ou prou. Ils étaient convenus, dès le premier dîner, de raconter chacun une anecdote à toutes les réunions, et ils sont demeurés fidèles à cette règle. Un d'eux, ce n'était pas l'homme de lettres,—autre paradoxe—s'avisa de tenir les archives de ces agapes et de transcrire le lendemain les récits de la veille. Les pages se sont accumulées. Les archives font aujourd'hui, à quatorze anecdotes par an, puis douze, puis dix, puis huit, un recueil d'une centaine d'historiettes, les unes, véritablementAdolphiennes, ainsi qu'il convenait à des jeunes gens adonnés à la culture de leurmoi, les autres d'une plus large humanité,—c'est l'âge qui veut cela. Ayant eu entre les mains les gros cahiers où ces documents sont consignés, j'ai demandé au complaisantcousin d'Adolphequi me les avait prêtés, la permission de copier moi-même quelques-uns de ces récits et de les publier.Voici donc, prises un peu au hasard, six de ceschroniquesd'aujourd'hui, toutes empreintes de ce que l'analyste de l'Homme libreappelait «le vif sentiment du précaire». Oh! la saisissante image qu'il a trouvée et qui pourrait servir d'épigraphe à ces archives, si elles sont jamais données dans leur entier: «J'ai vu un boa mourir de faim autour d'une cloche de verre qui abritait un agneau. Moi aussi, j'ai enroulé ma vie autour d'un rêve intangible...»


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