IVUNE RESSEMBLANCE
Vous avez certainement lu, ces temps derniers, dans les journaux, la mort du comte Michel Steno, tué l'autre semaine dans une collision d'automobiles, comme il allait de Mestre à sa villa du Frioul. Cette nouvelle n'a été pour vous qu'un fait divers de l'ordre le plus banal. Pour moi, elle a évoqué une image d'autant plus saisissante que le caractère tragique de cet accident contrastait davantage avec le souvenir que je garde de lui. J'ai raconté ailleurs une des aventures de ce charmant Italien que j'ai[5]beaucoup fréquenté à Venise, sa patrie, à Rome, à Saint-Moritz, à Madrid.—Je m'y trouvais avec lui dans le délicieux printemps de 1886,
... O gioventù, primavera della vita!O primavera, gioventù dell'anno!...—
à Paris enfin. Ces simples noms de villes, ainsi mis à côté les uns des autres, révèlent assez lesgoûts cosmopolites de ce fils des doges, que vous eussiez pris, à le rencontrer, pour un Anglais d'une haute classe. Ce faisant, vous lui eussiez procuré le plus naïf et le plus vif plaisir. Au fond, très au fond, Michel était, comme tous les Italiens, passionnément de son pays et de sa ville. Mais comme tous les Italiens aussi, il avait une terreur morbide, unephobiepresque du provincialisme, un désir exaspéré de participer à cette grande vie Européenne dont la péninsule a été longtemps comme exclue. Cette furie d'Européanisme, que Mazzini a le premier formulée en politique est le trait dominant de l'Italie actuelle. Ses vastes efforts collectifs en sont marqués, et les petites ambitions individuelles de chacun de ses représentants. En voulant que le comte Steno fûta casa, auCercle de l'Unionà Paris, auTurfou auTraveller'sà Londres, auVelozà Madrid, à laCasciaà Rome, Michel réalisait ce programme patriotique à sa manière. Sans doute, cette nouvelle direction de l'âme italienne était dans la nature des choses. Mais comment ne pas regretter la forte saveur locale d'autrefois? Que j'ai souvent pensé, par exemple, à frayer avec cet élégant Steno, qu'il avait déformé son type en lecosmopolisant! Je l'aimais pourtant, précisément à cause des linéaments tout Vénitiens que je discernais en lui. Sous l'anglomane, je démêlais le patricien qu'il eût été au dix-huitième siècle, le Magnifique, friand de voluptés fines, tel qu'il apparaît dans les peintures de Guardi et deLonghi, ou dans les mémoires de ce génial ruffian de Casanova. Il en avait le je ne sais quoi de délicat et de noble, même dans la galanterie; une espèce de lenteur, comme une sérénité aristocratique, même dans la passion. Avec son grand air d'ancien portrait, sa belle mine à la Titien, ou mieux à la Morone, il avait eu bien des liaisons. Ses succès de femme ne l'avaient rendu ni fat, ni vulgaire, comme il arrive si souvent. C'est qu'il avait supenser ses plaisirs. Je me le rappelle, surtout dans les longues soirées de ce printemps Madrilène auquel je faisais allusion, s'abandonnant à des demi-confidences. Il me contait alors de ces anecdotes significatives, pour lesquelles je donnerais bien des romans célèbres. Il y a dans les lettres de Stendhal une phrase qui caractérise joliment cette conversation de certains séducteurs: «On admirait chez lui une foule d'idées fines et justes, si l'on venait à parler des femmes.Il les connaissait parce qu'il avait eu besoin de leur plaire et de les tromper.» Je voudrais rapporter une de ces anecdotes. Elle caractérise assez exactement le tour d'esprit et la sensibilité de ce personnage original. Et puis, elle illustre une théorie qui lui était très chère—il y est revenu devant moi souvent—sur ce que j'appellerai, d'un mot pédant: la loi des ressemblances. Steno prétendait que deux êtres, s'ils ont entre eux des similitudes profondes de traits, de regard, de gestes, de voix, ont aussi des similitudes profondes de destinée. «Les gens de lamême espèce animale,» disait-il, «font toujours en toute circonstance la même espèce d'actions.» Mon expérience m'a conduit à croire qu'il avait raison. Il aurait eu tort, que ce petit récit conserverait encore, me semble-t-il, un intérêt de curiosité sentimentale. Je le transcris, tel qu'il me le faisait, ou à peu près, par une douce nuit d'été, non plus à Madrid, mais sur la terrasse d'un restaurant des Champs-Élysées, où j'ai tant causé avec lui, avec Barbey d'Aurevilly, Lord Lytton, Georges Brinquant, le sculpteur Maurice Ferrari, Luigi Gualdo... Que d'ombres!
«... Il y a de cela dix ans déjà» avait commencé Steno, «J'étais très jeune et quoique je m'efforçasse de dissimuler cette faiblesse sous le plus imperturbable des aplombs, très timide, de cette timidité qui vient, à cet âge, de l'excès de l'émotion. Ai-je besoin d'ajouter que j'étais très amoureux? L'objet de cet amour était une grande dame Anglaise qui avait eu la fantaisie d'un établissement à Venise. Je ne sais pas si vous l'y avez rencontrée. Après y être venue pendant des saisons et des saisons, elle n'y a plus paru du tout. Je pourrais vous dire que c'est à cause de moi. Je n'ai pas la vanité de le penser. Lady Cynthia S... est une Anglaise. Cela suffit pour tout expliquer. Il n'y a que les Anglais pour se faire deshomede passage où vous les croyez fixés à jamais, tant ils y ont déployé de génie d'installation. Un jour, ils défont ces demeurescomme ils les ont faites, et ils les reconstruisent ailleurs. Aux dernières nouvelles, Lady Cynthia habitait une ferme dans l'Afrique du Sud. Il y a quinze ans, elle occupait le premier étage du colossal palais Navagero, pas très loin de laMadonna dell'Orto, avec un de ces étroits jardins ombreux comme il n'y en a guère qu'à Venise. On en goûte plus délicieusement la fraîcheur et la couleur, dans ce paysage d'eaux mortes et de pierres. On trouve là un charme émouvant à un feuillage qui bouge, à une touffe d'œillets qui frissonne sur la lagune, au chant d'un oiseau qui volète dans les branches. C'est la poésie de la vie évoquée dans une ville où tout raconte la poésie de la mort. Durant mon enfance, j'avais connu ce jardin abandonné, comme le palais. Mon cousin, le vieil Alvise Navagero, habitait cette glorieuse maisona la buona, comme nous disons. Dès l'instant où Lady Cynthia eut eu le caprice de louer «l'étage noble», lepiano nobile, l'endroit changea de physionomie. Rien ne fut gâté pourtant de ce qu'il avait de vénérable. L'énergie britannique eut tôt fait de nettoyer la façade, les chambres et les allées. Des meubles, des tapisseries, des tableaux reparurent sous les plafonds peints à fresque—par Tiepolo, s'il vous plaît. Des bancs de marbre et des statues surgirent dans le jardin. Ce fut une de ces restaurations qui n'altèrent pas la touchante vétusté des choses... Je vous dis cela pour vous faire comprendre, à vous qui connaissez Venise, quel cadreexquis faisait ce coin retiré de la ville:—les pierres rouges du palais, l'eau glauque et dormante du mince canal, les groupes épais des chênes verts—et dans ce décor la merveilleuse fleur d'aristocratie qu'était alors cette admirable jeune femme! Elle avait vingt-neuf ans, des cheveux blonds, de cet or à reflets bruns que Giorgione a su peindre. Grande, la taille haute, ses grands yeux bleus, couleur de pervenche, presque violets, regardaient d'un regard à la fois enfantin et fier. Ses traits étaient délicats, tout menus dans un visage de Diane chasseresse. Et quel teint, invraisemblable de fraîcheur, un de ces teints de fille des flots que l'existence au grand air a gardés si blancs, si roses, si transparents, en y fouettant le sang au lieu de le brûler! Et aussi quelle allure! Lady Cynthia déployait dans ses moindres gestes cette audace naturelle à une caste habituée, depuis des siècles, à la domination, cette aisance hautaine qui distingue les femmes nées comme elle, parmi tous les privilèges de la préséance héréditaire et de la fortune assurée. Souvent, à la voir qui passait dans sa gondole, j'ai eu l'évidence physique de l'identité entre ces deux reines des mers: l'Angleterre d'aujourd'hui et la Venise de jadis, hélas! Appuyée sur les coussins, la masse de ses cheveux fauves éclairée par le soleil, vêtue d'étoffes aux couleurs vives où se plaisait son goût hardi, elle m'apparaissait comme la sœur de ces dogaresses illustres, une Zélia Priuli, une Loredana Mocenigo,une Morosina Morosini, que les chroniqueurs nous décrivent allant de leur palais au Bucentaure dans des costumes splendides tout brodés de pierres précieuses. «Rendeva luce dove si trovava,» disait un de ces chroniqueurs à propos d'une d'elles. «Elle rayonnait de lumière là où elle se trouvait...» Je ne me rappelle jamais ces mots sans revoir Lady Cynthia. Ah! qu'elle était belle!
«Je vous ai dit que, moi, j'étais timide. Je vous en donnerai une preuve saisissante quand j'aurai ajouté qu'habitant Venise, reçu chez Lady Cynthia et la rencontrant partout dans la société, je suis demeuré un an, vous m'entendez, un an sans oser lui montrer la passion dont j'avais été pris pour elle à première vue.
Quando m'apparve Amor subitamente...
Je me souviens. Je me répétais ce vers de Dante, indéfiniment, à cette époque. C'était toute mon histoire. J'avais reçu le coup de foudre, je m'en souviens si bien aussi, au théâtre de laFenice, à l'une des toutes premières représentations de l'Otellode Verdi, chanté par Tamagno comme il ne sera plus chanté. Je revenais d'une fugue en France. Les lettres de mes amis m'avaient appris la présence d'une Lady Cynthia S... à Venise, mais sans détails. Je ne l'avais jamais vue. J'entre dans la loge de ma mère. Je lorgne la salle au hasard, et voici que je rencontre, dans le champ de ma jumelle, ces cheveux d'or, ces yeux bleus,ce visage de rêve, ces épaules. «Qui est-ce?» demandai-je. Déjà de poser cette question insignifiante me troublait le cœur, comme si le timbre seul de ma voix devait me trahir. On me répond tout naturellement: «Mais c'est Lady Cynthia S...» Me croirez-vous? Pendant des années, je ne pouvais même penser à cette minute sans que l'émotion m'étouffât. Maintenant, voyez, je vous la raconte, comme s'il s'agissait d'un autre, en souriant. Quelle leçon de désenchantement, ces contrastes entre nos anciens désespoirs et nos tranquillités actuelles! Du jour où l'on sait qu'il n'y a pas d'éternels regrets, on sait aussi qu'il n'y a pas d'éternel bonheur, et alors c'est bien fini d'être jeune...
»Hélas encore!... Dès ce temps-là, ma jeunesse était déjà très entamée. Je le constate à distance, en me rappelant que mon premier soin après cette soirée, fut d'interroger prudemment le tiers et le quart sur cette femme dont la beauté m'avait bouleversé de la sorte. Venise est, vous ne l'ignorez pas, la ville par excellence despettegolezze, notre mot pittoresque pour traduire votre vilain mot, à vous:potins. Ma bonne chance voulut que cette petite enquête ne me révélât rien que de très simple. Je me serais tant fait mal autour du moindre mauvais propos! Je n'en recueillis aucun. Depuis son arrivée chez nous, Lady Cynthia ne s'était laissé faire la cour par personne. Elle était mariée et mal mariée, avec un colonel qui résidait aux Indes. Elle n'avait pasd'enfant, et, très riche de son propre chef—son père était lord V..., permettez-moi de vous taire encore son nom—elle vivait dans une absolue indépendance, qu'elle défendait jalousement. Sa physionomie altière, presque virginale et un peu sauvage, s'accordait si bien avec cette légende! Il suffit d'avoir regardé autour de soi pour savoir qu'une première désillusion physique dans le mariage donne presque toujours à la femme qui l'a subie une appréhension invincible de l'amour. Était-ce le cas pour Lady Cynthia? Je ne tardai pas à m'en convaincre à de tout petits signes, quand je lui eus été présenté: sa façon de causer avec les hommes d'abord, plus rude que gracieuse, et si distante, si surveillée,—le retrait de ses doigts dans sa poignée de main,—la froideur de son regard, moins défiant cependant que voilé,—le soin qu'elle avait d'éviter, dans ses entretiens, toute allusion aux choses de la vie sentimentale. Quarante-huit heures ne s'étaient pas écoulées depuis cette présentation, et cette certitude s'était déjà imposée à moi: au premier mot hardi prononcé en sa présence, elle ne me recevrait plus. A chacune de mes nouvelles visites au palais Navagero, cette conviction grandit en moi. Je les multipliai pendant les mois d'été, puis d'automne, que Lady Cynthia passa dans ce palais, devenu pour moi le centre du monde. Toutes mes journées furent bientôt combinées en vue du moment où je me retrouverais auprès d'elle, chez elle quand je pouvais, et, sinon, authéâtre, dans quelque maison amie, au Lido, sur la Place. L'instant si passionnément désiré arrivait. Cynthia était là auprès de moi. Je l'écoutais parler. Je la regardais respirer, bouger, et l'intensité de mon désir me paralysait, en même temps qu'une terreur qu'elle le devinât. Cent fois je me suis dit après ces rencontres: «Il faut la fuir», tant cette impression me devint tout de suite horriblement douloureuse! Je restais. Elle quittait Venise, et les semaines de son absence étaient pour moi des siècles. Je n'avais pas de cesse que je ne fusse dans le voisinage de l'endroit qu'elle habitait, à Londres, en Écosse, en Norvège. Je la revoyais, et c'était de nouveau cet incompréhensible mélange d'ardeur passionnée et d'épouvante, cette certitude surtout que je n'existais pas pour elle. Tantôt je me répétais: «Mais, c'est impossible qu'elle n'ait pas compris que je l'aime, et, si elle ne m'a pas renvoyé, c'est que cet amour ne lui déplaît pas. Si j'osais cependant?...» Tantôt je me répondais à moi-même: «Non. Elle ne voit rien. Elle ne comprend rien. Elle est si indifférente qu'elle ne prend pas plus garde à moi qu'au monsieur qui passe. A quoi bon me faire dire ce que je sais, ce que je vois, qu'elle ne m'aime pas, qu'elle ne m'aimera jamais?... Quand je ne pourrai réellement plus supporter cela, je m'en irai...» Et je ne m'en allais pas...
»Il y avait donc un an que je menais cette existence, la plus misérable de toutes celles quej'aie connues. L'amour trahi, mais qui a goûté l'ivresse de la possession, vous déchire d'une affreuse douleur, du moins farouche, celle d'une blessure qui saigne. L'amour repoussé, mais qui s'est déclaré, trouve une force dans le fait d'avoir agi. Ce désastre est une vérité. On peut s'y appuyer pour prendre un parti. Mais cet amour sans bonheurs et sans malheurs, tel que je l'éprouvais, cet éternel recul devant l'aveu, ces alternatives, passionnées et silencieuses, de volontés aussitôt abandonnées et de renoncements jamais sincères, ce va-et-vient de la sensibilité toujours trompée dans son élan et le recommençant toujours, quelle usure, et, après des mois et des mois, quelle lassitude! Je vous épargne une élégie rétrospective, d'autant moins intéressante que la fin de cette agonie intime dépendait de moi. J'en ai eu un signe trop évident depuis. Je n'avais qu'à mieux regarder... Écoutez. Nous touchions de nouveau à la fin du mois de mai, qui fut étouffant cette année-là chez nous. Lady Cynthia venait de partir pour Londres, et naturellement je m'étais mis en route vers l'Angleterre, avec escale à Paris pour n'avoir pas trop l'air de la suivre. Je n'étais pas ici depuis huit jours que je rencontre, rue de la Paix, un matin, en sortant de mon hôtel, quelqu'un que vous avez bien connu et avec qui je m'étais lié à Venise ce printemps même, votre confrère et ami feu Claude Larcher. Vous savez qu'il était l'amant de Colette Rigaud.—Était-elle jolie dansleSigisbée!—Vous savez aussi comme il était impulsif. Je ne m'étonnai donc pas trop, quoique nous soyons, nous, plus cérémonieux, de la fougue avec laquelle il me dit:
—«Vous êtes à Paris, cher comte? Quelle bonne chance! Il y a une répétition générale au Théâtre-Français. J'ai une loge. Je vous emmène, voulez-vous? C'est la fin de la saison et la pièce n'est pas trop bonne, je crois. Tout de même, c'est une petite curiosité...»
»J'accepte. Je ne vous ferai pas de phrases sur la destinée. Nous avons en Italie un proverbe qui dit: «Quand on doit se rompre le cou, on trouve toujours un escalier.» (Quando s'ha a rumpere il collo, si trova la scala.) Vers les deux heures, j'entrais à la Comédie. Jugez de mon émotion en reconnaissant—je ne trouve pas d'autre mot—une des artistes. Je l'appellerai Lucienne, avec votre permission. Elle est retirée du théâtre aujourd'hui, et mariée. C'était, à travers toutes les différences de toilette, de race, de condition sociale, une sosie de Lady Cynthia: même beauté enfantine et un peu farouche, même chevelure d'or à chauds reflets, même fierté des yeux, du port de tête, de la bouche, et moi, je m'entendis prononcer de la même voix étouffée que j'avais eue à Venise, dans la loge de laFenice. Quelle étrange analogie encore!
—«Qui est-ce?
—«Mais c'est Lucienne,» me réponditClaude, et il ajouta, me prouvant ainsi que ma passion ne me rendait pas la dupe d'un mirage: «Ne trouvez-vous pas qu'elle ressemble beaucoup à notre amie de Venise, la belle Lady Cynthia?...
—«Un peu, en effet,» répliquai-je, la voix ferme et claire cette fois. Je défendais mon secret. Et j'écoutais Larcher continuer:
—«C'est une fille singulière... Que lui est-il arrivé dans sa vie? On dirait qu'elle a, trop jeune, traversé quelque chose de trop amer, qu'elle a été brutalisée, martyrisée, et qu'elle a peur de l'amour... Oh! ce n'est pas une vertu. Il s'en faut. Elle est entretenue par un des Mosé,ad pompam, pour parler comme nos pères. Il vient chez elle se faire raconter les ragots du jour, tous les matins, une heure. Il approche des soixante-dix ans, mais avec deux millions de rente.—Et il a Lucienne comme il a des chevaux de courses. Tenez, regardez-le, dans cette baignoire d'avant-scène, à droite. Est-il vilain! Dieu! est-il vilain!... Mais elle?... Qu'elle est belle!...» Et comme il voyait que je continuais à ne pas la quitter de ma lorgnette: «Elle est assez liée avec Colette. Voulez-vous que j'essaie de la faire dîner avec nous, ce soir, après la répétition? Vous êtes libre? Parbleu, si elle l'est aussi, nous mangerons tous quatre au Café Anglais. Oh! ce ne sera pas laCalcina, avec sa treille, le merle qui siffle dans sa cage de bois, et ce vin de Valpolicella que le garçon nous qualifiait gentimentd'amabile! Vous rappelez-vous? Ne vous faites pas d'illusion, Lucienne n'a rien de commun non plus avec la Véronèse, et vous perdrez votre temps si vous lui faites la cour. Mais elle est agréable à regarder de près...»
»Larcher ne se doutait pas combien cette évocation de Venise en ce moment, et tandis que j'avais devant moi cette sœur par le visage de celle que j'aimais, me remuait profondément. Ce n'était, comme vous le pensez, ni le souvenir de ce petit restaurant sur lesfondamenta alle Zattere, ni celui d'une assez jolie danseuse très galante et qui n'avait pas fait languir Claude. Non. C'était cette ressemblance, plus intime encore et plus profonde que je ne l'avais imaginée, puisqu'elle allait des traits et de l'expression du visage jusqu'au caractère et jusqu'à la destinée. Moi-même, une sorte de trouble, très analogue à celui qui m'avait toujours saisi devant Lady Cynthia, commençait à m'envahir. Je désirais et je redoutais à la fois ce dîner, improvisé soudain par la complaisance de Claude Larcher. J'aurais voulu que Lucienne fût libre de s'y rendre. Je souhaitais qu'elle ne le fût pas, et quand, après l'entr'-acte, Claude revint me dire qu'elle acceptait et que le dîner aurait lieu, en eus-je du plaisir ou du regret? Je n'aurais su le dire. Je me vois encore, à la toute dernière minute, assis à ma table et griffonnant pour mon amphitryon un billet d'excuse. Je sonnai, avec l'intention d'expédier ce message au Café Anglais. Leboyde l'hôtelarriva, et je l'envoyai me quérir un fiacre, pour ne pas manquer le dîner. Cinq minutes plus tard, cette voiture m'emportait vers le restaurant et je jetais par la croisée de la portière les fragments déchirés de ma lettre d'excuse.
»N'attendez pas que je vous raconte une de ces substitutions de femmes, comme il s'en produit si souvent, lorsqu'un amoureux rencontre dans le demi-monde, ou plus bas encore, une créature qui luiposecelle qu'il aime. Non. Ce fut plus compliqué tout ensemble et plus simple. A un moment de ce dîner où j'admirais combien Lucienne avait, dans ses moindres gestes, la réserve et la sauvagerie de Lady Cynthia, un mouvement involontaire me fit toucher son pied de mon pied, sous la table. Elle me regarda. Ses yeux exprimaient cette sorte d'étonnement un peu ému qui est comme l'anxiété animale de la femelle, quand elle sent qu'elle va être poursuivie par le mâle. Elle avait retiré son pied. J'osai approcher de nouveau le mien, volontairement cette fois. Elle me regarda encore, mais elle ne se retira plus. Elle tomba dans un silence sur lequel Colette Rigaud, plus savant psychologue que son ami et que moi, ne se trompa point. Car, deux heures plus tard, elle avait trouvé le moyen de me mettre en voiture avec sa camarade, et minuit n'avait pas sonné que cette femme, dont Claude m'avait annoncé qu'on ne lui connaissait pas d'aventures et qu'elle avait horreur de l'amour, se donnait à moi avec une sauvagerie dans l'ardeuraussi passionnée qu'avait été sa réserve au premier abord. Je lui avais été présenté à huit heures!
»La conclusion de cette histoire, vous la devinez? Je quittai Lucienne en lui promettant d'aller la rejoindre, le soir, à la Comédie, où elle jouait dans la pièce répétée généralement la veille. Je n'étais pas plutôt à mon hôtel que je donnai ordre à mon valet de chambre de faire ma malle, et de réclamer ma note. Le temps de passer chez un bijoutier et d'envoyer un souvenir à ma conquête de la nuit, avec une lettre de regrets prétextant un télégramme reçu et la nécessité d'un départ immédiat, j'étais dans le rapide de Calais. C'est la seule circonstance de ma vie où j'aurai été brutal dans une rupture, mais je n'avais plus qu'une idée dans l'esprit et dans le cœur:je me trompais depuis un an sur Lady Cynthia. Que j'eusse plu avec cette foudroyante rapidité à sa sosie et que celle-ci me l'eût d'abord caché sous ce masque de fierté froide pour céder à mon premier geste d'audace, c'était pour moi la certitude que Lady Cynthia m'aimait aussi. C'en était au moins la possibilité... Ah! je serai bien vieux, bien usé, quand je ne frémirai plus au souvenir de mon arrivée à Londres et de mon acheminement vers la maison qu'elle habitait près de Hyde Park. Dans cette jolie demeure décorée par Adams, elle cessait d'être le Giorgione qu'elle était à Venise, pour devenir le plus charmant des Reynolds... Elle était seule. Elle me reçut, comme toujours,au palais Navagero, avec ce visage impassible, ces yeux ailleurs, cette farouche pudeur... A une minute, me ressouvenant de Lucienne et de leur ressemblance, j'ose commencer de lui parler de mes sentiments. Je surprends dans ses prunellesle regard de l'autre, quand nos pieds s'étaient rencontrés. Je lui prends la main. Elle ne la retire pas. La folie m'emporte. Mes lèvres se posent sur ses lèvres. Elle met la main sur son cœur, comme pour en comprimer les battements. Elle devient pâle, à me faire croire qu'elle allait mourir. Mais elle m'avait rendu mon baiser!...
«Que de fois j'ai cherché à savoir de Cynthia depuis,» conclut Michel Steno après un silence, «pourquoi elle m'avait caché ses sentiments si longtemps. Car elle m'avoua bien vite qu'elle m'aimait depuis le premier jour:
—«Et toi-même?» m'a-t-elle toujours répondu.
—«Tu me faisais peur, lui disais-je alors.
—«Et moi aussi, j'avais peur!» reprenait-elle. «Si peur!...» Et elle ne manquait jamais de me questionner sur le moment où j'avais pris tout d'un coup de l'audace et pourquoi. Je me suis souvent demandé ce qui serait arrivé si je lui avais dit la vérité. En aurait-elle été indignée ou touchée? Et je me suis aussi souvent demandé si je n'aurais pas mieux fait d'user ma passion pour elle auprès de sa sosie et de prolonger mon aventure avec la pauvre actrice, qui ne m'eût donné que du plaisir, au lieu quema liaison avec Lady Cynthia eut des épisodes si cruels. Mais on n'aime pas pour être heureux. C'est encore un proverbe de mon pays: «L'amour ne fait honneur à personne et à tous il fait douleur.» (L'amore a nessuno fa onore é a tutti fa dolore.) Et pourtant, sans cette douleur, vaudrait-il la peine d'avoir vécu?...»